Le « tour de lit » aux soins intensifs : représentations et prise d'information
Pages 339 à 359
Citer cet article
- TERRANEO, Fabienne,
- SEFERDJELI, Laurence
- et DIBY, Marc,
- Terraneo, Fabienne.,
- et al.
- Terraneo, F.,
- Seferdjeli, L.
- et Diby, M.
https://doi.org/10.3917/th.734.0339
Citer cet article
- Terraneo, F.,
- Seferdjeli, L.
- et Diby, M.
- Terraneo, Fabienne.,
- et al.
- TERRANEO, Fabienne,
- SEFERDJELI, Laurence
- et DIBY, Marc,
https://doi.org/10.3917/th.734.0339
Notes
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[*]
Haute École de santé de Genève, av. de Champel 47, ch-1206 Genève. E-mail : fabienne.terraneo@hesge.ch
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[**]
Haute École de santé de Genève, av. de Champel 47, ch-1206 Genève. E-mail : laurence.seferdjeli@hesge.ch
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[***]
Hôpitaux Universitaires de Genève, rue Perret-Gentil 4, ch-1211 Genève 14. Maintenant à la fsasd, e-mail : marc.diby@fsasd.ch
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[1]
Lire aussi au masculin.
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[2]
Une situation standard est une situation complexe de soins intensifs, où le patient est intubé, ventilé, sédaté. Il porte au moins les équipements suivants: scope, tube oro-trachéal, ventilateur, sonde naso-gastrique, cathéters veineux et artériel, sonde vésicale.
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[3]
Le patient portait les équipements suivants: scope, tube oro-trachéal, ventilateur, sonde naso-gastrique, cathéters veineux et artériel, drain pleural en aspiration, sonde vésicale, capteur d’oxymétrie et capteur de pression intra-crânienne (= pic) reliés au scope. Il était installé sur un lit spécifiquement utilisé lors de lésions médullaires.
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[4]
On peut résumer les relations entre ces différents paramètres au moyen de l’équation: ppc = tam-pic.
I – Introduction
1 La prise de décision dans le domaine médical peut être étudiée en analysant le travail de l’opérateur en situation dynamique, particulièrement quand ses interventions se déroulent dans un secteur hospitalier de soins aigus (Anceaux & Beuscart-Zéphir, 2002 ; de Keyser & Nyssen, 1993 ; Thuilliez, Anceaux, & Hoc, 2005). En effet, les situations rencontrées aux urgences, en anesthésie ou aux soins intensifs se caractérisent par des évolutions potentiellement rapides de l’état de santé du patient, qui mettent en jeu des mécanismes physiopathologiques complexes. Dans ce processus, l’opérateur n’a jamais accès à tous les éléments permettant la compréhension de la situation : il doit agir en se fondant sur des informations partielles et mouvantes, dans des contraintes temporelles dictées par le degré d’urgence propre au cas singulier et par l’environnement de travail dans lequel il est inséré (horaires de laboratoires, planning opératoire, etc.). Pour l’opérateur, le contrôle de la situation nécessite de gérer la prise d’information et d’élaborer des représentations guidant les exécutions. Ainsi, notre étude poursuit l’objectif de comprendre comment s’élabore la prise d’information par l’opérateur durant son activité de tour de lit, ce qui devrait permettre de revisiter les protocoles de tour de lit existants dans le service où a été menée cette recherche.
2 Qu’est-ce qu’un tour de lit ? En Suisse, dans les services de soins aigus des hôpitaux, les infirmières [1] débutent leur horaire par une pratique dénommée « tour de lit », après avoir reçu la transmission orale de l’infirmière ayant assuré l’horaire précédent. Cette activité peut être décrite comme une observation systématique de la personne soignée, des équipements médicaux qu’elle porte et des traitements qui lui sont administrés. Ce premier bilan est considéré comme stratégique par les infirmières pour la suite de la prise en charge du patient. Les informations récoltées durant le tour de lit doivent permettre l’évaluation des risques vitaux du patient et donc l’anticipation des surveillances et gestes à effectuer dans les minutes ou les heures à venir. En ce sens, il structure l’activité de l’infirmière durant son horaire. Le tour de lit favorise la détection des erreurs grâce aux contrôles systématiques effectués (hug, 2005) et joue un rôle dans la prévention des risques inhérents aux soins de haute technicité.
3 Notre recherche, centrée sur l’activité de l’infirmière dans la conduite de la situation, s’intéresse donc spécifiquement à la pratique du tour de lit en tant que prise d’information guidant les exécutions de l’infirmière. Une enquête effectuée dans le service des soins intensifs adultes des Hôpitaux Universitaires de Genève (hug) ? où s’est déroulée l’étude ? a mis en évidence qu’un tour de lit dans une situation de patient dite « standard » [2] de soins intensifs nécessite l’observation de 140 éléments de contrôle (hug, 2005). Or, les contraintes temporelles dans lesquelles l’infirmière conduit son activité ne lui permettent pas de vérifier ces 140 items ; elle fera des choix parmi ces derniers pour assurer la sécurité du patient.
4 Comment l’infirmière sélectionne-t-elle les contrôles à effectuer en priorité ? Comment l’infirmière élabore-t-elle les informations recueillies durant le tour de lit pour formuler un diagnostic et prendre des décisions ? Aux soins intensifs adultes des hug existe un protocole du tour de lit, créé en 1993, puis réactualisé en 2000 et 2010. Celui-ci décrit les contrôles à effectuer pour l’évaluation clinique du patient, puis la vérification des équipements de surveillance ou de suppléance vitale, le contrôle de la prescription des thérapies médicamenteuses ainsi que du matériel en cas d’urgence. Ce document n’est pas spécifique à un type de prise en charge de patient en soins intensifs (neuroréanimation, chirurgie cardiaque, choc septique, défaillance cardiaque, etc.) et ne propose aucune consigne sur l’enchaînement des tâches. Au contraire, il est spécifié « qu’il n’y a pas d’argument en faveur d’une méthode plutôt que d’une autre si l’on reste rigoureux et méthodique » (Prigent, 1993). Alors que dans les terrains pratiques, certains professionnels prônent le renforcement des procédures pour améliorer la sécurité dans les soins, notre inscription en analyse du travail renverse la perspective et vise au contraire à mettre en visibilité la mobilisation des connaissances de l’infirmière dans le cours d’action, par l’étude des informations qu’elle verbalise en évoquant le tour de lit. Ainsi, plutôt que d’investiguer si les infirmières appliquent correctement le protocole du tour de lit, nous avons étudié la manière dont elles s’y prennent pour conjuguer contraintes du réel et modèle prescrit de la tâche.
5 Dans cet article, nous présentons tout d’abord un bref cadre théorique. Nous décrivons ensuite la méthode adoptée, suivie des résultats. Après la discussion de ceux-ci, des perspectives pour les terrains pratiques sont esquissées en conclusion.
II – Cadre théorique
6 En lien avec la prise d’information de l’infirmière durant le tour de lit, nous avons retenu d’une part un ensemble d’écrits dans le champ des soins infirmiers, qui abordent la prise de décision dans le domaine des soins aigus ou dans d’autres contextes. Puis, nous nous sommes intéressés aux apports de la psychologie cognitive ergonomique, notamment le modèle de Rasmussen (1986), contribution majeure qui propose différentes étapes dans la prise de décision menant à l’intervention.
II.1 – Pratiques fondées sur des preuves et prises de décision infirmières
7 Le mouvement d’amélioration de la qualité et de la sécurité des soins propose des recommandations nationales ou internationales à l’ensemble des professionnels soignants, comme par exemple, les bonnes pratiques de prise en charge de patients en état de choc (Dellinger et al., 2008). Dans le champ des soins infirmiers, on assiste depuis une dizaine d’années à un mouvement de grande ampleur qui vise l’intégration des résultats scientifiques (evidence based practice) dans la pratique clinique infirmière. Le développement des pratiques basées sur des résultats probants vise à augmenter la probabilité que les décisions cliniques soient pertinentes, et à diminuer l’exposition des patients à des interventions inefficaces ou dangereuses (Goulet, Lamprom, Morin & Héon, 2004).
8 Toutefois, dans les ouvrages ou revues professionnels infirmiers, nulle description n’est faite du tour de lit dans sa globalité, au sens où il est pratiqué en Suisse dans les services de soins aigus. Les articles disponibles, s’inscrivant dans le courant des pratiques fondées sur des preuves, traitent essentiellement d’un seul aspect spécifique de la prise en charge du patient de soins aigus comme la ventilation mécanique (Couchman, Wetzig, Coyer & Wheeler, 2007), l’évaluation de la douleur et de la sédation (Li & Puntillo, 2005) ou de la fonction neurologique (Cook, 2004). Les recommandations formulées s’appuient sur des revues de littérature approfondies et des positions d’experts. Or, plutôt qu’un volet de la pratique, c’est la globalité du tour de lit qui implique sa complexité, la fonction neurologique du patient ne pouvant guère être isolée des aspects en lien avec la sédation par exemple.
9 Les recherches portant sur les prises de décisions (decision making) infirmières dans différents champs professionnels font généralement référence à deux modèles centrés sur la décision clinique : le modèle intuitif humaniste et celui du processus d’information (Banning, 2006 ; Bucknall, 2000, 2003). Benner (2003) a ainsi proposé un modèle d’acquisition de l’expertise au travers de la résolution de problèmes, dans lequel la connaissance intuitive et le raisonnement analytique contribuent au processus de prise de décision. En soins intensifs, les connaissances spécifiques des infirmières spécialisées jouent un rôle majeur dans le processus de prise de décision (Aitken, 2003). Hancock et Easen (2006) ont étudié le processus de prise de décision des infirmières en lien avec l’extubation des patients après une chirurgie cardiaque à l’aide d’un modèle en trois étapes : a) recueil des informations et identification du problème, b) examen des alternatives, c) choix des actions. Dans le cadre de ce modèle qui reprend les trois grandes étapes considérées comme centrales dans les modèles de prise de décision de la psychologie ergonomique que nous présenterons ci après, Aitken (2000) propose de décrire les stratégies de prise de décision à partir de marqueurs et de leur utilisation pour acquérir, retenir et utiliser l’information. Les deux marqueurs sont premièrement les « attributs », qui sont un élément ou une condition discriminante d’un événement évoluant dans le temps. Deuxièmement, ce sont des « concepts », c’est-à-dire des réseaux d’inférence des pensées ou des idées qui se forment suite à la catégorisation des attributs (Aitken, Marshall, Elliott & McKinley, 2008).
10 Toutefois, dans une approche relevant de l’analyse du travail, il apparaît que l’activité de l’infirmière durant le tour de lit ne peut se réduire aux raisonnements cliniques : le fonctionnement du matériel (dispositifs médicaux), le contrôle des prescriptions et, d’une manière générale, la prise en charge de la situation dans un environnement spatial et temporel spécifique font notamment partie de cette pratique. Nous présentons donc dans la suite une approche théorique qui prend en compte l’activité décisionnelle de l’opérateur au-delà de la prise de décision uniquement centrée sur la clinique.
II.2 – Les activités de diagnostic et de prise de décision en situation
11 L’échelle double de Rasmussen (1986), modèle qui sert de base à de nombreux travaux en psychologie ergonomique, a été discutée par divers auteurs (Darses, Hoc, & Chauvin, 2004 ; Hoc, 1996 ; Hoc & Amalberti, 1994, 2007). L’échelle double donne une vision schématique des activités de traitement de l’information, depuis la détection de conditions anormales dans la conduite d’une situation jusqu’à l’élaboration du diagnostic et à la prise de décision d’exécution qui en découle. Les étapes de planification, puis d’exécution concluent le schéma. Dans le détail, la détection de conditions anormales (ou du fonctionnement normal) d’un système conduit l’opérateur à rechercher explicitement des informations dans la situation. Celles-ci permettent d’identifier l’état de ce système, ou d’en anticiper l’évolution. Suit la formulation d’un but permettant de définir une tâche pertinente à celui-ci, avant d’élaborer une procédure et l’exécuter (Hoc, 1996). Cette architecture met en évidence les liens entre prise d’information, diagnostic et décision et, pour rendre compte de l’expertise des opérateurs, elle modélise des raccourcis possibles dans ces différentes étapes. En effet, Hoc (1996) relève qu’en médecine d’urgence notamment, la détection de conditions anormales peut être suffisamment opérationnelle pour déclencher une exécution pertinente (régulation de l’activité fondée sur des automatismes). Il en est de même pour l’étape de recherche d’information, qui peut conduire à l’exécution sans passer par la formulation de buts et de définition d’une tâche.
12 Hoc et Amalberti (1994) ont repris le modèle de Rasmussen en y intégrant la dynamique du temps et en développant la notion d’évocation de la représentation occurrente – ou représentation opérationnelle – élaborée par les opérateurs dans l’action, pour guider l’activité de travail. Cette représentation, qui sert de « chef d’orchestre » à l’activité, permet la formulation d’un diagnostic et une prise de décision qui conduira à l’exécution. La formulation d’un diagnostic lié à une exécution ne nécessite pas forcément l’élaboration d’une représentation opérationnelle. Un opérateur expérimenté peut formuler un diagnostic sans construction ou évocation d’une représentation symbolique. L’expertise de l’opérateur peut néanmoins masquer à un observateur l’utilisation de connaissances profondes, qui ne sont pas d’emblée visibles bien qu’existantes et mobilisées. La représentation opérationnelle s’affine, se réajuste ou est remise en cause par des boucles de rétroaction liées aux diagnostics élaborés par l’opérateur dans la conduite de la situation. L’activité de l’opérateur n’est pas chronologique entre prise d’information, compréhension, décision puis exécution. En effet, l’exécution permet de comprendre, tout comme la compréhension permet d’agir : il y a donc des boucles de rétroaction à court, moyen et long terme dans ce modèle (Amalberti, 1996 ; Hoc, 1996).
13 Dans ce cadre, la réalisation de la tâche est guidée par les connaissances des opérateurs, connaissances stockées en mémoire sous forme de schémas permettant aux opérateurs de planifier leurs actions (Van Daele & Carpinelli, 2001) et d’organiser leurs activités. On retrouve la même idée chez Hoc (1987) pour qui le plan est une représentation schématique ou hiérarchisée qui guide la réalisation de la tâche. Un expert dispose donc de plans ou schémas procéduraux, qu’il active dans l’exécution de ses actions, ce qui lui permet de comprendre l’évolution du processus. Dans le domaine médical, cette activité de planification a surtout été étudiée en anesthésie, domaine où la planification est centrale pour gérer les risques d’erreurs et les incidents. Lors d’imprévus ? par exemple une décompensation des paramètres vitaux ? la planification antérieure de solutions alternatives est impérative. Elle est une préparation des ressources pour l’action. Les anesthésistes gèrent aussi des situations complexes comportant de nombreuses informations, ce qui nécessite la mobilisation de plans induisant des attentes et facilitant la sélection des données vers celles les plus pertinentes (Thuilliez, et al., 2005).
14 Anceaux et al. (2002) ont mis en évidence l’importance de la prise d’information dans la planification de l’intervention en anesthésie, le recueil de l’information permettant de catégoriser le cas. La catégorisation du cas (c’est-à-dire une représentation construite de celui-ci) permet de prendre des décisions en mobilisant un schéma adéquat à la situation. Par exemple, c’est suite à la prise d’information que l’anesthésiste détermine la faisabilité d’une intervention et anticipe les modalités de déroulement de celle-ci. L’activation des schémas procéduraux nécessite une reconnaissance de configuration : les indices environnementaux disponibles dans une situation donnée sont confrontés à un schéma connu de l’opérateur. Deux composantes cognitives sont à la base de ce mécanisme : d’une part, l’appariement par similarité – qui sélectionne les schémas les plus proches de l’observation ; d’autre part, la sélection par fréquence – qui sélectionne le schéma le plus fréquent lorsqu’il y a concurrence entre plusieurs possibilités (Reason, 1990 ; trad. 1993).
15 Nous avons choisi d’étudier comment s’élabore la prise d’information par l’infirmière durant son activité de tour de lit en nous appuyant sur ces différents modèles et travaux qui nous permettent de mettre en évidence les informations utilisées par les infirmières, et la manière dont ces informations sont organisées pour prendre les décisions.
III – Méthode
16 Notre étude s’est déroulée dans le service des soins intensifs adultes des hug, qui comprend trente-six lits de réanimation polyvalente médico-chirurgicale. Les patients admis dans ce service présentent un risque vital ou nécessitent une suppléance vitale. L’activité de soins est permanente. Les médecins intensivistes travaillent en 2 équipes sur 24 heures tandis que les infirmières et aides-soignantes en 3 équipes réparties sur 24 heures, avec des rotations toutes les 8 heures. Ces rythmes nécessitent des transmissions d’information d’une équipe soignante à l’autre pour assurer le suivi des patients, auxquelles s’ajoutent les visites médicales menées par les médecins avec la collaboration des infirmières. Le tour de lit fait suite à la transmission infirmière entre deux équipes soignantes d’horaires différents, et précède le début des soins prodigués au patient et la visite médicale. Il y a donc trois tours de lit par patient et par journée de 24 heures, assurés chaque fois par une infirmière différente. L’activité du tour de lit en soins intensifs se caractérise par le fait qu’elle se réalise d’une manière individuelle et ne nécessite ni coordination ni communication avec les collègues. Elle est relative à la prise de poste par une infirmière et à l’organisation de son activité dans le temps de travail. Du point de vue de l’apprentissage du tour de lit, la nouvelle infirmière est initiée à cette pratique dès son arrivée dans le service. Ce thème est abordé tout au long de la période d’intégration du nouveau personnel infirmier et fait l’objet d’un enseignement constant jusqu’à l’obtention du certificat en soins intensifs, après deux ans de formation spécialisée. Celle-ci est toujours précédée d’un diplôme initial en soins infirmiers.
17 Dans notre recherche, nous avons réalisé un film d’un tour de lit effectué auprès d’un patient en situation réelle, au moyen de deux caméras fixes qui visionnaient le patient et son environnement immédiat (scope, ventilateur, etc.), ainsi que les gestes de l’infirmière filmée durant sa pratique du tour de lit. Nous avons ensuite sélectionné 6 infirmières pour des entretiens de confrontation à ce film. Deux critères d’inclusion ont été pris en compte : 1. être en possession du certificat d’infirmière spécialisée en soins intensifs et 2. avoir une activité de plus de cinq ans dans le service. Les six infirmières retenues ont entre sept et 20 ans de pratique aux soins intensifs. L’une d’entre elles a été filmée lors du tour de lit auprès du patient sélectionné, sans scénario a priori mais dans son activité spontanée ; elle a participé ensuite à un entretien d’autoconfrontation au film. Pour les entretiens de confrontation simple, nous avons soumis les cinq autres infirmières à une vignette avant le visionnement du film. Cette vignette contient des informations structurées de la même manière que lorsqu’elles sont transmises aux infirmières lors des changements d’équipe dans les débuts d’horaire. Elle est également constituée de documents originaux issus du dossier informatique du patient.
18 Les données incluses dans la vignette comprennent les diagnostics médicaux du patient, son évolution générale depuis son arrivée aux soins intensifs, les paramètres vitaux le jour du tournage, son équipement, ses traitements et problèmes prioritaires lors de la prise en charge. Pour chaque entretien de confrontation, la consigne générale donnée à l’infirmière interviewée a été de réagir spontanément à la vignette soumise, puis au film, selon les techniques préconisées en analyse du travail (Clot, 1999). Le faible nombre d’entretiens et la singularité de l’activité étudiée ne permettent pas de prouver le caractère généralisable que peuvent avoir certains résultats. Les entretiens ont duré en moyenne deux heures.
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La situation de soins sélectionnée pour le film se rencontre fréquemment dans le service des soins intensifs et nécessite un tour de lit de complexité moyenne à élevée : patient intubé et ventilé mécaniquement, sédaté, avec un équipement standard pour son type de situations [3]. Il s’agit d’un homme de 24 ans, victime huit jours auparavant d’un traumatisme cranio cérébral et d’une lésion médullaire irréversible. Le rapport infirmier et le dossier du patient mettent en évidence, le jour du tournage, deux problèmes principaux :
- d’une part, une pression de perfusion cérébrale (ppc) insuffisante pour assurer une circulation du sang adaptée aux besoins du cerveau. La pression de perfusion cérébrale est directement dépendante de deux facteurs : la tension artérielle du patient (tam) et la pression intra-crânienne (pic) [4]. L’infirmière doit trouver un équilibre entre ces deux paramètres pour que la pression de perfusion cérébrale soit satisfaisante. À partir des prescriptions médicales, elle doit adapter les doses des traitements intraveineux améliorant la tension artérielle et de ceux diminuant la pression intra-crânienne, bien que ces derniers aient un effet antagoniste indésirable (les médicaments diminuant la pression intra-crânienne ayant un effet hypotenseur)). Elle doit aussi éviter de stimuler le patient, celui-ci réagissant par une augmentation de la pression intra-crânienne ;
- d’autre part, des lésions de la cage thoracique ayant entraîné d’importants troubles respiratoires, alors qu’une oxygénation suffisante du sang est essentielle pour un patient ayant une pression de perfusion cérébrale inférieure à la norme.
20 En référence au modèle de Rasmussen, nous nous sommes centrés sur l’étape de prise d’information, qui est la première étape de l’activité de diagnostic dans ce modèle. Par ailleurs, l’entretien de confrontation aux actions d’une collègue, qui concerne cinq infirmières sur les six, ne permet pas d’accéder aux prises de décision pendant l’exécution, hormis dans l’entretien d’autoconfrontation. Pour investiguer la manière dont les infirmières traitent l’information récoltée à partir de la vignette qui leur a été soumise, puis à partir du film, nous avons suivi la méthode que Hoc a élaborée dans ses recherches sur l’activité des conducteurs de hauts fourneaux (Hoc, 1989, 1991). Selon cet auteur, les traitements de l’information se distinguent entre gestion de la prise d’information et raisonnements.
IV – Résultats
21 Nous présenterons nos résultats en deux étapes.
22
1. Tout d’abord, pour comprendre comment l’infirmière construit sa représentation de la situation durant le tour de lit, nous allons étudier quelles informations elle sélectionne. En référence à Hoc (1991, p. 229), celles- ci peuvent être catégorisées de la manière suivante :
- descripteurs (« valeurs inobservables de phénomènes internes » (ibid., p. 229)) ;
- paramètres (« variables – numériques ou non – dont les valeurs sont accessibles par des capteurs, par des calculs ou par des communications » (ibid., p. 229)) ;
- états matériels ;
- interventions.
IV.1 – Les éléments qui constituent une unité d’information
23 En évoquant la situation de soins décrite dans la vignette puis visualisée avec le film, les six infirmières ont verbalisé des unités d’information contenant quatre types d’éléments différents, à savoir des descripteurs, des paramètres, des états matériels et des interventions. Ces unités d’information ont pris la forme suivante : « Il n’est pas stable encore [parce qu’] il a des pic qui ont augmenté » (entret. 3, l. 39). Les unités d’informations possèdent toutes au moins deux éléments mis en lien, pouvant appartenir à la même catégorie ou non. Dans l’exemple, l’infirmière fait le lien entre deux éléments de catégories différentes : un descripteur (n’est pas stable) et un paramètre (la pic). Deux cent quatre éléments différents ont été mis en évidence dans les unités d’informations, répartis de la manière suivante dans les quatre catégories.
24 Les données présentées dans le tableau 1 montrent une grande disparité dans la distribution des unités d’information verbalisées puisque les descripteurs et paramètres en représentent près de 90 %.
Répartition des éléments d’information dans les quatre catégories qui les constituent.
Distribution of information pieces into the four categories of which they are composed.
Répartition des éléments d’information dans les quatre catégories qui les constituent.
Occurrences en nombre absolu. (n = 204). La totalité des unités d’information verbalisées par les infirmières ont été prises en compte pour mettre en évidence les éléments d’information. Chaque occurrence représente un élément différent nommé.Distribution of information pieces into the four categories of which they are composed.
The totality of information units verbalized by the nurses was taken into account in order to call attention to the information elements. Each occurrence represents a different named element, each distributed into four categories. The “descriptive” category is itself divided into three sub-categories.IV.1.A – Les descripteurs
25
Dans les descripteurs nommés (n = 104), on repère :
- des verbalisations faisant référence aux caractéristiques de l’accident, aux diagnostics médicaux et à l’évolution du patient dans le service (descripteur « diagnostic », n = 32). Par exemple, l’on retrouve « le traumatisme à grande vitesse », « l’hémothorax », « la fracture de colonne vertébrale », « le traumatisme crânio-cérébral », « le sevrage respiratoire », etc. ;
- des verbalisations liées à la catégorisation de la situation clinique au moment de la prise en charge (descripteur « évaluation de situation », n = 41) : « patient jeune », « complexe », « patient neuro », « réactif », « instable » etc. ;
- des verbalisations faisant référence à des organes, des fonctions, des déficiences (descripteur « défaillances organiques », n = 31) : « souffrance cérébrale », « abdomen ballonné », « douleur », « agitation », « diminution de la vascularisation périphérique », etc.
IV.1.B – Les paramètres
26 Soixante-dix-sept paramètres différents sont verbalisés dans les unités d’information (cf. tableau 2). Parmi ces 77 paramètres, certains apparaissent de manière très récurrente, alors que d’autres sont peu, voire pas du tout nommés, alors qu’ils sont disponibles dans la situation.
Verbalisation des paramètres lors des entretiens : prépondérance de certains paramètres.
Verbalization of parameters during interviews: predominance of certain parameters.
Verbalisation des paramètres lors des entretiens : prépondérance de certains paramètres.
Occurrences en nombre absolu. La totalité des unités d’information verbalisées par les infirmières ont été prises en compte pour mettre en évidence la fréquence dans l’usage de certains paramètres. Le chiffre en regard du paramètre indique le nombre de fois que celui-ci apparaît dans les verbatims.Verbalization of parameters during interviews: predominance of certain parameters.
The totality of information units verbalized by the nurses was taken into account to call attention to the frequency of use of some parameters. The figure in front of the parameters indicates the number of times this one appears in verbatim speech.27 Les paramètres verbalisés sont principalement ceux de la surveillance de la fonction cérébrale et respiratoire : pic, ppc, tam, pupilles (dans « surveillance neurologique »), gazométrie, respiration autonome (dans « respiratoire »), etc. D’autres permettent la surveillance de la douleur et de l’hémodynamique : fréquence cardiaque et tension artérielle. Les doses des traitements intraveineux administrés complètent ceux-ci ; la noradrénaline, le midazolam et la morphine sont mentionnés à l’exclusion des autres traitements en cours chez le patient le jour du tournage. Ces trois médicaments ont un effet direct sur la ppc ; les interventions de l’infirmière durant le tour de lit filmé portent notamment sur l’ajustement des doses de ces traitements, et les verbalisations recueillies en entretiens ciblent aussi la gestion de ces doses. Parmi les nombreux paramètres accessibles aux six infirmières, toutes ciblent préférentiellement ceux qui sont pertinents à des actions d’amélioration de la perfusion cérébrale et de l’oxygénation du patient, ce qui indique quels sont les problèmes prioritaires le jour du tournage, sur lesquels les infirmières peuvent agir.
28 Certains paramètres sont peu nommés : la température corporelle (2x), la glycémie (1x), le débit entéral de la nutrition (2x), le mannitol (1x). D’autres paramètres, pourtant relevés de manière systématique durant le tour de lit et saisis par l’infirmière dans le dossier informatisé du patient, ne sont pas évoqués dans les entretiens. C’est le cas par exemple de la diurèse, certainement car le patient ne présente pas de troubles de la fonction rénale ou urinaire. La diurèse n’a pas d’effet sur la perfusion cérébrale ou sur l’oxygénation du patient, ce qui le rend non prioritaire.
IV.1.C – Les états matériels et les interventions
29 Peu d’états matériels sont nommés (n = 9). Les états matériels se réfèrent à l’équipement du patient (drain pleural, pompes de perfusions, scope, alarme de saturation en oxygène, etc.) ou aux caractéristiques de l’environnement : bruits, alarmes, stimuli, etc. Ces éléments n’ont pas de lien direct avec la situation clinique du patient. Ils n’ont d’intérêt que dans la conduite de l’activité, car ils informent l’infirmière du bon fonctionnement du matériel, ce qui est essentiel pour assurer la sécurité dans les soins. Ils peuvent avoir une influence sur l’évolution des paramètres vitaux dans le sens où le patient, considéré comme « réactif », réagit négativement aux stimuli tels que la lumière et le bruit en augmentant sa pic, ce qui explique sans doute qu’ils soient verbalisés par les infirmières.
30 De même, peu d’interventions sont nommées (n = 14). Elles sont centrées le plus souvent sur le patient (le stimuler, lui faire un scanner, ausculter, etc.). Tout comme pour les états matériels, elles ont une influence importante dans la conduite de l’activité, mais pas dans les discours portant sur cette activité, quand il s’agit d’évaluer la clinique du patient lors du tour de lit. En effet, « aller faire un scanner » impliquera de gérer la temporalité, et donc les priorités dans les soins, pour que le patient bénéficie du scanner le plus vite possible.
31 Il apparaît donc que les infirmières privilégient un certain type d’éléments d’information plutôt que d’autres dans leurs manières de penser. De manière globale, les descripteurs ont une importance majeure dans l’élaboration de la représentation d’un processus par un opérateur. De même, de nombreux paramètres sont nommés, des paramètres précis étant disponibles pour mesurer l’état de souffrance cérébrale et d’oxygénation du patient, enjeux majeurs dans la conduite de cette situation.
32 Quelques différences apparaissent entre les infirmières et surtout, tout naturellement entre l’infirmière ayant été filmée et les autres. Une des différences porte sur une utilisation moins importante des paramètres par trois es infirmières interrogées, ce qui peut s’expliquer par le fait que dans le film tourné, les chiffres affichés sur le scope ne sont pas lisibles. De ce fait, des infirmières n’ont à disposition que les paramètres de la vignette, qui ne sont pas dynamiques. Or, elles ont l’habitude de travailler avec des chiffres lisibles en continu, et prendre en compte leur évolution pour évaluer leurs actions. Dans leurs verbalisations, elles raisonnent beaucoup à partir des descripteurs, et surtout depuis la vignette, en traitant l’information pour la hiérarchiser et anticiper des exécutions, comme par exemple : « Je commencerais par la neuro, parce que je vois que son premier problème c’est le trauma crânien avec la pose d’une pic et un effet de masse. Donc le cerveau, qui dirige le reste du corps, me semble être le problème le plus important. » Une des infirmières interrogées mobilise autant de paramètres différents que l’infirmière qui a été filmée. Une autre s’appuie prioritairement sur des paramètres pour construire les unités d’informations, elle utilise très peu de descripteurs et se positionne comme ayant besoin de la prescription médicale pour travailler « ce qui manque à mon avis c’est les consignes ». Les normes attendues sont formulées, dans les consignes médicales, sous forme de paramètres, ce qui peut expliquer l’usage préférentiel des paramètres dans ses verbalisations.
33 Dans tous les entretiens, le nombre d’unités d’information élaborées à partir d’états matériels ou d’interventions est faible. Nous avons vu précédemment que ceux-ci sont intéressants particulièrement dans la conduite de l’activité. Ainsi, ils devraient être surreprésentés dans le profil de l’infirmière filmée, ce qui ne se vérifie pas, peut-être du fait que l’entretien d’autoconfrontation n’a pas eu lieu immédiatement après l’activité.
IV.2 – Élaboration de l’information : liens entre les différents éléments d’information
34 Les unités d’information qui se construisent sur la base de paramètres ou de descripteurs se mettent en relation avec d’autres paramètres, des descripteurs, des états matériels, ou des interventions. On peut aussi trouver des unités d’information construites conjointement sur la base de descripteurs et de paramètres pour se mettre en relation avec d’autres éléments : « Il ne faut pas qu’il soit en souffrance (descripteur) pour pas faire augmenter ses pic (paramètre), donc le mieux c’est qu’il reste profondément sédaté (paramètre) ». Ce dernier exemple montre que la limite entre descripteur et paramètre peut être très ténue dans les données. Un patient sédaté est un descripteur, un phénomène interne au patient, alors qu’une quantification de la sédation en fait un paramètre, puis qu’une sédation dite « profonde » se mesure au moyen d’échelles (score de sédation-agitation – sas – par exemple).
35
En ce qui concerne les descripteurs, quatre relations principales émergent de l’analyse des unités d’information verbalisées par les six infirmières :
- lien entre descripteur diagnostique et descripteur de défaillance organique : « c’est un polytraumatisé […], on a des problèmes de ventilation » ;
- lien entre descripteur d’évaluation de situation, avec un paramètre de sédation : « ce patient est très réactif, vous pouvez augmenter la sédation » ;
- lien entre descripteur de défaillance organique, avec le paramètre de morphine : « il y a une hyperexcitabilité du cerveau […], je ferais la morphine » ;
- lien entre descripteur de défaillance organique, avec le paramètre de noradrénaline : « la noradrénaline, pour les pressions intracrâniennes ».
- pic et défaillance organique : « voir s’il y a une grosse souffrance cérébrale qui fait monter les pic » ;
- pic et sédation : « Pour avoir des pic basses, il faut vraiment les sédater » ;
- Sédation et évaluation de situation : « au niveau neuro, je ne sais pas où il en est, […] il est sédaté » ;
- Sédation et pression artérielle : « en montant la sédation, ça lui fait baisser la tension » ;
- Noradrénaline et pression de perfusion cérébrale (ppc) : « il a dû avoir de la noradrénaline […] pour ses pressions de perfusion cérébrale ».
- des schémas à partir des diagnostics médicaux. Les diagnostics sélectionnés dans ces unités d’information sont à l’origine des perturbations principales traitées ce jour-là (le traumatisme crânio-cérébral est principalement évoqué), alors que certains diagnostics ne déclenchent aucun schéma anticipatoire (par exemple, le diagnostic d’iléus intestinal) ;
- des schémas déclenchés par les perturbations mises en évidence dans les données issues du tour de lit. Ce sont les plus fréquents, ils conduisent à des anticipations d’exécution : augmenter une dose de traitement intraveineux, éviter la stimulation du patient. Ils peuvent aussi anticiper une évolution dans les perturbations présentes chez le patient. Les perturbations activant ces schémas sont celles qui menacent la survie du patient, ou qui peuvent conduire à des séquelles graves (la pic est le plus souvent nommée). Les perturbations mineures n’entraînent pas d’activation de schéma anticipatoire (par exemple, les risques de position vicieuse des extrémités chez le patient sédaté).
Fig. 1 et 2 – Élaboration de l’information : lien entre les différents éléments d’information
Fig. 1 and 2 – Elaboration of the information: links between the different information elements in the information units.
Liens entre les descripteurs et les autres éléments d’information.
Liens entre les descripteurs et les autres éléments d’information.
Liens entre les paramètres et les autres éléments d’information.
Liens entre les paramètres et les autres éléments d’information.
Fig. 1 et 2 – Élaboration de l’information : lien entre les différents éléments d’information
La totalité des unités d’information verbalisées par les infirmières a été prise en compte pour mettre en évidence les liens principaux (en gras) et secondaires (tracé fin)Fig. 1 and 2 – Elaboration of the information: links between the different information elements in the information units.
The totality of information units verbalized by the nurses was taken into account to call to attention the principal (bold type) and secondary (thin line) links between the descriptors (fig. 1) and the parameters (fig. 2) with the other elements of information.IV.3 – Discussion
36 Comment l’infirmière sélectionne-t-elle les contrôles à effectuer en priorité ? Comment élabore-t-elle les informations recueillies durant le tour de lit pour formuler un diagnostic et prendre des décisions ?
37 Dans une étape exploratoire, nous avons réalisé 44 entretiens individuels semi-dirigés auprès d’infirmières en soins intensifs, de niveaux d’expérience variés (Terraneo, Diby & Seferdjeli, 2008). Ces entretiens, portant sur la pratique du tour de lit, ont mis en évidence la diversité des modes opératoires décrits et les arguments développés pour en justifier la rationalité. Les infirmières déclarent définir les contrôles à effectuer durant le tour de lit en fonction de la pathologie et de l’équipement du patient, du degré d’urgence de la situation et du temps à disposition. Alors qu’elles affirment le contraire quand elles sont questionnées sur leur manière de procéder, la gestion des informations par les infirmières durant le tour de lit ne se fait pas par systèmes physiologiques, mais par une mise en lien de différents éléments pertinents issus de différents systèmes physiologiques. Ainsi, pour conduire des situations de soins aigus telles que rencontrées dans les services de soins intensifs, les infirmières mettent en lien de nombreux éléments de différente nature, ce qui leur permet de gérer conjointement plusieurs problèmes physiologiques.
38 Avec Hoc (1989 ; 1991), nous relevons l’importance des descripteurs dans l’élaboration d’une représentation de la situation. La catégorisation de situation sur la base de l’évolution de paramètres, produisant par exemple un descripteur de type « patient instable » permettra de comprendre cette situation et d’anticiper des exécutions pertinentes. Cette activation rapide d’une exécution chez l’experte est facilitée d’une part grâce à des raccourcis en référence au modèle de Rasmussen, ne nécessitant pas systématiquement l’élaboration d’un diagnostic pour planifier les interventions ; d’autre part grâce à la mobilisation de schémas procéduraux préconstruits. La gestion de ces schémas procéduraux permet la planification des interventions. Nos résultats vont dans le sens de Anceaux et al. (2002), et de Thuilliez et al. (2005), pour qui le recueil d’information favorise la catégorisation de situation, elle-même permettant de prendre des décisions conformément à un schéma pertinent. L’activation de schémas ne se réduit pas à la planification d’interventions pertinentes ; dans l’élaboration d’un diagnostic en situation dynamique, des systèmes d’attentes sont aussi mobilisés (Hoc et al., 1994). Ainsi, quand l’infirmière catégorise le patient avec un descripteur qu’elle intitulera « patient instable », elle aura construit des attentes sur les informations qu’elle va recueillir : elle anticipe que certains paramètres vitaux ne se situeront pas dans des normes physiologiques et seront très changeants. Cette anticipation va la conduire à sélectionner des informations pertinentes, donc à surveiller spécifiquement les descripteurs et paramètres concernés ; l’infirmière mettra les informations recueillies en lien avec les attentes qu’elle avait imaginées : un décalage entre informations attendues et informations recueillies lui permettra de détecter des conditions anormales dans la conduite de situation. Nous avons mis en évidence la récurrence de l’usage de certains paramètres spécifiques à la surveillance neurologique, la sédation et la respiration dans nos données, ce qui confirme la mobilisation de ces attentes préconstruites dans notre collectif d’infirmières expertes. Iosif (1968, cité par Hoc, 1996) a montré que les opérateurs contrôlant des processus se centrent sur les paramètres qui se dérèglent le plus facilement, ou sur lesquels peut se fonder l’anticipation d’interventions. De même, Amalberti a mis en évidence que les opérateurs ciblent leurs analyses de situations aux caractéristiques pertinentes à l’intervention plutôt que d’élaborer une analyse exhaustive (Amalberti, 1992, cité par Hoc et al., 1994), ce que l’on retrouve dans les travaux sur l’anesthésie (Anceaux et al., 2002 ; Xiao, Milgram & Doyle, 1997).
39 Durant le tour de lit, l’activité de l’infirmière s’inscrit dans une situation dynamique, à l’évolution potentiellement très rapide. Les contraintes temporelles fortes nécessitent l’usage de raccourcis entre prise d’information, décision et exécution, et des boucles de rétroactions dans ces différentes séquences. L’activité n’est donc pas linéaire, d’autant plus que les aspects à gérer ont des délais variables, donc leur propre temporalité. Durant la prise d’information, l’accent sera mis d’une part sur les priorités vitales, où les risques d’incidents sont élevés (maniement de doses de traitements intraveineux ayant des effets directs sur des paramètres vitaux), d’autre part sur les problèmes les plus urgents (la respiration plutôt que les fonctions digestives). La complexité des situations de soins, la pluralité des problèmes, les interactions qu’entretiennent entre elles les différentes perturbations, et la temporalité de chacune d’elles dans leur évolution sont gérées conjointement par l’infirmière en situation dynamique. L’enjeu pour celle-ci est de maîtriser ces éléments tout en maintenant une charge cognitive acceptable pour la conduite de la situation, et en assurant la sécurité du patient en soins critiques (Amalberti, 2001). C’est pourquoi les schémas anticipatoires sont indispensables à la conduite de situations dynamiques complexes.
V – Conclusion
40 Notre étude avait pour objectif une meilleure compréhension de la pratique du tour de lit dans son contexte, pratique au demeurant très peu codifiée, hormis sous la forme d’un protocole d’observation de la personne soignée, des équipements qu’elle porte et des traitements qui lui sont administrés. Au terme de la recherche, nos résultats autorisent de multiples pistes pour le renforcement de la pratique de terrain. En effet, comme nous l’avons vu, les documents de prescriptions du tour de lit présentent l’organisation de cette activité essentiellement par référence aux systèmes physiologiques. Dans notre démarche exploratoire déjà, l’analyse des discours nuance cette conception en introduisant une variabilité importante dans la structuration de la tâche, variabilité relative à une diversité d’éléments que les infirmières prennent en compte en situation. Les résultats de notre étude actuelle prolongent et accentuent ce constat en montrant que l’expertise réside dans la mise en lien d’éléments de différente nature parce que c’est précisément ce mode de raisonnement qui permet de gérer conjointement plusieurs problèmes physiologiques. Ainsi, si les protocoles existants du tour de lit, de même que les pratiques fondées sur des résultats probants contribuent à structurer l’activité en favorisant notamment l’élaboration d’un référentiel opératif commun (Giboin, 2004 ; Leplat, 2000), ils ne rendent pas compte à eux seuls de l’activité réelle du tour de lit, notamment du fait que ce dernier permet de détecter, récupérer, voire anticiper des erreurs ou des évolutions problématiques. En nous inscrivant dans la filiation du modèle proposé par Rasmussen, nous avons pu élaborer une compréhension de la prise d’information en situation de travail qui s’appuie non pas sur une représentation a priori de la tâche, mais sur le fonctionnement cognitif de l’infirmière en situation réelle.
41 Ce positionnement – qui va à l’encontre d’un renforcement des procédures du tour de lit – suggère diverses orientations susceptibles d’améliorer cette pratique et son enseignement. Une première piste consiste à aménager l’espace de manière structurée, de façon à favoriser un déroulement des activités fondé sur des automatismes (notion d’affordance, Norman, 1988). Une délimitation claire, durant la conduite du tour de lit, entre contrôles de sécurité et évaluation de la situation contribuerait aussi à limiter la charge cognitive de l’infirmière. Une seconde piste viserait l’introduction d’une modalité d’enseignement du tour de lit centrée sur l’échange entre infirmières expertes et novices ce qui permettrait la mise en commun des « tours de mains » dans la mesure où, dans son déroulement habituel, cette activité ne permet pas la collaboration entre pairs.
42 Sur le versant de la recherche, d’autres questions demeurent ouvertes : comment les décisions prises par l’infirmière durant le tour de lit s’articulent-elles avec une prise en charge pluridisciplinaire de la situation de soins ? Comment développer ces collaborations dans cette activité fortement individuelle ? Nombre de pistes restent à explorer.
43 Pour finir, nous devons souligner les limites de notre étude. La prise en compte des contraintes du contexte a nécessité de n’effectuer qu’un seul tournage de tour de lit en situation réelle, ce qui n’a permis la réalisation que d’un seul entretien d’autoconfrontation, pour cinq confrontations simples, limitant de ce fait l’analyse de l’activité. Il serait intéressant de développer la démarche avec d’une part, un nombre plus important d’autoconfrontations simples et d’autre part, l’introduction d’auto- confrontations croisées qui documenteraient aussi bien l’analyse de l’activité que la pratique de terrain en permettant les débats professionnels. De plus, il serait souhaitable d’analyser l’activité en situation dynamique et non en entretien, ce qui correspond mieux aux caractéristiques de la pratique du tour de lit.
44 Manuscrit reçu : octobre 2009
45 Accepté après révision par C. Chauvin : juillet 2010
REMERCIEMENTS
Cette recherche a été financée par le Fonds stratégique de développement hes-S2, RéSaR et par le Fonds national de la recherche scientifique fns-dore. Avec la contribution de la Haute École de Santé de Genève et des Hôpitaux universitaires de Genève.BIBLIOGRAPHIE
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Mots-clés éditeurs : analyse du travail, infirmière de soins intensifs, prise de décision, prise de l'information, représentations
Date de mise en ligne : 22/12/2010
https://doi.org/10.3917/th.734.0339