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Questions sur la qualité des emplois du care : France, Brésil, Japon

Pages 199 à 203

Citer cet article


  • Hirata, H.
(2011). Questions sur la qualité des emplois du care : France, Brésil, Japon. Travail, genre et sociétés, 26(2), 199-203. https://doi.org/10.3917/tgs.026.0199.

  • Hirata, Helena.
« Questions sur la qualité des emplois du care : France, Brésil, Japon ». Travail, genre et sociétés, 2011/2 n° 26, 2011. p.199-203. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2011-2-page-199?lang=fr.

  • HIRATA, Helena,
2011. Questions sur la qualité des emplois du care : France, Brésil, Japon. Travail, genre et sociétés, 2011/2 n° 26, p.199-203. DOI : 10.3917/tgs.026.0199. URL : https://shs.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2011-2-page-199?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tgs.026.0199


Notes

  • [1]
    Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes de l’Organisation des Nations Unies.
  • [2]
    Pour la définition du « care » et du travail du « care » nous renvoyons à Natacha Borgeaud-Garciandia, Helena Hirata et Efthymia Makridou, 2010.
  • [3]
    Le manque de continuité entre la littérature sociologique française sur le travail domestique des années 1980-1990 (cf. Danièle Chabaud-Rychter et al., [1985]) et celle plus récente sur le care a été observé par Dominique Fougeyrollas-Schwebel lors d’un débat à l’Institut Émilie du Châtelet le 14/12/2010. Je serais tentée d’expliquer ce fait par les différences en termes de disciplines impliquées dans les recherches sur le travail domestique et dans celles sur le care en France.
  • [4]
    Projet de recherche « Théories et pratiques du care dans une perspective comparative : France, Japon, Brésil ». L’étude comparée de la division du travail du care entre hommes et femmes, entre migrants et nationaux, entre membres de la famille et personnes extérieures à elle, devrait apporter des connaissances sur le travail du care et ses implications selon les diverses configurations sociétales.
  • [5]
    Cf., pour la France, Rémy Marquier [2010] ; pour le Japon et le Brésil, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirata et Kurumi Sugita [2010].
  • [6]
    Cf. les réflexions très actuelles dans le contexte du débat sur le care portant sur la valeur d’usage et sur le rapport au travail des infirmières par Danièle Kergoat et al. [1992].

1La question du « care » est devenue d’actualité internationale, comme le prouve un document récent de la cepal[1]: le document-base pour sa xie conférence régionale, discuté en juin 2010 à Brasilia, contient un chapitre sur « L’économie du care » qui présente la définition de « care » de Joan Tronto [2009].

2Cette conférence visait à élaborer une stratégie onusienne pour les femmes ; et le travail du care[2] concerne au premier chef les femmes, dans le monde entier. La professionnalisation d’un travail réalisé gratuitement au sein de la famille est un enjeu majeur dans une perspective de genre, dans la mesure où celle-ci peut impliquer la reconnaissance et la valorisation du travail domestique et familial en tant que travail [3]. Elle peut aussi permettre d’interroger l’essentialisation de la relation de care, comme qualité « naturelle » ou « innée » des femmes, dans la mesure où la formation professionnelle, les certifications et les diplômes, même peu valorisés, indiquent la possibilité d’acquisition de ces « qualités » en tant que qualifications. Une petite minorité de travailleurs de sexe masculin intègre aujourd’hui le marché du travail du care (en tant qu’assistants de vie sociale, aides médico-psychologiques, aides-soignants, infirmiers). De ce point de vue, le care peut constituer un prisme intéressant pour questionner la gratuité et l’assignation de ce travail aux femmes. C’est en tout cas nécessaire de comprendre la dynamique des métiers liés au soin et à la sollicitude dans la sphère marchande en rapport avec le travail domestique non rémunéré. On pourrait même dire que cette jonction est une précondition pour penser la question du care – comme le souligne Susan Moller Okin [2008] – entre justice et égalité.

3Cependant, la qualité des emplois créés et les conditions de travail des salariées qui les occupent, tant dans la sphère familiale que dans les établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes, ne semblent pas conduire à une plus grande égalité entre les hommes et les femmes ou entre immigré-e-s et nationaux. Elles semblent, selon ma recherche en cours en France, aller dans le sens d’une inégalité accrue entre immigré-e-s et nationaux (cf. également Christelle Avril [2011]). La question de l’égalité entre hommes et femmes, immigré-e-s et nationaux, entre les femmes elles-mêmes, se pose avec acuité quand il s’agit de care. La citoyenneté pleine ne peut pas être exercée par des travailleurs immigrés possédant des diplômes qu’ils ne peuvent pas faire valider dans le pays d’accueil, mais leur compétence peut être mise au service de la qualité des établissements qui les emploient. Ainsi, des ehpad (établissements hébergeant des personnes âgées dépendantes) ont des pratiques d’emploi systématique de médecins ou infirmiers étrangers comme assistants de vie ou comme aidessoignants améliorant ainsi la performance de leur service à moindres coûts.

4Les premiers résultats d’une recherche comparative Brésil-France-Japon [4] montrent déjà des traits communs aux trois pays.

5On y observe une tendance à une augmentation des métiers liés au care, et notamment dans le soin à domicile, y compris en temps de crise. « Auxiliaires de vie sociale » en France, « homehelpers » au Japon ou « cuidadoras » au Brésil, ce sont majoritairement – à plus de 95 % dans les trois pays – des femmes qui sont inscrites dans ces métiers. Autre point commun : la question de la professionnalisation et son corollaire, la sortie de cette activité de l’économie informelle. « Professionnalisation ou informalisation ? », c’est la question posée par Ruri Ito [2010, p. 146] qui résume bien les alternatives égalitaires ou inégalitaires du care dans sa dimension emploi. En effet, selon Ruri Ito, professionnalisation et informalisation sont les deux scénarios possibles au Japon. La première, tentée par le gouvernement japonais par l’unification des certifications, entraîne une inégalité accrue des travailleurs étrangers vis-à-vis des nationaux. La deuxième, qui risque de devenir réalité, représente « une plus grande dévalorisation du care et du travail féminin » et par conséquent une inégalité accrue hommes/femmes (Ito, 2010, p. 148). Si l’informalisation n’est qu’un des scénarios pour les « homehelpers » brossés par Ruri Ito, qui voit des contre-tendances se dessiner [Ito, 2010, pp. 148-149], c’est déjà le cas pour la grande majorité des « cuidadoras » au Brésil, qui travaillent dans l’informalité, sans droits, c’est-àdire sans allocation-chômage, sans paiement des heures supplémentaires, sans indemnité en cas d’accidents du travail, etc. Le travail au noir est également une réalité pour une proportion significative des salariés à domicile en France, notamment parmi les travailleuses immigrées. Pour autant, les dispositifs publics qui se sont succédé ces dernières années ont contribué à réduire de façon non négligeable le travail au noir : la part des emplois familiaux non déclarés a connu un recul de vingt points sur la période 1995-2005, passant de 50 % à 30 % des emplois du champ des services à domicile [Marbot, 2008].

6Enfin, le tableau général des conditions de travail dressé dans les trois pays, à partir du peu de données disponibles, fait ressortir les grandes caractéristiques associées aux emplois féminins peu qualifiés : importance du temps partiel, des bas salaires, manque de perspective de carrière [5]. Cette précarité renvoie à la fois au faible niveau de formation des salariées qui occupent ces emplois, mais aussi au manque de reconnaissance institutionnelle et sociale des qualifications mobilisées dans ce travail – manque de reconnaissance qui s’accentue quand la travailleuse du « care » est immigrée étrangère (Japon, France) ou immigrée de l’intérieur, notamment du Nordest vers le Sudest du pays (Brésil).

7Il faut aussi souligner la complexité du travail de care et la difficulté de saisir les frontières entre ses différentes dimensions : l’amour, l’affect, les émotions ne sont pas du domaine exclusif des familles, et le soin, le faire, les techniques ne semblent pas être du domaine exclusif des travailleuses du care. D’où l’acuité de la question de la reconnaissance, vis-à-vis des spécialistes de la santé que les salariées du care côtoient, mais aussi de la famille du bénéficiaire des soins. La question de la reconnaissance du travail du care, notamment auprès des personnes âgées, fourni par les membres de la famille, est moins souvent étudiée mais très intéressante parce qu’elle met en avant la question de la division sexuelle du travail dans la famille et ses transformations [Weber et Trabut, 2009].

8Le point de vue proposé par Jo Armstrong, Sylvia Walby et Sofia Strid [2009, p. 271] pour penser le rapport entre care et égalité à partir de la catégorie analytique de la division sexuelle du travail me semble pertinent. En effet, ces auteures se posent la question de savoir selon quel critère on pourrait déterminer la qualité d’un emploi et considèrent qu’elle peut être mesurée par la transformation des rapports de genre vers une plus grande égalité : distribution égale du travail rémunéré et non rémunéré, salaire égal et déségrégation (« de-segregation »). Sans égalité, pas de qualité d’emploi, parce que cette qualité est mesurée par le niveau atteint d’égalité. Critère large dans la mesure où il est transversal au marchand et au domestique et souligne les implications du travail du « care » bien au-delà de sa valeur d’échange et bien au-delà du salariat [6].

9Cette dimension macrosociétale du care a été mise en lumière dans les débats (politiques et médiatiques) de l’année 2010 en France. Ces débats ont fait suite à une interview et des articles de Martine Aubry dans la presse française (mai-juin 2010). Elle prônait une nouvelle société, la « société du care » comme proposition universelle et à l’échelle humaine contre l’individualisme néolibéral. Le « care » était défini par Martine Aubry comme « soin mutuel ». Ces débats ont porté essentiellement sur l’éthique du care et sur les politiques publiques à mettre en œuvre pour une réelle égalité et ont laissé dans l’ombre les inégalités structurelles du travail du « care » à l’heure actuelle.
Le rôle de l’État et des politiques publiques dans la structuration de ce secteur semble déterminant dans les trois pays. Les politiques migratoires, par exemple, ont une incidence sur la structuration du secteur du care au Japon [Ito, 2010], mais aussi en France, où la main-d’œuvre immigrée est, dans les métiers du care, très majoritaire dans les grandes agglomérations urbaines [Araujo Guimarães et al., 2010]. On peut aussi observer, dans un autre contexte sociétal, des politiques publiques de « care social » utilisant une main-d’œuvre féminine de proximité à très bas coûts, main-d’œuvre féminine issue très souvent de la migration « interne » (d’une région à l’autre du pays) [Garcia dos Santos et Georges, 2010].
Enfin, la convergence de différentes politiques publiques, notamment le « revenu de solidarité active » (RSA) et les « services à la personne » dans la création de sous-emplois (temps partiel court et aidé), indiquée par Jean Gadrey [2009] pour la France, est tout particulièrement éclairante de l’existence d’un ensemble cohérent de mesures qui ont un impact sur la qualité de l’emploi, parce qu’elles renforcent sa précarité.

Bibliographie

  • Araujo Guimarães Nadya, Hirata Helena et Sugita Kurumi, 2010, « “Care” et “care” work. Le travail du “care” au Brésil, en France, au Japon », Colloque international « O que é o “care” ? Emoções, divisão do trabalho, migrações », Université de São Paulo, 26-27 août 2010.
  • Avril Christelle, 2011, « Des discriminations raciales et ethniques aux pratiques de travail. Les aides à domicile pour personnes âgées de l’agglomération parisienne », Symposium Care, migrations internationales et genre. Rencontre franco-japonaise, Tokyo, 5 mars 2011.
  • Armstrong Jo, Walby Sylvia et Strid Sofia, 2009, « The gendered division of labour : how can we assess the quality of employment and care policy from a gender equality perspective ? » Benefits, vol. 17, n° 3, pp. 263-275.
  • Borgeaud Garciandia Natacha, Hirata Helena et Makridou Efthymia, 2010, Note de lecture sur Gilligan, Tronto, Paperman, Laugier et Molinier, Cahiers du Genre, n° 49, pp. 219-225.
  • Chabaud-Rychter Danielle, Fougyrollas-Schwebel Dominique et Sonthonnax Françoise, 1985, Espace et temps du travail domestique, Paris, La Librairie des Méridiens-Klincksieck, coll. « Réponses Sociologiques ».
  • Gadrey Jean, 2009, « L’institutionnalisation du “précariat” féminin subventionné », Travail, genre et sociétés, n° 22, pp. 159-164.
  • Garcia dos Santos Yumi et Georges Isabel, 2010, “Social care workers in Brazil : redefining frontiers between public and private sphere?” Communication au xviie Congrès de l’Association Internationale de Sociologie, Gothenbourg, juillet.
  • Ito Ruri, 2010, « Immigration et travail de care dans une société vieillissante : le cas du Japon » in Jules Falquet et al., Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Paris, Les Presses de Sciences Po, pp.137-150.
  • Kergoat Danièle, Imbert Françoise, le Doare Hélène et Senotier Danièle, 1992, Les infirmières et leur coordination (1988-1989), Paris, Lamarre.
  • Marbot Claire, 2008, « En France, qui recourt aux services à domicile ? », INSEE, France, portrait social, pp. 143-162.
  • Marquier Rémy, 2010, « Les intervenantes au domicile des personnes fragilisées en 2008 », Études et résultats, n° 728, juin, Paris, drees.
  • Moller Okin Susan, 2008 [1989], Justice, genre et famille, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais ».
  • Tronto Joan, 2009 [1993], Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, la Découverte, Textes à l’appui/philosophie pratique.
  • Weber Florence et Trabut Loïc, 2009, “How to Make Care-Work Visible? The Case of Dependence Policies in France” in Lisa A. Keister (ed.) Economic Sociology of Work (Research in the Sociology of Work, vol. 18), Emerald Group Publishing Limited, pp. 343-368.

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Date de mise en ligne : 04/11/2011

https://doi.org/10.3917/tgs.026.0199