Promouvoir l'égalité pour ethnographier les masculinités
Retour sur un dispositif d'enquête CIFRE en milieu populaire
- Par Haude Rivoal
Pages 99 à 123
Citer cet article
- RIVOAL, Haude,
- Rivoal, Haude.
- Rivoal, H.
https://doi.org/10.3917/soco.120.0099
Citer cet article
- Rivoal, H.
- Rivoal, Haude.
- RIVOAL, Haude,
https://doi.org/10.3917/soco.120.0099
Notes
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[1]
Depuis la loi Génisson de 2001, les entreprises dont l'effectif est au moins égal à 50 salarié·e·s doivent être couvertes par un accord triennal ou, à défaut, par un plan d'action dont les objectifs et les mesures sont définis dans le rapport de situation comparé entre les femmes et les hommes. Depuis le 1er janvier 2012, les entreprises non couvertes par un accord ou, à défaut d'accord, par un plan d'action intégré au rapport de situation comparée, sont soumises à une pénalité financière. Le montant de la pénalité est fixé au maximum à 1 % de la masse salariale.
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[2]
La masculinité se définit comme un système de dispositions qui s'expriment dans une configuration de pratiques discursives et corporelles (Connell, 1995). Elle se comprend dans une dimension « dynamique » (elle est soumise aux changements et aux transformations) mais également dans une dimension « relationnelle » (elle se construit en lien avec la classe sociale, l'appartenance ethnique mais surtout par rapport au genre féminin). La masculinité se pense donc de manière « plurielle » et implique une certaine « hiérarchie » (entre masculin et féminin ou entre différentes formes de masculinités).
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[3]
On entendra par « salariat subalterne » une condition salariale dominée dans la hiérarchie des emplois qui ne renvoie pas seulement à une place sur le marché du travail, mais également à une certaine appartenance aux classes populaires (Siblot et al., 2015).
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[4]
La logistique regroupe, en France, 886 000 emplois en 2016. Le transport, quant à lui, concerne 696 000 personnes, soit un total de 1 582 000 emplois pour le secteur logistique-transport. Source : INSEE, Enquête Emploi 2012.
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[5]
Source : Observatoire des inégalités, http://www.inegalites.fr/spip.php?page=article&id_article=1048
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[6]
Dans les années 1970, les critiques énoncées par des mouvements militants et des universitaires à l'encontre du savoir scientifique ont permis la formulation (standpoint theory) comme production de savoirs spécifiques. « La théorie des points de vue ne se contente pas de dire que les femmes et les hommes vivent des expériences différentes, menant à des connaissances différentes, elle montre que la situation sociale des femmes (entendues comme catégorie sociale construite et non de façon essentialisée), ainsi que d'autres membres de groupes marginalisés, donne lieu à des expériences spécifiques et les pousse à poser des questions auxquelles ne penseraient pas les personnes non marginalisées » (Clair, 2016a).
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[7]
Olivier Schwartz parle aussi du « paradoxe de l'observateur » : l'ethnographe veut enquêter au plus près de la réalité interactionnelle mais, du seul fait de sa présence, cette réalité se dérobe et se modifie.
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[8]
La construction de la standpoint theory (ou théorie des « savoirs situés ») permet selon Sandra Harding, Donna Haraway ou encore Patricia Hill Collins non seulement d'expliciter le point de vue masculin, blanc et hétérocentré à partir duquel sont majoritairement produits les savoirs scientifiques, mais aussi de faire émerger de nouveaux savoirs à partir desquels déconstruire les rapports de domination. Depuis, les théories des savoirs situés ont été reprises et prolongées, notamment à l'aune du développement des perspectives intersectionnelles dans le champ universitaire aussi bien que dans celui du militantisme.
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[9]
Je remercie Isabel Boni-Le Goff, Soline Blanchard, Delphine Chedaleux et Pauline Delage d'avoir initié l'écriture de cet article suite au Congrès « Croiser le genre et la classe » en 2017 à Lausanne, et en particulier Soline Blanchard et Isabel Boni-Le Goff de m'avoir suggéré ces questions comme pistes de réflexion ainsi que pour leurs relectures multiples et décisives.
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[10]
C'est le même constat qu'établit l'enquête de Berveley Skeggs où la notion de « respectabilité » revendiquée par les femmes blanches des classes populaires croise bien souvent les attributs de la virilité (2015), ou encore l'enquête de Christelle Avril (2014) qui démontre l'existence d'une virilité au féminin (qu'elle décèle dans le fait de parler fort et de s'engager physiquement dans le travail) qui permet aux aides à domicile d'acquérir « des formes d'estime ». Ces enquêtes réalisées dans le contexte d'un monde féminin et populaire sont aussi une manière de mettre à distance certains des stigmates féminins populaires (comme la vulgarité). Mais dans les milieux masculins, comme le souligne Nicky Le Feuvre, la virilité des femmes « revient à souligner l'exceptionnalité des femmes en question, à les placer symboliquement aux marges de la catégorie “femme”, qui continue d'être pensée en opposition radicale à la catégorie “homme” » (entretien avec Cécile Guillaume, 2007). Je propose pour ma part de penser que la virilité des femmes s'inscrit dans la réponse aux injonctions de virilité portées par les organisations productives, plutôt que d'y voir une marginalisation de celles-ci.
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[11]
Les pépinières sont des jeunes diplômé·e·s, formés pendant deux ans sur le terrain et à qui l'entreprise confiera un poste à responsabilités à l'issu de cette formation.
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[12]
Danièle Kergoat (1982) fait le constat que le stéréotype de la jalousie comme composante de l'identité féminine revient comme un leitmotiv dans les entretiens réalisés avec les ouvrières. Elle le formalise par le syllogisme suivant « Toutes les femmes sont jalouses. Je ne suis pas jalouse. Donc je ne suis pas une femme. » et démontre la distanciation qu'effectuent certaines ouvrières avec le sujet social femme empêchant la formation d'un collectif féminin.
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[13]
Titre de la communication d'Elsa Dorlin (2014) dans le cadre du séminaire « Qu'est-ce qu'un terrain ? », Gral.
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[14]
Seuls les directeurs de site, les responsables d'exploitation et les RRH connaissaient mon statut.
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[15]
CEMOTI, Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, 10, 1990, p. 85-98.
1Derrière la façade sociale de l'égalité professionnelle se cache souvent une inquiétude financière et juridique. En cet automne 2012, la direction de Transfrilog est préoccupée. Le leader européen de la logistique ne remplit pas ses obligations légales qui imposent à chaque entreprise la réalisation d'un rapport annuel de situation comparée hommes/femmes (RSC) [1]. S'y ajoutent des effectifs faiblement féminisés (19 %), des écarts de salaires importants et l'inexistence de vestiaires mixtes. Autant de facteurs dont l'étonnante stabilité interpelle l'inspection du travail. À la faveur d'une mise en demeure, Transfrilog décide d'agir. Dans ce contexte, ma candidature spontanée comme doctorante en sociologie est accueillie comme une opportunité. En outre, le nom de « Rivoal » a déjà résonné dans l'entreprise et constitue un atout supplémentaire dans ma candidature. Mon père y a réalisé toute sa carrière, de conducteur routier (dix ans) à commercial (cinq ans), en passant par les postes de formateur conduite (cinq ans) et de responsable d'entrepôt (quinze ans). La longévité de son parcours rassure DRH et direction, qui voient dans ma candidature le prolongement d'une trajectoire familiale, dans cette entreprise dont l'histoire a été tissée par les filiations. Le 1er octobre, je suis ainsi embauchée en contrat CIFRE. J'y occupe un emploi à mi-temps comme « chargée d'égalité professionnelle hommes/femmes », ce qui m'autorise également à enquêter dans le cadre de mon travail de thèse (Rivoal, 2018). De manière similaire au travail de Mélanie Gourarier au sein des communautés de la séduction (2011), la question méthodologique d'une ethnographie des masculinités s'est imposée assez rapidement. Pour l'enquêtrice, ethnographier les masculinités revient à étudier un objet que l'on n'incarne pas « naturellement », en milieu non mixte et au sein d'un univers où la fonction occupée par l'ethnographe l'éloigne parfois radicalement des enquêtés malgré sa socialisation primaire. L'objet de cet article est d'exposer les processus méthodologiques qui ont permis l'entrée et l'étude dans un entre-soi masculin et ouvrier quand le chercheur est une femme, employée du siège et universitaire.
2La question de l'enquête par distinction, autrement dit quand le/la chercheur.e étudie une catégorie à laquelle il/elle n'appartient pas, est une question méthodologique déjà abordée, à travers le prisme de la classe (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1991), de la race (Bourgois, 2001) ou encore du sexe (Thiers-Vidal, 2007). En 2014, la publication de l'ouvrage Le sexe de l'enquête coordonné par Anne Monjaret et Catherine Pugeault rassemble une somme d'articles sur la dimension sexuée des interactions au cours de l'enquête. Il relate des expériences de sociologues et d'anthropologues dont les analyses portent sur l'influence du sexe biologique, mais aussi de l'attirance sexuelle dans les enquêtes de terrain. Il s'agit « de mesurer les effets des appartenances sexuées sur les situations d'enquêtes et la construction des objets scientifiques ». Dans cette perspective, ce sont les retours réflexifs de femmes en milieux masculins qui sont majoritairement interrogés (Pruvost, 2007 ; Boni-Le Goff, 2013 ; Gallioz, 2006). Mais rares sont les enquêtes réalisées par des femmes étudiant plus spécifiquement les hommes (Gourarier, 2011 ; Saouter, 2015) ou les effets de leur filiation (Coton, 2018) dans un milieu masculin. Plus rares encore sont leurs retours réflexifs et méthodologiques engageant une étude des masculinités, autrement dit une étude critique (et féministe) des identités masculines [2], au croisement du genre et de la classe.
3La logistique constitue un secteur pertinent pour cette analyse réflexive. Pas seulement parce que l'on y trouve une majorité d'hommes, mais aussi parce que dans ce secteur encore peu étudié, les retours méthodologiques de chercheur·e·s sont pour l'heure inexistants. À la différence du secteur industriel et de ses ouvrier·e·s, ou encore des métiers du tertiaire et de ses employé·e·s, le monde de la logistique a peu attiré l'attention des sciences sociales jusqu'à une période très récente, à la faveur d'une génération de jeunes chercheur·e·s (Benvegnù, 2018 ; Gaborieau, 2016 ; Raimbault, 2014 ; Tranchant, 2019) ou d'événements médiatiques comme les récentes enquêtes dans les entrepôts d'Amazon (Malet, 2013). Or au sein de ces prestataires situés au c ur du flux tendu et dont la place dans l'économie mondiale est croissante, se concentre un ensemble de problématiques représentatives des évolutions en cours et à venir du salariat subalterne et par extension des rapports de genre qui s'y nouent [3]. Si le secteur logistique est aujourd'hui l'un des principaux secteurs d'emploi ouvrier [4], il est également l'un des seuls secteurs à connaître une légère baisse de ses effectifs féminins face à l'intensification des rythmes et de la pénibilité de certains postes (froid, port de charges, horaires décalés) ainsi que face à la surpression progressive des fonctions supports [5]. Transfrilog n'échappe pas à cette règle et le mouvement de mixité amorcé « par le haut » masque difficilement la décroissance des effectifs féminins « par le bas ». La représentativité de cette entreprise dans le secteur transportlogistique en fait par ailleurs et de ce fait, un terrain d'enquête privilégié des espaces possibles de re-masculinisation du salariat subalterne et des conditions dans lesquelles celle-ci s'exerce.
Terrain et méthodologie
J'ai ainsi observé à travers deux prismes différents celle d'employée du siège (assimilée cadre) et celle d'ouvrière l'ensemble de la ligne hiérarchique de l'entreprise me permettant une multitude d'angles d'analyse. Dans chacune de ces postures professionnelles, j'ai alternativement pu « jouer » la carte de l'apprentie, ou celle de la fille d'un ancien salarié de la maison, selon les différentes situations qui se présentaient et qui sont autant d'enseignements sur l'état des collectifs de travail. Parallèlement à ces enquêtes, une soixantaine d'entretiens semi-directifs ont été réalisés.
4Les phénomènes d'ajustement ou de neutralisation des propriétés sociales de l'enquêtrice, par le biais de certaines pratiques vestimentaires ou corporelles, qui marquent à la fois une appartenance de genre et de classe, sont courants et connus. Dans la lignée des « savoirs situés » [6], ils sont heuristiques et rendent visibles des normes généralement implicites. Dans cette enquête, la présence d'une enquêtrice qui perturbe un « ordre de genre », a rendu visible et explicite des aspects propres à celui-ci. Face à la sociologue-salariée « descendue du siège » ou à l'ouvrière-stagiaire, les réactions des enquêté·e·s ont montré comment la masculinité fonctionne en tant que « dispositif » de mise au travail. En d'autres termes, comment certains salariés acceptent d'exercer un métier pénible, qui en contrepartie leur permet d'adhérer à une identité positive liée au fait d'exercer « un travail d'hommes », donc précisément, un métier qui ne tolère pas la présence de femmes. Nous verrons qu'« être de la maison » a tempéré cette mise à distance et s'est révélé être un facilitateur dans l'enquête. Mais « être de la maison » ne suffit pas. Encore faut-il en respecter les codes, ce que l'objet de ma mission sur l'égalité professionnelle hommes/femmes ou mon appartenance de sexe a pu mettre au défi. L'article s'intéressera aux variations de postures empruntées par l'ethnographe et ce que ces changements de positions nous apprennent sur les (ré)ajustements de classe ou de genre nécessaires et propres à chaque terrain.
5Au fil de l'article, je descendrai progressivement du siège social jusque dans les entrepôts, empruntant rarement le schéma inverse. Je propose dans une première partie d'interroger une posture de départ, celle de CIFRE associé au sujet de « l'égalité professionnelle » pour poser la question de la perception des enquêté·e·s face à l'objet et au dispositif d'enquête. Dans la deuxième partie, je propose de revenir sur les aspects concrets de l'enquête à couvert : l'illusion de la sororité entre chercheure et enquêté·e·s, ainsi que l'accès aux coulisses du monde ouvrier dans lequel l'enquêtrice n'a pas nécessairement d'entrée directe, puisque même si hommes et femmes se côtoient, ils occupent des emplois différents qui rendent hermétiques à l'ethnographe certaines expériences quotidiennes de travail. J'interrogerai dans ce sens la ségrégation sexuée des emplois et son impact sur la conduite de l'enquête.
La recherche en CIFRE : partir du haut pour enquêter en bas
6L'accord initial du contrat CIFRE est d'offrir au chercheur une entrée directe sur le terrain où « l'organisation d'accueil devient alors la réalité explorée » (Gaglio, 2008). Une fois l'entreprise intégrée, penser que l'on économise de ce fait le temps des négociations des modalités de l'enquête serait faire fausse route. Intégrer une entreprise en CIFRE ne prémunit pas de situations inédites, de malentendus, de terrains auxquels il n'est pas possible d'avoir accès. Autant de zones d'ombre qui doivent être prises comme des données à analyser. La première partie de cet article vise à étudier la « réception » du dispositif d'enquête en milieu industriel, masculin et ouvrier à l'aune de trois paramètres : l'objet, le genre et la classe.
Travailler sur l'égalité hommes/femmes en milieu industriel, masculin et populaire
7Le secteur du transport et de la logistique est un secteur forgé traditionnellement par une culture ouvrière masculine (Rivoal, 2018). Les rapports sociaux de sexe et la division sexuelle du travail s'y structurent autour d'une masculinité hégémonique (Connell, 1995), autrement dit une masculinité culturellement dominante qui correspond dans cette entreprise à un « idéal-type » masculin, viril, catholique, blanc et hétérosexuel. La féminisation des effectifs y est marginale, notamment sur les emplois ouvriers qui représentent la majorité des effectifs. Mon entrée dans l'entreprise résulte d'un effet d'opportunité. Je n'ai aucune obligation de restitution de résultats scientifiques qui m'obligerait à intégrer certaines contraintes, comme la négociation relative à la propriété intellectuelle (Guillaume et Pochic, 2011). L'objectif principal de ma présence a une finalité pratique. La mission qui m'a été confiée dans le cadre du contrat CIFRE est « d'animer le sujet » et « d'être à la disposition des RRH » (Responsable des Ressources Humaines) dans les négociations d'accords sur l'égalité professionnelle hommes/femmes. La question de l'égalité professionnelle ne s'étant jamais présentée en ces termes chez Transfrilog, elle est encore perçue, à bien des égards, comme un « problème de bonne femme ». Quelques RRH se montrent toutefois volontaires pour entamer une démarche concrète de réflexion et d'amélioration des conditions de la mixité, mais pris par l'amoncellement des projets et la très grande dépendance aux performances économiques qui les engage à un repli sur le « c ur de l'activité », le sujet s'épuise souvent rapidement. L'argument de justice sociale (argument de type équité de traitement ou représentativité de la diversité) n'a donc été que très rarement évoqué au profit de l'argument juridique (se mettre en conformité avec la loi) et de l'argument économique (menace de pénalité financière de 1 %) pour convaincre RRH et opérationnels de terrain de l'intérêt de s'engager dans un tel projet.
8Quand la politique de l'égalité professionnelle sort du cadre des bureaux de la direction générale, à l'incompréhension relative du sujet succède souvent l'inquiétude des opérationnels de terrain. « Mais y a des différences chez nous ? On va mettre en place des quotas ? », m'interroge un jour avec étonnement le directeur de la filière Transport. Les directions et les « anciens » en particulier sont profondément convaincus que le monde du transport et de la logistique a changé, qu'il « n'est plus comme avant », autrement dit, un « milieu macho ». Leur positionnement hiérarchique ne leur confère pas une cécité quant aux inégalités de genre, mais leur perception de la situation a changé (Blanchard, 2010), autant que leurs possibilités d'action se sont largement réduites.
9Si l'encadrement s'est montré relativement indifférent ou frileux sur le sujet, en revanche, parmi les ouvrier·e·s, les employé·e·s et l'encadrement intermédiaire que j'ai interrogés, les volontaires pour participer à des groupes de travail n'ont pas manqué de se manifester et à faire preuve de bonne volonté. J'ai d'ailleurs souvent été surprise que le sujet de l'égalité professionnelle suscite un taux de réponse important, ce qui m'a permis de réaliser une vingtaine d'entretiens sur deux sites différents (un côté transport, un côté logistique). L'entrée par ce sujet a même semblé faciliter cette possibilité puisque comme le souligne avec humour Christopher, l'un des conducteurs rencontrés : « L'égalité hommes/femmes c'est un sujet sur lequel tout le monde a quelque chose à dire, n'importe qui et surtout n'importe quoi. » S'intéresser à une problématique annexe au fonctionnement du monde du transport et de la logistique a permis, dans ce cas précis, de se distinguer de l'exercice de « l'entretien professionnel » ou de « l'entretien annuel », une expérience redoutée dans laquelle les salarié·e·s « formulent des réponses toutes faites, répondant par avance aux objections et aux critiques » (Trachman, 2013, p. 283). C'est pourtant à partir de deux registres d'arguments différents (et particulièrement évocateurs des rapports sociaux propres à ces deux activités) que se sont manifestés les volontaires. Alors que je cherchais à rompre avec une vision homogène de la domination masculine pour montrer des masculinités plurielles façonnées par le travail et l'emploi, l'accueil qui m'a été réservé m'a permis d'éclairer le fonctionnement des savoirs concurrents dans une même institution, et des différents capitaux qui y sont mobilisés.
10Du côté du transport, les hommes montraient un goût certain pour les récits héroïsants. Cette propension tenait autant à une volonté de transmettre une fierté d'appartenance à « un monde à part » qu'à une stratégie consistant à démontrer la modernité d'un secteur confronté au stigmate d'un travail invisible, dévalorisé et pénible, souvent réduit à l'image caricaturale du « routier-macho ». Aussi, il n'y a guère d'entretien où ne s'exprimait avec force le respect « de la femme », condamnant des pratiques sexistes, jugées dépassées. Un discours beaucoup plus nuancé apparaissait chez les femmes (ouvrières, employées ou cadres) qui affichaient pourtant parallèlement et avec enthousiasme, leur appartenance à « une maison qui donne sa chance ». Si Stéphane Beaud et Florence Weber (1998), soulignent que faire des entretiens avec des enquêté·e·s appartenant aux classes populaires favorise un « malaise lié à une certaine distance culturelle et sociale », cet écueil a pu ici être en partie évité par des formes de recouvrement d'une respectabilité propre « aux métiers modestes et aux professions prétentieuses » (Hughes, 1996), un dispositif conversationnel sans nul doute facilité par mon jeune âge, mon appartenance de sexe et ma filiation.
11Du côté de la logistique, à l'inverse, les ouvriers semblaient ne pas accorder suffisamment de valeur symbolique à leur métier pour voir la nécessité d'en comprendre les rouages. Une entrée par la question de la pénibilité a donc facilité l'amorce d'un dialogue pour comprendre la division sexuelle du travail. Ce constat différentiel donne une idée de ce qui se joue dans les coulisses des entrepôts et dans la hiérarchie informelle qui s'y est construite, entre une aristocratie ouvrière qui se revendique comme telle (les transporteurs) et de « simples » exécutants (les logisticiens). Dans ce dernier cas, et de manière paradoxale, faire une enquête approuvée par la direction a pu m'offrir une forme de légitimité sur le terrain. Certain·e·s y voyaient une marque d'intérêt de l'entreprise. Et si beaucoup ne comprenaient pas nécessairement l'intérêt d'une réflexion sur l'égalité hommes/femmes, l'entretien a souvent été perçu comme un moyen « de sortir la tête des frigos et de prendre du recul » pour reprendre les mots d'un préparateur. Pour autant, il ne faut pas considérer que l'entretien formel peut se dérouler dans la parfaite continuité d'une enquête en immersion. En effet, la première vague d'entretiens s'est déroulée avec des volontaires, masquant les parcours des plus précaires et les raisons pour lesquelles d'autres sont partis. Par ailleurs, ces entretiens ne permettaient pas de saisir la perception d'autres salariés, indifférents ou méfiants face à l'égalité professionnelle, alors même que j'avais déjà perçu une forme de défiance dans les premiers mois de ma présence chez Transfrilog. Et c'est précisément ce qui m'a conduite à une réflexion, non pas sur l'objet de mon travail, mais sur ma posture d'enquête.
Du positionnement politique à la posture d'enquête
12Comme toute enquête propre à l'étude des discriminations (en particulier lorsqu'il s'agit d'inégalités genrées), ma mission en tant que chargée d'égalité professionnelle et mes observations à découvert ont suscité de nombreux commentaires de la part des salarié·e·s de Transfrilog. « Vous parlez de domination masculine, mais comment on sait qu'il y en a de la domination masculine ? Prouvez-le nous ! » m'interpelle un jour un DRH. Ce défi lancé m'a conduite à interroger mon postulat de départ, mais surtout ma position au sein d'un « monde où on n'a pas sa place parce qu'on est chercheur » (Clair, 2016b).
13À de nombreuses reprises, mes collègues/enquêté·e·s soupçonnaient un militantisme de ma part provoquant ce que Schwartz appelle des « comportements perturbés signifiants » (1993, p. 42) [7]. Beaucoup de comportements étaient réglés « sur cette anticipation, se montrant au départ froids ou goguenards, prompts à tenir des propos réactionnaires » (Pruvost, 2014, p. 151). Certains d'entre eux, sous couvert d'humour et par provocation, me transféraient régulièrement des mails à caractère sexiste, guettant une réaction. D'autres pouvaient quant à eux se montrer « réactifs à l'arrogance humaniste qu'ils prêtent aux intellectuels » (ibid). « De drôles d'oiseaux les sociologues » m'interpella un jour un directeur d'entrepôt faisant référence, non pas à la démarche scientifique qui était la mienne, mais à l'idée qu'il se faisait d'un positionnement moralisateur, accusateur et politiquement (très) à gauche des sociologues (son propre frère étant sociologue). Mon intégration dans l'entreprise fut elle-même conditionnée par cette anticipation. Ainsi, à deux reprises lors de mon entretien d'embauche, mon futur responsable hiérarchique m'avertira : « On vous embauche mais à condition que vous ne soyez pas trop féministe ! ». Être une femme dans un milieu masculin passait encore, mais en bousculer l'ordre de genre était une autre affaire. La condition de mon intégration était donc de respecter cet ordre qu'aurait perturbé un potentiel militantisme (bien que celui-ci n'ait jamais été évoqué, ne rendant que plus saillant le processus d'intimidation que recouvre cette mise en garde). Comme le soulignent Cécile Guillaume et Sophie Pochic dans le récit d'un dispositif d'enquête similaire, « travailler sur les inégalités signifie en général un souci scientifique de compréhension/ explication des mécanismes de leur reproduction, mais aussi, de manière plus implicite et diversement revendiquée selon les orientations politiques des chercheurs, une visée de transformation de la réalité sociale » (2011, p. 126). Aussi, les managers de terrain, craignant que les enquêtes ne « créent des revendications, des frustrations » m'ont laissée réaliser des entretiens et des observations sur le lieu de travail mais ont généralement refusé la restitution proposée aux salarié·e·s, au motif de vouloir « gérer la communication en interne ». Sur l'insistance des syndicats et du comité d'entreprise, l'un des directeurs d'entrepôt investigué finit par céder, me faisant passer au préalable un entretien afin de vérifier le contenu et la portée pédagogique du support de présentation. Peu de corrections y ont été apportées hormis sur le terme de « discrimination », écarté au profit de celui « d'inégalités », révélant plus qu'une activité d'euphémisation, la mécanique d'une rhétorique d'entreprise tournée vers la construction de performance sociale, plutôt que vers la dénonciation d'éventuels dysfonctionnements.
14L'image de « militante » qui m'a été renvoyée au cours de ces enquêtes m'a poussée à interroger non pas une posture intellectuelle (je suis restée fidèle à mon corpus théorique), mais une posture d'enquête me permettant de garantir sur le temps long du contrat CIFRE une forme de professionnalisme (en tant que salariée ou en tant que sociologue) qui n'entamerait pas ma légitimité sur le terrain. Mais entre l'indignation et la contrainte sociale qui pèse sur le/la chercheur.e, quels outils utiliser afin de ne pas confondre terrain d'enquête et terrain de lutte ? La réponse à ces questions tiendrait dans une posture méthodologique qui envisagerait une « résistance passive » par la mobilisation d'outils féministes. Mais comment « faire du terrain en féministe ? » s'interroge en 2016 Isabelle Clair (2016a). Elle précise notamment que depuis quelques années, l'émergence de la réflexivité dans les textes sociologiques semble interroger les pratiques mais rarement d'un point de vue féministe, contrairement aux Etats-Unis où par le biais de la standpoint theory et de l'anthropologie, ces questions ont gagné en importance depuis les années 1970 [8]. M'inspirant ainsi des outils de la feminist ethnography qui supposent une co-construction du savoir entre chercheur.e.s et participant.e.s, me rendant compte des biais provoqués par mon sujet (spécialiste de l'égalité professionnelle hommes/femmes) et par mon statut (employée du siège et sociologue), j'ai pris soin dans la suite des enquêtes de revendiquer plus explicitement mon « appartenance » au milieu. De ce fait, la question méthodologique s'est déplacée : de celle de l'engagement, à celle du côté duquel on souhaite se placer (Becker, 1967).
« Être de la maison » : ce que la filiation fait à l'enquête
15Mon enquête a été parcourue d'un questionnement permanent : à partir de quelle classe parle-t-on dans l'enquête ? De celle dont on vient, dont on porte parfois les stigmates et que l'on ressent le besoin de dissimuler, ou de celle à laquelle on accède par le biais de sa profession ? [9] Dans un article paru en 2018, Christel Coton évoque la manière dont ces questions méthodologiques ont traversé son enquête dans une école militaire, en tant que fille d'officier, civil et universitaire. Elle interroge l'idée que sa socialisation primaire aurait facilité sa compréhension des codes militaires. Sans écarter cette proposition, elle précise que celle-ci ne peut pas tout expliquer car « la filiation n'offre pas une socialisation professionnelle ». Et c'est le même constat que j'ai pu effectuer dans le monde du transport, un terrain moins fermé mais tout aussi attaché aux filiations. Les milieux ouvriers et artisans desquels étaient issus mes parents, ainsi que la socialisation (notamment genrée) qui les accompagne, m'ont permis d'expliquer en partie les nombreuses opportunités offertes par l'enquête. Pour autant, si être « fille de » a favorisé les entretiens avec un certain nombre de salarié·e·s, il est faux d'en déduire d'emblée que cette position a orienté toutes relations avec les enquêté·e·s, notamment avec les logisticiens ou avec certains syndicalistes.
16Si certaines chercheur·e·s utilisent « les étoiles d'interconnaissance » (Maget, 1955) comme tremplin d'intégration dans un milieu donné, pour ma part, j'ai pris le parti de ne dévoiler que de manière parcimonieuse et à des personnes clairement identifiées la relation de parenté qui me liait à un membre de Transfrilog. Au siège, cette révélation a pu se faire auprès des anciens et des fondateurs de l'entreprise qui connaissaient mon père. Cela me permettait de créer un contact que ma jeunesse et mon appartenance de sexe excluaient ou rendait difficile. Dans certains entrepôts, cette position inédite m'a souvent été d'une aide précieuse, en particulier sur la partie transport et auprès des anciens avec lesquels mon père partageait un attachement à l'entreprise, une passion pour le métier du transport et une camaraderie virile. Mon père étant bien connu des sites de la région Bretagne où il a réalisé toute sa carrière, mes déplacements sur ces terrains ont créé des connivences (voire des amitiés) immédiates qui m'ont permis de recueillir des matériaux précieux. Grâce à la forte culture communautaire de Transfrilog dont les destins professionnels se fabriquent de père en fils (ou de père en fille), et du fait des formes de corporatisme propre au milieu du transport, j'appartenais moi aussi « à la famille » en étant « fille de », effaçant par là mon statut d'intellectuelle venue du siège. Mes activités et déplacements faisaient l'objet d'une prévenance toute particulière. « Attention, je connais son père hein ! » prévint un jour un responsable de quai qui me « confiait » pour quelques heures à un employé du quai. Par ce biais, je n'étais pas soupçonnée d'une possible trahison et la plupart du temps, ne recevais pas d'animosité relative au statut « d'espion » que peuvent vivre un certain nombre de chercheur·e·s.
17En revanche, lors de mes déplacements dans des entrepôts logistiques, je n'ai pratiquement jamais évoqué l'appartenance de mon père à l'entreprise, l'activité étant différente, voire imperméable à celle du transport. La précarité des métiers, le fort turn-over et l'absence de mobilités professionnelles verticales rendaient rares un sentiment d'appartenance à l'entreprise. Dans ce cadre, il m'a semblé plus adéquat de dissimuler ma filiation pour ne pas prendre le risque d'être étiquetée comme « pistonnée » et pour ne pas avoir à « prouver » les qualités qui légitimaient l'occupation de mon emploi. Pour contourner ce problème et atténuer ma position d'universitaire, j'ai ainsi souvent mis en avant dans la suite des demandes d'entretiens mon rôle d'étudiante qui permet comme le dit Bizeul (1998) d'apparaître « ouvert (large d'esprit), modeste (disponible pour apprendre) et innocent (exempt de mauvaises intentions) ».
18Mais la discrétion dont je voulais faire preuve fut parfois contrariée. Ce fut le cas lors d'une réunion de négociations syndicales, où le DRH décida de me montrer en exemple de réussite scolaire (à l'image de la réussite professionnelle de mon père) et comme récompense pour les années de fidélité de ce dernier à l'entreprise. On pourrait considérer (peut-être de manière un peu cynique) que par cette mise en scène, la direction ne cherchait pas seulement à prolonger une « histoire de famille », mais également à démontrer aux représentants syndicaux les opportunités offertes aux enfants de ses employé·e·s les plus fidèles. À la suite de cette réunion et alors que j'approchais les coordinateurs syndicaux pour réaliser des entretiens par un email duquel mon responsable hiérarchique souhaitait être en copie, l'étiquette du « siège » joua en ma défaveur et tous (à l'exception de deux femmes proches de la direction) refusèrent de me répondre. De fait, la demande d'entretien, de par le dispositif qu'il nécessite une discussion en face-à-face enregistrée par un dictaphone ne peut que provoquer un basculement au cours duquel le collègue devient un chercheur ou inversement. La méfiance à mon égard fut dans ce cas proportionnelle aux ambiguïtés face à la porosité d'une telle posture (fille d'employée/salariée du siège/sociologue). Aussi, « être de la maison » ne me suffisait pas pour avoir accès à certains espaces du terrain. Il me fallait donc trouver de nouvelles voies d'entrée pour observer plus simplement le travail en train de se faire.
Enquêter les dominants en milieu non mixte : entre classe genrée et genre classé
19Si la position de l'apprentie découvrant un univers peut être utile à l'enquête, celle-ci est cependant difficile à tenir quotidiennement et sur le temps long d'une recherche de trois ans. Il m'a donc fallu après une première phase d'enquête à découvert trouver une nouvelle stratégie d'entrée pour justifier d'une présence sur un nouveau terrain. Après de premières observations à découvert, j'ai donc procédé à des enquêtes dissimulées (mais approuvées par la direction) en tant que préparatrice de commandes afin de saisir au plus près le travail de production.
L'illusion de la sororité
20À la différence de l'équipe de direction des ressources humaines majoritairement féminine, les effectifs sur les sites de transport et de logistique sont majoritairement ouvriers et masculins. Un entrepôt logistique y fait exception. Il se situe en Bretagne et compte près de 30 % de femmes parmi les ouvrier·e·s. Je décide d'y faire une première enquête à couvert posant l'hypothèse d'une « complicité » de genre (et dans une certaine mesure d'âge) avec les autres femmes. J'envisageais que cette complicité me permette d'avoir un accès plus facile aux coulisses du monde ouvrier (me présentant comme stagiaire et non comme salariée du siège ou comme sociologue). Pourtant, face à ma difficulté à suivre les cadences, certaines ouvrières comme Maëva, une « ancienne » de l'entrepôt, se sont montrées particulièrement hostiles à mon égard, me rappelant régulièrement que je n'étais « pas assez rapide » et que je faisais « trop d'erreurs de prep' ».
21Maëva est une préparatrice respectée dans l'entrepôt, notamment pour l'engagement dont elle fait preuve au travail, un engagement essentiellement physique, érigé en symbole d'une égalité possible entre hommes et femmes sur le plan corporel. À la fin d'une journée particulièrement chargée, elle rentre dans le vestiaire et s'exclame « 1 400 colis ! Et ouais les gars ! ». Elle a fait la meilleure performance de la journée, hommes et femmes confondus et tient à nous le faire savoir. Cyril, l'un des préparateurs que j'interrogeais plus tôt se tourne alors vers moi : « Tu vois, Maëva pour moi, c'est une collègue comme un mec », ce que confirme l'exclamation de fierté de cette dernière face aux préparateurs (« Et ouais les gars ! »), disqualifiant par son propos les autres femmes d'entrer dans cette compétition. La réassurance virile pour et devant les autres hommes
22positionne Maëva en dehors du groupe des femmes sans toutefois qu'elle puisse s'y soustraire complètement [10]. En mettant Maëva sur le même plan qu'un collègue masculin, Cyril signifie que la préparatrice remplit par un usage « légitime » du corps les conditions qui font d'elle un collègue « comme un mec » : rapide, confiante, endurante au mal. Rapidement, mon inefficience l'agace. « Mets-la à l'admin. » propose-t-elle un jour à la cheffe d'équipe. Au même moment, elle s'aperçoit que je suis dans la pièce et tente de se justifier « Je dis ce que je pense hein, j'ai du caractère, c'est comme ça. Tu vas pas assez vite, c'est tout ». Il faut ici préciser que l'activité de préparation de commande (en particulier la préparation dite en « éclatement ») implique une dimension collective dans l'organisation du travail. Le préparateur ou la préparatrice qui ne tient pas le rythme du groupe, se trouve inévitablement confronté·e à la pression de celui-ci. Plus qu'une hostilité aveugle, la volonté de Maëva de me mettre à l'écart traduit sa volonté de maintenir la source de valorisation qu'elle trouve dans son travail en marquant sa distance avec « le bureau », qui offre des emplois plus qualifiés, mais dont les tâches moins opérationnelles, sont plus secondaires, moins rémunératrices et moins valorisées.
23Maëva se trouve typiquement dans un schéma d'exclusion qu'elle reproduit régulièrement avec moi ou avec d'autres préparatrices intérimaires. Ayant réussi à s'imposer professionnellement, elle se trouve dans la position de tester les nouveaux entrants, et plus particulièrement les nouvelles arrivantes dont elle attend une endurance comparable à la sienne. Les mécanismes à l'origine de la popularité de Maëva sont ainsi ceux qui vont la conduire à me stigmatiser, en tant que femme mais aussi en tant que stagiaire, dont le passage en entrepôt n'est qu'éphémère. En effet, ma position ambiguë fait bientôt advenir la rumeur que je suis une pépinière [11], une cheffe potentielle, ce qui ne sera pas sans effet sur le test d'endurance qui m'est imposé. Durant les deux premières semaines de ma présence sur le site, je me fais bizuter et me retrouve régulièrement seule avec quelques intérimaires pour terminer le « sale boulot » : filmer les palettes à la main, vider les poubelles et ranger le matériel.
24On notera cependant que cette exclusion ne s'exprime pas envers des hommes mais envers d'autres femmes, créant une échelle de féminités, la plupart des ouvrières n'ayant pas le capital corporel ou symbolique de se conformer toute leur carrière aux attentes de ce « métier d'homme ». Les jeux d'évaluations croisés permanents entre ouvrières empêchent l'activation de la sororité entre femmes et m'ont privée ce faisant de certaines ressources. « L'illusion de la sororité » élimine ainsi toute identification de l'ethnographe avec ses enquêtées au nom d'un « sujet femmes » qui n'est pas sans évoquer le syllogisme formalisé par Danièle Kergoat (1982) [12]. Tous ces éléments rappellent que « la catégorie de femme ne doit pas être prise comme un allant de soi homogénéisant » (Clair, 2016a, p. 76). Le partage des contraintes de genre entre une enquêtrice et ses enquêtées n'est pas une condition suffisante pour évaluer la pertinence d'étudier ou non un sujet, justifiant en miroir la possibilité d'une étude des masculinités, quand bien même le chercheur est une femme. De fait, les enquêtes au sein de Transfrilog montrent que la solidarité entre femmes est assez réduite. Rares sont les stratégies sororales adoptées malgré l'existence de certaines pratiques ou propos misogynes. En effet, en prenant la défense d'autres femmes, ces dernières prennent le risque d'être associées à une catégorie et à des stéréotypes dont elles tentent avec force de se défaire.
25De manière générale, peu de collègues femmes (quelle que soit leur position sociale) ont réellement manifesté de l'intérêt pour le sujet de l'égalité professionnelle. Comme le montre un certain nombre d'études sur les femmes en milieu masculin, il est souvent plus payant d'imiter les hommes, que de jouer sur la différence des sexes quand il s'agit de gagner sa place au travail (Pruvost, 2014). Toutes les femmes ont ainsi d'une manière ou d'une autre évoqué par ellipses les ratés, les moments douloureux et euphémisé des situations pénibles en mettant à distance le stéréotype de la femme douillette, disqualifiée par la profession. Elles se ralliaient presque toujours au modèle viril qui les enjoint à faire preuve de professionnalisme et à mettre à distance toute expression de la souffrance. Seules quelques femmes m'ont confié des récits de situations de harcèlement au détour d'une conversation sur l'égalité professionnelle, faisant des victimes « revendiquées » de la domination mes seules alliées potentielles. Mais que faire de la violence de genre constatée ou des situations de harcèlement moral et sexuel confiées dans les recoins d'un couloir ou d'un vestiaire d'entrepôt ? Si « son évitement peut sembler inacceptable » (Clair, 2016a, p. 78), il semble pourtant aller au-delà du rôle dévolu au sociologue (et à la chercheure CIFRE impliquée de manière particulière sur son terrain). Cette position, en contradiction avec la mission pour laquelle j'avais été embauchée et en contradiction avec des convictions personnelles s'est avérée difficile à tenir. Comment enquêter en effectuant un travail dont « toutes » les parties reconnaissent qu'il n'a aucune valeur autre, que la réponse à une obligation légale ? C'est face à ce traitement a minima de la place des femmes dans l'entreprise qu'une réflexion sur les masculinités s'est très rapidement imposée comme une évidence, au vu des résistances rencontrées à la fois pour entrer sur le terrain et dans la réalisation des missions pour lesquelles j'avais été embauchée. Par ailleurs, il m'était aisé de constater que des discours égalitaristes affichés en entretien cohabitaient aisément avec des pratiques sexistes sur le terrain, engageant à un nouvel angle d'études dans un entrepôt uniquement composé d'hommes.
« Fouler le jardin des dominants » [13] et y gagner sa place
26Procédant sur un site de transport avec la même méthode d'enquête que dans l'entrepôt présenté ci-dessus, autrement dit à couvert, l'analyse des rapports sociaux révèle sur ce terrain, que si mon statut d'ouvrière-stagiaire indiffère, l'idée d'une « négociation » constante de mon genre avec les enquêtés a été omniprésente dans ma quête de légitimité professionnelle.
27J'occupe là encore, un poste de préparatrice au c ur d'une petite activité de préparation de commandes. Mes collègues sont exclusivement des hommes. Alors que j'organise ce projet d'enquête et que je sollicite l'occupation d'un poste sur le quai de transport, la direction du site me propose un emploi dans les bureaux, à la saisie : « Tu verras, c'est tranquille et en plus, tu seras au chaud ». Le travail de nuit lui, me sera d'emblée interdit (le chef de quai refusant des femmes dans son équipe pour « ne pas perturber les équipes » m'avouera-t-il quelques semaines plus tard). Finalement, j'obtiendrai gain de cause, c'est-à-dire que j'occuperai un poste sur le quai, mais sur la partie logistique (intégrée au quai de transport). On notera donc que je suis positionnée sur une activité annexe et dévaluée dans la « hiérarchie indigène en usage » des emplois (Boni-Le Goff, 2013) mais beaucoup plus éprouvante physiquement. Au cours de ce terrain, si j'incarne en tant que stagiaire et en tant que femme les qualités attendues par mon genre : naïveté, docilité de l'apprentie, candeur à l'égard de certains sujets, je me montre particulièrement assidue, rigoureuse et volontaire pour m'intégrer. Cette technique s'avère payante d'autant qu'elle donne l'occasion aux ouvriers, comme Pierre mon tuteur, de me montrer l'étendue de leurs connaissances et devant leurs pairs, qui plus est. « Tu te débrouilles comme un homme ! » me félicite-t-il à la fin de ce mois d'enquête, me rappelant que le masculin constitue l'unique étalon par rapport auquel s'évaluent les situations. Sans atteindre le statut de « mâle honoraire » (Gourarier, 2011, p. 171), je deviens progressivement une source de satisfaction et je suis progressivement intégrée au collectif, en partageant les pauses et les sorties au restaurant, ce qui me donne un accès privilégié aux coulisses du monde ouvrier. Pour autant, est-il possible d'être réellement une professionnelle « comme un homme » selon l'expression de Pierre, autrement dit le professionnalisme neutralise-t-il les effets de genre ?
28Rapidement, je comprends que ma présence sur le quai provoque deux réactions : celle du test (sera-t-elle capable de tenir les cadences ?) et celle du paternalisme (par anticipation du fait que j'en serai incapable). Malgré mes efforts pour incarner une forme de professionnalisme, je suis systématiquement ramenée à mon corps de femme dans des épisodes qui me rappellent quotidiennement la nécessité d'euphémiser les signes extérieurs de féminité : comme lorsque l'on me fait des remarques sur le vernis de mes ongles (« Ça va, t'as pas peur d'abîmer ta manucure en portant des colis ? », « Sympa ce rouge ! », « Ouh les jolis ongles ! ») ou lorsque l'on commente la tenue que je porte à l'arrêt de bus (« Ouh le minishort ! »). La neutralisation de la féminité est bien évidemment illusoire, « au sens où toute neutralisation dans la relation d'enquête est illusoire » (Mauger, 1991), mais le besoin ressenti de gommer ce qui peut me rendre visible et différente, témoigne des expériences de disqualifications (notamment corporelles) vécues par les femmes en milieu masculin et de la domination de genre qui s'exerce par ce biais, même sur le ton de l'humour. Aussi, c'est bien ma capacité à tenir les cadences qui m'a permis d'asseoir relativement confortablement une présence sur le terrain et qui a, semble-t-il, facilité mon intégration, rappelant la nécessaire endurance imposée aux femmes dans un milieu masculin : répéter la preuve et masquer les difficultés. Pour autant, face aux félicitations de Pierre, Julien, le responsable logistique est, lui, plus circonspect : « Franchement, je pensais pas que tu tiendrais ». Une éventuelle embauche lui semble d'ailleurs difficile à envisager :
T'as bien tenu la cadence, mais tu étais à la limite. Ce que tu as fait là, Pierre, il le fait les doigts dans le nez. Donc non je t'embauche pas, parce que sur la durée, tu tiendrais pas. Par contre, on a besoin de gens qui cogitent dans les bureaux, tu serais très bien là-bas !
30Encore une fois, me renvoyer « vers les bureaux » est une manière polie et discrète de me remettre « à ma place » comme l'ont rapporté la plupart des femmes interrogées (notamment les pépinières dont la formation nécessite d'occuper des postes ouvriers).
31Paradoxalement et contrairement à l'une de mes hypothèses de départ, les femmes ne sont pas toujours disqualifiées par cette mise à l'écart du terrain. Elles peuvent notamment trouver une place symboliquement valorisée sur des fonctions non stratégiques et dans les rôles professionnels où elles sont « attendues » (comme celui d'assistante) ou dans des postes rattachés à des qualités professionnelles dites « féminines » (minutie, rigueur, écoute, empathie). On aurait d'ailleurs « difficilement envisagé d'embaucher un homme pour s'occuper de l'égalité professionnelle » selon les mots du DRH. Mais cette promotion des femmes ne s'opère pas sans ambivalence. Les qualités qui me sont reconnues et par lesquelles je suis valorisée (mon expertise sur un sujet « de bonnes femmes ») sont aussi celles qui m'éloignent d'une possible égalité. Cette forme de valorisation du féminin est notamment ce qui permet d'assurer la supériorité des hommes (numérique et sociale) sans pour autant disqualifier les femmes. Aussi, pourra-t-on se méfier d'une tendance à l'héroïsation de récits ethnographiques de chercheures pénétrant un milieu masculin, ou surestimer leur intégration dans un groupe fermé, ce qui nous conduit à interroger les limites de l'homosociabilité dans l'enquête ethnographique.
Les limites de l'homosociabilité
32Il y a fort à parier qu'une tentative d'entrée sur des postes ouvriers par une agence d'intérim ou par un processus de recrutement classique (comme le font un certain nombre d'ethnographes) aurait été difficile, au vu de mon parcours, de mon appartenance de sexe ou d'un manque de qualifications qui auraient pu en faciliter l'accès. Comme l'explique David Gaborieau dans le récit de son propre recrutement sur un poste de préparateur de commandes, l'âge, l'apparence physique, les diplômes ou qualifications (type CACES) mais aussi le fait d'être blanc le font apparaître comme « un ouvrier idéal » auprès des agences de travail temporaire (Gaborieau, 2016, p. 80). La réalisation des tâches physiquement pénibles exigées par ce type d'emplois repose en effet sur le recrutement d'une main-d'œuvre que les entreprises veulent solide, fiable et participe généralement à l'exclusion des candidatures féminines. Enquêter « en bas » en passant par « le haut » s'est donc avéré nécessaire pour rentrer sur le terrain, a fortiori dans les enquêtes à couvert. Face à ces demandes, la direction du siège et celle des sites concernés se sont montrées favorables à ce projet et ont accepté de jouer le jeu [14]. Mais quels intérêts ont eu ces directions d'accepter la présence d'une « salariée-espionne » comme le souligne l'analogie formulée par le directeur d'un des entrepôts investigués ? La première raison tient au fait que je ne dissimule pas totalement mon appartenance au groupe. Je me présente comme stagiaire-ouvrière, une expérience courante et offerte à tout nouvel entrant chez Transfrilog, notamment aux salarié·e·s du siège. Une seconde raison consiste à penser que certaines directions de terrain ont vu dans ma présence sur le quai ou dans les entrepôts, une possibilité d'obtenir « des remontées de terrain ».
33Quelques jours après mon arrivée, je suis ainsi convoquée par Emmanuel, le directeur d'un des entrepôts investigués : « Alors, comment ça se passe ? Qu'est-ce qu'ils disent ? Tu me raconteras tout à l'heure, hein ! ». Des questions que j'ai pris soin d'éluder prétextant la confidentialité des données qui guidait mon enquête. Une troisième raison, plus pragmatique, consiste à penser que j'occupe un emploi ouvrier non rémunéré qui constitue autant d'économie pour des sites, dont les marges de bénéfices se jouent avant tout sur la régulation de la masse salariale. Pour autant, malgré cette position privilégiée « d'infiltrée », je ne peux pas prétendre « faire illusion » (Mauger, 1991) en supposant l'éventualité d'une homosociabilité, puisque ma position de stagiaire suggère un destin que beaucoup ne peuvent envisager et montre en miroir la faiblesse des opportunités de carrières offerte par ces entrepôts. Cet « écueil du double jeu » (Müller, 2007) me maintient donc dans une position sur le côté qui permet de comprendre que les enjeux des rapports sociaux propres à ces activités relèvent autant d'une évaluation relative à une capacité à exercer des tâches physiques, que d'une évaluation quant à la possibilité de chacun·e de sortir de la précarité.
34Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l'impact du genre ni surestimer l'intégration des femmes dans un groupe fermé où les sociabilités essentiellement masculines requièrent de faire preuve d'une certaine virilité dans l'apparence extérieure, les prises de parole, l'aspect vestimentaire et les postures corporelles, autant d'aspects qu'il m'a été difficile de feindre. De la même manière, lors de discussions en salle de pauses autour de mécanique automobile ou des pronostics sur la saison footballistique, la distance sociale s'est avérée trop importante pour que je puisse me maintenir dans une position participante. Autant de situations qui ont pu limiter les observations, de même que le choix de ne pas avoir enquêté les lieux investis par les hommes en dehors du travail : club de football, café, « garage où l'on bricole » (Schwartz, 1990, p. 284). J'ai surtout cherché par là à éviter toute situation ambiguë de confusion entre les sphères professionnelles et personnelles mais aussi à éviter des comportements relatifs à la drague autant qu'à éviter les situations de danger. Comme le montre Isabelle Clair, il existe une correspondance entre le déroulement de l'enquête et le scénario qui régit les rencontres sexuelles pouvant créer certaines situations d'ambiguïtés (Clair, 2016b). En effet, mener une enquête conduit, par exemple, à prendre contact avec des hommes que l'on ne connaît pas, à les appeler plusieurs fois pour avoir un rendez-vous pour un entretien, ou à se déplacer chez eux pour les interviewer. Dans ce cas de figure, l'enquêtrice se trouve donc face à un dilemme et dans une situation « paradoxale » puisque le travail d'immersion, qui demande de se rapprocher le plus possible de ses enquêté·e·s en particulier dans le cadre d'une enquête de type ethnographique trouve une limite dans la nécessité de ne pas s'exposer à des risques, et parfois donc de devoir mettre de la distance avec ceux-ci.
35En ce qui concerne ma recherche, la plupart des entretiens a été réalisée sur le lieu de travail ou dans des lieux publics, mon appartenance à l'entreprise (et dans une certaine mesure celle de mon père) pouvant constituer une forme de « protection » tout en me privant d'informations sur les modes de vie et sur la vie familiale que j'aurais pu obtenir par les entretiens à domicile. Une dizaine ont pourtant été effectués, uniquement avec des femmes (et avec un seul homme dont l'épouse travaillait dans le même entrepôt). Ces restrictions face à l'enquête sont malheureusement rarement analysées dans les récits méthodologiques, au profit d'un discours plus positif de chercheures ayant réussi à pénétrer un milieu masculin. Ce constat doit nous interroger plus largement sur les injonctions qui pèsent à l'heure actuelle sur les chercheur·e·s (celles de faire des enquêtes toujours plus rapides et dont l'intérêt se mesure en partie à leur potentiel médiatique), et qui poussent parfois aux limites du travail prescrit et au silence de certaines violences de genre qui masque probablement de précieux enseignements (Cuny, 2020).
36Tout questionnement méthodologique revient à interroger plusieurs paramètres : les aspects concrets de l'enquête, la posture du, ou de la, chercheur·e et le corpus théorique sur lequel il ou elle s'appuie. Les résultats de l'enquête montrent que dans le monde masculin de Transfrilog, les résistances à l'objet de départ (celui de l'égalité professionnelle) sont autant de marqueurs à analyser, que les processus de négociation des propriétés sociales de l'enquêtrice. Les enquêtes au siège social comme dans les entrepôts révèlent qu'« être de la maison » a été une condition importante permettant l'accès à certains espaces de l'entre-soi masculin. Par ailleurs, dans ce secteur subalterne en quête de valorisation et soucieux de se montrer moderne, cette modernité passe (en particulier pour une partie des classes populaires) par une masculinité qui à bien des égards cherche désormais à se montrer plus inclusive et donc à s'emparer du sujet de l'égalité hommes/femmes. Pour autant, les mises à l'écart de l'enquêtrice ont constitué autant d'indices de la survivance d'un certain nombre de stéréotypes liés au féminin (la fragilité, la docilité, un corps « faible » et sexualisé). Le respect d'un « pacte de virilité » de la part d'un certain nombre de femmes vient confirmer que l'obtention du travail fonctionne sur une division sexuelle du travail permettant ainsi à des identités professionnelles de se consolider. Aussi, il semble que s'il existe une spécificité d'une ethnographie des masculinités, celle-ci ne réside non pas tant dans une méthodologie particulière ni dans la seule analyse d'un sexe (celui des hommes), que dans l'analyse de rapports sociaux de sexe qui engagent la « négociation » de son genre et de sa classe sur un terrain d'enquête. Cela est particulièrement vrai dans les métiers « où le sexe compte » (Pruvost, 2014), c'est-à-dire quand l'appartenance de sexe de la sociologue constitue un droit d'entrée ou un interdit. Le terrain ne se révèle alors pas tant dans une définition topographique que dans une définition relative aux postures.
En lutte
Née dans la province du Khorassan en 1959, Fariba a étudié la sociologie à l'université de Strasbourg vingt ans plus tard, puis soutenu une thèse d'anthropologie à l'École des hautes études en sciences sociales. Elle était à son arrestation directrice de recherches au Centre de recherches internationales de Sciences Po.
Elle incarne tout ce que la recherche universitaire de haut rang doit à la liberté, à l'indépendance et à la ténacité. De ses premières enquêtes menées sous les bombes irakiennes à ses travaux menés en toute clandestinité au c ur du pays azara en Afghanistan, elle a défendu une éthique forte de la recherche en anthropologie politique, faite d'opiniâtreté dans la défense de ses thèses et de ses conclusions, de persévérance dans ses recherches de terrain et de respect et d'empathie constantes dans sa relation avec ses enquêté·es.
Il y a quelques semaines, notre revue amie (et elle aussi en lutte !) Critique internationale a consacré son numéro 90 à Fariba Adelkhah en publiant quelques-uns de ses travaux et des textes de ses collègues ou lecteurs et lectrices. En solidarité avec son comité de soutien et son centre de recherches et en défense de la liberté académique et de l'indépendance de la recherche, nous présentons ici l'un des premiers textes de Fariba Adelkhah, publié en 1990 dans la revue CEMOTI (Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien) sur le thème de ses premières recherches : les femmes révolutionnaires se réclamant de l'islam, auxquelles elle consacra son premier ouvrage (La Révolution sous le voile. Femmes islamiques d'Iran chez Karthala, en 1991). Nous remercions la revue pour son aimable autorisation de reproduire ici le texte. En contribuant à la diffusion de ce texte [15], nous formons les vœux les plus résolus pour que toutes les mesures visant Fariba Adelkhah, prix 2020 Irène Joliot-Curie de la femme scientifique, soient définitivement levées.
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Mots-clés éditeurs : Classes populaires, Ethnographie, Masculinités, Méthodologie, Rapports sociaux de sexe
Date de mise en ligne : 02/06/2021
https://doi.org/10.3917/soco.120.0099