Étude du sens des conduites à risque actuelles
- Par Cécile Martha
Pages 55 à 68
Citer cet article
- MARTHA, Cécile,
- Martha, Cécile.
- Martha, C.
https://doi.org/10.3917/soc.077.0055
Citer cet article
- Martha, C.
- Martha, Cécile.
- MARTHA, Cécile,
https://doi.org/10.3917/soc.077.0055
Notes
-
[1]
D’après l’approche du risque de Marie Choquet, fondée sur des conséquences en terme d’ intégrité physique (ou morale). « Le risque routier chez les jeunes », réalisé par le Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie, Paris, Collection des rapports n° 211, septembre 2000, p. 46.
-
[2]
Beck, U., La société du risque, Paris, Aubier, 1986.
-
[3]
Le Nouveau Petit Robert, 1993.
-
[4]
Jodelet, D. (sous la direction de), Les représentations sociales, Paris, PUF, 1989, p. 37.
-
[5]
Jodelet, D., op. cit.
-
[6]
Douglas, M., Calvez M., (1990) « The self as risk taker : a cultural theory of contagion in relation to AIDS », The Sociological Review, vol. 38, n°3, pp. 445-464.
-
[7]
Enquête CREDOC, « Le risque routier chez les jeunes », Collection des rapports n°211, septembre 2000. Enquête SARTRE-INRETS, « Les attitudes et comportements des conducteurs d’auto- mobile européens face à la sécurité routière » 1998.
-
[8]
Slovic, P., Fischhiff, B., Lichtenstein, S., « Nous avons mal évalué le risque », Psycho- logie, septembre 1980, pp. 45-48.
-
[9]
Lyng, S., « Edgework : A social Psychological Analysis of Voluntary Risk Taking », American Journal of Sociology, n° 95-4, 1990, p. 859.
-
[10]
Martha, C., La place du risque dans la pratique de l’escalade, Mémoire de Maîtrise STAPS, Faculté des Sciences du Sport de Marseille, 2001.
-
[11]
Les grimpeurs s’exprimaient à partir de la consigne suivante : « Que pensez-vous du risque dans votre pratique (de l’escalade) ?».
-
[12]
Stevens, J. D. (sous la direction de ), Les requins, Paris, Bordas, 1987, p. 146. Cité par Griffet, J., Aventures marines, Images et pratiques, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 158.
-
[13]
Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives.
-
[14]
Iso-Ahola, S. & La Verde, D. « Perceived Competence as a Mediator of the Relationship Betwenn High Risk Sports Participation and Self-Esteem », Journal of Leisure Research, vol. 21, 1988, pp. 32-39.
-
[15]
Caillois R., Les jeux et les hommes, Ed. Folio/Essais, Paris, Gallimard, 1967.
-
[16]
Nom de la route qui relie Marseille à Cassis.
-
[17]
Terme très utilisé par le jargon marseillais pour désigner un fou.
-
[18]
Csikszentmihalyi, M, « Play and Intrinsic Rewards », Journal of Humanistic Psychology, 15, 1975, pp. 41-63.
-
[19]
C’est-à-dire risquées, osées…
-
[20]
Rapport de l’enquête SARTRE : « Les attitudes et comportements des conducteurs d’automobile européens face à la sécurité routière », vol. 1, 1998, p. 37.
-
[21]
Jodelet, D., Ohana, J., Biadi, A., Rikou, E., « Représentation de la contagion et sida », Connaissances, représentations, comportements, sciences sociales et pré- vention du sida, 1994, p. 93.
-
[22]
Mendès-Leite, R., « Une autre forme de rationalité : les mécanismes de protection imaginaire et symbolique », Connaissances, représentations, comportements, scien- ces sociales et prévention du sida, 1994, pp. 67 et 70.
-
[23]
Moatti J.-P., Beltzer N., et Dab W., Les modèles d’analyse des comportements à risque face à l’infection à VIH : une conception trop étroite de la rationalité, Popula- tion n°5, 1993, pp. 1505-1534.
-
[24]
Zuckerman, M, « Dimensions of Sensation Seeking », Journal of Consulting and Clinical Psychology, vol. 36, 1971, pp. 45-52.
-
[25]
“Se viander” signifie « tomber » dans le jargon local, ou plus largement « commettre une erreur lourde de conséquence ».
-
[26]
Lyng S., « Edgework : A social Psychological Analysis of Voluntary Risk Taking », American Journal of Sociology, n° 95-4, 1990, pp. 851-86.
-
[27]
Le Breton, D., La sociologie du risque, Paris, Ed. PUF, 1995, p. 54.
-
[28]
Maffesoli, M., Au creux des apparences, pour une éthique de l’esthétique, Paris, Plon, 1990.
-
[29]
Le Breton, D., Passions du risque, Paris, Métailié, 1991.
-
[30]
Griffet, J., « La sensibilité aux limites », Sociétés, n° 34, 1991, p. 364.
-
[31]
Griffet, J., « Décision, risque, émotion », Science et motricité, n° 23, 1994, p. 3.
1Le 20e siècle a vu émerger une préoccupation croissante à l’égard du risque dans des domaines aussi divers que la technologie, l’économie, la santé, et les pratiques corporelles sportives ou non sportives. Paradoxalement et parallèlement à cette évolution on a pu constater une augmentation sensible des conduites dites « à risque » : une mise en danger du corps, une menace de l’intégrité physique [1]. L’engouement pour les pratiques à risque a suscité ces dernières décennies de nombreuses recherches dans les divers champs de la psychologie et de la sociologie, pour tenter de décrire et comprendre ce phénomène, éminemment complexe étant donné la diversité de ses manifestations et la pluralité des significations qui lui sont attachées. Il ne s’agit plus seulement de faire un état des lieux des différentes prises de risque à l’œuvre dans nos sociétés post-modernes mais de tenter d’accéder au sens qu’elles revêtent pour les individus. Notre étude, dans une perspective compréhensive, porte sa réflexion sur le sens des conduites à risque actuelles en matière de sexualité, de conduite automobile, de consommations dites addictives et de pratiques sportives. Il ne sera pas ici question des risques globaux technologiques, sociaux ou sanitaires qui constituent ce que Beck [2] nomme « la société du risque ». Il s’agira surtout de souligner la complexité d’un tel sujet à partir des recherches empiriques exposées dans la littérature, des modèles théoriques pré-existants, et de nos travaux de recherche de type qualitatif.
Le risque : un concept multifacettes La diversité de ses représentations
2Dans sa définition même le concept de risque est loin d’être univoque. Très largement usité dans le langage courant, par le sens commun, et par la communauté scientifique, il renvoie autant au caractère dommageable et dangereux d’un événement qu’à son caractère incertain. Les dictionnaires classiques le définissent en premier lieu comme un « danger éventuel ou prévisible » [3].
3Au delà de cette double référence à l’incertitude et au danger, le concept de risque est ambivalent dans son mode d’existence qui peut être objectif ou subjectif. Le risque objectif renverrait aux menaces, aux dommages corporels, à tous les dangers répertoriables concrètement par des discours, des chiffres ou des statistiques. Il est l’objet de recherches de type descriptif telles que l’épidémiologie, qui s’attache à présenter des taux ou des fréquences d’accidents, de dommages, de mortalité recensés, et qui recherche les facteurs objectifs (le mode de vie, le milieu ambiant ou social, etc.) pouvant contribuer à l’émergence du risque. Le risque subjectif renverrait quant à lui à l’imaginaire, aux phobies, aux craintes de l’individu, et font du concept de risque une notion non pas figée mais construite : il est alors objet de représentation, qui est l’« acte de pensée par lequel l’individu se rapporte à un objet (et qui) comporte une part de re-construction, d’interprétation de l’objet » [4] (Jodelet, 1989, p. 37). Reflet de la subjectivité de l’individu, la représentation du risque devient alors un concept central pour aborder les conduites à risque dans une perspective compréhensive. Là où la seule prise en compte de facteurs relatifs à un défaut d’information, à la méconnaissance du risque encouru, ou à un défaut de raisonnement ne permet d’attribuer qu’irrationalité et dérèglement aux conduites à risque des individus, Jodelet [5] montre que la notion de représentation redonne du sens et de la rationalité aux comportements. Quand un individu se représente un risque, il ne se contente pas de le percevoir mais l’assimile à son schéma de pensées, à ses croyances, à ses valeurs ou celles de son groupe social, afin de donner de la cohérence entre ses pensées et ses actes passés ou à venir.
La mise en parallèle des données objectives et subjectives des conduites à risque
4Si la prise en compte des seules données objectives est réductrice et ne permet qu’un état des lieux des formes possibles de prises de risque, à l’inverse, la seule prise en considération du versant subjectif fait l’impasse sur la richesse du lien qui unit les conduites et les représentations du risque. De la sorte, Douglas et Calvez [6] étudient les opinions et les perceptions à l’égard du risque du sida à partir de déterminants culturels, mais n’établissent pas de relation avec des conduites de prévention ou des conduites à risque en matière de sexualité.
5En revanche, des études sur le risque inhérent à la conduite automobile [7] envisagent conjointement l’analyse de comportements déclarés en matière de conduites dangereuses au volant et celle des représentations des individus. Elles permettent la mise au jour de corrélations entre les comportements du conducteur, la perception de ses capacités de conduire, et son estimation du danger. Ainsi le sentiment d’être moins vulnérable qu’autrui ou bien meilleur conducteur que la moyenne [8], comme une sorte d’« illusion de contrôle », est souvent révélé comme un facteur permissif de la prise de risque. Cette forme de dénégation du danger est généralisable à d’autres domaines de prise de risque comme certaines pratiques sportives. Lyng [9] observe ce phénomène chez un groupe de parachutistes qui attribuent les accidents mortels à des erreurs humaines dont eux-mêmes se sentent personnellement à l’abri grâce à un sentiment d’élitisme.
6La mise en relation des comportements et des subjectivités permet en outre de révéler l’existence possible de décalages entre les risques objectifs et les risques subjectifs que perçoit et se représente l’individu. Dans une étude antérieure sur le risque dans la pratique de l’escalade [10], nous avons pu identifier de tels décalages à travers des entretiens menés auprès de 15 grimpeurs experts autour de leur expérience vécue, et souligner de la sorte le caractère re-construit de la réalité objective. En effet, les thèmes employés pour évoquer la nature des risques identifiés dans leur activité [11] renvoient majoritairement à des dangers perçus tels que la rupture du matériel (notamment la corde) ou des erreurs d’assurage lourdes de conséquences voire létales. Beaucoup moins cité mais néanmoins présent dans les discours, on retrouve le risque de chutes de pierre. Or, de tous les dangers évoqués dans ces récits, ce sont les chutes de pierre qui sont les plus objectivables par les faits et se rencontrent occasionnellement. Les autres types de dangers, notamment la rupture du matériel, ont dans la réalité une très faible probabilité d’occurrence. Cet exemple illustre la disproportion qui peut exister entre l’expérience réelle et objective des dangers, et la crainte qu’ils suscitent dans l’imaginaire.
7De la même manière, Stevens [12] souligne chez des baigneurs de Port-Alfred la phobie du requin, bien supérieure à celle de noyade pourtant recensée bien plus fréquemment : « Les centaines de noyades ou de quasi-noyades, qui se produisent chaque année ne provoquent ni panique ni fuite généralisée. Lors des vacances de Noël 1983-1984, à Port-Alfred, une seule personne fut mordue (sans grands dommages) par un requin taureau. Au cours du même week-end, quatorze estivants se noyèrent. C’est pourtant l’agression du squale qui retint toute l’attention des médias ».
Les déterminants de la représentation du risque
8Les données qualitatives issues de notre étude antérieure sur le rapport au risque des grimpeurs experts nous ont montré la pluralité des facteurs à l’œuvre dans l’élaboration des représentations du risque. Caractérisé majoritairement par la peur de la chute, bien qu’elle ne soit pas dangereuse étant donné le système d’assurage, le risque est ressenti différemment selon plusieurs paramètres : le niveau de compétence et de maîtrise perçu par rapport à la difficulté du passage à franchir, le degré de familiarisation avec le lieu de pratique, la confiance en l’assureur, etc.
9Afin d’établir une typologie plus exhaustive des facteurs à l’œuvre dans l’élaboration des représentations de plusieurs types de risques, nous avons réalisé une nouvelle étude qualitative exploratoire à partir d’entretiens non-directifs menés auprès de 15 jeunes adultes sportifs (dont 11 étudiants dans la filière STAPS [13]) sur leurs représentations des dangers encourus dans leur vie quotidienne. Les conduites à risque évoquées de façon spontanée concernent principalement les rapports sexuels non protégés, les comportements au volant sur la route, et différentes pratiques sportives. Une analyse thématique nous a permis de classer un certain nombre de facteurs intrinsèques ou extrinsèques aux individus dans leur représentation du risque, du niveau micro – celui de l’individu –, au niveau macro – l’influence de la société –, en passant par le niveau meso – celui du groupe social d’appartenance ou du groupe des pairs –.
Le niveau micro, intrinsèque à l’individu
10Il renvoie à la sensibilité personnelle au risque qui est fonction d’au moins trois
types de facteurs
:
La sensation de maîtriser, ou à l’inverse de ne pas contrôler un
risque. Un trafic dense avec de nombreux poids-lourds amène Victor, 28 ans, à
redouter le trajet Istres-Marseille aux heures de pointe parce qu’il a le sentiment
que le contrôle de la situation dépend davantage d’autrui que de lui-même : « j’ai
beau le faire toutes les semaines, je suis jamais tranquille sur cette portion, elle
est hyper fréquentée (…) les gens ils font n’importe quoi de façon imprévisible
(…) là je trouve que ça craint… ». En revanche, William, étudiant en Licence
STAPS, évoque sa pratique de l’escalade et parle des (rares) moments où il ne
ressent plus le risque de chuter : « des fois, ça arrive que j’ai tellement le power
(…), je sens que je tiens les prises et qu’il ne peut rien m’arriver (…) je ne pense
même pas que je peux tomber ». La perception de son propre état de forme peut
influencer son estimation subjective du risque [14].
11Ces exemples illustrent plus généralement la différence de craintes suscitées par l’« Aléa » [15], ce qui échappe au contrôle de l’individu, et les événements sur lesquels il peut agir.
12Le degré de familiarisation avec le risque, conséquence de l’expérience ou de l’habitude. Une certaine routine s’observe par exemple souvent lors de trajets connus et répétés en voiture : « au début, dans la Gineste [16], je redoutais un peu les 2 passages où y’a plein de virages serrés (…). Maintenant j’y réfléchis même plus comme je le fais tous les jours… » déclare Victor, 28 ans. Tandis que les situations nouvelles suscitent en général de l’appréhension, elles se rencontrent fréquemment au cours de l’apprentissage de pratiques sportives chez les étudiants de la filière STAPS. Pour parler de son apprentissage de nouvelles figures en gymnastique, Fabien, 18 ans, dit que « d’une manière générale, dans toutes les activités nouvelles t’as peur, t’as l’impression de prendre des risques parce que c’est nouveau (…); toute ta vie t’as appris à te roder et à faire des gammes dans d’autres sports, du coup là tu n’es pas préparé donc tu as peur de l’inconnu ».
13La concentration est un facteur déterminant dans la représentation du risque car il peut procurer une illusion de contrôle absolu sur la situation, comme l’exprime William : « y’en a qui trouvent que je conduis comme un calud [17], mais quand je vais vite je sais que je focalise toute mon attention sur la route (…), je suis hyper concentré pour pouvoir réagir à tout… ». D’autre part la concentration engendre une telle immersion dans l’activité qu’elle permet d’occulter toute sensation parasite de peur. C’est souvent le cas dans la conduite de nuit, où « on se croit seul au monde, y’a tout qui défile comme dans un film (…) je ne pense à rien d’autre, je suis totalement focalisé sur ma conduite ».
14Parmi les activités sportives, ce sont les sports de pleine nature qui sont souvent cités pour décrire une fusion avec l’environnement qui rappelle l’état de « flow » décrit par Csikszentmihalyi [18] comme l’expérience d’une fusion et d’un état d’inconscience qui permet aux acteurs de ne plus percevoir de risque. Oscar, 30 ans, parle du « spot » où il fait de la planche à voile et évoque « la relation viscérale que tu as avec certains endroits (…). Quand tu fais corps avec cet endroit là, tu as envie d’y aller, et tu te dis que tu vas survivre (…) tu ne calcules plus rien, comme quand tu es (en escalade) sur des coinceurs, il n’y a plus que toi, le rocher et tes mouvements, tu as l’impression qu’il ne peut rien t’arriver, que tu ne peux pas tomber… ».
Le niveau meso, la communication des sensibilités inter individuelles
15L’influence du groupe des pairs. Certaines conduites à risque se vivent souvent à plusieurs et ne seraient sans doute pas adoptées de manière solitaire, ce qui suppose l’influence de la présence des autres sur la manière dont le risque est représenté. Le fait d’être en groupe permet de se sentir à l’abri. Clément, étudiant en maîtrise STAPS, parle de sorties en VTT « très engagées [19] avec des collègues », qu’il n’aurait jamais imaginé faire s’il avait été seul, parce que « c’est trop risqué tout seul (…). L’idéal, c’est d’être au moins quatre, comme ça en cas d’accident, y’en a un qui reste auprès du blessé, deux qui peuvent aller chercher des secours, si t’en avais qu’un ce serait la cata pour lui s’il se blessait… ».
16Le même principe se retrouve dans les consommations addictives. Pour parler de sa consommation de cannabis voire de drogues un peu plus dures, Lionel, 27 ans, déclare : « quand je suis tout seul je ne bois pas, je ne fume pas, je ne me défonce pas (…). C’est l’influence des autres qui fait que tu consommes plus facilement en groupe, ça rassure énormément, ah oui c’est la base quoi! ».
17Le groupe entretient également un sentiment d’euphorie : « …on est dopé par ce que font les autres (…), il suffit qu’il y en ait un qui passe, et on suit tous, on (ne) réfléchit même plus », nous raconte Oscar, 30 ans, en évoquant sa prati- que de l’alpinisme. À côté de cela, le groupe permet aussi d’avoir une vision objective du niveau de risque encouru. En gymnastique, l’apprentissage de nouvelles figures s’accompagne souvent d’appréhension comme on l’a décrit au niveau micro des représentations du risque. Magali, 23 ans, prend l’exemple du saut de cheval qu’elle pratiquait en licence et qui lui faisait « extrêmement peur (…). Je commençais à intégrer que je ne risquais rien, même au pire, quand je voyais que plusieurs filles de mon niveau y allaient sans se faire mal… ».
18La confiance en l’autre est un facteur primordial dans la mesure où lorsqu’elle fait défaut, elle peut exacerber la perception d’un risque, et au contraire lorsqu’elle est suffisante, elle peut minimiser les craintes dans des activités où le danger n’est pas inhérent qu’à son propre comportement mais à celui d’autrui. C’est le cas lors des rapports sexuels non protégés où la confiance en la non-séropositivité du partenaire évacue la crainte du risque du sida.
19Lors d’activités sportives comme l’escalade où le grimpeur remet clairement sa vie entre les mains de son assureur, la confiance en l’autre est capitale : Lionel, 27 ans : « si le mec (l’assureur) en bas il se met à parler pendant que je grimpe je suis mort de peur (…). Dès que je sens qu’il n’est plus avec moi, qu’il parle, je me sens en danger quoi, ça me fait peur c’est même pas que ça me saoule ! ».
Le niveau macro : l’échelle globale du fonctionnement de la société, des institutions, des normes et des idéologies
20L’influence des médias. Quand les sujets évoquent l’impact de la médiatisation du risque inhérent à plusieurs domaines dans une perspective préventive (campagnes de prévention routière, de prévention des M.S.T…), ils ne sont pas unanimes sur l’efficacité et la pertinence de ces campagnes pour sensibiliser la population y compris eux-mêmes. Ils sont quelques-uns à souligner que « tout le monde a conscience des risques routiers » lorsqu’ils assistent notamment aux slogans et aux images « chocs » des campagnes de prévention, mais individuellement ils ne se sentent pas directement concernés et ont une faible représentation du risque routier pour eux-mêmes. Ce phénomène a déjà été mis en évidence par de nombreuses enquêtes sur les opinions et attitudes des automobilistes qui « se jugent relativement plus sûrs que les autres conducteurs » [20]. En outre, on note que la multiplication des campagnes de prévention des M.S.T. se voit parfois accusée de phénomène de « banalisation » qui peut contribuer à diminuer la sensibilité aux risques des individus. Rachel, étudiante en Deug STAPS parle du risque du sida : « on (les médias) nous le rabâche tellement qu’on ne fait même plus gaffe ». Un peu plus loin dans l’entretien, elle parle des gens en général pour dire que « maintenant il y a tellement de prévention, par rapport à il y a 15 ans, qu’on se dit « ben le gars que j’ai en face de moi logiquement il doit être clean… ». Le rapport à la loi, la confiance accordée aux décideurs politiques. S’il est admis que les représentations du risque sont par nature éminemment culturelles et diffèrent d’une société à l’autre, voire d’un pays à un autre, on peut par contre s’interroger sur l’impact du discours des experts et des décideurs politiques dans la façon dont sont élaborées nos représentations du risque. On peut penser que plus la confiance accordée à ces instances est grande, plus grande est leur influence dans la façon dont nous nous représentons des risques. Prenons un exemple simple pour l’illustrer : pour parler des discours des experts et du gouvernement sur le risque de contamination par le prion de la vache folle, Amandine, étudiante de 18 ans, réagit de façon extrême en accusant de mensonge manipulatoire les campagnes de prévention qui nous conseillent d’éviter la consommation de bœuf dont on ignore l’origine : « je suis sûre que c’est du pipo tout ça tout ce qu’on nous raconte, aussi bien « ils » ont fait ça pour que la consommation de poisson ou de volaille remonte parce qu’il y avait une baisse sur les marchés (…) y’a toujours un intérêt pour eux derrière tout ça… ».
21Les idéologies. Dans le domaines des maladies sexuellement transmissibles, des auteurs [21] ont montré l’impact des idéologies sur ce qu’ils nomment des « fausses croyances », des représentations spécifiques notamment à l’égard du risque de contamination par le VIH.
22Chez les jeunes adultes que nous avons interrogés, ce que nous appelons le biais de l’« idéologique de la vie saine » apparaît plusieurs fois dans les récits pour estimer les risques de contamination par le VIH encourus lors d’un rapport sexuel non protégé. Il consiste à considérer de façon implicite qu’une personne ayant une bonne hygiène de vie, une vie sociale équilibrée, et un bien-être mental apparent, ne peut être porteuse du virus du sida. L’individu s’estimerait donc capable de « repérer le risque (…) en choisissant subjectivement ses partenaires d’après leur apparence, leur style de vie… » [22]. Fabien, 18 ans, nous dit que « si t’as l’impression que la fille elle est clean, que c’est pas une fille facile, qu’elle ne consomme pas des trucs bizarroïdes ou quoi, tu te dis qu’une fille clean comme ça… Elle peut pas avoir le sida c’est pas possible… ».
23Les représentations du risque sont donc construites différemment d’un individu à un autre selon ces différents niveaux d’influence. Nos schémas de pensées orienteraient alors nos conduites, ou les justifieraient à postériori.
La prise en compte du versant motivationnel
24Dans une perspective psycho-socio-anthropologique, nous pensons que l’étude du sens des conduites à risques ne peut faire l’économie des facteurs qui les motivent, c’est-à-dire les bénéfices escomptés.
25Dans le domaine de la santé, Moatti et al. [23] ont modélisé l’impact des motifs, de ce qu’ils nomment les « jugements de préférence », dans la détermination des conduites à risque, en parallèle avec les représentations du risque. Selon ce modèle, chacun d’entre nous calculerait plus ou moins consciemment le rapport entre les bénéfices escomptés à la prise de risque et la représentation des risques encourus. Si ce rapport est positif, les bénéfices sont privilégiés et l’individu choisit de prendre le risque. L’exemple le plus commun est celui du choix d’un rapport sexuel non protégé par un préservatif. Parmi nos enquêtés, Victor, 28 ans, nous dit que « le préservatif c’est vraiment trop glauque, ça ôte tout le charme et ça diminue carrément le plaisir en plus ; non, moi vraiment c’est hyper rare que j’en mette un ». À l’inverse, Fabien 18 ans nous explique la logique inhérente à son choix de se protéger : « Même si le plaisir il est au top de ce qu’il y a de plaisir, et que tu n’as qu’une chance sur 20 d’avoir le sida, ben ce risque là il est trop fort, moi je ne pourrai pas quoi… Te savoir condamné, tout ça parce que tu as décidé une fois de faire l’amour sans capote, pour un truc qui dure que 5 à 15 minutes, c’est trop con… ».
26Nous avons cherché à élargir l’étude des motivations à d’autres conduites à risques afin de pouvoir en établir une typologie – sans prétendre à l’exhaustivité –, au moyen d’une analyse thématique des entretiens comme nous l’avons fait pour mettre en évidence les facteurs à l’origine des représentations du risque.
Le niveau individuel: les motifs intrinsèques à l’individu
27La recherche de sensations fortes est un des motifs qui revient le plus souvent dans nos entretiens. Elle a été longuement décrite et étudiée par Zuckerman [24] comme le principal facteur explicatif des conduites à risques notamment en sport, fonction de la personnalité de l’individu qui détermine le niveau optimal d’activation qui lui est propre. Nous ne cherchons pas à établir les facteurs à l’origine de la recherche de sensations, mais seulement à présenter quelques-unes de ses manifestations qui comportent une part de prise de risque.
28Selon la nature des risques pris, la recherche de sensations se décline de
plusieurs manières
:
La recherche de la griserie de la vitesse en constitue une des plus fréquentes.
Elle renvoie d’une part à la conduite automobile… : « la vitesse au volant ? (…)
oui, c’est comme une griserie, quand ça va super vite, ça me donne des supers
sensations, oui ça me fait très plaisir oui» raconte Daniel, 30 ans, … et d’autre
part à certaines pratiques sportives notamment « de glisse », comme le ski quand
« tu es à fond, que tu as du vent plein la figure et que y’a les éléments qui défilent
à 100 à l’heure autour de toi, c’est le top des sensations quoi! ».
29La recherche de la sensation d’« adrénaline » et du frisson inhérents aux situations « limites » se retrouve aussi souvent dans les discours. Dans les situations où les capacités de contrôle sont poussées à leur maximum, flirter avec la limite procure une excitation plaisante, dans la mesure où le risque pris est la conséquence d’un dosage volontaire et non subi.
30Oscar, 27 ans, évoque l’alpinisme qu’il pratique régulièrement : « je recherche toujours des situations au taquet où il faut t’investir à 200 %, (…) où il s’en faut de rien pour que tu te viandes [25]. (…). J’aime pousser les choses à l’extrême, c’est là que t’as les vraies sensations, l’adrénaline ».
31Dans des activités « limites », il ne paraît pas abusif de penser que le risque constitue aussi une fin en soi, il est le « piment de l’activité » sans lequel « le plaisir ne serait plus le même » précise Lionel, grimpeur de 27 ans. C., 22 ans, nous résume son sentiment sur sa pratique du VTT : « ce qui est bon c’est d’être allé à la limite et de s’en sortir indemne, d’avoir franchi l’obstacle ».
32Les motifs de fierté personnelle. Les sujets sont nombreux à évoquer le sentiment de fierté qu’ils éprouvent après s’être engagés dans une action qu’ils avaient perçue comme risquée. La fierté constitue une sorte de récompense personnelle après l’action pour Rachel, étudiante de 18 ans en STAPS : « des fois j’accepte de prendre des risques rien que parce que je sais qu’après je serai super contente de moi quoi (…), ça me forge (…) ça me fait sortir de ma tendance naturelle à être trop trouillarde ».
33Les motifs d’accomplissement. Lyng [26] a longuement étudié le sens des activités limites – edgework – chez un groupe de parachutistes qui s’engagent volontairement dans des pratiques qui constituent une menace potentielle à leur intégrité physique. Il les attribue à une recherche d’expérience permettant la réalisation du self. De la même manière, prendre un risque « c’est une façon d’apprendre la vie » déclare Fabrice. Rachel, 18 ans, nous avoue même qu’elle aimerait avoir le « cran » de prendre plus de risques dans sa vie : « je pense que je suis trop sage ! Mais j’aimerais bien en prendre (des risques) parce que justement je vois bien que je suis trop prudente et que ça me bloque pour tout dans la vie. (…) Des copains me disent que ça me forgerait un peu d’oser prendre quelques risques ! ».
34Notons enfin l’existence, certes modérée, de motifs relatifs à l’abandon de soi, à la désinvolture, qui peuvent rappeler certains aspects des conduites « ordaliques » envisagées par Le Breton dans le sens où le contact symbolique avec la mort serait susceptible de faire renaître un sentiment d’identité et un goût de vivre qui peine à s’étayer [27]. Dans nos entretiens cependant, ce type de conduite n’accuse pas directement la société ou la perte de repères qu’elle génère, mais renvoie plutôt à une forme de dépression personnelle et passagère. Clément, 22 ans, parle des risques qu’il reconnaît prendre en moto ou à VTT en recherchant la limite de la perte de contrôle dans les deux cas, « comme un moyen d’échappement ou d’issue (…) je vais me lancer là dedans pour compenser autre chose, pour surmonter un épisode qui m’a pas plu, un échec ou autre ». Victor, 28 ans, évoque quant à lui le saut à l’élastique qu’il a pratiqué dans un état d’esprit quasi auto-suicidaire : « C’était après ma rupture avec Julie, je me foutais complètement de ce qu’il pouvait bien m’arriver. On est allé passer un week-end à Annot, et le copain de JC qui tient une boite de sauts nous a fait sauter au pont de la mariée. Avant de sauter tu te demandes toujours si ça va tenir ou pas, ben là je me suis dit « ça tient, ça tient pas, j’en n’ai rien à foutre… ».
Le niveau inter-individuel: les motifs sociaux
35Le partage de l’expérience vécue dans le risque peut être perçu comme un moyen de renforcer la cohésion et les liens à l’intérieur du groupe. Jubilation et bonheur peuvent naître simplement du partage des émotions, du « sentir en commun » [28], renforcé par le caractère intense de ces émotions, issu de l’engagement. Aurélie, étudiante de 20 ans, pratique le parachutisme. Elle évoque le plaisir décuplé ressenti lorsqu’elle effectue ses sauts « à plusieurs » : « c’est quand je pars avec des copains qu’on se fait un petit saut FUN tous ensemble, c’est là que t’as les supers sensations quoi, j’ai vachement besoin de ça en fait, de partager ça avec des amis avec lesquels je suis hyper proche, grâce au parachutisme sans doute, (…) comme une sorte de communauté ».
36Le même désir de partage se retrouve dans les consommations d’alcool ou de drogues douces à l’occasion de fêtes ou de soirées entre amis. « Ca n’a rien à voir avec une recherche de sensation quelconque » déclare fermement Damien, « c’est plutôt un moyen de partager un bon moment, de la bonne humeur ».
37La comparaison, l’intégration, et la valorisation sociale constituent un motif à part entière de certaines conduites à risques. Cependant, il est probable qu’ils confèrent au risque vécu un caractère contraint, donc moins plaisant que le risque pris pour des motifs intrinsèques à l’individu, ou pour le partage de l’expérience. Rachel, 18 ans, avoue avoir fumé des joints lors de soirées entre étudiants pour éviter les jugements ironiques ou moqueurs sur le fait qu’elle ne « consomme pas » : « tout notre groupe de copains boit et fume de tout quoi… et c’est vrai que du coup on nous colle une étiquette, quand on nous présente c’est « oh elle, elle ne boit pas, elle ne fume pas, c’est une petite fille sage hein !… ». Et l’air de rien des fois on est presque gênée ».
38On retrouve fréquemment l’influence du regard des autres dans les activités sportives ou de loisirs à plusieurs, surtout chez les jeunes soucieux de donner une image de soi conforme à celle d’un individu qui ose, qui « ne se démonte pas » devant un risque à prendre, à fortiori lorsque les autres membres du groupe se sont déjà lancés dans l’action. Fabien, 18 ans, parle de son 1er saut dans la mer d’un rocher de 15 mètres dans les Calanques : « tout seul je l’aurais jamais fait j’avais pas envie ça craignait trop ! mais t’as tes potes devant toi qui le font, (…), même en bas il y a un peu des rochers et tout ça, tu te poses des questions, mais tu as plus envie d’épater qu’autre chose quoi, c’est ce qui te motive le plus, d’autant que le mec il a sauté avant moi, enfin bon t’as vraiment la pression ». Fabrice, 20 ans : « on se rend compte que pour tel ou tel risque, certaines personnes n’en sont peut-être pas capables, donc il y a peut-être le plaisir de se dire « ben moi je l’ai fait (…) cette fois-ci c’est moi qui étais peut-être un petit peu meilleur parce que j’ai pris ces risques et que toi tu n’en es pas capable, parce que par exemple toi tu as peur du vide, et que moi j’ai sauté dans les Calanques de je ne sais pas combien de mètres… ».
Le niveau normatif et institutionnel
39En fonction du rapport à la loi des individus, le fait de transgresser un interdit peut constituer une fin en soi dans certaines conduites à risque. Lorsque Denis, 24 ans extériorise sa réflexion sur le « pourquoi » de ses nombreuses infractions au code de la route, il admet au bout d’un certain temps qu’il ressent de la satisfaction à « brûler des feux la nuit, si ça craint pas hein ! La nuit à Marseille y’a plus de loi qui compte c’est un peu les voitures qui refont la loi, (…) ça craint pas forcément plus ».
40En ce qui concerne les consommations de substances « interdites » dont fait partie le cannabis, voici les pensées de Fabrice, 20 ans, qui cherche à comprendre ce qui motive ses amis à fumer : « le cannabis je ne l’ai pas expérimenté, mais en sachant que ce n’est pas légalisé, peut-être que ça les incite déjà ! Déjà y’ a un plaisir de se dire « Moi je me permets, en sachant que c’est interdit, pas légalisé, de faire ça donc je prends déjà un petit risque » et c’est excitant en soi! ». Enfin, pour parler de la recherche d’expérience excitante, Victor, 27 ans, affirme que « ben le seul moyen d’y arriver c’est de faire des choses illégales… Je vais parler de mon boulot par exemple : le piratage informatique… J’imagine que pour des personnes qui n’ont pas la même formation ce serait plutôt un braquage de banque, ou des choses comme ça si tu veux : c’est des choses illégales et c’est là tout l’intérêt… ».
41Enfin, les impératifs inhérents aux contraintes institutionnelles, aux contraintes de temps, ou aux contraintes matérielles influencent considérablement le fait de prendre un risque par nécessité. Nombreux sont les automobilistes à prétendre prendre des risques parce qu’ils sont en retard à un rendez-vous important. Dans le cadre de leurs études en sport, des étudiants disent se sentir obligés de faire des choses qui leur paraissent risquées, parce qu’ils vont être notés en conséquence. L’apprentissage de nouvelles figures en gymnastique revient fréquemment pour illustrer les activités ou les gestes qui « font peur », qui ne « plaisent pas du tout » mais « qu’on nous oblige à faire ». Fabien, étudiant en Deug STAPS, donne l’exemple du hand-ball qu’il pratique dans le cadre de son cursus universitaire : « je ne supporte pas le hand. Et je suis obligé d’en faire avec la fac. Et je vais prendre des risques, risquer de me blesser et tout ça, et c’est sûr qu’à la fin cette prise de risque elle est inutile et à la limite elle est négative ». On remarque dans tous les cas que ce caractère contraint confère à la prise de risque un statut fortement déplaisant.
Le niveau idéologique
42Les idées véhiculées aux sein d’un groupe, ou plus largement par les médias, sont susceptibles de valoriser la prise de risque. Il est relativement commun de supposer l’influence de la médiatisation du risque connoté positivement dans les images, les publicités, les discours…. Comme le dit Le Breton [29] « dans une société crispée sur une volonté de sécurité, la prise de risque est valorisée ». Il est en revanche moins commun d’entendre des témoignages de la prise de conscience de ce phénomène. Ainsi les sportifs que nous avons interrogés sont nombreux à souligner voire dénoncer l’influence qu’exerce cette médiatisation dans leur rapport avec le risque, notamment dans les pratiques sportives. Fabrice, 20 ans : « il me semble que c’est juste une question d’influence hein ! influence de l’environnement qui nous entoure, des pubs qu’ils font partout…(…) heu ça éveille la curiosité et ça te donne envie d’essayer. Tout ce côté médias, télé, qui nous montrent toutes ces images à risques, je sais pas moi il y a pas mal de choses qui nous montrent de plus en plus des clichés…Genre des cassettes vidéo qui nous montrent des activités extrêmes, que ce soit nautique, ou sur la neige, enfin bref tout ce qui est raid et tout, j’ai l’impression que c’est vachement valorisé maintenant… ».
43L’idéologie du progrès, du recul de ses limites, du dépassement de soi est aussi véhiculée par le sport : « toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus haut ». On retrouve l’idée de dépassement de ses propres limites, dans le domaine de la performance physique, mais aussi celui du risque encouru, car toute situation nouvelle, sur le « seuil du clair-obscur » [30], illustre le domaine de l’inconnu propre à la prise de risque. Fabien, 18 ans : « C’est con à dire mais c’est vrai, parce que t’as eu l’impression de dépasser tes limites, dans ton curriculum intérieur on va dire, ben tu peux marquer « j’ai sauté d’une falaise de 10 mètres » (…) tu te dis ben ça y est, j’ai fait ça. Moi je pense que c’est ce qui fait un peu avancer dans la vie. C’est de toujours essayer un peu de se perfectionner, quoiqu’on fasse hein ! (…) on cherche toujours à progresser, d’ailleurs si on ne cherche plus à progresser, on ne vit plus quoi». Au delà du motif d’être fier de soi-même, le dépassement de ses propres limites proviendrait d’une sorte de mythe commun à tous les hommes, celui du progrès permanent et du défi.
44Enfin, certains sujets évoquent le caractère impulsif et sans motif apparent de leur décision ultime de s’engager, après avoir longuement pesé le « pour » et le « contre » du risque pris. L’exemple du saut d’un rocher d’une certaine hauteur dans la mer revient régulièrement dans le récit des étudiants de la Faculté des Sciences du Sport de Marseille située à proximité des Calanques. Fabien, 18 ans : « tu es là t’hésites, t’hésites, y’a quelque chose qui t’empêche d’y aller (…) c’est que ça fait flipper hein de là-haut ! (…) t’as beau compter « 1, 2, 3 » ça marche pas, t’y vas pas. Et puis d’un coup, tu sais pas pourquoi, t’y vas quoi». Hormis les motifs qui ont amené antérieurement l’individu à entreprendre sa démarche, on pourrait penser que le moment ultime du passage à l’acte, est le fruit d’une décision qui ne se limite pas au seul travail de la raison : l’engagement pourrait quelquefois résulter d’une « impulsion » après maintes hésitations [31] . Loin de prétendre à l’exhaustivité, la présentation de cette variété des facteurs à l’œuvre dans la détermination des comportements à risque, et dans les représentations qui leur sont associées, veut illustrer la complexité d’un tel sujet d’étude. Il s’agit bien d’adopter un regard psycho-socio-anthropologique pour aborder les différentes dimensions qui co-existent dans la logique des individus. Les niveaux micro – individuel – , meso – interindividuel – , et macro – celui des normes et des idéologies – , interagissent donc de manière dynamique et interviennent dans les motifs des comportements, leur rationalisation à priori ou leur justification à posteriori.
Mots-clés éditeurs : à risque, érience vécue, ésentations, éterminismes, motifs