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Article de revue

« D'un jeu barbare à un jeu intelligent... ». Les mutations des styles de jeu du football nordiste (1880/1932)

Pages 111 à 122

Citer cet article


  • Chovaux, O.
(2004). « D'un jeu barbare à un jeu intelligent... ». Les mutations des styles de jeu du football nordiste (1880/1932) Staps, no 65(3), 111-122. https://doi.org/10.3917/sta.065.0111.

  • Chovaux, Olivier.
« “D'un jeu barbare à un jeu intelligent...”. Les mutations des styles de jeu du football nordiste (1880/1932) ». Staps, 2004/3 no 65, 2004. p.111-122. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-staps-2004-3-page-111?lang=fr.

  • CHOVAUX, Olivier,
2004. « D'un jeu barbare à un jeu intelligent... ». Les mutations des styles de jeu du football nordiste (1880/1932) Staps, 2004/3 no 65, p.111-122. DOI : 10.3917/sta.065.0111. URL : https://shs.cairn.info/revue-staps-2004-3-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sta.065.0111


Notes

  • [1]
    L’expression est empruntée à Gabriel Hanot, in.Le Sporting, 4 mars 1914. Cité par Wahl, A. (1989). Les archives du football. Sport et société en France (1880/1980), Gallimard, Coll. Archives.
  • [2]
    Situé dans le « triangle originel de la pratique du football-association », les départements du Nord et du Pas-de-Calais constituent un terrain d’études privilégié. Consulter : Chovaux, O. (2001).Cinquante ans de football dans le Pas-de-Calais. Le temps de l’enracinement (fin xixe/1940), Artois Presses Université, 378 p.
  • [3]
    Propos de Lucien Febvre, cité par Vigarello, G. Ibid.
  • [4]
    Ce système de jeu tire son nom de la disposition des joueurs sur le terrain. 3 avants et 2 inters forment un W, 2 demis et 3 arrières dessinent quant à eux un M.
  • [5]
    Avant-guerre, le niveau des équipes françaises demeure très faible. Le 1er novembre 1906, l’équipe de France encaisse un sévère 15/0 face aux amateurs anglais. Le 16 avril 1910, un nouvel affrontement se solde par un score de dix buts à un…
  • [6]
    in. Bulletin du Racing Club Etaplois, janvier 1922, Archives Départementales du Pas-de-Calais.
  • [7]
    in. L’avenir de l’Artois, décembre 1922, ADPC.
  • [8]
    Sur la culture minière : Cooper Richet, D. (2002).Le peuple de la nuit. Mines et mineurs en France (xixe/xxe), Perrin.
  • [9]
    Sur ce point précis, nous renvoyons le lecteur à : Chovaux, O. (2003). Football et paternalisme sportif. Le cas exemplaire du Racing Club de Lens, in. Varaschin, D. Travailler à la mine, une veine inépuisée, Artois Presses Université, pp.184/209.
  • [10]
    Par technique corporelle, on entendra « les moyens physiques transmissibles les plus adéquats pour atteindre un but dans une situation donnée ». Vigarello, G. (1988). Techniques d’hier… Ibid., p. 14
  • [11]
    in. Calais Sport, janvier 1921, ADPC.
  • [12]
    in. La vie sportive du Nord, octobre 1927, ADPC.
  • [13]
    in. Le Racing, bulletin du Racing Club de Calais, décembre 1934, ADPC
  • [14]
    Kalifa, D. (2001). La culture de masse en France (1860/1930), La Découverte, Coll. Repères, pp. 52/54.
  • [15]
    in. OSCB journal, septembre 1923, ADPC.
  • [16]
    in. Allez Arras, février 1937, ADPC
  • [17]
    Lanfranchi, P. (2002). Football, cosmopolitisme et nationalisme, Pouvoirs, n° 101, pp. 15/25.
  • [18]
    Sur les liens entre football, nation et identité nationale, consulter : Boniface, P. (1998). Géopolitique du football, éditions Complexe. Du même auteur, (2001).La terre est ronde comme un ballon. Géopolitique du football, Seuil.
  • [19]
    Emprunté à Victor Hugo, Cité par Corbin, A. (1999). Les mondes retrouvés de l’historien, in. Ruano Borbalan, J.-C.L’histoire aujourd’hui, éditions sciences humaines, pp. 257/264

« D’UN JEU BARBARE À UN JEU INTELLIGENT… ». LES MUTATIONS DES STYLES DE JEU DU FOOTBALL NORDISTE (1880/1932) [1]

1 La Coupe du Monde de Football 2002 au Japon et en Corée du Sud, tout en confirmant la dimension planétaire de ce «sport du siècle » qu’est le football (Rioux, 1990), aura une fois encore mis en évidence les différences de style entre les équipes engagées dans cette compétition. Les aficionados opposent ainsi la virtuosité et la technicité du football sud-américain au caractère plus fantasque du football africain, tandis que le continent européen demeure le dépositaire d’un jeu plus construit. Les sélections nationales elles-mêmes n’échappent pas à des considérations du même ordre : théâtralité des joueurs brésiliens, rugosité du football allemand, roublardise des transalpins…La lecture de la presse sportive ou l’analyse des commentaires des retransmissions télévisées montrent à quel point ce genre de considérations occupent l’espace des discours, jusque saturation. Considéré comme «la bagatelle la plus sérieuse du monde» (Bromberger, 1998), le spectacle du football ne peut laisser indifférent ceux qui le regardent et qui, match après match, se livrent à des savantes exégèses de comptoir…

2 Cette polyphonie des styles de jeu interroge l’historien du football et peut l’autoriser à emprunter de nouvelles voies, dans le prolongement des travaux de Pierre Lanfranchi et d’Alfred Wahl. Ce dernier, après avoir permis au football d’être un « objet d’histoire légitime et autonome », invitait récemment à aborder ces territoires encore mal connus (Wahl, 1999, 2002 a). Pourtant, il ne s’agira pas ici d’offrir une histoire des styles de jeu stricto sensu. Son caractère globalisant rendrait l’entreprise bien délicate, même si paradoxalement, les contours de l’objet étudié peuvent être définis. Marcel Mauss (1950, 365-386) a en effet montré combien ces agencements si particuliers des techniques corporelles peuvent varier selon les époques et les civilisations et en constituer également des « traits communs ». L’appropriation de ces « actes traditionnels et efficaces » par les communautés ou les groupes sociaux reposant sur un apprentissage qui les distingue précisément des simples mouvements. La transmission et la stabilité de ces montages associant les dimensions «physiologique, psychologique et sociologique » des individus sont les conditions d’un déterminisme mécanique où les inventions sont rares. Prolongeant ces réflexions, Georges Vigarello (1988, 204) a mis en exergue les fondements de techniques sportives très « éclatées » : gouvernées par un principe d’efficacité et d’intégration progressive des forces corporelles mobilisées, elles évoluent vers une abstraction et des convergences de plus en plus fortes.

3 Considérations précieuses qui permettent d’esquisser, pour une périodisation et une géographie délibérément restreintes [2] et une pratique sportive spécifique, une histoire des styles de jeu. Encore convient-il d’opérer préalablement une distinction majeure, mais délicate. Celle qui consiste à séparer les styles de jeu du regard que l’on peut leur accorder. En effet, l’évolution de cet ensemble spécifique d’usages technicisés du corps se lit autant sous l’angle de « l’histoire technique de la technique» [3] que de ses représentations. Il faudra donc s’efforcer de dissocier aspects techniques, schémas tactiques, styles de jeu individuels et collectifs. A ce titre, les évolutions du football minier épousent celles du football hexagonal : avant 1914, le jeu pratiqué est brutal, rudimentaire et peu collectif. Dans l’entre-deux-guerres, « l’ère de la technicité » (Wahl, 1989) autorise un football plus construit et plus élaboré. Les styles de jeu peuvent alors se définir comme le résultat visible de l’application de schémas tactiques plus ou moins achevés. En dépit de sources fragmentaires, il doit être possible de répondre à des questions dont l’apparente simplicité peut surprendre : que sait-on finalement de la manière dont se pratiquait le football vers 1880, au moment où celui-ci s’installe au Nord de la France ? Peut-on discuter la thèse selon laquelle le diabolique WM [4], au milieu des années vingt, aurait supplanté le kick and rush des origines ?

4 Identifier les styles de jeu ne suffit pas, tant ils demeurent insécables des conditions de leur production, puis de leur mise en scène. Ils caractérisent en effet des pratiquants, appartenant à des groupes sociaux parfois bien spécifiques. Ainsi, le football-association pratiqué en pays minier va-t-il donner lieu à l’expression d’une forte homologie : brutalité, virilité, exaltation des qualités physiques des joueurs constitueraient la marque de fabrique d’un « football minier » dépositaire des « valeurs de la mine ». Cette interrogation renvoie précisément aux perceptions des styles de jeu par l’ensemble des acteurs (les joueurs, les dirigeants, les spectateurs). Parce que l’identification, associée au principe d’incertitude, constitue l’un des comburants du spectacle sportif, les appréciations portées sur le jeu et les émotions exprimées ne peuvent être ignorées. La presse sportive régionale, les photographies et comptes-rendus analytiques des rencontres qu’elle contient, peut apporter les matériaux qui mettront en lumière cette «esthétique fonctionnelle » (Leroy-Gourhan, 1964) produite par les styles de jeu.

1 – Le temps de la confusion(1880/1914)

5 Lorsque le football-association pénètre le territoire français, les conditions de sa pratique sont largement précisées Outre-Manche : la création de la Football-Association (1863) puis la définition des règles du jeu par l’International Board (1883) rendent la pratique du jeu plus uniforme. Dès 1888, les équipes de football leagueanglaise adoptent un dispositif tactique résolument offensif : un gardien de but, deux arrières, trois demis et cinq avants. Cette répartition des joueurs sur le terrain sonne le glas d’un hourra-football consistant à envoyer de longues balles de l’arrière vers l’avant. Le dribbling-game puis lepassing-game s’imposent progressivement. Les qualités individuelles des joueurs ne sont pas exclusives de la production d’un jeu collectif plus élaboré, qui valorise les avants. Ces ruptures majeures, associées à la maîtrise de gestes techniques particuliers (la charge contre l’adversaire, le tacle), fondent un style britannique qu’Antony Mason (1999, 47-65) a minutieusement disséqué. Très physique, fondé à la fois sur la technique et la vitesse, il associe simplicité, rugosité et pragmatisme dans le respect de l’esprit du jeu et de ses règles. Autant de qualités techniques et tactiques qui suffisent à expliquer la supériorité du football britannique jusque dans les années vingt et la consécration de ce football « d’homme à homme » (Mason, 1999).

6 En France, l’hégémonie des fédérations de gymnastique diffère l’implantation du football-association. La combination est la première forme de pratique repérée. Cette pratique hybride, qui réunit les règles du football-rugby et celles de l’association, débouche le plus souvent sur un jeu confus, où la brutalité de l’engagement tient lieu de tactique. Dans le Nord, si la proximité géographique de l’Angleterre facilite l’installation précoce du football-association, elle ne se traduit pas par l’adoption immédiate du « style anglais » par les équipes locales, même si le placement des joueurs correspond effectivement à celui qu’adopte les équipes britanniques. Les clubs de l’Union Sportive Boulonnaise (crée en 1898) et du Racing Club de Calais (1902) pratiquent un jeu très rudimentaire : il s’agit en fait «de faire pénétrer le ballon dans le camp ennemi (…) en ne se servant que du pied pour lancer le ballon » ou bien encore de « donner de grands coups de botte dans le ballon, et le pousser le plus loin possible devant soi… » (Wahl, 1999). Il faut attendre la diffusion des lois du jeu par l’USFSA (Union des Sociétés Françaises des Sports Athlétiques) en 1893 et la présence d’un arbitre mandaté lors des rencontres officielles (1895) pour percevoir certaines évolutions. Pratiqué par les élites, considéré comme un passe-temps aristocratique ou encore un loisir mondain, le football-association demeure fondé sur l’engagement physique et l’expression d’une mâle virilité ostentatoire. Les considérations tactiques et la maîtrise de gestes techniques sont loin de constituer les principes d’une pratique qui demeure foncièrement distinctive. L’absence d’enjeu sportif véritable et le respect d’un amateurisme strict expliquent ce « retard français » (Hubscher, 1992) et cette brutalité récurrente : En 1902, le journal Calais mondain stigmatise « la brutalité légendaire des joueurs boulonnais », dans le match qui oppose opposant l’USB au RCC. En 1909, la France du Nord évoquera « une séance de Jiu-Jitsu plutôt que de football » à propos d’un même derby. Les évolutions des styles de jeu semblent minimes et dépendent le plus souvent des conditions de la pratique et du niveau des équipes. Celles qui évoluent dans les divisions inférieures pratiquent un kick and rush assez classique, où « l’intelligence du muscle » l’emporte sur toute considération tactique, qui serait le fruit d’un apprentissage technique préalable : il s’agit pour les deux arrières de dégager ou d’envoyer dans l’axe de longs ballons destinés aux avants… Ce qui produit un jeu brouillon et brutal, où l’exploit individuel prime sur toute forme d’organisation collective. En revanche, les clubs de l’élite (évoluant dans le championnat de France USFSA ou les championnats régionaux) semblent pratiquer un football plus élaboré. Inspiré du « modèle anglais », mais en deçà du niveau des équipes britanniques [5], il préfigure cette ère de la technicité déjà évoquée. Cette évolution perceptible peut être observée si l’on considère le vocabulaire désormais employé par la presse sportive : certaines expressions (passes, placement des joueurs, tirs, dribbles, tackling, vitesse et accélérations, repli en défense…) indiquent quelques velléités techniques, voire tactiques (utilisation des ailes, débordement…). Le regard porté sur les rencontres et sur les joueurs change également : naguère valorisé, l’engagement physique n’a désormais de valeur que s’il est conforté par un sens du jeu, une capacité à se démarquer, à construire. Au point que l’on assiste bientôt à un renversement de tendance, signe de nouvelles exigences de la part du public. Le jeu frustre est souvent vilipendé : «les avants eurent le tort de n’employer que la tactique insuffisante de grands coups de pied en avant, suivis de courses folles pour rattraper le ballon (…) Ils ont fait des descentes, mais non couronnées de succès » (Calais Mondain, 1909). « L’intelligence du jeu » (Mason, 1999) transforme progressivement celui-ci : parce que le football devient plus collectif, le positionnement des joueurs sur le terrain est moins aléatoire. Il obéit à des considérations tactiques émergentes et à la possession nécessaire de qualités spécifiques : la robustesse des arrières, la vitesse des avants, l’intelligence des demis autorisent des combinaisons que la presse ne manque pas de célébrer ou de stigmatiser, en fonction du résultat : « la nouvelle aile droite (…) doit donner satisfaction, il lui faudra centrer dans les 18 mètres et donner plus de précision à ses shoots. Lavoine (joueur du RC Calais) ne doit pas tomber dans l’exagération, son voisin de gauche a attendu en vain la passe (…) L’intérieur gauche serait plus à l’aise comme ailier. » (Calais Mondain, 1910). Ce court extrait souligne à quel point le football devient ce jeu collectif où les qualités individuelles des joueurs sont déterminantes, à condition toutefois qu’elles soient mises au service de l’équipe. L’évaluation de chaque prestation intègre cette double dimension : comportement individuel, implication dans le jeu collectif, complémentarité entre les lignes (soutien apporté par les demis aux défenseurs ou aux attaquants par exemple)… Autant d’éléments permettant d’avancer la notion d’une individuation technico-tactique qui renforce la spécialisation par postes : « l’avant doit imaginer constamment de nouvelles combinaisons imprévues, changer de tactique, leurrer l’adversaire (…) Les demis participent à la fois à l’attaque et à la défense, soutenant les avants dans la première, et les arrières dans la seconde. » (Wahl, 1999).

7 A la veille de la première guerre mondiale, les temps héroïques du football-association semblent donc révolus. La multiplication des compétitions (locales et internationales), l’augmentation du nombre des clubs et des joueurs (près de 4 000 dès 1906), l’obligation de résultat pour les équipes engagées dans les championnats expliquent ces transformations perceptibles des styles de jeu. Pour autant, elles reposent largement sur des logiques d’imitation puis d’appropriation, reprenant en cela les considérations de Marcel Mauss à propos des techniques corporelles.

2 – Les années vingt, ou «l’ère de la technicité».

8 La prééminence du football ne peut plus être contestée au lendemain de la grande guerre. En 1922, le journalL’Auto estime que près de 300 000 français s’adonnent, toutes fédérations confondues, à la pratique de l’association. Plus nombreux encore sont les spectateurs et premiers supporters qui se pressent autour des stades chaque dimanche. Au-delà de la pratique elle même, c’est bien l’émergence progressive d’un spectacle sportif qui constitue le trait marquant du football-association (Chovaux, 2003). Dans le Nord, les propos du président du RCE (Racing Club Etaplois), petit club de la côte d’Opale, confirment cette mutation profonde : « Il y a une quinzaine d’années, je ne comprenais rien au football : je regardais ceux qui s’acharnaient sur le ballon rond comme des gens ayant du temps à perdre (…) A force d’observer, de comparer, j’ai compris ce qu’est ce sport, ce qu’il peut donner de force, de souplesse, de volonté, d’endurance, d’abnégation à ceux qui le pratiquent. J’ai observé comme, depuis 1910 à nosjours, la compréhension du véritable jeu de football avait plutôt pénétré dans le cerveau des spectateurs que dans celui des joueurs » [6]. Dans le Nord – Pas-de-Calais, cette popularisation du football accompagne une véritable « reconstruction sportive », entreprise par la LNFA (Ligue du Nord de Football Association), fondée en 1919. Les efforts des dirigeants permettent aux clubs reconstitués de reprendre les compétitions dès 1921. Paradoxalement, le niveau de jeu des équipes nordistes aura progressé lors de la guerre : la présence d’équipes régimentaires britanniques sur le littoral et l’organisation de rencontres informelles permettent aux équipes locales de «s’acclimater aux véritables combinaisons artistiques et scientifiques » des clubs d’Outre-Manche. Dans le pays minier, certaines équipes se dotent de véritables « identités technico-tactiques », qui ne sont pas si éloignées du style de jeu britannique déjà évoqué. En effet, les clubs de l’Artois privilégient un football viril, axé sur l’offensive, parfois à la limite de la correction. En décembre 1922, les dirigeants de l’US Auchel stigmatisent « La proverbiale brutalité des joueurs lensois (qui) n’était pas sans inquiéter les Auchellois (…) Il arrive de trouver dans certaines équipes des joueurs chez qui le manque de valeur est compensé par la brutalité : leur rôle est d’amocher, pour eux, il n’est pas de scrupule et pour gagner, tous les moyens sont bons » [7]. Au cours de la saison, les blessures sérieuses de Picard (Stade Béthunois, fracture du péroné) et de Bécu (US Auchel, fracture de la jambe) prouvent que, décidément, « le football n’est pas un sport recommandé pour les jeunes filles… ».

9 L’engagement physique, associé aux qualités de courage, de volonté et d’altruisme devient le trait récurrent des discours portant sur le « mineur-footballeur ». Il ne s’agit cependant pas d’une singularité du pays minier. D’autres bassins houillers et régions industrielles européennes ont vu leurs équipes de football adopter ces caractéristiques qui d’ailleurs ne constituent pas l’apanage de la classe ouvrière. En Allemagne, le jeu se modifie dans la première décennie du xxe, mais continue pour une large part à reposer sur la force physique et les capacités d’endurance des joueurs : «on pouvait lui demander de s’effacer devant l’intérêt commun, mais en cas d’urgence, il devait être quand même capable de prendre des initiatives personnelles et, si nécessaire, de ne pas hésiter à risquer une offensive individuelle » (Eisenberg, 1998). En Angleterre, le poids déterminant de la classe ouvrière dans les clubs consacre un « sport d’homme » (Mason, 1999) et subordonne les entraînements à des considérations d’ordre « musculaire ». Le jeu viril, plutôt que le « beau jeu » sera ainsi longtemps privilégié et peut constituer le trait commun de nombre d’équipes européennes. Elles adopteront cependant des dispositifs tactiques différents, que la consultation de la presse sportive permet de mieux percevoir au milieu des années vingt. Pour les équipes nordistes du pays minier, l’émergence d’un style de jeu particulier tient autant aux réalités technico-tactiques qu’à la force des représentations véhiculées par les journaux et bulletins des clubs concernés. Il s’agit là d’un sujet délicat, qui souligne l’engouement des populations locales pour le football et se prolonge parfois dans l’expression d’un « paternalisme sportif » complexe. La manière dont la Compagnie des mines de Lens exploite le filon d’un football dépositaire des valeurs et de la culture minière [8] est tout à fait exemplaire de cette alliance objective entre style de jeu et représentations [9]. Ce lien peut être entre autres observé dans l’analyse des qualités désormais requises en fonction du poste occupé. L’affirmation du principe de spécialisation rend alors nécessaire la maîtrise d’un bagage technique spécifique : les avants doivent savoir shooter, marquer de la tête, savoir se démarquer à proximité du but, maîtriser le dribble. Pratiquant l’art du débordement puis du centre au point de penalty, les ailiers animent désormais l’attaque. Les demis doivent être capables d’orienter le jeu, et étendent ainsi leur registre technique : jeu de passes, sens du placement, récupération, couverture de balle. Le demi-centre devient le véritable stratège de l’équipe : sa vision du jeu, la distribution des ballons et son placement dans l’entre jeu sont déterminants. Les seules qualités athlétiques de l’arrière ne suffisent plus à le rendre efficace : le tackling, la relance, le marquage sont autant appréciés que nécessaires. Un mot, enfin, sur le gardien de but. Longtemps considéré comme un joueur de champ sans qualités propres, la spécificité de son poste ne cesse de s’affirmer, à l’image de Pierre Chayriguès, portier du Red Star et de l’Équipe de France (Robrieux, 1979). Ses arrêts déterminants, ses sorties face aux attaquants adverses, la précision des dégagements sont maintenant mentionnés par la presse. Joueurs à part entière et pourtant entièrement à part, la barakaque possède les meilleurs d’entre eux achève de les distinguer. En janvier 1923, Dumont, gardien du Stade Béthunois, « fait merveille et sauve plusieurs situations périlleuses (…) Il parvient après d’héroïques efforts à juguler les attaques adverses… ». Associé à la rapidité, la vitesse de course et autres qualités foncières développées par un entraînement plus régulier, ce large éventail des gestes techniques devient lebréviaire du footballeur moderne. Cette division technique du travail au sein de l’équipe, déjà observé par Christian Pociello (1996) à propos du rugby souligne combien les gestes sportifs doivent désormais être efficaces et s’inscrire dans une logique d’apprentissage. Ils constituent bien, au sens où Georges Vigarello l’a défini, une technique corporelle [10].

10 Ces mutations sont en fait largement imposées par le paradigme de la compétition qui, dans les années vingt, affecte l’ensemble des niveaux de pratique. La popularité du football-association incite les équipes à pratiquer un jeu plus spectaculaire, qui doit concilier vitesse d’exécution, qualité technique et efficacité tactique. L’étude de la presse sportive confirme cette transformation du jeu. Le strict synopsis de la rencontre est abandonné au profit d’une analyse plus fouillée : description des principales phases de jeu, analyse du comportement de chacun des joueurs, considération sur les dispositifs tactiques employés. Sont ainsi dénoncées les carences des attaquants du Racing Club de Calais lors du match qui l’oppose au RC Roubaix en janvier 1921 : « à l’avant, il y eut un trou au centre, et il y a lieu de s’étonner qu’on n’ait pas porté sur les ailes davantage (…) C’était une grosse erreur de tactique qui n’aurait pas dû être commise[11]. » La dimension partisane de la presse sportive n’exclut pas que cette dernière fasse parfois œuvre de pédagogie auprès de ses lecteurs : introduction de schémas tactiques inédits et de nouvelles lois du jeu font parfois l’objet de longs commentaires. La modification de la règle du hors-jeu en 1925 constitue à ce titre une véritable révolution («est déclaré hors-jeu tout joueur qui se trouve plus rapproché de la ligne de but adverse que le ballon au moment où celui-ci est joué, sauf s’il se trouve dans sa propre moitié de terrain ou s’il n’est pas plus près de la ligne de but adverse qu’au moins deux de ses adversaires… ») : incompréhensible pour le néophyte, soumise à l’interprétation partiale du supporter, cette règle modifie de manière radicale le placement des joueurs sur le terrain : l’avant-centre peut évoluer plus en pointe, alors que le demi-centre doit fréquemment prêter main forte à sa défense. Inaugurée par Dixie Dean, manager de l’équipe anglaise d’Arsenal, cette nouvelle disposition tactique permet aux arrières latéraux de mieux couvrir leur zone et fait du demi-centre le véritable pivot de l’équipe.

11 Cependant, ces transformations sont surtout visibles chez les équipes premières des clubs-phares du football français. Ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où le « football au village » demeure pour la période considérée très énigmatique. La presse sportive régionale ou hexagonale s’empare essentiellement des exploits et trajectoires sportives de l’élite et les retranscrit dans un style qui mériterait à lui seul d’être étudié, parce qu’insécable des représentations véhiculées. Ces styles de jeu visibles influent désormais sur les recrutements opérés à l’intersaison par les dirigeants. L’élévation du niveau de jeu, l’adoption par l’entraîneur d’un style déroutant face aux adversaires, attractif envers les supporters et efficace au regard des résultats devient la règle. La multiplication des compétitions (championnat, Coupe de France et challenges régionaux) et l’allongement du temps sportif(Corbin, 1995) incitent tout autant les grands clubs régionaux à étoffer leurs effectifs. Le doublement des compétences à chaque poste est une réponse à l’émulation interne et aux risques de blessures en cours de saison : en 1925, le Racing Club de Lens recrute un gardien de but, un arrière, deux demis et cinq avants, tandis que l’effectif de l’équipe première passe de 18 à 27 joueurs. Dans ce cas précis, c’est bien le style de jeu adopté qui préside aux recrutements : les attaquants constituent alors la moitié de l’effectif total du club. Ils entretiennent ce « culte de l’offensive » si caractéristique d’un football minier.

3 – La révolution tactique du WM(1925/1932).

12 On ne peut disjoindre les transformations du jeu des équipes de football dans l’entre-deux-guerres des évolutions des schémas tactiques et des progrès de la technique individuelle des joueurs, pour la période considérée. Ces derniers deviennent certes plus polyvalents, mais se spécialisent également selon le poste occupé sur le terrain : la maîtrise des gestes de base (conduite de balle, amorti, volée, dribble…) est la condition initiale de la maîtrise d’une technique spécifique : les avants doivent multiplier les shoots et exceller dans le jeu de tête, les demis soigner la relance, posséder une bonne couverture de balle, les arrières contrôler l’art délicat du tacle. Autant de transformations visibles qui marquent la fin d’une époque :

13 Le hourra football des origines, qui faisait de chaque joueur un attaquant potentiel, est désormais révolu. Les schémas tactiques identifiés avant-guerre, qui privilégiaient l’offensive, se traduisaient par l’adoption de dispositifs « par paires » : certaines équipes évoluaient avec deux avants-centres, deux ailiers gauche, deux ailiers droits, créant ainsi de véritables brèches au milieu du terrain !…Dispositifs sans doute naïfs mais que les impératifs de la compétition rendent désormais caduques. Les équipes encore engluées dans ces schémas sont vilipendées par une presse sportive devenue plus exigeante. Ainsi, l’Union Sportive Boulonnaise qui, en mars 1923, persiste à «pratiquer un jeu constitué de grands coups de pied à suivre, avec sprints à l’appui et tirs au hasard dans la minute, dans la direction approximative des buts… ». Si le kick and rush est encore pratiqué par les équipes des divisions inférieures, l’élite régionale expérimente des combinaisons plus élaborées : en 1927, le Stade Béthunois évolue selon un 2/3/5 « incisif, pénétrant comme une flèche, et très embarrassant pour l’organisation de la défense adverse » : un avant très en pointe, alimenté par deux ailiers offensifs, deux inters, un milieu classique (un demi-centre et deux demis) occupe l’entre jeu et distribue les ballons. Le Racing Club de Lens a opté pour un 1/1/3/5 original, entièrement dévolu à une ligne d’avants «possédant une technique très sûre, sachant se démarquer, ouvrir et shooter. » [12] Ces dispositifs sont le fruit du choix des entraîneurs, dont le rôle ne cesse de s’affirmer dès les années vingt et qui mériteraient à eux seuls une étude particulière. Avant guerre, ce rôle était assigné au capitaine de l’équipe : il assurait tant bien que mal une fonction de coaching dont les contours et les limites demeuraient très flous. Les séances d’entraînement spécifiques et choix tactiques éprouvés concernent un nombre très limité d’équipes : en 1914, l’équipe première du Red Star se contente de trois entraînements par semaine, dont une séance consacrée aux tirs aux buts (Wahl, 1989). Préparation physique aléatoire qui peut expliquer avant-guerre cet état de sous-développement du football hexagonal lorsqu’on le compare à ses voisins européens.

14 Car c’est bien l’introduction puis la diffusion du système dit du WM qui constitue la révolution tactique la plus remarquable de la période. Intégrant la nouvelle règle du hors-jeu, Herbert Chapman, manager du club anglais d’Arsenal a l’idée de faire reculer d’un cran le demi-centre et de le transformer en stoppeur. Il est alors plus facile de neutraliser l’avant-centre adverse et de combler les brèches dans l’axe central, tandis que le marquage des ailiers revient aux défenseurs latéraux. Dans le même temps, le placement en retrait de deux avants (en position d’inters) déplace le centre de gravité de l’équipe vers un milieu du terrain qui dispose désormais, en la personne des deux demis et de deux inters, « des joueurs-clés pour donner le juste équilibre entre attaque et défense » (Chapman). Le WM inaugure ainsi un système de jeu complet, organisé autour de deux ensembles de joueurs imbriqués, au-delà des lignes conventionnelles, trop rarement associées : les trois défenseurs et les deux demis (le M), les deux inters et les trois attaquants (le W). Plus construit, le jeu devient sans doute moins spectaculaire. Il fait la part belle aux tacticiens et techniciens du football, aux admirateurs d’un « beau jeu », fondé sur de nouveaux principes : ce football généreux, spectaculaire, mais sans doute brouillon, qui valorisait l’exploit individuel, cède le pas à un jeu plus rationnel, où un strict marquage individuel bride les initiatives, mais où la construction du jeu finit par payer : appliquant ces principes, Arsenal gagnera successivement la Cup (1930) et deux titres de champion d’Angleterre.L’internationalisation des styles de jeu (Wahl, 1989) permet l’exportation rapide de ce modèle auprès des grands clubs européens, tout comme la confrontation des clubs français aux équipes d’outre-Manche : de 1930 à 1938, le Racing Club de Paris reçoit Arsenal une fois par an. Au nord de la France, la présence de joueurs anglais et la proximité géographique facilitent la pénétration et l’adoption du WM par les clubs de l’élite régionale. En 1935, les britanniques représentent plus du tiers de l’effectif professionnel de l’USB et du RCC, tous deux engagés dans le championnat de France professionnel de deuxième division. A Calais, les supporters accueillent assez mal ce système de jeu, qui rompt avec les traditions offensives du club maritime. Le bulletin du club s’efforce alors de les convaincre de la pertinence des choix tactiques opérés : «certaines équipes ont, grâce à l’application de cette formation, connu de très beaux succès. Des techniciens… de la touche diront que cette formation employée lorsque l’équipe est à l’attaque a comme conséquence d’affaiblir la ligne offensive. Ces techniciens sont dans l’erreur (…) Cette formation ne peut être employée que si on dispose de joueurs particulièrement doués pour son application » [13]. On voit ici à quel point le lien organique tissé entre une équipe et ses supporters, via l’identification à un style de jeu particulier, peut être facilement rompu et combien il importe de le préserver. Comme le souligne Dominique Kalifa (2001), la presse sportive est dans l’entre-deux-guerres l’un des vecteurs essentiels d’une culture sportive en voie de massification [14]. C’est bien elle qui imprime chez les supporters telle ou telle conception du jeu pratiqué par une équipe et qui finalement accompagne cette inéluctable transformation du football-association, à l’aube des années trente. L’imposition du WM en France s’inscrit d’ailleurs dans l’histoire du professionnalisme. Adopté en 1932, cette option va considérablement scientifiser et uniformiser les styles de jeu, au moins pour les équipes professionnelles. Le temps du salariat renforce le principe d’obligation de résultat. La signature d’un contrat oblige les joueurs à respecter certaines règles qui restreignent leur part d’initiative dans le jeu au profit d’une discipline collective supposée plus efficace : «le joueur doit suivre à la lettre les prescriptions de la direction (…) Il doit jouer de manière efficace et au mieux de ses possibilités (…) Il doit faire tout ce qui était nécessaire pour se mettre et rester dans la meilleure condition physique possible et se plier à toutes les disciplines d’entraînement et autres instructions du club» (Lanfranchi, Wahl, 1995). L’institution pour les clubs pros du modèle deleadership autocratique subordonne chaque joueur aux choix de l’entraîneur, aux schémas tactiques, au style de jeu qu’il aura retenus et qui désormais s’apprennent et se répètent à l’entraînement. Longtemps négligée par les joueurs eux-mêmes, qui pensent que leurs qualités naturelles suffisent à emporter la décision, la préparation physique du footballeur devient indispensable. Elle entretient et optimise le potentiel physique de chaque joueur, et rend opératoire les tactiques mises en œuvre le jour du match. Le Racing Club de Calais bénéficie ainsi des services d’un professeur d’éducation physique, selon une programmation établie par l’entraîneur : « on a enfin compris l’énorme importance que la culture physique occupait dans l’enseignement du football. C’est par suite des grands efforts qu’il exige qu’il faut pratiquer la culture physique qui rend le corps plus résistant ». Au FC Sochaux, les joueurs ont droit à une séance de bains et massages le lundi, et une longue promenade le vendredi. Au RC Paris, des entraînements thématiques précèdent la causerie « au tableau noir » (Lanfranchi & Wahl, 1995). En affirmant dès 1923 « qu’on ne naissait pas footballeur, mais qu’on le devenait[15] », Gabriel Hanot avait en fait défini les bases du football moderne : un talent et une technicité au service d’un collectif, considéré non pas comme la somme des individualités, mais comme le produit de choix tactiques rationnels, adaptés à l’adversaire et à la hauteur des enjeux sportifs.

Conclusion

15 Comme le rappelait Antony Mason (1999), l’histoire des styles de jeu suppose que l’on s’intéresse de près aux interactions des adaptations qui se sont successivement produites. En même temps, on perçoit combien toute tentative d’écriture d’une histoire globale des styles relèverait de l’expérimentation hasardeuse. Se pencher sur l’évolution des styles de jeu pratiqués au Nord de la France dans l’entre-deux-guerres montre combien celle-ci est le résultat de combinaisons complexes. Il faut en premier lieu isoler quelques invariants dont les interactions sont déterminantes dans le football : la morphologie des joueurs, les conditions de la pratiques (le climat, l’état des terrains…), le niveau des compétitions, les enjeux sportifs qui les gouvernent et le degré d’appropriation des lois du jeu par les acteurs de chaque rencontre viennent modifier sans doute les schémas tactiques initialement envisagés.

16 Il convient ensuite de retracer autant que faire se peut (compte tenu de la précarité et de la partialité des sources) le processus de maturation des styles de jeu, à partir des transformations repérées, à l’image du WM. Sans céder à une lecture strictement évolutionniste, force est de constater que les styles de jeu passent d’une tonalité très impressionniste, héritée d’un xixe gouverné par la confusion, à une modernité plus figurative dès le début des années vingt. Plus apparents, plus lisibles par l’ensemble des acteurs, mieux appris puis reproduits sur le terrain par les joueurs, les styles de jeu peuvent être définis comme un ensemble plus ou moins complexe de combinaisons technico-tactiques et de stratégies mises en œuvre par une équipe, participant à la construction de son identité, et constituant l’un des éléments du spectacle sportif. Sans doute cette esquisse de définition est-elle contestable dans la mesure où il faudrait la soumettre aux vertus d’une histoire comparée des styles de jeu, encore à réaliser. Mais au moins met-elle en évidence la dualité d’une notion qui se situe à la confluence de la pratique et du spectacle sportif. Le regard porté sur les équipes nordistes, s’il n’échappe pas aux pièges du localisme, souligne cette singularité. Il montre combien les mutations perceptibles des styles tendent effectivement vers une certaine standardisation, qui concerne autant les joueurs que les spectateurs : « le football, ne l’oublions pas, est un sport d’équipe et obligatoirement ses plus beaux mouvements doivent être des actions d’ensemble. Ne vous attachez donc pas à suivre des yeux toujours et uniquement le possesseur du ballon (…) Cherchez l’avant qui réussit à se démarquer. C’est dans ces actions, dans ces déplacements dont la raison n#x2019;apparaît pas souvent, que se révèle l’intelligence d’un joueur » [16]. Si les styles procèdent d’invariants et de facteurs multiples (choix de l’entraîneur, niveau de technicité des joueurs et de l’équipe, enjeu sportif, influences étrangères…), ils contribuent aussi à fonder l’identité d’une équipe et à renforcer pour une part l’identification des supporters à leur club. L’équipe de football devient dépositaire d’un style de jeu fondé sur des schémas tactiques connus, mais dont le degré de mise en œuvre repose sur le jeu des acteurs (entraîneurs, joueurs, équipe adverse, arbitre). Au plan des représentations, le style de jeu possède autant qu’il exprime une « plus-value émotionnelle », variable en fonction du résultat : si l’on gagne « avec la manière », toute défaite peut s’expliquer par l’incapacité de l’équipe à « produire son jeu habituel » ou par la concurrence d’un jeu plus efficace chez l’adversaire. Le paradigme de la compétition impose donc,in fine, cette quête permanente d’efficacité dans le perfectionnement des stratégies motrices qui définissent aussi les styles de jeu. Modeste confirmation des principes posés par Georges Vigarello (1988) à propos des techniques corporelles.

17 Sans doute ces considérations ne concernent-elles que les équipes de l’élite régionale et les clubs professionnels ensuite constitués. Pierre Lanfranchi (2002) montre d’ailleurs que les influences étrangères persistent dans les années trente, les clubs pros oscillant entre un style britannique historiquement plus ancré et la modernité d’un style « danubien », qui refuse de sacrifier au « tout offensif » [17]. Ce simple exemple montre tout l’intérêt d’une analyse comparée des styles de jeu des équipes nationales, qui privilégierait les logiques d’identité mais aussi d’interactions. Ce qui a été abordé par Pascal Boniface par les imaginaires nationaux pourrait être alimenté par la dissection des styles de jeu des équipes européennes [18]. Il serait en revanche plus délicat de se livrer à pareille entreprise pour les équipes amateurs, pour cet énigmatique « football d’en bas », véritable terra incognita dans l’histoire des pratiques sportives. Il pourrait pourtant entraîner l’historien vers cet « infini d’en bas » [19], vers cet étrange rivage des singularités et des sensibilités.

  • Sources

    • Archives départementales du Pas-de-Calais. Presse sportive.
    • Allez Arras, organe des supporters du Racing Club d’Arras (27 février 1937), D 15 714
    • L’Avenir de l’Artois(décembre 1922-janvier 1923), ADPC
    • Bulletin du Racing Club Etaplois (janvier 1922), ADPC
    • Calais Sport(janvier-mars 1921), E 74
    • Olympique Sporting Club Boulonnais journal (mars 1923), ADPC
    • Le Racing, bulletin du Racing Club de Calais, (2 décembre 1935), ADPC
    • La Vie Sportive du Nord (octobre 1927), ADPC
  • Bibliographie

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    • Wahl, A. (2002 b.). La balle au pied. Histoire du football, Gallimard, Coll. Découvertes (réédition).

Mots-clés éditeurs : Histoire du football, histoires des techniques., nord-pas-de-Calais, style de jeu

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Date de mise en ligne : 01/10/2005

https://doi.org/10.3917/sta.065.0111