Et l'éveil musical... Si on en parlait
Pages 85 à 89
Citer cet article
- NÉMOZ-RIGAUD, Marie-Odile,
- GRELIÉ, Sophie,
- LACASSAGNE, Anne
- et GROSLÉZIAT, Chantal,
- Némoz-Rigaud, Marie-Odile.,
- et al.
- Némoz-Rigaud, M.-O.,
- Grelié, S.,
- Lacassagne, A.
- et Grosléziat, C.
https://doi.org/10.3917/spi.035.0085
Citer cet article
- Némoz-Rigaud, M.-O.,
- Grelié, S.,
- Lacassagne, A.
- et Grosléziat, C.
- Némoz-Rigaud, Marie-Odile.,
- et al.
- NÉMOZ-RIGAUD, Marie-Odile,
- GRELIÉ, Sophie,
- LACASSAGNE, Anne
- et GROSLÉZIAT, Chantal,
https://doi.org/10.3917/spi.035.0085
Notes
-
[*]
Marie-Odile Rigaud, psychologue chargée du pôle éducation et médiations culturelle au conseil général des Pyrénées-Atlantiques.
-
[**]
Sophie Grelié, Éclats, Bordeaux.
-
[***]
Anne Lacassagne, gam (Groupe d’éducation et d’animation musicales), Pau.
-
[****]
Chantal Grosléziat, Musique en herbe, Noisy-le-Sec.
-
[1]
François Delalande, longtemps responsable des recherches théoriques du Groupe de recherches musicales à Paris et l’un des principaux artisans du renouveau de la pédagogie musicale des années 1970, est l’auteur de L’enfant du sonore au musical, avec B. Céleste et E. Dumaurier, et de La musique est un jeu d’enfant, deux ouvrages publiés aux éditions Buchet-Chastel en 1982 et en 1984.
-
[2]
Claire Renard, compositeur et enseignante, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le geste musical (1982) et Le temps de l’espace (1995), aux éditions Van de Velde.
-
[3]
Guy Maneveau, chef d’orchestre et de chœur est l’auteur de Musique et éducation, Paris, Édisud, 1977.
-
[4]
M.-F. Lacaze, pianiste-enseignante et chercheur sur les pédagogies de la création, est l’auteur de Le geste créateur en éducation musicale, Issy-les-Moulineaux, eap, coll. « Psychologie et pédagogie de la musique », 1984.
-
[5]
Eau douce et Cousu main pour Éclats et La fête chez Crabidouille pour le gam.
1 Quelle est votre démarche dans votre éveil de l’enfant à la musique ?
2 – Sophie Grelié affirme que sa démarche se fonde sur l’écoute, la disponibilité, la curiosité et la capacité à jouer de l’adulte face au tout-petit, dans un « être avec » l’enfant.
3 – Les trois musiciennes animatrices parlent d’accompagner l’enfant sur le chemin de sa découverte, de développer sa créativité et de respecter le rythme et le « temps » de l’enfant.
4 – Chantal Grosléziat rejoint aussi Sophie Grelié en disant que « l’on n’éveille pas un enfant tout petit à la musique mais qu’il s’éveille par tous les sens ». Son projet est d’échanger de multiples qualités sonores (vocales ou instrumentales) afin d’accompagner l’enfant dans ses propres découvertes et de lui permettre de s’approprier sa propre mémoire sonore.
5 Quelles sont les références théoriques sur lesquelles vous basez votre pratique ?
6 Les pratiques d’éveil musical se sont largement inspirées des travaux de pédagogues comme Freinet ou Montessori et des avancées des connaissances sur le développement de l’enfant, de Piaget à Winnicott ou Dolto.
7 Chantal Grosléziat évoque, plus près de nous, Cyrulnik, Golse, Lebovici, Diatkine, Bruner ou Stern, qui éclairent la relation avec les tout-petits, et les travaux de linguistes comme Evélio Cabrejo Parra ou Bénédicte de Boysson-Bardies.
8 Les pratiques d’éveil se sont également beaucoup ressourcées grâce aux recherches et aux écrits de musiciens contemporains tels que Pierre Schaeffer, Michel Schneider, François Delalande [1] (cités par les trois musiciennes), Claire Renard [2], Guy Maneveau [3] et Marie-Françoise Lacaze [4]. Anne Lacassagne fait référence également au travail d’Anne Bustarret et à leur propre travail en direction des enfants plus grands.
9 Chantal Grosléziat puise aussi chez les poètes et les écrivains comme Pascal Quignard, Henry Michaux, et les philosophes, parmi lesquels Michel Serres ou Gilles Deleuze qui se sont interrogés sur le sens de la musique pour l’homme, les notions de sensorialité, d’affect, de rencontre artistique et de création.
10 En quoi peut-on évoquer une spécificité de cet éveil au cours des trois premières années de la vie de l’enfant ?
11 Anne Lacassagne et Chantal Grosléziat évoquent le lien avec l’adulte, le parent : « c’est l’attention, l’intention et l’émotion partagées avec un adulte qui donnent sens à ses découvertes sonores. » Le jeu musical avec le tout-petit s’inscrivant aussi dans le mouvement et la motricité, dans l’imaginaire et le jeu symbolique.
12 Sophie Grelié pense que la spécificité de cet éveil réside dans le fait que l’adulte accompagnant doit avoir une connaissance des capacités motrices et intellectuelles des enfants puisqu’ils ne peuvent encore exprimer leur état par des mots. Le musicien intervenant au-delà de sa pratique instrumentale devant s’ouvrir à une curiosité pour toutes les musiques et plus globalement pour le son et le monde sonore.
13 Comment situez-vous l’éveil à la musique parmi les autres éveils artistiques ?
14 Sophie Grelié et Anne Lacassagne parlent de complémentarité avec les autres arts et de fenêtre ouverte sur le monde, ses richesses et ses différences.
15 Chantal Grosléziat précise que si le petit accueille le monde par tous ses sens, il est évidemment très intéressant de travailler les liens qui existent entre la musique, la danse, les arts visuels ou ceux du récit, mais elle souligne aussi que la musique renvoie sûrement, parmi les autres arts, à une dimension extrêmement primaire, dite « fusionnelle », et que l’on recherchera à maintes occasions au fil de notre vie (à travers l’écoute ou le jeu collectif) et qui fait aussi appel à une expression personnelle très forte. Les deux pouvant tout à fait cohabiter : l’écoute des autres et de soi, la polyphonie et le solo… C’est un art du temps et du présent, qui induit, dans un même temps, le jeu et l’écoute. C’est aussi l’art le plus proche du langage, dans la mesure où la voix est commune au chant et à la parole.
16 Vingt ans après les premières expériences dans les lieux de la petite enfance, quel bilan tirez-vous, quels sont les avancées, les manques, les acquis ?
17 Les réponses sont unanimes pour reconnaître que « le stade expérimental est dépassé » (Lacassagne), que les personnels des structures de la petite enfance sont convaincus de la pertinence d’ateliers d’éveil et de la présence de musiciens dans leurs murs (Grelié), que partout (ou presque) on chante, on met des instruments de musique à la disposition des enfants, on écoute des disques pour danser, chanter, voire pour des moments de relaxation (Grosléziat). Pourtant, force est de constater qu’il y a encore peu de musiciens qui contribuent à ces éveils par manque de moyens financiers, de structures, et aussi – comme l’évoque S. Grelié – par manque de formation longue et diplômante pour les musiciens intervenants. A. Lacassagne signale également que les professionnels de la petite enfance manifestent le désir de poursuivre dans le temps de nouvelles recherches et ses applications.
18 Décrivez la nature et les formes d’actions que vous développez au niveaulocal et/ou national.
19 Pour les trois associations, le travail se décline en animations musicales, formation, création de spectacles [5] ou de parcours sonores, conférences. Elles mettent l’accent sur les projets à long terme qui mobilisent à la fois les professionnels et les parents.
20 L’association Éclats propose aussi des interventions dans les structures, un « atelier sons et chansons », et élabore actuellement un document faisant le point de leur expérience en matière d’éveil musical du tout-petit.
21 Musique en herbe inscrit son action dans une dynamique sociale, c’est pourquoi la dimension interculturelle anime l’ensemble de ses projets. Le musicien est à la fois acteur et médiateur. L’association est sollicitée pour accompagner des collectages de comptines et aider à la réalisation de spectacles et d’enregistrements.
22 Le gam propose aussi en complément de toutes ces actions un prêt de malles de musiques et sons itinérantes.
23 Privilégiez-vous une esthétique musicale particulière ?
24 Le gam et Éclats puisent dans la musique contemporaine qui rejoint l’écoute enfantine par sa dimension expérimentale et son esprit de recherche (gestualité de la musique, théâtralité de la voix et des instruments, mise en place de sons…). L’écoute des musiques est ouverte dans l’espace et dans le temps et surtout pas restreinte à un répertoire dit « pour enfants ».
25 Les projets de Musique en herbe s’appuient sur des compétences communes à tous, et il s’agit donc bien souvent de musiques traditionnelles transmises de génération en génération. Elles se partagent facilement avec les enfants et adultes d’autres horizons culturels. Elles peuvent se parer d’une autre couleur selon les goûts et la pratique du musicien.
26 Ces démarches qui développent la créativité ont-elles à votre avis fait évoluer les méthodes d’apprentissage de la musique ?
27
Si les trois musiciennes s’accordent à penser que les méthodes pratiquées dans les écoles de musique et les conservatoires ont évolué vers une plus grande prise en compte de l’âge des enfants, vers plus de liens entre l’apprentissage du solfège et la pratique instrumentale, vers plus de comportements ludiques, expressifs, créatifs, elles regrettent malgré tout le manque d’ouverture à la création contemporaine et les clivages qui persistent encore trop souvent entre les classes dites d’éveil et le cours d’instrument.
Par tout cela, répondent les musiciennes, et plus encore par l’écoute de son environnement sonore, l’exploration d’objets sonores, l’enregistrement, l’amplification, les jeux vocaux, la participation à des spectacles vivants…
D’après votre expérience, quels sont les urgences et les besoins d’aujourd’hui ?
Pour Sophie Grelié, il semble que l’urgence soit la formation de musiciens-pédagogues. Anne Lacassagne réaffirme que nous sommes dans le domaine de la sensibilisation et non pas dans l’apprentissage précoce ; elle souhaite favoriser une culture ouverte à toutes les musiques et rester libre devant la pression médiatique et veut se donner les moyens d’accentuer le lien avec les familles.
Quant à Chantal Grosléziat, elle voudrait « imaginer des échanges musicaux entre les classes de musique ; des projets musicaux qui impliquent à la fois des collégiens, des écoliers, des tout-petits ; des formations décloisonnées Éducation nationale – professionnels de la culture et de l’enfance. Cela permettrait des échanges très fructueux et amorcerait des projets entre structures d’une même ville, d’un même quartier, impliquant éventuellement des musiciens locaux, amateurs ou professionnels. Créer des liens de toutes les manières, entres générations, entre familles et professionnels, entre structures d’accueil, est un projet ambitieux mais passionnant, car il permettrait d’aller vers plus de pratique musicale et de créations, plus d’échanges et de plaisir à vivre ensemble. »