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Article de revue

Facteurs de risque professionnel et perceptions de la pollution de l’air chez les taxis motoristes à Cotonou, Bénin

Pages 125 à 134

Citer cet article


  • Lawin, H.,
  • Ayi Fanou, L.,
  • Hinson, V.,
  • Tollo, B.,
  • Fayomi, B.
  • et Ouendo, E.-M.
(2018). Facteurs de risque professionnel et perceptions de la pollution de l’air chez les taxis motoristes à Cotonou, Bénin. Santé Publique, . 30(1), 125-134. https://doi.org/10.3917/spub.181.0125.

  • Lawin, Hervé.,
  • et al.
« Facteurs de risque professionnel et perceptions de la pollution de l’air chez les taxis motoristes à Cotonou, Bénin ». Santé Publique, 2018/1 Vol. 30, 2018. p.125-134. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-sante-publique-2018-1-page-125?lang=fr.

  • LAWIN, Hervé,
  • AYI FANOU, Lucie,
  • HINSON, Vikkey,
  • TOLLO, Brice,
  • FAYOMI, Benjamin
  • et OUENDO, Edgard-Marius,
2018. Facteurs de risque professionnel et perceptions de la pollution de l’air chez les taxis motoristes à Cotonou, Bénin. Santé Publique, 2018/1 Vol. 30, p.125-134. DOI : 10.3917/spub.181.0125. URL : https://stm.cairn.info/revue-sante-publique-2018-1-page-125?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spub.181.0125


Introduction

1Dans le monde entier, le secteur du transport joue un grand rôle dans le déplacement des personnes et des biens et revêt une importance capitale pour l’économie et ­l’emploi [1]. Au cours des dix dernières années, il y a eu une augmentation significative du nombre de motos utilisées comme moyens de transport public dans les pays de ­l’Amérique latine, de l’Asie et de l’Afrique subsaharienne [2]. Dans les villes asiatiques, les conducteurs de taxis motos sont appelés « xe om » au Vietnam, « ojek » en Indonésie ou « habal-habal » aux Philippines [3]. Ils sont de plus en plus nombreux et atteignent 200 000 personnes à Bangkok [4]. Dans les villes africaines, les conducteurs de taxis motos sont connus sous diverses appellations : Zémidjan à Cotonou, Okada à Lagos, Oléyia à Lomé, Benskin à Douala, Boda-Boda à Kampala ou à Kigali [5-7]. Au Nigéria, on compte plus de 200 000 Okada [8]. Au Togo, on dénombrait en 2008 près de 155 813 taxis-motos dont plus de 40 000 dans la capitale Lomé. En Ouganda, l’effectif des taxis-motos est de 70 000 personnes [8] et il constitue 20-40 % du secteur de transport public alors que le nombre de Benskin est estimé à 22 000 à Douala [5]. Les taxis motos de Kigali (Rwanda) emploient directement plus de 10 487 personnes officiellement enregistrés et indirec­tement 47 187 personnes [6]. Au Bénin, les conducteurs de taxis motos représentent plus de 75 % des services de transport [9] et employaient 2,5 % de l’ensemble de la population en 2002 [10]. Mama et ses collègues estimaient en 2012 qu’il y avait 10 610 nouvelles entrées enregistrées par an à la mairie de Cotonou dans cette activité [11].

2Cette activité n’est pas sans effet sur la santé des conducteurs. Elle contribue aux accidents de la circulation qui, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), constitue un véritable problème de santé publique [12]. Au Bénin en 2011, le Centre National de Sécurité Routière (CNSR) a recensé que plus de 10 % des accidents dans la ville de Cotonou concernait les taxis-motos [9] avec une mortalité de 5,2 % [13]. Au-delà des accidents, Gounongbé en 1999 a retrouvé chez ces conducteurs une fréquence élevée de pathologies respiratoires, oculaires et oto-rhino-laryngologiques [14]. Ces affections sont probablement associées à l’exposition à la pollution de l’air liée à l’activité de conduite de taxis motos en milieu urbain. En 2015, des auteurs avaient déjà retrouvé que les conducteurs de taxis motos à Cotonou étaient plus exposés au monoxyde de carbone qu’un groupe de témoin apparié [15]. L’objectif de ce travail a été d’analyser le poste de travail des conducteurs de taxis motos afin d’identifier les facteurs de risque professionnel liés à ce travail dans une approche globale en allant au-delà de l’exposition à la pollution de l’air. Il a également contribué à décrire la perception des conducteurs de taxis motos par rapport à la pollution de l’air dans le but de contribuer à la mise en place ­d’interventions visant une réduction de l’exposition à la pollution de l’air dans ce groupe socioprofessionnel vulnérable.

Méthodes

3Il s’agissait d’une étude qualitative et quantitative qui s’est déroulée dans la ville de Cotonou, capitale économique de la République du Bénin. Une étude mixte a été choisie afin de mieux aborder la complexité de la problématique et répondre aux objectifs du présent travail. L’étude a obtenu l’approbation éthique du comité éthique national du Bénin et tous les participants ont signé un formulaire de consentement éclairé. Elle s’est déroulée sur cinq mois à partir de novembre 2016. Elle a été précédée d’une enquête pilote qui s’est déroulée à Abomey Calavi, une commune limitrophe de la ville de Cotonou.

4L’étude qualitative a consisté à conduire cinq groupes d’entretien avec cinq ou six conducteurs de taxis motos à chaque fois choisis parmi les volontaires et disponibles à passer environ deux heures pour l’entretien. Nous nous sommes arrêtés à cinq groupes d’entretien car nous avons atteint la saturation dans les informations collectées avec les différentes triangulations qui ont été réalisées. Les entretiens se sont déroulés dans une salle de l’unité de santé au travail à la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou par deux enquêteurs préalablement formés. La partie quantitative a consisté en une étude transversale descriptive et analytique qui a inclus 397 conducteurs volontaires sur huit parcs de taxis motos sélectionnés par commodité dans la ville de Cotonou.

5Les variables collectées pour l’étude qualitative ont porté sur les items de l’outil de dépistage participatif des risques professionnels (DEPARIS) [16]. Le DEPARIS a été adapté à la situation de travail des conducteurs de taxis motos et au total seize items (sur dix-huit) ont été retenus. Une synthèse sur l’état de satisfaction des conducteurs par rapport aux différents items a été rapportée dans nos résultats. Au travers des différents entretiens, nous avons décrit sommairement l’activité de conduite de taxis motos.

6Quant aux variables collectées pour l’étude quantitative, un questionnaire a été administré et a porté sur les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles, ­l’alcoolisme, le tabagisme, la prise de psychostimulants et les antécédents cardiovasculaires et/ou pulmonaires (survenue d’un Accident Vasculaire Cérébral, de douleurs dans la poitrine, hypertension artérielle, toux et expectoration pendant plus de trois mois, asthme et autres pathologies pulmonaires). Au cours de notre analyse statistique, nous avons également créé la variable maladie cardio-pulmonaire qui est une association de toutes les personnes ayant répondu « Oui » au moins à l’une des questions portant sur les antécédents cardiovasculaires et pulmonaires. Les questions sur la perception de la pollution atmosphérique ont été adaptées du modèle conceptuel de Li et al. [17]. Elles sont déclinées suivant deux aspects que sont la perception de l’intensité de la pollution de l’air et la perception de la gravité de l’effet nocif des polluants atmosphériques. L’étude quantitative a également porté sur les raisons qui motiveraient une reconversion et l’abandon du métier.

7L’analyse statistique des variables quantitatives a utilisé la moyenne ± écart-type. Les fréquences avec l’intervalle de confiance à 95 % ont servi à décrire les variables catégorielles. L’analyse bi-variée a consisté à rechercher des liens entre les caractéristiques sociodémographiques et professionnelles des conducteurs et l’existence d’une maladie cardio-pulmonaire d’une part ; et les perceptions de la pollution de l’air et les maladies cardio-pulmonaires d’autre part. Le test de chi carré a été utilisé avec une différence considérée comme significative si p < 0,05. Quant aux entretiens avec le guide DEPARIS, une synthèse est faite à la fin de chaque rubrique puis un tableau d’appréciation globale de la situation a été réalisé.

Résultats

Description sommaire de l’activité de conduite de taxis motos

Contenu du travail de Zémidjan

8Le travail du taxi-moto consiste à transporter des personnes et biens. Certaines personnes font indifféremment les deux types de transport. D’autres conducteurs sont spécialisés dans le transport de tous types de colis (marchandises, valise, cercueil, et même les cadavres) du fait de sa rentabilité financière. Néanmoins, ce travail nécessite une certaine technicité et habileté que n’auraient pas tous les conducteurs.

Typologie de l’activité de conduite de taxis motos

9On distingue deux catégories de conducteurs de taxis-motos : les professionnels qui en ont fait leur activité principale et les occasionnels qui le font comme activité secondaire.

10Parmi les « Zémidjan » professionnels, on distingue les conducteurs propriétaires de leurs motos et les conducteurs sous-contrat. Dans la catégorie des conducteurs sous contrat, on a celle dite « à garer » où le conducteur doit ramener la moto au propriétaire chaque soir à une heure fixe et la reprendre le lendemain. Ce dernier type de contrat est de plus en plus rare. Le deuxième type de contrat est une location-vente de la moto auprès du propriétaire qui ayant acheté la moto la cède à un conducteur contre une somme forfaitaire à payer par semaine sur une durée déterminée variable suivant les montants déterminés au contrat.

11Les conducteurs occasionnels sont des individus qui disposent d’une moto ou qui la louent occasionnellement et vont mener l’activité de conduite pendant les périodes où leurs principales activités ne leur procurent pas de revenus suffisants. Cette forme d’exercice de l’activité constitue parfois le premier pas vers la professionnalisation telle que décrite plus haut.

Organisation générale du travail de Zémidjan

12L’organisation de la journée de travail est variable et diffère d’un conducteur à un autre. Mais globalement les phases du travail de l’activité de conduite de taxis motos à Cotonou se présentent comme suit (y compris les horaires de repos) : la recherche du client, la négociation du montant à payer en fonction du trajet, la conduite proprement dite, la phase du paiement du montant.

13Différentes stratégies sont mises en place par le conducteur pour rechercher le client. Parmi celles-ci, il a été rapporté la prière, l’hygiène corporelle et vestimentaire, le klaxonnement à proximité des piétons (clients potentiels), le positionnement ou l’attente sur des parcs moto, le positionnement ou l’attente à des endroits stratégiques tels que les gares, les hôpitaux, les pharmacies, les aéroports.

14Il existe des regroupements professionnels par parcs avec des règles bien définies pour la gestion de la clientèle. Sous le contrôle du chef parc, le client est accordé au premier conducteur ayant engagé les négociations avec le client sauf si ce dernier désiste. Dans les gares de véhicules, de bus faisant le transport interurbain, le client est accordé à la première personne ayant touché le poignet de la porte du véhicule ou le premier à la sortie du bus.

Type de moto utilisé et posture de travail

15Plusieurs types de motos sont utilisés dans l’activité de taxi-moto. Selon les taxis-motoristes, la moto la plus connue et la plus utilisée de nos jours est celle de la marque « BAJAJ® » car elle offrirait un meilleur confort et polluerait moins.

16La posture habituelle dans cette profession est la posture assise, dos droit. Elle est modifiée suivant l’espace laissé aux conducteurs, et en cas de surcharge que ce soit dans le transport des personnes soit des marchandises. Toutefois, on peut observer certaines postures fantaisistes le plus souvent adoptées par les conducteurs les moins âgés de taxis-motos.

Vie associative des taxis motoristes

17Plusieurs types d’organisations sociales et professionnelles sont rencontrés dans l’activité de conduite de taxis-motos. Outre celles décrites précédemment concernant les regroupements par parcs, il existe les organisations syndicales et surtout des groupes de tontine qui font office de groupe d’entraide et de soutien social en cas de difficultés personnelles (décès d’un parent, naissance, perte de sa moto…) rencontrées par un adhérent.

Caractéristiques sociodémographiques et professionnelles

18Les taxis motoristes étaient uniquement des hommes et leur âge moyen était de 40,95 ± 8,75 ans. Ils étaient en majorité marié ou en couple (97,23 %). Quant à leur niveau d’instruction, la plupart n’était pas scolarisée (28,46 %) ou était de niveau primaire (45,84 %). On retrouve quand même 2 % qui avaient le niveau universitaire. Les ethnies les plus représentées parmi les taxis motoristes sont les Goun (38,04 %), les Fon (26,95 %) et les Nago (10,08 %).

19Quant aux caractéristiques professionnelles, les taxis motoristes étaient pour la plupart propriétaires de leur moto (79,60 %). L’ancienneté professionnelle moyenne était de 134,95 ± 101,53 mois et cette activité constituait la principale source de revenus pour la plupart. Ils ­travaillaient en moyenne presque six jours par semaine (5,84 ± 0,95) et plus de dix heures par jour pour un bénéfice journalier moyen de 3 138 ± 1 238 FCFA. La plupart ne disposait d’aucune assurance santé (organisme de sécurité sociale, assurance privée). Moins de 5 % disposait d’un permis de conduire et environ 3 % continuait à utiliser des motos plus polluantes à deux temps.

Identification des facteurs de risque professionnels suivant le DEPARIS

20Le tableau I présente le niveau de satisfaction des conducteurs de taxis motos suivant les différents items du DEPARIS. Seuls les lieux de travail (avec la non planéité des voies et l’étroitesse des pistes cyclables), les efforts et manutention, puis l’environnement psychosocial (surtout l’absence de sécurité sociale) apparaissaient non satisfaisants aux taxis motoristes. Les aspects « contenu du travail », « posture de travail », « hygiène atmosphérique » leur paraissaient moyennement satisfaisants.

Tableau I

Appréciation générale des facteurs de risque professionnel suivant les items du DEPARIS

ItemsAppréciation
1. Les lieux de travailSNS
2. L’organisation du travailSS
3. Les accidents de travailSMS
4. Le matériel de travail, les outils, les machinesSS
5. Les positions de travailSMS
6. Les efforts et les manutentionsSNS
7. L’éclairageSS
8. Le bruitSS
9. L’hygiène atmosphériqueSMS
10. Les ambiances thermiquesSS
11. Les vibrationsSMS
12. L’autonomie et les responsabilités individuellesSS
13. Le contenu du travailSMS
14. Les contraintes de tempsSS
15. Les relations de travail au sein du personnel et avec la hiérarchieSS
16. L’environnement psychosocialSNS

Appréciation générale des facteurs de risque professionnel suivant les items du DEPARIS

SS = Situation satisfaisante. SMS = Situation moyennement satisfaisante. SNS = Situation non satisfaisante.

Perceptions de la pollution atmosphérique

Perception de l’intensité de la pollution

21Le tableau II montre que 95,21 % des personnes ­enquêtées reconnaissaient que la pollution atmosphérique est une réalité et jugeaient mauvaise (55,67 %) voire très mauvaise (35,52 %) la qualité de l’air.

Tableau II

Répartition des éléments de perceptions de l’intensité de la pollution atmosphérique

EffectifFréquence (%)
La pollution de l’air est-elle une réalité ?Oui37895,21
Non92,27
Ne sait pas102,52
Qualité de l’airTrès mauvais14135,52
Mauvais22155,67
Bon205,04
Ne sait pas153,78
Niveau d’inquiétudePas inquiet5112,85
Peu inquiet17844,84
Très inquiet16842,32

Répartition des éléments de perceptions de l’intensité de la pollution atmosphérique

Perception de la gravité des polluants

22Le tableau III montre que 95,47 % des conducteurs de taxis-motos pensaient que la pollution atmosphérique cause des problèmes de santé en général. Par contre, ils sont moins du tiers à penser que la pollution de l’air agit sur leur santé personnellement bien qu’ils estimaient qu’ils sont plus exposés (88,66 %) que d’autres personnes qui ne sont pas taxis motoristes.

Tableau III

Répartition des éléments de perception de la gravité des polluants atmosphériques

EffectifFréquence (%)
La pollution impacte la santé de tousOui37995,47
Non82,02
Ne sait pas102,52
La pollution impacte leur santé personnelleOui10626,70
Non27669,52
Ne sait pas153,78
La pollution augmente les maladies cardiovasculairesOui32882,62
Non297,30
Ne sait pas4010,08
La pollution augmente les décèsOui34286,15
Non256,30
Ne sait pas307,56
Être plus exposé à la pollution que d’autresOui35288,66
Non266,55
Ne sait pas194,79

Répartition des éléments de perception de la gravité des polluants atmosphériques

Connaissances, attitudes et pratiques sur la pollution de l’air

Sources de la pollution de l’air

23Les camions étaient la source de pollution atmosphérique la plus citée (95,97 %). Plus de trois quart des conducteurs pensaient qu’ils contribuent à la pollution mais seulement moins du tiers déclaraient être la source principale de pollution atmosphérique à Cotonou.

Pratiques en matière de protection contre la pollution de l’air

24Près de deux tiers des conducteurs de taxis-motos ­n’utilisaient aucun moyen de protection contre la pollution et 31,49 % utilisaient des « cache-nez ».

Attitudes et pratiques en matière de réduction de la pollution de l’air

25Aucun moyen de réduction de la pollution de l’air n’avait été proposé chez 61,72 % des personnes enquêtées et 13,35 % proposait l’entretien régulier des moteurs de véhicules roulants (motos, véhicules camions). Selon les conducteurs, le gouvernement est l’acteur majeur de lutte contre la pollution de l’air (66,25 %) pour les conducteurs de taxis motos.

Maladies cardiovasculaires, pulmonaires et facteurs de risques associés

26Globalement, 63,2 % des conducteurs de taxis motos ont déclaré avoir déjà une maladie cardiovasculaire et/ou pulmonaire.

27Le tableau IV montre que les conducteurs de taxis-motos qui avaient une ancienneté professionnelle supérieure à dix ans présentaient plus de maladies cardiovasculaires et pulmonaires que les autres (p = 0,03). De même, les maladies cardiovasculaires et pulmonaires étaient plus fréquentes chez les conducteurs ayant un bénéfice de plus de 3 000 Francs CFA (p = 0,04).

Tableau IV

Relations entre les caractéristiques socioprofessionnelles et les maladies cardiovasculaires et/ou pulmonaires

Maladies cardiovasculaires et/ou pulmonairesp
Oui (n = 251)Non (n = 146)
Âge< 40 ans49 %53,4 %0,26
≥ 40 ans50,6 %46,4 %
Statut matrimonialMarié98,01 %95,89 %0,22
Célibataire1,99 %4,11 %
Niveau d’instructionNon scolarisé24,70 %34,93 %0,04
Primaire47,01 %43,84 %
Secondaire26,69 %18,49 %
Université1,60 %2,74 %
Ancienneté professionnelle< 5 ans37,87 %40,41 %0,03
Entre 5 et 10 ans23,91 %13,70 %
≥ 10 ans44,22 %45,89 %
Bénéfice< 3 000 FCFA68,24 %76,12 %0,04
≥ 3 000 FCFA31,76 %23,88 %
Volume d’essence par jour< 3 L25,90 %25,34 %0,5
≥ 3 L74,10 %74,66 %
Jour de travail/semaine≤ 5 jours22,31 %24,66 %0,3
> 6 jours77,69 %75,34 %
Heures de travail/jourMoins de 8 heures23,90 %21,23 %0,2
Plus de 8 heures76,10 %78,77 %
Durée de repos/jour≤ 2 heures22,27 %27,21 %0,3
> 2 heures77,73 %72,79 %

Relations entre les caractéristiques socioprofessionnelles et les maladies cardiovasculaires et/ou pulmonaires

28En ce qui concerne la relation avec le niveau de perception de la pollution atmosphérique, les taxis motoristes qui ont une maladie cardio-pulmonaire perçoivent plus la réalité de la pollution de l’air et la mauvaise qualité de l’air (p = 0,003). Même si la différence n’est pas significative, la majorité de ceux qui ont déclaré des maladies reconnaissent l’impact de la pollution sur la santé de toute la population. Par contre, 80 % de ceux qui ont rapporté une maladie cardiovasculaire et/ou pulmonaire affirmaient que la pollution de l’air ne peut impacter leur santé personnelle (p = 0,001).

Motifs de reconversion ou d’abandon

29La raison prépondérante pouvant susciter une reconversion chez les Zémidjan est l’obtention d’un nouveau travail (74,05 %) même s’il n’est pas plus rémunéré.

Discussion

Caractéristiques sociodémographiques et professionnelles

30L’âge moyen des conducteurs de taxis-motos dans le présent travail était de 41 ans avec une ancienneté professionnelle moyenne de onze ans. Ces résultats viennent confirmer ceux retrouvés dans une étude antérieure en 2015 sur le même sujet au Bénin [15]. Par contre, l’âge moyen des conducteurs de taxis-motos retrouvé dans ces deux études réalisées au Bénin est supérieur à ceux des conducteurs au Kenya, au Nigéria et au Brésil [18-21] qui respectivement était de 24,4 ans, 25,4 ans et de 33,4 ans. Il apparaît qu’au Bénin cette activité n’est plus l’apanage seulement des jeunes gens en quête de revenus financiers mais que les conducteurs restent dans cette activité plus longtemps jusqu’à parfois des âges très élevés (maximum de 69 ans retrouvé dans notre étude). Il y a donc une professionnalisation de l’activité. Les conducteurs sont essentiellement des hommes comme décrit auparavant au Bénin [15]. De la même manière, les femmes n’ont pas été retrouvées au Togo [18] pays voisin ayant une culture comparable à celle du Bénin et dans plusieurs autres pays [19-21].

31Ces taxis motoristes recrutés dans le présent travail proviennent des principales ethnies du sud Bénin et qui sont le plus retrouvées dans les villages ou villes limitrophes de Cotonou, capitale économique et ville cosmo­polite du Bénin. Ceci pourrait s’expliquer par le phénomène de l’exode rural qui a été rattaché également à la naissance de l’activité à Cotonou [22] et dans d’autres pays [3, 23]. La majorité (50,38 %) réside d’ailleurs en dehors de Cotonou notamment dans les communes avoisinantes où le coût de vie semble plus abordable.

32Concernant leur niveau d’instruction, il est souvent bas comme retrouvé dans d’autres études [21, 20, 24]. Il est à noter quand même que 2 % des conducteurs ont un niveau universitaire. Cette activité constitue en effet une solution face au chômage qui affecte toutes les couches et qui est estimé à 14,1 % avec un taux de sous-emploi très élevé à 50 % [9]. En fait, le choix de la profession est fonction des capacités et compétences, des risques possibles associés, et de la rémunération espérée selon le modèle de Jacobs [25]. Ainsi, les individus possédant un faible niveau d’éducation choisissent l’auto-emploi (informel) alors que ceux ayant des compétences élevées choisissent l’entrepreneuriat ou les emplois salariés [25]. En effet, nous avons retrouvé dans notre travail que trois quart des conducteurs étaient soit non instruits ou avaient le niveau primaire. Cependant, en l’absence d’emploi sur le marché formel, les individus ayant des compétences élevées sont contraints d’avoir recours à cette activité malgré les risques qu’elle comporte puisqu’ils n’ont pas de capital financier initial pour l’entre­prenariat [26]. C’est ce qui pourrait expliquer la présence de diplômés de niveau universitaire parmi les taxis motoristes.

33Le bénéfice moyen journalier dans le présent travail était de 3 000 CFA par jour. Il est proche de celui retrouvé par Lawin et al. [15] et Djossou [9] au Bénin. Kaffo au Cameroun retrouvait également un montant de 2 000 CFA à 3 500 CFA par jour chez les Benskin [23]. Ainsi, pour six jours de travail par semaine comme dans la présente étude, le bénéfice serait alors de 72 000 FCFA par mois. Ce montant est largement supérieur au salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) béninois qui était de 31 625 FCFA par mois en 2012 et de 40 000 FCFA par mois au moment de l’étude [27]. Ce niveau de revenus largement supérieur au SMIG doit probablement constituer un élément important dans le choix de ce métier parmi les différents métiers du secteur informel. En effet, suivant la théorie des perspectives de Kahneman et Tversky sur les déterminants du choix des métiers, le travailleur compare le revenu espéré des différents emplois possibles et choisit celui dont le revenu espéré est le plus élevé [28] surtout lorsque ce métier ne nécessite pas de compétences particulières. En dehors du niveau de compétences et du niveau de revenu cités plus haut, la facilité d’entrée dans le métier se retrouve également dans l’activité de taxi-moto. Nous avons en effet rapporté dans notre travail qu’il y a des conducteurs occasionnels qui peuvent entrer temporairement dans ce métier sans aucune forme de formalité à entreprendre.

34Qu’ils soient propriétaires ou locataires de leur moto, l’activité de taxi-moto devient la principale source de revenu de ces professionnels. La plupart (71,54 %) ne dispose pas d’autres activités rémunératrices de revenus car ils sont en majorité au chômage avant de s’engager dans cette activité. Il en est de même au Togo où 86,5 % des conducteurs exerçaient ce métier à temps plein [18] et en Thaïlande où 95 % des taxis-motos le faisaient en tant ­qu’activité principale [3]. Ceci renforce l’idée de la professionnalisation de cette activité énoncée déjà plus haut et qui va à l’encontre de l’idée largement répandue d’une activité occasionnelle. Il est tout aussi vrai que la plupart déclarent qu’ils quitteraient cet emploi s’ils en trouvent un autre même parfois moins rémunéré.

35Quant à la typologie des motos utilisées, les motos à quatre temps étaient les plus utilisées (97,23 %) dans l’activité de taxi-moto. Ceci semble être le fruit des mesures incitatives (baisse des taxes douanières sur les motos à quatre temps, interdiction d’importation des motos à deux temps [29] mises en place par le gouvernement béninois pour lutter contre la pollution atmosphérique). Malgré ces dispositions, il y a 2,77 % de conducteurs qui utilisent encore les motos à deux temps qui polluent beaucoup plus que celles à quatre temps. Une poursuite de cette réforme gouvernementale permettra de lutter efficacement contre la pollution atmosphérique due aux motos. Mais le choix de taxis motoristes volontaires ne peut permettre qu’une généralisation prudente des présents résultats.

Facteurs de risque professionnel

36Pour la première fois à notre connaissance, une étude s’intéresse aux taxis motos à identifier de manière participative les facteurs de risque professionnel dans ce secteur au Bénin. Au terme du dépistage participatif des risques professionnels (DEPARIS), seuls trois items ont été décrits par les participants comme non satisfaisants à savoir : les lieux de travail (avec la non planéité des voies et l’étroitesse des pistes cyclables), les efforts et manutention, puis l’environnement psychosocial (surtout l’absence de sécurité sociale). Très peu d’items ont donc été perçus comme insatisfaisants par les conducteurs.

37Quelle que soit l’organisation du travail, la majorité des Zémidjan travaillait plus de six jours par semaine et plus 10 heures par jour. Ces résultats ne sont pas trop éloignés de ceux de Muttiso [19] et de Badji [18] mais s’écartent largement des prescriptions du code de travail au Bénin qui préconise huit heures/jour et 40 heures par semaine [26] ou de la convention 153 de l’OIT en son article six qui stipule que « la durée totale maximum de conduite y compris les heures supplémentaires ne doit pas dépasser ni neuf heures par jour, ni quarante heures par semaine » [27]. Ceci implique une augmentation de leur charge de travail avec un retentissement à la fois sur la santé et sur leur qualité de vie [21].

38Parmi nos enquêtés, 36,5 % prenaient de l’alcool, 6,30 % fumaient et 35,26 % utilisaient d’autres psychostimulants tels que le café, des drogues comme le « tramadol ». Plusieurs raisons peuvent expliquer cette consommation de substances psychoactives à savoir la pénibilité du travail, les postures contraignantes, les longs déplacements, le travail de nuit et la fatigue [20, 28]. Cette consommation a des répercussions sur la sécurité notamment la survenue des accidents de circulation [30-34]. En ce qui concerne la morbidité cardiovasculaire et pulmonaire, nous retrouvons que 63,2 % des conducteurs ont déclaré au moins une bronchite chronique ou une hypertension artérielle ou un antécédent d’infarctus du myocarde. Il a été retrouvé que l’ancienneté professionnelle (10 ans et plus), le bas niveau d’instruction, le bénéfice journalier de plus de 3 000 FCFA constituaient un facteur de risque de survenue de ces maladies. Par ailleurs, une observation directe des postes de travail aurait pu apporter des informations complémentaires au DEPARIS.

Perception de la pollution de l’air

39Malgré les niveaux inquiétants retrouvés à Cotonou [11] et les différentes campagnes de sensibilisation, ce facteur n’a pas été classé comme insatisfaisant par les conducteurs. Ceci a été confirmé lors de l’analyse des données provenant de l’administration du questionnaire car nous avons retrouvé que moins du tiers des conducteurs pensaient que la pollution de l’air est nocive pour leur santé personnelle bien qu’en majorité ils pensent que la pollution de l’air soit en général nocive pour tout le monde. Il y a donc une banalisation de ce facteur de risque. Selon le modèle de Falco, le choix des professions sur le marché informel est déterminé par ­l’entrée libre sur le marché, le faible niveau de compétence ou de qualification, l’absence de contrat formel, le faible niveau de revenu et surtout un goût du risque contrairement à ceux du secteur formel ou salarié qui ont une forte aversion au risque. La banalisation de la gravité de la ­pollution de l’air dans le présent travail peut s’expliquer alors par l’absence ou la faible aversion au risque [35] et un manque de moyen financier pour démarrer l’entreprenariat car ils n’ont pas pu trouver un emploi sur le marché formel [26, 36].

40Cette banalisation des risques peut également s’expliquer par le faible niveau de connaissances concernant la thématique. En effet, nous avons retrouvé dans le présent travail que les conducteurs avaient un niveau bas de connaissance de la pollution atmosphérique. Ils connaissent globalement les différentes sources de pollution mais ne pensaient pas être la principale source bien que des études montrent que les taxis motos contribuent à 59 % aux émissions quotidiennes du CO et 90 % aux émissions d’hydrocarbures volatiles à Cotonou [37]. Plat et al. ont indiqué que les motos à deux roues sont les principales sources de pollution dans beaucoup de villes [38]. Seulement le tiers des conducteurs cherchait à se protéger de la pollution de l’air et deux tiers pensait que seul le gouvernement pouvait mener des actions pour améliorer le niveau de pollution de l’air. Même ce petit nombre qui cherchait à se protéger utilisait très souvent des masques peu fiables et inadéquats surnommés « cache-nez ». Bien qu’ayant pris conscience de l’utilité des masques respiratoires, ils n’ont probablement pas les connaissances et les moyens nécessaires pour le choix et l’achat d’un masque respiratoire adéquat.

41Dans le présent travail, il apparaît que les taxis motoristes malades perçoivent plus la réalité de la pollution de l’air et sa mauvaise qualité. D’autres études ont montré également que l’état de santé de la population est un facteur influençant de la perception de la pollution de l’air [39, 40]. Cette information semble capitale car ces derniers pourraient être utilisés comme des relais dans une campagne de sensibilisation et d’action contre la pollution de l’air auprès de leurs pairs.

Conclusion

42Les facteurs de risque professionnel non satisfaisants identifiés par les taxis motoristes portent sur les lieux de travail, les efforts et manutentions puis l’environnement psychosocial. Quant au facteur de risque de pollution de l’air, sa gravité n’est pas bien perçue par les conducteurs. Pourtant, cette activité tend à se professionnaliser avec des conducteurs qui ont en moyenne plus de dix ans d’ancienneté professionnelle et près de deux tiers rapportent au moins une maladie cardiovasculaire ou pulmonaire. Il importe de mettre en place des actions de sensibilisation sur les facteurs de risque liés à cette profession et en particulier sur l’exposition à la pollution de l’air.

43Aucun conflit d’intérêt déclaré

44Financement

45Le présent travail a bénéficié du financement du Projet CRDI 107347.

Remerciement

L’équipe des chercheurs remercie tous les participants à la présente étude et particulièrement les responsables de l’association des conducteurs de taxis motos.

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Mots-clés éditeurs : perception, pollution atmosphérique, risques professionnels, taxi-moto

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Date de mise en ligne : 27/03/2018

https://doi.org/10.3917/spub.181.0125