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Article de revue

Analyse du partage d'informations contextuelles dans deux formes d'interaction sportives : coopérative et concurrentielle

Pages 323 à 357

Citer cet article


  • Poizat, G.,
  • Sève, C.,
  • Serres, G.
  • et Saury, J.
(2008). Analyse du partage d'informations contextuelles dans deux formes d'interaction sportives : coopérative et concurrentielle. Le travail humain, . 71(4), 323-357. https://doi.org/10.3917/th.714.0323.

  • Poizat, Germain.,
  • et al.
« Analyse du partage d'informations contextuelles dans deux formes d'interaction sportives : coopérative et concurrentielle ». Le travail humain, 2008/4 Vol. 71, 2008. p.323-357. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-travail-humain-2008-4-page-323?lang=fr.

  • POIZAT, Germain,
  • SÈVE, Carole,
  • SERRES, Guillaume
  • et SAURY, Jacques,
2008. Analyse du partage d'informations contextuelles dans deux formes d'interaction sportives : coopérative et concurrentielle. Le travail humain, 2008/4 Vol. 71, p.323-357. DOI : 10.3917/th.714.0323. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-travail-humain-2008-4-page-323?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/th.714.0323


Notes

  • [1]
    Le rapport de force désigne l’état des forces et faiblesses respectives des deux joueurs.
  • [2]
    Pour le match en simple, le score est annoncé dans l’ordre suivant : 1 / score du joueur ayant énoncé les verbalisations ; et 2 / score de l’adversaire.
  • [*]
    Faculté des sciences du sport, Université de Bourgogne, Campus, BP 27877, F.21078 Dijon Cedex. Laboratoire SPMS (EA 4180). E-mail : germain. ppoizat@ u-bourgogne. fr.
  • [**]
    Faculté des sciences du sport, Nantes Atlantique Universités, boulevard Guy-Mollet, F-44300 Nantes. Laboratoire MIP (EA 4334). E-mail : carole. sseve@ univ-nantes. fr.
  • [***]
    IUFM d’Auvergne, 20, avenue Bergougnan, F-63000 Clermont-Ferrand. Laboratoire PAEDI (EA 4281). E-mail : guillaume. sserres@ univ-bpclermont. fr.
  • [****]
    Faculté des sciences du sport, Nantes Atlantique Universités, boulevard Guy-Mollet, F-44300 Nantes. Laboratoire MIP (EA 4334). E-mail : jacques. ssaury@ univ-nantes. fr.

I. INTRODUCTION

I . 1. PARTAGE D’INFORMATIONS ET ACTIVITE COLLECTIVE

1Depuis quelques années, les recherches sur les activités collectives en situation de travail ont pris une place de plus en plus importante. Cet intérêt pour le collectif s’est accompagné, aux plans théorique et méthodologique, d’un certain nombre de changements dans la manière d’étudier le travail (Benchekroun & Weill-Fassina, 2000 ; Leplat, 1994). Plusieurs études menées en situation de travail ont pointé le caractère déterminant de l’intelligibilité et l’accès partagé aux ressources de l’environnement dans le fonctionnement des activités collectives coopératives (par ex. : Benchekroun, 1994 ; Dumazeau, 2005 ; Fillipi, 1994 ; Heath & Luff, 2000 ; Heath, Sanchez Svensson, Hindmarsh, Luff, & vom Lehn, 2002 ; Hutchins & Klausen, 1996 ; Pavard, Benchekroun, & Salembier, 1990 ; Robertson, 2002 ; Salembier & Zouinar, 2004 ; Suchman, 1987, 1996 ; Zouinar, 2000). La réussite des interactions repose sur une production d’intelligibilité mutuelle, production favorisée par l’accès mutuel aux ressources disponibles dans un environnement matériel, social, culturel particulier, et plus ou moins stabilisé. Le rôle essentiel accordé au partage d’informations contextuelles dans la mise en œuvre et l’efficacité de la coopération, fait qu’il est devenu un objet théorique et empirique pour l’analyse et la modélisation des activités collectives de travail (Salembier, 2002).

2Il existe plusieurs options théoriques concernant la manière d’envisager l’accès aux informations, leur circulation, et leur partage. Des études menées dans différents champs disciplinaires (par ex. : philosophie du langage, psycholinguistique) se sont intéressées à ces phénomènes dans une perspective « représentationnalistes ». Ces approches considèrent que partager de l’information c’est posséder des connaissances, des croyances, et/ou des représentations identiques ou compatibles quant à leurs contenus. La notion la plus couramment mobilisée (explicitement ou implicitement) pour rendre compte du partage d’informations est celle de savoir mutuel (ou commun) (par ex. : Clark & Marshall, 1981 ; Lewis, 1969 ; Schiffer, 1972). D’après Salembier et Zouinar (2004, 2006), suivant les études ce qui est partagé concerne des éléments de l’ici et maintenant d’une situation (par ex. : actions ou événements), ou des éléments qualifiés d’arrière-plan (par ex. : connaissances ou croyances de métier). Deux difficultés majeures se posent cependant aux approches « représentationnalistes » du partage d’informations : a) un partage mutuel d’informations entraîne une régression à l’infini de connaissances emboîtées (Dupuy, 1989) ; et b) le caractère binaire des informations induit par ces approches ne permet pas de traiter des situations dans lesquelles il est difficile de déterminer avec certitude les informations partagées par les différents acteurs (Salembier & Zouinar, 2006 ; Zouinar, 2000).

3Pour répondre à ces difficultés, des approches d’inspiration ethnométhodologique, ont envisagé l’accès aux informations et le partage d’informations comme des productions émergentes de l’accomplissement de l’action et de l’accès conjoint aux ressources (Salembier & Zouinar, 2004). Les informations ne sont pas représentationnelles et instructives (ni données, ni à cueillir, ni à recueillir) mais codépendantes et construites par et au cours de l’interaction. Par ailleurs, ces approches considèrent que la coordination des activités n’est jamais totalement préspécifiée : c’est un processus de coconstruction qui passe par la production d’intelligibilité mutuelle et par la vérification des conditions de cette intelligibilité (Salembier & Zouinar, 2004). Afin de préciser ce partage d’informations contextuelles, les études (par ex. : Button & Dourish, 1996 ; Dourish, 1995) ont souvent recours au concept d’accountability (Garfinkel, 1967). Cependant, malgré son intérêt, ce concept n’offre pas aux chercheurs un cadre d’analyse systématique du partage d’informations contextuelles (Boer, van Baalen, & Kumar, 2002).

4Tout en s’appuyant sur le concept d’accountability et en conservant les présupposés du courant ethnométhodologique, Salembier et Zouinar (2004) ont développé la notion de contexte partagé qui offre de nouvelles perspectives d’études empiriques du partage d’informations contextuelles. Cette notion vise à dépasser les limites des approches « binaires » afin de traiter du non-déterminisme du partage d’informations. Elle a pour origine les travaux de Sperber et Wilson (1989) qui rejettent une vision de la communication comme un processus d’encodage-décodage pour affirmer le rôle de processus inférentiels nécessairement imparfaits. Ces auteurs ont développé le concept d’ « environnement cognitif mutuel » avec l’idée que c’est l’environnement de chaque instant qui constitue ce qui est commun entre les acteurs à cet instant plutôt qu’un savoir partagé, sachant que ce n’est pas l’environnement en tant que tel qui importe mais l’environnement en tant qu’environnement cognitif. L’environnement cognitif d’un individu est un ensemble de faits qui lui sont manifestes, c’est-à-dire tous les faits qu’il peut percevoir ou inférer. Il inclut non seulement tous les faits de son environnement dont il a pris connaissance, mais aussi tous ceux dont il est capable de prendre connaissance. Les mêmes faits et hypothèses peuvent être manifestes dans les environnements cognitifs de deux individus. Dans ce cas, ces environnements cognitifs se recoupent, et leur intersection donne lieu à un environnement cognitif partagé entre les deux individus (Salembier & Zouinar, 2004). Un environnement cognitif mutuel correspond à la partie de l’environnement cognitif partagé dans laquelle l’identité des individus qui ont accès aux différents faits et hypothèses est elle-même manifeste (Sperber & Wilson, 1989). Dans un environnement cognitif mutuel, tout fait manifeste est dit mutuellement manifeste. Ainsi, Sperber et Wilson (1989) ont substitué à la notion de savoir mutuel une notion plus « faible » mais empiriquement plus adéquate : « la manifesteté mutuelle ». La notion de contexte partagé (Salembier & Zouinar, 2004) opère une délimitation dans l’environnement cognitif mutuel. Le contexte partagé est défini comme l’ensemble des informations ou événements contextuels mutuellement manifestes pour un ensemble d’acteurs, à un instant t dans une situation donnée, compte tenu de leurs capacités perceptuelles et cognitives, des tâches qu’ils doivent réaliser, et de leur activité en cours. Dans leur étude sur les contrôleurs aériens, l’objectif poursuivis par Salembier et Zouinar (2004) était de modéliser le partage d’informations contextuelles afin de mettre en place des simulations permettant d’orienter des re-conceptions des situations de travail. Dans cette perspective, les auteurs ont opté pour une reconstruction « extrinsèque » du contexte partagé. Cependant, Salembier et Zouinar (2004) soulignent que ce partage ne garantit pas toujours l’efficacité de la coordination et de la coopération entre les agents et qu’il faut prendre en compte leurs capacités d’inférence sur l’accès conjoint aux ressources de l’environnement. La coopération ne dépend pas seulement de l’intervisibilité dans un espace partagé, mais suppose une « activité compétente » des participants consistant à reconnaître et comprendre leurs conduites réciproques et les ressources informatives disponibles pour chacun (Robertson, 2002). En s’appuyant sur le concept de contexte partagé, notre recherche vise une meilleure compréhension de la dynamique du partage d’informations contextuelles comme processus situé (Boer et al., 2002).

I . 2. UNE SITUATION D’ETUDE PRIVILEGIEE

5L’objectif de cette étude était de caractériser le partage d’informations contextuelles lors d’activités collectives sportives concurrentielles et coopératives. Les situations d’interaction sportives à fort enjeu compétitif sont caractérisées par l’importance des processus concurrentiels (lorsque les sportifs n’appartiennent pas à la même équipe et sont adversaires) et/ou coopératifs (lorsque les sportifs appartiennent à la même équipe et sont partenaires) : les sportifs s’affrontent ou coopèrent dans le but de vaincre. Du fait de ces enjeux, elles constituent une situation d’étude privilégiée pour analyser les caractéristiques de l’activité collective coopérative ou concurrentielle (d’Arripe-Longueville, Saury, Fournier, & Durand, 2001 ; Flavier, Bertone, Hauw, & Durand, 2002 ; Poizat & Sève, 2005 ; Poizat, Sève, & Rossard, 2006 ; Rossard, Testevuide, & Saury, 2005 ; Rossard, Saury, Poizat, & Sève, 2005 ; Saury, 2001). À titre d’illustration, une analyse de l’activité collective d’une équipe de voile composée de deux régatiers, a mis en évidence des fluctuations dans les modalités de collaboration entre les deux équipiers (Saury, 2001). Ces fluctuations avaient des répercussions sur les prises de décisions tactiques et les performances. Certains « dysfonctionnements » coïncidaient de façon récurrente avec des moments pendant lesquels les partenaires cherchaient mutuellement à influencer le point de vue ou la décision de l’autre, d’une façon dissimulée (par ex. : en exagérant son évaluation – négative ou positive – d’une situation de course, ou en fournissant délibérément des informations lacunaires sur la situation). Ces moments étaient vécus par les régatiers comme des « crises de confiance » vis-à-vis de la capacité de leur partenaire à prendre en charge les responsabilités et tâches qui lui étaient dévolues. Cela les incitait à exercer une vigilance active l’un vis-à-vis de l’autre, voire à mettre en doute les informations qu’ils se donnaient, ou à contrarier subtilement leurs intentions de prise de décision tactique. La collaboration entre ces deux équipiers se caractérisait ainsi par une fluctuation entre des moments de coopération effective et des moments de concurrence entre le barreur et l’équipier, en relation avec les jugements de confiance qu’ils accordaient à leurs activités respectives (Saury, 2001). Dans une étude portant sur l’activité des élèves dans des situations d’enseignement du badminton, Rossard, Saury et al. (2005) ont mis en évidence que les joueurs, dans des tâches définies par l’enseignant comme étant concurrentielles, développaient des formes de coopération (par ex. : aider l’autre élève à renvoyer le volant de manière à préserver l’intérêt du jeu). En tennis de table, une étude sur l’interaction concurrentielle (Poizat et al., 2006) a souligné que les pongistes cherchaient à influencer la perception adverse de la situation d’interaction dans le but d’orienter son activité. Poizat et al. (2006) ont qualifié l’interaction concurrentielle comme une activité collective dans laquelle s’installe une communication complexe entre les adversaires dans la mesure où chacun tente de deviner les intentions de l’autre et de cacher les siennes. Il semble ainsi que, dans des activités sportives collectives définies a priori comme coopératives ou concurrentielles, coexistent des processus concurrentiels et coopératifs : les activités collectives présentent différentes modalités de coordination liées à la dynamique des interactions entre les protagonistes. Afin de caractériser ces modalités, notre étude visait à préciser le partage d’informations contextuelles dans deux formes d’interaction sportives : une définie a priori comme étant concurrentielle et l’autre comme étant coopérative. La première interaction était l’activité collective de deux pongistes adversaires lors d’un match de tennis de table de simple, la deuxième l’activité collective de deux pongistes partenaires lors d’un match de double (ces deux pongistes étaient membres de la même équipe de double).

I . 3. LE CHOIX D’UN CADRE D’ANALYSE

6Comprendre les processus sous-jacents aux activités collectives suppose de prendre en compte les significations construites et partagées par les acteurs au cours de leurs interactions (par ex. : Cole, Engeström, & Vasquez, 1997 ; Grosjean & Lacoste, 1999 ; Karsenty & Pavard, 1997 ; Salembier & Zouinar, 2004 ; Turner & Turner, 2001). Notre étude se propose de rendre compte du partage d’informations contextuelles en tant que partage de significations, en reconstruisant le contexte partagé (Salembier & Zouinar, 2004) du point de vue des acteurs. Le contexte partagé, ainsi appréhendé, apparaît comme une réduction pertinente de l’activité sociale-individuelle s’appuyant sur un élément essentiel de l’interaction : le partage d’informations contextuelles. Notre étude a été menée en référence au cadre d’analyse sémio-logique du cours d’action (Theureau, 1992, 2000, 2004, 2006) qui permet d’accéder aux significations construites par les acteurs au cours de périodes d’activités. Ce cadre d’analyse propose plusieurs objets théoriques pour appréhender l’activité humaine (Theureau, 2006). L’objet théorique « cours d’action » est une réduction de l’activité à sa partie qui est significative pour l’acteur : le cours d’action est « l’activité d’un acteur déterminé, engagé dans un environnement physique et social déterminé et appartenant à une culture déterminée, activité qui est significative pour ce dernier, c’est-à-dire montrable, racontable et commentable par lui à tout instant de son déroulement à un observateur-interlocuteur » (Theureau & Jeffroy, 1994, p. 19). La définition de cet objet théorique est fondée sur le postulat que ce niveau de l’activité (le montrable, racontable et commentable par l’acteur) peut donner lieu à des observations, descriptions et explications valides et utiles (Theureau, 1992). Ce niveau ne prétend pas rendre compte de l’ensemble des niveaux d’organisation de l’activité. Il permet une « description symbolique acceptable » (Varela, 1989) de la dynamique du couplage structurel d’un acteur avec sa situation et d’autres acteurs (Theureau, 2000). Le cadre d’analyse sémio-logique du cours d’action (Theureau, 1992) se rattache à l’hypothèse selon laquelle l’homme pense et agit par signes. Le cours d’action est constitué d’un enchaînement de signes, qui sont des unités d’activité significatives émergeant de l’interaction de l’acteur avec une situation (Theureau, 2000). Restituer le cours d’action d’un acteur consiste à identifier ces signes de façon à préciser les processus de construction de significations en action. Le cours d’action permet d’appréhender l’activité individuelle-sociale, c’est-à-dire l’activité d’un acteur en relation avec autrui (Theureau, 2006). La mise en relation des cours d’action individuels-sociaux de deux acteurs offre ainsi la possibilité d’analyser le partage d’informations contextuelles en prenant en compte les significations construites par les acteurs au cours de l’activité.

II. MÉTHODE

II . 1. PARTICIPANTS ET PROCEDURE

7Quatre pongistes français de niveau national ont été volontaires pour participer à cette étude. Bien que n’ayant pas demandé l’anonymat ces pongistes ont été nommés par un pseudonyme afin de préserver une certaine confidentialité : Chris, Greg, Jules et Paul. L’activité des pongistes en simple a été étudiée au cours d’une compétition individuelle de niveau national lors de laquelle Chris et Greg se sont rencontrés en huitième de finale. Le match les opposant s’est déroulé en quatre sets gagnants et a été remporté par Greg (4 sets à 2). L’activité des pongistes en double a été étudiée au cours d’une rencontre du Championnat de France par équipe de Nationale 1 lors de laquelle Jules et Paul étaient membres de la même équipe de double. Ce match s’est déroulé en trois sets gagnants et a été remporté par Jules et Paul (3 sets à 0).

II . 2. RECUEIL DES DONNEES

8Deux types de données ont été recueillies : a) des données d’enregistrement au cours de la compétition ; et b) des données de verbalisation lors d’entretiens a posteriori.

9Les données d’enregistrement ont été recueillies grâce à une caméra numérique. Elle a été positionnée en arrière et sur le côté de l’aire de jeu, et a été réglée avec un angle large et constant, de façon à enregistrer en continu les actions des deux joueurs et le tableau de marque d’arbitrage (sur lequel était notée l’évolution du score).

10Les données de verbalisation ont été recueillies au cours d’entretiens d’autoconfrontation (Mollo & Falzon, 2004 ; Theureau, 1992), d’une durée moyenne de 90 min, menés individuellement avec chaque pongiste le lendemain de la compétition. L’entretien d’autoconfrontation a été développé, en relation avec la théorie de l’action dirigée vers un but, par von Cranach et Harré (1982). Il consiste en une procédure au cours de laquelle l’acteur est confronté à l’enregistrement audio-visuel de son activité et invité à expliciter, montrer et commenter les éléments significatifs pour lui de cette activité, en présence d’un interlocuteur (Theureau, 1992). Celui-ci cherche à placer l’acteur dans une posture et un état mental favorables à cette explicitation grâce à des relances portant sur les sensations (comment te sens-tu à ce moment ?), les perceptions (qu’est-ce que tu perçois ?), les focalisations (à quoi fais-tu attention ?), les préoccupations (qu’est-ce que tu cherches à faire ?), les émotions (qu’est-ce que tu ressens ?), et les pensées et interprétations (qu’est-ce que tu penses ?). Cette procédure vise à recueillir des données permettant de documenter l’histoire « du montrable, racontable et commentable de l’activité » au cours de la période d’activité étudiée (Theureau, 2002). Dans notre étude, chacun des pongistes visionnait individuellement avec le chercheur le film vidéo de son match et était invité à décrire et commenter son activité au cours du match. Chaque protagoniste avait accès à une télécommande et pouvait contrôler le défilement de la bande vidéo. De manière générale, le déroulement de la bande était arrêté (par le pongiste ou le chercheur) après chaque point. Les relances du chercheur portaient essentiellement sur les actions et événements significatifs pour le joueur. Le chercheur avait une connaissance du tennis de table facilitant la compréhension des propos des pongistes et évitant des relances les conduisant dans un registre explicatif.

II . 3. TRAITEMENT DES DONNEES

11Les données ont été traitées en trois étapes : a) la construction des chroniques de match ; b) la construction des cours d’action de chaque pongiste ; et c) l’analyse du partage d’informations contextuelles.

II . 3 . A. Construction des chroniques de match

12Cette étape a consisté en une présentation synthétique des données recueillies pour chacun des matchs. La description des actions des pongistes et les verbalisations de chacun d’entre eux au cours des entretiens ont été reportées dans des tableaux et placées en vis-à-vis. La première et la troisième colonne présentent la retranscription verbatim des verbalisations des deux pongistes au cours des entretiens d’autoconfrontation ; la deuxième colonne présente l’état du score, le serveur, et la description des actions des deux pongistes (tableau 1).

Description de l'image par IA : Tableau de tennis avec scores, serveurs, et verbalisations pour Jules et Paul.
TABLEAU 1 : Extrait de la chronique du match en double / Two-level protocol excerpt showing the players’ moves (Level 1) across from their verbalizations (Level 2)

II . 3 . B. Construction des cours d’action de chaque pongiste

13Lorsqu’un acteur est invité à expliciter son activité, il découpe, de manière spontanée, le flux continu de celle-ci en unités d’activité significatives de son point de vue. Par hypothèse, ces unités d’activité sont la manifestation d’un signe, dit hexadique dans la mesure où il est constitué de six composantes : l’unité élémentaire du cours d’action, le représentamen, l’engagement, l’actualité potentielle, le référentiel, et l’interprétant (Theureau, 2006). Pour chacun des cours d’action, la documentation des différentes composantes des signes a été réalisée à l’aide des enregistrements vidéo des matchs, des retranscriptions verbatim des verbalisations au cours des entretiens d’autoconfrontation, et d’un questionnement spécifique.

14L’unité élémentaire du cours d’action (U) est la fraction de l’activité qui est montrée, racontée ou commentée par l’acteur. Elle peut être une construction symbolique, une action (pratique ou communication) ou un sentiment. Elle a été identifiée par le questionnement suivant : Que fait le pongiste ? Que pense-t-il ? Que ressent-il ?

15Le représentamen (R) correspond à ce qui, dans la situation à l’instant t considéré, est pris en compte par l’acteur. Il peut être un jugement perceptif, mnémonique ou proprioceptif. Il peut être un représentamen complexe constitué de plusieurs éléments significatifs. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quel est l’élément significatif dans la situation pour le pongiste ? Quel(s) élément(s) de la situation considère-t-il ? Quel est l’élément rappelé, perçu ou interprété par celui-ci ?

16L’engagement (E) exprime les préoccupations significatives de l’acteur à l’instant t. Ces préoccupations découlent de l’ensemble du cours d’action passé. En tennis de table une étude précédente a précisé deux catégories d’engagement caractéristique des pongistes (Sève, Saury, Ria, & Durand, 2003) : un engagement exploratoire lors duquel ils cherchent à interpréter les particularités du rapport d’opposition, et un engagement exécutoire lors duquel ils cherchent exclusivement à marquer des points. L’engagement a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les préoccupations significatives du pongiste en liaison avec l’élément pris en compte dans la situation ?

17L’actualité potentielle (A) est ce qui, compte tenu de son engagement, est attendu par l’acteur dans la situation à l’instant t. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les attentes du pongiste à cet instant résultant de sa préoccupation et de l’événement considéré dans la situation ? Quel(s) résultat(s) attend-il ?

18Le référentiel (S) correspond aux connaissances appartenant à la culture de l’acteur qu’il peut mobiliser compte tenu de son engagement et de ses attentes à l’instant t. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles sont les connaissances mobilisées par le pongiste à l’instant t ?

19L’interprétant (I) correspond à la validation et à la construction de connaissances à l’instant t. L’interprétant rend compte de l’hypothèse que toute activité s’accompagne d’un apprentissage. Il a été identifié par le questionnement suivant : Quelles connaissances (in)valide ou construit le pongiste à l’instant t ?

20La figure 1 résume les principaux phénomènes de l’expérience documentés par les différentes composantes du signe hexadique et leurs relations.

Description de l'image par IA : Diagram montrant les composants et interactions des signes hexadiques.

21Lors du match en simple, 455 signes ont été identifiés pour le cours d’action de Chris et 467 signes pour le cours d’action de Greg. Lors du match en double, 216 signes ont été identifiés pour le cours d’action de Jules et 207 signes pour le cours d’action de Paul.

II . 3 . C. Analyse du partage d’informations contextuelles et de son évolution au cours des matchs

22Dans un premier temps nous avons synchronisé, pour chaque match, sur la base de l’enregistrement vidéo et des retranscriptions verbatim des verbalisations, les cours d’action individuels-sociaux des deux pongistes.

23Dans un deuxième temps nous avons comparé, pour chaque instant des cours d’action, les composantes des signes afin d’identifier les informations qui étaient partagées par les pongistes (tableau 2). Les informations pouvant être partagées étaient les éléments faisant signe dans la situation (R), les interprétations réalisées (U de forme interprétative), et les connaissances construites ou validées au cours du match (I). Ces informations étaient considérées comme partagées lorsqu’elles présentaient un contenu similaire. À titre d’illustration, lors du Set 1 du match en double, nous avons repéré un partage d’informations contextuelles concernant l’articulation du Signe 1 de Jules et Paul : les représentamens et l’unité élémentaire du premier signe des deux partenaires ont été jugés comme similaires. L’analyse du contenu des informations partagées a permis de caractériser les éléments de la situation sur lesquels portait le partage d’informations contextuelles. La documentation du partage d’informations contextuelles sur la base des composantes des signes hexadiques des deux joueurs se distingue des analyses des communications classiquement effectuées pour déterminer du partage d’informations contextuelles : a) analyse de la structure du dialogue (e.g., Grusenmeyer, 1995 ; Grusenmeyer & Trognon, 1997) ; et b) analyse du langage du locuteur et de l’auditeur (e.g., Karsenty, 1999 ; Kraut, Fussel, & Siegel, 2003). Celle-ci nous a semblé plus adaptée pour rendre compte du partage de significations, et ce d’autant plus que la situation d’interaction en tennis de table (qu’elle soit coopérative ou concurrentielle) se caractérise par un faible nombre de communications verbales.

24Dans un troisième temps nous avons comparé, pour chaque instant des cours d’action, le partage d’informations contextuelles : il s’agissait de préciser les éléments sur lesquels portait le partage d’informations pour chaque articulation des signes hexadiques. Cette analyse a donné lieu à la caractérisation de trois formes typiques de partage d’informations contextuelles. Les situations lors desquelles se produisaient ces formes typiques de partage ont été analysées et comparées afin de repérer des régularités dans l’activité des pongistes lors de ces situations.

25Dans un quatrième temps nous avons effectué une analyse locale de l’articulation des signes hexadiques des deux pongistes. Cette étape visait à préciser les phénomènes interprétatifs participant à la constitution du partage d’informations contextuelles. Elle a permis de caractériser les processus de vérification du partage d’informations contextuelles.

II . 3 . D. Validité du traitement

26Plusieurs procédures ont été utilisées pour garantir la validité du traitement des données (Lincoln & Guba, 1985). Premièrement, les interviews ont été menées dans une atmosphère de confiance entre les athlètes et le chercheur. Deuxièmement, les transcriptions des données ont été présentées aux athlètes pour s’assurer de l’authenticité de leurs commentaires, et leur permettre d’éventuelles rectifications. Aucune modification majeure n’a été apportée à la lecture des données. Troisièmement, une démarche collective de traitement a été mise en place. Les données ont fait l’objet d’un codage en parallèle par deux chercheurs familiers du tennis de table et du cadre théorique et méthodologique du cours d’action. Le taux d’agrément initial a été de 81 % pour les unités significatives élémentaires et de 87 % pour l’identification des informations partagées. Chaque point de désaccord a été discuté de manière à atteindre un consensus.

Description de l'image par IA : Tableau de tennis avec les signaux des juges de ligne pour Jules et Paul, détaillant les actions et les décisions pendant le match.
TABLEAU 2 : Illustration de l’identification des informations contextuelles partagées sur la base de la comparaison des signes hexadiques / Illustration of how the sharing of contextual information was identified by comparing the contents of the two players’ hexadic signs

III. RÉSULTATS

III . 1. INFORMATIONS PARTAGEES PAR LES PONGISTES LORS DES SITUATIONS DE MATCH

27L’analyse de l’articulation des cours d’action a permis de caractériser les informations partagées par les pongistes lors des matchs de simple et de double.

28Lors du match en simple, les adversaires ont partagé des informations concernant leurs coups préférentiels (n = 20), leurs difficultés (n = 4), leurs stratégies (n = 16), leur état de confiance et les émotions ressenties (n = 23), le score (n = 6), des événements de match (par ex. : balles qualifiées de « chanceuses ») (n = 5), et la perception du rapport de force [1] (n = 3).

29Lors du match en double, les partenaires ont partagé des informations concernant leur efficacité respective (par ex. : réalisation ou non de fautes inhabituelles) (n = 13), leurs forces et faiblesses respectives (par ex. : gênes ou aisances à retourner certaines trajectoires de balles) (n = 7), leur stratégie (n = 6), leur complémentarité (par ex. : enchaînement de leurs actions, compatibilité de leur style de jeu) (n = 4), leur état de confiance et émotions respectives (n = 2), les coups réalisés par les adversaires (n = 2), la perception du rapport de force entre les deux équipes (n = 5), et le score (n = 5).

III . 2. FORMES DE PARTAGE D’INFORMATIONS CONTEXTUELLES ET LEUR EVOLUTION AU COURS DES MATCHS

30L’analyse a mis en évidence trois formes typiques de partage d’informations contextuelles : un contexte partagé symétrique, un contexte partagé asymétrique et un non-partage d’information. Lors d’un contexte partagé symétrique, les informations mutuellement manifestes pour les deux joueurs se référaient soit à un élément de la situation, soit à l’activité des deux pongistes (i.e., chacun des deux joueurs avait accès à des informations sur l’autre).

31Lors d’un contexte partagé asymétrique, les informations mutuellement manifestes pour les deux joueurs se référaient à l’activité d’un seul des deux pongistes. Les joueurs réalisaient des inférences identiques concernant l’un d’entre eux.

32Lors d’un non-partage d’informations, aucune information n’était mutuellement manifeste pour les deux pongistes : ils ne réalisaient aucune inférence commune.

33L’analyse de l’évolution des formes de partage d’informations contextuelles lors des deux interactions (tableau 3) a mis en évidence trois points essentiels. En premier lieu, les trois formes typiques de partage existaient dans les deux formes d’interaction. En deuxième lieu, nous avons observé que, dans les deux formes d’interaction, le non-partage d’informations était la forme typique de partage la plus fréquente (le non-partage d’informations correspondait à 46 % des articulations des signes lors de l’interaction concurrentielle et à 41 % des articulations des signes lors de l’interaction coopérative). En troisième, lieu nous avons observé des différences concernant la fréquence des formes typiques de partage d’informations contextuelles selon la forme de l’interaction : lors du match en simple, le contexte partagé était majoritairement asymétrique (le partage d’informations entre les deux adversaires était asymétrique pour 35 % des articulations des signes), et lors du match en double le contexte partagé était majoritairement symétrique (le partage d’informations entre les deux adversaires était symétrique pour 37 % des articulations des signes).

Description de l'image par IA : Tableau avec trois diagrammes de Venn et pourcentages de participation pour différentes formes de partage d'information entre deux joueurs.
TABLEAU 3 : Fréquence d’apparition des formes typiques de partage d’informations contextuelles lors du match en simple et en double / Appearance rate of the three typical forms of contextual information sharing during singles and doubles matches

34La présentation, sous forme de graphes, de l’agencement temporel des formes typiques de partage fait apparaître l’évolution du partage d’informations contextuelles au cours des matchs (fig. 2 et 3). Elle pointe l’alternance entre les différentes formes de partage d’informations contextuelles, et les fluctuations du partage d’informations contextuelles lors des deux formes d’interaction.

Description de l'image par IA : Graphiques montrant l'évolution des formes typiques de partage d'informations contextuelles lors de matchs simples et doubles.

III . 3. SITUATIONS D’APPARITION DES DIFFERENTES FORMES DE PARTAGE D’INFORMATIONS CONTEXTUELLES

35L’analyse et la comparaison de l’activité des pongistes lors des situations dans lesquelles avaient lieu les différentes formes de partage d’informations contextuelles ont pointé la mise en jeu de plusieurs processus régulant le partage d’informations contextuelles : l’enquête, la surveillance, la mise en visibilité de certains aspects de leur activité, la focalisation, le masquage (tableau 4).

36Certains de ces processus étaient spécifiques à une forme d’interaction et d’autres communs aux deux formes d’interaction. Cependant, les résultats pointent que les mêmes formes de partage n’étaient pas associées aux mêmes processus dans l’interaction concurrentielle et coopérative (tableau 5).

III . 3 . A. Contexte partagé symétrique

37Le contexte partagé symétrique correspondait, lors du match en simple, à des situations dans lesquelles chacun des pongistes accédait à des informations relatives à l’adversaire ou à des éléments de la situation, grâce à une activité d’enquête et/ou de surveillance. À titre d’illustration, lors du début du Set 5, Chris était mené trois sets à un et était engagé dans une activité d’enquête afin d’identifier des configurations de jeu efficaces. Greg était engagé, pour sa part, dans une activité de surveillance afin de contrôler l’évolution de l’efficacité du jeu de son adversaire. Alors que Greg menait 2-1, il a perdu un point contre une attaque de Chris placée sur le milieu de table. Énervé, il a crié : « Doucement ! » Lors de cette situation, un partage d’informations contextuelles, relatif à la difficulté de Greg à retourner les balles placées « au ventre » et à l’exploitation future de cette difficulté par Chris, a eu lieu entre les deux joueurs.

Là je me rends compte qu’il est embêté quand je joue sur son ventre. Je peux me permettre de jouer long mais il faut que j’aille au ventre car c’est un endroit où il est gêné [Chris, Simple, Set 4, Score 2-2].
C’est lui qui provoque ma faute en me jouant bien tendu au ventre là. Je suis énervé parce que c’est vraiment le type de point qui peut lui faire prendre confiance. À ce moment-là, je me suis dit qu’il avait vu que j’étais gêné quand il me jouait dessus. Je pense qu’il va rejouer plus souvent au ventre [Greg, Simple, Set 4, Score 2-2].

38Lors du match de double, le contexte partagé symétrique correspondait à des situations dans lesquelles les pongistes partageaient un même engagement et/ou rendaient visibles à leur partenaire certaines de leurs intentions. À titre d’illustration, lors du Set 1, Jules et Paul présentaient un engagement exploratoire : ils cherchaient à identifier des configurations de jeu efficaces. À 4-2, Paul a réalisé une attaque dans le revers adverse. L’adversaire a retourné sur le revers. Jules a contre-attaqué du revers et a perdu le point. Il a grimacé, acquiescé de la tête, et s’est replacé près de la table. Lors de cette situation, malgré la perte du point, un partage d’informations contextuelles, relatif à l’efficacité de l’enchaînement de leurs coups, a eu lieu entre les deux joueurs.

Description de l'image par IA : Tableau avec descriptions de processus et d'illustrations en français.
TABLEAU 4 : Description et illustration des processus régulant le partage d’informations contextuelles / Description and illustration of the process regulating the contextual informations sharing
Description de l'image par IA : Tableau avec cercles et descriptions de contextes partagés symétriques et asymétriques, interactions simples et doubles.
TABLEAU 5 : Principaux processus mis en jeu dans les situations d’apparition des formes typiques de partage d’informations contextuelles lors du match en simple et du match en double / The implementation process in situations when the typical forms of contextual information sharing appeared during singles and doubles matches
Là je rate une balle facile parce que je suis un petit peu en retard. Mais ce qui est important c’est qu’on les fait se déplacer, et qu’on ne décolle pas de la table. On impose bien notre rythme, on se suit bien avec Paul, il y a une bonne entente [Jules, Double, Set 1, Score 4-3].
C’est bien même si on perd le point. Il faut que je lance le jeu comme ça pour gêner l’adversaire avec mon placement de balle. Ça permet à Jules d’enchaîner dans son système de jeu derrière. Quand ça se passe comme ça, normalement on marque le point [Paul, Double, Set 1, Score de 4-3].

III . 3 . B. Contexte partagé asymétrique

39Le contexte partagé asymétrique correspondait, lors du match en simple, à des situations dans lesquelles l’un des deux joueurs prenait l’ascendant sur son adversaire (autrement dit il réalisait une succession de points gagnants). Les informations partagées concernaient le joueur « dominé » lorsque son adversaire démasquait « ses faiblesses » (par ex. : difficulté d’un des deux joueurs à retourner les services courts), ou le joueur « dominant » lorsque celui-ci cherchait, par le biais de différents comportements, à rendre visible sa propre efficacité à son adversaire (par ex. : commentaires à haute voix, encouragements ostentatoires suite à la réalisation d’un coup performant). À titre d’illustration, lors du Set 3, Chris était mené au score et perdait 2 sets à 0. Greg éprouvait un sentiment de confiance élevé et maintenait une surveillance concernant le jeu de son adversaire. Alors que Chris perdait 3-1, il s’est agacé une première fois suite à une faute et a lancé sa raquette en l’air avant de la rattraper. Ce comportement a fait signe pour Greg : il a estimé que Chris pouvait éprouver un faible niveau de confiance, mais que ce comportement pouvait également correspondre à une tentative de déconcentration de l’adversaire. Lors du point suivant, suite à une faute inhabituelle, Chris a lancé sa raquette à terre et s’est énervé de nouveau. Il a manifesté cet énervement alors qu’il était de dos à Greg et dans le fond de l’aire de jeu. Cela a amené Greg à penser que Chris était réellement énervé. Lors de cette situation, un partage d’informations contextuelles, relatif à l’état émotionnel de Chris, a eu lieu entre les deux joueurs.

Là je jette ma raquette parce que je ne sais plus quoi faire. Je rate tout ce que j’entreprends ça m’agace. Je suis vraiment énervé [Chris, Simple, Set 3, Score 1-4] [2].
Là je suis très en confiance parce que c’est dans cette configuration qu’il faut amener Chris. Il faut qu’il s’énerve mais pas à la table. Quand il s’énerve à la table c’est pour nous embrouiller en montrant son désarroi, mais en fait il reste dans le match. Par contre quand il est retourné et qu’il jette sa raquette tout seul dans son coin, c’est qu’il est véritablement énervé, et c’est très bien [Greg, Simple, Set 3, Score 4-1].

40Lors du match en double, le contexte partagé asymétrique était lié à une différence d’efficacité entre les deux partenaires : les informations partagées étaient souvent relatives au joueur le moins performant. Le joueur le plus performant surveillait l’activité de son partenaire afin d’ajuster ses propres actions dans le but de l’aider. À titre d’illustration, lors de la fin du Set 2, les deux partenaires présentaient un engagement exécutoire. Ils recherchaient une efficacité maximale dans la mesure où chaque point perdu compromettait le gain du set. Au score de 9-7, Paul a servi, l’adversaire a attaqué de manière performante contre le service et Jules n’a pas réussi à retourner cette attaque. Au score de 9-8, le même scénario de jeu s’est reproduit. Jules a construit des interprétations relatives au sentiment de confiance de Paul et l’a encouragé. Lors de cette situation, un partage d’informations contextuelles, relatif à l’état émotionnel de Paul et à son inefficacité au service, a eu lieu entre les deux joueurs.

Ça fait deux fois que Paul sert long, ça permet à l’adversaire d’attaquer. Paul ne doit pas être bien parce qu’il sait qu’il a raté ses deux services. Donc je l’encourage surtout que le point suivant est déterminant [Jules, Double, Set 2, Score 9-9].
Je suis vraiment agacé. C’est vraiment de ma faute, le service est long, il est vraiment raté. Là Jules me dis « Allez on y va ! », il m’encourage et moi je lui dis de tenter un truc [Paul, Double, Set 2, Score 9-9].

III . 3 . C. Non-partage d’informations

41Lors du match en simple et du match en double, le non-partage d’informations contextuelles correspondait à : a) des situations dans lesquelles les pongistes masquaient leurs faiblesses et leurs intentions (soit à leur adversaire pour l’empêcher de prendre l’avantage, soit à leur partenaire pour éviter qu’il ne diminue son sentiment de confiance) ; et b) des situations dans lesquelles les deux pongistes étaient focalisés sur leur propre jeu ou vivaient deux histoires de match divergentes. À titre d’illustration, lors de la fin du Set 5 du match en simple, le score était serré et chaque point perdu pouvait compromettre le gain du set et du match. Les deux adversaires présentaient un engagement exécutoire et recherchaient une efficacité maximale. Au score de 9-8, Greg a servi latéral coupé et anticipé un retour de l’adversaire dans le revers. Chris a retourné dans le revers de Greg, et ce dernier a manqué une attaque puissante du coup droit. Lors de cette situation, aucun partage d’informations contextuelles n’a eu lieu. Les joueurs n’enquêtaient pas et ne surveillaient pas le jeu de l’adversaire : ils étaient focalisés sur l’efficacité de leur propre jeu.

Là je suis content parce que j’utilise une tactique que je n’avais pas encore utilisée. Je n’avais pas encore allongé tendu dans les angles et là ça me permet de marquer le point [Chris, Simple, Set 5, Score 9-9].
Là je force. C’est un excès de confiance. Je devrais faire comme d’habitude, c’est-à-dire faire une attaque à rotation au ventre [Greg, Simple, Set 5, Score 9-9].

42Lors du Set 1 du match en double, au score de 7-5, les deux partenaires présentaient un engagement différent. Jules présentait un engagement exécutoire et recherchait une efficacité maximale afin de maintenir l’avance au score. Paul se sentait « un peu extérieur au point ». Jules était en position de relanceur : il a retourné le service de l’adversaire de manière efficace et a marqué le point. Jules a réalisé un signe de la tête en direction de Greg pour manifester son engagement. Lors de cette situation, malgré le signe de Jules, aucun partage d’informations contextuelles n’a eu lieu entre les joueurs qui vivaient une histoire différente.

Une bonne remise courte de ma part. Ça nous met en confiance. On a trois points d’avance, le set est bien parti. Il ne faut pas les laisser revenir au score [Jules, Double, Set 1, Score 8-5].
Là en fait, je me sens un peu extérieur au point. Quand je ne retourne pas le service, j’ai du mal à me mettre dedans [Paul, Double, Set 1, Score 8-5].

III . 4. PROCESSUS DE VERIFICATION DU PARTAGE D’INFORMATIONS CONTEXTUELLES

43L’analyse de l’articulation des cours d’action individuels-sociaux des pongistes lors du match en simple et en double a mis en évidence deux processus de vérification du partage d’informations contextuelles : a) vérifier le partage d’informations contextuelles de son point de vue ; et b) vérifier le partage d’informations contextuelles du point de vue de son adversaire ou de son partenaire. Le premier processus de vérification consiste pour le joueur à caractériser les informations contextuelles sur lesquelles se basent ses propres interprétations. Le deuxième processus de vérification consiste pour le joueur à caractériser les informations contextuelles sur lesquelles pourraient se baser les interprétations de son adversaire ou de son partenaire. Cette vérification participe au degré de confiance, accordée par les pongistes, aux interprétations construites sur la base de ces informations contextuelles. Nos résultats soulignent que pour caractériser les informations contextuelles, les joueurs évaluaient le degré de manifesteté et la pertinence des événements sur lesquels elles se fondent. Le degré de manifesteté d’un événement fait référence à la visibilité des faits. Par exemple, l’énervement de l’adversaire peut être plus ou moins manifeste. La pertinence d’un événement fait référence à son utilité perçue par les pongistes pour l’activité en cours. Par exemple, la perception de l’énervement de l’adversaire peut être quelquefois pertinente pour l’activité en cours, dans la mesure où cette perception peut influer sur le choix des coups techniques à réaliser.

44Un premier extrait (tableau 6), issu du match en simple, illustre la manière dont les joueurs caractérisaient les informations contextuelles afin d’apprécier la plausibilité de leurs propres interprétations. Chris, lors du début du Set 3, se sentait en difficulté et commençait à manifester des signes d’énervement du fait de fautes inhabituelles. Chris, au score de 1-3, s’est énervé et a lancé sa raquette en l’air. Ce comportement a fait signe pour Greg qui a estimé que Chris avait un faible niveau de confiance. Cependant Greg savait que Chris cherchait fréquemment à déstabiliser son adversaire par la mise en scène de certains comportements. Aussi Greg a estimé que ce comportement pouvait être une tentative de déstabilisation de la part de Chris. Greg, du fait de ses connaissances relatives à Chris (i.e., « Chris a souvent des comportements visant à déstabiliser l’adversaire »), s’est interrogé sur le caractère feint ou réel de l’énervement manifesté par Chris. Lors du point suivant, après une faute inhabituelle, Chris a lancé sa raquette par terre et s’est énervé de nouveau. Chris a manifesté son énervement alors qu’il était de dos à Greg et dans le fond de l’aire de jeu. Les caractéristiques de la manifestation de cet énervement ont amené Greg à estimer que Chris ressentait réellement de l’énervement. Plusieurs éléments ont contribué à l’augmentation de la validité de l’interprétation « Chris est énervé » : les caractéristiques du comportement d’énervement (par ex. : degré de manifesteté, le fait que la raquette ait été jetée au sol), les connaissances construites antérieurement sur Chris (i.e., « Quand Chris s’énerve près de la table, il cherche à déstabiliser l’adversaire »), et les événements précédents (i.e., Chris avait l’air désabusé et avait lancé sa raquette en l’air lors du point précédent). L’énervement de Chris était pertinent par rapport à l’activité en cours : Greg a décidé de servir long afin d’exploiter le faible niveau de confiance de son adversaire. Dans cet exemple, du fait de la manifesteté et de la pertinence des événements, Greg a augmenté le degré de confiance qu’il accordait aux interprétations qu’il avait construites sur son adversaire. Du point de vue de Greg, un partage d’information fiable, relatif à l’état émotionnel de Chris, a eu lieu entre les deux joueurs.

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des comportements, verbalisations et signaux hexadécimaux de Chris et Greg dans une situation de jeu.
TABLEAU 6 : Illustration, grâce à l’articulation des signes hexadiques des deux joueurs, du processus de vérification du partage d’informations contextuelles de son propre point de vue / Illustration of the process of verifying the sharing of contextual information from the player’s point of view, from the articulated hexadic signs of the two players

451. Le rapport de force désigne l’état des forces et faiblesses respectives des deux joueurs.

461. Pour le match en simple, le score est annoncé dans l’ordre suivant : 1 / score du joueur ayant énoncé les verbalisations ; et 2 / score de l’adversaire.

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des comportements et verbalisations de Jules et Paul dans un contexte judiciaire.
TABLEAU 7 : Illustration, grâce à l’articulation des signes hexadiques des deux joueurs, du processus de vérification du partage d’informations contextuelles du point de vue du partenaire / Illustration of the process of verifying the sharing of contextual information from the partner’s point of view, from the articulated hexadic signs of the two players

47Le deuxième extrait (tableau 7), issu du match en double, illustre la manière dont les joueurs caractérisaient les informations contextuelles afin d’apprécier les interprétations susceptibles d’être effectuées par leur adversaire. L’extrait correspond à un moment lors duquel Jules a enfreint une règle habituelle de fonctionnement de l’équipe. Dans cette équipe de double, le serveur informe son partenaire du service qu’il va réaliser afin que celui-ci ne soit pas surpris par le retour de l’adversaire. Afin de masquer l’information aux adversaires, cette annonce est réalisée, sous le plateau de la table, à l’aide de signes codifiés de la main. Dans l’extrait présenté, Paul était serveur et a annoncé, en tendant l’index sous la table, qu’il allait réaliser un service coupé court. Jules s’est rapproché de Paul et a fait un mouvement circulaire de l’index sous la table pour lui demander de réaliser un « service latéral ». Jules a estimé que les services courts et coupés de Paul n’étaient plus très performants à ce moment du match et qu’il fallait orienter le jeu de l’équipe vers l’offensive. Étant à ce moment le joueur le plus performant du double, de son point de vue, Jules s’est permis d’enfreindre la règle de fonctionnement de l’équipe pour influencer l’activité de Paul. Face au caractère inhabituel de sa demande et aux exigences qu’elle imposait à son partenaire, Jules a estimé nécessaire de s’assurer de la compréhension de Paul. Il s’est placé de dos par rapport aux adversaires et a demandé oralement à son partenaire de réaliser un « service latéral ». Dans cet exemple, les facteurs qui ont contribué à ce que Jules ait estimé nécessaire de conforter le partage d’informations contextuelles par une communication verbale, sont la rupture d’une pratique habituelle concernant l’annonce du service (i.e., habituellement c’est le serveur qui choisit et annonce à son partenaire le service qu’il va réaliser) et la demande effectuée à Paul (i.e., réaliser un service non préférentiel et implicitement s’engager dans un jeu offensif). La communication verbale visait, pour Jules, à augmenter le degré et la pertinence des informations partagées, c’est-à-dire augmenter la visibilité de la requête et affirmer de manière implicite l’utilité de cette requête. Il cherchait à s’assurer de la compréhension de Paul afin qu’il ait un engagement identique au sien dans le point (i.e., « être offensif »). Dans cette situation, l’incertitude relative au partage d’informations contextuelles était jugée trop importante par Jules. Il a donc augmenté le degré de manifesteté et la pertinence des informations contextuelles par une communication verbale. Suite à cette communication, le degré de confiance qu’il accordait à ses propres inférences relatives aux interprétations de son partenaire a augmenté. De son point de vue, un partage d’information fiable a eu lieu entre les deux joueurs concernant le point à venir.

IV. DISCUSSION

48Les résultats de cette étude sont discutés selon trois axes : a) l’indétermination et la complexité de l’intelligibilité mutuelle ; b) la coconstruction de l’intelligibilité mutuelle ; et c) l’intelligibilité mutuelle et le rapport de force.

IV . 1. INDETERMINATION ET COMPLEXITE DE L’INTELLIGIBILITE MUTUELLE

49Nos résultats ont mis en évidence trois formes typiques de partage d’informations contextuelles ayant eu lieu dans les deux interactions sportives (coopérative et concurrentielle) : un contexte partagé symétrique, un contexte partagé asymétrique et un non-partage d’information. Les joueurs, qu’ils soient partenaires ou adversaires, alternaient au cours des matchs entre ces différents types de partage d’informations contextuelles, et dans ces deux cas le non-partage d’informations contextuelles était le plus fréquent (46 % des articulations de signes hexadiques lors de l’interaction concurrentielle et 41 % lors de l’interaction coopérative). Ces résultats confirment que l’intelligibilité mutuelle n’est pas prédonnée. Decortis et Pavard (1994) ont souligné, concernant des activités coopératives, que l’intelligibilité mutuelle entre les partenaires réalisant une tâche commune est accomplie dans chaque occasion de l’interaction, autour d’éléments particuliers de la situation, et non pas jouée une fois pour toute à travers un ensemble stable de significations partagées. Notre étude met en évidence que ce processus de construction et d’évolution de l’intelligibilité mutuelle est inhérent aux activités collectives qu’elles soient coopératives ou concurrentielles. Le partage d’informations contextuelles est une production émergente de l’accomplissement de l’action et de l’accès conjoint aux ressources (Salembier & Zouinar, 2004). Nos résultats pointent l’indissociabilité entre contexte et activité : l’intelligibilité mutuelle est réalisée à chaque occasion de l’interaction en référence aux particularités de la situation, aux significations construites au cours de l’activité, et au mode d’engagement des acteurs dans la situation.

50Dans le prolongement de Salembier et Zouinar (2004), notre étude confirme l’importance des processus interprétatifs dans la construction d’une intelligibilité mutuelle : elle précise les processus d’interprétation des événements et de construction individuelle et/ou collective des informations contextuelles se rapportant à ces événements. L’ensemble hétérogène de ressources disponibles que l’on nomme « contexte » n’est pas un réservoir dans lequel chacun irait puiser les mêmes informations (Decortis & Pavard, 1994). Chaque acteur donne un sens particulier à la situation dans laquelle l’interaction se déploie et l’intelligibilité n’est pas le résultat d’une extraction directe des ressources de l’environnement : nos résultats mettent en évidence que l’interprétation des événements de la situation joue un rôle essentiel dans la construction d’intelligibilité et confirment le rôle exercé par les interprétations antérieures sur l’interprétation d’une information nouvelle (Karsenty & Pavard, 1997). Cette interprétation résulte de la perception des événements du contexte (par ex. : réceptivité à l’activité de l’autre), et de la dynamique de construction de significations (par ex. : construction de connaissances sur autrui). En tennis de table, les événements ne constituent une ressource qu’à la lumière de l’histoire de match vécue et construite par l’activité des pongistes, et la construction d’intelligibilité repose sur la construction de sens permanente effectuée par ceux-ci. Cette activité interprétative est liée au fait que les pongistes sont constamment entre doute et certitude concernant le partage d’informations contextuelles. Le degré de confiance que les pongistes accordent aux interprétations construites sur la base de ces informations est variable et dépend, entre autres, de la manifesteté et de la pertinence des événements. Decortis et Pavard (1994) ont souligné que la coopération, en situation de travail, mettait en jeu des processus cognitifs inférentiels intégrant une gestion de l’incertitude de la part des acteurs. Que ce soit lors d’interactions coopératives ou concurrentielles, la fiabilité des interprétations est constamment re-négociée in situ en relation avec divers éléments : les informations contextuelles, l’histoire des interprétations passées, les connaissances construites sur les autres protagonistes, et les normes et valeurs de la culture des pongistes.

IV . 2. CO-CONSTRUCTION DE L’INTELLIGIBILITE MUTUELLE

51Le partage d’informations contextuelles repose sur la mise en œuvre de plusieurs processus (Salembier, 2002). Nos résultats ont caractérisé certains des processus participant à la construction d’intelligibilité mutuelle lors des matchs de tennis de table : enquête, surveillance, mise en visibilité, focalisation, masquage. Ces processus contribuent à l’accès et à la production d’intelligibilité mutuelle. Ils sont communs aux deux formes d’interaction (coopérative et concurrentielle) et servent à la fois des buts antagonistes et agonistes. Selon leurs perceptions de la situation et leur mode d’engagement, les pongistes jugent ces processus comme plus ou moins pertinents pour favoriser ou gêner la performance des autres protagonistes. Ainsi les processus identifiés dans cette étude semblent inhérents aux activités collectives (coopératives ou concurrentielles) que ce soit en situation de travail ou sportive. Certains d’entre eux, comme la surveillance, plus ou moins diffuse, des événements survenants dans la situation, ou la mise en visibilité d’aspects de sa propre activité, ont déjà été repérés en situation de travail coopératif (Salembier & Zouinar, 2006). Heath et Luff (1992, 1994), par exemple, ont, dans leurs études sur la régulation du trafic dans un poste de commande du métro de Londres, proposé plusieurs descriptions des contrôles furtifs et des moyens mis en œuvre par les acteurs pour fournir de l’information (par ex. : parler à haute voix, juron, claquement de doigts). D’autres processus, comme le masquage mis en exergue dans les interactions sportives, ont moins été étudiés en situation de travail du fait de la focalisation des recherches sur l’activité coopérative. Nos résultats montrent cependant la présence de processus de masquage lors des activités collectives concurrentielles et coopératives. Cicourel (1994) a pointé ces processus de masquage dans les centres hospitaliers en soulignant l’atmosphère de compétition et de jugement qui y régnait. Le travail collectif n’exclut pas le conflit et les divergences de point de vue entre les participants. Le masquage contribue, dans ce cas, à occulter ces conflits et ces divergences afin de préserver la viabilité de l’activité collective. L’analyse des interactions sportives montre que le masquage n’a pas uniquement lieu lorsqu’il existe des relations conflictuelles entre les acteurs : il peut également avoir comme fonction d’aider un partenaire dont on pense partager les interprétations. Par exemple lors du match de double, les pongistes masquaient quelquefois leur interprétation de l’action réalisée par leur partenaire afin d’éviter qu’il ne diminue son niveau de confiance. Il semble important de préciser la contribution de ces processus en sport mais également dans le travail. Rendre visible/masquer et surveiller/enquêter sont des aspects complémentaires des mêmes pratiques de coordination. La surveillance qu’un acteur effectue de l’activité des autres est facilitée par le fait que ceux-ci donnent à voir des aspects qui sont pertinents pour sa propre activité, et le fait qu’il rende visible certains aspects de son activité aux autres suppose qu’il soit attentif à leurs activités, et par là même au flux de leurs préoccupations, attentes et intentions (Schmidt, 2002).

52L’ensemble des processus d’accès, de production et d’interprétation des informations contextuelles identifiés dans notre étude, confirme l’idée d’une coconstruction de l’intelligibilité mutuelle (Robertson, 2002). Nos résultats mettent en évidence que l’intelligibilité mutuelle en tennis de table est l’objet d’un jeu d’influence et de contre-influence. Des études précédentes ont montré que l’interaction compétitive en tennis de table est une activité collective dans laquelle s’installe une communication complexe entre les adversaires ou les partenaires (Poizat et al., 2006). Chacun tente de deviner les intentions de l’autre et de moduler l’accès aux siennes. En tennis de table, que ce soit dans des interactions coopératives ou concurrentielles, les sportifs alternent des moments où ils cherchent à : a) accéder à l’intelligibilité de l’adversaire ou du partenaire ; b) masquer leur propre intelligibilité à l’adversaire ou au partenaire ; et c) aider l’adversaire ou le partenaire à accéder à leur propre intelligibilité. L’activité des pongistes découle d’un processus de construction de signification donnant lieu à la construction d’une histoire de match (Sève et al., 2003). Les pongistes se réfèrent à cette histoire afin de faciliter l’interprétation de la situation présente et augmenter la cohérence et l’efficacité des actions réalisées. Les pongistes cherchent à la fois à construire leur propre histoire de match, et à influer sur l’histoire de match construite par l’adversaire (Poizat et al., 2006). Notre étude montre que les pongistes cherchent à influencer la construction de l’histoire de match de l’adversaire ou du partenaire en influant sur le partage d’informations contextuelles et la coconstruction de l’intelligibilité mutuelle. Simultanément ils mettent en œuvre des processus de vérification du partage d’informations contextuelles afin d’apprécier la plausibilité des interprétations construites sur la base de ces informations.

IV . 3. INTELLIGIBILITE MUTUELLE ET RAPPORT DE FORCE

53Nos résultats ont mis en évidence une forme de partage d’informations contextuelles asymétrique. Lors de ce type de partage, les informations contextuelles mutuellement manifestes pour les deux joueurs se référaient essentiellement à l’activité d’un seul des deux pongistes. Cette forme de partage apparaissait au cours des matchs lors d’une différence d’efficacité entre les deux pongistes. Cette asymétrie a également été soulignée dans des études sur les situations de travail. Filippi (1994) a pointé le caractère asymétrique (ou « inégalitaire ») de la coopération entre l’aiguilleur et le chef de régulation (Filippi, 1994) dans les centres de régulation du trafic du RER. Cicourel (1994), en milieu hospitalier, a mis en évidence des relations asymétriques entre les différents acteurs (par ex. : entre un médecin et un étudiant). Dans ces études le caractère asymétrique de la relation a été envisagé comme une caractéristique relativement stable, imputable au statut des différents acteurs dans le groupe et leur position dans la structure d’autorité : la préparation des actions d’un aiguilleur dépend des décisions du chef de régulation (Filippi, 1994), un médecin peut mettre en doute la pertinence des interprétations et des actions de l’étudiant, et chercher ainsi à influer sur sa prise décision (Cicourel, 2002). Ces tentatives sont plus ou moins masquées selon les normes collectives du domaine d’intervention considéré, le statut des différents acteurs et leur position dans la structure d’autorité (Cicourel, 1994 ; Grojean & Lacoste, 1999). En tennis de table, le caractère asymétrique du partage d’informations contextuelles n’est pas lié au cadre social. Le partage d’informations s’avère dynamique et fluctue lors des interactions : un contexte partagé asymétrique apparaît dans des moments où se produit une différence d’efficacité (réelle ou perçue) entre les deux joueurs. Le pongiste le plus efficace surveille plus attentivement l’activité de son adversaire ou de son partenaire. Nos résultats confirment ainsi l’influence du statut des acteurs sur le partage d’informations contextuelles (e.g., Cicourel, 2002). Cependant la différence de statut s’accompagnant, en tennis de table, d’un partage d’informations contextuelles asymétrique, est « temporaire » et évolue constamment au cours de l’interaction.

54Par ailleurs l’étude de Mundutéguy et Darses (2000) sur la coopération au sein d’une cellule acoustique de détection sous-marine pointe que la maîtrise d’une nouvelle information contextuelle fiable peut permettre à l’acteur de modifier la relation de pouvoir existante et d’imposer ses propres choix. En tennis de table, l’efficacité des pongistes est fortement liée à celle de la gestion de la fiabilité des interprétations qu’il est possible de réaliser à un moment donné. La capacité des joueurs à interpréter correctement les informations contextuelles participe ainsi à la détermination du rapport de force (un pongiste est d’autant plus efficace qu’il interprète correctement les événements). Plus un joueur est susceptible de former rapidement et à partir d’un ensemble restreint d’informations, des attentes fiables sur l’état et le devenir de la situation d’interaction, plus il augmente son avantage sur l’adversaire. Les joueurs évaluent et modifient en permanence la plausibilité de leurs interprétations et/ou de leurs inférences sur celles de leur partenaire. Cette évaluation est facilitée lors d’un partage asymétrique d’informations contextuelles. En effet, le pongiste ayant accès à un plus grand nombre d’informations sur le contexte possède plus d’éléments à disposition pour vérifier la fiabilité de ses interprétations. En tennis de table, une relation de codéfinition existe ainsi entre le rapport de force et le partage d’informations contextuelles : l’accès à une nouvelle information contextuelle fiable permet de prendre l’avantage dans le rapport de force, et en retour une différence d’efficacité permet au pongiste le plus efficace de surveiller plus attentivement son adversaire et ainsi d’accéder à de nouvelles informations contextuelles sur celui-ci. Nos résultats pointent que les tentatives d’influence de l’adversaire ou du partenaire apparaissent fréquemment lors des moments de partage d’informations asymétriques. Lors des matchs en simple, les pongistes exploitent et tentent de maintenir l’accès asymétrique aux ressources de la situation pour augmenter leur avantage. Lors des matchs en double, un partage d’informations asymétrique peut s’avérer dysfonctionnel, et le pongiste le plus efficace agit de manière à rétablir un partage d’informations contextuelles symétrique. Aussi un partage asymétrique d’informations contextuelles n’est pas vécu de la même façon, par les pongistes, dans les interactions coopératives et concurrentielles.

V. CONCLUSION

55Notre étude ouvre : a) des pistes méthodologiques concernant l’analyse du partage d’informations contextuelles ; b) des perspectives concernant l’analyse de la construction de l’activité collective ; et c) des perspectives de recherche plus larges concernant l’analyse des activités collectives en situation de travail.

56Notre étude a permis de pointer différents processus participant à la construction du partage d’informations contextuelles dans les situations d’interactions concurrentielles et coopératives. Certains de ces processus tels que la focalisation, le masquage, la surveillance sont difficilement appréhendables d’un point de vue extrinsèque et ne peuvent pas être identifiés sur la seule base d’une analyse des comportements et des communications des acteurs. En effet, ces derniers peuvent chercher à dissimuler leur intelligibilité aux autres protagonistes que ce soit dans des interactions coopératives (par ex. : dissimuler certaines interprétations pour éviter de diminuer le sentiment de confiance de son partenaire) ou concurrentielles (par ex. : dissimuler certaines interprétations à son adversaire pour éviter qu’il n’augmente son sentiment de confiance). Il apparaît ainsi essentiel d’exploiter des méthodologies qui donnent accès au point de vue des acteurs. Reconstruire le contexte partagé sur la base de l’expérience des acteurs constitue une des méthodologies possibles permettant de rendre compte des « dimensions cachées » de la construction de l’activité collective. De telles approches nous semblent susceptibles de renouveler la question du partage d’informations contextuelles et de la coopération dans les situations de travail.

57Notre étude souligne que le partage d’informations contextuelles, que ce soit dans les interactions concurrentielles ou compétitives, n’est pas majoritaire au cours des matchs de tennis de table. Si la construction d’une activité collective suppose un certain de degré de partage d’informations contextuelles afin de s’assurer d’une compréhension mutuelle des actions de chacun, notre étude montre que la coordination ne nécessite pas un partage d’informations contextuelles systématique. Des points de raccordement « ponctuels » (Gatewood, 1985) sont suffisants pour que l’activité collective s’accomplisse sans heurts. Si notre étude a mis en évidence différents processus (enquête, surveillance, mise en visibilité, masquage, focalisation) participant à l’établissement de ces points de raccordements, d’autres recherches sont nécessaires afin de préciser les formes d’articulations entre les activités individuelles, et le rôle de l’intersubjectivité dans la construction de l’activité collective (voir l’étude des interactions entre enseignants stagiaires et formateurs lors des entretiens de conseil pédagogique de Chaliès, Ria, Trohel, Bertone, & Durand, 2004).

58Enfin, à travers l’analyse du partage d’informations contextuelles, notre étude va à l’encontre de l’idée que les caractéristiques des tâches dans lesquelles interagissent des individus déterminent le caractère coopératif ou compétitif des situations. Nos résultats montrent que le partage d’informations contextuelles n’est pas surdéterminé par la structure de la tâche et que des processus identiques peuvent être mis en jeu dans des situations définies a priori comme coopérative ou concurrentielle. La coordination entre les actions des membres d’une équipe émerge des interactions entre les membres de l’équipe (Heath & Luff, 1994 ; Salembier & Zouinar, 2004 ; Suchman, 1987) et intervient par contrainte mutuelle : la coordination des agents naît et se construit en permanence, car les conditions de mise en œuvre de leurs actions sont produites par les activités des autres. Aussi, coopération et concurrence ne sont pas exclusives l’une de l’autre : elles sont les deux facettes d’un même processus de co-ordination des activités individuelles-sociales. Dans cette perspective, l’activité des acteurs dans les tâches collectives définies a priori comme coopératives peut osciller entre coopération et concurrence. C’est pourquoi il semble important de prendre au sérieux les formes paradoxales de « collaboration », ainsi que la dimension « concurrentielle » des situations de travail dites coopératives (e.g., Cicourel, 2002 ; Grison, 1998). La concurrence peut avoir une fonction importante dans la coconstruction de l’activité collective coopérative et dans son efficacité, notamment lorsque les situations se dégradent et lorsque que les interprétations entre les acteurs divergent. Notre étude invite à des études complémentaires afin de préciser et comprendre le rôle de ces moments de concurrence (et de leur alternance avec des moments de coopération) dans la viabilité et la performance d’un collectif d’acteurs (e.g., Cicourel, 2002 ; Mundutéguy & Darses, 2000).

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Mots-clés éditeurs : Activité collective, Cours d'action, Intelligibilité mutuelle, Mots-clés : Contexte partagé, Tennis de table

Date de mise en ligne : 08/01/2009

https://doi.org/10.3917/th.714.0323