Des adultes encore parentifiés
La parentification, un concept clé en psychothérapies d’adultes
Pages 127 à 147
Citer cet article
- ZIMMERMANN KEHLSTADT, Laurence,
- Zimmermann Kehlstadt, Laurence.
- Zimmermann Kehlstadt, L.
https://doi.org/10.3917/tf.182.0127
Citer cet article
- Zimmermann Kehlstadt, L.
- Zimmermann Kehlstadt, Laurence.
- ZIMMERMANN KEHLSTADT, Laurence,
https://doi.org/10.3917/tf.182.0127
Introduction
1Il y a une vingtaine d’années, installée récemment dans mon cabinet, j’ai commencé à recevoir des couples en consultation dont un jeune couple, Jacques et Stéphanie, parents d’un enfant de 2 ans. Malgré plusieurs séances passées à discuter avec eux de leurs difficultés à fonctionner ensemble, difficultés exacerbées depuis la naissance de leur fils, j’avais l’impression que la situation n’avançait pas. Mes conseils, surtout orientés sur l’amélioration de leur relation et de leur communication, ne semblaient pas les aider. Aussi je me suis tournée vers la Dr Odette Masson pour lui demander son éclairage. Il lui apparut rapidement que chacun des partenaires de ce jeune couple était trop occupé à aider et à soutenir leurs parents en difficulté. La légitimité de leur couple et l’engagement de chacun dans leur relation étaient compromis par les besoins prioritaires de leurs parents. En présentant cette hypothèse à ce jeune couple, l’effet fut immédiat, tellement cela semblait leur correspondre. Malgré tout, ils décidèrent de se séparer. Les quelques consultations individuelles poursuivies avec la jeune femme, à sa demande, confirmèrent cette hypothèse. Elle avait très peur de s’émanciper, soit d’abandonner ses parents en souffrance en raison d’une crise conjugale non résolue. Son départ provoquerait, selon elle, leur séparation et cette perspective lui était insupportable. Son enfant de 2 ans confié pendant la semaine à leur garde offrait une présence qui colmatait les brèches du couple. Les parents invités lors d’un entretien affirmèrent clairement que ce petit enfant les occupait et leur évitait de se disputer. De plus la situation de Stéphanie, mère et femme célibataire, était l’occasion pour les parents de lui attribuer des problèmes qu’ils se chargeaient de résoudre sans lui demander son avis, car ils estimaient qu’elle ne pouvait les régler seule. Ainsi en bons parents ils lui offraient constamment de l’aide (par exemple changement des pneus de la voiture par son père ou retouches d’habits par sa mère). Cette situation l’infantilisait ce qui renforçait évidemment sa dépendance et son manque de confiance. Ses parents avaient auprès d’elle ainsi un rôle et une fonction qui leur permettaient de maintenir une relation de couple en tant que parents de leur fille et de leur petit fils pour ne pas affronter les problèmes conjugaux que le départ des enfants adultes les obligeait à revisiter.
2Cette nouvelle perspective amenée grâce au concept de « parentification » fut une expérience fondatrice dans la compréhension et le traitement de beaucoup de situations. En effet, il m’apparut que la plupart des adultes parentifiés ne sont pas conscients de la situation anormale que représente ce lien particulier. C’est certainement pour cette raison qu’ils n’en parlent souvent pas spontanément en thérapie et ne mesurent pas les implications négatives que cela engendre dans leur propre vie. Par conséquent, dans l’ignorance de cette problématique latente, le thérapeute peut se sentir en difficulté s’il cherche à traiter le problème dans la version présentée par le patient. Or, une fois le lien de parentification mis en évidence, il devient possible de dénouer bien des situations apparemment complexes. Depuis, la fréquence importante à laquelle je rencontre ce type de problématique dans mon cabinet m’a amenée à réfléchir sur la question de la parentification chez l’adulte, objet de cet article.
Définition du concept de « parentification » chez l’enfant et spécifications du concept chez l’adulte
Définition
3Dans le champ de la systémique, Salvador Minuchin introduit la notion d’« enfant parental » en 1967 et en 1973 Ivan Boszormenyi-Nagy développe le concept de « parentification ».
4La notion d’« enfant parental » revient, pour S. Minuchin, à une délégation de l’autorité des parents sur un enfant quand la situation familiale l’exigerait (comme dans les cas de familles nombreuses, monoparentales ou lorsque les deux parents travaillent). Elle est fonctionnelle si les parents n’abdiquent pas de leur rôle et si cette délégation reste explicite. Dans cette définition, la fonction parentale qui est confiée à l’enfant est instrumentale et la sphère affective n’est pas concernée.
5Boszormenyi-Nagy inclut cette dimension affective. Il définit la parentification comme une « distorsion subjective d’une relation dans laquelle le partenaire ou même les enfants deviennent le parent » d’un parent qui cherche chez son enfant à compenser « des besoins infantiles de dépendance, de sécurité et de consolation » non satisfaits par ses propres parents défaillants. De ce fait, pour I. Boszormenyi-Nagy, la parentification d’un enfant s’inscrit dans une dimension intergénérationnelle. Elle « méprise la nature asymétrique des responsabilités dans la relation parent-enfant », la différence générationnelle avec l’enfant est niée, voire inversée. L’enfant n’est plus considéré comme un enfant avec des besoins d’enfant mais comme un adulte capable de prendre soin de son parent. Elle est destructrice par « une utilisation involontaire de l’obligation filiale de l’enfant […] envers les besoins de dépendance de ses parents allant dans le sens de l’exploitation ». Elle entraîne des sentiments de culpabilité chez l’enfant s’il ne répond pas aux besoins de ses parents et augmente ainsi son sentiment de loyauté.
6Ces deux auteurs ont abordé ce sujet principalement en se référant à la position de l’enfant et de l’adolescent dans sa famille. Il n’a pas ou peu été question de l’adulte parentifié dans leurs écrits.
7Dans son ouvrage L’Enfant parent de ses parents, Jean-François Le Goff (2000) aborde les conséquences à long terme de la parentification. Il décrit l’évolution personnelle d’adultes anciennement enfants parentifiés selon deux axes. Le premier concernerait les aspects relationnels et affectifs de ces adultes devenus soit très dépendants, soit à l’inverse désinvestissant toute relation par peur de l’abandon. L’autre axe concernerait l’organisation du self : les enfants parentifiés deviendraient soit des adultes-soignants habitués à leur fonction de donner sans recevoir, soit à l’inverse des adultes-enfants qui essayeraient de combler leurs besoins de dépendance et de reconnaissance non assouvis lorsqu’ils étaient enfants. A ce sujet, il reprend les propos de John Bowlby qui décrit certains individus qui ont « une tendance compulsive à prendre soin de l’autre […] en réaction à une expérience d’attachement non sécurisante dans l’enfance ». D’autres auteurs cités dans l’article de Laurent Heck et Pascal Janne (2011) confirment cette observation selon laquelle d’anciens enfants parentifiés deviendraient pour beaucoup codépendants, contrôlants avec leur conjoint ou ayant tendance à se rendre indispensables et à infantiliser leurs partenaires, leurs enfants ou même leurs amis. Je partage ces points de vue quant à l’évolution possible de ces enfants et à mon avis il y a également une forme d’immaturité liée à des manques affectifs importants, même si l’adulte-soignant paraît en général plus adulte que l’adulte-enfant. A ce sujet Stéphanie Haxhe (2013) cite dans son livre Étienne Dessoy qui décrit l’enfant parentifié « très proche au niveau de son comportement lorsqu’il s’occupe de son parent et par contre dans une grande solitude affective, ce qui constitue le cœur d’un paradoxe ».
8Cependant, les auteurs cités n’évoquent pas dans leurs différents ouvrages l’idée que ces adultes peuvent encore être sous l’emprise d’une parentification, toujours actuelle. Or, comme je l’ai dit dans mon introduction, je le constate fréquemment dans ma pratique.
9C’est pourquoi, le concept de « parentification » reste valable à l’âge adulte. Aussi, je le définirais comme un lien de dépendance entre un enfant devenu adulte et son parent, au travers duquel sont ressentis des sentiments de responsabilité envers son parent quant à ses besoins affectifs et physiques, comme s’il était son enfant, et qui parfois deviennent prioritaires aux siens.
10Cette forme de lien peut aussi s’observer dans la relation avec un partenaire mais ce ne sera pas le sujet de cet article.
La parentification à l’âge adulte, un lien en continuité avec la position de l’enfant déjà parentifié dans l’enfance
11Dans ma pratique, je constate que cette position d’adulte parentifié est la plupart du temps en continuité avec l’ancienne position d’enfant parentifié. C’est d’ailleurs fréquemment de ces deux états en lien avec ces deux phases, passé et présent, qu’apparaissent des difficultés à l’origine de la demande de consultation des patients : non seulement ils ne sont pas conscients de leur position d’enfant parentifié et de l’abus que cela a constitué, mais ils ne réalisent pas qu’ils sont toujours piégés dans leur vie actuelle par cette relation particulière qui les retient à ce parent. Cette position a des répercussions sur leur vie, leurs choix et leur santé mentale. Elle est évidemment en contradiction avec la nécessité de leur besoin d’évoluer, de construire leur vie en dehors de leur famille d’origine, ce qui déclenche alors l’apparition de symptômes.
Parentification dans ses diverses formes encore présentes à l’âge adulte
12I. Boszormenyi-Nagy décrit trois attitudes possibles pour l’enfant parentifié : le rôle neutre, soit le bon enfant qui ne donne aucun souci à ses parents et ne réclame rien, le rôle de sacrifice bouc émissaire, qui réunifie et soude sa famille autour de ses problèmes, et enfin le rôle de soignant, soutien à ses parents, à la fratrie.
13Si ces trois situations sont présentes à l’âge adulte, ce sont plus fréquemment l’ex-enfant sage et le soignant qui demandent une consultation dans le cadre d’une pratique en cabinet privé. Il s’agit de patients autonomes dont la symptomatologie est peu bruyante.
14J.-F Le Goff répertorie les différents types de parentification qui, selon mes observations, se retrouvent encore présents à l’âge adulte :
- enfant conjoint et confident d’un parent qui lui confie ses secrets intimes, lui parle de ses problèmes personnels comme s’il était un adulte ;
- enfant parent d’un des parents, appelé à le soigner et le consoler ;
- enfant parent de ses parents pris dans leurs conflits de couple. L’un des deux parents, voire les deux, lui demandent de le soutenir et de le défendre contre l’autre ;
- enfant parent d’un frère, d’une sœur ou de la fratrie, par délégation.
15Comme le dit S. Haxhe (2013), plusieurs enfants peuvent être parentifiés au sein d’une même fratrie. L’un peut être l’enfant bouc émissaire, pendant qu’un autre contrebalance, en étant l’enfant sage, celui qui réussit. Selon mes observations, on peut encore trouver un enfant parent de l’enfant bouc émissaire. Pendant que ce dernier a comme mission de renforcer l’alliance du couple contre lui, un frère ou une sœur prend un rôle d’enfant parentifié en tentant d’apaiser les conflits entre lui et ses parents. Dans ma pratique, ces différentes constellations se retrouvent aussi à l’âge adulte.
16J’ajouterais encore :
- l’enfant médiateur entre les deux familles d’origine ;
- l’enfant parentifié envers un grand-parent ou une personne de la famille élargie. J’ai rencontré des parents déléguant un rôle de parent à un de leurs enfants envers leurs propres parents. Ces situations sur trois générations s’avèrent d’ailleurs plutôt complexes lorsqu’il s’agit de les démêler…
17Dans cet article, j’entends par parentification tous les niveaux possibles de parentification décrits dans ce paragraphe.
Parentification-exploitation-dépendance versus responsabilisation-délégation-autonomisation
18J.-F. Le Goff (2000) développe l’idée que la parentification « n’est pas si destructrice pour l’enfant si les parents reconnaissent ce que l’enfant leur donne ». Au contraire, avec cette reconnaissance, elle lui permettrait de développer une bonne autonomie que la parentification favoriserait, ce qui serait une sorte de bénéfice pour lui. Il cite différents facteurs constructifs ou destructeurs. S. Haxhe remet cette idée en question. Elle se demande comment des parents qui ne voient plus leur enfant comme un enfant mais plutôt comme un adulte avec des compétences supérieures à eux peuvent alors reconnaître ce qu’il fait pour eux. Ce d’autant plus que le poids de ce qui lui est demandé n’est pas conscientisé par ses parents.
19Je rejoins l’analyse de S. Haxhe (2013) et pense que le point de vue de J.-F Le Goff amène une confusion dans l’esprit des professionnels amenés à clarifier de telles situations. Aussi j’introduis la notion de « responsabilisation » et la différencie du concept de « parentification ». La parentification correspondrait à une attitude toxique de la part des parents, tournée exclusivement vers leurs propres besoins, alors que la responsabilisation de l’enfant répondrait à une attitude saine, davantage tournée vers les besoins et l’éducation de l’enfant, dans des situations de la vie qui exigeraient sa contribution.
20Cette délégation saine et constructive répondrait à plusieurs critères, en partie mentionnés par J.-F. Le Goff, S. Haxhe et S. Minuchin :
- elle répondrait à une attitude éducative pour le bien de l’enfant dont le but serait de le faire grandir et mûrir en lui donnant une place et viserait à plus long terme son autonomisation ;
- elle serait agie de manière consciente par le parent ;
- elle serait reconnue par celui-ci et viendrait confirmer la contribution et la valeur de l’enfant ; elle l’aiderait à développer une meilleure confiance en lui ;
- elle serait limitée dans le temps et compatible avec l’âge et les autres besoins de l’enfant.
21A l’opposé, la parentification :
- viserait à exploiter les liens de dépendance et de loyauté de l’enfant pour le bien-être du parent ;
- serait agie de manière non consciente ;
- renforcerait les liens de dépendance entre l’enfant et son parent, voire sa famille ;
- correspondrait plus à l’expression de manques affectifs personnels dans l’histoire du parent (légitimité destructrice) qu’à une situation réelle de soutien nécessaire ;
- permettrait, certes, à l’enfant de développer une forme d’autonomie dans la vie pratique sur le mode enfant adapté ou petit adulte qui pourrait masquer sur le plan affectif des sentiments d’insécurité et des manques importants.
22C’est donc le degré de parentification qui rendrait le processus plus ou moins pathologique. Autrement dit, quelle place d’enfant l’enfant a-t-il pu avoir ou non en dehors et malgré son rôle d’enfant parentifié ? Jusqu’où a-t-il été impliqué comme parent de ses parents ? A-t-il eu des substituts parentaux ou non, comme le mentionne J.-F. Le Goff ?
23Aussi à l’âge adulte je différencierais encore une relation de parentification d’une relation saine de responsabilisation et de soutien d’un enfant devenu adulte vis-à-vis de son parent malade ou vieillissant.
24Dans le premier cas, il s’agit d’une relation d’emprise affective, souvent non consciente où les besoins du parent sont prioritaires sur ceux de l’enfant adulte. Le dévouement à l’extrême de l’enfant adulte se fait au prix du désinvestissement de la satisfaction de ses propres besoins, voire de la construction de sa propre vie.
25A l’inverse, le soutien responsable d’un adulte envers son parent malade ou vieillissant est reconnu et accepté comme un service, voire une charge, limité dans le temps, partagé avec d’autres membres de la famille et/ou d’autres professionnels. Il tient compte des possibilités et besoins de chacun.
Les différents facteurs maintenant la parentification à l’âge adulte
26Pour I. Boszormenyi-Nagy, la question de la parentification est abordée sous l’angle du concept de « légitimité destructrice » lorsque l’on se place du côté du parent et de celui de problèmes de loyauté lorsqu’on se place du côté de l’enfant, ceux-ci étant inhérents à sa position de dépendance. Or, on peut se demander pourquoi tant d’adultes restent encore parentifiés alors qu’ils sont devenus autonomes dans beaucoup d’autres domaines. Dans ma pratique, j’ai pu identifier différents éléments d’explication que j’ai regroupés en trois catégories.
Une relation d’emprise maintenue sur l’adulte parentifié par l’apparition de conflits ou d’un événement familial grave, parfois traumatique
27Dans ma pratique clinique, je constate fréquemment qu’un élément majeur explique le maintien de la relation de parentification chez l’adulte et l’apparition de symptômes. Il s’agit d’un événement grave, parfois traumatique, survenu dans la famille, en lien avec des conflits, la séparation et/ou la perte, voire l’idée de la mort. Ce peut être la menace d’un divorce, voire le divorce des parents comme dans le cas de Stéphanie, l’apparition d’une maladie chez le parent parentifiant, d’une addiction ou encore des difficultés décrites comme très graves chez un frère ou une sœur comme dans les cas, respectivement, de Simone puis d’Isabelle cités plus bas. Cet événement surgit justement au moment où le jeune adulte est prêt à s’émanciper et à prendre de la distance par rapport à sa famille et ses parents pour construire sa propre vie. Ce désir et besoin d’émancipation vont réveiller des scénarios et des angoisses d’abandon chez le parent. Il aura pour conséquences et certainement pour fonction, de retenir le jeune adulte et de le maintenir dans son rôle d’enfant parentifié. Apparaissent alors chez lui des troubles anxieux qui sont la manifestation d’un état de stress aigu, de comportements d’hypervigilance face à la menace et qui témoignent d’un conflit entre ses propres besoins et ceux de son parent. Rechercher, pendant la psychothérapie, la menace ou l’événement qui a fixé le lien de parentification, puis rechercher le scénario intérieur angoissant s’il abandonne cette place auprès de son parent est, dans ma pratique, source de compréhension et thérapeutique pour le patient. Puis analyser comment ce scénario anxiogène est maintenu par certains discours ou comportements actuels du parent parentifiant et de son entourage permet de débloquer des situations. C’est sur cet événement du passé, encore émotionnellement perturbant dans le présent, que peut être introduite une thérapie EMDR.
Le cas d’Isabelle, « retenue » malgré elle dans un lien de parentification par un événement majeur
Isabelle me consulte car, à 35 ans, elle a tout préparé avec son mari pour accueillir son futur enfant. Victime dans l’enfance de négligence parentale et d’abandon, elle s’est prise en charge à l’âge adulte en suivant une psychothérapie et en réalisant, à travers toutes sortes d’activités ludiques, l’enfance qui lui avait profondément manqué. Puis, se sentant prête à être mère, elle choisit soigneusement et achète avec son mari une maison dans un quartier qu’elle pense adapté à une vie de famille. Mais voilà que, depuis une année, elle est prise de doutes profonds quant à son désir de maternité, à tel point qu’elle remet même en question sa relation de couple et sa vie en Suisse. Prise à certains moments par un besoin compulsif de fuite, elle pense partir à l’étranger, quitter son travail et son mari qu’elle aime. A d’autres moments, elle trouve toutes ces idées absurdes et se sent perdue.
L’analyse de son histoire met à jour un rôle d’enfant parentifié auprès de son frère. Pendant son enfance, sa mère partait travailler pour la journée et laissait ses enfants seuls à la maison sans garde. Lorsque son fils avait 2-3 ans, elle l’attachait avec une corde à la table du salon pour « qu’il ne lui arrive rien ». Sa sœur de quelques années son aînée, livrée à elle-même, à ce spectacle et aux pleurs de son frère, se chargeait de le nourrir et de veiller sur lui. A l’âge adulte, son frère souffre de troubles psychotiques et sa mère continue à faire appel à sa fille pour l’aider. Mais Isabelle me dit que grâce à sa première thérapie, elle n’entre plus dans ses demandes et s’est distancée de son frère. Néanmoins, nous repérons ensemble un événement majeur survenu à la fin de son adolescence et encore perturbant pour elle dans le présent. A 18 ans, alors qu’elle avait le projet de partir quelques mois à l’étranger, sa mère l’appelle au secours au milieu de la nuit. Son frère, sur la table de la cuisine, la menace avec un couteau dans une crise semi-délirante. Cet événement empêchera Isabelle, à ce moment-là, de partir et de réaliser son voyage. Une séance de thérapie EMDR sur cet événement permettra de résoudre, dans le cas d’Isabelle, toute son ambivalence face à son projet de maternité : elle peut enfin différencier son futur enfant de son frère ainsi que les émotions relatives à chacun d’eux. En tant qu’enfant parentifiée, elle se sentait « en échec » comme « mère » de son frère alors qu’elle était en réalité sa sœur et n’avait donc pas les compétences ni la légitimité pour réussir comme une mère. Après cette séance, elle peut replacer cet « échec » dans le passé et faire émerger un scénario plus favorable comme mère dans le futur avec son enfant, ce qu’elle a déjà commencé à être dans sa préparation. Elle peut imaginer que celui-ci deviendra un jour autonome et ne la retiendra pas comme son frère et sa mère l’ont fait, et qu’elle-même le laissera s’émanciper. La vision du passé avec les émotions négatives qui l’accompagnaient se confondaient jusque-là avec celle du futur. Ces deux visions retrouvent leur place respective et Isabelle reprend confiance dans sa réelle valeur. Elle tombe enceinte et arrête la thérapie. Dix-huit mois plus tard les parents et l’enfant vont bien.
Les attitudes de la famille, des professionnels et de la société qui encouragent le maintien du lien de parentification
29S’il est vrai qu’à l’âge adulte, le lien de parentification est maintenu activement par les deux protagonistes de la relation au moins, je constate qu’il est souvent encouragé par d’autres membres de la famille qui peuvent y trouver un bénéfice mais aussi par des professionnels de la santé et même par la société pour les mêmes raisons. Il est vrai que certaines cultures valorisent davantage le dévouement, pour ne pas dire le sacrifice, des enfants adultes envers leurs parents. Ce dévouement, considéré comme normal, voire banal, empêche les adultes parentifiés d’identifier ce lien de dépendance nocif.
Le cas de Simone, l’attitude des professionnels ignorant l’impact négatif de la parentification
Mère de deux enfants, vivant séparée de son mari, elle me consulte car sa fille de 9 ans lui a fait comprendre qu’elle se sentait de trop dans sa vie de mère apparemment épuisée. Avec un couteau retourné contre elle-même, sa fille l’a menacée de mettre fin à ses jours pour la soulager du poids de son existence.
Les entretiens thérapeutiques permettent de comprendre que, dans l’histoire de Simone, la relation fusionnelle qu’elle avait avec sa mère était surtout une relation de soutien et de parentification envers celle-ci. Le père de Simone était très distant et psychologiquement violent. Il prétendait rester auprès de sa femme uniquement pour élever sa fille. Simone a 18 ans quand elle rencontre son futur mari et quitte la maison pour vivre avec lui. Son père quitte alors sa mère et celle-ci, se retrouvant seule, se met à boire. Pendant les dix années qui suivent et jusqu’à la naissance de ses enfants, le jeune couple est surinvesti auprès de cette mère si gravement alcoolique que Simone doit régulièrement la récupérer et l’hospitaliser dans des états semi-comateux. Mais celle-ci n’est pas préoccupée par l’implication autant fonctionnelle qu’émotionnelle de sa fille par rapport à sa maladie. Et il semblerait qu’à aucun moment les professionnels consultés par la mère et sa fille n’ont interrogé Simone sur les répercussions dans sa propre vie de sa place si dévouée auprès de sa mère. Personne n’a non plus pu lui suggérer que l’alcool permettait à la mère de maintenir l’attention de sa fille sur elle, afin de soulager ses angoisses abandonniques. Or la mère, en négociation avec sa fille, a arrêté de boire pour s’occuper de ses petits-enfants. La psychothérapie de Simone lui a permis de s’autoriser à vivre davantage pour elle-même, à ne plus se sacrifier pour les autres, soit à récupérer des forces pour s’occuper de ses enfants et à réenvisager une relation amoureuse que sa mère devra accepter cette fois-ci.
Des facteurs internes liés à une pseudo-gratification dans le lien de parentification
31J.-F. Le Goff (2000) cite dans son livre un auteur, Jurkovic, qui « souligne la nature insidieuse de la parentification de l’enfant qui expérimente pouvoir et grandiosité en devenant le parent de ses parents ou l’époux d’un de ses parents ». Il ajoute que « certains enfants ne présenteraient pas de symptôme tant que la parentification fonctionnerait au profit de tous. […] les effets pathologiques apparaîtraient quand l’enfant devrait faire face à la construction de son identité et intimité ». Je constate aussi que beaucoup d’enfants parentifiés passent au travers des mailles du filet, tellement ils sont adaptés et répondent au rôle qu’on attend d’eux et, comme dit précédemment, surtout s’il s’agit d’enfants avec un rôle de soignant ou un rôle neutre d’enfant sage. Leur souffrance ne peut être visible. C’est probablement la raison pour laquelle ce n’est que dans les périodes de transition, soit dès l’entrée dans la vie adulte, qu’apparaissent vraiment leurs difficultés. Il est vrai que l’aveuglement de l’enfant puis celui de l’adulte quant à ses conditions d’enfant exploité pourraient être, en partie, dus à son sentiment de valorisation de ses pseudo-capacités d’adulte qui, à l’âge adulte, peut continuer à favoriser le maintien de la parentification.
Eléments permettant de repérer le lien de parentification chez l’adulte
Type de problèmes, motifs de consultation
32Les patients parentifiés adultes nous consultent pour des problèmes variés que l’on pourrait regrouper sous trois catégories.
- Des problèmes psychosomatiques, probablement liés aux difficultés à mettre des limites, à reconnaître et mentaliser leurs besoins. Dévoués pour les autres, c’est leur corps qui pose des limites à leurs actions.
- Des troubles anxio-dépressifs en lien avec des inquiétudes excessives pour le parent ou d’autres proches en difficulté qui monopolisent l’attention et entretiennent donc une forme d’hypervigilance. Cet état anxieux est aussi lié à une forme d’inhibition de l’agressivité, sous forme de difficultés à ouvrir le conflit dans le sens de poser des limites à ces demandes d’aide, ce qui serait souhaitable.
- Des symptômes d’épuisement d’abord décrits comme liés uniquement à une situation professionnelle (burnout) alors que, lors de l’évaluation, apparaît en arrière-plan une situation familiale dans laquelle ils (les patients) ont été et sont encore souvent très impliqués.
Le cas d’Annabelle : un burnout professionnel sous-tendu par des problèmes de parentification (première partie)
Agée de 26 ans, née en Suisse, elle est enfant d’immigrés italiens, l’aînée d’une fratrie de deux filles. De formation universitaire, elle finit ses études pour devenir enseignante du secondaire. Dans sa famille, elle apparaît un peu comme une extraterrestre, l’intellectuelle ; elle est surdouée.
Elle me consulte car elle souffre d’un état de stress permanent et d’épuisement, de sentiments dépressifs. Elle pense être en état de burnout. Elle met cela en lien avec la fin de sa formation, ses stages et examens et surtout son manque de confiance en elle. Elle se décrit comme une personne trop perfectionniste, très responsable vis-à-vis des autres. Ses pensées négatives tournent autour de sa peur d’être une mauvaise enseignante qui produirait de mauvais élèves, qui auraient des mauvaises notes à cause d’elle.
L’analyse de sa situation familiale indique qu’elle est, depuis l’enfance, très impliquée dans les problèmes de sa sœur puis de ses parents. Grâce à ses compétences intellectuelles, elle doit aider sa sœur en grandes difficultés scolaires et ainsi soutenir ses parents dans leur rôle éducatif. Par ailleurs, elle intervenait comme soutien à sa mère dans les conflits entre ses parents. Puis quand Annabelle a 14 ans, sa mère perd brusquement la vue d’un œil. Elle panique, crie, et le père appelle Annabelle à l’aide dans une ambiance très anxiogène. Ensemble, ils amènent la mère à l’hôpital. Le diagnostic est posé, elle souffre d’une sclérose en plaques. Elle guérira rapidement de cet œil et dix ans plus tard, alors qu’elle est considérée comme invalide, elle arrête de prendre ses médicaments. Annabelle perçoit ce comportement chez sa mère comme une attitude suicidaire qui l’angoisse au point qu’elle appelle sa mère tous les jours et laisse son portable allumé la nuit sur sa table de chevet au cas où son père l’appellerait au secours… Nous identifions les mécanismes familiaux qui l’épuisent et dans lesquels elle se laisse entraîner pour calmer ses propres angoisses, son rôle d’enfant parentifiée, le jeu de ses parents et les bénéfices qu’elle a pu retirer d’être mise en avant en étant l’enfant qui peut tout pour eux. Elle comprend, prend de la distance, éteint son téléphone la nuit… et arrête de sa propre initiative les entretiens après cinq séances.
Dix-huit mois plus tard, elle revient de nouveau en état d’épuisement. Une classe notoirement très difficile lui a été confiée, alors qu’elle est dans sa première année d’enseignement. Lors d’un camp scolaire, certains collègues plus âgés lui reprochent de ne pas savoir tenir ses élèves. Elle s’effondre. Je l’interroge sur les raisons pour lesquelles elle a accepté cette classe. Elle commence à percevoir comment elle s’engage sans limites pour aider ses élèves en difficulté et comment elle se persuade que tout dépend d’elle. Ces attitudes sont en lien avec son vécu d’enfant parentifiée, non reconnu par ses parents ; jamais ils ne l’ont remerciée. Mais surtout son manque de confiance en ses compétences d’enseignante peut être relié au sentiment d’échec qu’elle peut ressentir à l’égard de ses parents, peu autonomes. Après plusieurs entretiens, elle peut revenir à ses besoins personnels et être plus en contact avec une partie d’elle-même, plus légère par exemple lorsqu’elle danse. Elle se marie et part en voyage de noces à l’autre bout du monde pendant un mois. A son retour, elle constate que ses parents ont, pendant un mois, transféré leurs demandes incessantes vers sa sœur. Elle prend mieux conscience de son rôle d’enfant parentifiée et veut protéger sa sœur. Annabelle accepte alors un entretien de famille.
Attitude et profil personnel
34Comme cela a été décrit par les différents auteurs, je relève que, dans ma consultation, beaucoup de patients parentifiés encore à l’âge adulte sont dans la vie des professionnels de la relation d’aide (médecins, infirmiers, thérapeutes, psychologues, etc.). Je rencontre aussi des cadres supérieurs, soit des personnes qui dirigent.
35Selon mes observations, ils présentent souvent une très grande façade, sont adaptés, se prennent très bien en charge dans bien des domaines de la vie, ce qui est en contradiction avec la description négative qu’ils font d’eux-mêmes et de leurs problèmes. Ils sont parfois très exigeants avec eux-mêmes, un peu sans limites, comme l’étaient leurs parents parentifiants avec eux, sans limites dans leurs demandes et surtout peu soucieux des besoins de leur enfant. N’ayant pas eu de reconnaissance enfant, ils en recherchent dans leur entourage une fois adultes.
36On peut aussi trouver des personnes à l’opposé, pseudo-dépendantes de leurs parents. Alors qu’elles sont très autonomes dans beaucoup de domaines de leur vie, elles se décrivent comme ayant encore besoin d’eux ; selon leur expression, elles n’auraient pas coupé le cordon ombilical, comme dans le cas de Stéphanie, la femme de ce jeune couple décrit dans l’introduction.
37Souvent ils sont en couple avec une personne opposée à eux, plutôt égocentrique, un peu enfant, dépendante, des personnes qui demandent et rendent peu. Dans leurs relations affectives, il n’y a pas toujours de réciprocité et ils se plaignent parfois du manque d’attention et de reconnaissance du conjoint, des amis, de la famille pour ce qu’ils donnent.
38Dans leur vie sociale, professionnelle et familiale, ces patients portent non seulement les autres mais aussi le mythe de l’unité, soit de la bonne entente dans les relations dont ils se sentent responsables. C’est d’ailleurs souvent eux qui réunissent la famille, par extension les amis, l’équipe de travail.
Contextes sociofamiliaux favorisants
39Les différents auteurs cités dans cet article ont décrit des facteurs environnementaux et familiaux favorisant la parentification chez l’enfant. Ces mêmes facteurs peuvent se retrouver à l’âge adulte. Ainsi, grâce à l’anamnèse du patient et le récit de son histoire familiale, le thérapeute trouvera des éléments lui permettant de faire l’hypothèse d’une parentification éventuelle dans son enfance qui peut être encore présente chez lui à l’âge adulte.
- L’immigration : les parents ont non seulement délégué leurs difficultés d’intégration dans les nouveaux pays liés aux problèmes de langue et/ou de culture, mais demandent aussi à leur enfant d’être des substituts de leur famille d’origine dont ils ont perdu les liens proches de soutien. Adultes, certains d’entre eux restent encore très impliqués dans leur famille d’origine.
- Les séparations, divorces ou conflits de couple : l’implication des enfants devenus adultes, comme arbitres, médiateurs ou soutiens, peut durer des années malgré le vieillissement des parents.
- Les familles monoparentales ou le décès prématuré d’un parent ou d’un grand-parent : le rôle de soutien ou de substitut peut perdurer au point extrême de former une sorte de couple entre l’enfant et son parent.
- La maladie physique ou psychique d’un parent, d’un frère ou d’une sœur. Avec l’âge, ce soutien aux parents s’accentue d’autant que la maladie du parent s’aggrave et ainsi renforce le lien pathologique.
- L’addiction d’un parent : les enfants de parents alcooliques sont encore très représentés, surinvestis dans les soins à l’âge adulte.
- La position d’aîné de grandes fratries dont l’enfance a été sacrifiée pour soutenir et aider les parents à élever, surveiller leurs frères et sœurs et qui restent adultes dans ce rôle en lien avec le parent.
Crises dans les changements des cycles de vie
40Comme beaucoup d’autres problèmes, les symptômes en lien avec une parentification encore active à l’âge adulte apparaissent dans les phases de transition des cycles de vie, plus particulièrement dans les phases d’émancipation et de construction de l’individu et de sa famille. Dans ces situations, la spécificité de cette problématique est que le véritable problème à traiter ne se retrouve pas dans la plainte et le discours du patient qui en fait un problème personnel. Il est à chercher dans le lien, non conscient, de parentification qui le retient au parent et entre en conflit avec ses besoins personnels.
41C’est pourquoi on rencontre :
- Des jeunes qui, bien qu’ils ne présentent pas de troubles internalisés, sont en échec ou en grandes difficultés à la fin de leur formation professionnelle qu’ils n’arrivent pas à mener à terme. Pour d’autres, c’est leur entrée dans le monde du travail qui pose problème, travail qu’ils ne trouvent pas ou ne les satisfait pas. Enfin, certains sont plutôt en échec dans leur vie amoureuse, ne se stabilisent pas avec un partenaire. Dans toutes ces situations, la discussion ou les conseils donnés spécifiquement autour des problèmes amenés ne semblent pas faire avancer la situation. En réalité, leurs problèmes reflètent plutôt un conflit d’intérêts entre leurs besoins personnels d’émancipation et les besoins du parent parentifiant. Parmi ceux-ci, on rencontre beaucoup d’adultes triangulés dans les conflits de leurs parents ou qui, après le divorce de ceux-ci, ont reçu comme mission de l’autre de s’occuper du parent délaissé. À noter que ce type de constellation se retrouve chez des personnes plus âgées, parfois entre 30-40 ans, qui sont constamment appelées à intervenir pour résoudre les problèmes de couple de leurs parents, alors qu’officiellement le discours entretenu dans la famille est qu’ils sont encore très proches et très attachés à leurs parents ou à leur famille.
- Des problèmes de couple, où les partenaires n’ont pas spécifiquement des problèmes relationnels mais, comme dans le cas de Stéphanie et Jacques, où l’un des deux, voire les deux, sont retenus dans des problèmes de parentification avec un membre en grande difficulté dans sa famille d’origine.
- Des jeunes femmes présentant des troubles périnataux. Elles consultent autour de la trentaine et se plaignent d’être envahies de questionnements, de doutes autour d’un projet de maternité alors que les entretiens d’évaluation ne permettent pas d’identifier spécifiquement un problème de couple. En réalité, elles sont déjà très chargées dans leur rôle d’enfant parentifiée ; une nouvelle responsabilité, avec un enfant, serait trop lourde à porter dans leur vie. Ou, comme dans le cas d’Isabelle, elles n’ont pas confiance dans leur capacité à être une future bonne mère car, au fond d’elles, elles se vivent en échec en tant que parent vis-à-vis de ce parent toujours souffrant et ce malgré l’aide apportée.
Le cas de Thérèse, un syndrome périnatal. La perspective d’un enfant, une charge trop lourde à porter
Elle a 30 ans et souffre d’attaques de panique apparues il y a déjà plusieurs années. Grâce à une thérapie cognitivo-comportementale, elle avait réussi à les surmonter partiellement, au point de pouvoir vivre avec. Mais depuis quelque temps, ces attaques sont trop importantes et deviennent incontrôlables. Thérèse vit en couple avec son mari, déjà père de deux enfants. A trente ans, des questions autour de son désir de maternité émergent. Rien n’indique, dans l’analyse de la situation, qu’un problème avec son ami, les enfants de celui-ci ou son ex-femme, soient à l’origine de son problème. En revanche, Thérèse a pris l’habitude d’aller voir ses parents tous les jours après une longue journée de travail. Pendant la thérapie, elle réalise qu’elle est très inquiète pour eux car leur magasin d’alimentation, qui représente toute leur vie, fait de mauvaises affaires. Non consciemment, elle s’est chargée de les soutenir intensément dans l’illusion d’éviter qu’ils ne s’effondrent. Par chance, les parents trouvent à ce moment une bonne opportunité et vendent le magasin. Libérée d’une lourde tâche et plus consciente de son problème, Thérèse arrête sa thérapie après cinq séances et m’envoie une carte une année plus tard m’annonçant la naissance de son enfant. Deux années passent et elle demande à me revoir. Thérèse confie son enfant à sa mère trois jours par semaine et à chaque trajet en voiture elle fait des attaques de panique. Les discussions permettent de comprendre que Thérèse confie son enfant à sa mère pour lui faire plaisir. Celle-ci se retrouve souvent seule à la maison car son mari s’est beaucoup investi dans la politique. Thérèse n’aime pas l’attitude de sa mère qui semble s’approprier son enfant. Je reprends alors son histoire et note sa difficulté à laisser ses parents « se débrouiller » seuls alors que, durant son enfance, ils travaillaient beaucoup et confiaient la plupart du temps Thérèse et son frère à des gardes extérieures. A l’issue de cette tranche de psychothérapie, plus longue cette fois-ci, Thérèse diminue son temps de travail pour s’occuper davantage de son enfant et elle confie ce dernier davantage à une crèche plutôt, ce qui est syntone avec son désir de se réapproprier son enfant. Elle se libère d’une loyauté parentale trop importante, de ses angoisses et de ses attaques de panique.
Comment ces patients peuvent se présenter au thérapeute
43Bien que, de manière générale, il serait abusif de décrire un type précis de patient en fonction d’une problématique, il est intéressant de regrouper des tendances de comportements retrouvés fréquemment chez les adultes parentifiés dans leurs relations avec leur thérapeute. En effet, les thérapeutes ont intérêt à reconnaître ces attitudes pour bâtir leur stratégie thérapeutique.
44Ces patients sont souvent résistants à l’idée d’entreprendre une psychothérapie pour des questions d’identité : dans leur vie et leurs relations aux autres, ils se présentent, se perçoivent et sont perçus comme la personne forte, celle qui aide, soutient, voire porte les autres. Ils ont construit leur estime d’eux-mêmes sur cette base. Accepter cette partie vulnérable d’eux-mêmes, cette dépendance à un soignant, paradoxalement, les fragilise dans un premier temps. Elle remet en question la représentation d’eux-mêmes. Dans ces cas, le thérapeute devra aborder cette question assez rapidement. L’important sera de soutenir le patient en mettant en perspective les différents aspects de la personne tant au travers de ses forces et ressources que de ses fragilités.
45Ils ont toujours été seuls face aux problèmes de leur propre vie et espèrent pouvoir continuer ainsi. Certains d’entre eux s’attendent à une thérapie courte et, très vite, disent qu’ils vont mieux, voire interrompent les séances. D’autres ne viennent pas toujours régulièrement car ils essayent de reprendre rapidement le contrôle de leur vie et de retrouver leur fonctionnement antérieur, autonome et pseudo-gratifiant.
46On rencontre aussi parfois des personnes qui se livrent au début superficiellement ou racontent rapidement leur histoire, évitant de donner trop d’importance à leurs émotions et à leurs souffrances. Ils passent rapidement d’un sujet à l’autre, minimisent, banalisent. Le thérapeute averti doit les aider à identifier ce problème, insister, souvent les reprendre.
47Mais surtout, sur un plan transférentiel, ces personnes ont peur de charger leur thérapeute, comme ils avaient peur de charger leurs parents déjà fragiles ! Ou alors elles n’ont pas d’emblée confiance dans les capacités du thérapeute à les aider et à les soutenir, par manque d’habitude, et de vécu à ce niveau avec leurs propres parents.
48S’ils n’aiment pas venir en thérapie se plaindre, pour les raisons évoquées ci-dessus, c’est qu’ils ont aussi peur de ressembler au parent fragile et plaintif, attitude qu’ils ont dans leur for intérieur abhorré secrètement. Leur position existentielle étant réactive, construite à l’opposé de ce parent plaintif. Ils sont forts et autonomes. Ce constat est important pour les aider à trouver une troisième voie, ni très fort ni très fragile.
49Leur bien-être est en grande partie lié à celui de leur entourage qui compte avant eux-mêmes (beaucoup de thérapeutes de familles). Ils ne trouvent pas d’apaisement, tant que les autres ne vont pas bien. En fait, ils espèrent secrètement réussir leur mission d’aider les autres. C’est d’abord cela qu’ils vont évoquer dans le traitement plutôt que de reconnaître ce qui leur manque. À ce titre, ils perçoivent souvent mal leurs propres besoins, n’ont pas l’habitude de les analyser ou simplement de penser qu’ils en ont.
50Lorsque le thérapeute les met face à ce qu’ils pourraient revendiquer auprès de leur entourage, ils renoncent souvent à défendre leur place avec l’argument que ceux-ci souffrent plus qu’eux. Ils évitent ainsi les conflits.
51A noter que les discours que font ces patients de leur parent parentifiant, dans les consultations, révèlent que celui-ci a une attitude souvent très contradictoire vis-à-vis de son enfant adulte : d’un côté il se plaint pour qu’on s’occupe de lui, sans reconnaître ses besoins personnels, sans demander clairement de l’aide, ni consulter un professionnel alors que d’un autre côté il nie sa dépendance affective et cherche à maintenir une certaine façade en affirmant qu’il va bien et même mieux que son enfant parentifié souvent épuisé. D’autres fois, il trouve de multiples prétextes pour dire qu’une autre forme d’aide, d’amis, de professionnels, n’est pas possible, et se pose en victime par rapport à son entourage. C’est pour ces raisons que le patient et le thérapeute peuvent manquer l’identification de cette problématique, soit parce qu’elle n’est pas reconnaissable chez le parent en raison de sa façade et de son déni ou soit parce que son attitude un peu victime est suffisamment culpabilisante pour que le patient ne puisse s’en plaindre ouvertement.
Les différentes phases de la thérapie
Identification du lien de parentification
52Dans un premier temps, il s’agira d’identifier le lien nocif de parentification entre le patient et son parent derrière le problème que le patient présente et décrit comme un problème individuel ou de couple. Autrement dit, il faudra le rendre conscient qu’il ne s’agit pas, au premier chef, d’un dysfonctionnement interne et personnel, comme tout le porte à croire, mais d’un dysfonctionnement relationnel, non conscient, au sein de sa famille, dans lequel il met en priorité la satisfaction des besoins de son parent avant les siens, ce qui l’empêche de réaliser ses propres projets.
53Pour mener à bien cette phase d’identification et de prise de conscience, il s’agira de repérer la personne de sa famille dont il doit s’occuper en permanence en amenant différentes questions comme :
- Que lui demande-t-elle exactement de faire, et comment ? En fait quelles sont ses plaintes car, comme nous le savons, ces personnes ne formulent pas de demandes claires.
- Qu’est-ce qui empêche ce parent d’être autonome ? Quelles sont les raisons ou prétextes pour le parent de ne pas demander de l’aide aux professionnels ou à d’autres membres de la famille ?
- Pourquoi est-ce le patient, et non une autre personne de sa famille, qui peut l’aider, le soutenir ?
- Depuis quand le patient est-il dans cette situation ? Comment se sent-il, s’il ne répond pas à ces demandes ? Quelles sont ses angoisses, ses scénarios intérieurs, ses scénarios catastrophes ?
- A-t-il voulu sortir de ce rôle un jour et comment en a-t-il été empêché ? Il est alors important d’identifier s’il y a eu un événement menaçant comme dit précédemment, une maladie grave, d’importants conflits de couple chez ses parents, qui l’ont ramené dans cette position comme pour fixer le lien de parentification, soit de dépendance.
Accompagnement du patient dans le changement
54De manière générale, ces patients ont, au-delà de leur façade d’homme ou de femme forts et adapté, une mauvaise estime d’eux-mêmes. Non seulement ils n’ont pas vraiment été investis pour eux-mêmes mais surtout, malgré tous leurs efforts pour mener à bien leur mission, ils ont été et resteront probablement toujours dans une situation d’échec et d’impuissance vis-à-vis du parent en difficulté. Car, comme dit plus haut, celui-ci, secrètement, ne cherche pas des solutions pour être autonome ou guérir mais plutôt, en permanence, de l’attention qu’il n’a pas reçu de ses propres parents. Cette révélation faite au patient, dans la thérapie, va entraîner une prise de conscience très importante dans sa vision de lui-même et de ses relations et l’aider à avancer dans sa propre vie.
55Or, dans un premier temps, le patient va montrer des résistances face à la nouvelle définition de sa situation et de ses relations au sein de sa famille. En effet il s’agira pour lui d’abandonner ses pouvoirs illusoires sur la vie d’autrui, autrement dit d’abandonner cet espoir de guérir et de changer son parent, sans pour autant penser qu’il n’a aucune valeur personnelle. Le thérapeute devra l’aider dans ce changement en réenvisageant son pouvoir sur lui-même et sur sa propre vie. Il l’accompagnera dans l’acceptation de la perte des pseudo-bénéfices liés à cette pseudo-valorisation de compétences particulières d’enfant puis d’adulte parentifié. Autrement dit, comment il a été trompé par ce parent mais aussi comment il a été piégé par ses propres sentiments, croyances et recherche d’amour. La lourdeur de la tâche dont il a été investi, ses effets négatifs apparaîtront.
56Le patient sera aussi amené à reconsidérer sa place privilégiée auprès de ce parent pour en faire le deuil. Des sentiments de culpabilité pourront émerger à l’idée d’abandonner son parent fragile.
57Pendant ce temps, sa famille ou certains de ses membres continueront à exercer une pression pour qu’il reste dans son rôle de soutien. Il est alors important, pendant tout le processus, de prévenir une rechute en identifiant justement les résistances familiales à venir, voire les représailles, que le patient pourrait subir.
58Car il s’agira pour lui de trouver une autre place et d’autres modes de relations au sein de sa famille et par extension dans sa vie, dans ses relations affectives, au travail ou dans tout autre domaine. Les relations entre les membres de la famille devraient alors évoluer vers une distribution plus saine des responsabilités personnelles, sans relation d’exploitation ou de dépendance.
Setting familial
59Bien que, dans cet article, il s’agisse de patients adultes, la question de la pertinence d’un setting familial ou non reste importante pour mener à bien ces traitements.
60Or, justement, dans ces situations, la famille est généralement très résistante au changement car elle a trop de bénéfices au maintien de l’homéostasie. A priori, le thérapeute peut même prévoir qu’en l’invitant, la famille se montrera peu collaborative, voire hostile à la thérapie. Nier son implication dans les problèmes de notre patient est une réponse possible.
61Dans un tel contexte, potentiellement déstabilisant pour le patient, un setting familial semble contre-indiqué au départ. Il paraît préférable de commencer à travailler seul avec lui, le membre souffrant et porteur d’une demande d’aide, afin de le soutenir et le renforcer.
62Une fois conscient de sa position d’enfant et d’adulte parentifié, soit de l’exploitation dont il a été victime, des sentiments d’injustice et de colère vont émerger en lui. Ces sentiments alterneront avec une peur de blesser et de fragiliser ce parent considéré jusque-là comme très vulnérable. L’adulte parentifié a beaucoup de raisons d’éviter la confrontation. La peur du déni de sa souffrance, que le parent risque de manifester, le retient aussi.
63Certains patients ressentent alors un besoin d’éloignement, parfois de rupture temporaire entre eux et leurs parents, faute de pouvoir ouvrir le dialogue. C’est un bon moyen de faire éprouver à leur parent leur souffrance et de les faire souffrir à leur tour pour susciter les interrogations nécessaires à l’envie d’un changement et d’un dialogue. Le thérapeute devra accompagner et respecter cette attitude et cette situation de crise, sans juger, et surtout sans vouloir immédiatement rapprocher le patient de sa famille à tout prix pour répondre à ce qui serait son idéal à lui.
64Pour ma part, j’observe que, très souvent, le parent parentifiant et les membres de la famille réagissent fortement à cet éloignement mais rarement, voire jamais, ils ne s’effondrent. Au contraire, c’est l’occasion pour notre patient de découvrir, non seulement les ressources personnelles de chacun, mais aussi les ressources extérieures à la famille auxquelles tous peuvent faire appel.
65Une fois plus fort, car non seulement enfin soutenu, mais aussi plus conscient de l’origine de ses problèmes, ce sera pour lui le moment d’amener des changements dans ses relations familiales.
66Une invitation de la famille à des séances familiales peut s’avérer non seulement utile mais nécessaire.
Le cas d’Annabelle (suite) : consultation familiale
Les parents d’Annabelle et sa sœur ont accepté l’invitation à la séance de thérapie familiale.
Après un bref résumé de la situation d’Annabelle et de ses problèmes, je demande aux parents de me donner leur point de vue. Ils répondent qu’ils savent bien qu’Annabelle a des problèmes, mais que malheureusement, elle ne se confie pas à eux alors qu’ils aimeraient pouvoir l’aider. Elle est tout le contraire de sa sœur qui parle beaucoup à sa mère. C’est vrai qu’elle a toujours été une enfant très intelligente et brillante à l’école vers qui ils se tournaient pour lui demander de l’aide, ce qu’elle acceptait volontiers, très fièrement !
Annabelle reconnaît qu’elle ne parle pas de ses problèmes aux autres car elle considère que leurs difficultés sont beaucoup plus graves que les siennes.
Elle raconte alors comment, une semaine avant notre entretien, elle s’est de nouveau sentie piégée par ses parents. Son père appelle sa sœur et elle pour l’aider car sa mère est malade. Une fois ses filles à la maison, il part travailler. Finalement, l’état de la mère s’aggrave et nécessite une consultation en urgence au CHUV, ce qu’Annabelle et sa sœur vont assumer. Elles attendent plusieurs heures aux urgences l’arrivée d’un médecin.
Ce n’est que dans la soirée que le père vient, après son travail. Annabelle est fâchée contre son père et elle-même d’avoir accepté de prendre en charge la mère ainsi.
Stéphanie, sa sœur, reconnaît que, plus jeune, elle n’acceptait pas la maladie de sa mère et que ça l’arrangeait que sa sœur s’en occupe. Elle a toujours vu sa sœur comme quelqu’un qui sait tout faire et derrière qui elle a pu se cacher.
Le père reconnaît que sa fille a beaucoup fait dans la famille mais que, justement, dans un cadre familial, ce n’est pas une obligation de dire merci, que ce serait trop lourd si, à chaque fois, chacun devait remercier l’autre. Il agit dans sa famille comme dans sa famille d’origine où ses sœurs restées au pays aident leurs parents, ce qui est normal. Lui a quitté très jeune sa famille à l’âge de 16 ans puis est venu en Suisse.
La mère préfère demander de l’aide à ses enfants plutôt qu’aux voisins. Si elles en ont besoin, elle les aidera aussi. On comprend comment cette grande solidarité familiale maintient les liens. Puis la mère ajoute qu’elle ne supporte pas qu’on dise que sa maladie est au cœur des problèmes de sa fille et, par là, sous-entend qu’elle ne le fait pas exprès.
Une deuxième séance est prévue à laquelle le père, invité, ne vient pas. Pour lui, ces entretiens ne servent à rien, comme s’il s’agissait de l’aider lui. La mère et les deux filles n’ont pas insisté pour qu’il soit présent, comme si, à nouveau, elles pouvaient très bien se passer de lui et lui d’elles.
Puis la mère prend tout l’espace de la séance et se fâche, se lève et fait mine de sortir du cabinet. Comme une enfant, elle attire toute l’attention sur elle, surjoue la colère et en même temps affirme qu’elle n’a besoin de personne, qu’elle va se débrouiller seule. Annabelle est prise à partie, reçoit beaucoup de messages culpabilisants, paradoxaux. Sa sœur reste plus à distance. Cet entretien met en scène un condensé de la réalité familiale.
Finalement, la discussion revient sur le père accaparé par son travail, laissant souvent sa femme seule le week-end à la maison, ce qui oblige les filles à s’occuper d’elle puisqu’il n’y a pas de famille en Suisse.
Les deux filles demandent à la mère d’essayer de régler ses problèmes avec son mari. Je leur propose une consultation de couple. La mère me répond que son mari ne voudra sûrement pas venir.
Dans les entretiens suivants seule avec Annabelle, j’apprends avec surprise que le père a donné sa démission à son travail afin de pouvoir passer son temps avec sa femme pendant les week-ends et les soirées. Il n’a pas un autre emploi en vue mais cette décision a été claire pour lui. De plus, son attitude avec sa fille a totalement changé. Il l’appelle pour lui demander d’apprendre à utiliser l’ordinateur et ne plus dépendre d’elle.
De son côté, la mère a beaucoup changé, a cessé de se victimiser auprès de sa fille. Annabelle se dit totalement soulagée de ces nouvelles relations avec eux. Elle trouve du plaisir à voir ses parents, il n’y a plus ce sentiment d’obligation.
Nous poursuivons des entretiens thérapeutiques individuels centrés sur elle, sur sa gestion équilibrée entre donner et recevoir. Elle apprend à prendre sa place dans l’établissement scolaire, à demander des horaires plus adaptés, à exiger de ses élèves plus d’attention et à s’occuper de ses besoins personnels.
Conclusion
68S’il est vrai que la parentification est un concept qui a tout son sens lorsqu’il s’agit de décrire une relation d’exploitation des parents envers leurs enfants, qui se fait à leur insu et au détriment de leur enfance, il ne va pas de soi que cette situation peut encore concerner ces mêmes enfants devenus adultes et peut poser d’importants problèmes.
69En présentant ce sujet lors d’un séminaire donné à des professionnels, certains d’entre eux avaient de la peine à assimiler que la dévotion d’un adulte à sa famille et à ses parents, voire le sacrifice de son autonomie et de la construction de sa propre vie personnelle et familiale, était anormale. Cela concernait plus particulièrement des personnes venant de pays méditerranéens, où ce dévouement à l’extrême d’un adulte, resté célibataire pour s’occuper de ses parents, est encore aujourd’hui glorifié par la communauté.
70Il m’a paru important de différencier la relation d’aide et de responsabilisation d’un enfant par rapport à sa famille, dans une situation qui l’exigerait, de celle d’une relation de parentification. Au même titre, il me paraît important, en conclusion, de différencier une relation d’exploitation, soutenue par des liens de dépendance, voire d’emprise affective, d’une relation d’aide bienveillante et de solidarité avec un parent vieillissant et/ou dépendant. Dans le premier cas, la situation n’est pas consciente, ni vraiment choisie ; dans le deuxième cas, elle est volontaire et s’inscrit dans un réseau d’aides multiples. La littérature systémique a encore de quoi se pencher sur ces questions à l’heure où la longévité de notre population augmente…
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