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Article de revue

Les cartes Dixit comme support aux représentations métaphoriques : un média d’intervention systémique sous mandat

Pages 363 à 386

Citer cet article


  • Mousnier, E.,
  • Knaff, L.
  • et Es-Salmi, A.
(2016). Les cartes Dixit comme support aux représentations métaphoriques : un média d’intervention systémique sous mandat. Thérapie Familiale, . 37(4), 363-386. https://doi.org/10.3917/tf.164.0363.

  • Mousnier, Etienne.,
  • et al.
« Les cartes Dixit comme support aux représentations métaphoriques : un média d’intervention systémique sous mandat ». Thérapie Familiale, 2016/4 Vol. 37, 2016. p.363-386. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-therapie-familiale-2016-4-page-363?lang=fr.

  • MOUSNIER, Etienne,
  • KNAFF, Laurence
  • et ES-SALMI, Abdessamê,
2016. Les cartes Dixit comme support aux représentations métaphoriques : un média d’intervention systémique sous mandat. Thérapie Familiale, 2016/4 Vol. 37, p.363-386. DOI : 10.3917/tf.164.0363. URL : https://shs.cairn.info/revue-therapie-familiale-2016-4-page-363?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tf.164.0363


Notes

  • [1]
    Dixit, 2008, jeu de société créé par Jean-Louis Roubira, éditions Libellud. Nous remercions vivement l’auteur et l’éditeur de ce jeu d’avoir accepté que nous reprenions ici le nom Dixit.
  • [2]
    Tous les noms et prénoms ont été modifiés.
  • [3]
    Pour plus d’informations sur notre service et notre travail, voir l’article écrit par notre équipe, Mainguet C. et coll., 2011.
  • [4]
  • [5]
    Rapport sur la recherche « Validation de l’intérêt pédagogique et thérapeutique d’un outil ludique au CAFORD », www.libellud.com/images/stories/presse/dixit/rapport_atelier_recherche.pdf
  • [6]
    Rey A. (dir.), 2006, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris.
  • [7]
    Nous remercions chaleureusement Véronique Wenderickx, psychothérapeute et formatrice en thérapie systémique à Forestière Asbl, pour cette « table entre nous » et les idées qui ont pu naître auprès d’elle. Merci à François Vanneste, notre directeur, pour l’attention constante qu’il porte à nous donner les moyens d’enrichir notre pratique. Merci à notre équipe et, pour leur précieuse lecture critique, à Florence C., Isabelle T. et Barbara D.
  • [8]
    Rey A. (dir.), 2006, Dictionnaire, op. cit.
  • [9]
    Ce schéma est souvent présenté par Forestière Asbl, groupe de formation et de recherche en thérapie systémique à Bruxelles. Nous le reprenons ici tel que nous nous le sommes approprié.
  • [10]
    Lors d’une formation d’équipe auprès du Pr Maurizio Andolfi, à Rome, en 2012.
  • [11]
    Idem.
  • [12]
    Lors d’une supervision individuelle, en 2015.

Introduction

1Depuis plusieurs mois, nous recevons M. T., son fils Bryan (16 ans) et sa fille Brenda (14 ans [2]). Ils nous sont adressés en raison de conflits et de suspicions de négligences formulées par la maman, qui vit dans un pays limitrophe depuis plusieurs années. Ils sont dans une situation de précarité sociale et les difficultés de communication entre père et enfants sont fortement réactivées par les démarches que la maman vient d’entreprendre au Tribunal Civil pour récupérer leur garde : les enfants ne savent pas où ils vont habiter dans quelques mois, ils vivent un grave conflit de loyauté et ne parviennent pas à se projeter dans les liens entretenus avec autrui. Lors de cet entretien, l’ambiance nous paraît lourde de souffrance, la parole est figée et nous sentons la difficulté autant que la nécessité de pouvoir aborder la dynamique relationnelle. Nous choisissons d’introduire à cet effet un tiers, car les questionnements directs les confrontent encore plus à leurs hésitations gênées. Nous prenons alors les cartes du jeu de société Dixit, les étalons faces visibles sur la table, demandons à chaque enfant de choisir une carte qui représente la relation qu’ils ont avec leur papa, et au papa de choisir une carte qui représente la relation qu’il a avec chaque enfant.

2Cet entretien se déroule au SAIRSO [3], un Centre d’Orientation Educative implanté à Bruxelles. Il s’agit d’un service privé et agréé relevant de l’aide spécialisée à la jeunesse. Il reçoit du Tribunal de la Jeunesse (aide contrainte) ou du Service d’Aide à la Jeunesse – SAJ – (aide négociée et acceptée) des mandats de guidances psycho-socio-éducatives en milieu de vie pour le jeune et sa famille, motivés par un état de danger et/ou de difficultés d’un mineur. Nous sommes donc missionnés pour travailler auprès de personnes et de familles qui ne nous ont pas choisis et qui, pour la plupart, nous sont adressées sans qu’elles ne soient initialement porteuses d’une demande ou d’une attente.

3De manière générale, nous pouvons dire que le mandat que nous recevons formule une attente de changement vis-à-vis de ce qui fonde l’inquiétude ou la situation de danger de l’enfant – un symptôme, de la maltraitance, des difficultés relationnelles, etc. Il s’agit de la part visible et concrète, comme l’est la partie émergée de l’iceberg. L’enjeu d’une perspective systémique sera de réinscrire cette dernière dans ses liens d’interdépendance avec la partie immergée, pour que l’on puisse s’approcher du fonctionnement de la famille et du vécu de l’ensemble de ses membres.

4Pour initier de tels processus, Dixit, comme les objets flottants (Caillé P., Rey, 1994), est alors d’un apport précieux, notamment pour reconnaître une place au tiers relationnel et à « la masse immergée de la riche caisse de résonnance autoréférentielle » (Caillé, 2012).

5C’est à ce titre que, détournant le jeu de société Dixit (nous ne nous servons pas des règles), nous avons développé une approche d’interventions spécifiques à partir des cartes présentes dans le jeu, qui ont une grande force métaphorique. Nous choisissons néanmoins de nommer ce média Dixit, par habitude certes, mais surtout en signe de reconnaissance envers les créateurs et illustrateurs de ce jeu de société qui contient en lui-même un esprit et des qualités qui nous ont inspirés et sur lesquelles nous avons pris appui.

6Les différents objectifs et apports de cet outil apparaîtront progressivement au fil des pages, mais notons d’ores et déjà notre choix d’utiliser Dixit pour initier un échange à partir des représentations, dont la voie d’accès est ici le langage métaphorique contenu dans les cartes. Notre intention est de permettre et de maintenir une discussion qui prend corps au sein d’un espace intermédiaire, dans un va-et-vient souple et flexible entre les faits, les représentations, les pensées et le vécu émotif.

7Partir de la représentation métaphorique des faits ou encore des relations, c’est se décaler de leur description et situer l’échange à un autre niveau que celui de l’objectivation du réel, pour se rapprocher de la construction du réel.

8Une représentation, en ce qu’elle est éminemment subjective, peut ne pas être partagée, elle peut être nuancée et discutée – mais n’est jamais fausse, ce qui est essentiel avec les personnes que nous recevons et dans les dynamiques d’entretiens familiaux. Libérée du poids de la véracité et interpellant l’imaginaire comme le sensible, la métaphore constitue un langage opportun par lequel il est possible de parler de soi sans vraiment parler de soi.

9Les cartes sont un support mis à disposition des personnes pour faciliter leur accès au langage imagé – en sachant justement qu’au moment où nous les rencontrons, elles sont fréquemment en difficulté d’élaboration.

10Ce média est marqué par l’imprédictibilité de ce qu’il provoque, éveille et permet lorsque, par le biais des cartes, du matériel symbolique est injecté en réponse à une question que nous posons : « Quelle est la carte qui, pour vous, représente le plus une relation, un vécu, un affect, etc. ? » Ou encore : « Si vous deviez faire un dessin qui représente votre famille, un événement, etc., lequel ce serait ? A quelle carte ressemblerait-il le plus ? »

11Le plus souvent, nos questions visent à faire émerger la relation, ce « plus un » (Caillé, 2012) qui caractérise le système entre deux personnes ou plus. Cependant, elles peuvent aussi porter sur les représentations :

  • des rôles et des places (ce que c’est qu’être parent, la place des enfants, etc.) ;
  • des croyances voire des dimensions mythiques (votre famille, c’est quoi « protéger » ?, quels sont les risques ?, etc.) ;
  • de processus (c’est quoi « grandir » ?, comment la famille a évolué ces dernières années ?, etc.) ;
  • d’un vécu ou d’un affect spécifique (la tristesse de maman, le départ de ton frère, etc.) ;
  • d’un événement (un décès, une maladie, une dépression, etc.).

12Ainsi, le développement de ce média, inscrit dans une perspective systémique, se situe au croisement du constructivisme (les constructions du monde et des représentations tant individuelles que familiales), de la seconde cybernétique (famille et professionnels composent ensemble un système), de l’approche narrative et des objets flottants (entre autres dans leur dimension expérientielle).

13Cette idée, nous l’espérons, se fera plus claire au fil de la lecture : Dixit ne sert pas à faire parler dans le sens strict du terme, il devient pour nous un média de rencontres et de découvertes, tant pour les personnes reçues que pour nous-mêmes – car ce sont aussi nos propres perceptions des familles qui sont ainsi mises au travail. L’utilisation de ce média est toujours interdépendante d’un contexte : il est un outil qui, dans un mouvement circulaire, surgit d’un processus global d’intervention en même temps qu’il le permet et le soutient.

14Après être revenus sur le contexte de la création de Dixit dans notre lieu de travail, nous donnerons des repères méthodologiques et conceptuels sur la manière dont nous l’utilisons. Nous présenterons ensuite trois rencontres cliniques représentatives de la pratique qui nous a permis d’élaborer ce média.

De « Dixit » à Dixit : l’histoire d’un média

15Le développement de notre outil a pour origine le plaisir ressenti lorsque l’un des auteurs de cet article a découvert le jeu de société Dixit et y a joué avec sa famille et ses amis.

16Ce jeu de société, distribué par les éditions Libellud, a été créé par Jean-Louis Roubira. En collaboration avec des illustrateurs, l’élaboration des cartes a été réfléchie pour qu’elles aient « une symbolique forte ainsi qu’une dose d’onirisme et de surréalisme » sur des thèmes qui se recoupent et se complètent : l’amour, la mort, la liberté, l’enfermement, etc. [4] Les différentes versions de cartes qui existent ont chacune un univers graphique et une portée symbolique spécifiques – nous avons essentiellement utilisé celles de Marie Cardouat, les premières, pour intégrer par la suite celles des autres illustrateurs. Ce jeu fait donc appel à l’imagination et à l’intuition, à la communication et au partage. Il donnera rapidement lieu à la création d’ateliers, notamment avec des adolescents ayant des difficultés scolaires, des troubles de la personnalité et du comportement – et ce dans une structure où intervient J.-L. Roubira, qui est aussi pédopsychiatre. Le temps mettra en évidence l’intérêt thérapeutique [5] du jeu qui sera alors utilisé dans les milieux médicaux, judicaires, pédagogiques ou encore psycho-socio-éducatifs.

17Il y a environ six ans, Dixit a ainsi fait son apparition dans notre équipe, dont tous les membres sont formés à l’approche systémique qui, de fait, fonde un de nos langages communs. Rapidement, nous nous sommes aperçus qu’un travail à partir des cartes était susceptible de concourir à nos orientations et questionnements cliniques.

18En effet, nous utilisons depuis longtemps les objets flottants et sommes dans une démarche d’utilisation et d’adaptation de jeux de société pour favoriser l’expérience d’un nouveau vécu relationnel lors des entretiens. Séduits par la portée métaphorique des cartes Dixit, nous y avons d’emblée vu un outil adapté aux enjeux de notre travail et, pour reprendre l’expression de Heinz von Foerster, à même d’« ouvrir le champ des possibles ».

19Notre premier point d’ancrage a été que les familles pouvaient élaborer à propos d’elles-mêmes leurs propres métaphores – cet « autre système de signes que le langage [6] » – en choisissant une carte. Cet appui matériel concret agit comme un tiers qui fait exister le choix, facilite l’expression ainsi que l’accès à la dimension symbolique, et amoindrit le risque angoissant de la page blanche et du vide. Le fait de choisir une image sur la relation est une voie assez simple et explicite pour donner corps et donc présence à ce « plus un relationnel » qui, dans les situations que nous rencontrons, est souvent absent ou malmené. Ce faisant, l’échange qui s’ensuit renforce l’« espace intermédiaire », où se partagent les interactions et les rencontres (Caillé, 2012) entre famille et intervenants. Enfin, Dixit est un des outils dont nous disposons pour permettre un travail de redéfinition et de recadrage du « problème » et de la demande.

20Notre engouement fait de curiosité et de découvertes face à ce nouveau matériel a été et reste encore un chemin d’erreurs (Mugnier, 2012) et d’enseignements : nous l’avons utilisé pour combler des vides lors des entretiens, parfois comme prothèse plus que comme soutien de nos interventions, pour susciter des émotions plus que pour autoriser leur expression, pour faire parler là où planaient des silences que nous croyions devoir lever. Cet article est le fruit d’une année de recherche réflexive sur notre utilisation de ce média. [7]

Quelques repères méthodologiques

21Notre pratique de Dixit est multiforme dans la mesure où elle répond à des objectifs très divers. Il ne s’agit pas d’un objet flottant guidé par une méthodologie figée ou rigoriste, mais nous identifions certains points de repères, à la fois ritualisés et souples, qui fondent le cadre que nous installons.

L’annonce du média et la mise à disposition des cartes

22Nous utilisons Dixit tant en entretien individuel que collectif, en faisant porter le travail sur l’individuel (même lorsque nous recevons plusieurs personnes) ou le système (même lorsque nous ne recevons qu’une seule personne).

23Souvent en cours d’entretien, lorsque cela nous semble indiqué et qu’une question émerge en nous, nous annonçons que nous allons utiliser les cartes. Il est souvent utile de préciser que nous n’allons pas jouer ni faire un test évaluatif, mais travailler à partir d’images – qui contiennent parfois bien plus que les mots. L’important est que les personnes sentent que nous n’allons ni les évaluer ni les juger. Dixit nécessite un climat de sécurité suffisante, et c’est parfois le média lui-même qui produit cette atmosphère.

24Nous disposons ensuite les cartes de manière visible pour tous. Cela peut être par terre comme sur une table basse, l’essentiel étant que cela matérialise un « entre nous ». Le nombre de cartes peut varier de quelques-unes à beaucoup plus, l’essentiel réside dans la création d’une ambiance contenante qui dépend du style de l’intervenant.

La question est liée au processus d’intervention

25Rappelons que notre question ne porte pas sur les faits et leur description, mais sur une perception métaphorique, qui a souvent une autre portée émotionnelle. Nous demandons de « choisir une carte qui, pour vous, représente le plus une relation, un événement, une place, etc. ». Précisons que, tout en s’énonçant dans l’ici et maintenant (la manière dont je me figure quelque chose aujourd’hui sera peut-être différente demain), cette même représentation peut porter sur quatre dimensions temporelles :

  • le présent (la relation entretenue actuellement avec une personne, etc.) ;
  • le passé (la famille telle qu’elle était à un moment donné, etc.) ;
  • le futur (qui souhaites-tu devenir dans un certain temps, etc.) ;
  • le processus, qu’il soit passé ou futur (la guidance, la manière dont la famille a évolué, comment tu vas grandir, etc.).

26Etymologiquement, « représenter [8] » signifie « rendre présent […] devant les yeux ou à la mémoire le souvenir de quelque chose ou de quelqu’un » (xviie siècle), et plus tard de « faire apparaître d’une manière concrète ou symbolique l’image d’une chose abstraite ». Le mot « représentation » a suivi le même développement sémantique, conserve l’idée de « mettre sous les yeux » et désigne « l’action de rendre présent ou sensible quelque chose à l’esprit, à la mémoire, au moyen d’une image, d’une figure, d’un signe ».

27Les questions sont parfois larges et ouvertes, ou bien ciblées et plus directes. Dans tous les cas, elles définissent ou répondent à un champ de travail qui est en lien avec le processus d’intervention que nous initions (Ausloos, 1995), qui se construit dans une articulation entre trois partenaires : le mandat que nous recevons, l’intérêt que cela peut susciter chez la famille (même sans demande explicite) et la proposition d’intervention que nous pouvons formuler.

Le choix de la carte

28Ce moment implique une ambiance de calme et de silence, une atmosphère propice au choix, qu’il soit guidé par l’introspection, l’intuition ou encore le coup de cœur. Il est possible de se déplacer pour mieux voir les cartes. Nous précisons qu’il n’y a pas de bonne réponse, et restons vigilants à ce que chacun trouve sa ou ses cartes. Nous demandons de ne pas parler lors de ce moment. Les personnes ne prennent leur carte en main qu’une fois que chacun a choisi la sienne. En effet, il n’est pas rare que plusieurs souhaitent la même, auquel cas ils se la passeront au moment de s’exprimer. Il nous semble important de pouvoir garder en main sa carte, pour marquer corporellement ce qui nous « appartient ».

Déployer les images et initier l’échange

29Nous introduisons l’échange par une question : « En quoi cette image représente pour vous… ? », « Qu’est-ce qui, dans cette image, vous fait penser à… ? ».

30Arrêtons-nous sur une partie d’entretien où nous recevons Tania, 15 ans (nous travaillons avec elle et sa famille dans le cadre SAJ depuis plus d’un an, et commençons à la voir parfois seule). Elle est fortement triangulée dans le conflit qui oppose ses parents, ne va plus à l’école et reste enfermée dans sa chambre. Elle choisit trois cartes pour imager comment elle se sent en ce moment.

« Comment elle se sent en ce moment »

Description de l'image par IA : Escargot dans un champ, enfant en combinaison spatiale, enfant au bord de l'eau la nuit.

« Comment elle se sent en ce moment »

Cartes de Tania

31– Pourquoi as-tu choisi ces cartes-là pour dire comment tu te sens ?

32• L’escargot, il a une carapace, dans laquelle il entre et sort. Moi, ça me permet que ma famille ne s’approche pas trop, je les mets à l’écart.

33– L’escargot entre et sort souvent de sa carapace ?

34• Il se sent bien lorsqu’il est dehors, mais rentre souvent à l’intérieur, je n’ai pas envie que mes parents m’aiment mais je sais qu’ils m’aiment, alors je m’isole.

35Plus loin :

36– Qu’est-ce que la petite fille tient dans ses mains ?

37• Une boîte, assez précieuse.

38– Sur la carte, qu’est-ce qui te permet de savoir qu’elle est précieuse ?

39• Ça brille à l’intérieur, et elle était bien cachée, pas facile à trouver, assez loin dans la forêt ou bien au fond de moi.

40– La petite fille l’a trouvée facilement ou elle l’a cherchée pendant longtemps ?

41• Elle veut la découvrir depuis longtemps, elle est curieuse et veut savoir à nouveau ce que c’est qu’aimer. En fait, je dois faire le chemin pour y aller vers cette boîte, mais la forêt fait peur alors j’ai peur d’y aller et de découvrir c’est quoi l’amour. Peut-être que je pourrais prendre l’intérieur de la boîte et en échange laisser ma carapace et mon armure.

42– C’est quoi cette armure ? Elle est comment ?

43• C’est la guerre, l’armure est lourde. L’enfant est à l’intérieur, pour se protéger, mais l’armure a pris un peu le dessus, elle l’a un peu emprisonnée.

44– On sait ce que pense ou ressent cette enfant ?

45• Elle est un peu triste car elle a besoin d’aimer et de recevoir. Je crois que seule la petite fille peut ouvrir la boîte car ce n’est pas possible avec les gants de l’armure.

46Nous cheminerons ensuite sur les fonctions de l’armure, les bonnes raisons de se protéger, les risques de sortir à découvert ou encore sur ce qu’il est important de garder caché et ce dont elle souhaite prendre soin : le média amène de la découverte et de nouvelles hypothèses de travail, il nourrit ainsi le processus.

47Ainsi, notre idée est d’impulser dans le discours un va-et-vient entre l’expression métaphorique et la description de la réalité concrète – mais aussi entre le mental et l’émotif, afin de reconnecter ces deux dimensions complémentaires.

48Imaginons en effet un schéma [9] composé de deux lignes horizontales, l’une au-dessus de l’autre, qui figurent deux niveaux complémentaires du vécu et de l’expérience humaine.

  • La ligne du dessous est celle du niveau phénoménologique : les faits observables, les relations telles qu’elles se déroulent, les rituels ou encore l’expression visible des symptômes. Pour reprendre Philippe Caillé (2012), c’est notre « conscience explicite » qui nous permettrait de parler de tout ce qui se situe à ce niveau.
  • La ligne du dessus figure la dimension mythique : c’est la sphère des représentations, des croyances et des valeurs, du sens que prennent les événements et les symptômes – il faut ici interpeller notre « conscience implicite » pour l’approcher.

49Dans une perspective systémique, ces deux niveaux sont interdépendants : les croyances et les mythes donnent forme à certains types de relations, de rituels, de manière de faire et d’être qui, en retour, les soutiennent et les pérennisent. Notre intervention vise donc l’espace entre ces deux lignes et le va-et-vient qui les relie. C’est dans ce mouvement que s’opère le passage des faits au récit, et dans cette circularité que réside la possibilité qu’un petit changement de représentations donne forme à une petite évolution dans le concret – et vice versa. En outre, cet espace contient les émotions et les affects qui surgissent souvent lors des échanges et constituent un « véhicule » de choix pour relier les deux niveaux.

S’engager sans interpréter

50Nous insistons sur notre choix de ne pas interpréter les cartes, pour ne pas substituer nos représentations à celles des personnes ou encore les vider de leur sens en les accueillant à l’aune de notre « carte du monde » (Elkaïm, 1989). Notre position est celle de la curiosité, de l’attention et du soutien envers l’expression subjective d’autrui. Explorer la subjectivité d’autrui implique une vigilance quant à nos préconstruits. Dans un article, notre collègue Christian Denis (2014) en a donné un aperçu lorsqu’une jeune fille a choisi une carte où un loup représentait son frère, par qui elle a été abusée deux ans plus tôt : les intervenants y ont d’instinct vu la métaphore de l’abuseur, tandis que pour elle ce loup était triste, effrayé et avait besoin que l’on s’occupe aussi de sa souffrance.

51Néanmoins, ne pas interpréter n’empêche pas de s’investir et de s’engager, dans notre manière d’interroger, mais aussi parfois en choisissant nous-mêmes des cartes pour donner nos perceptions, sans les substituer à celles d’autrui. Il s’agit alors de proposer ou prêter notre subjectivité aux personnes pour qu’elles puissent se connecter à la leur, et d’ouvrir l’espace intermédiaire pour leur en faciliter l’accès. Cela a été le cas avec Mme V. et sa fille : lorsque nous les voyons pour la première fois dans l’institution où l’adolescente a été hébergée, elles ne parviennent pas à parler de leur relation. Alors, c’est aux membres de l’équipe que nous demandons de choisir des cartes sur leurs représentations de la relation entre cette maman et sa fille – ces dernières sont attentives, surprises et mêmes touchées par le regard que les intervenants portent sur elles. Mère et fille ont évidemment la possibilité de réagir, de commenter et de se positionner – et prendront finalement elles aussi des cartes.

Réutiliser ultérieurement les métaphores

52L’intérêt de ce travail avec les images ne se cantonne évidemment pas à l’entretien durant lequel les cartes sont choisies.

53Nous réinterpellons les métaphores antérieures, qui sont devenues porteuses de symbolique collective, pour nommer et donc contextualiser un sujet sans trop de contenu verbal lié au fait : « Comment va l’escargot aujourd’hui ? Est-il à l’intérieur ou à l’extérieur de sa carapace ? L’armure est-elle plus lourde ou plus légère ? Pourquoi l’armure est-elle importante et nécessaire en ce moment ? La boîte doit-elle être retrouvée ou est-ce bien que la petite fille l’ait à nouveau égarée ? »

54Les rencontres suivantes permettent de poursuivre et de creuser ce qui a été dit à partir des cartes : « Qu’est-ce que cela permet et empêche ? Quels sont les risques et avantages que ces images comportent ? » Ou encore, pour définir les objectifs d’intervention ou se projeter dans le futur : « Quel est le petit mouvement souhaité, le petit changement que vous opéreriez ou dessineriez ? » A partir de différentes cartes, les personnes peuvent aussi élaborer une narration et même construire des contes.

55Réutiliser plus tard les cartes précédentes, c’est aussi utiliser le temps qui passe, les cycles de vie et les processus évolutifs pour questionner différemment. « Aujourd’hui, cette carte représente-elle la même chose pour vous ? Qu’est-ce qui a changé ? La petite fille est-elle encore dans l’armure ? Si oui, comment s’y sent-elle actuellement ? Si non, qu’en a-t-elle fait ? Souhaitez-vous choisir une autre carte qui représente cela actuellement ? Si vous étiez un peintre qui peut retoucher sa toile, quelle est la modification que vous feriez ? » Nous pensons ici à cette personne qui avait imagé ses fragilités par une petite fille dans une montagne de gâteau, un monde d’enfance. Deux mois plus tard, elle précisera qu’elle n’est plus cette petite fille, mais qu’elle lui tient désormais la main.

La famille A. : le devenir adulte et le devenir parent

56Cette situation illustre comment Dixit s’inscrit dans la temporalité d’une intervention familiale, en suivant les cycles de vie et en jalonnant les étapes du processus. Nous ne reviendrons pas sur le contenu global du travail qui a duré deux ans, mais relèverons des moments clés.

57Après avoir refusé la proposition de placement des enfants que leur a faite un service hospitalier, M. et Mme A. s’adressent au SAJ qui nous mandate pour « soutenir les parents dans leur rôle éducatif et dans la gestion de l’autorité » ainsi que pour « mieux comprendre l’histoire de cette famille et la relation que les parents ont avec leurs enfants ».

58Les parents ont presque 30 ans, sont en grande difficulté avec leurs enfants (Céline 7 ans, Claude 5 ans) qui réagissent avec agressivité et parfois violence face à l’autorité et la frustration. Surtout Claude, le patient identifié de prime abord, avec qui la maman « doit dormir » et dont les colères sont grandes.

59Cinq mois après le début de la guidance, le grand-père paternel décède. Cet événement ouvre réellement le papa à souhaiter faire évoluer le lien qu’il a avec son fils, car il estime reproduire avec Claude une distance dont il a souffert avec son propre père. Nous entrons alors de manière plus directe dans le travail relationnel parents/enfants.

60Monsieur peut alors exprimer qu’entre lui et son fils « on ne sait pas toujours qui est l’homme et qui est l’enfant », qu’il y a « de la jalousie entre les deux qui sont des rivaux ». Pour décrire sa relation à Claude, Madame parle de « deux personnes entrelacées, comme dans un grand câlin », avant de préciser être plus distante de Céline qui est très proche de sa grand-mère maternelle – cette dernière fait d’ailleurs du chantage au suicide lorsque les parents envisagent de la lui laisser moins souvent.

61Le génogramme met en évidence les « alliances illégitimes » entre grand-mères et petites-filles avec mise à l’écart de la maman qui, depuis trois générations, se répètent. Nous saisissons alors avec plus d’évidence les dynamiques d’imbroglio et d’instigation (Selvini Palazzoli M., 1996) qui régissent les liens entre grand-mère, mère et fille. La dynamique de contact qui oscille, souvent de manière complémentaire, entre des positions enchevêtrées et désengagées, marque donc la relation aux deux enfants, mais aussi celle propre au couple qui, après avoir été fusionnel, s’est fortement éloigné.

62Nous acquérons donc progressivement une lecture du système qui ne se cantonne pas aux problèmes comportementaux de Claude. De fait, le projet d’intervention se précise autour des questions de distance/proximité, de frontières et de places, de différenciation des générations et d’individuation. Le fil conducteur de la guidance est contenu dans une métaphore que nous avons créée et affinée au fil du temps avec la famille : « Dans cette demeure où les parents ne contrôlent pas les portes intérieures et extérieures, les courants d’air sont nombreux. Monsieur est à l’étage, sur le balcon d’où il surveille, sent le vent tourner et garde le cap. Mais il ne parvient pas à aller au rez-de-chaussée, où la vie s’anime, où son fils devient doucement l’homme de la maison. Madame est au rez-de-chaussée et passe du temps avec ses enfants, mais elle souffre d’être parfois aussi petite qu’eux. Elle ne parvient pas à grandir ni à monter à l’étage. Où sont les chambres de chacun ? Où se cachent les enfants ? Comment Monsieur peut-il apprendre à descendre, et Madame à monter ? Comment ouvrir et fermer les portes ? Comment ajuster les bonnes distances ? »

C’est quoi être adulte ?

63Le poids des familles d’origine et des transmissions fragilise ici l’acquisition du statut d’adulte, notamment parce qu’il comporte le risque angoissant de rupture avec les grands-parents. Il n’est pas aisé pour Monsieur et Madame d’accéder à un discours en position de « je » d’adulte et de parent. C’est à ce moment que nous prenons Dixit avec pour consigne de choisir une carte qui représente le mieux ce que c’est qu’être adulte. L’échange et l’exploration se poursuivront sur cinq séances.

« Ce que c’est qu’être adulte »

Description de l'image par IA : Fumée s'échappant d'une cheminée, avec des silhouettes en arrière-plan.
Carte du père
Description de l'image par IA : Une femme se reflète dans un miroir derrière un rideau blanc.
Carte de la mère

« Ce que c’est qu’être adulte »

64Monsieur dit de sa carte (les deux bougies) qu’elle « représente la transmission », que « cette flamme est bien plus jolie que celle que j’ai reçue ». Et de préciser : « Il y a à cet égard du changement, dans la vie on est enfant et parent en même temps, on reçoit et on donne en essayant de faire différemment. »

65Monsieur dirige d’emblée sa réponse sur le thème de la parentalité, et laisse beaucoup de place aux propos de sa femme qui s’investit fortement durant ces rencontres – elle qui d’habitude reste en retrait, mal à l’aise avec la parole car très peu confiante.

66Madame nous présente sa carte comme celle d’une « jeune fille qui observe et fait attention », qui sait que « devenir adulte c’est baisser l’insouciance, être plus réaliste, prendre des responsabilités. Surtout lorsqu’on devient parent. » Elle poursuit : « Je ne crois pas être adulte, je suis un peu fofolle, pas sérieuse, comme une petite fille. D’ailleurs, il est clair que mes parents ne me voient pas comme une adulte. » Les tiraillements qui l’animent se précisent : « J’ai peur de perdre le lien si je fais preuve d’autorité… et peur qu’ils tournent mal si je ne suis pas autoritaire. Je rigole quand je me fâche. En même temps, ce n’est quand même pas bon que mes enfants me montent sur la tête. »

67Madame nous explique que c’est la maternité et plus spécifiquement le maternage qui lui ont permis de gagner un peu d’estime d’elle-même et de reconnaissance – aussi dit-elle « avoir peur qu’ils aient moins besoin de moi en grandissant ». Des interrogations se précisent : « Comment laisser grandir lorsqu’on se sent petite et considérée comme telle ? Comment accepter de grandir et de faire grandir quand le risque semble la perte du lien ? »

C’est quoi être parent ?

68La guidance a débuté il y a désormais un an et demi, et nous poursuivons autour des cartes Dixit qui représentent ce que c’est qu’être parent et que nous déploierons durant trois séances.

« Ce que c’est qu’être parent »

Description de l'image par IA : Fille tenant une ficelle avec des oiseaux en papier suspendus.
Carte du père
Description de l'image par IA : Femme tenant un bébé près d'un berceau à gauche, femme avec enfant devant un miroir à droite.
Cartes de la mère

« Ce que c’est qu’être parent »

69Partant de sa carte (une équilibriste sur un fil) Monsieur exprime pour la première fois devant sa femme le poids qui lui pèse au quotidien, sa fatigue de s’occuper seul des soucis d’argent qu’il épargne à sa femme. « Je suis sur ce fil, et si je disparais, si je tombe, ils vont devoir se débrouiller. Je porte beaucoup, je cherche l’équilibre entre tout et entre tous, le maintien de l’autorité, l’égalité des relations. J’ai un projet, c’est de les mettre sur les rails, de leur apprendre à se débrouiller. Si je disparais, qu’est-ce qu’ils vont devenir ? qui portera ? » Les thèmes de l’épuisement, de la mort et de l’inquiétude sont présents, mais la projection du futur fait aussi son entrée dans son discours.

70Madame choisit deux cartes qui développent ses craintes, rapprochant sa peur de sa propre mère et son angoisse quant à ce qu’elle pourrait représenter pour ses enfants si elle devient plus autoritaire. Elle décrit « les fleurs qui ont peur de la femme, cette vieille qui est sévère et méchante. J’ai peur de rester dans un seul miroir, de n’avoir plus qu’un seul visage, celui de la méchante. » Et de s’inquiéter à l’idée que « les enfants ne peuvent pas se confier s’ils ont peur ».

Retour sur le quotidien

71Le travail s’est poursuivi et, environ six mois plus tard, le SAJ, la famille et nous-mêmes décidons la fin de la guidance. Monsieur et Madame mettent en avant qu’ils ont changé leur manière de faire avec leurs enfants et d’être en relation avec eux – ils se sentent mieux et s’expriment ainsi : « Nous sommes passés d’une situation où on voyait nos enfants comme des problèmes, à une vision où nos enfants souffrent parfois de difficultés. Aujourd’hui, on n’a plus vraiment de problèmes, mais des soucis, comme tout le monde. » En outre, Madame a eu l’occasion de se positionner d’une façon tout à fait nouvelle vis-à-vis de sa maman, ce qu’elle raconte avec fierté et soulagement.

72Un événement familial générateur de crise et de changement est en effet advenu entre-temps : après que Madame ait décidé de garder seule ses enfants durant les vacances de Noël (elle précisera « je ne suis pas une bonne maman si je ne m’en occupe pas moi-même »), la grand-mère maternelle fait une tentative de suicide dont elle attribue la responsabilité à sa fille qui ne l’a pas laissée voir Claude et Céline.

73Madame ressent alors beaucoup de colère, elle refuse la responsabilité culpabilisante de la détresse de sa mère, entre en conflit avec elle et prend position face à ses parents : ils ne verront plus les enfants s’ils n’acceptent pas de respecter les choix qu’elle et son mari font quant à l’éducation, les règles et la nécessité de s’occuper des deux enfants sans en privilégier l’un plus que l’autre. Plus tard, nous apprendrons que les contacts n’ont pas été rompus avec les grands-parents maternels, mais qu’ils sont moins fréquents et dorénavant décidés par les parents.

Discussion

74Il n’y a pas de liens de cause à effet directs entre ce que Dixit permet d’insuffler et les changements qui adviennent dans le système familial, mais ce média donne de la consistance symbolique (des cartes qui parlent de soi) et concrète (le temps d’échange et d’exploration) au cheminement thérapeutique. Nous pouvons avancer l’hypothèse selon laquelle la reconnaissance de soi en tant qu’adulte et parent a pu favoriser chez Madame et Monsieur une nouvelle perception de leur vie familiale et encourager de nouvelles expériences relationnelles.

75Le travail sous mandat a ceci de particulier que trois systèmes sont en présence : la famille, le mandant et les intervenants. Partant des missions qui nous sont données, notre travail est donc d’initier un processus ajustable qui puisse rencontrer l’intérêt des familles ou, pour reprendre une expression de Maurizio Andolfi, faire émerger une « motivation commune [10] » à chacun de ses membres. Ce cheminement passe notamment par des recadrages et des définitions nouvelles, pour nous et la famille, de ce qui fait difficulté. Ici, le regard était initialement porté sur Claude, puis il a progressivement pu intégrer Céline, la relation de chaque parent avec chaque enfant puis la dynamique trigénérationnelle du lien – et reconnaître les souffrances individuelles derrière les difficultés parentales.

76Dans la famille A., l’utilisation de Dixit a contribué à énoncer puis faire bouger les représentations en faisant sentir la souffrance qui y était liée et dans laquelle Monsieur et Madame étaient coincés. Le décalage qu’ils ont fait par rapport à eux-mêmes leur a permis de retrouver certaines compétences pour apporter des changements concrets dans la manière de s’occuper des enfants, sans que nous n’ayons fait de travail éducatif et normatif. Le travail de reconnaissance et de représentation de ce qu’est être adulte et être parent a ici participé à la manière dont chacun pouvait concevoir sa relation avec ses enfants, ainsi qu’à l’émergence de changements au niveau phénoménologique.

77Les cartes Dixit donnent un support visuel qui se fait le point de départ d’un long travail d’énonciation et de narration qui, chemin faisant, passe par les croyances, ce qui a été transmis et omis, les paradoxes et les craintes, les postures apprises, les traces de l’histoire, etc. Pour le travail autour de la parentalité, elles encouragent les liens narratifs entre les différents niveaux générationnels qui composent ce que Maurizio Andolfi appelle un « sandwich à trois étages [11] » : grands-parents et enfants entourent et pressent les parents.

78La force narrative des métaphores tient au fait qu’elles permettent de parler de soi sans parler de soi, de parler de la famille sans parler d’elle. Ainsi, Madame est un peu cette jeune fille devant le miroir, mais puisqu’il ne s’agit pas d’elle mais d’une image, elle peut en dire beaucoup plus avec aisance. Le langage symbolique est riche de ce que la personne ne penserait pas à dire de manière rationnelle en parlant directement d’elle. L’aire métaphorique fait baisser les mécanismes de défense qui brident l’énonciation et l’accès à soi, et semble venir reconnecter la compréhension et les émotions qui se font plus présentes dans le discours – nous le sentons par exemple lorsque Madame est physiquement gagnée en entretien par la crainte que lui inspire sa propre mère.

79Nous pourrions dire que la narration, c’est parfois se raconter une histoire de soi à quelqu’un : avoir l’occasion de se dire à soi-même et à autrui. Les entretiens avec les parents A. sont l’espace et le temps d’une intersubjectivité partagée, où chacun parle à la fois de sa famille d’origine et de la famille qu’ils fondent ensemble. Doucement se renforcent l’intimité, la confiance et la reconnaissance, mais aussi l’équipe parentale qui, de retour à la maison, agit sur le concret et le quotidien.

Laura et Miguel : le lien de fratrie se resserre

80Par le biais de cette situation, nous montrerons comment Dixit peut soutenir un travail relationnel, en apportant des clarifications, des précisions et des nuances aux représentations du lien. Nous soulignerons que les perceptions des intervenants sont, dans le même temps, elles aussi flexibilisées.

81Après le décès de leur papa, Laura (12 ans), Miguel (18 ans) et leur maman ont quitté leur pays d’Amérique du Sud pour s’installer en Belgique. C’est Carlo, le meilleur ami du papa, qui les a soutenus financièrement et les a accueillis chez lui – il est marié et a deux enfants. Durant plus d’un an, Laura sera abusée par Carlo. Lorsque Laura dévoile les faits et se confie à sa mère, cette dernière porte plainte. Néanmoins, une très grande ambiguïté a demeuré durant plusieurs mois vis-à-vis de ce qui n’était pas encore reconnu comme un abus : Laura estime en partie avoir eu des relations sexuelles avec un homme dont elle se sent proche ; cette plainte compromet l’homme qui les a accueillis, les obligeant de fait à déménager ; Madame porte parfois sur sa fille un regard glacial, la considérant comme responsable et non victime – ce qui est alimenté par les contacts téléphoniques qui perdurent entre Laura et Carlo. Dans les mois suivants, Carlo a fui à l’étranger pour échapper à son procès.

82C’est dans ce contexte qui suit de près la plainte que nous sommes mandatés pour « offrir à l’ensemble de la famille un espace d’écoute et de parole afin de clarifier et de réajuster si nécessaire les relations à l’œuvre au sein de la famille » et pour « réfléchir avec la maman de Laura sur les moyens à mettre en place pour protéger sa fille ».

83Nous nous sommes premièrement concentrés sur les liens mère-fille, qui étaient précédemment dégradés, en présence d’un interprète puisque la maman ne parlait pas bien le français. Lors d’entretiens souvent saturés de tensions, de doutes et de conflits, nous nous sommes attachés à la reconnaissance de l’abus en levant l’ambiguïté du consentement, tant pour Laura que pour sa maman.

84Ce n’est que six mois plus tard que nous avons rencontré Miguel, le frère de Laura, qui nous était présenté comme allié à la maman, occupant vis-à-vis de sa sœur une fonction paternelle et portant sur elle un regard disqualifiant et culpabilisant quant aux événements. Il nous semblait désormais nécessaire de rencontrer la fratrie.

85Lors de cette séance, nous demandons à Miguel et à Laura de choisir des cartes « qui représentent la famille telle qu’elle était dans le passé, puis telle qu’elle est actuellement ».

86Nous avons à chaque fois utilisé des questionnements croisés : Laura prend une carte, Miguel dit pourquoi il pense que sa sœur l’a choisie, puis elle explique sa représentation. Evidemment, cela peut influencer les réponses, mais la richesse d’entrer dans une discussion où l’on peut dire ce que l’on pense que l’autre pense réintroduit de la curiosité par la voie de la circularité.

La famille dans le passé

« La famille dans le passé »

Description de l'image par IA : Dents d'engrenages entrelacés en noir et blanc.
Carte de Miguel
Description de l'image par IA : Dessus, une carte avec trois figures noires et blanches.
Carte de Laura

« La famille dans le passé »

87Laura pense que son frère a pris les rouages pour signifier son envie de « remonter dans le temps et de changer quelque-chose ». Nous avons en tête qu’elle parle de l’abus mais n’en disons rien, laissant la place à leur discussion. Miguel explique qu’il a en fait choisi cette carte pour représenter que « dans une famille, tout le monde a un rôle précis, et que si quelque chose vient perturber un rouage, c’est toute la machine qui s’enraye ».

88Ce que dit Miguel de la carte de Laura rejoint ce qu’elle souhaitait exprimer : les personnes dans la tente illustrent « une famille unie, en paix, tranquille ».

La famille aujourd’hui

« La famille aujourd’hui »

Description de l'image par IA : Une personne se tient derrière un rideau blanc, partiellement visible.

« La famille aujourd’hui »

Carte de Miguel
Description de l'image par IA : Lampe suspendue au plafond, étoile et lune découpées dans le papier, avec des fleurs et des motifs ornés.
Carte de Laura

89Laura pense que, pour son frère, la jeune fille qui regarde derrière un rideau illustre la situation où « chacun est de son côté, dans son monde, loin de celui de l’autre ». Miguel acquiesse, ils sont dans une relation éloignée, mais il précise « je me sens pourtant proche de ma sœur, je veux la protéger, je l’aime ». Laura et Miguel ne parlent déjà plus de la famille, mais de leur lien à eux.

90Une longue pause se fait alors, nous pouvons sentir l’émotion de part et d’autre. Laura est à la fois étonnée et touchée, mais probablement surtout soulagée de savoir qu’elle conserve l’amour et la bienveillance de son frère.

91Miguel projette que la carte choisie par sa sœur (une personne assise de dos) montre la distance, « elle me tourne le dos », dit-il. Mais Laura nuance : « Non, on est chacun de notre côté, c’est vrai, mais parfois, pourtant, on s’entend bien, on est encore proches. »

92Cet entretien a marqué un tournant dans la guidance et les relations de fratrie, car des mots sont mis sur l’insatisfaction réciproque quant à la distance qui s’est installée, et surtout parce que des marques d’amour familial se disent à nouveau. La complicité fraternelle de cette rencontre ne s’est pas démentie lors des entretiens suivants et des sujets mis au travail : la reconnaissance d’un statut de victime, la réassurance des liens de fratrie, horizontaux par définition, le glissement des fonctions relationnelles d’un « frère-papa ou paternaliste » qui moralise aux côtés de sa maman, à un « frère-frère aimant et protecteur ».

« Cartes du parcours de Laura durant la guidance »

Description de l'image par IA : Salle à carreaux, enfant devant miroir, anges volants.

« Cartes du parcours de Laura durant la guidance »

93En toute fin de guidance, à partir d’autres cartes, Laura retrace son parcours des deux dernières années de la sorte : « Je me sentais comme une petite fille, seule et dans le vide, mais je tenais en main un ballon lumineux, une petite touche d’espoir. Maintenant, il y a du progrès, les choses ont changé, je me sens plus libre et je peux me regarder en face. Avec ma famille, on est à nouveau ensemble, un peu comme avant. »

Discussion

94Bien que nous ayons invité la fratrie, notre question pour Dixit a porté sur la famille – peut-être parce que nous étions pris par les dynamiques familiales, peut-être par crainte d’activer un conflit. Il est intéressant de constater que Miguel et Laura sont allés plus loin que nous : ils se sont emparés de notre question sur la famille pour faire émerger le « plus un » propre à leur relation de fratrie et ont recadré l’échange autour de ce thème.

95La question que nous posons pour le choix des cartes nous positionne de manière singulière : nous ne sommes pas entre eux deux pour faire comprendre au frère ce que sa sœur a vécu (ni l’inverse), et n’occupons pas une posture éducative ou normative. D’un point de vue spatial, nous ouvrons ainsi un espace intermédiaire, qui unit la famille et les intervenants dans un espace d’énonciation partagé. De plus, par le biais d’un tiers (les cartes et notre consigne), nous initions un dialogue dont nous sommes partenaires et qui peut s’ouvrir au « tiers relationnel » (qu’il soit celui de la famille ou de la fratrie) avec lequel les personnes peuvent alors reprendre contact – pour peut-être parvenir à faire évoluer cette relation dans le temps.

96Les questionnements croisés, que nous formulons lors de l’exploration des cartes, sont une déclinaison de « ce que je pense de ce que tu penses de moi ou de nous ». Ces « devinettes » ramènent de la connivence et de la solidarité dans la fratrie, tout en permettant de travailler la nuance et la différenciation : Laura et Miguel confrontent leurs représentations à celles de l’autre, s’en nourrissent mutuellement, ce qui introduit de nouveaux points de vue.

97Soulignons ici comment Dixit nous a permis, à nous aussi, de faire bouger nos représentations et donc de travailler sur nous-mêmes dans une démarche auto-référentielle. Nous percevions préalablement Miguel comme étant froid, distant, jugeant et paternaliste avec Laura – de la même manière que nous avions précédemment vu la maman comme essentiellement rejetante. Cette séance a fait émerger des dimensions et des compétences que nous avions jusqu’alors sous-estimées : l’amour familial, la complicité, le soutien ou encore l’empathie. Cela a réorienté notre travail. Le changement dans le système thérapeutique passe donc aussi par les mouvements internes aux intervenants qui, souvent confrontés à des situations complexes et lourdes, doivent parvenir à se remobiliser pour trouver de l’énergie, voire de l’envie – et renouveler tant leurs hypothèses que leur démarche de recherche des compétences d’autrui.

La famille M. : se raconter une histoire sur son histoire

98La situation que nous allons présenter souligne la manière dont Dixit peut appuyer la préparation de la fin de notre intervention en soutenant la réappropriation, par le système familial et ses membres, de leur trajectoire évolutive et de leurs compétences.

99Lorsque nous rencontrons les enfants M. pour la première fois, Béatrice a 13 ans, David et Aurélie, des jumeaux, ont 10 ans – leur papa est « sorti de leur vie » et leur frère aîné est décédé d’un accident, très jeune enfant. Des quatre années de travail, nous ne retenons ici que quelques éléments qui éclaireront notre propos.

100Nous sommes initialement mandatés pour « offrir à chacun et à la famille un espace d’écoute et de parole pour clarifier et réajuster les relations au sein de la famille », ainsi que pour « épauler Madame dans ses démarches ». Madame ne se sent pas à la hauteur, elle s’estime une « mauvaise maman » – l’éloignement des enfants lui semble être la seule solution : David est en institution et Madame pense envoyer Aurélie en internat.

101Rapidement, nous proposons au mandant de nous retirer, car la famille ne collabore presque pas : Madame le vit comme un abandon où nous les laisserions dans leurs difficultés. Elle demande alors la poursuite de notre travail, décide de reprendre son fils et de garder ses filles chez elle.

102Cet événement a marqué de manière forte et singulière l’investissement de Madame à l’égard de la guidance, mais aussi des deux intervenants. Précisons que, lors de son enfance passée en institution, Madame a conçu une admiration idéalisée des éducateurs : aujourd’hui encore, sa conviction est qu’ils savent mieux faire qu’elle et sont plus à même de s’occuper de ses enfants.

103La famille est alors réunie, et se réinvente un « vivre ensemble » parsemé de conflits souvent aigus qui mènent à des menaces de placement, lesquelles résonnent chez chacun comme de la rupture totale et de l’abandon. Notre mandat consiste désormais à « aider les enfants à voir leurs besoins rencontrés au sein de la famille » ainsi qu’à « soutenir Madame dans sa parentalité ». Madame a vécu de nombreux traumatismes et s’avère en difficulté pour accéder à un lien empathique avec ses enfants. Nous avons dû apprivoiser et tenter de nuancer son style relationnel et communicationnel à la fois direct et dur, qu’elle a souhaité modifier après avoir dit que « ce n’est pas parce que j’ai souffert que mes enfants doivent souffrir eux aussi ».

104Quelques mois avant la fin de notre intervention, nous proposons à tous de prendre une carte qui représente « comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans ». Ils se sont donc exprimés sur le présent, puis sur le passé.

105Choisissant une carte « un peu au hasard », dit-il, David montre que « la vie est normale en ce moment. Avant c’était surprenant et maintenant c’est devenu banal ». Ici, la banalité ne doit surtout pas inquiéter, elle est une belle avancée car, souligne-t-il, « avant j’étais un volcan, j’explosais et je me battais. J’ai appris des choses dans mon institution et mon école spécialisée, c’est pourquoi j’ai voulu tenter l’enseignement ordinaire. Maintenant, le volcan est mort ». Nous soulignerons que le volcan est seulement éteint, discuterons de sa fonction et avancerons l’idée qu’avant, tout sortait, alors que maintenant il garde tout à l’intérieur. D’ailleurs, David conserve « cette boule qui reste dans la gorge » : il explique qu’elle est liée à la peur de la séparation d’avec sa sœur jumelle, car ils ne seront bientôt plus dans la même école.

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Description de l'image par IA : Femme en robe avec ailes et serpent, volcan en éruption sur l'eau.

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Cartes de David

106Aurélie s’exprime de manière synthétique et claire : « Je suis comme un livre ouvert, je m’ouvre et je reçois des autres, j’entends ce que l’on me dit. Avant, le lien était cassé entre ma maman et moi. Maintenant, il est recollé. » Aurélie accepte aussi l’hypothèse qu’en étant ouverte, elle donne aux autres – et qu’en étant dans le lien, il est plus facile d’être ouverte.

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Description de l'image par IA : Deux maisons avec un oiseau, un livre ouvert avec des feuilles volantes.

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Cartes d’Aurélie

107Mme M. raconte qu’elle se sent maintenant légère et libre, qu’elle « apprend à voler de ses propres ailes ». Elle précise : « il y a ce poids qui me tient, ou qui me retient, celui de la maman, mais ce n’est pas trop lourd, bien sûr, mes libertés changeront lorsqu’ils partiront ». Il y a trois ans, « j’étais dans la forêt, pieds et poings liés, et je devais avancer, m’élever, monter les échelons… c’était dur. Il y a eu le clash avec vous, et j’ai dû me mettre au travail. Au fond, je suis passée de la dame des bois à la fée des airs ».

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Description de l'image par IA : Femme avec ailes et oiseau, femme dans forêt, silhouette sur film.

« Comment chacun se sent aujourd’hui et se sentait il y a trois ans »

Cartes de Madame

108Madame poursuit en inventant, sans les cartes, une autre métaphore qui souligne le processus évolutif dans lequel elle inscrit son individualité autant que sa fonction parentale : « Avant, je me voyais face à mes enfants, mais assez éloignée et distante, et ces dernières années je me suis rapprochée et mise au centre du cercle formé par mes enfants : ça me tiraille, il y a des forces contraires, c’est dur, mais je suis là, bien présente. »

Discussion

109Revenons sur cette phrase de Paul Ricœur (1992), largement diffusée dans le milieu psychosocial : « Rappelons-le : une vie, c’est l’histoire de cette vie, en quête de narration. Se comprendre soi-même, c’est être capable de raconter sur soi-même des histoires à la fois intelligibles et acceptables, surtout acceptables. » Se réapproprier son sentiment de compétence, les changements que l’on a impulsés, les challenges que l’on a remportés, les liens que l’on a solidifiés, etc. – cela passe aussi par se réapproprier les discours que l’on en tient.

110Dixit a ici donné l’occasion à chaque personne, devant les membres de sa famille, de mettre en narration leur perception des évolutions qui sont advenues à travers le temps, et dont ils sont les acteurs. Pour reprendre une expression de Véronique Wenderickx, [12] cela permet de se construire un « bagage à résilience » autour des « autosolutions » (Ausloos, 1995) trouvées par chacun pour soi-même, et par le système pour lui-même.

111Lorsque nous le proposons vers la fin de notre intervention, ce travail rétrospectif sur le processus prend une teneur particulière dans la mesure où il ponctue la connaissance et la reconnaissance par la famille de ses compétences collectives et individuelles, ainsi que de son histoire. Faire cela en entretien collectif est précieux pour la mise en circulation des « informations pertinentes », à savoir « celles qui viennent de la famille et y retournent » (Ausloos, 1995) : lors de cet entretien avec Dixit, chacun apprend sur autrui (des éléments d’individuation et de comment l’autre se sent) et sur la famille (des éléments qui concernent les relations intrafamiliales). A nos yeux, cela agit comme autant d’autorecadrages sur l’appartenance, l’individuation et l’ambiance relationnelle.

112En axant la question sur sa propre évolution et non sur ce que notre travail lui a apporté, la famille s’approprie plus profondément son parcours comme n’étant ni réductible ni trop lié à notre intervention. Il est primordial que puisse émerger une vision de soi et de son système en mouvement à partir de soi-même, et non pas à partir de ce que des intervenants auraient fait. Cela est d’autant plus vrai lorsque, comme dans la famille M. (et c’est souvent le cas dans notre travail), les personnes manquent terriblement d’estime d’elles-mêmes et ont, par conséquent, tendance à attribuer la responsabilité des changements positifs aux intervenants plutôt qu’à elles-mêmes.

113Il nous faut garder à l’esprit que, bien souvent, la simple présence d’un mandant et d’un service d’aide, agit comme une confirmation de ne pas être « un parent suffisamment bon » – et chez Mme M. de ne pas être à la hauteur. Certes, il est parfois nécessaire d’aiguiller et de soutenir concrètement les personnes. Toutefois, il nous faut être particulièrement prudents et vigilants à ne pas accepter d’occuper la fonction, potentiellement tentante, que la famille semble nous désigner : celle d’experts qui savent comment faire et donnent des solutions qui ne peuvent qu’être précaires puisque, ne venant pas de la famille, elles ne peuvent pas leur correspondre. Pour reprendre la thèse de Mony Elkaïm (2004) à propos des résonances, le risque serait aussi de confirmer les personnes dans leur construction du monde selon laquelle elles sont, d’une manière ou d’une autre, incompétentes – et de renforcer malgré nous la disqualification parentale, là où notre rôle consiste à les soutenir pour le mieux-être des enfants.

Conclusion

114Nous souhaitions mettre ici en avant l’intérêt d’un tel média dans un travail de guidance familiale sous mandat : ses apports sont précieux pour le processus d’intervention, pour les familles ainsi que pour les intervenants.

115Dixit nous offre la possibilité de faire divers recadrages, tant au niveau de la définition de ce qui fait difficulté dans la famille que des thèmes à aborder. L’émergence du tiers relationnel sollicité par les cartes participe, lui aussi, à une autre lecture du système familial qui se complexifie en s’ouvrant aux dynamiques du lien. En triangulant la rencontre entre les intervenants et les familles, Dixit est propice à ouvrir l’espace intermédiaire et à créer, durant l’entretien, l’expérience d’un échange qui relie plus aisément les sphères rationnelles, oniriques et émotives – et c’est ce va-et-vient que nous cherchons à maintenir.

116L’ère métaphorique donne un accès plus indirect et moins menaçant aux questions sensibles, et nous constatons régulièrement que le langage symbolique, ici facilité par des cartes, libère la parole tout en permettant d’occuper une position « méta » : en parlant de soi sans vraiment parler de soi puisque l’on parle d’une carte, l’on peut être dans le « comme si », s’observer et se penser sous un autre angle. Choisir une carte atténue la gêne, la résistance ou encore la peur de ne pas savoir répondre à notre question.

117Dixit donne lieu à un échange qui se coconstruit entre nous et les personnes reçues, et durant lequel nous sommes tels des explorateurs sur un chemin qui se dessine au gré de ce qui émerge : des précisions quant à un vécu, l’énonciation d’un intime ou de l’indicible jusqu’alors gelé, la clarification de la perception d’un événement traumatique ou de l’état actuel d’une relation, un partage d’émotions et de remise en lien empathique au sein du système, ou encore un travail d’élaboration psychique.

118S’il ne cherche pas à trouver quelque chose de précis, l’explorateur curieux est alors disposé à découvrir ce qui est imprédictible. En nous surprenant, l’intérêt de Dixit est donc aussi de bousculer et flexibiliser les représentations et les idées que nous avons à propos des familles, de décaler notre regard pour modifier notre champ de vision – cela est une manière de renouveler nos hypothèses, de nous remobiliser, voire de nous remotiver.

119Néanmoins, même si Dixit a pour fonction de les élargir, il est nécessaire que préexistent un certain espace intermédiaire ainsi que de l’espace relationnel entre les membres de la famille pour que les perceptions des uns ne soient pas disqualifiées par les autres, et pour éviter des escalades symétriques. Il est important que soient prises des précautions pour que cela ne soit pas vécu comme une évaluation psychologique. Enfin, la nature même de ce média implique un accès minimum au registre du symbolique, ce qui rend Dixit d’une utilisation inopportune avec les très jeunes enfants mais aussi certains adultes.

120Pour conclure, rappelons ici la proposition de Boris Cyrulnik (2004) au sujet du traumatisme et des deux coups qui le fondent : le premier se situe dans le réel (l’événement, que l’on a aussi nommé le niveau phénoménologique), tandis que le second frappe la représentation du réel. « Pour atténuer la souffrance du deuxième coup, il faut changer l’idée que je me fais de ce qui m’est arrivé, il faut que je parvienne à remanier la représentation de mon malheur et sa mise en scène, sous votre regard », écrit-il. C’est bien autour de ce lien circulaire qui existe entre les faits concrets et les représentations qui en sont tirées que prend place le travail avec Dixit. Les changements, plus ou moins explicitement attendus lors d’une guidance, sont souvent de l’ordre du concret et du quotidien. Mais, quand bien même le travail est mandaté, voire contraint, ce qui émerge au fil du processus, derrière les symptômes les plus visibles, ce sont les souffrances passées et présentes, les événements qui font blessure, ou encore les transmissions douloureuses : c’est aussi au niveau des significations et des représentations qui les entourent que notre travail peut prendre appui et engager un chemin qui permette de la nouveauté, la réappropriation de son histoire et l’émergence des autosolutions (Ausloos, 1995). Et pour parvenir à se raconter des « histoires acceptables » (Ricœur, 1992), il faut en effet souvent la place et le temps d’en raconter des moins acceptables, s’autoriser à les partager avec autrui pour se les entendre dire et les faire entendre.

Bibliographie

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Date de mise en ligne : 20/01/2017

https://doi.org/10.3917/tf.164.0363