Article de revue

Le New Space extra-atmosphérique : vecteur d’égalisation stratégique ou nouveau heartland de la distribution de la puissance ?

Pages 75 à 86

Citer cet article


  • Lekini, E.-B.
(2021). Le New Space extra-atmosphérique : vecteur d’égalisation stratégique ou nouveau heartland de la distribution de la puissance ? Stratégique, 126-127(2), 75-86. https://doi.org/10.3917/strat.126.0075.

  • Lekini, Eric Bertrand.
« Le New Space extra-atmosphérique : vecteur d’égalisation stratégique ou nouveau heartland de la distribution de la puissance ? ». Stratégique, 2021/2-3 N° 126-127, 2021. p.75-86. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-strategique-2021-2-page-75?lang=fr.

  • LEKINI, Eric Bertrand,
2021. Le New Space extra-atmosphérique : vecteur d’égalisation stratégique ou nouveau heartland de la distribution de la puissance ? Stratégique, 2021/2-3 N° 126-127, p.75-86. DOI : 10.3917/strat.126.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-strategique-2021-2-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/strat.126.0075


Notes

  • [1]
    Jean-Jacques Langendorf, « Venise, 2 juillet 1849 : le premier bombardement aérien de l’histoire », ISC, Stratégique, 2013/1, n° 102, p. 197-203.
  • [2]
    Patrick Godart, « Des espaces », Armée de terre, « Inflexions », 2020/1, n° 43, p. 13-25.
  • [3]
    William Leday, « Équilibres militaires et stratégiques au Moyen-Orient », La Découverte, Hérodote, 2007/1, n° 124, p. 93-106.
  • [4]
    Christoph Asendorf, « Vers de nouveaux repères. la manipulation de l’espace au xixe siècle », Texte traduit de l’allemand par Marc Beghin Éditions Ligeia, « Ligeia », 2007/1, n° 73-76, p. 52-58.
  • [5]
    Christophe Venet, « La course à l’espace en Amérique latine Les appétits s’aigui­sent », in Thierry de Montbrial et al., Gouverner aujourd’hui ? Institut français des relations internationales, Ramses, 2012, p. 276-279.
  • [6]
    Guilhem Penent, « L’espace, un enjeu pour les émergents : Qu’est-ce qu’une puissance spatiale au xxie siècle ? », in Thierry de Montbrial et al., Le Défi des émer­gents, Institut français des relations internationales, Ramses, 2014, p. 168-173.
  • [7]
    Businessinsider.fr
  • [8]
    http://geoconfluences.ens-lyon.fr consulté le 14-08-2021 de 15h à 15h30.
  • [9]
    Isabelle Sourbès-Verger, « Espace et géopolitique », L’Information géogra­phique, 2010/2, vol. 74, p. 10-35.
  • [10]
    Joseph A. Maiolo, traduit de l’anglais par Olivier Schmitt, « course aux arme­ments, désarmement, et contrôle des Armements », in Stéphane Taillat et al., Guerre et stratégie, Presses Universitaires de France, 2015, p. 397-423.
  • [11]
    Christophe Venet, « La course à l’espace en Amérique latine Les appétits s’aigui­sent » in Thierry de Montbrial et al., Gouverner aujourd’hui ? Institut français des relations internationales, 2012, p. 276-279.
  • [12]
    Jacques Serris, « Avant-propos », F.F.E., « Annales des Mines – Réalités indus­trielles », 2019/2, mai 2019, p. 5-5.
  • [13]
    Pim Verschuuren, « Géopolitique spatiale : vers une course à l’espace multi­polaire ? », Revue internationale et stratégique, 2011/4, n° 84, p. 40-49.
  • [14]
    Idem.
  • [15]
    Discours du Président français Emmanuel Macron à la veille du défilé de 2019.
  • [16]
    Isabelle Sourbès-Verger, op. cit.
  • [17]
    Isabelle Sourbès-Verger, « Chine, russie, inde, japon : essai de typologie de leurs ambitions spatiales en 2019 », Annales des mines, 2019/2 mai 2019, p. 25-29.
  • [18]
    Géraldine NAJA, « Politiques spatiales intergouvernementales européennes », Annales des Mines, 2019/2, mai 2019, p. 6-12.
  • [19]
    Idem.
  • [20]
    Isabelle Sourbès-Verger, « Espace et géopolitique », op. cit., p. 12.

1 Alors que le monde semble s’unifier autour de certaines problé­matiques, il se fragmente autour de certaines questions comme celle de la maîtrise de l’espace. Cinquante ans après le premier bombardement aérien de l’histoire des relations internationales, le 8 juillet 1849 [1], les écarts relatifs aux capacités de maîtrise du Spatium au sens de Patrick Godart[2], ne sont toujours pas comblés. Ces écarts entraînent un recentrage sur les projections des grands équilibres de puissance à l’échelle de l’espace et accentuent les différentiels entre les États. Or cette posture semble obsolète et inadaptée du fait des recon­figurations de la puissance au xxie siècle, car les puissances spatiales traditionnelles cessent d’être au centre des préoccupations des ambi­tions spatiales. Leurs poids politique, technologique, économique sem­blent désormais régressifs face aux puissances asiatico-pacifiques cen­trées émergentes. Une régression qui porte l’empreinte de l’exploration spatiale, du développement technologique et militaire. Si on insiste sur ce référentiel, c’est parce qu’on est droit de penser, comme Carl Schmitt que tout ordre politique est d’abord spatial. Ce système qui est la résultante du poids de certains facteurs de puissance dessine des équilibres stratégiques qui sont la traduction de la perspective offerte par la distribution géographique de la puissance et ses implications dans les comportements des États. Thierry de Montbrial confirme cette hypothèse en disant que « même si le nombre de prétendants au statut de « puissance spatiale » a évolué ces dernières années, avec l’acqui­sition de nouvelles capacités autonomes de mise en orbite, tous les niveaux de participation ne sont pas nécessairement équivalents. Seuls les pays dont la présence là-haut est la plus active ont la possibilité réelle de promouvoir leur intérêt et d’influencer l’activité spatiale ». La puissance est présente partout, elle se loge dans les technologies, les jeux, les marchés, les connaissances et l’industrie spatiale. S’intéresser à la puissance, c’est désormais suivre les usages que les États font de ces moyens de puissance à l’échelle du New Space.

2 Ce décor est l’objet principal de notre travail de recherche. Les centres d’intérêt que sont les puissances spatiales ne sont que des moyens qui se rattachent à la compréhension de la transformation du New Space en nouveau heartland. La longue liste des enjeux (sécuri­taire, militaire, hégémonique, économique…) qui sont associés à cette transformation rapide des équilibres dans le domaine spatial nous a conduits à réfléchir sur la fonction pivot de l’espace extra-atmosphé­rique qui s’impose désormais comme l’une des caractéristiques majeu­res de la puissance sur la scène internationale [3]. Le propre de la puis­sance, c’est qu’elle est restée trop longtemps focalisée sur l’espace terrestre et la maîtrise de ses éléments pivots. Pourtant en matière de stratégie spatiale, nous semblons nous éloigner de la pensée géopoli­tique de Halford Mackinder qui assimile le heartland, l’espace pivot à la puissance terrestre. Ignoré et négligé durant de nombreux siècles, l’espace extra-atmosphérique qui ne répondait pas aux critères tradi­tionnels de la puissance constitue désormais une variable stratégique vitale, capable d’influencer la distribution de la puissance en raison de sa capacité à appuyer les opérations terrestres, aériennes et maritimes. Ce succès débouche sur l’idée que qui tient le New Space, tient le monde.

3 La géopolitique et plus particulièrement la géostratégie ont depuis intégré l’analyse de l’espace et ses effets dans l’analyse des relations internationales. Les bienfaits d’une telle méthode seront mani­festes dans le débat qui va se construire autour de l’espace extra-atmos­phérique. Le premier tropisme de ce débat qui est animé par les straté­gistes explore les aspects de l’usage de l’espace à des fins stratégiques et de puissance [4]. Le deuxième tropisme qui s’ajuste au contexte de la Guerre froide inaugure le postulat de la géopolitique spatiale [5]. La problématique à laquelle ces deux tendances essaient de (re)donner forme est celle de l’égalisation stratégique, traitée de manière similaire comme celle de la (re)distribution de la puissance. Au cœur de cette tendance se trouve l’idée que s’intéresser à la géopolitique spatiale, c’est s’attacher à l’industrie spatiale comme instrument d’égalisation de la puissance et aux logiques à l’œuvre dans ce domaine [6]. À travers cette problématique, se dessine trois interrogations : Comment le rapport puissance et espace extra-atmosphérique contribue-t-il à faire du New Space, le heartland de la distribution de la puissance ? La maîtrise des ambitions spatiale est-elle utile à l’égalisation stratégique des États sur la scène internationale ? La redistribution de la puissance est-elle le reflet de l’égalisation stratégique des ambitions de puissance ? On pourrait le penser en raison des changements profonds du système spatial international sous l’effet de ce que Dussouy appelle « configura­tion géopolitique ». La géopolitique est la démarche légitime capable de triompher des obstacles à cette réflexion. Elle partage avec l’objet d’étude, un même champ, celui de la théorie réaliste, considéré comme la clé des matériaux d’analyse du système international. L’intérêt de la théorie réaliste est de servir de passerelle entre la géopolitique et des techniques de collecte de données qualitatives/quantitatives. Cette passerelle s’avère particulièrement importante pour mesurer l’influence des ambitions spatiales sur l’égalisation stratégique de la puissance et l’indissociabilité de l’analyse spatiale de la redistribution de la puis­sance sur la scène internationale.

Le New Space, un espace extra-atmosphérique d’égalisation stratégique

L’espace extra-atmosphérique, l’une des composantes clés de l’équilibre de puissance sur la scène internationale

4 La géopolitique classique postule que les rivalités pour le con­trôle des territoires et des espaces vitaux figurent parmi les interro­gations centrales des politiques de puissance des États. Véritable instru­ment de la politique étrangère, la conquête de l’espace dans un premier temps, sera le reflet de la démonstration au monde de la capacité de certaines nations à valoriser leurs idéologies (rapport de force améri­cano-soviétique). Mais à ce quasi-monopole de la maîtrise de la con­quête spatiale, il va succéder un environnement concurrentiel marqué par la poussée successive de puissances spatiales émergentes. Cette poussée débouche vers des enjeux de puissance qui se sont que les manifestations des ambitions de ces États. Seuls quelques acteurs dont 6 au lendemain de la seconde guerre mondiale étaient membres du Club Spatial c’est-à-dire capable d’accéder à l’espace extra-atmos­phérique : les États-Unis, la Russie, le japon, la chine, l’Inde et l’Eu­rope. Ce club spatial s’aiguise autour de la capacité de conception, de développement et de lancement spatial. À cette logique capacitaire, il faut ajouter celle de la capacité militaire de lancement des missiles balistiques intercontinentaux (d’une portée de 10 000km). Pourquoi cette convergence entre capacité de lancement et capacité militaire ? Tout simplement en raison des convergences : la maîtrise technolo­gique, les ressources, et la nature des missions. Ces convergences ouvrent un champ à l’équilibre de puissance et procurent à ceux qui les possèdent des avantages stratégiques. Les équilibres stratégiques se conçoivent suivant plusieurs perspectives et la plus usitée est celle de la comparaison qui permet de dégager les caractéristiques de chaque puis­sance. De prime abord, la distribution de la puissance s’arrime aux capacités conventionnelles des États. De facto, celles-ci favorisent les projections des concurrences aérospatiales corrélées par les rapports de force interétatiques (cf. carte) [7]. Les ambitions spatiales étant destinées à compenser les faiblesses des rapports de force à l’échelle de l’espace terrestre. D’où le développement des arsenaux spatiaux emprunts de déterminismes géographiques de nature à atteindre une parité straté­gique à l’échelle extra-atmosphérique et à peser sur l’échiquier interna­tional.

Fig. 1 : État des lieux des capacités spatiales en 2010

Description de l'image par IA : Carte mondiale montrant les capacités spatiales en 2010.

Fig. 1 : État des lieux des capacités spatiales en 2010

Source : Isabelle Sourbès-Verger, « Espace et géopolitique », L’Information géographique, 2010/2, vol. 74, p. 10-35.

5 Une indubitable amorce de changement d’équilibre sera engen­drée par les effets de la fin de la Guerre froide sur les transformations de la technosphère. C’est à la faveur de cette transformation qu’on va assister à un élargissement du club spatial des États. Les nouveaux entrants tels que le Brésil qui réactive en 2000, son programme VLS développé en 1979, mais abandonné en raison d’échecs en 1997 et 1999 ou l’Argentine (la création dès 1991 d’une Agence Spatiale la CONAE qui vient se substituer au programme de missile balistique Condor II) ne cachent pas leurs ambitions de puissance. L’occupation de l’espace est par définition en perpétuelle évolution. En 2010, on estimait que plus de 5 400 satellites ont été lancés et moins de 900 seraient encore actifs. Au total, une trentaine de pays possèdent des satellites, mais seulement près de 11 pays (États-Unis, Russie, France, Nouvelle-Zélande, Japon, Chine, Royaume-Uni, Inde, Israël, Iran, Corée du Sud) [8] maîtrisent la totalité du processus de construction et de lancement des engins spatiaux, mais aussi revendiquent la propriété de près de la moitié des satellites fonctionnels que ce soit sur le plan civil, militaire. À côté des États-Unis qui détiennent près des deux tiers des satellites actifs, les autres pays Russie (95), Chine (40), Europe (30), Japon (16), l’Inde (15) et bien d’autres viennent accroître la vision d’une volonté d’équilibrer le domaine spatial [9]. De manière générale, depuis une décennie le domaine spatial semble en proie au bouleverse­ment de l’équilibre stratégique en raison du rattrapage ou de l’égalisa­tion stratégique entreprise par certains pays émergents. On l’aura compris, le tournant majeur du bouleversement de l’équilibre spatial survient dès les années 1970 avec le lancement par le Japon de son premier satellite (1971). Par le biais de ce lancement, le Japon affiche ses ambitions de faire également usage de l’espace extra-atmosphérique à des fins de puissance. Ces nouveaux États sonnent le glas d’un équili­bre de la puissance et bousculent la hiérarchie traditionnelle des puis­sances spatiale. Plus de vingt ans après la Guerre froide, l’affirmation des pays tels que la chine, l’Inde, l’Iran (2009), la Corée (2016) et bien d’autres, comme puissance alternative au leadership des puissances spatiales traditionnelles (États-Unis, Russie, France, l’Angleterre…) institue un nouvel équilibre de puissance sur la scène internationale. L’Europe cesse d’être le centre de la puissance spatiale, son poids commence à s’équilibrer avec celui des pays émergents. Il est dès lors peu surprenant de considérer cette configuration comme le reflet de l’émergence d’un duopole, au demeurant d’une rivalité stratégique ou d’un processus d’égalisation stratégique entre puissances spatiales traditionnelles et les puissances émergentes.

Les puissances émergentes américano-eurasiatiques : les mentors stratégiques de l’égalisation spatiale de la puissance sur la scène internationale

6 L’espace extra-atmosphérique est devenu l’une des catégories usuelles de la géopolitique au xxie siècle. La généralisation du concept New Space est concomitante de la course à l’espace. L’expression course témoigne d’une compétition qui est à la fois quantitative et qualitative [10] : L’espace fera l’expérience de la première vague des agences spatiales des pays émergents dès 1960 (Argentine (1961), Pérou (1974), Uruguay (1975) ; la deuxième vague plus récente témoi­gne de l’intérêt croissant pour le spatial et de l’amélioration de la qua­lité de la logistique (Brésil (1994, Chili (2001), Colombie (2006), Équateur (2007), Venezuela (2008), Bolivie et Mexique (2010) [11]. Ces vagues objectivent l’hypothèse d’un New Space matérialisé par l’avè­nement des néo-puissances spatiales et des acteurs privés qui militent pour « l’espace pour tous » ou le recul de l’État. Le lien entre tous ces acteurs, c’est qu’ils sont la conjonction de plusieurs facteurs : dévelop­pement et spécialisation des composantes technologiques, commercia­lisation des services de lancement, etc. L’enthousiasme privé tire parti du contexte conjoncturel d’émergence des néo-puissances spatiales qui incitent à un point d’équilibre entre activités publiques et activités privées. Outils de souveraineté associés aux préoccupations sécuritaires et stratégiques, les nouvelles technologies spatiales low cost (satellites et infrastructures technologiques) se présentent comme une opportunité pour les nouveaux entrants dans le domaine spatial. Les acteurs privés conjuguent plusieurs avantages : apport d’investissement, réduction des coûts technologiques, accès facile à la technologie, services spatiaux low cost. C’est dans ce registre stratégique, qu’il faut inscrire l’usage des nanotechnologies spatiales (petit satellite) ou technologies minia­tures par les néo-puissances spatiales. Le contrat passé entre l’Arabie saoudite et Lockheed, relatif à l’achat de deux satellites de télécom­munication, incluait l’engagement de l’entreprise de construire et d’assembler les satellites à l’intérieur du territoire. Le critère majeur du coût d’accès à l’espace permit à ces pays émergents d’accéder plus rapidement à l’espace avec des équipes et des budgets restreints [12]. Mais devenir une puissance spatiale ne se réduit pas l’acquisition à moindre coût d’une technologie spatiale, mais se conjugue à une politique spatiale d’autonomie stratégique qui va bien au-delà du simple usage et achat des satellites. Depuis 1980, le nombre de pays émergents dotés de nano satellites continus d’augmenter. On comptait dix États en 1990 contre plus de 60 depuis 2020. Il est fort significatif que cette techno­logie permette d’élargir la pyramide d’État ayant accès au statut de puissance spatiale sur la scène internationale. Sur un autre plan, elle propose deux autres interprétations : d’une part, l’aspiration à la quête d’autonomie stratégique ou de rupture du tutorat stratégique des puis­sances traditionnelles ; et d’autre part, la redistribution de la puissance dans le domaine spatial.

L’espace extra-atmosphérique, le nouveau heartland de la distribution de la puissance sur la scène internationale

Le triomphe de la réinterprétation de Mackinder dans les modes d’occupation du New Space extra-atmosphérique ?

7 L’espace extra-atmosphérique est une dimension dont la domes­tication et le contrôle donnent aux acteurs le pouvoir de concrétisation stratégique de leurs ambitions de puissance. Cette nouvelle dimension en raison de ses différentiels d’objectivation sert de configuration alter­native à la reproduction des rapports de force observés à l’échelle continentale et maritime. Centrée sur l’espace, la géopolitique typique à Mackinder et à Friedrich Ratzel, présume déjà des défis extérieurs à l’échelle de la scène spatiale. Elle a tendance à penser que le sort du News space dépend de sa considération comme heartland. Cette diffi­culté nous place d’emblée en présence du terme d’horizons qui trouve son renouveau dans celui New Space extra-atmosphérique. L’horizon selon Mackinder, étant centré sur la puissance continentale et maritime, on peut donc penser que le travail de Mackinder à une valeur fondatrice pour les nouvelles puissances spatiales, car il permet deux analyses : premièrement celui de la lecture de leurs ambitions spatiales à la lumière du déterminisme géographique qui surdétermine le rôle de l’espace dans la configuration des rapports de forces continentaux ; deuxièmement de l’itinéraire d’une occupation de l’espace en tant que chaînon de liaison des représentations géopolitique. Contrairement à la manière de penser la géopolitique autour du duel terre-Océan, désor­mais, c’est le triptyque terre-Océan-New Space qui structure les rela­tions interétatiques au xxie siècle. Ce triptyque infère la transformation des aptitudes stratégiques ainsi que l’équilibre des puissances spatiales. Stressées par les rapports de force des puissances continentales autour de l’ancien heartland continentale, les nouvelles puissances spatiales considèrent l’espace extra-atmosphérique comme le « world island » et pour cause parce qu’il est hors de portée de la puissance continentale et les incertitudes des puissances spatiales traditionnelles. Le gel du Budget de la Nasa à son niveau de 2010, estimé à 18,7 milliards, et l’implication des sociétés privées dans le domaine spatial (Société SpaxeX) [13] affine cette idée d’incertitudes des puissances spatiales. On peut imaginer au regard du processus de stratification, que ce world island supplante les autres heartland, et produit deux types de consé­quences : il impose une hiérarchie entre les heartland (heartland conti­nental, heartland maritime, heartland extra-atmosphérique) et d’autre part, il consacre le New Space comme le nouveau heartland c’est-à-dire le nouvel air-pivot autour duquel gravitent les futurs enjeux de puis­sance. L’intérêt pour la technologie spatiale et ses effets sur l’hégé­monie spatiale, la capacité d’accessibilité à l’espace deviennent, la place centrale des constellations comme les satellites (communications, guidage des missiles, navigation satellitaire, etc) [14] sont autant de varia­bles cardinales et stratégiques qui contribuent à la perception de l’espace extra-atmosphérique comme le nouveau heartland. D’une certaine manière, le heartland extra-atmosphérique ne s’identifie donc pas à l’espace couvert par un continent ou par un océan, mais à une zone non délimitée de projection de la puissance. D’où les inévitables fluctuations de sa délimitation.

Le spectre du heartland spatial dans la recontextualisation des nouveaux horizons capacitaires de la distribution de la puissance

8 Toute ambition de puissance à un horizon qui le situe et précise à priori ses limites. Les ambitions de puissance spatiales sont inhérentes aux visions que les acteurs se font du New Space. Les horizons sont le fait d’une accélération sans cesse de l’innovation (miniaturisation, procédés technologiques, chute des coûts d’accès à l’espace…) et de la portée des capacités de projections des États. La multipolarité spatiale impose un emboîtement des multiples horizons. Elle se développe aujourd’hui dans un monde largement différent de ce qu’il était durant la bipolarité. Les termes New Space ou heartland extra-atmosphérique sont le symbole de cette représentation. Ils font référence au redimen­sionnement des limites traditionnelles du secteur spatial. Si l’on prend en compte la multipolarité qui caractérise le domaine spatial, l’organi­sation et les compétences dans le domaine spatial, il apparaît que deux types d’horizons s’emboîtent. Premièrement l’horizon de l’espace « comme élément de politique de la puissance ». Associé aux capacités technologiques spatiales et nucléaires, cet horizon est l’une des caracté­ristiques fortes des ambitions spatiales. Il sous-tend deux choses : une simplification d’une part, de la complexité des ambitions des États à l’échelle spatiale et d’autre part, une compréhension différente de la signification des comportements des États. Les néologismes, « guerre des étoiles » ou « star war », « forces spatiales » [15] imposent l’admis­sion de cette réalité et renforcent l’image de rivalité de l’usage de l’espace extra-atmosphérique à des fins d’applications militaires, civi­les et de puissance sur la scène internationale. Entendu comme l’élé­ment combinatoire des exigences militaires et de sécurité, l’horizon de puissance a vocation à aborder le domaine spatial comme un ordre marqué par la domination d’un empire, ou d’un centre hégémonique qui peut être à vocation mondiale, régionale ou continentale. Dans ces conditions, les ambitions de puissances continentales comme les États-Unis, la Chine ou la Russie à l’échelle spatiale apparaissent moins prématurées. L’analyse du budget de certains États donne une vision plus renforcée à cette réflexion : Chine (2 milliards d’euros), Russie (1,5 milliard d’euros), Inde (1 milliard d’euros) et États-Unis (33 mil­liards), UE (6 milliards) [16]. Ces chiffres pour reprendre Isabelle Soubers-Verges sont instructifs. Leur variabilité est un indicateur du caractère stato-centré de la puissance dans le domaine spatial. L’hori­zon ne favorise pas seulement les rivalités entre les États mais aussi les rivalités entre les acteurs privés (Roskosmos en Russie). Dans le spatial comme dans de nombreux domaines, les États valorisent l’originalité de leur technologie à travers les acteurs privés, car la commerciali­sation des technologies spatiales fait partie des objectifs à moyen terme. Les États utilisent ces sociétés et les caractéristiques de leurs produits pour renforcer leur influence et poursuivre leur développement spatial. Dans le cas d’espèce de la chine, l’outil spatial est mis du programme des nouvelles routes de la soie à travers la notion de « corridor de l’information spatiale ».

9 L’horizon de la puissance recoupe celui de l’horizon civil. Cet horizon est bordé par une approche exclusivement civile des activités spatiales. Cette valeur stratégique est mise en avant dans les program­mes spatiaux indien et japonais qui gravitent autour des priorités telles que le développement économique et le développement technolo­gique [17]. Les services et usages des applications en rapport avec le déve­loppement économique démultiplient cet horizon et font varier ses projections. Ces projections suggèrent d’une part, des arrangements spatiaux, qui sont enchevêtrés et qui commandent l’organisation et la distribution de la puissance dans des domaines particuliers ; et d’autre part, un ordre par l’équilibre dont le but est d’empêcher toute ambition hégémonique démesurée [18]. Sous la forme d’une toile d’araignée, ses transactions forment des sous-horizons de puissances qui s’agrègent à l’horizon global de la puissance [19]. De même, l’aptitude des puissances traditionnelles à rester hégémonique n’est pas stable et celle des puis­sances spatiales émergentes à survivre est en évolution : le budget de la Russie entre 1991 et 2000 était de 300 millions de dollars, contre 2 mil­liards en 2010 [20]. Et son évolution n’aura été possible que grâce à la marchandisation de la technologie spatiale. Il est clair que cette capita­lisation contribue à la théorisation des horizons de la puissance spatiale sur la scène internationale en raison des domaines prioritaires qu’elle impose.

Conclusion

10 En conclusion, on est en droit de penser qu’il existe bien une corrélation entre New Space extra-atmosphérique, égalisation stratégi­que et distribution de la puissance. Cette corrélation existe prend des contours figurationnelles et configurationnelles de puissance. Figura­tionnelle, car elle pose le New Space extra-atmosphérique comme un enjeu de puissance entre les puissances spatiales traditionnelles et les néo-puissances spatiales ou puissances émergentes. Ces interactions ont pour fil conducteur, la pensée géopolitique de Mackinder qui met en scène les rapports entre puissance et espace. À la lumière de cette pensée géopolitique, il apparaît que ces interactions entraînent des transformations configurationnelles importantes en matière d’équilibre des puissances, d’occupation de l’espace ou d’horizon de la puissance.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : extra-atmosphérique, Heartland, puissance

Date de mise en ligne : 10/03/2022

https://doi.org/10.3917/strat.126.0075