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Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Paris, Éditions Textuel, 2018, 152 pages et Camille Robert et Louise Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 195 pages

Pages 207 à 210

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  • Mathieu, M.
(2021). Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Paris, Éditions Textuel, 2018, 152 pages et Camille Robert et Louise Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 195 pages. Travail, genre et sociétés, 46(2), 207-210. https://doi.org/10.3917/tgs.046.0207.

  • Mathieu, Marie.
« Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Paris, Éditions Textuel, 2018, 152 pages et Camille Robert et Louise Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 195 pages ». Travail, genre et sociétés, 2021/2 n° 46, 2021. p.207-210. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2021-2-page-207?lang=fr.

  • MATHIEU, Marie,
2021. Maud Simonet, Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Paris, Éditions Textuel, 2018, 152 pages et Camille Robert et Louise Toupin, Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2018, 195 pages. Travail, genre et sociétés, 2021/2 n° 46, p.207-210. DOI : 10.3917/tgs.046.0207. URL : https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2021-2-page-207?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tgs.046.0207


Notes

  • [1]
    En témoigne par ailleurs la réédition de travaux anciens de féministes matérialistes ayant contribué à ces théorisations, tels que la traduction de Familiar Exploitation : A New Analysis of Marriage in Contemporary Western Societies, de Christine Delphy et Diana Leonard [2019] et la publication récente d’ouvrages de féministes de la tendance lutte de classe, dont les initiatrices du mouvement pour la reconnaissance salariale du travail ménager ou de reproduction sociale : Louise Toupin [2014 ; Silvia Federici [2016, 2019] ; des entretiens de Silvia Federici et Mariarosa Dalla Costa menés par Louise Toupin [2020].
  • [2]
    En français québécois, le terme « matantes » désigne les tantes, voire un ensemble de femmes de l’environnement familial, perçues comme vieux jeu.
  • [3]
    Développé par Monique Haicault [1984], ce concept a été redécouvert et popularisé il y a peu.
  • [4]
    Voir Felicity Edholm, Olivia Harris et Kate Young [1978].
  • [5]
    Voir Marie Mathieu et Lucile Ruault [2017].

1La publication concomitante de ces ouvrages de part et d’autre de l’Atlantique illustre le regain d’intérêt que suscitent depuis quelques années dans le milieu francophone le travail non-salarié et son appréhension à l’aune des théories féministes sur le travail domestique ou dit de reproduction sociale (incluant le travail ménager) [1]. Bien que distincts par leur nature et leur forme, ces livres offrent une caisse de résonance à des productions théoriques souvent sous-estimées et en rappellent le potentiel heuristique. Leur lecture conjointe permet d’appréhender tant la polymorphie des tâches non rémunérées (ou faiblement rétribuées) dans les différents lieux et temps de vie, que la place de ce travail traditionnellement défini comme non-productif dans les rapports sociaux, qu’ils soient économiques, de sexe, de race ou d’âge.

2L’ouvrage de Maud Simonet, au ton plus académique que le second, est basé sur différentes enquêtes sociologiques en France et aux États-Unis ainsi que sur une étude approfondie de différents débats de société. Il dévoile les formes très contemporaines du travail gratuit, dont certaines peu connues comme le free digital labor ou le journalisme contributif gratuit de bloggeur·e·s engagé·e·s. Mais son originalité réside surtout dans le cadre théorique global qu’il propose de manière didactique, selon une typologie des activités non-rémunérées. Partant d’une synthèse des théorisations féministes du travail domestique et des controverses qu’elles ont nourries, l’autrice tire trois grandes leçons. Si le travail domestique reste produit au nom de l’amour, tout travail gratuit doit être pensé comme un déni de travail « au nom de » certaines valeurs (leçon 1). Ainsi, c’est désormais au nom de la citoyenneté, d’une cause politique ou d’un emploi à venir, ou du moins espéré, que les individus s’engagent dans des tâches variées, à travers du bénévolat, la rédaction d’articles militants ou des stages en entreprise. Ensuite, les analyses du travail domestique élaborées par les féministes, marxistes comme matérialistes, ayant tenu compte d’activités réalisées hors de la sphère dite productive, invitent à dépasser les frontières de nos disciplines et à élargir nos approches au-delà du « marché du travail » pour penser l’exploitation (leçon 2). Enfin, les controverses féministes qui ont entouré les théorisations du travail domestique démontrent bien qu’on ne peut penser l’analyse des tâches réalisées gratuitement sans tenir compte de l’imbrication des rapports sociaux, dans leurs modes d’assignation et leurs usages, puisque ces activités recouvrent des significations différentes d’un groupe social à un autre (leçon 3). Forte de ces enseignements, Maud Simonet propose alors un examen fin et clair de différentes tâches effectuées malgré l’absence de salaire, par sens de la citoyenneté, par militantisme ou dans l’espoir d’un emploi futur. Elle nous conduit à penser aux stratégies qui permettraient une revalorisation de ces tâches et leur partage plus équitable : faut-il dissoudre le salariat dans le travail gratuit ou dissoudre le travail gratuit dans le salariat ?

3Ces propositions ne sont pas sans faire écho aux discussions qui ont entouré la revendication qu’ont portée certaines féministes pour la reconnaissance salariale du travail ménager et qui forme le point de départ du second ouvrage ici recensé. Tout en offrant un nouvel éclairage sur l’histoire de cette mobilisation internationale longtemps ignorée, Camille Robert et Louise Toupin montrent l’actualité des réflexions amorcées par les féministes dès les années 1960 et invitent à poursuivre ce qu’elles désignent comme « une lutte inachevée ». Pour ce faire, elles ont réuni des contributions de protagonistes aux statuts variés (universitaires et/ou militantes) revendiquant la reconnaissance sociale et économique de tâches assumées, pour la majorité, par la classe des femmes (quasi) gratuitement et dans l’ombre. Tenant compte de ce qu’on pourrait appeler une quatrième leçon des théorisations féministes autour du travail domestique/de reproduction sociale, elles ont opté pour une démarche collective, ancrée dans les expériences quotidiennes de femmes. Sont ainsi analysés tour à tour, selon des registres variés, le travail des femmes au foyer, le travail domestique réalisé par les femmes dans le couple et dans les familles migrantes tout au long du processus d’intégration ou dans les familles racisées, les soins portés à un·e proche par celles souvent désignées « aidantes naturelles », le travail des migrantes temporaires dites « aides familiales », le travail d’éducation fait par les femmes autochtones, le travail gratuit des étudiantes, à l’instar de celui réalisé lors de stages spécifiquement dans les secteurs très féminisés du travail social, de l’enseignement et des soins, le travail du sexe et le travail de care des proches tel que les soins apportés aux enfants par leurs matantes [2]. Autant de tâches constitutives du labeur contemporain des femmes avec lesquelles la typologie de Maud Simonet trouverait utilement à dialoguer. Bien que mobilisant des registres très différents, allant de l’analyse sociohistorique au récit fragmenté, en passant par un slam, les textes réunis font la part belle à l’empirie. Leur juxtaposition crée un effet « chorale » qui amplifie la portée de ces analyses et révèle le caractère éminemment genré de ces types de travail – dont la charge mentale domestique [3] – et leur division sociale.

4Avec des approches distinctes, ces deux ouvrages ramènent sur le devant de la scène une question que d’aucuns pensent déjà réglée, celle du travail domestique/de reproduction sociale. En portant attention à l’imbrication des rapports sociaux, nourrie d’une perspective post-coloniale – davantage marquée dans le recueil québécois –, ils actualisent une réflexion sur la division sociale et internationale du travail gratuit dans ses multiples formes.

5Nous pouvons regretter que les autrices ne questionnent pas plus les notions de « reproduction sociale » ou de « gratuité ». En effet, la première nous semble entretenir un flou du fait de sa polysémie – comme l’ont souligné dès 1978, Felicity Edholm, Olivia Harris et Kate Young [4] – qui empêche de saisir avec précision ce qu’elle recouvre. Surtout, le terme reproduction participe selon nous de la dévalorisation sociale de ces tâches, en suggérant, en miroir du « travail productif » et de sa connotation innovatrice, qu’il ne s’agit que d’une « re-production », soit de l’accomplissement perpétuel de mêmes gestes produisant de l’identique. Enfin, la dichotomie productif versus reproductif à laquelle elle renvoie, déjà critiquée par le passé, contribue à la hiérarchisation des sphères, conduisant à délaisser l’appréhension globale des tâches invisibles [5]. Nous faisons même l’hypothèse qu’elle a contribué à « l’effet éteignoir » des travaux académiques sur les luttes politiques autour du travail domestique, que mentionne à juste titre Camille Robert (p. 38).

6Quant à la notion de « gratuité », elle gagnerait à être interrogée. En effet, comme l’ont souligné les féministes matérialistes, le salaire n’est qu’une des formes de rétributions matérielles. Il importe de tenir compte, dans l’analyse du travail en général, des autres contreparties, et à ne pas les rabattre dans l’ordre du symbolique. D’ailleurs, il nous semble essentiel de se demander pour qui ces tâches sont gratuites. Comme le montrent des travaux explorant les zones où se chevauchent travail salarié et travail gratuit, des tâches non-rémunérées réalisées par des travailleuses pour avoir ou garder un emploi, impliquent bien souvent pour elles des dépenses au-delà du coût physique et de la charge mentale que ces tâches supposent.

Références bibliographiques

  • Delphy Christine et Léonard Diana, 2019, L’exploitation domestique, Paris, Syllepse.
  • Edholm Felicity, Harris Olivia et Young Kate, 1978, « Conceptualising Women », Critique of Anthropology, n° 3, p. 101-130. [Traduction : Coryell R., 1982, « Conceptualisation des femmes », Nouvelles questions féministes, n° 3, p. 37-89].
  • Federici Silvia, 2016, Point zéro : propagation de la révolution. Salaire ménager, reproduction sociale, combat féministe, Donnemarie, Éditions iXe.
  • Federici Silvia 2019, Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique.
  • Haicault Monique, 1984, « La gestion ordinaire de la vie en deux », Sociologie du Travail, n° 3, vol. 26, p. 268-277.
  • Mathieu Marie et Ruault Lucile, 2017, « Présentation. Une incursion collective sur un terrain éclaté pour une approche matérialiste des activités liées à la production des êtres humains », Recherches sociologiques et anthropologiques, n° 2, vol. 48, p. 1-27.
  • Toupin Louise, 2014, Le salaire au travail ménager : chronique d’une lutte féministe internationale, 1972-1977, Montréal, Éditions du Remue-ménage.
  • Toupin Louise, 2020, La crise de la reproduction sociale, Montréal, Éditions du Remue-ménage.

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Date de mise en ligne : 10/11/2021

https://doi.org/10.3917/tgs.046.0207