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Article de revue

Le thérapeute familial et l'aliénation parentale

Pages 27 à 38

Citer cet article


  • Delage, M.
(2010). Le thérapeute familial et l'aliénation parentale. Thérapie Familiale, . 31(1), 27-38. https://doi.org/10.3917/tf.101.0027.

  • Delage, Michel.
« Le thérapeute familial et l'aliénation parentale ». Thérapie Familiale, 2010/1 Vol. 31, 2010. p.27-38. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-therapie-familiale-2010-1-page-27?lang=fr.

  • DELAGE, Michel,
2010. Le thérapeute familial et l'aliénation parentale. Thérapie Familiale, 2010/1 Vol. 31, p.27-38. DOI : 10.3917/tf.101.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-therapie-familiale-2010-1-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tf.101.0027


Notes

  • [1]
    Professeur agrégé du Service de Santé des Armées, Centre de Consultation Familiale, Hôpital d’Instruction des Armées Sainte-Anne, Toulon. Association « Vivre en Famille », La Seyne.
  • [2]
    Juge des affaires familiales.

Introduction

1 L’observation suivante va me permettre d’introduire le sujet.

2 Lydie, 10 ans est suivie individuellement par une psychologue à la demande de sa maman en raison de manifestations anxieuses, instabilité, difficultés scolaires. Tout cela est présenté comme lié aux problèmes que Lydie rencontre avec son père.

3 Les parents, Martine et Robert, sont séparés depuis 4 ans, mais dans un contexte conflictuel qui n’a pas permis que le divorce soit à ce jour prononcé. Le père de Lydie vit en Normandie. Mais Lydie fait des difficultés pour aller chez lui durant les vacances scolaires. Elle n’y est pas allée depuis 2 ans, tout en acceptant des rencontres très ponctuelles lorsque son père vient dans la région pour la voir.

4 La psychologue me propose de rencontrer Lydie et son père lors de la prochaine venue de ce dernier.

5 Je préfère recevoir les trois partenaires.

6 Je pense en effet que le refus ou des difficultés mises en avant par un enfant pour aller en visite chez le parent non hébergeant est un indice majeur des situations qui vont nous occuper, en l’absence bien évidemment d’éléments objectifs qui pourraient justifier cette attitude de l’enfant.

7 Il y a toujours dans ces cas la nécessité d’évaluer les problématiques individuelles et relationnelles des partenaires concernés.

8 Donc ici, je vais au cours d’une séance recevoir les deux parents ensemble, puis seuls, Lydie seule, puis avec chacun de ses parents, et enfin à nouveau les deux parents pour leur faire part de mes observations. Je ne peux pas rapporter le détail de ces investigations. Je ferai simplement les constats suivants.

1.

9 Tout d’abord la dysfonctionnalité relationnelle entre les parents est manifeste, principalement marquée par le conflit et la confusion des registres conjugaux et parentaux, surtout du côté de Martine.

10 Martine vit seule avec Lydie. Elle est très blessée par le départ de son mari. Elle est tendue, anxieuse, explosive, coupe constamment la parole, cherche à régler ses comptes. Je suis obligé de la « recadrer » plusieurs fois. Elle m’a apporté des papiers, des photos qui viennent appuyer comme des preuves les arguments qu’elle avance. Sa relation avec Lydie est d’une grande proximité. Elle parle de sa fille plus comme d’une partenaire que comme d’une enfant. Elle précise lui faire part de ses tourments. Elle n’a pas de secret pour elle, « ce n’est pas comme son père » dit-elle perfidement.

11 Robert de son côté est sur ses gardes, cherche à esquiver les coups que Martine tente de lui porter. Il est mal à l’aise, ému parfois jusqu’aux larmes, triste et culpabilisé par la situation. De son côté il vit avec une autre femme (à l’origine de la séparation) avec laquelle il a deux enfants. Avant de se séparer il avait entretenu une relation extraconjugale avec cette personne.

2.

12 La dysfonctionnalité entre les parents est redoublée d’une dysfonctionnalité des liens parents-enfants.

13 • L’entretien père-fille montre un père gêné, ne sachant trop quoi dire à Lydie. Il cherche à la rencontrer du regard, mais Lydie l’évite. Il essaye de rappeler à sa fille combien les rencontres étaient agréables au début, au point d’ailleurs que les séparations étaient douloureuses.

14 Lydie formule des critiques, déclare qu’elle ne supporte pas lors des visites chez son père d’être dans une chambre un peu à l’écart. Cela lui donne des angoisses et elle dort mal. Surtout, à un moment donné, il y a à peu près 2 ans, elle s’est sentie trahie. Au début elle ne savait pas que son père avait une autre compagne, et elle ne savait pas qu’elle avait deux petits frères. Quand elle l’a appris, cela lui a fait un choc. Robert cherche à se justifier. Il n’avait rien dit sur les conseils de son avocat ! En effet, si Martine avait été mise au courrant de cette situation, tout se serait compliqué pour le divorce.

15 • L’entretien mère-fille montre à quel point Martine est envahissante, intrusive. Elle répond à la place de Lydie, ne lui laisse que très peu d’expression personnelle. Elle enferme Lydie dans un lien paradoxal. Par exemple, elle déclare que son souhait le plus cher serait que Lydie règle ses problèmes avec son père. « Mais vous entendez bien, Docteur, ce n’est pas moi qui l’empêche. Mais cette histoire de maîtresse, elle n’a pas digéré. » Suivent une série de propos désobligeants à l’encontre de ladite maîtresse.

3.

16 La souffrance et l’instrumentalisation de l’enfant.

17 Lydie de son côté est souvent débordée par l’émotion, pleure et se tord les mains. Vue seule, elle reprend à son compte les propos de la mère. Les mêmes phrases, parfois mot à mot, sont employées. Elle précise des détails qui sont une reprise dans sa bouche des acrimonies de sa mère (par exemple, des remarques acerbes sur les revenus financiers de son père, alors qu’il se permet de venir en vacances avec une voiture de fonction !).

18 Surtout Lydie déclare se faire du souci pour sa mère qu’elle voit souvent triste et malheureuse. Elle pense que c’est à cause de son papa et parce qu’il l’a trompée avec une autre ! Et elle ajoute, comme dans un télescopage des places : « Il m’a dit des mensonges. Il m’a trompée ».

4.

19 Je reverrai cette situation aux vacances suivantes en recevant seuls et séparément le père et la fille. Un coup de téléphone de la psychologue de Lydie m’a auparavant précisé que l’enfant va plus mal, que la mère est particulièrement anxieuse et agressive depuis que son mari a porté plainte pour non présentation d’enfant. En séance Lydie me dira que son papa est méchant parce qu’il veut mettre sa mère en prison. Je lui demande pourquoi elle dit ça : « C’est maman qui me l’a expliqué. » En même temps on voit bien ici se resserrer la paradoxalité car en fin de compte Lydie ne peut pas ne pas voir qu’il y va de sa propre responsabilité dans cette réflexion que lui fait sa mère.

20 Voilà le décor planté avec la plupart des éléments caractéristiques de la situation d’aliénation parentale.

21 Au sens strict cela signifie que des conditions sont créées par un parent pour qu’un enfant se soumette aveuglément à son point de vue, tandis que l’autre parent est écarté, détourné et rendu étranger à son enfant.

Syndrome ou situation d’aliénation parentale ?

A)

22 A son début, l’aliénation parentale a été décrite par l’Américain Gardner (1992) comme un syndrome caractérisant un enfant entre 0 et 10 ans « programmé » par un parent aliénant, c’est-à-dire manipulateur. Les huit manifestations caractéristiques peuvent être brièvement rappelées (Von Boch-Galhau, 2002).

23

  1. Campagne de rejet et de diffamation. L’enfant ne retient plus rien d’intéressant des expériences passées avec le parent aliéné.
  2. Rationalisations absurdes. L’enfant justifie son attitude hostile à l’égard de son parent par des éléments irrationnels.
  3. Absence d’ambivalence normale. L’enfant a perdu la possibilité d’apprécier de façon nuancée les aspects de la personne du parent aliéné. Tout est rejeté en bloc.
  4. Prise de position pour le parent dit « programmeur ». L’enfant prend systématiquement position pour le parent avec qui il vit.
  5. Extension des hostilités à toute la famille et à l’entourage du parent rejeté.
  6. Phénomène de sa « propre opinion ». Les propos de l’enfant sont présentés par le parent aliénant comme libres et reflets de l’opinion de l’enfant.
  7. Absence de sentiments de culpabilité à l’égard du parent rejeté.
  8. Adoption de scénarii empruntés.

24 L’enfant raconte des histoires fausses, ou reprend à son compte des situations qu’il n’a jamais observées et qu’on lui a simplement racontées.

25 Telle quelle, cette description a suscité de nombreuses controverses, probablement en raison des enjeux idéologiques concernés, par la désignation d’un parent agresseur et d’un parent victime, probablement aussi parce que l’appellation de syndrome, c’est-à-dire d’un ensemble de troubles caractéristiques d’une affection psychique, semble récusé, aucune des classifications internationales n’en reconnaissant l’existence (Van Giljseghem, 2005).

B)

26 Il me semble cependant qu’on peut trouver un accord entre les débatteurs si on veut bien considérer une clinique relationnelle. La prise en compte d’une clinique relationnelle aboutit à faire un diagnostic de situation. Dans ces conditions l’essentiel est de comprendre comment sont impliqués ensemble les partenaires concernés dans un contexte donné.

27 Ici les partenaires sont le père, la mère, l’enfant, l’entourage plus ou moins proche, les avocats, les juges, les intervenants éventuels du champ médico-psycho-social. Le contexte, c’est le droit de la famille, la justice familiale, les mœurs actuelles de notre société.

28 Nous pouvons alors reprendre la description initiale pour la resituer comme une des conséquences possibles parmi les souffrances engendrées par les séparations conflictuelles.

Du côté de l’enfant

29 Il est souvent difficile de trouver sa place entre ses parents en conflit.

30 Lorsqu’il est très jeune, des signes d’insécurité ne sont pas rares quand il se rend en visite chez le parent non hébergeant. Ces troubles sont souvent attribués faussement à une relation problématique avec le parent, alors qu’ils témoignent d’une souffrance liée à l’éloignement de la figure d’attachement. Mais un avocat ne manque pas d’utiliser le malentendu pour en aggraver les conséquences.

31 Lorsque l’enfant est plus grand, trois éléments se conjuguent :

32

  • il n’aime pas voir souffrir le parent avec qui il vit ;
  • il est mal à l’aise avec un parent, le plus souvent le père quand il le connaît peu et que celui-ci de son côté a du mal à s’ajuster à son enfant ;
  • il est pris dans un conflit de loyauté.

33 On doit garder en tête que jusqu’à 10 ans l’enfant n’a pas une représentation bien différenciée des liens qu’il a avec ses parents ensemble, avec chacun de ses parents et des liens qu’ils ont entre eux. Par exemple, il est souvent difficile à un enfant de comprendre que le père n’aime plus la mère, tout en continuant à l’aimer lui, qu’il s’éloigne de la maison tout en prétendant être plein d’affection pour lui (Delage, 2007).

34 Dans ces conditions le bon parent est celui qui facilite l’accès de son enfant à l’autre parent (Gagné, Drapeau, 2005). Mais on devine la difficulté de la tâche quand précisément le parent souffre des agissements de l’autre partenaire.

Du côté du parent hébergeant

35 Il s’agit souvent de quelqu’un de blessé, abandonné et redoutant de l’être une deuxième fois par un enfant qui se sentirait tout simplement bien chez l’autre. Alors on ne fait rien de ce côté pour faciliter les relations :

36

  • on intercepte le courrier ;
  • on refuse de passer les communications téléphoniques ou on cherche à les écouter ;
  • on dévalorise le parent en présence de l’enfant ;
  • on évoque un éventuel nouveau partenaire de ce parent de façon désobligeante ;
  • on montre à l’enfant combien on est malheureux quand il s’absente pour aller chez l’autre ;
  • on refuse de rencontrer l’autre parent pour parler de problèmes concernant l’enfant ;
  • on dénigre ce que fait l’autre parent ;
  • on déménage pour s’éloigner de lui.

Du côté du parent non hébergeant

37 Il est souvent effectivement à distance de l’enfant. C’est souvent un père qui n’a pas toujours beaucoup participé auparavant aux soins et à l’éducation.

38 Il est volontiers maladroit en présence de l’enfant. Il lui est difficile de se présenter comme une figure d’attachement rassurante, de constituer un pôle de confiance et de réconfort pour l’enfant. Il est souvent à court d’innovation pour proposer des loisirs et des investissements intéressants à l’enfant.

39 Quand l’enfant commence à faire des difficultés pour venir en visite, il n’y a pour ce parent que deux attitudes possibles :

40

  • La première est de ne pas insister, et finalement de laisser tomber. Il conforte par là l’enfant dans l’idée que ce parent lui manifeste peu d’intérêt. Il confirme le parent hébergeant dans ses critiques et ses acrimonies à l’égard d’un partenaire qui n’est décidément pas à la hauteur.
  • La deuxième attitude consiste à insister, à contre-critiquer le parent hébergeant, à faire valoir ses droits, à adopter finalement une attitude combative. Il court le risque d’être le méchant, le mauvais père qui fait souffrir maman et auprès de qui l’enfant ne peut pas se sentir tranquille.

41 Donc nous sommes alors en présence d’une situation problématique. Si pour des raisons diverses les éléments de cette situation se radicalisent, on peut aboutir à l’aliénation parentale.

42 Cela signifie en fait que tous les partenaires familiaux sont pris ensemble dans une contrainte à laquelle aucun n’a la possibilité d’échapper.

43 Seul un tiers extérieur peut y mettre fin, mais à certaines conditions auxquelles je vais maintenant vous inviter à réfléchir. En effet, dans l’état actuel des choses, la justice familiale et ses représentants suscitent et alimentent la radicalisation des positions et la confusion des enjeux avec comme résultat la chronicisation des souffrances, le blocage et les impasses relationnelles. Autrement dit, les intervenants contribuent à créer et à entretenir la situation sur laquelle ils vont par ailleurs prétendre intervenir.

44 Finalement l’aliénation parentale s’inscrit dans une dynamique temporelle que l’on peut décrire selon une dramaturgie en plusieurs actes.

La dramaturgie des séparations conjugales

A)

45 Le premier acte est celui de la dysfonctionnalité conjugale conduisant à la séparation.

46 La situation que je viens de décrire ne surgit pas ex abrupto du simple fait que des parents se séparent et manifestent certains désaccords sur les termes de cette séparation. Il y a eu précédemment un temps durant lequel les partenaires conjugaux ont enchevêtré leurs difficultés avec les enjeux parentaux, confusionnant les niveaux, les places, les rôles. Les systémiciens savent bien comment dans ces conditions, les enfants sont enrôlés, instrumentalisés, triangulés, et comment ils jouent parfois leur propre partition dans les scénarii relationnels mis en place. Les enjeux sont souvent implicites, souterrains et destinés à se poursuivre au long cours.

B)

47 Le deuxième acte est alors celui de la lutte ouverte engagée par la procédure de séparation.

48 On quitte ici l’huis clos de la scène privée et de l’implicite car désormais c’est sur la scène publique et de l’explicite que se poursuit le jeu dramatique. La justice va devoir prononcer la rupture du contrat conjugal. Mais l’évolution des mœurs et des mentalités ont abouti depuis les réformes successives qui ont eu lieu en France en 87, 93 et 2002, à la notion de coparentalité, dans le souci de préserver les relations de l’enfant avec ses deux parents. Mais dans les séparations conflictuelles, croire que la rupture du contrat met un terme à la relation des partenaires conjugaux est une illusion. C’est même le plus souvent tout le contraire qui se produit dans cette paradoxalité où se maintiennent désormais deux individus qui n’ont plus rien à faire entre eux comme conjoints, mais à qui il est proposé de maintenir leur désaccord comme parents.

49 Je dis « à qui il est proposé » car l’état actuel du droit en matière de justice familiale oblige dans les divorces non consensuels, à engager une procédure pour faute. Par conséquent les conflits entre les partenaires vont pouvoir se poursuivre à travers un combat engagé par avocats interposés. Autrement dit, ce que font les conjoints impliqués dans les liens dysfonctionnels, c’est qu’en changeant de scène, en passant du privé au public, ils recrutent des partenaires supplémentaires chargés d’alimenter le conflit, et d’autant mieux que ces partenaires se multiplient et rendent le scénario plus compliqué, ou en tirent eux-mêmes parfois des profits non négligeables (je pense aux avocats).

C)

50 Le troisième acte : c’est le temps de l’aliénation proprement dite. Il s’inaugure le plus souvent par la non-visite de l’enfant auprès de l’un de ses parents. Il n’a pas voulu, il était fatigué, il était malade ? Que se passe-t-il alors ? Au début pas grand-chose. Puis comme la situation se répète, le parent concerné se tourne vers le juge des affaires familiales. Celui-ci est ennuyé. Il rappelle la loi à l’autre parent, il tergiverse, il gagne du temps. Parfois il désigne un expert pour un parent, pour l’autre parent, botte en touche en ordonnant une médiation pénale. Et la situation s’enlise.

51

  • C’est que les expertises telles qu’elles sont habituellement pratiquées sont de peu d’intérêt. Elles s’attachent à décrire des personnalités là où il s’agit d’examiner des interactions. Elles aggravent les crispations et les incompréhensions lorsqu’elles utilisent des gros mots comme « hystérie », « tendances paranoïaques », « narcissisme pathologique ».
  • C’est que les médiations sont une réponse à côté quand on pense que des partenaires tomberaient d’accord pour régler leurs désaccords, alors que leur objectif ou l’objectif de l’un d’entre eux est de poursuivre le désaccord pour continuer la relation.

D)

52 On arrive au quatrième acte : c’est celui de l’aliénation parentale compliquée par le dysfonctionnement judiciaire. On assiste ici à des passages à l’acte de toute sorte, toujours un peu plus désorganisants les uns que les autres.

53

  • Par exemple, le parent aliénant va alléguer la maltraitance de l’autre parent, en particulier l’abus sexuel. Un juge pénal est alors désigné, peut-être aussi à un moment donné un juge pour enfants. Des enquêtes sont diligentées, des intervenants sociaux désignés. Les défauts de coordination sont aujourd’hui manifestes entre des juges qui n’interviennent souvent que dans le cadre de leur dossier en ignorant celui du voisin. La lenteur des procédures achève de paralyser la situation.
  • Mais du côté du parent aliéné, on peut chercher à récupérer l’enfant à tout prix, à agir en force, à faire intervenir la police pour faire respecter le droit de visite.
  • D’un côté comme de l’autre, il arrive qu’on cherche à disparaître, à cacher des enfants, qu’on soit poursuivi, qu’on soit sanctionné par une peine de prison. Il arrive aussi que l’enfant soit retiré à l’un et à l’autre et placé par mesure de protection.

54 Bref, en évoquant tout ce parcours, je pense à une pièce à la Pirandello, « Six personnages en quête d’auteur ». Tous sont pris dans les contraintes d’un contexte qu’ils ont créé, sans qu’aucun ne soit en capacité d’orienter véritablement le drame vers une issue. Nous sommes bloqués au quatrième acte, dans une situation systémique dominée par le principe d’homéostasie selon lequel chacun des partenaires fait toujours plus de la même chose.

55 Comment terminer la pièce par un cinquième acte, comme il est de règle dans toute bonne tragédie ?

Place pour un règlement de la situation d’aliénation parentale

A)

56 Redéroulons le film à l’envers pour nous retrouver au troisième acte. C’est l’acte charnière, à partir duquel nous pouvons inventer un autre parcours. Cet acte doit être bref. Dès que des difficultés commencent à apparaître à propos de la garde d’un enfant, place doit être faite au quatrième acte.

B)

57 Le quatrième acte est inauguré par la mise en action cohérente de la loi. Cela signifie un positionnement particulier du juge des affaires familiales.

58 Il refuse l’entrée dans le scénario dysfonctionnel présenté par les partenaires et alimenté par les avocats.

59 Il se place en tiers posant une loi claire, rapidement et fermement énoncée à tous les partenaires y compris l’enfant. La rapidité, habituellement peu dans les habitudes de la justice, est un élément essentiel.

60 Cette prise de position claire, ferme et rapide du juge permet que la contrainte pathologique dans laquelle les partenaires sont enfermés soit alors remplacée par une contrainte paradoxalement libératoire d’obéissance à la loi.

61 Il en est ainsi parce que cette loi est édictée conformément à « l’intérêt de l’enfant ». Les magistrats et les juristes ont eux-mêmes des difficultés à définir cette « notion d’intérêt de l’enfant ». Il en est ainsi parce que cette notion est relative au contexte. Dans un contexte de séparation conjugale, l’intérêt de l’enfant est qu’il ait accès sans réserve à ses deux parents, sauf bien sûr s’il apparaissait objectivement en danger auprès de l’un d’eux. Ce niveau logique « l’intérêt de l’enfant » hiérarchise tous les autres niveaux, c’est-à-dire les englobe et les relativise les uns par rapport aux autres. Cela signifie que le droit des parents n’est que second par rapport à l’intérêt de l’enfant.

62 Si tel est le principe, la réalité offre parfois bien des difficultés. Le juge peut avoir des doutes sur les effets délétères du climat relationnel auquel l’enfant est soumis d’un côté ou de l’autre. C’est alors qu’une expertise à sa place. Il arrive de plus en plus souvent que soit demandée « une expertise familiale ». Cette dernière est ainsi appelée par les magistrats dès lors qu’un même expert examine séparément chacun des parents et l’enfant : il vaudrait mieux que les magistrats soient davantage familiarisés avec les approches relationnelles et demandent une expertise familiale « relationnelle » ou « expertise familiale systémique » (Maestre, 1995).

63 Il serait temps que, s’agissant du droit de la famille, les juges des affaires familiales comme les juges des enfants tiennent compte autant des relations que des individus, et que les experts désignés s’entraînent à examiner l’axe relationnel autant que l’axe psychopathologique. Ainsi, ce n’est qu’en recevant les deux parents ensemble qu’un expert peut avoir accès aux enjeux interactionnels et à la place de l’enfant dans ces enjeux (Bensussan, 2005). Recevoir l’enfant seul de son côté permet de mettre en perspective ses souffrances avec les relations dysfonctionnelles auxquelles il est soumis.

64 Les magistrats et les experts gagneraient sans doute à s’entraîner à raisonner avec la notion de personnes relationnelles. De cette manière le repérage de personnalités doit être pondéré par la notion de rôles relatifs les uns aux autres et pré-institués par le contexte historique et social (ici l’évolution des places et des statuts de chacun dans la famille contemporaine).

65 Ainsi, comme le montre I. Théry dans son dernier ouvrage La distinction de sexe (Théry, 2007), les rôles relatifs les uns aux autres sont engagés dans une totalité qui les dépasse, articulés à la personnalité, mais en partie dégagés d’elle dans un système d’interlocution où il est question de « je » (celui qui parle), de « tu » (celui à qui l’on parle) et de « il » ou « elle » (celui ou celle dont on parle). Bien sûr, dans les situations qui nous occupent, on ne peut nier parfois l’existence de personnalités pathologiques, mais c’est d’abord le contexte qui est créateur de la situation d’aliénation parentale, c’est-à-dire de rôles endossés par les interlocuteurs, personnages mis en scène par la séparation conjugale et les dispositions légales qui régissent cette séparation. Ce sont ces rôles, plus que les personnalités que doit s’attacher à explorer l’expertise. Cela impose que cette expertise se donne le temps, au cours de plusieurs séances, d’explorer le système interactionnel et les capacités de changement des parents dans les rôles qu’ils exercent auprès de l’enfant et dans ceux qu’ils jouent entre eux.

66 En l’occurrence, lorsque Martine et Robert se parlent, ils parlent de Lydie, ou quand ils parlent de Lydie ils se parlent, mais selon quel jeu interlocutoire ? Où est la place de Lydie dans ce jeu ? Est-elle par l’un et l’autre identifiée pleinement à une personne reconnue dans la singularité de sa personnalité et pouvant se reconnaître dans toutes les positions nécessaires à l’interlocution selon qu’elle parle (d’elle, vraiment), qu’on lui parle (à elle vraiment) ou qu’on parle d’elle (vraiment) ? C’est à cela que doit répondre l’expert.

C)

67 Place pour le cinquième acte : vers une solution ?

68 Ce qui compte ici, c’est l’articulation des mesures psychologiques, thérapeutiques et juridiques après que le contexte a pu être clarifié et rendu cohérent.

69 Le juge des affaires familiales peut procéder à des sanctions, modifier le droit d’hébergement si le parent aliénant se montre particulièrement peu à même de travailler à une solution de compromis avec le parent aliéné. La menace de sanction peut jouer un rôle structurant (Gonçalves, Grimaud de Vicenzi, 2003), cependant le changement de garde s’il est abrupt peut nuire à l’enfant (Stahl, 1999). Une mesure d’obligation de soins peut avoir sa place, toujours difficile dans un tel contexte.

70 Une réflexion devrait pouvoir être menée sur les places respectives et sur les articulations entre l’expertise, les mesures d’obligations et le travail thérapeutique. On peut notamment consulter à ce sujet les travaux de Cirillo (2005), Maestre (1995) et Hardy, et al. (1994). Il arrive que certains juges incitent, sans le formaliser dans une ordonnance, à un travail thérapeutique. Ce faisant, ils posent une indication qui n’est pas de leur ressort si elle ne s’appuie pas sur les résultats d’une expertise. « L’expertise familiale relationnelle ou systémique » peut avoir le double mérite d’éclairer le magistrat sur les décisions pertinentes et de préparer à un travail thérapeutique, peut-être alors susceptible de s’enclencher ultérieurement en dehors d’un contexte d’obligation. Quoi qu’il en soit, ce travail doit pouvoir s’effectuer avec chacun des parents séparément et avec chaque parent avec l’enfant.

71 Ainsi du côté du parent aliénant, on vise à ce que parent et enfant puissent mieux distinguer et différencier leurs propres sentiments. On vise à dégager le conflit de loyauté dans lequel l’enfant se trouve pris.

72 Du côté du parent aliéné, on aidera ce parent à accepter le désaccord qu’il peut avoir avec l’enfant, à comprendre son point de vue, à éviter de son côté des serments, les rejets de l’autre parent, le contre-dénigrement.

73 Il s’agit pour l’enfant d’accepter que ses parents puissent être différents l’un de l’autre à son encontre, tout en reconnaissant la qualité de l’attention et du réconfort qu’ils lui apportent chacun dans leur style.

74 Malgré tout, de cette manière les chances d’évolution positive sont limitées, surtout si trop de temps s’est écoulé avant la mise en place de ces mesures.

75 Mais devant l’issue aléatoire d’un cinquième acte un peu compliqué, on peut envisager de jouer la pièce différemment si l’on conçoit l’intervention judiciaire comme pouvant être un véritable traitement de la situation d’aliénation parentale. Ce traitement consiste alors à réduire la complexité et à lever les ambiguïtés, contradictions et confusions qui entretiennent la situation.

76 Pour ce faire, dès que des litiges apparaissent dans l’exercice du droit de garde (3e acte), le juge après avoir énoncé la loi (4e acte) pourrait en s’inspirant du modèle de Cochem pratiqué en Allemagne mettre en œuvre une mesure de médiation d’un autre type que les médiations pénales habituellement pratiquées en France. La médiation consiste habituellement pour le juge à adresser les deux parties en désaccord à un médiateur chargé de les aider à régler leur désaccord. Dans le modèle de Cochem (Von Boch-Galhau, Kodjoe, 2006), c’est le juge lui-même qui joue ce rôle au cours d’une réunion de médiation qui rassemble les parents et tous les intervenants concernés : avocats, psychologues, intervenants socio-éducatifs. Le point de vue de chaque parent est écouté. Un échange s’engage autour des désaccords. Dans la moitié des cas une solution est trouvée à l’issue de cette réunion (Erwoine, 2005). Le juge veille à l’application de cette solution en reconvoquant tous le monde au bout de trois mois.

77 Lorsqu’un accord n’est pas trouvé ou qu’il ne tient pas, les parents sont adressés en consultation spécialisée. C’est une contrainte à laquelle ils ne peuvent se soustraire sous peine de sanctions.

78 La situation est à nouveau réévaluée au bout de trois mois.

79 La majorité des situations est ainsi apaisée de façon durable au bout de six mois. L’intérêt de ce modèle réside en quatre points qui tous témoignent d’une grande cohérence entre les différents niveaux logiques concernés.

80

  1. Il met une grande pression sur les parents.
  2. Il fixe le même objectif à tous les partenaires. Maintenir le contact de l’enfant avec chacun de ses parents.
  3. Il évite la lenteur des procédures, facteur majeur de l’entretien et de l’aggravation des problèmes.
  4. Il coupe court aux manipulations des uns et des autres, dès lors que réunis ils sont tenus de travailler ensemble à la résolution du problème.

81 Mais on le voit ce type d’intervention nécessite un tout autre placement des partenaires du monde judiciaire dans leur manière d’exercer leur mandat et de veiller à l’application de la loi, et de travailler de façon interdisciplinaire.

82 Il est remarquable que le modèle de Cochem fonctionne avec succès en Rhénanie depuis 1993 ! Il me semble que le recul est suffisant pour en tirer des conclusions visant une coopération multidisciplinaire et cohérente dans les situations de conflits conjugaux. Or ce modèle demeure ignoré en France, où s’il est connu, on n’en a tiré aucun enseignement.

Conclusion

83 L’évolution des mœurs et du droit de la famille a conduit à la création d’un contexte rendant possible l’éclosion et l’entretien de situations d’aliénation parentale. L’acteur essentiel capable de prévenir cette occurrence ou d’y mettre un terme est le JAF  [2]. Il est dans l’obligation de recevoir une suffisante formation le rendant mieux à même de déceler les enjeux relationnels en cours. Ainsi il devrait pouvoir s’engager dans un positionnement nouveau en tranchant rapidement, clairement et fermement les situations de litige. Le recours à « l’expertise familiale relationnelle » ne devrait intervenir éventuellement que dans un temps second, non pas tant pour aider le positionnement du juge que pour apprécier l’opportunité d’une mesure de médiation ou la possibilité d’un engagement thérapeutique des partenaires, deux occurrences dont les résultats sont au demeurant limités.

84 Le juge devrait pouvoir en tous cas mieux réfléchir l’articulation de son action avec d’autres collaborateurs du monde judiciaire et avec d’autres professionnels concernés par la protection des enfants. Il y a là les ingrédients d’une révolution des mentalités et des pratiques dont nous sommes encore très loin. Il est sans doute pour le moment utopique d’imaginer possible une réflexion sur l’intervention judiciaire comme traitement des situations de séparations conjugales, sur le positionnement des juges et des différents acteurs professionnels impliqués. Mais il n’est pas interdit de rêver.

BIBLIOGRAPHIE

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Mots-clés éditeurs : Aliénation parentale, Clinique relationnelle, Expertise familiale systémique

Date de mise en ligne : 01/04/2010

https://doi.org/10.3917/tf.101.0027