Le leader charismatique en Amérique latine. Le cas Carlos Menem
Pages 37 à 48
Citer cet article
- STEFANICH, Fernando,
- Stefanich, Fernando.
- Stefanich, F.
https://doi.org/10.3917/soc.133.0037
Citer cet article
- Stefanich, F.
- Stefanich, Fernando.
- STEFANICH, Fernando,
https://doi.org/10.3917/soc.133.0037
Notes
-
[*]
Université de Cergy-Pontoise.
-
[1]
A. Schütz, « Faire de la musique ensemble. Une étude des rapports sociaux », Sociétés, 2006/3, n° 93, pp. 15-28.
-
[2]
C. Castoriadis, Figures du pensable. Les carrefours du labyrinthe VI, Seuil, coll. « La couleur des idées », Paris, 1999, p. 93.
-
[3]
Ibid., p. 94.
-
[4]
M. Weber, Économie et société I. Les catégories de la sociologie, trad. de l’allemand par Julien Freund, Pierre Kamnitzer et al., Pocket, coll. « Agora », Paris, 1995, p. 320.
-
[5]
Ibid., p. 321.
-
[6]
R. Aron, Introduction à Max Weber, le savant et le politique, 10/18, Paris, 1963, p. 37.
-
[7]
G. Durand, Introduction à la mythodologie. Mythes et société, Albin Michel, coll. « Biblio essais », Paris, 1996, p. 220.
-
[8]
Ibid., p. 151.
-
[9]
C. G. Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, trad. de l’allemand par Roland Cahen, Gallimard, coll. « Folio essais », Paris, 1964, p. 13.
-
[10]
W. Curia, « Menem lo dijo (en diez años) », Clarín, Buenos Aires, 22 août 1999. Cet article compile les phrases qui, prononcées par Carlos Menem lors de ses discours, sont restées dans la mémoire collective.
-
[11]
Ibid.
-
[12]
R. Girardet, Mythes et mythologies politiques, Seuil, Paris, 1986, p. 79.
-
[13]
Ibid.
-
[14]
J.-C. Monod, Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », Paris, 2012, p. 209.
-
[15]
I. Kershaw, Hitler. Essai sur le charisme en politique, trad. de l’anglais par Jacqueline Carnaud et Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, coll. « Nrf essais », Paris, 1995, p. 12.
-
[16]
N. Klein, La stratégie du choc ou la montée du capitalisme du désastre, trad. de l’anglais par Lori St-Martin et Paul Gagné, Leméac/Actes Sud, Arles, 2008, p. 92.
-
[17]
G. Sued, « Menem : soy el mejor discípulo de Perón », La Nación, Buenos Aires, 25 avril 2003.
-
[18]
Forte hausse des salaires.
-
[19]
W. Curia, « Menem lo dijo (en diez años) », Clarín, Buenos Aires, 22 août 1999.
-
[20]
Ibid. [phrase prononcée le 5 mars 1996 lors de l’inauguration d’une école à Salta].
-
[21]
Ibid.
-
[22]
V. Armony, « Populisme et néopopulisme en Argentine : de Juan Perón à Carlos Menem », Politique et Sociétés, vol. 21, n° 2, 2002, pp. 51-71, p. 35.
-
[23]
Ibid., p. 14 [discours du 29 juillet 1946].
-
[24]
M. Carini, « Menem: votarán los extranjeros », La Nación, Buenos Aires, 2 mars 1996 [message devant l’Assemblée législative].
-
[25]
K. Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », Œuvres, tome IV. Politique I, trad. de l’allemand par Louis Évrard, Michel Jacob et al., Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1968, p. 437.
-
[26]
L. Souquet « L’identité argentine ou la construction d’un mythe littéraire entre Europe et Amérique », Amnis, 2, 2002, en ligne : http://amnis.revues.org/165 (consulté le 1er octobre 2016), doi: 10.4000/amnis.165.
-
[27]
La notion de populisme est particulièrement complexe. Nous la concevons ici comme « démocratie des humeurs populaires » (Y. Ch. Zarka, « Le populisme et la démocratie des humeurs », Cités, 1/2012, n° 49, pp. 3-6, p. 5.)
-
[28]
Ch. Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, coll. « Cahiers libres », Paris, 2007, p. 30.
-
[29]
Ibid., p. 11.
-
[30]
Ibid., p. 65.
-
[31]
Ibid., p. 66.
-
[32]
L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, coll. « Nrf essais », Paris, 2000, pp. 556-557.
-
[33]
A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 1950, pp. 23-24.
-
[34]
N. Elias et E. Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, trad. de l’anglais par Josette Chicheportiche, Fayard, Paris, 1994, p. 36.
-
[35]
E. Bloch, Héritage de ce temps, trad. de l’allemand par Jean Lacoste, Payot, Paris, 1977, p. 112.
-
[36]
B. Brecht, La vie de Galilée, trad. Éloi Recoing, L’Arche, Paris, 1990, pp. 118-119.
-
[37]
C. Castoriadis, Figures du pensable, op. cit., p. 213.
-
[38]
G. Durand, Introduction à la mythodologie, op. cit., p. 45.
-
[39]
Z. Bauman, La vie en miettes, trad. de l’anglais par Christophe Rosson, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2010, p. 179.
-
[40]
G. Durand, Introduction à la mythodologie, op. cit., p. 214.
-
[41]
Mouvement créé par Juan Domingo Perón. Il couvre tout le spectre politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche.
-
[42]
V. Armony, « Populisme et néopopulisme en Argentine », art. cit., p. 27.
-
[43]
Z. Bauman, Le présent liquide : peurs sociales et obsessions sécuritaires, trad. de l’anglais par Laurent Bury, Seuil, Paris, 2007.
-
[44]
H. Verbitsky, Robo para la Corona, Planeta, Buenos Aires, 1992.
-
[45]
J. L. Borges, Borges en Sur 1931-1980, Emecé, Buenos Aires, 1999, p. 126.
-
[46]
A. Míguez, « Teoría y práctica de la cleptocracia », Nueva revista, n° 26, Madrid, juin 1992, pp. 70-71 ; A. E. Fernández Jilberto, « El derrumbe del neoliberalismo y los regímenes político cleptocráticos en Argentina », Revista europea de estudios latinoamericanos y del caribe, n° 75, Amsterdam, octobre 2003, pp. 127-135.
-
[47]
G. Durand, Introduction à la mythodologie, op. cit., p. 157.
-
[48]
G. Tarde, L’opinion et la foule, Éditions du Sandre, Paris, 2009, p. 62.
-
[49]
V. Armony, « Populisme et néopopulisme en Argentine », art. cit., p. 40.
-
[50]
L. Arfuch, « Biografía y política », Punto de vista, n° 47, Buenos Aires, 1993, pp. 18-21. Cité par V. Armony in « Populisme et néopulisme », art. cit., p. 40.
-
[51]
J. Baudrillard, De la séduction, Éditions Galilée, coll. « Folio essais », Paris, 1979, p. 98.
-
[52]
Ibid., p. 112.
-
[53]
Ibid.
-
[54]
Ibid., p. 99.
-
[55]
I. Kershaw, Hitler, op. cit., p. 195.
1Notre analyse vise à comprendre le phénomène du leader charismatique latino-américain. Nous nous proposons de décrypter la figure de Carlos Menem, politicien argentin qui remporta les élections présidentielles à deux reprises (1989 et 1995). Notre hypothèse est la suivante : le leader charismatique réussit à traduire à la fois l’essence profonde d’un peuple et l’esprit d’une époque. Autrement dit, il existe une consonance entre le dirigeant, le peuple et l’époque. Le mot consonance se rapporte au monde de la musique et nous parle d’une harmonie, d’un accord parfait entre ces trois éléments. Il y aurait donc une dimension musicale voir symphonique dans le fait de gouverner. Il s’agit en quelque sorte, pour reprendre l’expression d’Alfred Schütz, de « faire de la musique ensemble » [1]. De la même manière, nous aurions pu utiliser le mot communion car il y existe incontestablement une dimension religieuse.
2Une telle hypothèse exige la mobilisation d’une grille interprétative, d’un arsenal théorique que nous allons puiser dans la sociologie et plus particulièrement dans la sociologie de l’imaginaire car l’histoire de l’humanité est, nous dit Cornelius Castoriadis, l’histoire de l’imaginaire humain et de ses œuvres [2]. Ainsi, accepter l’existence d’un « imaginaire social instituant » équivaut à reconnaître que « l’on ne peut expliquer ni la naissance de la société ni les évolutions de l’histoire par des facteurs naturels, biologiques ou autres, pas plus que par une activité rationnelle d’un être rationnel » [3].
3Pour commencer, nous allons retenir ici la définition de Max Weber pour qui le charisme est « la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces et de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessibles au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un chef » [4]. Il se produit alors l’abandon de la population à la révélation, à la vénération du héros, à la confiance en la personne du chef [5], abandon qui naît de l’enthousiasme ou bien de la nécessité et de l’espoir. Raymond Aron résume la typologie wébérienne (tradition, rationalité, charisme) de la manière suivante : « L’ homme obéit aux chefs que l’accoutumance consacre, que la raison désigne, que l’enthousiasme élève au-dessus des autres [6]. »
4Nous allons également nous inspirer de Gilbert Durand qui conçoit le trajet anthropologique comme une droite conditionnée par deux éléments : le socio-historique et l’archétypique [7]. La ligne droite entre ces deux sphères est le trajet anthropologique. Au-delà des définitions de Durand, le trajet anthropologique désigne pour nous l’Être, qu’il soit individuel ou social. Le pôle archétypique (aussi appelé niveau fondateur) est divisé en deux parties : un inconscient collectif culturel et un inconscient collectif spécifique [8]. Le premier est local, lié à une culture, à un passé ; le second, universel, « commun à toute l’humanité et origine de toutes les grandes images mythiques » [9].
Le social-historique. Menem terrassant le dragon
5Lorsque Menem assume ses fonctions à la tête du gouvernement, il proclame haut et fort qu’il a reçu « un pays en flammes » [10] et demande aux Argentins de le suivre, leur promettant qu’il ne les décevra pas [11]. Menem se positionne en tant que sauveur. Tout comme Moïse, il est « l’annonciateur des temps à venir, il lit dans l’histoire ce que les autres ne voient pas encore. Conduit lui-même par une sorte d’impulsion sacrée [12]. » Tout comme Moïse, « il guide son peuple sur les chemins de l’avenir. C’est un regard inspiré qui traverse l’opacité du présent, une voix, qui vient de plus haut ou plus loin, qui révèle ce qui doit être vu et reconnu pour vrai » [13]. Menem est donc l’homme providentiel, celui qui délivrera le pays du mal et, pour lui, les problèmes de l’Argentine de fin de siècle sont l’hyperinflation et un État hypertrophié.
6Le charisme de Menem est un charisme de « sortie de crise » : « il y a une corrélation entre les situations de crise et l’émergence d’une “attente” en une personnalité charismatique qui saura y répondre. 1929 a “engendré” Hitler, ou du moins a rendu possible son accession au pouvoir. Mais la même crise économique a également conféré à Roosevelt des prérogatives à la mesure des attentes placées en lui par la population américaine » [14].
7Les analyses de Kershaw vont dans la même direction : « Si le porteur de “charisme” jouit effectivement d’un authentique pouvoir, ce pouvoir émane en réalité des attentes placées en lui par ceux qui l’entourent [15]. »
8En fait, Menem ne fait qu’appliquer les recettes néolibérales dans une dynamique commencée dans les années 1970 sous la dictature militaire. Pour Naomi Klein, le libéralisme est introduit en Amérique latine le 11 septembre 1973, date du coup d’État de Pinochet au Chili. Klein décrit en détail le débarquement des théories de Milton Friedman et de l’École de Chicago, leur lutte contre les développementalistes, le rôle de la Fondation Ford. Klein définit le coup d’État de Pinochet contre Salvador Allende comme « partenariat entre l’armée et les économistes » [16].
9En 1983, le pays se libère de la dictature. Cette année-là, les deux partis historiques s’affrontent : Lúder pour le péronisme et Alfonsín pour le radicalisme. C’est ce dernier qui remporte les élections. La gestion d’Alfonsín peut être qualifiée de gouvernement de transition ; il essaie de pacifier le pays (théorie des deux démons mettant sur le même plan les guérilleros et le terrorisme d’État) et réussit à consolider la démocratie en faisant face à deux tentatives de coup d’État. Vers la fin de son quinquennat, l’hyperinflation éclate et Alfonsín doit avancer les élections.
10En 1989, Carlos Menem est élu président. Il était, jusqu’alors, gouverneur de la province de La Rioja. Il faut signaler que certaines régions du pays sont le fief d’un homme ou d’une famille, gardant encore des traces du féodalisme espagnol. Ainsi, nous trouvons Menem à La Rioja, Saadi à Catamarca ou encore Rodríguez Saá à San Luis. Il ne s’agit pas de faire ici un bilan de son mandat. Disons simplement qu’il réussit à désamorcer le péril militaire et qu’il tente de pacifier le pays par le biais d’une série d’indults.
11Par ailleurs, les années 1990 sont l’apogée du néolibéralisme. Menem flexibilise le travail et réduit l’État en bradant ses entreprises (trains, YPF, Aerolíneas Argentinas). C’est l’époque de la performance. Un minimum d’État pour un maximum de marché. Ces privatisations ont été possibles grâce à la « stratégie du choc » décrite par Naomi Klein dans le livre éponyme (les crises sont des chocs qui permettent aux gouvernements d’introduire des réformes violentes et impopulaires). Dans le cas qui nous concerne, le choc fut produit par l’hyperinflation alfonsiniste.
Inconscient collectif culturel. Libido narcissique et esprit vindicatif
12Nous pouvons également nous attarder sur sa parole. Dans ses discours, Menem se place en héritier de Perón (« Carlos Menem [lui-même] est le meilleur disciple du général Juan Domingo Perón et d’Eva Perón » [17]), reprend les politiques populistes (il promet un « salariazo » [18] et une « révolution productive » [19]) et n’hésitera pas à se montrer visionnaire (« bientôt nos avions sortiront de Córdoba, ils traverseront la stratosphère et nous serons capables d’aller d’Argentine au Japon en une heure et demie » [20]). De la même manière, Menem clôturera son premier discours (Congrès, 1989) en disant : « Argentine, lève-toi et marche ! » [21]. Issue de la mythologie chrétienne (Jean 5, 8), cette phrase nous montre un leader investi d’une mission et livre un discours triomphaliste et messianique.
13En 1992, Menem instaure la dollarisation. Aidé de son ministre de l’Économie Domingo Cavallo (qui avait été également ministre de l’Économie de la dictature), il imposera l’équivalence entre le peso argentin et le dollar, le « uno a uno ». L’impact symbolique de cette mesure est incontestable : le pays appartient enfin au Premier Monde.
14Le récit ménémiste est celui du rendez-vous d’une nation avec son destin : « Le pays a un destin à accomplir, une essence à exprimer, une promesse à réaliser, celle de la “Grande Argentine” (Perón) ou celle de “l’un des meilleurs pays du monde” (Menem) » [22]. Là où Perón disait « l’Argentine commencera une ascension qui ne s’arrêtera pas avant que la Grande Argentine dont nous rêvons tous soit devenue une réalité » [23], Menem déclarait : « Grâce à la continuité, à la rationalité, à la prévisibilité et à la coopération internationale, notre Argentine est sur le seuil de rencontrer les normes de Maastricht, c’est-à-dire de figurer parmi les cinq pays les plus avancés de la planète » [24]. Impossible de ne pas penser ici à Karl Marx lorsqu’il affirmait : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé » [25].
15La littérature nous offre un bon exemple du récit véhiculé par Menem et Perón. Dans le roman Les Morts sons seuls, l’écrivain argentin Mempo Giardinelli fait dire à l’un de ses personnages :
« […] Qu’était-il arrivé aux Argentins de notre génération [celle qui a lutté contre la Dictature militaire] ? Que nous était-il arrivé alors qu’on nous avait bourré le crâne avec la légende du pays riche à satiété ? […] Que s’était-il passé pour qu’on grandisse dans la confiance et la superbe d’un peuple élu, grenier du monde, savant mélange de races, la patrie du blé et des vaches, autoconvaincue d’un mythique destin de grandeur, de rêves de puissance, de projection continentale et mondiale ? D’où sortait ce rêve impérial qui consistait à croire que notre modèle, notre style, pouvait s’exporter, tout au moins, dans le reste de l’Amérique latine ? » [26]
17Grâce à ce récit, Menem a réussi à faire que la population argentine investisse sa libido narcissique dans un projet commun.
18La politique populiste [27] de Menem est essentiellement narrative. Pour Christian Salmon, le triomphe du storytelling et de la mise en fiction de la réalité dans tous les domaines (marketing, management, médias, communication politique) – ce que l’auteur appelle « nouvel ordre narratif » –, a été rendu possible grâce au chaos des savoirs fragmentés [28].
19Vers la fin du XXe siècle, le capitalisme paternaliste devint sensible. Il s’agit d’un retour en force du récit. Déjà dans les années 1980, l’économiste Deirdre McCloskey défendait l’idée que l’économie est essentiellement une discipline narrative, au point d’affirmer que « ce n’est pas un hasard si la science économique et le roman sont nés en même temps » [29].
20L’irruption des gourous du management pourrait être considérée comme une « régression du monde de l’entreprise dans l’univers des fables et des fictions » [30]. L’apparition des gourous du management dans l’Amérique des années 1980 témoigne du « glissement d’un ensemble de techniques et d’outils de management plus ou moins inspirés des sciences humaines […] vers des pratiques qui se légitiment d’une pensée magique, culminant plus tard dans le storytelling » [31]. En d’autres mots, avec le néolibéralisme les États sont gérés comme des entreprises et les entreprises (et par conséquent les États) sont régies par des fictions. Dans Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Ève Chiapello signalent que ce néomanagement adopte souvent « un style lyrique, voire héroïque, ou soutenu par des références nombreuses et hétéroclites à des sources nobles et antiques telles que le bouddhisme, la Bible, Platon ou la philosophie morale contemporaine » [32].
21La fiction ménémiste s’enracine dans l’inconscient collectif culturel dont la Conquête est l’élément central. Pour Aimé Césaire :
« Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue […]. Aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission. […] Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, de cultures piétinées. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité […] » [33].
23Pour nous, la Conquête fait que la matrice fondationnelle du sous-continent soit organisée comme un chiasme, c’est-à-dire un croisement, une zone d’intersection où deux forces se trouvent en tension perpétuelle : l’une positiviste, conservatrice (apollinienne) ; l’autre chaotique, carnavalesque (dionysiaque). Il s’agit d’un axe tellurique (représentation du genius loci) et d’un axe cosmopolite (malinchismo). Fitzcarraldo (1982), film de Werner Herzog, est pour nous l’allégorie dudit chiasme. Brian Fitzgerald (Klaus Kinski) doit parcourir 2 000 kilomètres pour assister à une représentation de Caruso et songe à créer un Opéra au milieu de la forêt péruvienne. La Conquête est donc une « blessure héritée » (Norbert Elias) [34] ; dorénavant, ce « passé non encore réglé » (Ernst Bloch) [35] sera honoré par le biais de fables compensatoires. Evita, Maradona, le Che… l’Argentin a peuplé son Panthéon de dieux mineurs, de dieux qui sont venus combler un vide identitaire (« malheureux le pays qui a besoin de héros » [36], dira Bertolt Brecht). En tant qu’institution, le leader est chargé d’éléments transférentiels et Castoriadis l’avait bien compris : « Dans le cas d’un régime monarchique et, encore plus, totalitaire, les affects y sont dirigés vers la figure du père qui sait, qui peut et qui décide » [37]. On peut en dire autant de la démocratie bien qu’a priori il s’agisse d’un système moins vertical. Toute forme de pouvoir est, en fin de compte, une délégation affective.
Inconscient collectif spécifique. Menem chef hermésien
24Gilbert Durand utilise le modèle du bassin sémantique pour expliquer la manière dont les mythes éclipsés recouvrent les mythes d’hier et fondent l’épistémè d’aujourd’hui : « Lorsqu’un mythe s’est usé et s’éclipse dans l’habitus des saturations, on retombe sur des mythes déjà connus. Le jeu mythologique, au nombre de cartes limité, est inlassablement redistribué » [38]. Ainsi, les années 1940 marquent incontestablement la saturation du modernisme prométhéen. Deux événements, Auschwitz et Hiroshima, vont bouleverser l’Histoire de l’humanité et feront que la foi aveugle dans la ratio cède le pas au désenchantement et que la notion de progrès devienne obsolète : « Les ombres projetées par Auschwitz et le goulag – écrit Zygmunt Bauman – semblent, et de loin, devoir dominer le plus probablement et le plus longtemps le tableau que nous pourrions peindre » [39].
25Toute épistémè est donc dominée par un mythe tutélaire. Celui des Lumières fut Prométhée, dont le déclin entraîna l’apparition de Dionysos. Gilbert Durand voit dans le postmodernisme l’empreinte d’Hermès [40]. Il s’agit d’un mythe particulièrement complexe et riche en péripéties. Rusé, singulier et multiple à la fois, il est à l’origine des mots hermétique et herméneutique. En tant que messager des dieux, Hermès reste avant tout le dieu du mouvement. Ses mythèmes sont donc la mobilité, la pensée magique et le secret.
26En Argentine, une série de mystérieux événements paraît confirmer l’hypothèse de la primauté du secret : les attentats de l’AMIA (1994) et de l’Ambassade d’Israël (1992), l’assassinat de Carlos Menem Jr., fils du président Menem (1995), l’assassinat du photographe José Luis Cabezas (1997), la livraison de 6 500 tonnes d’armes à l’Équateur et à la Croatie, l’explosion de l’usine d’armement militaire de Río Tercero (1995).
27Étant Hermès le père d’Hermaphrodite, l’une des clés du postmodernisme est l’union des contraires. L’oxymore, nous le trouvons dans l’un des slogans du ménémisme : « pizza con champán » (pizza au champagne), phrase qui fait coïncider la célébration à laquelle s’adonnent les happy few (parmi lesquels se trouvent principalement des hommes d’entreprise et des politiciens) avec le soutien des bases populaires. Voilà donc le paradoxe central du ménémisme : il reçut autant le soutien des secteurs populaires que celui des classes aisées. Les premiers votaient pour Menem parce qu’il était péroniste [41] ; les seconds votaient pour lui parce qu’il appliquait une politique économique qui les avantageait [42].
28La mobilité, autre élément du postmodernisme, est considérée comme synonyme de flexibilité, de capacité d’adaptation. Menem eut l’intelligence de percevoir l’esprit du temps. Cela explique sa transformation, le passage de caudillo à trader. En effet, l’intuition lui a permis de s’adapter à l’époque. Le caudillo qui avait gagné les élections (poncho, cheveux longs) cède sa place à l’homme d’entreprise (cheveux courts et costumes sur mesure). Cette métamorphose (rappelons que l’une des clés de notre modernité – liquide [43], mercurienne – est la flexibilité) vient renforcer l’ethos du dirigeant.
29Une autre des caractéristiques de la période ménémiste fut la corruption, à tel point que la phrase « voler pour la Couronne » (« Robo para la Corona ») prononcée par l’ex-ministre de l’Intérieur José Luis Manzano est devenue monnaie courante. Plus tard, le journaliste Horacio Verbitsky publiera le livre éponyme [44] ; la corruption était devenue la norme. Sous le régime ménémiste, les scandales se multiplient : privatisations, trafic d’armes, achat de lait adultéré, Swiftgate, Yomagate, IBM-Banco Nación… la liste est longue.
30L’Argentin (le Latino-Américain en général) entretient des relations difficiles avec la loi. Il faut dire par ailleurs que dans une société bâtie sur les injustices, l’anomie prend parfois des dimensions révolutionnaires. Borges trouve dans le Martín Fierro (1872), chef-d’œuvre de la littérature argentine, le symbole de ce conflit [45]. Martín Fierro était un déserteur de l’armée et son ami Cruz, un fugitif recherché par la police. Tout compte fait, le Martín Fierro est le récit de la longue lutte de l’individu contre l’État.
31Il est vrai que la corruption a toujours existé en Argentine, mais avec Menem elle s’institutionnalise et certains observateurs qualifieront sa gestion de kleptocratie [46].
32Pour finir, l’esprit contestataire du mythe d’Hermès [47] nous le trouvons dans la politique économique de rupture mise en place par Carlos Menem.
La personnalité du chef. De la séduction
33Carlos Menem est un animal politique doué d’un instinct politique hors du commun. En quelques années, il a réussi à désamorcer le péril militaire, à affaiblir les syndicats et l’opposition. Nous pourrions reprendre ici les notions de métis (intelligence rusée) et de kairos (saisir sa chance). Il ne convient pas d’accorder trop d’importance à la personnalité de Menem, mais nous aurions tort de négliger cette composante de son pouvoir.
34Dans le clan, dans la tribu, dans la cité antique même et dans la cité du Moyen Âge, tout le monde se connaissait personnellement, et quand, par les conversations privées ou les discours des orateurs, une idée commune s’établissait dans les esprits, elle n’y apparaissait pas comme une pierre tombée du ciel, d’origine impersonnelle et d’autant plus prestigieuse ; chacun se la représentait liée au timbre de voix, au visage, à la personnalité connue d’où elle lui venait et qui lui prêtaient une physionomie vivante [48].
35Le trait principal de la personnalité de Carlos Menem était incontestablement son pouvoir de séduction. Sa vie politique était une mise en scène qui le montrait doté de tous les atouts : séducteur, drôle, sportif, visionnaire. En multipliant les apparitions médiatiques (plateaux télé, magazines people, terrains de football, circuits de course), il était partout, comme s’il possédait un don d’ubiquité. Il incarne le politicien au temps du storytelling et de la société du spectacle. Par ailleurs, c’est dans cette période que comédiens, vedettes et sportifs feront irruption dans la vie politique argentine. C’est le cas de Carlos Reutemann à Sante Fe ou encore celui de Daniel Scioli à Buenos Aires.
36Selon Victor Armony, le ménémisme a poussé à l’extrême la tendance au centrage sur la séduction comme principe relationnel [49]. L’excès gestuel et la quête de la beauté physique – dans l’habillement, la coiffure et même l’altération chirurgicale du corps –, ainsi que la logique de la jet set et du spectacle font de l’espace public un lieu de pure médiatisation [50].
37Il n’y a pas de domination charismatique sans séduction. Par ce biais, le chef va mourir comme réalité pour se produire comme leurre [51] et va détourner l’autre de sa vérité [52]. Il s’agit d’un processus beaucoup plus complexe qu’il ne paraît. « Puissance d’attraction et de distraction, puissance d’absorption et de fascination, puissance d’effondrement […] du réel dans son ensemble » [53], elle « guette même l’inconscient et le désir en refaisant de ceux-ci un miroir de l’inconscient et du désir » [54].
Conclusion
38Vers la fin de son premier mandat, les premières fissures apparurent, spécialement le chômage. Son second mandat est une répétition du premier. En 1999, il gagne les élections pour la troisième fois, mais le nombre de voix est insuffisant pour remporter la victoire au premier tour. Sachant qu’une alliance se constituerait contre lui, il ne se présenta pas au deuxième tour. Fernando de La Rúa du parti radical est le nouveau président élu. Il avait promis le maintien de la convertibilité, mais la situation socio-économique du pays était devenue insoutenable (les grèves se multiplient, le pays entre en défaut, les indicateurs économiques – dont le « risque pays » – reflètent le manque de confiance des marchés en la gestion du gouvernement).
39L’effondrement du projet ménémiste était inévitable car la domination charismatique est intimement liée au succès économique et à l’utopie. Or, comme la domination charismatique ne peut acquérir la stabilité d’un système de gouvernement « normal », « son instabilité intrinsèque […] est vouée en fin de compte à être non seulement destructrice, mais aussi autodestructrice » [55].
40Notre travail nous permet de tirer quelques conclusions. La première, c’est que le leader est une institution créée par un imaginaire social (instituant) spécifique et que cette institution se voit modifiée par le va-et-vient constant entre le social-historique et un niveau fondateur où nous trouvons l’inconscient collectif culturel et l’inconscient culturel spécifique. Nous pouvons induire également que loin d’être une notion universelle, chaque société aura sa propre interprétation de ce qu’est le charisme et que cette interprétation variera en fonction du moment historique.
41En ce qui concerne le cas argentin, on l’aura bien compris, Carlos Menem est une figure complexe, capable d’incarner à la fois le genius loci et le néolibéralisme. Il y a une dimension religieuse (re-ligare), une grâce accordée par le peuple au leader. Menem était sauveur, seigneur féodal, créateur de fables compensatoires. Il s’agit en quelque sorte de la consonance entre deux trajets anthropologiques : celle du leader et celle du pays. Il y a des liens qui font que des individus aux horizons sociaux et politiques aussi éloignés se reconnaissent dans un même projet. De toute évidence, le leadership charismatique de Menem put endiguer la polyphonie de l’identité nationale argentine.
Bibliographie
- Arfuch L., « Biografía y política », Punto de vista, n° 47, Buenos Aires, 1993.
- Armony V., « Populisme et néopopulisme en Argentine : de Juan Perón à Carlos Menem », Politique et Sociétés, vol. 21, n° 2, 2002.
- Aron R., Introduction à Max Weber, le savant et le politique, 10/18, Paris, 1963.
- Baudrillard J., De la séduction, Éditions Galilée, coll. « Folio essais », Paris, 1979.
- Bauman Z., Le présent liquide : peurs sociales et obsessions sécuritaires, trad. de l’anglais par Laurent Bury, Seuil, Paris, 2007.
- Bauman Z., La vie en miettes, trad. de l’anglais par Christophe Rosson, Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 2010.
- Boltanski L. et Chiapello È., Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, coll. « Nrf essais », Paris, 2000.
- Borges J. L., Borges en Sur 1931-1980, Emecé, Buenos Aires, 1999.
- Bloch E., Héritage de ce temps, trad. de l’allemand par Jean Lacoste, Payot, Paris, 1977.
- Brecht B., La vie de Galilée, trad. Éloi Recoing, L’Arche, Paris, 1990.
- Carini M., « Menem: votarán los extranjeros », La Nación, Buenos Aires, 2 mars 1996.
- Castoriadis C., Figures du pensable, Les carrefours du labyrinthe VI, Seuil, coll. « La couleur des idées », Paris, 1999.
- Césaire A., Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 1950.
- Curia W., « Menem lo dijo (en diez años) », Clarín, Buenos Aires, 22 août 1999.
- Durand G., Introduction à la mythodologie. Mythes et société, Albin Michel, coll. « Biblio essais », Paris, 1996.
- Elias N. et Dunning E., Sport et civilisation, la violence maîtrisée, trad. de l’anglais par Josette Chicheportiche, Fayard, Paris, 1994.
- Fernández Jilberto A. E., « El derrumbe del neoliberalismo y los regímenes político cleptocráticos en Argentina », Revista europea de estudios latinoamericanos y del caribe, n° 75, Amsterdam, octobre 2003.
- Giardinelli M., Les morts sons seuls, trad. de l’espagnol par F. Gaudry, Métailié, Paris, 2005.
- Girardet R., Mythes et mythologies politiques, Seuil, Paris, 1986.
- Jung C. G., Dialectique du Moi et de l’inconscient, trad. de l’allemand par Roland Cahen, Gallimard, coll. « Folio essais », Paris, 1964.
- Kershaw I., Hitler. Essai sur le charisme en politique, trad. de l’anglais par Jacqueline Carnaud et Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, coll. « Nrf essais », Paris, 1995.
- Klein N., La stratégie du choc ou la montée du capitalisme du désastre, trad. de l’anglais par Lori St-Martin et Paul Gagné, Leméac/Actes Sud, Arles, 2008.
- Marx K., « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », Œuvres, tome IV. Politique I, trad. de l’allemand par Louis Évrard, Michel Jacob et al., Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1968.
- Míguez A., « Teoría y práctica de la cleptocracia », Nueva revista, n° 26, Madrid, juin 1992, pp. 70-71.
- Monod J.-C., Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », Paris, 2012.
- Salmon Ch., Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, coll. « Cahiers libres », Paris, 2007.
- Schütz A., « Faire de la musique ensemble. Une étude des rapports sociaux », Sociétés, 2006/3, n° 93, pp. 15-28.
- Souquet L., « L’identité argentine ou la construction d’un mythe littéraire entre Europe et Amérique », Amnis, 2, 2002, en ligne : http://amnis.revues.org/165 (consulté le 1er octobre 2016), doi: 10.4000/amnis.165.
- Sued G., La Nación, Buenos Aires, 25 avril 2003.
- Tarde G., L’opinion et la foule, Éditions du Sandre, Paris, 2009.
- Verbitsky H., Robo para la Corona, Buenos Aires, Planeta, 1992.
- Weber M., Économie et société I. Les catégories de la sociologie, trad. de l’allemand par Julien Freund, Pierre Kamnitzer et al., Pocket, coll. « Agora », Paris, 1995.
- Zarka Ch. Y., « Le populisme et la démocratie des humeurs », Cités, 1/2012, n° 49, pp. 3-6.
Mots-clés éditeurs : charisme, imaginaire social, inconscient collectif, leader charismatique, libido narcissique, néolibéralisme, populisme
Date de mise en ligne : 22/02/2017
https://doi.org/10.3917/soc.133.0037