Recette pour un accueil de qualité
Pages 168 à 173
Citer cet article
- LATUILLIÈRE, Marion,
- Latuillière, Marion.
- Latuillière, M.
https://doi.org/10.3917/spi.079.0168
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- Latuillière, M.
- Latuillière, Marion.
- LATUILLIÈRE, Marion,
https://doi.org/10.3917/spi.079.0168
1 Objectifs, valeurs, normes, sous-tendent et encadrent les pratiques d’accueil dans la petite enfance. Mais la qualité de l’accueil des jeunes enfants ne se réduit pas à l’imposition de normes quantifiables – espaces, encadrement, etc.
Ingrédients magiques pour un accueil de qualité en crèche
2 Commencez par une pointe de taux de remplissage, une émulsion de sécurité et un zeste de règles d’hygiène. Associez quelques grammes de civisme, un verre de partenariat que vous mélangez à une bonne cuillère à soupe de coéducation. Ajoutez ensuite un coulis de projet pédagogique, une petite cuillère de formation, quelques dés de réunions. Faire mijoter à feu doux. Pour finir, nappez le tout d’une généreuse louche de bientraitance et d’une bonne dose d’engagement, et enfin, saupoudrez d’un grain de folie.
3 Attention, un mauvais dosage peut facilement entraîner une explosion de la marmite.
4 Le problème, avec les potions magiques, c’est qu’elles n’existent pas. Il n’y a pas de magie mais le travail conjoint de nombreux acteurs ayant pour objectif commun l’accueil, dans les meilleures conditions et dans un lieu collectif, de jeunes enfants.
La qualité, bien sûr, mais selon quels critères ?
5 Devant qualifier la qualité de l’accueil, on pourrait être tenté de parler simplement du bien-être des enfants accueillis – quoique le bien-être, comme le bonheur, reste bien difficile à mesurer. Dans ce domaine, malheureusement (ou pas), la qualité de l’accueil engage bien d’autres sujets que les seuls enfants, pourtant au centre de ce dispositif.
6 De fait, il met en jeu les institutions et les politiques publiques. Pour les financeurs, par exemple, la qualité de l’accueil doit se mesurer à la fois dans la réponse apportée aux usagers, en l’occurrence les parents, mais également dans la rentabilité des dispositifs financés. Ils vont devoir répondre aux orientations politiques de leur commune, département, région ou gouvernement.
7 Pour les instances de contrôle, le bien-être des enfants est bien sûr essentiel ; néanmoins, c’est bien leur sécurité qui est le point de mire de la qualité de l’accueil.
8 Les partenaires éducatifs et culturels voudront répondre aux attentes et aux besoins des enfants, mais également à leurs propres objectifs : la transmission d’une technique artistique pour un musicien, l’apprentissage de bonnes pratiques pour un jardinier, l’écoute pour un comédien, la seule observation pour un peintre ou un sculpteur.
9 Les partenaires sociaux aussi vont attendre de l’accueil qu’il les libère d’un poids : celui de ne pouvoir être plus souvent aux côtés d’une famille en difficulté, et parfois dans l’urgence. Ils voudront aussi pouvoir partager les informations avec les professionnels de la petite enfance pour compléter leur diagnostic ou leurs analyses des situations. Il faudra mélanger avec précaution partage et confidentialité.
10 Pour les équipes aussi, la qualité de l’accueil des enfants s’appuiera sur l’observation de leur bien-être : pas trop de pleurs, pas trop de morsures, pas trop de bruit. Et ils chercheront au maximum les temps de jeux, d’échange, les rires, les moments individuels partagés, mais aussi la bonne entente des enfants entre eux, leurs capacités à interagir avec une attention bienveillante aux autres. Mais ils porteront naturellement leur attention sur leur propre bien-être : est-ce que j’ai envie d’aller travailler tous les matins ? Est-ce que je me sens fatigué souvent, voire épuisé parfois ? Est-ce que j’ai l’espace pour exprimer mes difficultés, pour trouver des solutions à mes problèmes ? Est-ce que je peux me permettre de partir en vacances sans me sentir vivre un professionnel qui abandonne ses collègues ? Est-ce que je me sens soutenu et utile, et reconnu dans mon travail ?
d’autres sujets que les seuls enfants,
pourtant au centre de ce dispositif.
11 Les parents, de leur côté, vont avoir leurs propres critères de mesure de la qualité d’accueil, dont, bien évidemment : est-ce que mon enfant est heureux ? Mais ils s’inquiéteront aussi des horaires, des évictions en cas de fièvre, des nombreuses vacances qu’ils pourront prendre sans payer ou, à l’inverse, des périodes de fermeture les plus courtes possibles. Ils seront aussi attentifs à l’adéquation de cet accueil avec leurs choix éducatifs, leur mode de vie, leur culture. Va-t-on laisser dormir mon enfant et respecter son rythme, ou va-t-on le réveiller si la sieste est trop longue pour qu’il puisse nous laisser dormir ce soir ?
12 Les enfants, enfin, doivent probablement ressentir la qualité de l’accueil à travers des caractéristiques à leur hauteur, c’est-à-dire, très, très haut. Sans doute certains souhaiteraient ne pas être là ou moins souvent, moins longtemps. Certains auront besoin de calme, d’autres de propositions nombreuses. Certains ont besoin qu’on les laisse dormir ou qu’on ne les oblige pas à manger. Tous auront un besoin d’espace, ni trop grand ni trop petit, de jeux adaptés à leurs compétences du moment et à leurs besoins de découvrir. Ils n’apprécieront pas de ne pas savoir ce qui va se passer, de ne pas connaître l’adulte qui s’occupe d’eux aujourd’hui. Ils se sentiront agressés par le trop grand nombre d’enfants avec qui ils partagent l’espace, les jeux. Ils auront besoin de leur doudou, de leur sucette, de leur lit, de leur chaise, de leur place. De reconnaissance, en somme. Et ils auront également parfois besoin des bras d’un adulte rassurant, juste pour eux.
L’accueil du jeune enfant, une sacrée tambouille !
13 Le problème, avec cette profusion d’intérêts divers, est qu’ils sont parfois difficilement compatibles, même s’ils convergent, nous l’avons vu, vers un objectif commun : la qualité de l’accueil pour les jeunes enfants.
14 Ainsi, les exigences budgétaires des institutionnels ne faciliteront pas la mise à disposition des ressources matérielles et humaines nécessaires aux besoins des enfants et des professionnels. L’exigence d’un taux de fréquentation élevé ira à l’encontre de la sérénité des enfants et des professionnels, voire du taux d’encadrement demandé. Les normes imposées par la pmi viendront contrecarrer parfois l’organisation des équipes et la liberté nécessaire à la créativité du projet. L’urgence des partenaires ne coïncidera pas avec l’importance, pour les équipes, de prendre le temps de la rencontre. Le souhait des parents de s’investir pleinement dans leur travail sera opposé à l’envie des enfants d’être moins à la crèche. Les projets de vie des professionnels créeront une rupture dans l’importance de la continuité de l’accueil. Le collectif s’opposera à l’indispensable prise en compte individuelle de chaque enfant. Le partage du jeu, de l’adulte, du temps, de l’espace n’ira aucunement dans le sens du « à moi, à moi » des tout-petits.
15 Ces quelques exemples ne sont qu’un tout petit échantillon des dissonances et des contradictions dans l’accueil du jeune enfant. On l’aura compris, l’accueil en milieu collectif ne relève pas du tout d’une potion magique, mais ressemble plutôt à un réel casse-tête. Ainsi, la qualité de l’accueil se mesure par la coordination la plus juste possible de l’ensemble de ces besoins. Les solutions proposées devront permettre de répondre aux desiderata de chacun, au plus près de ses attentes.
Une vraie batterie de cuisine : des outils à la disposition des professionnels
16 Cela paraît impossible, me direz-vous ? Fort heureusement, nous disposons de quelques ustensiles qui peuvent largement nous aider à faire monter la mayonnaise. Chacun des outils disponibles apporte du liant au casse-tête, ou à la sauce, en répondant en partie aux besoins des différentes parties en présence.
17 Nous disposons d’abord de nombreux écrits et documents qu’il est indispensable d’élaborer dès la création d’un projet, mais aussi de faire évoluer tout au long de son développement. Ainsi, projet social, projet d’établissement, projet pédagogique, projets de sections, projets spécifiques, règlement de fonctionnement, règlement intérieur, et j’en oublie. L’ensemble de ces écrits et de ces élaborations permettent de fixer ensemble les objectifs attendus et les moyens pour y parvenir. Pour certains, ils fixent le cadre de la vie commune au sein de la collectivité, pour d’autres, ils permettent l’expression des attendus et la créativité de chacun. L’ensemble de ces documents répond aux besoins de savoir où on va, comment on y va et pourquoi on emprunte ce chemin-là. Chacun est rassuré par la transparence de la structure et se sent impliqué puisque ces documents concernent chacun d’entre eux, parle de tout le monde. En prenant le seul exemple du projet social, il présentera aux institutions l’intégration de la structure conformément aux politiques sociales ; les partenaires auront la possibilité de comparer leurs propres objectifs afin de déterminer s’ils se rejoignent ; il va assurer aux parents la prise en compte de leurs problématiques personnelles, et les professionnels sauront ce qu’on attend d’eux et s’ils souhaitent s’impliquer dans ce projet ensemble.
18 Chacun de ces travaux va donc, dans un premier temps, poser le cadre commun à la construction de l’accueil.
19 Dans un second temps, des outils administratifs devront être mis en place pour assurer une gestion fine et quotidienne ainsi qu’une planification de la vie de la structure. En effet, une fois que le cadre est posé, il est nécessaire de permettre son application et que chacun sache ce qui est fait et ce qu’il a à faire au jour le jour. Pour les partenaires financiers, il s’agit de comptes de résultats, de suivis de projets, de relevés d’activités… Pour les partenaires sociaux, nous utiliserons des synthèses éducatives, des comptes rendus de réunions, des plannings de suivi. Les parents, eux, auront à leur disposition les demandes de congés, d’accueils occasionnels, de changement de contrats, des factures, des mails d’informations. Les équipes aussi utiliseront des fiches de congés, fiches de paie, planning d’équipe, et bien d’autres. Ainsi, tous les acteurs de cet accueil vont bénéficier de leurs propres outils pour participer à cette grande cuisine collective.
20 … Vous me direz que tout cela est bien administratif, et vous aurez raison. Alors très vite, il va falloir revenir à l’humain et à la rencontre. On mettra alors en place l’huile qui permet aux rouages de ne pas se gripper : temps de rencontre, réunions, rendez-vous et autres entrevues, sont bien entendu essentiels. Les équipes échangent avec les partenaires. Les professionnels communiquent avec les parents. Le personnel de la structure se réunit régulièrement pour élaborer. Les fréquences de ces moments de partage sont à choisir avec attention. En effet, ils peuvent vite devenir chronophages. Mais ils permettent l’expression de tous et la réadaptation constante du projet en fonction des attentes et des besoins de chacun.
21 Une fois que la machine est bien lancée, il ne faut pourtant pas se reposer sur ses lauriers par risque que le soufflé ne retombe. Ainsi, comme le dit Fernand Deligny : « Lorsque tout marche bien, il est temps d’entreprendre autre chose. » C’est pour cela que la levure d’un accueil de qualité est constituée de formations, de conférences et d’un travail de réflexion sur les pratiques. Ce sont eux qui permettent au projet de grossir, de gonfler, de poursuivre son développement. Même si ces outils sont essentiellement à destination des équipes, ils ont une incidence évidente sur la qualité de l’accueil à destination de tous. Par exemple, l’organisation par la crèche d’un colloque autour de divers thèmes de l’accueil de la petite enfance a permis aux professionnels de se nourrir des connaissances et des réflexions des intervenants, mais également de porter leurs valeurs et leurs réflexions auprès de tous les publics accueillis pendant ces deux journées (parents, autres professionnels de la petite enfance, partenaires institutionnels, sociaux ou culturels).
Le gâteau sous la cerise : une adaptation des outils aux enfants
22 Nous avons donc balayé les éléments qui vont pouvoir répondre aux besoins des adultes : bien-être, sécurité, appartenance, confiance, reconnaissance, épanouissement et accomplissement professionnel et personnel. En ce qui concerne le travail avec les enfants, ces mêmes outils sont adaptés pour répondre à ces mêmes besoins.
23 Pour sécuriser les enfants, nous nous appuyons sur un système complexe autour de la référence : référence de personnes, avec un référent pour chaque enfant et une personne relais pour assurer la continuité en cas d’absence. Chacun évolue au sein du même petit groupe d’enfants (maximum 8 par groupe) pour leur permettre de se rencontrer, de se découvrir, de s’apprivoiser. La référence des lieux, avec des espaces dédiés et réguliers est instaurée : chacun sa section, chacun son espace de change, sa table, sa place à table, son lit, son casier. Enfin, la référence de temps, à travers un déroulé précis et répétitif au cours de la journée, pour renforcer encore la sécurisation et permettre ainsi aux enfants de savoir où, quand et avec qui. Ainsi se développent un sentiment de sécurité et, simultanément, celui d’appartenance au groupe, de confiance dans l’adulte, de reconnaissance de soi.
24 Sur la base de ces acquis, nous proposons un environnement où le libre agir de l’enfant a une très grande place. L’autonomie de l’enfant se met alors en action naturellement, non pas comme un objectif en soi mais comme une conséquence. La sécurité affective dans laquelle il se trouve induit les possibilités de découvertes, d’expérimentations et de choix. Ainsi, il se saisit de l’ensemble des installations mises à sa disposition pour développer ses compétences personnelles, à son niveau et à son rythme. C’est alors le terreau parfait pour que poussent la confiance en lui, la reconnaissance de lui et de ses pairs, les prémices d’indépendance, voire, si l’alchimie globale opère, l’estime de soi.
Un grand festin : quand chacun y trouve son compte
25 Il n’existe donc malheureusement pas de recette magique à un accueil réussi des jeunes enfants en collectivité. Néanmoins, si chacun des cuisiniers apporte sa touche personnelle, dans la mesure de ses possibilités et de ses envies, il n’est pas impossible de mettre en place et de proposer un accueil de qualité. Cet accueil répondra, partiellement bien sûr, aux attentes individuelles, mais il devra rechercher le consensus, accepté par le collectif. Tous ne devront donc jamais perdre de vue cet objectif qui devrait être la mesure essentielle de la qualité d’accueil : l’épanouissement de l’enfant. Et comment l’atteindre, si on oublie le dernier ingrédient, le grain de folie, la pensée magique, si chère aux tout-petits ? Cette petite partie, souvent enfouie au plus profond de nous-mêmes, qui nous amène, avec les matières premières, à réaliser « le festin des rois », ce qui fait de chaque projet un accueil unique et singulier.
26 Et j’emprunterai pour finir ces mots à un grand chef cuisinier, Pierre Gagnaire : « Cuisiner, c’est toujours un travail. Cette tâche répétée, laborieuse souvent, ingrate parfois, périlleuse à l’occasion, devient une authentique source de bonheur lorsqu’elle devient création. »
27 Ce dont il faut être assuré, c’est que même sans potion, parfois, la magie opère...
Mots-clés éditeurs : Accueil, collectivité, jeunes enfants, qualité
Date de mise en ligne : 21/10/2016
https://doi.org/10.3917/spi.079.0168