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Perception du sida et théories du complot dans la population afro-américaine

Commentaire

Pages 115 à 122

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  • Minard, A.
(2007). Perception du sida et théories du complot dans la population afro-américaine Commentaire. Sciences sociales et santé, . 25(4), 115-122. https://doi.org/10.1684/sss.2007.0406.

  • Minard, Adrien.
« Perception du sida et théories du complot dans la population afro-américaine : Commentaire ». Sciences sociales et santé, 2007/4 Vol. 25, 2007. p.115-122. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sante-2007-4-page-115?lang=fr.

  • MINARD, Adrien,
2007. Perception du sida et théories du complot dans la population afro-américaine Commentaire. Sciences sociales et santé, 2007/4 Vol. 25, p.115-122. DOI : 10.1684/sss.2007.0406. URL : https://stm.cairn.info/revue-sciences-sociales-et-sante-2007-4-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.1684/sss.2007.0406


1Depuis la fin des années 1990, les travaux consacrés aux « théories du complot » se sont multipliés au point de faire de ce modèle d’analyse des idées et des représentations la pierre de touche d’un nouveau champ d’investigation en sciences sociales. La remise en cause, par certains activistes, des explications officielles à propos du déroulement des attentats perpétrés le 11 septembre 2001 sur le sol américain, a suscité un regain d’intérêt des journalistes et des chercheurs pour ces conspiracy theories, dont l’étude savante a déjà constitué une importante bibliographie en anglais et en allemand (Caumanns et Niendorf, 2001 ; Fenster, 2001). La définition de cet objet aux contours relativement flous ne fait pas consensus, bien qu’elle s’appuie fréquemment sur Popper pour qui «  celle-ci (la théorie sociologique du complot) est fondée sur l’idée que tous les problèmes sociaux — et notamment ceux que l’on trouve en général malvenus, comme la guerre, le chômage, la pauvreté, la pénurie — sont l’effet direct d’un plan ourdi par certains individus ou groupements humains  » (Popper, 1985). Cette caractérisation générale permet d’agréger divers discours aux contenus et aux registres très différents, mais qui relèvent tous d’une vision du monde également qualifiée de « conspirationniste ». Leur mise en perspective s’inspire de l’analyse des rumeurs, dont les théories du complot sont une variante, et procède par études de cas exemplaires puisés aussi bien dans le passé que dans l’actualité immédiate. Le mythe du complot maçonnique, formulé dans les écrits contre-révolutionnaires de l’abbé Barruel de la fin du XVIIIe siècle, ou la diffusion mondialisée des Protocoles des Sages de Sion, un faux antisémite édité à partir des années 1900, apparaissent ainsi comme les prototypes d’une large palette de discours contemporains (Taguieff, 2005).

2L’épidémie de sida en est un des thèmes privilégiés. La diffusion rapide de la maladie et ses ravages ont alimenté légendes et fantasmes. Pour le politologue Taguieff, «  la mythologisation des origines et des modes de transmission du virus du sida s’est constituée en un nouveau thème, inépuisable, du discours complotiste  » (Taguieff, 2006). En témoignent certains écrits émanant du mouvement nationaliste afro-américain La Nation de l’Islam, selon lesquels le sida serait une maladie créée par les « Blancs » afin de mettre en œuvre un projet de génocide destiné à exterminer la population noire des États-Unis et d’Afrique (Pipes, 1997). Les tonitruantes déclarations de son leader, Louis Farrakhan, constituent quasiment un cas d’école, tant les théories du complot, qu’elles incriminent l’Amérique blanche, la CIA ou les Juifs, en fournissent la trame (Singh, 1997). Cette propagande extrémiste correspond parfaitement à ce que l’historien américain Richard Hofstadter, dans un article pionnier paru dans les années 1960, appelait «  le style paranoïde dans la politique américaine  » (Hofstadter, 1966). Fondée sur l’exemple du maccarthysme, son analyse, devenue incontournable, emprunte son vocabulaire à la psychiatrie, même si elle n’assimile pas le conspirationnisme à une simple pathologie : «  le paranoïaque clinique voit le monde hostile et comploteur (…) comme dirigé spécifiquement contre lui ; alors que le porte-parole du style paranoïde le juge dirigé contre une nation, une culture, un mode de vie dont le destin affecte non pas lui seul mais des millions d’autres  » (cité par Campion-Vincent, 2005). Aussi stimulant soit-il, cet usage de catégories médicales pour rendre compte des théories du complot pose problème. Il est emblématique de la tendance de nombreux analystes à porter toute leur attention sur les quelques personnalités ou groupuscules qui les élaborent, en prenant soin de souligner le caractère irrationnel de leurs discours. Leur réception demeure quant à elle un point aveugle de ces approches qui, selon un raisonnement symétrique, se limitent à une dénonciation des manipulations dont les opinions publiques seraient victimes. Aux élucubrations d’activistes conspirationnistes s’oppose ainsi le travail de déconstruction et de stigmatisation mené, non sans raison, par des érudits éclairés. Reste en suspens la question de l’adhésion à ces énoncés déviants et des conditions historiques et sociales qui en favorisent la diffusion auprès d’un large public.

3Pour en saisir quelques éléments de réponse, le décryptage des discours extrémistes seul est insuffisant. Il faut déplacer son regard vers les populations cibles car c’est en grande partie leur disposition à les juger comme des énoncés valables qui autorise la production et la circulation des théories du complot. L’étude de la perception du sida par la population noire américaine offre justement, de ce point de vue, un champ d’investigation privilégié.

4Plusieurs organes de presse anglo-saxons se sont récemment inquiétés du fait qu’une grande partie des Noirs américains expriment une méfiance à l’égard du rôle des services de santé américains concernant l’épidémie de sida (Younge, 2005). Une enquête menée aux États-Unis auprès de cinq cents d’entre eux a montré la proportion importante des personnes interrogées qui adhèrent aux théories du complot concernant l’origine et le traitement de la maladie. La moitié environ reprend à son compte l’idée qu’un remède existe, mais qu’il est délibérément caché aux populations pauvres. Le fait que le VIH soit un virus produit par l’homme obtient un nombre similaire d’approbations. Les enquêteurs ont, par ailleurs, établi une corrélation négative entre l’adhésion à ces théories du complot et l’usage du préservatif chez les hommes noirs, et en ont conclu que ces croyances constituent un obstacle majeur aux campagnes de prévention (Bogart et Thorburn, 2005). Par ailleurs, ils ont montré que de telles croyances sont plus ancrées chez les personnes affirmant une forte identification à la communauté noire, ce qui semble indiquer qu’elles sont positivement corrélées à un savoir collectif sur la culture et l’histoire des Noirs et des discriminations aux États-Unis. Les autres variables sociodémographiques n’ont pas d’effets significatifs sur le public étudié, ce qui veut dire que les théories du complot ne dépendent pas du revenu ou du niveau d’éducation, mais concernent de larges segments de la population noire, tous profils confondus (Bogart et Thorburn, 2006). Plutôt que de déconsidérer cette crédulité, des éducateurs et des professionnels de la santé publique, soucieux de l’efficacité des programmes de prévention, ont affirmé la nécessité de la prendre au sérieux et d’en expliciter les déterminants sociohistoriques (Thomas et Quinn, 1991).

5Les inégalités sanitaires et sociales dont la population noire des États-Unis est victime ont constitué un terreau favorable au développement de ces théories du complot. La prévalence du sida parmi les Noirs américains est d’abord sans commune mesure avec celle observée dans d’autres populations du pays. Cette surreprésentation s’ajoute au fait que les revendications d’égalité portées par le mouvement des droits civiques à partir des années 1950 semblent avoir échoué, puisqu’ils sont encore nombreux à vivre sous le seuil de pauvreté. Le ressentiment lié à la conscience d’appartenir à une communauté défavorisée, de même que la peur suscitée par la vitesse de la contagion, jouent un rôle non négligeable dans la réception des thèses conspirationnistes, mais n’en éclairent pas pleinement la genèse. Pour comprendre leur émergence, ainsi que la manière dont elles sont formulées, il est nécessaire de s’intéresser aux controverses qui ont suivi la découverte du sida.

6La perception du sida comme étant l’instrument d’un génocide planifié de la population noire a été relayée par d’importants journaux et magazines communautaires, comme le Los Angeles Sentinel ou Essence, dès la fin des années 1980. Ce thème de l’«  Holocauste noir  » apparaît alors aussi dans les premières enquêtes informelles menées par la Conférence de la direction chrétienne du Sud-Ouest (SCLC), une organisation pour les droits civiques fondée par Martin Luther King, en 1990 et 1992. Il s’agit cependant d’un lexique à caractère exogène, puisqu’il était alors répandu dans le discours de certaines associations homosexuelles et dans les prises de position de scientifiques dissidents contestant la thèse dominante de l’origine virale du sida (Jones, 1993).

7Il s’est construit en réaction aux récriminations moralistes adressées à la communauté homosexuelle, où l’on compte le plus grand nombre de malades durant les premières années de l’épidémie. La mise en cause du mode de vie, de l’activité sexuelle ou de l’absence de responsabilité individuelle des gays dans son développement, fréquente dans les déclarations des représentants de la Nouvelle Droite américaine et de certains scientifiques, a réactualisé l’appréhension de la maladie en termes de châtiment destiné à punir l’immoralité et la débauche, déjà répandue au début du siècle à propos de la syphilis (Brandt, 1987). La référence à un projet d’extermination des homosexuels renverse l’accusation et constitue une arme discursive couramment opposée aux diatribes homophobes de l’époque. L’amalgame historique dont elle est porteuse, par référence implicite à la Shoah, manifeste probablement aussi une quête d’identité collective similaire à celle qui a été observée dans le cas de l’association Act up en France (Pinell, 2002). Cette rhétorique traduit également l’intérêt d’une partie de la communauté gay, parallèlement à l’activisme associatif, pour les théories hétérédoxes sur le sida. Les découvertes de Robert Gallo et de Luc Montagnier (1983-1984) ont érigé la définition virale du sida en thèse dominante parmi les experts, mais l’incapacité des chercheurs à en préciser les origines a suscité une longue controverse au cours de laquelle des scientifiques dissidents, bien que minoritaires, ont mis à profit les échecs thérapeutiques pour faire valoir leurs propres théories, notamment dans l’arène médiatique où les outrances langagières ont davantage droit de cité que dans les grands colloques de l’establishment médical (Epstein, 2001). Dans ce contexte, marqué à la fois par le désespoir de nombreux gays et la vigueur de la polémique, les théories du complot ont pu se développer. Elles trouvent un partisan en la personne du docteur Alan Cantwell, spécialiste en dermatologie à Los Angeles, qui affirme que le sida a été introduit aux États-Unis dans le cadre d’un programme de test d’un vaccin contre l’hépatite B. Dans son livre AIDS and the doctors of death, il prétend que le groupe soumis à l’expérience, composé de quelques cinq cents homosexuels newyorkais, a reçu un vaccin délibérément contaminé par le sida, suggérant que le virus est un outil de guerre biologique destiné à éradiquer la communauté homosexuelle américaine (Cantwell, 1988). Le retentissement de ses thèses, couplé à celui d’autres voix prétendant que le VIH n’est pas la cause du sida ou que les traitements fondés sur l’AZT sont hautement toxiques, a contribué à diffuser la croyance en un plan génocidaire parmi certaines franges activistes de la communauté homosexuelle.

8Lorsque, à la fin des années 1980, une seconde vague de contaminations affecte cette fois les populations noires des centres-villes, où l’épidémie, aggravée par la toxicomanie, touche des familles entières, la même suspicion gagne, par un phénomène de transfert d’une minorité à l’autre, la communauté afro-américaine. La condamnation morale du comportement des consommateurs de drogues et des femmes noires donnant naissance à des enfants contaminés a, comme dans le cas des gays, alimenté un même contre-discours de nature conspirationniste. Cependant, sa réception, beaucoup plus massive, dépasse largement les cercles militants engagés dans les controverses liées au sida, si tant est qu’ils existent. Comment expliquer cet état de fait ?

9L’extrême sensibilité du public noir américain à la rhétorique complotiste trouve ses racines dans une mémoire collective marquée par une histoire longue des discriminations et, particulièrement, par un épisode traumatique dont les conséquences ont été parfois sous-estimées : il est connu sous le nom d’«  étude de Tuskegee sur la syphilis  ». En 1990, des médecins et des inspecteurs de santé publique exerçant dans les communautés noires ont témoigné devant la Commission nationale sur le sida du poids de ce souvenir dans la défiance entretenue par de nombreux Noirs à l’encontre des autorités sanitaires, ce que plusieurs professionnels ont par la suite confirmé (Reverby, 2000 ; Thomas & Quinn, 1991). L’historien James Jones a reconstitué dans le détail le récit de cette expérimentation humaine à but non thérapeutique — la plus longue de l’histoire de la médecine, puisqu’elle a duré quarante ans (1932-1972). Il a montré comment un projet initial de dépistage et de traitement de la syphilis dans la population noire travaillant dans les plantations de plusieurs comtés du sud des États-Unis s’est transformée en expérience utilisant des centaines de cobayes humains pour compléter certaines connaissances médicales sur l’évolution de la syphilis non traitée (Jones, 1993). Lorsque la Grande Dépression de 1929 a raréfié les ressources financières disponibles, le Service de santé publique (PHS) décida de réorienter son programme de traitement, devenu trop coûteux, vers une étude scientifique devant permettre de trancher la question des différences raciales concernant le développement de la maladie. Il s’agissait alors de savoir si la syphilis avait un impact spécifique sur le système cardiovasculaire des Noirs. Pour ce faire, plus de quatre cents individus de la région de Tuskegee, dans l’Alabama, qui avaient été dépistés comme syphilitiques, ont été suivis et régulièrement examinés durant toute la progression de la maladie sans qu’aucun traitement ne leur soit administré, y compris quand, à partir de 1943, l’usage de la pénicilline se diffusa dans le pays. Les stratégies déployées par le PHS manifestèrent un haut degré d’adaptation au milieu culturel dans lequel l’étude était menée, puisque le recrutement des participants a été facilité par la collaboration active de médecins, d’infirmières ou de pasteurs membres de la communauté noire, comme de propriétaires de plantations. Les écoles et les églises locales ont été utilisées pour procéder aux examens corporels et aux prélèvements sanguins sur les patients. Ces derniers, quant à eux, étaient maintenus dans l’ignorance du mal dont ils souffraient et de ses modes de transmission. Les cliniciens du PHS ont acclimaté les termes médicaux au langage local, la syphilis devenant le «  mauvais sang  » — une formule utilisée par les Noirs du sud pour désigner des maux divers. Des avantages matériels et financiers ont été distribués pour obtenir le consentement des sujets et les frais d’obsèques ont été pris en charge pour obtenir des familles la permission de procéder à des autopsies post-mortem sur les individus ayant atteint le «  stade terminal  ». Lorsque, le 25 juillet 1972, le Washington Star publia un récit de l’expérience, cette révélation eut un écho considérable dans l’opinion, notamment dans la population afro-américaine. Des auditions furent organisées par une commission du Congrès, des dédommagements importants ont été débloqués, de nouvelles règles éthiques en matière d’expérimentation humaine édictées. Le bilan de l’étude de Tuskegee n’en a pas moins été catastrophique pour les victimes, la plupart étant décédées de la syphilis ou de ses conséquences avant son interruption, mais aussi pour l’image et la crédibilité des autorités sanitaires américaines. Plus encore que les inégalités sanitaires et sociales, c’est la rémanence de ce passé douloureux qui explique l’ampleur de la réception des théories du complot parmi les Noirs américains.

10L’étude sociohistorique de l’émergence et de la circulation de ces croyances n’est ici qu’esquissée. Elle montre néanmoins qu’elles relèvent moins d’une vogue de l’irrationnel ou des manipulations de propagandistes mal intentionnés que d’un savoir collectif souvent marqué par le vécu de situations d’extrême discrimination. La prise en compte de ces expériences bien réelles est nécessaire pour comprendre l’adhésion à ces théories fallacieuses qui, bien qu’erronées, peuvent être considérées comme la mise en récit, par une communauté, de son propre destin.

Références bibliographiques

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Date de mise en ligne : 08/02/2014

https://doi.org/10.1684/sss.2007.0406