Montrer son corps, parler de son sport : Usages de la photo elicitation auprès d’ex-sportives et ex-sportifs de haut-niveau
Pages 99 à 115
Citer cet article
- BRAIZAZ, Marion,
- TOFFEL, Kevin,
- TAWFIK, Amal
- et LONGCHAMP, Philippe,
- Braizaz, Marion.,
- et al.
- Braizaz, M.,
- Toffel, K.,
- Tawfik, A.
- et Longchamp, P.
https://doi.org/10.3917/sta.129.0099
Citer cet article
- Braizaz, M.,
- Toffel, K.,
- Tawfik, A.
- et Longchamp, P.
- Braizaz, Marion.,
- et al.
- BRAIZAZ, Marion,
- TOFFEL, Kevin,
- TAWFIK, Amal
- et LONGCHAMP, Philippe,
https://doi.org/10.3917/sta.129.0099
Notes
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[1]
Les auteurs remercient Cornelia Hummel pour les précieux commentaires et propositions formulées sur une version antérieure de ce texte.
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[2]
La photo elicitation est un des versants méthodologiques de la sociologie visuelle. On recense également des travaux proposant des analyses sur les images (photographiques ou filmiques) et des travaux utilisant les images comme un support de restitution.
-
[3]
Si, dans La Distinction (Bourdieu, 1979), nombre d’images sont mobilisées, on peut citer l’exemple des nombreuses photographies prises par Pierre Bourdieu en Algérie qu’il n’a jamais utilisées dans ses publications. Ce n’est qu’après son décès que ce matériel a été rassemblé et publié (Bourdieu, 2003a).
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[4]
En France, la création récente de revues comme Images du travail, travail des images en 2015 et la Revue française des méthodes visuelles en 2017 atteste d’un intérêt croissant pour cet outil méthodologique. C’est notamment par la sociologie du travail que la sociologie visuelle a gagné en légitimité (Papinot, 2016), les autres domaines de la discipline restent encore peu enclins à la mobiliser.
-
[5]
Nous utilisons le terme « trace » conformément à notre cadre théorique dispositionnaliste (Lahire, 2002).
- [6]
-
[7]
En effet, parmi les 17 enquêtés ayant apporté des photographies lors de l’entretien, les écarts sont grands : un peu moins de la moitié en a amené moins de cinq, un enquêté est venu avec une seule photo, sept en ont apporté entre 5 et 10 et une personne est venue avec plus de 50 clichés.
-
[8]
Cette liste, non exhaustive, permet de rendre compte de la réceptivité variable de la photo elicitation par les individus.
-
[9]
Les personnes enquêtées nous ont donné leur accord pour la diffusion de ces photographies à condition que les publications concernent le champ académique et que les images soient recadrées afin de préserver leur anonymat.
-
[10]
Issu de l’italien, signifie « dodu » en argot.
-
[11]
Papinot (2016) relève que si le recours à l’image favorise la « stimulation de la parole » (paragr. 51) chez certaines personnes, il peut également entraîner la « clôture précipitée » (paragr. 51) de l’entretien avec d’autres individus. Dans notre cas, on peut faire l’hypothèse que la non-réceptivité par rapport au dispositif peut être mise en lien avec les effets de la socialisation corporelle genrée (Guyard & Mardon, 2010). Sur les 13 femmes rencontrées, 11 ont apporté des photographies.
-
[12]
Le choix de ces photographies par l’enquêté attire aussi l’attention sur le type de corps valorisé. Tandis qu’Alexandre illustre le corps de ses 23 ans (qui est très proche de son corps actuel et dont il est fier) par une photo sur laquelle il apparaît dévêtu (image 8), son corps passé (indésirable à ses yeux) ne se dévoile que très partiellement, caché par les vêtements (image 7).
-
[13]
Recontactée ultérieurement, Samantha nous a donné son accord quant à l’utilisation des photographies postées sur Instagram et insérées dans cet article. Toutefois, ces images n’ont pas fait l’objet d’une discussion supplémentaire avec cette enquêtée.
-
[14]
Samantha est issue d’un milieu populaire et comme l’ont montré nombre de recherches (Lahire et al., 2019 ; Longchamp, 2014), le rapport à l’alimentation et les normes du « bien manger » varient selon l’origine sociale.
-
[15]
Produits d’un « travail d’interprétation des sensations » (Darmon, 2003, p. 160).
-
[16]
On sait combien les « social network sites » constituent « des dispositifs technosymboliques qui élargissent sensiblement la surface de ce qui est montrable et jouent ainsi un rôle non négligeable dans les évolutions structurelles des espaces de mise en visibilité du soi » (Granjon & Denouël, 2010, p. 25) ; ces dispositifs peuvent ainsi amener des individus vers des « formes de dévoilement moins déférentes envers les normes de la pudeur » (ibid.).
-
[17]
La « story » est un procédé qui a été créé par Snapchat, un réseau social basé sur la courte durée de vie des contenus partagés. Cette option « story » a été déclinée par des concurrents, dont Instagram. Cette option permet à l’utilisateur et l’utilisatrice de poster une photo ou une vidéo de quelques secondes. Ce contenu est éphémère et a vocation à disparaître après 24 heures.
-
[18]
Bien que cela ne soit pas le cœur du sujet ici, nous aurions pu mobiliser à cet endroit les travaux qui s’attachent à mettre en perspective la manière dont les individus se mettent en scène sur les réseaux sociaux avec leur parcours de socialisation. Pour Samantha, nous pouvons faire l’hypothèse que le manque de reconnaissance dans le monde de la compétition sportive de haut niveau que celle-ci a rencontré n’est pas sans lien avec une certaine quête de reconnaissance au sein de la communauté digitale des crossfiters que cette ex-sportive met en œuvre à ce jour. Pour en savoir davantage sur les « phénomènes d’exposition de singularités subjectives motivés par une quête du regard d’autrui à des fins de reconnaissance », voir Granjon & Denouël (2010).
Introduction
1Il y a plus de soixante ans, John Collier (1957) proposait pour la première fois de déconstruire et de décrypter les enjeux liés à l’usage de la photographie dans le cadre d’une enquête sociologique. [1] Soulignant les apports de cet outil méthodologique pour la passation d’entretiens – notamment sa capacité à faire parler, à être un support de mémoire efficient et à faciliter une posture compréhensive en favorisant l’engagement de l’enquêté –, son article fera figure de référence pour celles et ceux qui s’intéresseront par la suite à la sociologie ou à l’anthropologie visuelle [2]. Ceci dit, que l’on pense, entre autres, aux travaux de Sadie American (1898) ou aux photographies illustratives des terrains anthropologiques (Bateson & Mead, 1942), force est de constater que la mobilisation d’images en sciences sociales n’est pas une nouveauté datant du milieu du XXe siècle (Maresca & Meyer, 2013). Cependant, le recours à celles-ci a souvent été perçu comme peu scientifique et, par conséquent, peu légitime (Bouldoires, Reix & Meyer, 2017) [3]. Ce n’est que depuis les années 1970-1980 que les méthodes visuelles suscitent davantage d’enthousiasme (Pauwels, 2000). Aux États-Unis notamment, de plus en plus de travaux proposent une sociologie avec les images plutôt qu’une sociologie sur les images (Harper, 2002). D’ailleurs, les chercheuses et chercheurs se réclamant des méthodes visuelles défendent l’idée que l’utilisation des images peut (et doit) être centrale tant dans l’investigation que dans l’argumentation sociologique (Chauvin & Reix, 2015) [4].
2C’est dans la lignée de cette posture que s’inscrit cet article qui propose une réflexion méthodologique à partir d'une recherche mobilisant la photo elicitation pour appréhender le rapport au corps des ex-sportives et ex-sportifs de haut niveau. Il vise à apporter un éclairage sur cette technique d’enquête et à faire part des enseignements relatifs à son usage en sociologie du corps et, a fortiori, du sport. Dans une première partie, nous présentons la perspective dispositionnaliste adoptée et la façon dont celle-ci peut s’articuler avec cette méthode. Puis, nous abordons les modalités de notre protocole ainsi que les apports inhérents à ce dispositif. Enfin, nous présentons un cas d’immixtion entre les images mobilisées durant l’un de nos entretiens par une enquêtée et celles postées par cette dernière sur les réseaux sociaux.
1. Sociologie du sport, perspective dispositionnaliste et photo elicitation
3Que deviennent les habitudes corporelles des ex-sportives et ex-sportifs ayant évolué dans l’espace de la haute performance une fois la distance prise avec cet univers ? Quelles « traces » [5] les différentes instances de socialisations rencontrées (famille, pairs, clubs, entraîneurs, etc.) laissent-elles sur les corps ? Telles sont les questions à l’origine d’une enquête qualitative menée entre 2018 et 2019 auprès de 30 ex-sportives et ex-sportifs de haut niveau (17 hommes, 13 femmes). Rapidement, la photo elicitation est venue s’ajouter au dispositif initial (des entretiens biographiques). Comment cet outil pouvait-il nous aider à répondre aux questions qui étaient les nôtres ?
1.1. Étudier des histoires sportives faites corps
4On peut dire qu’adopter une approche de type dispositionnaliste consiste à considérer l’individu comme porteur de marques socialement acquises, proprement incorporées durant des processus de socialisation successifs. Méthodologiquement, cela suppose de repérer les traces que le parcours des individus a laissées sur leurs manières de voir, de sentir et d’agir. L’entretien biographique, qui permet « d’aborder la question de la genèse des dispositions, appétences, compétences qui [font] partie du patrimoine individuel actuel des enquêtés » (Lahire, 2002, p. 37), s’avère propice à l’appréhension de ce travail de transformation de soi (Darmon, 2003). Dans notre cas, ce type d’entretien est particulièrement heuristique pour rendre compte des dynamiques à l’œuvre dans la constitution des histoires [sportives] faites corps (Bourdieu, 2003b) des personnes interviewées, et des effets croisés ou combinés des divers processus de socialisation. La production de discours sur le corps nécessite un véritable engagement de la part des individus, engagement que le recours à la photo elicitation permet de renforcer.
Après l’effort, que deviennent les corps ? Premiers résultats d’une enquête en cours
Les premiers résultats montrent que les rapports au corps des individus interrogés peuvent être rapportés, pour partie au moins, à l’articulation entre la socialisation familiale liée à l’origine sociale et la socialisation sportive. En effet, le sport de haut niveau exigeant la mise en œuvre de dispositions ascétiques, les personnes issues des classes populaires présentent une forte probabilité de vivre une socialisation de transformation contrairement à celles qui, issues des classes moyennes et supérieures, connaissent le plus souvent une socialisation de renforcement. Pour ces dernières, les dispositions acquises durant la carrière sportive tendent à se perpétuer lors de l’après-carrière, donnant lieu à une forte continuité des pratiques corporelles. À l’inverse, les individus rencontrés issus des classes populaires sont susceptibles de vivre une « crise dispositionnelle » (Lahire, 2002) lors de leur après-carrière qui peut aboutir à l’adoption d’un style de vie sédentaire ou, à l’inverse, à une véritable « prise en main ».
On observe également que l’orientation genrée de la socialisation sportive – qui fait varier les attendus et les styles de pratiques entre les hommes et les femmes – pèse fortement sur le devenir corporel lors de l’après-carrière. Nous avons notamment relevé combien la parole des entraîneurs ne se délivre ni dans les mêmes proportions, ni de la même manière dès lors qu’il s’agit de commenter les qualités corporelles et notamment le poids des sportives et sportifs. Cette parole est un élément qui singularise, entre autres, les modalités d’incorporation des dispositions en fonction du genre des individus. Plusieurs années après la fin de la compétition, alors que les ex-sportives rencontrées évoquent presque systématiquement des pratiques relatives au contrôle de leur poids, les ex-sportifs sont davantage préoccupés par la perte de masse musculaire ou par les séquelles physiques liées à d’anciennes blessures.
5Facilitatrice de communication et d’expression lors d’un entretien, telle est la qualité évidente de cette méthode (Bigando, 2013). Mais sa valeur ajoutée ne s’arrête pas là. Parler de son corps, et notamment de son usure (sportive, esthétique, etc.), peut susciter une gêne, voire même des stratégies d’évitement ; notamment pour des individus ayant été dans l’obligation de mettre fin à leur carrière sportive du fait de blessures. Montrer son corps (passé et présent) par l’image, non seulement pour parler de celui-ci et de ses modifications mais aussi pour l’évaluer, nous a semblé constituer une stratégie pertinente. En outre, du fait de la « double puissance des images – une force vocative (la capacité d’interpellation) et évocative (la capacité de désigner et remettre en mémoire) » (Meyer, 2017) [6] –, la photo elicitation présente d’autres atouts, comme celui de donner accès aux corps « réels » tout en les confrontant aux discours sur soi des personnes enquêtées. La photo elicitation permet ainsi d’objectiver les corps passés des ex-sportives et ex-sportifs – qui peuvent être très différents de leurs corps contemporains – tout en éclairant leurs transformations.
6Pour autant, l’idée n’était pas de céder à l’« illusion » d’une « transparence de l’image » et au présupposé suivant lequel la photo elicitation serait « ce “facilitateur inconditionnel” […] universel qu’il est trop souvent supposé être » (Papinot, 2016, paragr. 2). Ayant impliqué les personnes dans la sélection des photographies discutées (cf. protocole ci-après), il est clair que ces dernières nous apporteraient à voir une certaine vision de leurs parcours ; des « fragments et des témoignages de la réalité » (Rocca, 2007, p. 35) quant à leurs évolutions corporelles. Toutefois, en restant vigilants vis-à-vis du caractère partiel et socialement situé des photographies, nous avons postulé qu’encourager la réflexivité des participantes et participants en leur laissant le choix des images pourrait nous donner des indices précieux sur leurs rapports aux corps.
1.2. Les impensés d’un protocole lâche
7On peut schématiquement établir quatre manières d’élaborer un dispositif de photo elicitation. Une première méthode consiste à s’appuyer sur des photos produites par les chercheuses ou chercheurs (Duteil-Ogata, 2007 ; Riom & Hummel, 2018). Deuxièmement, il est possible de mobiliser des photos sélectionnées par les chercheuses ou chercheurs comme des images de presse, issues d’internet, ainsi que de réseaux sociaux ou d’institutions, etc. (Meyer, 2017). On peut aussi, c’est la troisième possibilité, travailler avec des photos produites (spécifiquement pour la recherche) par les personnes interviewées (Bigando, 2013). Enfin, la quatrième démarche consiste à utiliser des images d’archives (albums de famille, photos de clubs sportifs, etc.) que l’on demande à ces personnes enquêtées (Jonas, 2009). Compte tenu de notre question de recherche et de nos hypothèses, nous avons opté pour la dernière option. Lors de la prise de contact avec les ex-sportives et ex-sportifs, il leur a été demandé d’apporter « quelques photos » illustrant la manière dont leur corps ou leur apparence corporelle ont pu (ou non) évoluer au cours de leur vie. On peut a posteriori regretter de ne pas avoir donné de consigne plus précise concernant le nombre idéal de photographies ; ceci a entraîné une grande disparité du nombre d’images apportées par chacune des personnes enquêtées, renforçant ainsi le caractère hétéroclite du matériel rassemblé [7].
8Le dispositif a été introduit dès le début de l’entretien, en demandant aux individus de déposer leurs photos sur la table (ou de les montrer lorsqu’elles étaient sur leur smartphone). Ensuite, nous avons fait le choix d’un usage de la photo elicitation « souple », c’est-à-dire à la discrétion des participantes et participants. Nous leur avons signalé que les photos seraient particulièrement abordées en fin d’entretien, tout en leur offrant la possibilité de s’y référer à tout moment pendant notre discussion. Nous avions ici à cœur d’identifier les priorités corporelles des personnes enquêtées et de tester la manière dont celles-ci mobiliseraient ces images.
9En outre, une attention forte a été accordée aux réactions verbales et non verbales des enquêtés face aux photographies : « Vous avez souri en regardant cette image, pouvez-vous m’expliquer ? » ; « Cette photographie semble ne pas vous plaire », etc. À la fin de l’entretien, que les photographies aient été commentées ou non, nous concluions la rencontre avec quelques questions sur celles-ci : « Pouvez-vous me les décrire ? », « Pour quelles raisons avoir choisi ces photographies-là ? », « Y a-t-il des éléments qui ont un sens particulier pour vous dans cette photographie ? ».
10Forts de ce protocole, nous avons identifié différents usages de la photo elicitation [8]. Certaines personnes ont apporté des photographies que l’on peut qualifier d’argumentatives ayant pour objectif d’illustrer leur engagement corporel et notamment la continuité de pratiques sportives assidues ou la continuité d’une certaine esthétique corporelle lors de l’après-carrière (image 1) [9]. D’autres ont sélectionné des photographies nostalgiques sur lesquelles on peut voir des corps performants, c’est-à-dire illustrant – d’après les personnes enquêtées – leur plus haut niveau sportif (image 2). Une autre catégorie de photographies s’inscrit dans une perspective testimoniale (image 3), visant à rendre compte de parcours corporels marqués par des combats et des difficultés (e.g. blessures). Enfin, un dernier usage de la photo elicitation peut être considéré comme additionnel. Certains individus ont ainsi choisi des images ne mettant pas au premier plan le corps mais, par exemple, des sociabilités sportives comme des photographies d’équipe (image 4).
11Notons ici que l’hétérogénéité de notre matériel visuel est aussi en partie liée à ces usages variés. Tandis que des individus ont mobilisé des photos de plusieurs sortes, la grande majorité s’est cantonnée à un parti pris photographique, privilégiant soit l’argumentatif, soit le nostalgique, soit le testimonial. Pour nombre d’entre eux, notre support photographique était donc très limité, tant dans le temps (uniquement des images de l’après-carrière) que dans les contenus (uniquement des images d’entraînements, de compétitions, loisirs, etc.). Pourtant, compte tenu de notre perspective théorique, il eût été heuristique de pouvoir discuter à l’appui de photographies de chaque étape signifiante du parcours corporel des ex-sportives et ex-sportifs.
Images 1, 2 et 3 (de gauche à droite) : Photographies d’un ex-gymnaste, d’une ex-footballeuse et d’une ex-gymnaste
Images 1, 2 et 3 (de gauche à droite) : Photographies d’un ex-gymnaste, d’une ex-footballeuse et d’une ex-gymnaste
Image 4 : Photographie d’un ex-footballeur
Image 4 : Photographie d’un ex-footballeur
« Enquêtrice : Il y a une dimension qu’on n’a pas forcément évoquée encore, c’est… l’esthétique, l’apparence, en fait. Par rapport à ça… Quelle apparence vous aviez à [Nom du club] versus à [Nom d’un second club] ? Est-ce qu’il y avait des choses différentes ?
Sophie : C’est là que les photos arrivent ou… ? [Rires]
E : Eh ben, peut-être. Si vous voulez. [Rires]
S : Non mais, effectivement… Parce que moi, j’ai cherché les photos et je les ai… je me souviens très bien comment j’étais… pas ma tête, pas mes cheveux, pas ma coupe. Mais physiquement, parce que je pense que c’est ça plutôt le thème… Ben, est-ce que j’étais plutôt mince, plutôt musclée, plutôt ciccio [10] […] (Sophie, 28 ans, ex-footballeuse) »
2. Multiples corps, multiples regards sur ces corps
13Parmi les 30 personnes rencontrées, 17 ont apporté des photographies lors de la passation de l’entretien (6 hommes et 11 femmes). Sans pouvoir l’affirmer, nous pouvons souligner que les ex-sportives ont témoigné plus d’engagement quant à ce dispositif visuel que les ex-sportifs [11]. À ce titre, les effets différenciés de la photo elicitation sur nos enquêtés sont venus enrichir certains de nos résultats. En effet, la socialisation sportive étant éminemment genrée (Mennesson, Visentin & Clément, 2012), les attendus corporels (de la part des entraîneurs notamment) ne sont pas identiques entre les hommes et les femmes au sein d’une même discipline. Plus particulièrement, l’injonction au contrôle du poids fait partie des prescriptions qui singularisent l’expérience des sportives de haut niveau ; il s’agit là d’une prescription autant sportive qu’esthétique (Louveau, 2007) et il n’est pas anodin que les photographies apportées par les enquêtées leur ont le plus souvent servi à parler de leurs poids et de leur apparence.
Image 5 : Photographie de Catherine, 57 ans, ex-joueuse de tennis
Image 5 : Photographie de Catherine, 57 ans, ex-joueuse de tennis
« Catherine : Et puis là, il y a quelques photos mais… c’était… ça c’était avant que je commence à m’entraîner. […]
Enquêteur : C’est le début de votre carrière ?
C : C’est… oui, un petit peu, oui.
E : Parce que vous dites que c’est avant que vous commenciez à vous entraîner sérieusement ?
C : Ouais, le fait que j’ai un entraînement physique, sérieusement. Ça fait boulote là, quand même. »
15Certaines photographies (image 5), et surtout les commentaires des femmes sur celles-ci, nous ont permis de comprendre plus précisément l’ampleur des restrictions alimentaires qu’elles ont pu s’imposer, en particulier lors de la puberté, afin de correspondre aux normes esthétiques genrées de leur discipline. En effet, toutes les ex-sportives ayant connu des troubles anorexiques suite à cette période ont choisi de nous montrer des photographies d’elles lors de ce tournant pubertaire (image 6).
Image 6 : Photographie de Martine, 50 ans, ex-patineuse artistique
Image 6 : Photographie de Martine, 50 ans, ex-patineuse artistique
« Enquêtrice : Vous aviez quel âge, là ?
Martine : Je pense que j’avais 14 ans, quelque chose comme ça. Et ça, c’est vraiment une période, je pense, que c’est difficile… quand on n’a pas un physique de baguette comme, j’avais envie de dire, danseuse classique. Ce n’est pas évident, quoi. Parce que, on a le corps qui change et puis… ben, ce n’est pas top pour une patineuse. [Rires] »
17Le principal apport de la photo elicitation dans le cadre de notre enquête a été de donner davantage de consistance aux schèmes de perception des individus rencontrés. Des attributs comme la minceur, la musculature ou la tonicité ne renvoient pas aux mêmes corps et ne bénéficient pas des mêmes représentations dès lors que l’on s’adresse à une femme, à un homme, à un ou une gymnaste, etc. Les photographies nous apportent à ce sujet des éléments de compréhension et nous permettent de confronter nos points de vue avec ceux des personnes enquêtées. On peut citer le cas d’Alexandre qui nous montre une photographie (image 7) sur laquelle, sans commentaire de sa part, nous aurions pu voir un corps (et notamment des jambes) musclé(es). Ceci n’est pourtant pas ce qu’il désire nous faire voir puisqu’au contraire, il se décrit sur cette image comme ayant « des jambes qui ne ressemblent à rien ». Pour cause, le parcours corporel d’Alexandre le conduira à adopter une pratique sportive intensive lors de son après-carrière afin de se construire une apparence corporelle opposée à celle qui était la sienne lorsqu’il était patineur artistique (image 8) [12].
Images 7 et 8 : Photographies d’Alexandre, 44 ans, ex-patineur artistique. La première (7) le présente à 18 ans, la seconde (8) à 23 ans.
Images 7 et 8 : Photographies d’Alexandre, 44 ans, ex-patineur artistique. La première (7) le présente à 18 ans, la seconde (8) à 23 ans.
« Alors là, on ne voit pas trop mon corps, mais là, celle-là, j’avais 18 ans. Donc je crois que c’est à l’époque où j’avais tout arrêté, en fait. Donc, j’ai des jambes qui ne ressemblent à rien, je n’ai pas de bras, machin. »
19La possibilité de faire parler les individus de leurs corps passé avec des photographies à l’appui nous a également donné la possibilité de constater plus aisément l’évolution (ou non) de leurs schèmes de perception. Pour illustration, l’obsession de minceur affichée par Kathy durant sa carrière de joueuse de tennis demeure intacte lors de notre entretien, plus de 15 ans après. Commentant une photographie d’elle à 16 ans (image 9) – époque où elle pesait 60 kilos pour 172 cm, alors qu’elle pèse aujourd’hui 55 kilos – et la comparant à un cliché pris peu avant l’entretien (image 10), elle se décrit comme « pas jolie » car elle ne se trouve pas suffisamment mince : « Et pourtant, c’est marrant, parce que tous les ex-copains qui ont vu ça, ils ont… : “ah, c’est incroyable !” Ils disent : “ah, mais c’est bien là. Tu es trop mince maintenant.” »
Images 9 et 10 : Photographies de Kathy, 36 ans, ex-joueuse de tennis. La première (9) a été prise lorsqu’elle avait 16 ans, la seconde (10) a été prise juste avant l’entretien.
Images 9 et 10 : Photographies de Kathy, 36 ans, ex-joueuse de tennis. La première (9) a été prise lorsqu’elle avait 16 ans, la seconde (10) a été prise juste avant l’entretien.
« Enquêtrice : Et à l’époque où tu faisais du tennis ? Là, par exemple.
Kathy : Ben là, quand je regarde, j’étais…
E : Tu avais 16 ans ?
K : Ben, je trouve ça pas joli.
E : Non ?
K : Non. Et pourtant, c’était marrant, parce que tous les ex-copains qui ont vu ça, ils ont… : “ah, c’est incroyable !” Ils disent : “ah, mais c’est bien là. Tu es trop mince maintenant.” »
3. Immixtion : réseaux sociaux et photo elicitation
21Lorsque l’on mobilise des images, il est difficile d’ignorer celles qui nous parviennent sans que l’on ne les ait véritablement sollicitées. Nous avons en effet été confrontés à une délimitation floue de notre corpus visuel, notamment car nous avons été amenés à recruter des ex-sportives et ex-sportifs via les réseaux sociaux. Il n’était, de fait, pas rare que les personnes mobilisent les photographies postées sur leur profil (Facebook ou Instagram) afin de répondre à nos demandes.
« Mais les photos, vous voulez que je… Si vous avez Facebook, je peux vous mettre en ami et vous pouvez utiliser toutes les photos qui sont sur mon profil. » (Tim, 25 ans, ex-gymnaste)
23Dès lors, nous avons été conduits à nous « abonner » ou à « suivre » les profils digitaux de certaines personnes enquêtées a posteriori, ce qui n’était pas prévu dans notre protocole. En effet, nous n’avions pas anticipé de mobiliser des photographies qui, présentes sur ces profils, n’avaient pas été abordées lors des entretiens. Cependant, nous ne pouvions fermer les yeux sur les images publiées sur les réseaux sociaux, notamment sur celles publiées après l’entretien et qui semblaient parfois contredire les propos recueillis lors de celui-ci. Nous souhaitons ici porter notre attention sur un cas particulier, celui de Samantha, une ex-patineuse artistique de 33 ans [13].
24À l’âge de 25 ans, après 10 ans de pratiques corporelles discontinues notamment en termes d’alimentation (périodes de restriction couplées à une extrême surveillance du poids alternant avec des périodes de relâchement total et de forte consommation d’alcool), Samantha arrête le patinage. Dès sa puberté, cette jeune femme a vécu une carrière sous tensions : « De mes 16 à mes 25 je n’ai jamais aimé mon corps. » Alors qu’enfant sa morphologie correspond aux normes esthétiques et physiologiques perçues comme adéquates au sein de sa discipline (image 11), dès l’adolescence elle dissone (image 12). Samantha n’a jamais été socialisée à des pratiques corporelles en cohérence avec les normes sanitaires dominantes [14] : « Je n’avais pas forcément des parents qui avaient une très bonne conscience de la nourriture, des plats. Ils me faisaient à manger comme ils faisaient à manger pour eux. […] ce n’était pas horrible, hein. Après, ma maman elle aimait bien tout ce qui était en sauce. » À l’adolescence, elle enchaîne les conflits avec son entraîneur et ne bénéficie pas d’un encadrement quant à la gestion de son corps par le club dans lequel elle évolue. Samantha prend alors du poids, son niveau décline :
« Je faisais un coup des régimes draconiens, un coup je mangeais n’importe quoi. Enfin, c’était… vraiment… assez un combat… tout le temps, tout le temps. Ou je n’avais pas non plus une bonne conscience de qu’est-ce que c’est bien manger, aussi. Je pense que ça, c’est… ben… parce que je ne l’ai pas appris petite. »
Image 11 : Photographie de Samantha lors de sa première compétition de patin
Image 11 : Photographie de Samantha lors de sa première compétition de patin
Lorsqu’on lui demande pourquoi elle l’a choisie, elle nous répond qu’elle se trouve « chou ». Elle associe cette période à un vécu insouciant, passionné, sans conflit corporel.
« Si j’avais une fille, je pense que j’aimerais bien qu’elle… peut-être pas du patinage mais qu’elle… s’investisse dans une activité comme ça… »
Image 12 : Photographie de Samantha lors de l’une de ses dernières compétitions
Image 12 : Photographie de Samantha lors de l’une de ses dernières compétitions
Cette photographie évoque les tensions entre le corps idéal normé de sa discipline et le sien auxquelles Samantha se trouve confrontée à partir de la puberté.
Lorsqu’on lui demande de se décrire, elle nous répond : « Je n’aime pas… ça ne va pas du tout. […] je pense que j’étais pas en forme physique ! [Petits rires] En tout cas pas pour faire du patinage. »
28Lorsqu’elle arrête le patinage, Samantha découvre le crossfit, et c’est une nouvelle phase corporelle qui commence pour elle. Elle nous raconte se passionner pour la diététique à cette période ; elle suivra un programme pour perdre du poids et, surtout, cherchera à accroître ses connaissances en termes de nutrition. Ce programme « marche » et elle s’y tient. Aujourd’hui, ce qu’elle mange est pesé quotidiennement, et toute la semaine le menu est identique, nous dit-elle : omelette aux courgettes le matin, poulet et légumes le midi et le soir : « Je fais très attention à ce que je mange. Je pèse tout ce que je mange. Euh… je suis devenue… oui, je suis hyperfocalisée sur la nourriture maintenant [petits rires]. » Si le week-end elle dit s’accorder des extras, voire même des « orgies de bouffe », globalement Samantha semble témoigner d’un nouveau rapport au corps : elle ne boit plus d’alcool (qu’elle associe à sa période de déclin) et ne fait pas la fête. Le crossfit est central dans son quotidien et elle nous explique ne pas avoir le temps de pratiquer d’autres sports du fait de son implication dans cette discipline qui réactive chez elle des dispositions cénesthésiques [15] acquises lors de sa carrière : « Je retrouve des sensations que j’avais au patinage, de se pousser, d’aller chercher la perfection, de travailler dur pour arriver à quelque chose… […] Il y a ce côté performance qui fait que si j’ai ce corps, c’est aussi grâce à ce que j’arrive à faire et puis ça m’a rendue plus forte. »
29Lors de l’analyse du matériel empirique recueilli, les points saillants relatifs au parcours de Samantha nous ont amenés à mettre en lumière une transformation forte de ses habitudes corporelles lors de l’après-carrière, et ceci dans les divers domaines de pratiques investigués (l’apparence physique, l’alimentation, les activités physiques et sportives, la récupération et les soins du corps). Alors que cette enquêtée semblait avoir fait l’acquisition de dispositions hétérogènes lors de sa carrière sportive – notamment en raison d’une non-concordance des socialisations familiale et sportive –, il nous est apparu que son après-carrière se caractérisait à la fois par une quête de cohérence et donc par le rejet de nombre de ses pratiques passées (notamment la mise en veille de ses dispositions hédonistes), ainsi que par l’intensification de son engagement dans une certaine rigueur sportive et corporelle (soit le renforcement de dispositions stoïcistes et le développement de dispositions ascétiques). Nos analyses ont été en partie corroborées par les multiples photographies que Samantha expose sur son profil Instagram. Le plus souvent, elle y publie des images ayant trait à sa pratique sportive actuelle. Plus particulièrement et quasi systématiquement, la thématique de la photographie est l’effort corporel induit par le crossfit (images 13 et 14). Si cette enquêtée est porteuse de dispositions stoïcistes depuis son plus jeune âge du fait de l’engagement corporel que suppose le patinage artistique, lors de son après-carrière ces dispositions sont devenues particulièrement centrales dans le rapport au corps de Samantha. Nous avions décelé ce renforcement lors de l’entretien, mais la quantité de photographies postées a fait office de caisse de résonnance à notre terrain. Ce fut également le cas d’autres photographies, à l’instar des nombreux zooms sur des repas « sains » (image 15).
Images 13, 14 et 15 : Photographies postées par Samantha sur les réseaux sociaux, captures d’écran, juillet, août, septembre 2019
Images 13, 14 et 15 : Photographies postées par Samantha sur les réseaux sociaux, captures d’écran, juillet, août, septembre 2019
30D’autres images semblent en revanche venir contrarier certaines de nos analyses. Alors que nous avions appréhendé le parcours de Samantha en insistant sur la manière dont la succession des différentes périodes de socialisation l’avait conduite à un point de rupture distinguant deux types de rapport au corps fortement différenciés (celui pendant sa carrière et celui lors de son après-carrière), certaines photographies sont venues nuancer cette analyse. Par exemple, nous avons découvert que Samantha continuait à boire de l’alcool, et notamment des cocktails. Relevons que c’est le nombre de photographies de cocktails ainsi que les légendes les accompagnant qui nous ont interpellés. Décrire un verre d’alcool comme « La vie » (image 16) ou annoncer une semaine de vacances avec le commentaire « Jour 1 » à côté d’un cocktail n’évoque pas une pratique exceptionnelle. Au contraire, ces images ont une forte résonance avec la consommation excessive passée que Samantha nous a décrite en entretien. Peut-on alors vraiment parler de rupture et de transformation radicale des habitudes ?
Images 16, 17 et 18 : Photographies postées par Samantha sur les réseaux sociaux, captures d’écran - juillet, août, septembre 2019
Images 16, 17 et 18 : Photographies postées par Samantha sur les réseaux sociaux, captures d’écran - juillet, août, septembre 2019
31Ce hiatus entre ce que les personnes interviewées disent et taisent est inhérent à tout procédé de recueil de données en sciences sociales et des biais de désirabilité qu’il génère immanquablement (Mercklé & Octobre, 2015). Une photographie étant « une production culturelle qui résulte de codes et de conventions de construction éminemment datés et situés socialement » (Papinot, 2016, paragr. 7), la production de photographies et, surtout, la monstration de certaines d’entre elles sont régulées par les frontières de l’« aire du photographiable » (Bourdieu, 1965). Autrement dit, dans tous les espaces sociaux, il y a des photographies « faisables », « à faire » et donc « montrables » (Hummel, 2017, p. 4). Lorsque l’on choisit d’impliquer les personnes enquêtées dans le choix des images discutées lors d’un entretien, une certaine réflexivité est nécessaire. L’aire du photographiable rend compte, dans le cadre de notre enquête, de domaines de pratiques plus ou moins légitimes selon les contextes d’énonciation. Le récit de l’interviewé n’est jamais qu’« une version plausible, qui est aussi un possible parmi d’autres » (Demazière, 2007, p. 93). C’est donc moins d’une quête de réalité que de la recherche d’une vérité dont il s’agit, c’est-à-dire de la mise en cohérence sociologique par le chercheur ou la chercheuse des propos tenus par l’interviewé. Comme tout type de discours, ce qui s’expose sur les réseaux sociaux [16] doit ainsi être déconstruit et discuté.
32Dans le cas de Samantha, il faut par ailleurs évoquer deux registres bien distincts de la monstration qui sous-tendent les photos évoquées. Tandis que les photographies présentant celle-ci lors de ses pratiques sportives sont « permanentes » car postées sur son profil Instagram, les photographies de cocktails et de fêtes ne sont montrées que sur des « stories », par définition éphémères [17]. Ces deux registres de la mise en scène remplissent des fonctions différentes : d’un côté, la pleine visibilité des pratiques sportives et des habitudes totalement assumées, en toute cohérence avec son identité revendiquée ; de l’autre, une visibilité partielle des pratiques festives relativement assumées, qui rompent avec sa (re)présentation habituelle.
33Tout comme une personne enquêtée ne dit jamais tout, l’enquête ne montre jamais tout non plus. Et si la contradiction de certains discours n’est pas spécifiquement liée à la méthode de photo elicitation, c’est pourtant bien cette dernière qui nous a permis de la découvrir en nous poussant à nous intéresser au « visuel », et surtout à la manière dont les individus se mettent en scène via des photographies sur les réseaux sociaux [18]. Cette prise en considération digitale nous a donné l’opportunité de démêler l’effet d’« illusion biographique » (Bourdieu, 1986) produit par certains corpus photographiques, notamment celui de Samantha.
Conclusion
34Nous avons montré que la photo elicitation présente des qualités indéniables, tout particulièrement dans une enquête portant sur les schèmes de perception du corps. D’une part, l’usage de photographies nous a donné des éléments de compréhension sur les discours des individus en nous permettant de renforcer nos analyses quant à une socialisation sportive différentielle et genrée concernant les normes esthétiques en vigueur dans le monde du sport. L’imposition de la minceur a ainsi été largement commentée par les ex-sportives à l’appui de photographies. D’autre part, la photo elicitation nous a offert la possibilité d’interroger nos propres représentations en les confrontant à celles des personnes enquêtées. Parler d’une « personne musclée », « en surpoids », « trop petite » est éminemment plus aisé et pertinent lorsque l’image vient expliciter le propos. Mais cela suppose de disposer de photographies permettant ces discussions avec chacune des personnes enquêtées, ce qui n’a pas toujours été le cas. Avoir une consigne plus directive quant au nombre de photographies, aux contenus de celles-ci et à leurs temporalités (avant la carrière, pendant et après) aurait permis d’établir un corpus visuel plus homogène nous donnant la possibilité de comparaisons transversales. Par ailleurs, une plus grande homogénéité aurait fait émerger davantage d’éléments de réponses à nos questions de recherche du fait d’une mobilisation de photographies avec les ex-sportives et ex-sportifs sur chacune de leurs périodes de socialisation.
35Le cas de Samantha illustre en outre les décalages possibles entre les discours et les pratiques. Plusieurs registres de la monstration ont été révélés par la mise en contraste des propos tenus en entretien et des photos publiées sur les réseaux sociaux. À ce titre, garder en tête l’idée qu’une photographie est toujours partielle donc partiale apparaît comme un impondérable dès lors que l’on choisit de travailler avec la photo elicitation comme support d’entretien. Au fond, l’essentiel est de faire preuve de vigilance et « d’interroger ce que faire parler à partir d’images veut dire » (Papinot, 2016, paragr. 13). En outre, cette immixtion souligne l’intérêt de mobiliser les réseaux sociaux lorsque l’on s’intéresse aux rapports au corps des individus. Si Internet n’a pas radicalement transformé les pratiques des acteurs (Martin & Dagiral, 2016), il reste que son utilisation est devenue ordinaire dans nombre de domaines de la vie quotidienne, notamment lorsqu’il est question de visibiliser des pratiques corporelles – esthétique, sportive, alimentaire, etc. (Tubaro & Casilli, 2016). En ce sens, l’usage des contenus extraits d’Internet (traités, filtrés, contextualisés) et leur confrontation avec des données récoltées de manière plus classique devraient aussi devenir « ordinaires » dans nombre de nos pratiques de recherche.
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Mots-clés éditeurs : corps, dispositions, photo-elicitation, réseaux sociaux, sport
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Date de mise en ligne : 20/11/2020
https://doi.org/10.3917/sta.129.0099