Restructuration des soins ambulatoires en France : propositions de gestion des patients hypertendus
- Par Pascal Clerc,
- Didier Duhot
- et Julien Le Breton
Pages 209 à 217
Citer cet article
- CLERC, Pascal,
- DUHOT, Didier
- et LE BRETON, Julien,
- Clerc, Pascal.,
- et al.
- Clerc, P.,
- Duhot, D.
- et Le Breton, J.
https://doi.org/10.3917/spub.150.0209
Citer cet article
- Clerc, P.,
- Duhot, D.
- et Le Breton, J.
- Clerc, Pascal.,
- et al.
- CLERC, Pascal,
- DUHOT, Didier
- et LE BRETON, Julien,
https://doi.org/10.3917/spub.150.0209
Notes
-
[1]
Société Française de Médecine Générale – Pôle de santé des Mureaux.
-
[2]
Département de Médecine Générale – UFR Santé Simone Veil de Versailles – Saint Quentin en Yvelines.
-
[3]
Centre de Santé de Pantin.
-
[4]
Département de médecine générale – UFR SMBH Bobigny – Paris XIII.
-
[5]
Centre Municipal de Santé Pierre Rouques – Vitry-sur-Seine.
-
[6]
Université Paris Est (UPEC) – Faculté de médecine – LIC E4393 – Créteil.
-
[7]
Dr Abdel Latif El Hallak, centre cardiologique d’Evecquemont, Yvelines.
-
[8]
Ce travail sera repris et affiné avec un panel d’experts spécialistes et médecins généralistes universitaires sous l’égide de la SFMG en 2015.
-
[9]
Agence Régionale de Santé – Région Île-de-France : Expérimentation des nouveaux modes de rémunération (ENMR). Appel à candidatures 2014.
Contexte
1 Notre système de santé ambulatoire de premier recours est une organisation héritée des premières conventions des années 70. Elle était optimisée pour le soin aigu, à savoir des consultations courtes, qu’elles soient programmées ou non, et payées à l’acte [1]. Ce type d’organisation est peu adaptée pour les soins chroniques, a fortiori pour la prise en charge des patients polypathologiques, et ce pour plusieurs raisons d’ordre médical [1, 2]?:
- devant un patient dont les pathologies sont stables, il y a un temps de réévaluation de l’ordonnance, de gestion du suivi paraclinique, de prévention des complications, et des possibles recours aux autres spécialités?;
- devant un patient «?instable?», il faut gérer la décompensation d’une des pathologies et son retentissement sur l’ensemble du système pathologique?;
- devant un nouveau symptôme, il est nécessaire de faire le tri entre effet indésirable d’un médicament (de prescription chronique ou de prescription récente dont l’automédication), la décompensation d’une des pathologies, ou évoquer l’émergence d’un nouveau problème de santé.
2 En d’autres termes, le travail et la réflexion médicale se sont singulièrement complexifiés [3]. En amont de la pathologie, l’activité de prévention des patients à risque, socialement fragiles, qu’il faut accompagner au plus près de leur lieu de vie, est encore trop peu développée [4, 5].
3 Le hiatus entre l’organisation actuelle de la médecine libérale et les besoins de ces patients rend l’activité des soins primaires non attractive pour les plus jeunes. Sur le terrain la moyenne d’âge des médecins libéraux est en augmentation, avec des départs à la retraite anticipés ou repoussés, et une installation des jeunes médecins retardée, que ce soit en zone rurale ou en banlieue [6]. D’autant qu’aujourd’hui pour son installation, le médecin doit prendre en compte l’informatisation du dossier médical, l’existence de nouveaux outils techniques (avec enregistrement informatisé de leurs mesures), du développement du travail en équipe, de locaux aux normes européennes et sécurisés. Cependant, avec l’émergence de maisons de santé pluridisciplinaires (MSP), et de centres de santé, le paysage de l’offre ambulatoire répondant à ces critères, change les perspectives pour les jeunes confrères [7, 8].
4 Pour répondre à tous ces enjeux, de nouveaux modes de rémunération forfaitaires voient le jour : la rémunération sur objectif de santé publique (ROSP) et les expérimentations des nouveaux modes de rémunération (ENMR). L’objectif du ROSP, développé par l’Assurance maladie depuis 2009 à l’instar d’autres pays occidentaux, est de permettre une meilleure organisation du cabinet médical, et l’amélioration des indicateurs de pratique clinique [9]. Pour les ENMR, l’objectif est de permettre un travail en équipe structuré et coordonné autour de tâches nouvelles (réunions de concertation, rédaction de protocoles, rédactions de documents de synthèse), une amélioration de l’accès aux soins (plages horaires 8 h-20 h, existence de consultations non programmées) et le développement des systèmes d’information partagée (dossier patient) [10, 11].
5 Sur ce dernier point, notre pays est en retard quand on songe aux développements de ces outils par exemple au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas, et à leurs possibilités d’analyse épidémiologique [12, 13]. La participation des médecins de terrain au recueil de données à partir de leurs dossiers médicaux informatisés est faible, et concerne aujourd’hui soit des entrepreneurs privés (Cegedim, IMS), soit des sociétés savantes (SFMG).
6 Ce tour d’horizon rapide montre la forte intrication entre structure du système de soin, accélération des progrès techniques et émergence de la chronicité sous sa forme polypathologique. Il nous faut donc mettre en œuvre une modification de notre organisation, des comportements et des mentalités, car il s’agit bien de réduire structurellement les distances entre professionnels et de les mobiliser autour d’un projet commun, si nous voulons améliorer considérablement la communication entre les acteurs et la qualité de nos soins [14].
Objectif de l’article
7 De nombreux rapports institutionnels, la loi n° 2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires, ont émis des recommandations concernant l’organisation des soins, les modes de rémunérations, l’émergence de nouveaux métiers dans le domaine de la santé [4, 15-17]. L’objectif de cet article est de prendre une position basée sur l’analyse de terrain à l’aide des travaux réalisés par l’équipe Prospère, des données médicales de l’Observatoire de la médecine générale (OMG) et de l’expérience des médecins généralistes-chercheurs, auteurs de cet article qui exercent en pôle ou en centre de santé [18, 19].
8 Nous envisagerons l’émergence et les potentialités de nouveaux modes d’organisation du travail en soins primaires sous l’angle de la prise en charge de patients hypertendus, pathologie chronique la plus fréquente [20, 21]. Après une brève présentation de la typologie, nous poserons la question des référentiels et des besoins de protocoles définis localement, puis nous articulerons la typologie des patients hypertendus avec l’organisation des nouvelles structures ambulatoires, la coordination des soins et des professionnels, l’éducation thérapeutique et en santé. Nous terminerons par les enjeux de la formation des professionnels.
Qui sont les patients hypertendus en ambulatoire ?
Typologie des patients hypertendus
9 Lorsqu’un dossier médical structuré existe, il est possible de recueillir de la donnée médicale en continu : c’est ce que la SFMG a réalisé pendant 20 ans (1992-2012) avec son Observatoire de la médecine générale (OMG). Dans une étude précédente, nous avions mis en évidence que les séances avec un patient atteint de polypathologies cardiovasculaires représentaient la moitié des séances des médecins du réseau [22]. Dans le cadre de l’équipe Prospère, nous avons analysé les données OMG des patients hypertendus suivis par leur médecin traitant de 2007 à 2009. Les critères d’inclusions pour l’étude étaient : être un patient hypertendu (HTA) quel que soit l’âge, avoir consulté au moins une fois pour HTA en 2007, en 2008 et 2009. Pour décrire la typologie de ces patients, nous avons réalisé une analyse en correspondances multiples, puis une classification ascendante hiérarchique. Les variables d’intérêts utilisées étaient les caractéristiques des patients, le nombre de pathologies et la nature des pathologies cardiovasculaires, toutes les autres variables étaient illustratives (tableau I).
Présentation de deux des huit classes de la typologie des patients hypertendus
Présentation de deux des huit classes de la typologie des patients hypertendus
10 Le résultat est une typologie en huit classes du patient hypertendu, dont les quatre premières concernaient 70 % de ces patients, et sont centrées sur les facteurs de risques cardiovasculaires : une classe de patients hypertendus, dont la moitié sont des patients hypertendus isolés et l’autre moitié des hypertendus avec une hyperlipidémie. Une classe de 5,7 % patients hypertendus avec hyperglycémie ou diabète de type 2 (24,6 %). Une classe de 5,7 % patients hypertendus obèses, avec des troubles métaboliques (hyperlipidémie, hyperglycémie ou diabète). Enfin, une classe de 4,9 % patients hypertendus et tabagiques, dont la moitié est hyperlipidémiques.
11 Les quatre autres classes sont centrées sur des patients hypertendus avec facteurs de risques et pathologies cardiovasculaires : une classe de 8,6 % patients hypertendus, insuffisants rénaux (pour 53,7 % d’entre eux), avec un trouble de la conduction (pour 55,7 %). Une classe de 15 % de patients hypertendus avec un diabète de type 2 (72,1 % des patients), une insuffisance coronarienne (34,1 %) et/ou une artérite des membres inférieurs (15,4 %). Une classe de 7 % patients hypertendus avec une arythmie par fibrillation auriculaire dans 72,9 % des cas, et une insuffisance cardiaque dans la moitié des cas. Enfin, une classe de 4,4 % patients hypertendus avec un accident vasculaire cérébral.
12 Cette typologie montre d’emblée la diversité des situations des patients hypertendus, et l’intrication de pathologies vasculaires et non vasculaires, parfois lourdes. Alors que le système actuel pousse le médecin généraliste à gérer ces patients a minima, avec un simple renouvellement de l’ordonnance, et un suivi biologique entre les consultations cardiologiques [23], nous nous proposons de montrer qu’il est possible d’améliorer l’efficience de la prise en charge avec les moyens en cours de développement en médecine ambulatoire, à condition de mieux cibler chacun de ces patients. Cette typologie permet de sortir de l’empilement des pathologies pour proposer quelques catégories archétypales regroupées en peu de classes. Chaque patient, qui reste un cas unique, peut néanmoins appartenir à une catégorie qui formalise à la fois les risques potentiels pour ce type de patients (évolutions défavorables possibles, risques iatrogènes), et le suivi médical et paramédical. Les objectifs d’une typologie pour le médecin sont un repérage rapide du cadre référentiel (au sens de coordonnées géographiques) au sein duquel il évolue pour un patient donné, et d’anticiper les risques, d’éviter les prescriptions inadéquates, et ne pas oublier des éléments importants du suivi. Pour le patient, ce peut être un élément pédagogique pour mieux comprendre sa situation pathologique, ses évolutions possibles, afin d’entraîner une adhésion suffisante.
13 Les éléments actuels du savoir médical reposent principalement sur les associations de facteurs de risques (comorbidités) dans le cadre de la prévention des événements graves (infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral, etc.) et non sur les associations de pathologies ou sur la gestion quotidienne de la multimorbidité [24]. Nous pensons qu’il ne sera pas possible de diminuer l’inertie thérapeutique (anticipation des problèmes, iatrogénie, prescriptions inappropriées, inadaptation des traitements) et d’améliorer l’observance, sans clarifier la prise en charge des situations complexes.
Un besoin de référentiels et de protocoles d’actions définis localement
14 L’une des questions pour cette prise en charge du patient polypathologique est de savoir s’il est possible de proposer des « référentiels », des protocoles d’aide au suivi médical et paramédical [3]. L’utilisation de l’analyse factorielle nous semble pertinente en ce sens qu’elle permet d’identifier des profils de patients qui ont une cohérence clinique pour les médecins. Ces résultats sont basés sur la pratique réelle de médecins généralistes. Il ne s’agit pas de proposer un outil supplémentaire clé en main, mais de montrer que l’utilisation de données structurées dans le dossier médical informatisé, permet d’analyser la pratique pour optimiser la décision médicale. Dans l’exemple des patients hypertendus, nous avons testé avec un cardiologue [7], et des médecins généralistes, la possibilité de rédiger pour chaque classe de la typologie, des points de repères autour de cinq items : les objectifs théoriques (ce que dit la littérature scientifique aujourd’hui), le plan de soins à rédiger avec les paramédicaux et à négocier avec le patient, la iatrogénie potentielle (les médicaments à éviter dans la classe), le suivi par le médecin traitant, le suivi cardiologique [8].
15 Par exemple, pour un patient à très haut risque cardiovasculaire comme les patients hypertendus, diabétiques, hyperlipidémiques, insuffisants coronariens avec un trouble de conduction, les objectifs impératifs sont ceux des recommandations européennes de 2013 [25] : strict respect des valeurs de la tension artérielle à 130/80mm Hg et de la fréquence cardiaque à 60/min, des paramètres biologiques (HBA 1C inférieur à 7 % et LDL cholestérol inférieur à 1 g/l). La prise en charge optimale rappellera au patient que les règles hygiéno-diététiques restent d’actualité. Au-delà des référentiels, le médecin traitant devra prendre en compte dans cette classe, les pathologies chroniques intercurrentes. Une attention particulière sera portée pour l’hypertrophie de la prostate, le rôle des alpha-bloquants et la demande d’un traitement de la dysfonction érectile qui, dans ce cas sera discuté avec le cardiologue. Le suivi de ce patient sera partagé à intervalles réguliers entre le médecin traitant pour tous les facteurs de risques et les pathologies chroniques intercurrentes, et le cardiologue, plus spécifiquement pour l’insuffisance coronaire et le trouble de conduction.
16 À partir de ces points de repères, il devient possible de rédiger des protocoles de soins, avec l’équipe paramédicale en fonction des caractéristiques spécifiques du patient et du terrain d’exercice (type de population, organisation locale des soins, gestion des urgences). Dans ce cas, il sera possible, de mettre en place avec l’infirmière un suivi régulier de la tension artérielle, de la fréquence cardiaque et de la glycémie capillaire. Ce protocole comportera des signes d’alertes déclenchant l’intervention médicale (douleur thoracique, dyspnée d’effort, asthénie persistante), des conduites à tenir, et une communication facilitée avec les professionnels pour éviter le recours aux urgences.
17 S’il existe aujourd’hui des surveillances paramédicales pour des patients lourds, il n’en demeure pas moins que le repérage de ces patients et l’analyse de leurs besoins n’est pas systématiquement fait, et que les protocoles de suivi et les relations entre professionnels sont réduits au strict minimum.
Articulation entre organisation des soins et prise en charge des patients hypertendus
L’organisation structurelle des unités de soins ambulatoires
18 De par leur taille, les MSP et les centres de santé permettent une organisation spatiale dans laquelle les équipes de soignants peuvent déployer un plateau technique ambulatoire pour un coût supportable par la structure, avec par exemple : électrocardiogramme, holter tensionnel, spiromètre, appareil de somnographie, etc. L’organisation de la structure avec une salle dédiée aux soins infirmiers et aux examens complémentaires, permet le dépistage et le monitoring, entre autres, des problèmes cardiovasculaires (hypertensions artérielles, troubles du rythme, etc.).
19 De même, une salle de réunion facilite l’organisation des séances d’information pour les patients sur les facteurs de risques cardiovasculaires et la réalisation de séances d’éducation thérapeutique par les professionnels [26]. Pour les professionnels de santé, c’est un lieu qui permet l’échange des pratiques interprofessionnelles, des réunions de rédaction ou d’intégration de protocoles, pour des prises en charge partagées pour des patients particuliers (par exemple gestion par l’infirmière des glycémies, des anti coagulations, du suivi de tension artérielle pour des insuffisants coronariens, ou cardiaques, etc.) [27]. Pour les médecins réunis en groupes de pairs [28], c’est le moyen d’optimiser l’ordonnance et le suivi des cas cliniques les plus complexes. Enfin, c’est un lieu d’enseignement et de réunion avec les externes et les internes accueillis dans la structure.
20 Le personnel dédié à la structure relève de deux modes d’organisation et de financement. Il y a d’une part le personnel affecté à l’activité de soins tel que le secrétariat « La structure dispose d’un secrétariat physique partagé a minima entre médecins » [9], et le personnel affecté à la gestion et l’animation du projet de santé de la structure. Dans ce cas, il peut s’agir d’un poste de coordinateur de projet (professionnel de santé ou un membre de l’équipe de soin) dont une partie du temps professionnel est dédié au projet de santé [17].
21 Le lien entre le premier et le second recours peut prendre la forme de consultations avancées de médecins spécialistes [29]. Elles sont déjà en place dans certaines structures, notamment pour la cardiologie. Ces consultations peuvent constituer :
- un avis pour un patient dont l’équilibre thérapeutique est insuffisant par exemple chez un hypertendu insuffisant cardiaque, toujours dyspnéique [30] ;
- une consultation conjointe et partagée avec un patient âgé complexe hypertendu diabétique, insuffisant coronarien, où il s’agit de discuter entre le possible et le raisonnable compte tenu des contraintes et des demandes du patient ;
- un temps d’échange décisionnel thérapeutique en fin de consultation pour un patient hypertendu en insuffisance rénale chronique. Dans ce dernier cas, l’objectif est, soit de programmer une consultation spécialisée (par exemple avec le néphrologue), soit d’éviter une hospitalisation (traitement rééquilibré avec le spécialiste et mise en place du suivi à court terme), soit de prévoir une hospitalisation en hôpital de jour (pour réaliser un examen complémentaire comme une coronarographie), ou directement en service de cardiologie en évitant le service porte pour réviser le traitement médical. Sur l’ensemble d’une patientèle, ces patients sont en réalité peu nombreux (confère les pourcentages de la typologie) et leur sélection par le médecin traitant permet un travail ciblé avec le spécialiste et un rendement important pour des patients dont la prise en charge est délicate (décisions partagées avec le patient, anticipation des situations à risque, hospitalisations évitées, examens programmés) [31].
22 Pour ces patients complexes, la tenue des « …dossiers patients [qui] sont informatisés et partagés entre médecins et auxiliaires médicaux de la structure au moyen d’un logiciel labellisé par l’ASIP santé » est indispensable [32]. Mais ce dossier doit être structuré, facilitant une vision des épisodes de soins, et l’implémentation du plan personnalisé de soins partagé par tous les professionnels de santé et le patient. Par exemple, pour un patient hypertendu obèse, les objectifs d’IMC et d’équilibres métaboliques, les procédures mise en œuvre (consultations diététique, ETP, possibilités d’exercices physiques) sont clairement identifiées. Mais du chemin reste à faire pour optimiser les logiciels médicaux français [33].
Un élément essentiel : la coordination
23 Dès qu’une structure comporte plusieurs acteurs dont le champ d’action est partagé, le poste de coordination est essentiel [17]. D’autant que de nouvelles missions de dépistage et de prévention accompagnent l’activité de soins de proximité [34].
24 On peut dégager trois tâches principales :
- La première est, dans une optique de répartition des tâches de soins, de prévention et de dépistage, de définir le rôle et la place de tous les acteurs de santé, et donc de formaliser « des protocoles de soins entre spécialistes de la structure et autres professionnels de santé ». Par exemple pour un patient hypertendu tabagique, quelle fréquence de suivi de l’infirmière, du médecin généraliste, du cardiologue ; quelle est la place du tabacologue, de l’assistante sociale ? Protocole veut dire ici scénariser plusieurs situations cliniques possibles et fréquentes, en fonction du lieu d’implantation de la structure de soins : le tabagique hypertendu de 40 ans, cadre supérieur, n’est pas le tabagique, homme de 60 ans, isolé, aux faibles revenus.
- La seconde, est la préparation et la gestion du planning des réunions interprofessionnelles autour des plans de soins personnalisés : c’est le travail en réseau qui devrait se faire, au mieux, avec le patient.
- La troisième est la préparation de séminaires de travail d’élaboration ou l’adaptation d’« un protocole pluri professionnel pour la prise en charge de certains patients ou situations. Ce protocole est régulièrement suivi, évalué et mis à jour » [35]. Protocoles de prise en charge et de suivi à la fois en termes d’adaptation de doses de médicaments (INR – International normalized ratio, glycémie capillaire), et en termes de suivi de paramètres cliniques et paracliniques. Par exemple pour un insuffisant cardiaque avec un suivi infirmier (et/ou du patient lui-même), le protocole pourrait être établi avec les paramètres suivants : pression artérielle, pouls et régularité, prise de poids, apparition d’œdèmes des membres inférieurs, apparition d’une asthénie ou d’une insomnie. La modification d’un ou des paramètres déclenche une consultation médicale.
25 Enfin, il ne faut pas oublier qu’à partir d’une certaine taille, ces structures devront nécessairement avoir un encadrement administratif. Positionné à côté du leader médical (qui ne pourra pas assumer toutes ces missions et qui a d’autres tâches à assurer), ce cadre administratif aura pour mission l’encadrement du personnel non soignant, les rapports avec les structures financières et de support (informatique, entretien, etc.) [16]. C’est le cas des cabinets de médecins libéraux au Royaume-Uni où les médecins ont confié la partie managériale à du personnel administratif pour se consacrer à leur métier : le soin.
L’éducation thérapeutique et en santé
26 L’éducation thérapeutique du patient (ETP) est encore peu développée en ville [36], mais on en perçoit l’intérêt, car elle concerne potentiellement 70 % de nos patients hypertendus suivis en ambulatoire [37]. D’une éducation thérapeutique centrée sur le patient diabétique, il semble logique d’évoluer rapidement vers une éducation à la santé de la population d’un territoire (l’hygiène alimentaire et l’activité physique). Aujourd’hui, l’ETP est proposée soit, sous la forme d’un programme avec des ateliers collectifs, soit sous la forme d’une action de proximité avec une infirmière dédiée (programme Asalée).
27 L’intérêt de l’éducation thérapeutique est de former les patients à une meilleure compréhension de leurs anomalies biologiques et physiques et de leurs risques cardiovasculaires ; et pour les soignants, de mieux prendre en compte les perspectives et les possibilité des patients [38, 39].
28 Or, la typologie du patient hypertendu peut aider à préparer une éducation thérapeutique du patient en fonction de profils spécifiques. Pour une patiente obèse de 40 ans, l’entretien individuel poussé avec la diététicienne du centre médical permet de proposer un plan de prise en charge à court et moyen termes, de repérer les préférences du patient pour un suivi individuel et/ou un travail en ateliers collectifs. Ces propositions d’hygiène de vie seront rediscutées entre le médecin traitant et la patiente lors d’une consultation dédiée, expliquant l’intrication entre obésité, paramètres biologiques, et effets pathologiques secondaires (arthropathies des membres inférieurs, l’essoufflement à l’effort…) [40]. Des intervenants comme un psychothérapeute pourront être proposé. On voit bien que plan de soins personnalisé et programme d’éducation thérapeutique sont intimement liés. L’accompagnement du patient par l’ensemble des intervenants en communication régulière est fondamental pour la réussite d’un tel projet éducatif.
29 De ce point de vue, la notion de « délégation de tâche » ne nous paraît pas appropriée. En effet l’éducation thérapeutique ne peut être réalisée par le seul médecin traitant (il la prescrit, l’évalue, la renforce), ou la seule infirmière, mais bien par une équipe. Les nouveaux modes de rémunération permettent de construire cette équipe, de faire émerger le rôle de chaque professionnel de santé, et de rémunérer ce nouveau travail. Cependant, pour passer de l’éducation thérapeutique à l’éducation pour la santé, il est nécessaire de travailler en lien étroit avec les élus et les autres acteurs de santé du territoire pour une inscription dans les politiques locales et les dispositifs du territoire [41]. Cela nécessiterait aussi la participation des usagers à la définition des problèmes à cibler et des actions à mettre en place, pour introduire une réelle démocratie sanitaire.
La formation des professionnels de santé
30 Les MSP et les centres de santé accueillent des externes, des internes de niveau 1 (en supervision directe, puis indirecte par le maître de stage), et de niveau 2 (l’interne est autonome avec une supervision indirecte de ses consultations en fin de journée). Une telle structure permet de plonger immédiatement l’étudiant dans un travail multiprofessionnel, et de penser immédiatement la prise en charge du patient cardiovasculaire chronique en termes de travail d’équipe, de thérapeutiques non médicamenteuses, d’anticipation des risques, de plan de soins partagés avec le patient. C’est une pratique de la médecine ambulatoire qui n’a plus rien à voir avec celle du médecin généraliste isolé.
31 C’est l’occasion de découvrir les groupes de pairs®, les consultations spécialisées dédiées, de discuter des modifications de prise en charge de patients du centre médical, lors de l’apparition de nouveautés thérapeutiques. L’apparition des nouveaux anticoagulants (NACOS) en est un bon exemple. Mon patient de plus de 70 ans, hypertendu, insuffisant cardiaque en arythmie complète doit-il passer des anti vitamines K aux NACOS ? Cette problématique pourra être discutée entre professionnels de la structure, en particulier les autres médecins généralistes et le cardiologue.
Conclusion
32 Cet article a tenté d’exposer l’efficience attendue du système de soins, s’il est pensé en fonction de la nature des pathologies traitées en ambulatoire. Notre propos était de montrer que cette organisation devait répondre à la fois à la prise en charge de malades complexes autonomes ou dépendants, et aux besoins de dépistage et prévention cardiovasculaires de proximité. Notre description de la gestion de ces patients est à lire comme la proposition d’un modèle, qui pourrait directement être mis en œuvre par une partie des médecins généralistes volontaires, et qui aurait vocation à être utilisé progressivement par de nouveaux professionnels de santé. Chaque élément que nous décrivons existe déjà sous des formes diverses et des niveaux de développements différents, en fonction de l’avancée des projets de santé dans les territoires. Certains se heurtent à des pesanteurs administratives ou culturelles, à des réactions de méfiance, aux contraintes de travail des professionnels ou des patients, au manque de moyens. Mais beaucoup d’éléments sont en place et la Fédération française des maisons et pôles de santé (FFMPS) donne à voir le dynamisme en cours, qui mêle interventions du terrain, investissement institutionnel, négociation avec les élus, réflexion juridique et économique. Car ces changements sont à mener sur tous les fronts et de tels processus ne peuvent être enclenchés qu’avec de nouveaux modes de rémunérations pérennes.
33 Si notre propos est centré sur le mode de fonctionnement interne d’une structure de soins ambulatoires, il est tout à fait indispensable de travailler avec les pharmaciens sur l’observance et la iatrogénie potentielle, et les médecins hospitaliers sur la gestion des flux ville-hôpital. En tout état de cause, on ne voit pas comment suivre efficacement (c’est-à-dire gérer le suivi, limiter les risques, évaluer les actions thérapeutiques) des patients complexes sans investissement massif dans le système d’information partagé entre les professionnels de santé.
34 Enfin, donner envie aux jeunes professionnels d’investir la santé et le soin en ville passe par l’expérience du travail en équipe dans des structures adaptées au soin des patients du xxi e siècle. C’est apprendre à tous les étudiants en santé à travailler naturellement ensemble dès les activités professionnelles de fin d’études.
35 Aucun conflit d’intérêt déclaré
Références
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Mots-clés éditeurs : maisons de santé pluridisciplinaires, maladies cardiovasculaires, médecine générale, organisation des services de soins de santé, services de santé communautaires
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Date de mise en ligne : 26/03/2015
https://doi.org/10.3917/spub.150.0209