Article de revue

L'apport des dictionnaires d'associations lexicales aux études de sémantique

Pages 121 à 137

Citer cet article


  • Debrenne, M.
  • et Ufimsteva, N.-V.
(2011). L'apport des dictionnaires d'associations lexicales aux études de sémantique. Syntaxe & Sémantique, 12(1), 121-137. https://doi.org/10.3917/ss.012.0121.

  • Debrenne, Michèle.
  • et al.
« L'apport des dictionnaires d'associations lexicales aux études de sémantique ». Syntaxe & Sémantique, 2011/1 N° 12, 2011. p.121-137. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-syntaxe-et-semantique-2011-1-page-121?lang=fr.

  • DEBRENNE, Michèle
  • et UFIMSTEVA, Natalia V.,
2011. L'apport des dictionnaires d'associations lexicales aux études de sémantique. Syntaxe & Sémantique, 2011/1 N° 12, p.121-137. DOI : 10.3917/ss.012.0121. URL : https://shs.cairn.info/revue-syntaxe-et-semantique-2011-1-page-121?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ss.012.0121


Notes

  • [1]
    Leont’ev 1997, 42 (toutes les traductions sont des auteurs de l’article).
  • [2]
    Leont’ev 1999, 192.
  • [3]
    Ibid.
  • [4]
    Ibid.
  • [5]
    Tarasov 1998.
  • [6]
    Ibid., 33
  • [7]
    Leont’ev 1988.
  • [8]
    Tarasov 1988.
  • [9]
    Tarasov 2000, 3.
  • [10]
    Tarasov 1996 et 1998.
  • [11]
    Ibid.
  • [12]
    Leont’ev 1993, 20.
  • [13]
    Voir par exemple Ufimceva 1996.
  • [14]
    Voir par exemple Zalevskaja 1981, Zolotova 2005, Karaulov 2000, Ufimceva 2000, Saburkina 2005.
  • [15]
    Zalevskaja 1981, 17.
  • [16]
    Wierzbicka 2001.
  • [17]
    Ibid., 69.
  • [18]
    Lebedeva 2000.
  • [19]
    Le stimulus est imprimé en majuscules, les réactions en italique, entre parenthèses, le nombre de réactions.
  • [20]
    Beresneva et al. 1995.
  • [21]
    Gol’din et al. 2004.
  • [22]
    Kiss et al. 1972.
  • [23]
    Debrenne 2010.

1Avant de présenter l’apport des dictionnaires d’association lexicales à la lexicologie en général et à la sémantique en particulier il semble utile de présenter en quelques mots l’histoire et les tendances principales des recherches de la psycholinguistique russe.

2Il est d’usage de considérer l’année 1966 comme la date officielle de la naissance de la psycholinguistique russe. C’est cette année-là que s’est tenu le premier colloque de psycholinguistique organisé à Moscou par A. A. Leont’ev. Depuis, cette école scientifique en Russie s’est largement développée, elle est à présent non seulement un domaine de recherches scientifiques, mais également une discipline enseignée dans les universités russes. Une « Association des psycholinguistes de Russie » a été fondée, elle organise tous les trois ans des colloques d’envergure nationale. La revue Problèmes de psycholinguistique sort régulièrement depuis 2001. Au sein de l’Institut de Linguistique, un secteur de psycholinguistique fonctionne depuis 40 ans, il coordonne les recherches dans le domaine de la psycholinguistique. Des centaines de thèses de doctorat sont soutenues dans ce domaine.

3Dès son apparition, la psycholinguistique russe s’est développée d’une manière originale, car elle s’est appuyée sur les résultats de l’école historico-culturelle de L. S. Vygotskij et sur la théorie de l’activité de A. A. Leont’ev. C’est justement cela qui a déterminé le caractère global des problèmes placés au centre de l’attention des chercheurs. L’ontogenèse de capacité linguale, la production de la parole, la communication langagière. Dans tous ces domaines la psycholinguistique russe a obtenu des résultats, dont les plus considérables sont l’élaboration du modèle de la production de la parole (dit aussi « modèle du fonctionnement de la capacité linguale ») d’après les données d’aphasiologie (T. V. Akhoutina-Riabova, A. A. Leont’ev), l’idée de la langue comme structure des activités (A. A. Leont’ev), la théorie de la conscience linguistique (E. F. Tarasov), la théorie des lacunes (Ju. A. Sorokin, I. Y. Markovina).

4

5Sans insister sur tous ces domaines de recherche, abordons brièvement la conception de la langue telle qu’elle s’est formée dans la psycholinguistique russe. C’est à la langue en tant qu’activité structurée « qu’appartiennent les significations en tant qu’unités sociales, l’organisation universelle de l’activité langagière en unités et en niveaux, enfin les opérateurs spécifiques pour chaque langue (c. à d. moyens immédiats de production et de perception de la parole) » [1]. La langue ainsi présentée se transforme en moyen universel du lien de la personne avec la culture et avec le modèle du monde, élément essentiel de celle-ci, grâce aux significations. De plus, ce lien est bilatéral : au cours de l’ontogenèse et de la socialisation, grâce à l’acquisition des significations (au cours de l’activité et de la communication) et à leur interprétation se forme le modèle individuel du monde basé sur le modèle culturel global, ensuite s’effectue un échange permanent de significations entre les deux modèles du monde : le modèle individuel et le modèle culturel commun.

6L’ethnopsycholinguistique est un courant de recherches russes sans analogue dans les œuvres des chercheurs américains et européens. L’obstacle principal de tout acte de communication réside dans l’impossibilité de transplanter une pensée directement d’une tête à l’autre. Pour cela nous utilisons des signes spéciaux, avant tout des signes linguistiques, et par conséquent nous nous appuyons sur les connaissances formées en nous dans le cadre de la culture maternelle. C’est la thèse clé de l’École psycholinguistique de Moscou et de ce domaine qu’on a appelé ethnopsycholinguistique. On peut dire que les recherches d’ethnopsycholinguistiques au sein de la psycholinguistique russe ont commencé dans les années 1970 sous la forme d’études de la spécificité nationale et culturelle de la communication langagière qui, selon A. A. Leont’ev, consiste en un système de facteurs conditionnant les distinctions dans l’organisation, les fonctions et la médiation des actes de la communication caractéristiques d’une communauté culturelle et nationale donnée (ou d’une collectivité linguistique).

7Ces facteurs :

8

[…] s’appliquent aux processus de communication à différents niveaux de leur organisation et sont eux-mêmes de nature variée. Au cours de la communication ils sont interconnectés, liés aux autres facteurs conditionnant et constituant ces processus, avant tout aux facteurs langagiers proprement dits, aux facteurs psycholinguistiques et psychologiques [2].

9A. A. Leont’ev en donne la classification suivante :

10

  1. facteurs liés à la tradition culturelle ;
  2. facteurs liés à la situation sociale et aux fonctions sociales de la communication ;
  3. facteurs liés à l’ethnopsychologie au sens strict, i.e. aux particularités du déroulement et de la médiation des processus psychiques et des genres différents d’activité ;
  4. facteurs déterminés par la spécificité de la langue de la communauté donnée [3].

11De ce point de vue :

12

[…] l’ethnopsycholinguistique est une branche de la psycholinguistique qui étudie la variance nationale et culturelle :
a) dans les opérations du langage, les actes du langage et les actes de l’activité du langage dans leur ensemble ;
b) dans la conscience linguistique, donc dans l’utilisation cognitive de la langue et d’autres systèmes de signes qui lui sont fonctionnellement équivalents ;
c) dans l’organisation (extérieure et intérieure) des processus de la communication langagière [4].

13Par la suite l’École de psycholinguistique de Moscou s’est intéressée à ce qui était le contenu de la conscience du représentant de telle ou telle culture.

14Grâce aux recherches de la structure du vocabulaire menée sur le thésaurus associatif de G. Kiss (par A. A. Zalevskaja et ses élèves) et de la conscience linguistique (École de psycholinguistique de Moscou) dans le Dictionnaire associatif du russe et le Dictionnaire associatif des langues slaves, nous avons maintenant tout un courant de recherches psycholinguistiques qui tente de répondre à la question : sur quel contenu de la conscience s’appuie un représentant d’une culture donnée quand il formule sa pensée pour la transmettre à autrui ? Car l’assertion selon laquelle pour communiquer il faut avoir non seulement un code commun mais encore une communauté de savoirs (donc une communauté de culture) est devenue tout à fait triviale pour les psycholinguistes.

15En ce sens la communication interculturelle se présente comme pathologique (selon E. F. Tarasov), car les communicants ne disposent en règle générale que d’une communauté de code (i.e. de la langue) et ne disposent pas de communauté de savoirs parce qu’ils appartiennent à des cultures différentes.

16La psycholinguistique russe s’est également attachée à démontrer à ceux qui travaillent sur la théorie de la communication interculturelle le caractère véritablement systémique de la conscience ordinaire d’un représentant d’une culture.

17Avant de procéder à l’examen de cette dernière thèse, citons un exemple qui montre qu’au niveau intuitif les représentants d’une culture, en tout cas ceux qui sont sensibles à ses particularités, se rendent compte de ce caractère systémique. Cet exemple date de la fin du XIXe siècle. Quand avait été envisagée la possibilité d’un mariage entre la princesse Alix et le prince-héritier Nikolaï, la reine Victoria, grand-mère de la princesse, s’y était catégoriquement opposée. Comme première cause de son refus elle indiquait l’opposition absolue des Russes et des Anglais en ce qui concernait leur valeurs culturelles. Ce savoir intuitif peut être confirmé à l’aide d’une expérience d’associations verbales de grande envergure et à la détermination, basée sur les résultats obtenus, du noyau de la conscience linguistique. Grâce aux dictionnaires associatifs – ceux de l’anglais et du russe, et maintenant du français – nous avons dorénavant la possibilité de voir d’une manière évidente les diversités dans le modèle du monde des Russes, des Anglais et des Français et leur caractère systémique réellement différent.

18En entrant en contact avec un représentant d’une autre culture nous nous heurtons avant tout à un autre système : celui de la culture en entier, du caractère systémique des connaissances qui sont derrière chaque objet culturel particulier. Nous apprécions une autre culture du point de vue de la nôtre, pour appréhender la culture étrangère nous n’avons d’autre instrument que notre propre culture. Selon E. F. Tarasov [5], l’obstacle principal dans la compréhension identique d’un même acte de communication par les représentants de cultures étrangères réside dans les qualités dites fonctionnelles et systémiques (intégrales) des objets culturels à la différence de leurs qualités naturelles, indépendantes des particularités d’une culture donnée. Seuls les objets culturels possèdent des qualités fonctionnelles et leur appréhension par un représentant d’une culture étrangère est possible, bien qu’elle présente certaines difficultés. En ce qui concerne des qualités systémiques des objets culturels, leur appréhension exige la compréhension de la culture comme système.

19

Les qualités systémiques des objets culturels ne sont pas observées directement, elles dépassent la perception par les organes des sens, sont souvent symboliques et fonctionnent comme des signes. Le caractère sémiotique et symbolique des qualités systémiques des objets culturels ne se manifeste pas dans les objets eux-mêmes, il apparaît seulement à celui qui possède les connaissances du système où chaque objet culturel concret acquiert ces qualités. Il en résulte que les qualités des objets d’une culture nationale concrète ne sont visibles qu’aux représentants de cette culture qui possèdent les connaissances des systèmes culturels et sociaux dont ces objets culturels sont les éléments [6].

20On peut supposer que les conflits dus à l’incompréhension ou la compréhension incomplète en communication interculturelle résultent le plus souvent du manque de connaissance des qualités systémiques des objets culturels. C’est pourquoi nous n’avons qu’un seul moyen de surmonter cette imprécision : celui d’étudier le caractère systémique de la culture et le caractère systémique des connaissances qui se cachent derrière un objet culturel.

21Dès le début des années 1990 au sein de l’École psycholinguistique de Moscou commence à se former une nouvelle base méthodologique pour les chercheurs en ethnopsycholinguistique : l’accent est mis sur les recherches de la spécificité nationale et culturelle de la conscience linguistique et on admet que le problème principal de l’incompréhension dans la communication interculturelle réside dans la différence entre la conscience nationale des communicants. La notion de « conscience linguistique », apparue dans l’École de psycholinguistique de Moscou, peut être comparée, d’après A. A. Leont’ev, à la notion de « modèle du monde » utilisée par les psychologues russes, car le « modèle du monde » représente une image du monde des choses dans le psychisme d’un individu qui passe par les significations des objets et des schèmes cognitifs correspondants et peut faire l’objet d’une réflexion consciente [7]. On comprend la conscience linguistique comme l’ensemble des structures de conscience dans la formation desquelles ont été utilisées des connaissances sociales liées à des signes linguistiques [8].

22

Les images de la conscience linguistique intègrent les connaissances intellectuelles formées par l’individu principalement au cours de la communication langagière et celles qui émanent des organes des sens apparues dans la conscience comme résultat du traitement des données perçues par les organes des sens au cours des activités avec des objets [9].

23La quête de nouvelles voies de recherche a abouti à la formation des idées sur l’ontologie interculturelle de l’analyse des consciences nationales (ethniques), quand les images de conscience d’une culture nationale sont analysées en confrontation contrastive avec les images de conscience d’une autre culture. C’est en liaison avec cette recherche qu’a surgi le problème de l’élaboration d’une méthode de ces confrontations contrastives, quand la langue et la culture sont envisagées comme les formes de l’existence de la conscience sociale, déclinée en « image de soi-même » (image de son ethnie) et « image de l’autre ».

24La base théorique des recherches est formée par la notion apparue en psychologie selon laquelle les phénomènes de la vie réelle perçus par un individu dans le cadre de ses activités et de la communication sont reflétés dans sa conscience. Les rapports causals et spatiaux des phénomènes et des émotions provoqués par la perception de ces phénomènes sont fixées dans ce reflet, si bien que le modèle du monde change d’une culture à l’autre. Comme la conscience linguistique ne peut pas être objet d’analyse au moment où les processus se déroulent, elle ne peut être étudiée que comme le produit des activités anciennes, ou, en d’autres termes, elle ne peut être objet d’analyse qu’en ses formes transformées (objets culturels et quasi-objets), séparément du sujet pensant.

25La recherche de la spécificité nationale et culturelle de la conscience linguistique implique le statut de la conscience linguistique elle-même : elle est envisagée comme moyen de connaissance de la culture étrangère sous sa forme objective, active et mentale et comme moyen de connaissance de sa propre culture. C’est la communication interculturelle des représentants des cultures différentes, accompagnée des conflits communicatifs inévitables (dus à la compréhension incomplète) à cause de la communauté insuffisante des consciences qui constitue l’ontologie de l’étude de la conscience linguistique [10].

26La spécificité de la communication lors de l’usage d’une langue nationale donnée se présente comme :

27

  1. la spécificité de la construction de la chaîne parlée, réalisée selon les règles grammaticales de cette langue ;
  2. la spécificité des images de la conscience qui reflètent des objets de la culture concrète et ;
  3. la spécificité du caractère systémique du modèle du monde.

28Par conséquent pour obtenir une compréhension mutuelle, il est nécessaire que les communicants possèdent : 1) une communauté de connaissances sur la langue utilisée (et la communauté de pratique de la communication langagière), ainsi que 2) une communauté de connaissances sur le monde sous forme d’images de conscience [11].

29Dans la linguistique actuelle existe une tradition assez bien établie de l’étude du caractère d’un peuple et de ses objectifs pratiques basée sur l’analyse de mots-clefs définis d’après des textes culturels et des dictionnaires. La psycholinguistique russe aborde cette question en partant du principe du caractère systémique du modèle du monde de n’importe quelle culture, car :

30

[…] à la base de la vision et de la compréhension du monde de chaque peuple se trouve son système de significations des objets, des stéréotypes sociaux et des schèmes cognitifs. C’est pourquoi la conscience d’un individu est toujours conditionnée ethniquement ; il est impossible de traduire à l’aide d’un simple transcodage la vision du monde d’un peuple dans la langue de la culture de l’autre peuple [12].

31Ce caractère systémique caché du modèle du monde peut être révélé par l’intermédiaire des expériences massives d’associations lexicales et par la création de dictionnaires associatifs direct et inverse fondés sur les résultats de ces expériences. Les matériaux du dictionnaire associatif direct permettent de rendre observable le caractère systémique des connaissances derrière les corps des signes (mots) d’une langue concrète, le dictionnaire inverse donne la possibilité [13] d’observer le caractère systémique du modèle du monde d’un représentant moyen de la culture par l’analyse du noyau du réseau associo-verbal [14]. Pour argumenter la possibilité de mettre en évidence le noyau du vocabulaire d’un locuteur, A. A. Zalevskaja propose de s’appuyer sur les idées des psychologues, qui, étudiant le vocabulaire individuel, en viennent à conclure que :

32

[…] les mots qui ont une signification particulière pour le sujet de l’expérience en tant que personnalité présentent un nombre maximum de liens. Ces mots sont les notions les plus vastes, la probabilité d’apparition d’un lien avec des notions est maximale, et le nombre des mots avec une force associative maximale ne représente pas plus de 2 % du volume global du vocabulaire [15].

33Le noyau de la conscience linguistique des Anglais, des Russes ou des Français représente environ la même proportion du nombre total des unités du réseau associo-verbal.

34Les données récoltées au cours des expériences associatives de masse reflètent l’état effectif de la conscience ordinaire d’un représentant d’une langue-culture déterminée et peuvent être utilisées pour l’analyse de son état en synchronie ainsi que pour la fixation de changements sur une période déterminée (en diachronie). Si on analyse le caractère systémique des connaissances reflété dans la structure du champ associatif on voit que le noyau contient les réactions les plus fréquentes dans un certain ordre tandis que la périphérie est représentée par les réactions peu fréquentes. D’une culture à l’autre cette structure est différente, même si les stimuli sont des mots pseudo-équivalents, ce qui signifie que la structure des connaissances reflétées par ces mots est différente selon les cultures.

35L’utilisation des données sur le noyau de la conscience linguistique des représentants de telle ou telle culture permet de compléter l’analyse linguistique traditionnelle et d’observer les divergences culturelles du point de vue du caractère systémique du modèle du monde d’une certaine culture. C’est seulement ainsi que nous pouvons nous faire une idée de l’importance réelle (du point de vue d’un représentant d’une culture donnée) ou du manque d’importance des divergences mises en évidence. Envisageons l’objet culturel qu’est un ami.

36Analysant le contenu des concepts AMITIÉ et AMI, A. Wierzbicka [16] aboutit à la conclusion que l’assertion selon laquelle « dans toutes les cultures “les amis” sont considérés comme catégorie psychologique et sociale importante » est fausse. En ce qui concerne la culture anglaise le sens et le fond de l’idée d’AMITIÉ et d’AMI se sont essentiellement dévalués durant le temps. Comme l’affirme A. Wierzbicka,

37

[…] au total la signification du mot friend est devenue plus “faible”, et maintenant, pour qu’elle retrouve son ancienne force, il faut utiliser l’expression a close friend. Il est conservé quelque chose de l’ancienne signification dans le substantif dérivé friendship : tandis que dans l’ancien usage les amis (friends) sont liés par les relations d’amitié (friendship), dans l’usage contemporain un homme peut avoir beaucoup plus d’amis (friends), que d’amitiés (friendship) et ce n’est que d’ “amis proches” (close friends) dont on peut maintenant dire qu’ils sont liés par une relation d’amitié (friendship) [17].

38Wierzbicka indique que dans la culture anglo-américaine l’idée de « connaissance avec de nouvelles personnes » qui a pris la place de celle « d’amitié » comme un rapport constant entre les personnes. Dans cette culture ces personnes s’appellent des « amis ». Par contre, selon N. M. Lebedeva, la protection de la famille, la santé, l’amitié vraie, la fidélité, l’intellect, le sens de la vie, l’harmonie intérieure font partie des valeurs de base de la culture russe et elles se transmettent de génération en génération [18].

39Considérons maintenant les données des dictionnaires associatifs. D’après le Dictionnaire associatif russe indirect (Karaulov et al. 1994-1998) la notion d’ami, donnée comme réaction à 565 stimuli différents et occupant le 9e rang dans le noyau tient une place très importante dans le noyau de la conscience linguistique des Russes. D’après les données du Dictionnaire associatif russe direct un AMI [19] (ДРУГ) est avant tout верный (« fidèle », 69), надежный (« sûr », 9), настоящий (« vrai », 9), старый (« vieux », 4). D’autres caractéristiques importantes de l’AMI sont близкий (« proche », 16), любимый (« aimé », 4), сердечный (« cordial », 4). Il est naturel qu’un tel AMI soit лучший (« le meilleur », 20), любезный (« aimable », 12), единственный (« unique », 9), c’est un AMI детсвта (« d’enfance », 33). L’AMI est товарищ (« camarade », 27) et брат (« frère », 10), mais aussi très souvent c’est un собака (« chien », 17). L’opposition AMI – враг (« ennemi », 47), bien qu’elle soit permanente dans la conscience des Russes contemporains, est présentée en général par un groupe de réactions très peu nombreux dans le champ associatif du stimulus AMI. L’importance extraordinaire de l’ami dans la vie de l’homme russe révèle le fait que, d’après les données du dictionnaire de N. I. Beresneva, L. A. Doubovskaja, I. G. Ovčinnikova [20], on voit que dès l’âge de dix ans l’ami occupe une place très importante dans le modèle du monde des enfants élevés dans la culture russe. C’est prouvé par le fait que le mot AMI se rencontre dans leur dictionnaire comme réaction 568 fois sur 33 stimuli présentés à des enfants dans un test associatif. On trouve des résultats analogues dans le dictionnaire associatif des enfants d’âge scolaire de la région de Saratov [21].

40Si on analyse de plus près les données du Dictionnaire associatif russe inverse, on voit que le mot ami apparaît le plus souvent comme réaction aux stimuli НАСТОЯЩИЙ (« vrai », 215), ЛУЧШИЙ (« meilleur », 156), ВЕРНЫЙ (« fidèle », 64), НАДЕЖНЫЙ (« sûr », 52).

41Dans le modèle du monde des Anglais nous obtenons une image tout à fait différente. La notion FRIEND occupe la 73e place dans le noyau de leur conscience linguistique et se distingue par une couleur émotionnelle tout à fait différente. Dans le dictionnaire direct [22] FRIEND est associé avant tout avec enemy (22), foe (19), suivi par girl (4) et good (4). D’après les données du Dictionnaire inverse la réaction friend apparaît le plus souvent à tels stimulants que ACQUAINTANCE (68) + AQUUAINTANCE (67), COMPANION (67), COLLEGE (50), BUDDY (36), NEIGHBOR (36) + NEIGHBOUR (33), ALLY (35).

42Apparaissant en réaction à 133 mots différents, AMI occupe dans le noyau de la conscience linguistique des Français la 22e place, à laquelle il faut rajouter celle d’amis, cité fois 104 comme réaction [23], c’est une place assez importante. Dans le dictionnaire direct on constate, que pour les Français un AMI est associé tout d’abord à copain (82) ou pote (16), et presque deux fois moins souvent, à ennemi (54) ; Il est fidèle (15) ; proche (12), c’est le meilleur (8) ; Les sentiments qu’on éprouve pour lui sont de l’amitié (18) ou de l’amour (16). Dans le dictionnaire inverse on constate que la réaction ami apparaît le plus souvent à COMPAGNON (544), CAMARADE (213), ENNEMI (185), CONSEIL (78), CONFIANCE (64), VOISIN (61), COMPAGNIE (50) CONFIER (29).

43Les particularités de la conscience linguistique des Russes, des Anglais et des Français, mises en évidence grâce aux dictionnaires des normes associatives manifestent le caractère systémique réel du modèle du monde de ces cultures et les différences essentielles des connaissances se trouvant derrière les mots pseudo-équivalents. Derrière le corps du signe (le mot en sa matérialité phonique ou graphique) il y a une cellule vivante du modèle du monde d’une culture concrète. Le caractère systémique des significations est le reflet du caractère systémique de la culture même, de la structure de l’univers (du modèle du monde) qui s’y est formée.

44Ainsi donc, la structure purement formelle qui apparaît comme le résultat de la réflexion du linguiste sur les éléments de la langue acquiert une toute autre signification dans les recherches psycholinguistiques sur la conscience linguistique, devenant le reflet du caractère systémique des liens réels, existant dans le modèle du monde d’un représentant d’une langue-culture donnée. Comme on le voit d’après les données du Dictionnaire associatif russe, dans la conscience linguistique russe les réalités les plus importantes sont : ДОМ (« maison »), ЖИЗНЬ (« vie »), ДЕНЬГИ (« de l’argent »), ЛЕС (« forêt »), ДЕНЬ (« jour »), ЛЮБОВЬ (« amour »), РАБОТА (« travail »), ВОДА (« eau »), РАДОСТЬ (« joie »), ДЕЛО (« affaire »), СМЕРТЬ (« mort »), СТОЛ (« table »), ДОРОГА (« chemin »). Dans la conscience linguistique anglaise ce sont : SEX, MONEY, WORK, FOOT, WATER, TIME, LIFE, LOVE, CAR, HOUSE, DEATH, HOME, BED et dans la française : VIE, AMOUR, HOMME, MORT, BONHEUR, TRAVAIL, JOIE, ENFANT, TEMPS, AIMER, PLAISIR, DROIT, PEUR. Les appréciations les plus répandues sont : ХОРОШО (« bien »), ПЛОХО (« mal »), МНОГО (« beaucoup »), БЫСТРО (« vite »), ВСЕГДА (« toujours ») ; les qualités sont : БОЛЬШОЙ (« grand »), ХОРОШИЙ (« bon »), МОЙ (« mien »), СТАРЫЙ (« vieux »). Pour la langue anglaise ce sont : GOOD, NOTHING, BAD, NOW, NEVER, HAPPY, GREAT ; et respectivement BIEN, MAL, BEAU, DUR pour le français. Les actions typiques pour les Russes sont : ЖИТЬ (« vivre »), ДУМАТЬ (« penser »), ГОВОРИТЬ (« parler »). Pour les Anglais ce sont : WORK, HELP, DRINK et pour les Français AIMER, VIVRE, DONNER (voir les Tableaux 1-3).

Tableau 1 : Le noyau de la conscience linguistique des Russes. Données moyennes sur les trois étapes de sa création. (Ire étape 1988-1991, IIe étape 1992-1995, IIIe étape 1995-1997)

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4плохо69129мир36054,5далеко285
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7нет66732,5дерево35457зеленый283
8деньги58732,5время35458черный282
9,5друг56534друг35059боль281
9,5боль56535думать34960всегда278
12,5лес43836я34761море277
12,5мужчина43837,5разговор34462муж272
12,5хороший43637,5свет34463счастие272
14день43639мой33864солнце267
15много42940красный33065собака266
16любовь42841машина32366кино265
17работа42642,5женщина32167ум261
18вода42042,5книга32168маленький260
19ребенок41344грязь31869сделать259
21,5радость40446,5идти30871,5очень258
21,5все40446,5старый30871,5он258
22дело39046,5мальчик30871,5предмет258
23,5плохой37848белый30473война251
23,5смерть37849девушка30274ночь250
25быстро37150мужик30175земля247

Tableau 1 : Le noyau de la conscience linguistique des Russes. Données moyennes sur les trois étapes de sa création. (Ire étape 1988-1991, IIe étape 1992-1995, IIIe étape 1995-1997)

Tableau 2 : Le noyau de la conscience linguistique des Anglais

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4sex84729hard45154noise360
5no80530white45055cold352
6money75031woman44556,5women351
7yes74332bed43256,5you351
8nothing71333school43158men345
9work68634help42759happy340
10food67635pain42660drink339
11water66936sea42561head337
12people66437dog41962hair336
13time63038never41563great333
14life62939of41364tree332
15love62240old40265church331
16bad61541book40166fear330
17girl58142paper39967boy328
18up56543down39868horse326
19car55044green39569it322
20black54945in38870,5war321
21what54546person37870,5word321
22house53947,5fir37572fool316
23out53547,5to37573friend311
24death51849rubbish37474fat309
25home50150light37375fun306

Tableau 2 : Le noyau de la conscience linguistique des Anglais

Tableau 3 : Le noyau de la conscience linguistique des Français

rangréactionquantité de liensrangréactionquantité de liensrangréactionquantité de liens
1vie31526être13250,5vide106
2amour24527maison13052,5amis104
3homme19328,5beau12952,5humain104
4bien16628,5femme12952,5idée104
5mort16430rien12752,5objet104
6,5bonheur15431monde12656,5choix103
6,5travail15432sexe12256,5cœur103
8joie15333,5dur12156,5douleur103
9enfant15233,5pouvoir12156,5guerre103
10noir15135blanc12056,5jeu103
11temps14636faire11956,5non103
12,5aimer14437,5force11956,5voiture103
12,5mal14437,5savoir11863voyage101
12,5plaisir14439bon11664action100
15droit14240partir11465,5devoir100
16vivre13941famille11366,5grand100
17personne13842espoir11267,5loin99
18,5peur13643main11067,5lumière99
18,5terre13644,5rouge11069vieux98
20fin13544,5soleil11070culture95
21liberté13446,5livre10971perdre94
22,5ami13346,5prendre10972,5difficile93
22,5argent13348,5eau10872,5parler93
22,5donner13348,5fort10872,5voir93
22,5moi13350,5nature10675feu92

Tableau 3 : Le noyau de la conscience linguistique des Français

45Comparons quelques-unes des particularités du noyau de la conscience linguistique les plus évidentes des Anglais, Russes et Français de notre époque. Ainsi, la conscience linguistique russe contemporaine est masculine, car après ЧЕЛОВЕК (« être humain ») les mots désignant des êtres animés sont (par nombre décroissant de liens) ДРУГ (« ami »), ДУРАК (« imbécile »), РЕБЕНОК (« enfant »), МУЖЧИНА (« homme »), Я (« moi »), ПАРЕНЬ (« gars ») et ensuite seulement ЖЕНЩИНА (« femme »), tandis que l’image donnée par l’anglais est toute différente : MEN, PEOPLE, GIRL, PERSON, WOMAN, BOY. Quant au noyau de la conscience linguistique des Français, on y trouve HOMME, ENFANT, PERSONNE, FEMME, ce qui donne une image assez réduite de l’être humain.

Tableau 4 : L’image de l’être humain dans le noyau de la conscience linguistique des Russes, des Anglais et des Français

rangréactionquantité de liensrangréactionquantité de liensrangréactionquantité de liens
1человек7731me10873homme193
8друг4102man10719enfant152
10дурак35212people66417personne138
25ребенок26717girl58122,5ami133
32мужчина24931woman44522,5moi133
36я23946person38728,5femme129
38парень22856women35152,5amis104
39женщина22357you351
49он20058men345
53мальчик19867boy328
58муж18372fool316
64девушка17773friend311

Tableau 4 : L’image de l’être humain dans le noyau de la conscience linguistique des Russes, des Anglais et des Français

46Ainsi donc, à la perception des réalités de la culture étrangère se rajoutent les connaissances reçues au cours de la socialisation dans la culture natale, le caractère systémique du modèle du monde de la culture natale dans son ensemble et de chaque image de conscience dans ce modèle du monde en particulier. Par conséquent, les qualités systémiques des objets culturels existeraient sous deux formes : d’un côté sous l’apparence de la culture même qui détermine le lieu et le rôle de l’objet culturel donné en elle-même et, de l’autre, sous la forme de la caractéristique systémique des connaissances (structure et signification), liées à un objet culturel donné et se trouvant derrière le mot qui le désigne.

47Les particularités de la conscience linguistique des Anglais, des Français et des Russes telles qu’elles sont révélées par les dictionnaires d’associations montrent le caractère systémique réel de l’image du monde de ces cultures et les différences substantielles des connaissances recélées par les mots pseudo-équivalents. Les expériences associatives libres permettent d’obtenir une information sur les équivalents psychologiques des « champs sémantiques » et de mettre en évidence les relations sémantiques existant réellement dans l’esprit des locuteurs, ce qui permet de considérer l’expérience associative comme significative et intéressante non seulement pour les psychologues ou les psycholinguistes, mais également pour les sémanticiens.

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Date de mise en ligne : 09/04/2013

https://doi.org/10.3917/ss.012.0121