Crise internationale et emploi industriel féminin au Mexique
Pages 41 à 59
Citer cet article
- COUBÈS, Marie-Laure,
- Coubès, Marie-Laure.
- Coubès, M.-L.
https://doi.org/10.3917/tgs.025.0041
Citer cet article
- Coubès, M.-L.
- Coubès, Marie-Laure.
- COUBÈS, Marie-Laure,
https://doi.org/10.3917/tgs.025.0041
Notes
-
[1]
Alors que sur le marché du travail le sex-ratio est de 60 femmes pour 100 hommes, dans l’industrie maquiladora d’exportation la relation était en 2006 de 119 femmes pour 100 hommes.
-
[2]
L’industrialisation de substitution des importations a été le modèle économique proposé par la copal (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) à partir des années 1930 dans toute l’Amérique latine.
-
[3]
Débuté avec l’entrée dans le gatt (General Agreement of Tariffs and Trade) en 1986, le traité de l’alena (Accord de libre échange de l’Amérique du nord), signé en 1993, a consolidé ce changement d’orientation économique.
-
[4]
Une conséquence de la faible création d’emploi des dernières décennies est l’augmentation de l’émigration vers les États-Unis. Alors que chaque année la population active mexicaine s’accroît d’environ un million de personnes, l’émigration vers les États-Unis a été estimée en moyenne à 500 000 personnes par an depuis le milieu des années 1990.
-
[5]
Les économistes féministes ont apporté des critiques intéressantes à la conception du ménage de la théorie néoclassique qui considère le ménage comme une « boîte noire » où la répartition des ressources ne serait pas déterminée par des relations de pouvoir et de genre [Meulders et Plasman, 2003, p. 231].
-
[6]
D’ailleurs, des auteurs ont souligné que la forte croissance des taux d’activité féminine au Mexique dans les années 1980 et 1990 est aussi due à une forte croissance de l’emploi marginal, c’est-à-dire l’emploi de moins de quinze heures par semaine, où l’on compte 168 femmes pour 100 hommes (voir Teresa Rendon [1993]).
-
[7]
L’indice de féminité est le nombre de femmes pour cent hommes dans une catégorie ou un secteur d’emploi.
-
[8]
Les images très négatives de l’emploi en maquiladora véhiculées par les médias (ou les documentaires, voir par exemple Maquilapolis) présentent une victimisation des femmes ouvrières. Or, si on compare les salaires et les prestations avec l’ensemble du marché du travail du pays, elle n’apparaît pas justifiée. Cette image monolithique des ouvrières victimes de la maquiladora a d’ailleurs été contredite par les recherches basées sur les expériences de vie des femmes ouvrières. Que ce soient les premières de Norma Iglesias [1985], ou celles plus récentes, Cirila Quintero et Javier Dragustinovis, [2006] ; Marlene Solis [2009], ces recherches ont plutôt démontré que les femmes ouvrières expriment des perceptions diverses, plus complexes, en relation à la maquiladora. Des problèmes de discrimination et de harcèlement sexuel sont néanmoins persistants, et seraient même en augmentation pendant les périodes de crise où les superviseurs abusent de la vulnérabilité liée à la peur du licenciement [Coubès 2009]. Les problèmes de santé au travail sont aussi nombreux et augmentent avec le développement de l’usage de produits toxiques. Pour autant, il n’y a guère d’attention, ni du patronat, ni des syndicats sur le problème croissant des maladies professionnelles [Catalina Denman, 2008, cité par Francisco Zapata, 2009].
-
[9]
Généralement les employeurs embauchent des femmes quand ils utilisent des techniques de production intensives en travail, cependant il semble que ce ne soit pas à cause des stéréotypes sur leur habileté manuelle, mais plutôt parce que les plus bas salaires féminins assurent la rentabilité de ce type de techniques [Blau, 1984].
-
[10]
La relation entre l’introduction de la technologie et l’embauche d’hommes peut surprendre car les postes d’ouvriers de ligne des maquilas n’ont jamais nécessité une formation technologique préalable dont les femmes auraient manqué. Cet argument s’apparente donc plutôt à ce que l’on appelle la « discrimination statistique » [Sofer, 1985], à savoir que les employeurs attribuent aux femmes qui rechercheraient un emploi des caractéristiques générales supposées de la population féminine, ici le manque de formation technologique.
-
[11]
À la frontière, en revanche, les maquiladoras évoluent vers encore plus de technologie et vers les étapes de recherche et développement. Elles relèvent de la « troisième génération » définie par Jorge Carrillo. Si cette troisième génération est importante du point de vue de l’étude de l’évolution industrielle, elle n’a qu’un poids très marginal pour l’emploi et ne participe donc pas aux tendances générales de féminisation ou de masculinisation de la main-d’œuvre.
-
[12]
Le plus gros secteur est l’industrie alimentaire, le plus traditionnel, que nous ne prenons pas en compte dans cette démonstration.
-
[13]
Chantal Nicole-Drancourt [1992] présente un exemple de la « socialisation » des formes d’emplois : tendance, lors de baisse d’activité des entreprises, à proposer aux hommes le chômage à temps partiel alors que les femmes sont orientées vers l’emploi à temps partiel. Si cet exemple n’est pas directement applicable à la situation mexicaine dans la mesure où le chômage n’est pas indemnisé, il semble néanmoins qu’il y ait eu une réponse selon le genre à la crise : temps partiel pour les hommes et licenciement pour les femmes.
-
[14]
Ceci pouvait rencontrer l’intérêt des employeurs d’embaucher ce personnel déjà spécialisé, pour ne pas avoir à former de nouveaux ouvriers. Étant donné l’ampleur de la crise, il est fort probable que les femmes récemment licenciées n’aient pas retrouvé d’autre emploi formel et aient été disponibles lors de la reprise.
-
[15]
Le sens de la flèche définit l’évolution (croissante ou décroissante) de la concentration féminine dans chaque secteur.
-
[16]
Sur les discussions entre José Nun et Fernando Henrique Cardoso à propos de la “masse marginale” et l’armée de réserve, superpopulation relative, voir José Nun [2001] qui reprend les textes de ces auteurs publiés en 1969, 1970 et 1971.
1La crise financière internationale de 2008-2009 a eu des répercussions sans précédent sur l’économie au Mexique, occasionnant une baisse de 10,3 % du pib, entre le deuxième trimestre 2008 et le deuxième trimestre 2009. Les conséquences dans l’emploi ont été très fortes, particulièrement dans le secteur d’exportation. Ce secteur est celui où les femmes sont les plus représentées [1], ce qui pose avec acuité la question des répercussions de la crise pour l’emploi des femmes : sont-elles les premières touchées par la récession, ou sont-elles protégées par la ségrégation sexuelle des emplois ? L’analyse de la situation des ouvrières dans les entreprises d’exportation au Mexique entre 2007 et 2010 per–met de renouveler ce débat sur la gestion de l’emploi féminin en temps de crise.
2Depuis le milieu des années 1980, le Mexique a vécu un important changement de modèle économique, passant d’un modèle protectionniste basé sur l’industrialisation de substitution des importations [2] et, sur le marché intérieur, à un modèle tourné vers l’extérieur, avec un désengagement de l’État de la vie économique. Ce nouveau modèle vise l’intégration de l’économie mexicaine dans le marché nord-américain et son insertion dans le processus de globalisation [3].
3Sur le marché du travail, ce changement s’est accompagné d’une flexibilisation générale des conditions de travail et d’une précarisation de l’emploi liée à l’augmentation du chômage et au développement d’emplois de faible productivité en micro-unités économiques [Salas, 2003] [4]. Le seul secteur créateur d’emploi est celui lié à l’exportation, grâce notamment aux entreprises de l’industrie maquiladora. Néanmoins, dans un contexte de crise internationale, comme c’est le cas fin 2008, ce secteur est particulièrement exposé au choc externe.
4Cet article s’articule autour de trois parties : après avoir retracé l’évolution de la participation des femmes au marché du travail au Mexique, nous nous intéresserons plus précisément à la place des femmes dans l’industrie maquiladora, pour finalement analyser l’impact de la crise économique sur l’emploi industriel au Mexique, plus précisément sur les secteurs d’activité majoritairement investis par les femmes.
5Les résultats démontrent que, pendant cette période de licenciements, l’emploi masculin a été priorisé dans la plupart des secteurs industriels. La ségrégation par sexe n’a pas empêché la substitution des emplois des femmes par des hommes, sauf dans le secteur de l’habillement qui ne connait pratiquement pas de concurrence masculine. De façon générale, le processus de masculinisation de l’emploi industriel d’exportation initié bien avant la crise s’est renforcé pendant la crise et les femmes ont été ramenées à leur rôle classique de réserve flexible.
L’emploi féminin au Mexique
Transformations dans un contexte de globalisation
6La configuration nouvelle de l’économie mondiale va de pair avec la redéfinition des rôles masculins et féminins sur le marché du travail. Ainsi, au Mexique, entre 1940 et 1980, lorsque le modèle de développement interne dominait, les femmes étaient très peu présentes sur le marché du travail. Au contraire, le modèle basé sur l’insertion dans le marché global s’appuie sur la main-d’œuvre féminine et ce, depuis son origine, dans les industries maquiladora d’exportation de la frontière nord du Mexique, dès les années 1960.
7La croissance des taux d’activité féminine illustre cette évolution, passant de 18,7 % en 1970 à 41 % des femmes âgées de 14 ans et plus, en 2008. Au cours de ces quarante dernières années, les transformations sectorielles de l’économie mexicaine ont été largement favorables à l’emploi féminin : baisse de l’agriculture, restructuration de l’industrie et surtout forte croissance et diversification du tertiaire. En parallèle, le processus de modernisation de la société, avec l’urbanisation, la scolarisation et la baisse de la fécondité, a aussi favorisé la plus grande disponibilité de la force de travail féminine [Rendon, 1993 ; Garcia et Oliveira, 1994 ; Oliviera et Ariza, 2000].
8Enfin, depuis les années 1980, concomitantes au changement de modèle, la crise économique et la longue période de récession qui a suivi ont provoqué une forte pression sur les ménages les plus populaires. Pour compenser la baisse du salaire réel, de nombreuses « femmes au foyer » sont entrées sur le marché du travail, particulièrement dans le secteur informel (dans des activités de commerce ou de services aux personnes).
9Ce mode d’insertion professionnelle en temps de crise a donné une certaine force à l’hypothèse du travailleur additionnel posée par les néoclassiques. Selon la théorie néoclassique de l’offre de travail (théorie dite de la « nouvelle économie des ménages »), en temps de crise, les femmes accèdent au marché du travail en tant que « travailleur secondaire » de leur foyer, afin de compenser la diminution des revenus du ménage, due justement à cette crise et au chômage, à la baisse du salaire du travailleur principal du foyer, ou encore à l’incertitude sur le devenir lié au risque de licenciement [5]. Cette entrée en activité peut se traduire par une augmentation du chômage féminin (passage de l’inactivité à la recherche d’emploi) ou, particulièrement dans un système comme celui du Mexique qui n’a pas d’assurance chômage, par une augmentation de l’emploi informel (passage de l’inactivité à l’auto-emploi). Dans cette hypothèse, l’emploi féminin est « contra-cyclique » : il augmente en période de récession, comparativement aux périodes d’expansion pendant lesquelles les meilleurs salaires masculins représentent une incitation pour les femmes à « rester à la maison ». Cela d’autant plus que, du point de vue de la demande, pendant les périodes de récession, il y aurait une tendance à ce que les emplois féminins de moindre coût substituent les emplois masculins. Cette perspective permet de mettre en relation la tendance à la féminisation de l’emploi avec les années de faible croissance économique des pays d’Amérique latine à partir des années 1980 [Oliveira et Ariza, 2000].
10Pourtant, l’insertion en temps de crise, particulièrement dans le secteur informel, peut résulter d’une impossibilité à trouver un emploi formel. Et l’informalité, comme l’emploi partiel et l’emploi précaire, sont des formes de sous-emploi qui peuvent faire pression, telle une armée de réserve, sur la partie salariée du marché [Michon, 2003]. La façon dont les femmes mexicaines entrent sur le marché en temps de crise ne contredit donc pas l’hypothèse marxiste de l’armée de réserve : les femmes, volant de main-d’œuvre nécessaire à l’accumulation du capital, sont appelées sur le marché du travail en période de pénurie de main-d’œuvre et rejetées lorsque la demande de main-d’œuvre se réduit. L’analyse des dernières décennies permet d’interpréter l’emploi féminin au Mexique comme une réserve flexible. Les Mexicaines entrent sur le marché des emplois salariés formels en période de croissance et, en temps de crise, elles alimentent surtout le sous-emploi et le secteur informel. Le manque d’infrastructure de prise en charge de la petite enfance et de l’enfance favorise aussi la flexibilité structurelle de la force de travail féminine, les femmes entrant ou sortant du marché du travail en fonction de leurs contraintes familiales [Cerruti, 2000].
11Une autre alternative théorique qui défie tant les hypothèses de l’emploi féminin « pro-cyclique » (qui s’accroît en période de croissance économique) que « contra-cyclique » (qui s’accroît durant les crises), suggère que les femmes ne sont pas soumises de façon directe et mécanique aux aléas des cycles économiques, leur emploi relevant principalement de la ségrégation sexuelle des emplois. En rendant insubstituables les postes de travail des femmes et des hommes, la ségrégation contribuerait à protéger les femmes actives en temps de crise [Hirata et Humphrey, 1984]. Afin d’étudier la pertinence de cette hypothèse pour la crise de 2008-2009, voyons brièvement la situation des femmes et des hommes sur le marché du travail avant la crise.
De fortes inégalités entre hommes et femmes
12Aujourd’hui, le marché du travail mexicain présente une composition de soixante femmes actives pour cent hommes actifs, ce qui est en deçà des marchés du travail d’Amérique latine (67 femmes actives pour 100 hommes actifs dans l’ensemble de l’Amérique Latine et les Caraïbes [oit, 2008]).
13Cependant, l’activité féminine comprend des réalités très diverses, allant du travail salarié à temps complet à un emploi de quelques heures seulement dans le secteur informel [6]. Étant donné les grandes différences dans les conditions de travail et d’emploi, il est important de différencier l’« économie des ménages » comprenant le secteur informel, le travail d’employé domestique et l’agriculture d’autosubsistance, de l’économie des entreprises (secteur privé) et de celle des institutions qui comprend l’administration publique et les institutions (principalement publiques mais aussi privées) des secteurs de l’éducation, de la santé et du social [inegi, 2010b]. Il s’avère que les femmes sont surreprésentées dans les institutions avec un ratio qui atteint 95 femmes pour 100 hommes (chiffre supérieur à la répartition dans l’ensemble de l’emploi de 60 femmes pour 100 hommes) et dans « l’économie des ménages » (76 femmes pour 100 hommes). En revanche, dans le secteur des entreprises, cœur de l’activité économique, elles sont sous-représentées puisque le ratio n’atteint que 44 femmes pour 100 hommes actifs.
14La répartition par sexe dans l’emploi selon les secteurs d’activité économique décrit une ségrégation sexuelle relativement classique. Les femmes sont, sans surprise, pratiquement absentes de la construction, de l’agriculture et des industries minières ainsi que du secteur des transports et communications (moins de 15 femmes pour 100 hommes). Elles sont concentrées dans le tertiaire (sauf transport), en particulier dans le commerce, les restaurants et hôtels, les services sociaux, d’éducation et de santé et les services divers. Dans l’industrie, leur présence est la même que sur l’ensemble du marché : 63 femmes pour 100 hommes. Ce taux moyen rassemble des situations très diverses selon les branches d’activité industrielle et selon le type d’industrie, maquiladora ou nationale (pour la demande interne) : alors que les hommes sont plus nombreux dans l’industrie nationale, les femmes sont plus nombreuses dans l’industrie maquiladora et dans la production à domicile des chaînes de sous-traitance.
15Ainsi, bien que l’emploi féminin se soit fortement développé au cours des quarante dernières années, il reste concentré dans un nombre restreint de segments de l’économie (les institutions ou le segment précaire des ménages) et principalement dans le secteur tertiaire, conformément à une ségrégation professionnelle que l’on retrouve dans de nombreux pays. La maquiladora représente bien une exception pour les femmes, une possibilité rare d’accès au monde des entreprises.
L’industrie maquiladora d’exportation : la priorité à l’emploi des femmes remise en cause
La maquiladora : origines et évolution
16Alors que l’industrie qui s’est développée au Mexique à partir des années 1940 selon le modèle de substitution des importations, tournée vers le marché interne, se basait principalement sur la main-d’œuvre masculine des grandes métropoles, l’industrie maquiladora d’exportation (ime) démarrée au milieu des années 1960 dans les villes frontalières repose très largement sur une force de travail féminine (sur le fonctionnement de la maquiladora : voir encadré). Pendant les deux premières décennies de l’ime (années 1960 et 1970), cette industrie employait majoritairement des femmes [Fernández Kelly, 1983 ; Carrillo et Hernández, 1985]. Cependant à partir de la crise économique de 1982, on assiste à un changement dans la répartition par sexe de la force de travail avec une nette augmentation de la main-d’œuvre masculine. L’évolution de l’indice de féminité [7] des postes ouvriers de la maquiladora marque une baisse continue (graphique 1) : l’indice était très élevé (361 femmes pour 100 hommes) et relativement stable jusqu’en 1982, il chute ensuite nettement jusqu’au début des années 1990, puis connaît une nouvelle chute après la crise de 1995, pour ensuite poursuivre une lente diminution. En 2006, l’indice de féminité des postes ouvriers de la maquiladora n’est plus que de 119 femmes pour 100 hommes. Pour illustrer ce phénomène, certains auteurs parlent de la « déféminisation » de l’emploi en maquiladora [De la O, 2004 ; Fleck, 2001].
Indice de féminité dans l’industrie maquiladora d’exportation, 1975-2006, en pourcentage
Indice de féminité dans l’industrie maquiladora d’exportation, 1975-2006, en pourcentage
L’industrie maquiladora d’Exportation au Mexique
Les études sur le sujet ont souligné la grande hétérogénéité de la maquiladora, que ce soit en termes d’activité, de technologies utilisées ou de conditions de travail. Jorge Carrillo [2007] analysant le processus d’évolution industrielle définit quatre « générations » de maquiladoras qui correspondent à différentes stratégies industrielles : le travail manuel dans la phase d’assemblage qui caractérise la première génération, le travail rationnel dans la phase de fabrication pour la deuxième génération et le travail créatif (recherche et développement) de la phase de conception dans la troisième. La quatrième génération basée sur le travail immatériel de logistique d’une phase de coordination émerge à peine. L’insuffisante intégration verticale (enchaînements productifs avec l’industrie locale), qui n’a pas diminué avec le temps reste la principale faiblesse de la maquiladora. Son plus grand apport à l’économie mexicaine est son poids dans la balance commerciale (47 % du total des exportations en 2004) et ensuite d’être source d’emploi, dans un pays aux prises avec de graves difficultés dans ce domaine, même si elle suscite de nombreuses critiques quant à la qualité de l’emploi créé.
Le régime spécifique des maquiladoras a subi différentes modifications depuis l’origine. La dernière date de 2006, avec la création d’un nouveau régime de l’industrie manufacturière, maquiladora et de services d’exportation, dénommée immex (Industria Manufacturera, Maquiladora y de Servicios de Exportación).
17L’emploi de l’industrie maquiladora d’exportation se concentre dans trois secteurs principaux – l’électronique, l’habillement et l’automobile (66,5 %, voir tableau 1). Les seuls dans lesquels les hommes sont plus nombreux que les femmes, en 2000, sont ceux des équipements de transport (automobiles et accessoires), du bois et des outils.
Indices de féminité et distribution de l’emploi selon les secteurs de l’industrie maquiladora d’exportation, 1990 et 2000
Indices de féminité et distribution de l’emploi selon les secteurs de l’industrie maquiladora d’exportation, 1990 et 2000
18Dépendant directement des cycles économiques des États-Unis [Gruben, 2001], l’industrie maquiladora d’exportation a connu une forte dynamique de croissance alors que l’industrie nationale périclitait. Au cours des dernières décennies, entre 1990 et 2006, l’emploi en maquiladora a enregistré une croissance annuelle de 11 %, rythme bien supérieur au taux de croissance annuel de l’ensemble de l’industrie (par exemple, pour une période un peu plus courte mais largement comparable, 4 % entre 1990 et 2000, [Alegría, 2010]). Si bien que pour la période 2000-2004, l’emploi maquiladora représente 31 % de l’emploi industriel rémunéré [Grijalva et Zúñiga, 2009].
19L’industrie maquiladora a suscité de nombreux débats autour des conditions de travail, particulièrement sur deux aspects : l’instabilité de l’emploi et les bas salaires.
20Sur le premier point, bien que l’activité cyclique des maquiladoras ait provoqué nombre d’ouvertures et de fermetures d’usines durant ses quarante années d’existence, il existe aussi un fort turnover volontaire de la part des ouvrières et ouvriers pendant les périodes de croissance. Les entreprises ne valorisant aucunement la qualification, la spécialisation productive, ni l’ancienneté [Zapata, 2009], les ouvrières et ouvriers sont prompts à changer d’entreprise pour aller vers celles qui offrent de meilleures conditions d’emploi.
21Sur la question des salaires, la situation a aussi évolué. À l’origine, les salaires de la maquiladora étaient notoirement inférieurs à ceux de l’industrie nationale : faire appel à la main-d’œuvre féminine dans des régions avec peu de tradition ouvrière participait à la stratégie industrielle de travail intensif très peu rémunéré. Mais avec la succession des périodes de crise et la détérioration du marché du travail au Mexique, particulièrement le déclin du salaire dans les industries nationales, l’écart entre les salaires moyens maquiladora et ceux de l’industrie nationale s’est beaucoup réduit. Cette convergence des salaires et prestations (primes, sécurité sociale) entre les deux industries a d’ailleurs joué un rôle dans la masculinisation de la force de travail [8].
Les raisons du changement
22La participation des femmes à l’industrie maquiladora a été analysée comme une réponse aux besoins en main-d’œuvre bon marché du capital international et multinational [Carrillo et Hernández, 1985] [9]. L’emploi féminin dans l’industrie apparaît comme une conséquence directe de la restructuration de l’économie mondiale dans le cadre de la Nouvelle Division Internationale du Travail [Fröbel et al., 1981]. C’est la relocalisation et la restructuration de l’économie au niveau mondial qui donnent, à partir des années 1960, des opportunités d’emploi aux jeunes femmes de la région frontalière et créent une force de travail industrielle féminine. À une époque où le taux d’activité féminine était encore très faible et dans des zones qui n’avaient que très peu d’industrie, la maquiladora embauchait les jeunes filles de la région ou de jeunes immigrantes, qui entraient pour la première fois sur le marché du travail. Et ceci, alors même qu’il existait une importante disponibilité de force de travail masculine, due au chômage causé par la fin du programme « braceros » de migration temporaire aux États-Unis (en vigueur de 1942 à 1964). C’est d’ailleurs en réponse à ce chômage dans les villes frontalières que le Programme d’industrialisation frontalier, qui a donné le jour aux maquiladoras, a été créé en 1965 par le gouvernement mexicain. Ces maquiladoras de « première génération » étaient seulement des usines d’assemblage basées sur le travail manuel intensif.
23À partir de la crise de 1982, avec la détérioration des conditions générales de l’emploi au Mexique (importante baisse du salaire réel) et le changement de modèle économique, les maquiladoras prennent plus d’importance en nombre et se transforment. Beaucoup passent à la phase de fabrication des produits, elles se développent hors des régions frontalières, dans le nord du pays et embauchent beaucoup plus d’hommes qu’auparavant pour les postes d’ouvriers.
24Ce processus de masculinisation reflète des changements tant de la demande que de l’offre de travail. D’une part, la politique d’embauche des maquiladoras de « seconde génération », qui ont intégré plus de technologies, devient plus favorable aux hommes [cepal, 1994] [10]. D’autre part, les hommes ont été attirés par ces maquiladoras qui présentent une intensification technologique et donc des salaires plus élevés [Fleck, 2001]. Ainsi, la maquiladora des villes frontalières est devenue une option pour les immigrants venus des autres régions du pays, comme par exemple les nombreux jeunes gens issus de l’agriculture des régions rurales du pays. Ce processus a aussi été analysé comme un manque de main-d’œuvre féminine [Rendon, 1993]. Cet argument qui peut surprendre étant donné la faiblesse des taux d’activité féminine au Mexique, se base sur le fait que l’emploi en maquiladora a augmenté plus fortement que l’emploi féminin au cours des années 1990 [Fleck, 2001].
25Par ailleurs, alors que la maquiladora poursuit son expansion sur l’ensemble du territoire et s’installe jusqu’au sud du pays, on assiste à une féminisation de cette nouvelle force de travail, principalement avec la branche de l’habillement [De la O, 2004]. Ces maquiladoras des zones émergentes reprennent donc le modèle des « premières générations » basées sur le travail intensif, peu rémunéré et essentiellement féminin. [11]
26Du point de vue de la ségrégation par sexe, l’étude comparative de l’industrie maquiladora et de l’industrie nationale dans le nord du pays a permis de démontrer que la ségrégation sexuelle était moindre dans la première : c’est dans la maquiladora qu’il est plus probable de rencontrer des femmes dans l’automobile (comparée à l’industrie nationale) et des hommes dans les secteurs traditionnellement féminins comme celui des produits électriques [Coubès, 1999]. Susan Fleck [2001] conclut de façon similaire que la recomposition par sexe de l’industrie maquiladora des années 1990 a entraîné une diminution de la ségrégation sexuée entre les différentes branches de cette industrie.
Les effets de la crise : regard sur quatre branches industrielles
Note méthodologique
27Le Mexique a une économie fortement insérée dans la globalisation et particulièrement dans le bloc régional d’Amérique du nord. Les États-Unis sont le premier partenaire commercial du Mexique : près de 90 % des exportations mexicaines se dirigent vers son voisin du Nord. La crise financière internationale de 2008, qui a démarré aux États-Unis, a eu pour le Mexique des répercussions sans précédent sur la baisse de ses exportations industrielles, occasionnant une baisse de 10,3 % du pib entre le deuxième trimestre 2008 et le deuxième trimestre 2009.
28Dans l’industrie d’exportation, l’emploi a diminué dès le troisième trimestre 2008, dans des proportions plus importantes que celles de la manufacture nationale. S’est amorcé, au milieu de l’année 2009, un début de reprise, confirmé en 2010, qui n’a pour autant pas permis un retour au niveau de l’emploi de 2007 (voir tableau 2).
Variations relatives de l’emploi et de l’indice de féminité dans l’industrie de 2007 à 2010 (troisième trimestre 2007 pris comme base 100)
Variations relatives de l’emploi et de l’indice de féminité dans l’industrie de 2007 à 2010 (troisième trimestre 2007 pris comme base 100)
29Pratiquement tous les secteurs industriels ont été touchés, mais ceux qui ont subi la plus forte perte d’emplois sont ceux liés à l’exportation. Ainsi, le secteur automobile, principalement exportateur, a fortement pâti de la crise internationale en enregistrant, entre 2008 et 2009, une baisse de l’emploi de 21 %. Au contraire, le secteur alimentaire qui fonctionne principalement pour le marché interne a été relativement épargné (baisse de l’emploi inférieure à 1 %) [inegi, 2010a].
30La répartition par sexe de l’emploi industriel s’est elle aussi modifiée pendant la crise. On remarque une baisse sensible de l’indice de féminité dès le début de la crise (tableau 2). Si l’indice a baissé pendant toute cette période, qui présente aussi en parallèle une baisse de l’emploi industriel, cela signifie que l’emploi a plus chuté pour les femmes que pour les hommes. Il y a donc eu dans l’ensemble de l’industrie une plus forte vulnérabilité des femmes à la crise. Ce résultat réaffirme la plus grande vulnérabilité de l’emploi féminin dans une période de licenciements et de restructuration des entreprises (hypothèse de la réserve de main-d’œuvre). En revanche, l’hypothèse de la substitution des emplois masculins par les emplois féminins de moindre coût dans l’industrie est écartée en ce qui concerne cette crise.
31Cette grande vulnérabilité des femmes dans l’industrie pendant la crise peut cependant recouvrir des évolutions différentes selon les branches industrielles.
32Pour analyser l’effet de la ségrégation sexuée des emplois dans l’industrie, nous avons sélectionné quatre branches industrielles qui ont des compositions par sexe opposées : deux secteurs dans lesquels la main-d’œuvre est majoritairement féminine, celui de l’habillement et celui des équipements et composants électroniques et informatiques ; et deux branches davantage investies par les hommes, celle des équipements automobiles et celle des produits métalliques (à l’exclusion des machines et équipements). Ces branches ont un poids important dans l’emploi industriel rémunéré puisque l’habillement est le deuxième secteur en ordre d’importance [12], l’automobile le troisième et les produits métalliques le quatrième. Le secteur des composants électroniques et informatiques, qui est moins important pour l’ensemble de l’emploi industriel est cependant le quatrième pour les femmes.
33Les différences dans la composition par sexe de ces branches croisent des orientations de productions différentes elles aussi (tournées vers l’exportation ou plutôt vers le marché national). Ainsi, le secteur du vêtement est en partie lié à l’exportation, avec une grande part réalisée en maquiladora, mais reste quand même important pour le marché interne (55 % de l’emploi est orienté vers le marché interne). L’emploi dans cette branche est extrêmement féminisé : 158 femmes pour 100 hommes dans les usines maquiladoras (voir tableau 1) et 200 femmes pour 100 hommes pour l’ensemble du secteur. Le secteur des équipements et composants électroniques est emblématique de l’industrie d’exportation : 83 % de l’emploi de ce secteur est destiné à l’exportation ; à l’origine, c’était le secteur le plus important de la maquiladora. Il emploie aussi beaucoup de femmes (indice de féminité de 155 dans la maquiladora électronique, voir tableau 1). Pour les secteurs traditionnellement masculins, l’automobile (avec pièces détachées) se consacrait initialement au marché intérieur, mais il est aujourd’hui destiné en grande partie à l’exportation. Dans la maquiladora, son poids est passé de 6,2 % en 1980 à 18 % en 2000. Sa force de travail comprend 50 femmes pour 100 hommes dans la manufacture et 90 femmes pour 100 hommes dans la maquiladora. Pour ce secteur, la crise économique de 2008 s’est ajoutée à une difficile restructuration liée à la crise écologique et la nécessaire redéfinition de l’automobile, moins consommatrice d’énergie fossile. Quant au secteur des produits métalliques, il représente le secteur industriel traditionnel, tourné vers le marché interne national, avec une force de travail très masculine : seulement 14 femmes pour 100 hommes en moyenne pour la période étudiée.
34Les données du graphique 2 confirment que les deux secteurs les plus liés à l’exportation (automobile et électronique/informatique) ont été les plus touchés par la crise. La chute de l’emploi y est très forte et atteint plus de 20 % de baisse au pic de la crise, autour du deuxième trimestre de 2009. Ces secteurs suivent ensuite la reprise conjoncturelle de 2010. Les secteurs davantage tournés vers le marché interne ont beaucoup mieux résisté à la crise. Cependant, ils ne sont pas épargnés par la baisse des niveaux d’emploi puisqu’ils ne suivent pas la reprise, si bien qu’à la fin de la période ces branches sont pratiquement au même niveau relatif de perte d’emploi que les deux secteurs exportateurs. Plus sensibles à la demande externe, ces derniers ont « redémarré » dès le redécollage de la demande, tandis que les autres secteurs ont été plus lents. Si la récupération est sensible, elle n’est toujours pas terminée puisque l’emploi dans ces branches n’a pas retrouvé son niveau de départ, l’emploi ne représente que 90 % de son niveau trois ans plus tôt (soit 10 % de moins d’emploi). La résistance à la crise dépend donc de l’orientation nationale ou vers les marchés d’exportation, or les compositions par sexe croisent justement ces types d’orientation. Dans les deux branches les plus touchées, on trouve un secteur avec une majorité de femmes (électronique-informatique) et l’autre secteur avec une majorité d’hommes (automobile) ; on retrouve cette même distribution dans les secteurs moins touchés : un secteur où l’emploi est féminin (habillement) et l’autre où il est masculin (produits métalliques). À un niveau agrégé, on n’a pas de relation directe entre la composition par sexe et la chute de l’emploi. Il faut donc approfondir l’analyse pour étudier à l’intérieur de chacune de ces quatre branches la composition par sexe : comment s’est modifiée la répartition entre hommes et femmes dans chacune de ces branches pendant cette période ?
Variations relatives de l’emploi dans quatre branches industrielles, par trimestres de 2007 à 2010
Variations relatives de l’emploi dans quatre branches industrielles, par trimestres de 2007 à 2010
Les variations sont calculées à partir des moyennes mobiles de trois trimestres de l’emploi dans chaque branche. La moyenne mobile centrée sur le quatrième trimestre 2007 est prise comme base 100.35Les indices de féminité des quatre branches industrielles fluctuent à la baisse dès le début de la période (voir graphique 3), c’est-à-dire avant même que l’emploi ait diminué en raison de la crise. En effet, seul le secteur électronique présentait une baisse de l’emploi avant le troisième trimestre 2008 (graphique 2). Cette première baisse de la part relative de femmes est à mettre en relation avec la tendance générale de masculinisation des secteurs de la maquiladora d’exportation. À partir de la crise et de la baisse de l’emploi, les variations de l’indice de féminité de chaque branche sont différentes.
Variations relatives des indices de féminité dans différentes branches industrielles, de 2007 à 2010
Variations relatives des indices de féminité dans différentes branches industrielles, de 2007 à 2010
Les variations sont calculées à partir des moyennes mobiles de trois trimestres de l’indice de féminité dans chaque branche. La moyenne mobile centrée sur le quatrième trimestre 2007 est prise comme base 100.36Dans le secteur automobile, l’indice de féminité qui a connu une chute lors d’une période de restructuration avant la crise, diminue de façon encore plus prononcée au cours de celle-ci. Pendant la période de récupération post-crise, il augmente et dépasse finalement le niveau initial. On observe donc à la fois une plus grande vulnérabilité de l’emploi féminin dans une période de licenciements et de restructuration des entreprises et la remontée de la proportion de femmes avec la récupération de l’emploi. L’automobile apparaît donc comme un secteur où la main-d’œuvre féminine fonctionne comme une réserve flexible, fluctuant selon le cycle du secteur.
37Dans le secteur des produits métalliques, la faible part des femmes présente des oscillations durant la période mais se situe, à l’exception de deux trimestres, en deçà de son niveau initial. L’électronique informatique présente la tendance générale de diminution la plus forte tout au long de la période : son indice, en 2010, ne représente plus que 80 % de son niveau de 2007. En revanche, l’indice de féminité dans le secteur de l’habillement est pratiquement toujours supérieur à son niveau de départ.
38Une conséquence de la crise est donc la diminution de la part relative des femmes dans l’emploi industriel de trois des quatre branches, ce qui confirme la plus grande vulnérabilité des femmes pendant cette période, déjà démontrée au niveau agrégé pour l’ensemble de l’industrie. Cependant, si on analyse ces mouvements en termes de ségrégation sexuelle, on remarque au plus fort de la crise (premier et deuxième trimestre 2009) un renforcement de cette ségrégation dans trois branches : plus de femmes dans le secteur féminisé de l’habillement et moins de femmes dans les secteurs masculins de l’automobile et des produits métalliques. Seule l’évolution du secteur électronique, en diminuant la prééminence antérieure des femmes, va dans le sens d’une répartition plus égalitaire par sexe. Le processus de renforcement de la ségrégation signifie que le sexe minoritaire dans l’emploi est sacrifié pendant la crise et ce, principalement dans les secteurs nationaux, à savoir ceux où la ségrégation est la plus forte [Coubès, 1999]. En revanche, les secteurs d’exportation, même ceux avec une importante force de travail féminine, comme l’électronique, semblent avoir clairement donné la priorité aux hommes.
39Parmi les politiques publiques mises en place en réponse à la crise économique, l’une des mesures a consisté à promouvoir la réduction de la journée de travail pour ne pas licencier le personnel. Des subventions ont été attribuées aux entreprises qui réduisaient les horaires et ne licenciaient pas. Cette mesure a été élaborée en priorité dans les branches d’activité liées à l’exportation (électronique-informatique, automobile, etc.). Étant donné la baisse de l’indice de féminité dans ces deux secteurs, il semble que les femmes ont plutôt été concernées par les licenciements et que l’emploi partiel a été proposé en priorité aux hommes [13]. La remontée de l’indice de féminité dans l’automobile, parallèlement à celle de l’emploi du secteur, signifie peut-être qu’avec la meilleure conjoncture, les entreprises ont recruté de nouveau le personnel féminin récemment licencié. Les syndicats, qui jouent un rôle dans les embauches, pourraient avoir priorisé ces anciennes employées lors des nouveaux recrutements [14].
40* * *
41Pour conclure, le schéma suivant synthétise l’évolution pendant la crise de la concentration féminine dans les différents secteurs étudiés, selon la principale orientation du marché et le sexe majoritaire de la force de travail [15].
42De façon générale, la part des femmes dans l’emploi industriel a diminué : une seule branche sur les quatre étudiées a vu la proportion de femmes augmenter. La baisse parallèle des indices de féminité et de l’emploi total au moment de la crise démontre la priorité donnée à l’emploi des hommes, et la plus forte vulnérabilité des femmes dans l’industrie.
43En fin de période, la ségrégation sexuelle des emplois ne s’est renforcée que dans les branches où la concentration par sexe était déjà très élevée (les vêtements et les produits métalliques). En revanche, dans l’électronique, bien que la force de travail féminine y domine, elle n’a pas été privilégiée pendant la crise. La ségrégation, par la rigidité qu’elle instaure sur les postes de travail, a permis de « résister » à la concurrence des hommes uniquement dans l’habillement, le secteur le plus important en poids, mais aussi le moins bien rémunéré des deux branches féminines étudiées.
44Ces résultats trouvent probablement leur explication dans les tendances antérieures à la crise. En effet, les mouvements de la force de travail semblent conforter les tendances précédentes de féminisation ou masculinisation des secteurs. La masculinisation de l’industrie d’exportation, industries automobile et électronique, dans les régions frontalières et du nord du pays s’est en effet renforcée. En revanche, dans les industries de l’habillement, dont les entreprises exportatrices, situées dans les régions émergentes de la maquiladora, dans le Sud du pays, emploient essentiellement une main-d’œuvre féminine, la féminisation a été renforcée pendant la crise. Celle-ci a donc eu pour effet d’exacerber, par un effet conjoncturel, les tendances structurelles de la composition par sexe des emplois dans les entreprises maquiladoras d’exportation.
45Pendant la crise, même dans les secteurs traditionnellement féminins, lorsque le processus de masculinisation avait déjà débuté, on observe nettement la substitution des femmes par des hommes, ou du moins la préférence pour maintenir l’emploi des hommes. Lorsque ce processus n’était pas encore engagé (comme dans l’habillement), la rigidité de la force de travail, imposée par la ségrégation, a alors joué en faveur des femmes, même si le secteur a perdu des emplois.
46La ségrégation sexuée dans l’emploi protège-t-elle les femmes en temps de crise ? Cette question de départ a été mise à l’épreuve dans cet article à partir de l’évolution de l’emploi industriel de quatre branches avec une ségrégation par sexe marquée entre 2007 et 2010 au Mexique. L’industrie, et particulièrement l’industrie maquiladora d’exportation, a reçu de plein fouet le choc externe de la récession économique internationale entre 2008 et 2009. L’hypothèse de départ était que, dans les secteurs fortement féminisés, la substitution des emplois des femmes par des hommes ne serait pas réalisable, même en période de crise. Ainsi, la part relative des femmes dans l’emploi de ces secteurs aurait dû se maintenir malgré la baisse de l’emploi général. Mais les résultats que nous présentons ont clairement démontré que cette protection relative supposée n’a fonctionné que dans le secteur de l’habillement, celui qui ne connaît pratiquement pas de concurrence masculine. Dans les autres, que la concurrence avec les hommes soit ancienne comme dans l’automobile, ou plus récente comme dans l’électronique, l’emploi masculin a été priorisé pendant cette période de licenciements : les femmes ouvrières de ces secteurs ont été licenciées relativement plus que les hommes. Elles ont donc été ramenées à leur rôle classique de réserve flexible : rejetées avec la crise et rappelées avec la reprise. Le cas de l’automobile est exemplaire à ce propos. Le rôle de réserve flexible est confirmé par le fait qu’au niveau de l’ensemble du marché la participation des femmes n’a pas suivi une tendance contra-cyclique.
47L’étude de l’emploi industriel des femmes et des hommes pendant la crise internationale permet de remettre à jour les interprétations des structuralistes latino-américains [16] des années 1970 sur la fonctionnalité des différentes populations sur le marché du travail : la situation des ouvrières mexicaines est bien au centre des enjeux entre l’évolution de la structure sociale et les stratégies des entreprises aujourd’hui insérées dans la globalisation.
Bibliographie
- Alegría Tito, 2010, « Estructura de las ciudades de la frontera norte de México” in Gustavo Garza et Martha Schteingart (coord.), Nuevos procesos y modelos del desarrollo urbano y regional en México, México, el colmex, inegi.
- Blau Francine, 1984, « Occupational Segregation and Labor Market Discrimination” in Barbara Reskin (ed.), Sex Segregation in the Workplace. Trends, Explanations, Remedies, National Academy Press, Washington, D.c., pp.117-143.
- Carrillo Jorge, 2007, « Les générations d’entreprises maquiladoras. Une analyse critique », Cahiers des Amériques Latines, vol. 56, n° 3 pp. 27-43.
- Carrillo Jorge et Alberto Hernândez, 1985, Mujeres fronterizas en la industria maquiladora, sep-cefnomex, Tijuana B.C., México.
- cepal 1994, México: la industria maquiladora, 216 p.
- Cerrutti Marcela, 2000, « Intermittent Employment among Married Women: A Comparative Study of Buenos Aires and Mexico City”, Journal of Comparative Family Studies, vol. 31, n° 1.
- Coubès Marie-Laure, 1999, « La segregación por sexo en la industria: comparación entre maquiladora y manufactura en el norte de México », Problemas del Desarrollo Revista Latinoamericana de Economía, n° 117, pp. 31-58.
- Coubès Marie-Laure, 2009, Efectos de la crisis financiera mundial en el empleo de las mujeres. Estudio de caso México. Rapport préparé pour l’Organisation Internationale du Travail, Oficina Regional para América Latina y el Caribe, oit.
- De La O Maria Eugenia, 2004, « Women in the Maquiladora Industry: toward understanding gender and regional dynamics in Mexico » in Kathryn Kopinak (ed.) The social costs of industrial growth in northern Mexico, Center for U.S.-Mexican Studies, pp. 65-95.
- Fernández Kelly María Patricia, 1983, For We Are Sold, I and My People: Women and Industry in Mexico’s Frontier, Albany, State University of New York Press.
- Fleck Susan, 2001, « A gender perspective on Maquila employment and wages in Mexico » in Elizabeth Katz et Maria Correia (ed.) The gender of Economics in Mexico. Work, family, state and the market, Banque Mondiale, Washington d.c., pp. 133-173.
- Fröbel Folker, Jürgen Heinrichs et Otto Kreye, 1981, La nueva división internacional del trabajo: Paro estructural en los paises industrializados e industralización de los paises en desarrollo, 2a. Ed. En español, Madrid, España, Siglo xxi Editores, 580 p.
- Garcia Brígida et Orlandina De Oliveira, 1994, Trabajo femenino y vida familiar en México, México, colmex, 301 p.
- Grijalva Gabriela et Mercedes Zúñiga, 2009, « Reestructuración ocupacional y composición por sexo del empleo en la Industria
- Maquiladora de Exportación, 1990-2005” in Rosío Barajas et al., Cuatro décadas del modelo maquilador en el norte de México, Tijuana, b.c, El Colegio de la Frontera Norte ; Sonora, El Colegio de Sonora, pp. 219-246.
- Gruben, William, 2001, « Was NAFTA Behind Mexico’s High Maquiladora Growth? », Economic and Financial Review, Third Quarter 2001, pp. 11-21.
- Hirata Helena et John Humphrey, 1984, « Crise économique et emploi des femmes », Sociologie du travail, vol. 84, n° 3, pp. 278-289.
- Iglesias Prieto Norma, 1985, La Flor más bella de la maquiladora; historia de vida de la mujer obrera en Tijuana, b.c.n. México sep, cenofmex.
- inegi (Instituto Nacional de Estadistica y Geografia), 2010a, Indicadores del sector manufacturero, México, Instituto Nacional de Estadística Geografía e Informática.
- inegi, 2010b, Indicadores Estratégicos. Encuesta Nacional de Ocupación y Empleo. 2007-2010. Formato electrónico. Accessible sur <http://www.inegi.org.mx/prod_serv/contenidos/espanol/biblioteca/de fault.asp?accion=4&UPC=702825000936>
- Milkman Ruth, 1988, « Perspectivas históricas de la segregación sexual en el trabajo remunerado », Sociología del trabajo, n° 5, Siglo Veitiuno de España Editores, Nueva Época, México, pp. 107-115.
- Michon François, 2003, « Segmentation, marchés professionnels, marchés transitionnels : la disparition des divisions de genre » in Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani (dir.) Le travail du genre. Les sciences sociales a l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte/Mage, pp. 238-258
- Meulders Danièle et Robert Plasman, 2003, « Approche féministe de l’économie » in Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani (dir.) Le travail du genre. Les sciences sociales a l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte/Mage, pp. 227-237
- Nicole-Drancourt Chantal, 1992, « Mode de socialisation et rapport à l’activité », Revue Française des Affaires Sociales, n° 2, pp. 71-83.
- Nun José, 2001, Marginalidad y exclusión social, México, Fondo de Cultura Económica.
- oit (Organisation internationale du travail), 2008, Tendencias mundiales del empleo de las mujeres, Ginebra, Suiza. Accessible sur <www.oit.org.mx/pdf/publicaciones>
- Oliveira Orlandina et Marina Ariza, 2000, « Trabajo femenino en América Latina: Un recuento de los principales enfoques analíticos » in Enrique de la Garza (coord.) Tratado Latinoamericano de Sociología del Trabajo, pp. 644-663
- Quintero Cirila et Javier Dragustinovis, 2006, Soy más que mis manos. Los diferentes mundos de la mujer en la maquila, México, Friedrich Ebert Stiftung.
- Rendón Teresa, 1993, « El trabajo femenino en México en el marco de la transformación productiva con equidad », México, cepal (lc/mex/R.407).
- Salas Carlos, 2003, Trayectorias laborales en México. Empleo, desempleo y microunidades. Thèse de doctorat en économie, Faculté d’Economie, Université Nationale Autonome du Mexique, unam.
- Sofer Catherine, 1985, La division du travail entre hommes et femmes, Paris, Ed. Économica, France.
- Solis Marlene, 2009, Trabajar y vivir en la frontera. Identidades laborales en las maquiladoras de Tijuana, El Colegio de la frontera Norte, Miguel Angel Porrúa.
- Zapata Francisco, 2009, « La maquila cumple 40 años. Paradojas e interrogantes sobre el empleo y el Sindicalismo » in Barajas María del Rocío et al., coordinadores. Cuatro décadas del modelo maquilador en el norte de México, Tijuana, b.c, El Colegio de la Frontera Norte ; Sonora, El Colegio de Sonora, pp. 193-217.
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 30/03/2011
https://doi.org/10.3917/tgs.025.0041