Article de revue

Introduction

Des classes populaires et des associations : quelles redéfinitions des rapports au politique ?

Pages 5 à 24

Citer cet article


  • Hamidi, C.
  • et Trenta, A.
(2020). Des classes populaires et des associations : quelles redéfinitions des rapports au politique ? Sociétés contemporaines, 118(2), 5-24. https://doi.org/10.3917/soco.118.0005.

  • Hamidi, Camille.
  • et al.
« Des classes populaires et des associations : quelles redéfinitions des rapports au politique ? ». Sociétés contemporaines, 2020/2 N° 118, 2020. p.5-24. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2020-2-page-5?lang=fr.

  • HAMIDI, Camille
  • et TRENTA, Arnaud,
2020. Des classes populaires et des associations : quelles redéfinitions des rapports au politique ? Sociétés contemporaines, 2020/2 N° 118, p.5-24. DOI : 10.3917/soco.118.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2020-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/soco.118.0005


Notes

  • [1]
    Ce dossier est issu de journées d'études organisées les 16 et 17 mars 2015 sur le thème « Classes populaires et organisations militantes : transformations sociopolitiques et recompositions des liens avec le monde associatif et politique », par les RT 5 (Classes sociales, inégalités, fragmentations), 34 (Sociologie politique) et 35 (Sociologie du monde associatif) de l'Association française de sociologie. Nous remercions Mathilde Pette et Ana Perrin-Heredia, qui ont co-dirigé ces journées, mais n'ont pu poursuivre le travail d'élaboration du dossier. Un grand merci également à Marion Carrel, Jeanne Demoulin, Jérémy Louis, Catherine Neveu, Aurélien Pidoux et Francesca Quercia qui ont enrichi le dossier de leurs discussions sur les textes présentés ici, et les leurs.
  • [2]
    Les travaux portant sur le travail associatif, en revanche, interrogent davantage cette dimension, on pense par exemple aux analyses sur le genre dans les associations (Flahault, Dussuet et Loiseau, 2014).
  • [3]
    Pour reprendre l'expression « Décloisonner la sociologie de l'engagement militant » de Frédéric Sawicki et Johanna Siméant (2009).

1À partir des années 1970, les associations ont suscité en France un intérêt scientifique croissant à mesure que leur nombre, leurs actions et leur visibilité accrus semblaient contredire la thèse séculaire d'une société civile française atone. Le champ de la sociologie des associations s'est d'abord constitué à partir de questionnements sur l'engagement (Simonet, 2012), en interrogeant notamment les apports et les limites de ces organisations au changement social et à la vie démocratique (Esprit, 1978 ; Lautman, 1983 ; Forsé, 1984 ; Balme, 1987). Dès l'origine, une controverse structurante portait sur la capacité du « mouvement associatif » à mobiliser les classes populaires, sans y reproduire les mécanismes de domination sociale existant par ailleurs. Plusieurs recherches ont souligné la centralité des « nouvelles classes moyennes » dans le développement du secteur associatif (Mehl, 1982 ; Bidou, 1984). Les enquêtes statistiques ont également permis de mieux cerner les caractéristiques sociales des adhérents, des bénévoles et des dirigeants, en mettant au jour une sélectivité sociale des associations liée aux niveaux de diplôme et de revenu (Héran, 1988 ; Archambault, 1996). Face à l'engouement scientifique, médiatique et politique pour les associations, ancré dans les débats sur les transformations de l'engagement militant, un courant critique s'est progressivement constitué, en interpellant notamment sur les risques de disqualification des modalités d'organisation et de mobilisation de la classe ouvrière considérées abusivement comme archaïques et aliénantes (Collovald, 2002 ; Harvard-Duclos et Nicourd, 2005 ; Brodiez-Dolino, 2006).

2Depuis le début des années 2000, on assiste à un renouveau des questionnements sur les associations, alors que leur nombre continue de croître et, surtout, que leur rôle se redéfinit avec la transformation des modes et des périmètres d'intervention de l'État (Hély, 2009 ; Desmond et Le Galès, 2011 ; Hamidi et Paquet, 2019). On estime aujourd'hui à 1,5 million le nombre d'associations actives en France, elles rassemblent environ 1,8 million de salariés ­ soit l'équivalent de la fonction publique territoriale et 9,7 % des salariés du secteur privé ­ et près de 13 millions de bénévoles (Tchernonog, 2019 ; INJEP, 2019). Les associations sont incitées à prendre une part croissante dans la mise en  uvre des politiques publiques et se trouvent prises dans des relations de plus en plus étroites de partenariat et de subordination avec l'État et les collectivités territoriales (Eme, 2001 ; Bacqué, 2005 ; Petrella et Richez-Battesti, 2012 ; Trenta, 2015 ; Cottin-Marx, Hély, Jeannot et Simonet, 2017 ; Cottin-Marx, 2019), du fait notamment du changement des modes de financement (Mouvements, 2015 ; Prouteau et Tchernonog, 2017). Ces phénomènes s'accompagnent d'un processus d'institutionnalisation et de professionnalisation du monde associatif (Politix, 2005 ; Simonet, 2010 ; Ughetto et Combes, 2010 ; Hély et Simonet, 2012 ; Ihaddadene, 2016), ce qui semble renforcer les limites des associations à constituer des espaces d'engagement et de participation des groupes subalternes (Bernardeau Moreau et Hély, 2007 ; Trenta, 2018).

3En lien avec les débats qui traversent la société française, la sociologie du monde associatif a donc mis en lumière un certain nombre de facteurs explicatifs d'une sous-représentation des classes populaires dans ces organisations et d'une moindre participation à ces « nouvelles formes » de militantisme. Néanmoins, peu de travaux interrogent, en tant que tel, le lien entre les associations, les classes populaires et le politique. En s'attelant à cette tâche, ce dossier vise à approfondir l'analyse des ressorts de la mobilisation associative et à participer au renouvellement des réflexions sur les classes populaires [1] (Mauger, 2001 ; Sociétés contemporaines, 2005 ; Genèses, 2006 ; Actes de la recherche en sciences sociales, 2010 ; Schwartz, 2011 ; Politix, 2013 ; Siblot, Cartier, Coutant, Masclet et Renahy, 2015 ; Savoir/agir, 2015 ; Béroud, Bouffartigue, Eckert et Merklen, 2016 ; Duvoux et Lomba, 2019 ; Sociologie, 2019 ; Sociétés contemporaines, 2019 ; Rosa Bonheur, 2019).

Des classes populaires sans rapports au politique ?

4L'entrée par les associations s'avère particulièrement heuristique pour analyser à nouveaux frais les rapports au politique des classes populaires. Il convient de préciser que les contributions réunies dans ce dossier s'inscrivent dans la perspective dégagée par Olivier Schwartz (1998) autour de la catégorie de classes populaires qui permet de rassembler, sans homogénéiser, les différents groupes sociaux confrontés à des rapports de domination dans l'ordre économique et culturel. Dans le sillage de ce travail pionnier, les recherches qui ont contribué au renouvellement des études sur les classes populaires se sont alors principalement concentrées sur les questions de travail, d'emploi et d'éducation.

5De nombreux travaux de sociologie et science politique insistent néanmoins sur la rupture, qui semble désormais consommée, entre les classes populaires et la politique institutionnelle, que celle-ci soit saisie au travers du vote, du rapport aux partis politiques ou de la distance croissante avec les élites affirmant les représenter (Gaxie, 1978 ; Bacqué et Sintomer, 2001 ; Masclet, 2003 ; Michelat et Simon, 2004 ; Lefebvre et Sawicki, 2006 ; Braconnier, Dormagen, 2007 ; Mischi, 2014 ; Barrault-Stella, Pudal, 2015 ; Lehingue, 2015 ; Peugny, 2015 ; Buton, Lehingue, Mariot et Rozier, 2016 ; Gougou, 2016). En se focalisant essentiellement sur les catégories d'ouvriers et d'employés, le rapport à la politique légitime se caractériserait principalement par une abstention massive et une progression du vote en faveur des partis d'extrême droite.

6Ce constat d'une désaffection politique des classes populaires est toutefois plus rarement mis en relation avec des formes moins institutionnalisées d'engagement comme le militantisme associatif, ce qui permettrait pourtant d'approfondir ­ en infirmant, confirmant ou plus probablement en complexifiant ­ la thèse d'une distanciation croissante des classes populaires vis-à-vis de l'activité politique. Le prisme associatif jette une lumière sur les marges du champ politique qui élargit le cadre de la réflexion sur les formes pratiques et discursives de la redéfinition des rapports au politique des classes populaires. Historiquement, les associations ont ainsi joué un rôle important dans les sociabilités populaires et la structuration du monde ouvrier (Fourcault, 1986 ; Agulhon, 1988 ; Retière, 1994 ; Sawicki, 1997 ; Dreyfus, 2001 ; Rosanvallon, 2004 ; Mischi, 2010). Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses recherches ont également montré la centralité qu'elles occupent aujourd'hui au niveau de l'engagement dans les quartiers populaires (Kokoreff, 2003 ; Neveu, 2003 ; Merklen, 2009 ; Hamidi, 2010 ; Rougier, 2012 ; Gouard, 2014 ; Trenta, 2014 ; Quercia, 2018, 2020). Les associations de quartiers populaires contribuent aussi à l'émergence de nouveaux porte-paroles comme le montre l'exemple de la coordination « Pas sans Nous » qui, née dans la dynamique du rapport de Marie-Hélène Baqué et Mohamed Mechmache (2013) sur la réforme de la politique de la ville, se définit comme un « syndicat des quartiers populaires ».

7Il est toutefois difficile de conclure sur les liens que ces actions collectives entretiennent avec l'activité politique légitime et sur la façon dont elles redéfinissent, ou pas, les rapports au politique des classes populaires, en raison de la grande diversité des approches retenues et du manque de mise en discussion des différents travaux.

Fragmentation de la recherche sur les associations et le politique

8Depuis les années 2000, la recherche sur les rapports entre les associations et le politique fourmille également de travaux extrêmement stimulants, mais dans lesquels la dimension d'appartenance de classe est rarement intégrée à l'analyse. Par ailleurs, ces recherches se sont largement structurées selon des clivages disciplinaires, entre sociologie et science politique, et entre sociologie des mobilisations, du droit et des professions, et autour de problématisations différentes, ce qui aboutit là encore à des résultats fortement contrastés et à une certaine fragmentation des réflexions.

9Les unes portent sur les trajectoires d'engagement des adhérents et militants dans une perspective de sociologie de l'action collective (Fillieule et Mayer, 2001 ; Harvard Duclos et Nicourd, 2005 ; Péchu, 2006 ; Broqua, 2006 ; Fillieule et Roux, 2009 ; Berriane, 2013 ; Rétif, 2013 ; Hadj Belgacem, 2015). Elles permettent alors d'analyser les effets politiques de l'engagement en termes de carrières individuelles, et notamment d'examiner à quelles conditions les associations peuvent servir de « tremplin » vers des structures partisanes, par exemple ­ mais ces cas s'avèrent relativement rares.

10Dans une autre perspective, les théories du capital social remises au goût du jour par le politologue américain Robert Putnam (1995, 2000) viennent également renouveler le questionnement sur le rôle des associations dans le fonctionnement démocratique (Galland, 1999 ; Hall, 1999 ; Mayer, 2002 ; Hamidi, 2003 ; Bevort et Lallement, 2006). Elles étudient la corrélation entre engagement associatif et rapport à l'univers politique institutionnel et, en s'appuyant sur de vastes enquêtes quantitatives, mettent en évidence des corrélations réelles mais tout de même limitées, entre l'appartenance associative et différentes variables telles que l'intérêt pour la politique, la propension à voter, la confiance dans le système politique, etc.

11À l'inverse, les enquêtes ethnographiques qui s'intéressent aux effets du contexte associatif sur les discussions et les interactions qui s'y déroulent montrent que les associations, loin de constituer des contextes nécessairement propices à la politisation, peuvent au contraire être des lieux d'évitement du politique, par divers processus d'évaporation du politique qui se produisent tantôt dans les discussions en interne, tantôt dans le contact avec les interlocuteurs institutionnels ou encore avec la sphère médiatique (Lichterman, 1998, 2005 ; Eliasoph, 2010 [1998], 2011 ; Hamidi, 2010 ; Luhtakallio, 2010 ; Bouilly, 2019).

12D'autres travaux encore portent sur le rôle des associations dans le renouvellement de la participation citoyenne et la constitution d'un espace public démocratique (Barthélemy, 2000 ; Neveu, 2003 ; Cefaï et Terzi, 2012 ; Carrel, 2013 ; Lopez et Trenta, 2014). D'inspiration interactionniste, pragmatiste ou habermassienne, ces recherches mettent en évidence l'importance des mobilisations associatives dans les processus d'interpellation des pouvoirs publics et de publicisation des problèmes sociaux à partir d'expériences vécues par les profanes de la politique, tout en soulignant les limites et les obstacles de ces formes de participation à la « chose publique ».

13D'autres recherches, enfin, analysent l'inscription croissante des associations dans l'action publique et les contraintes politiques que cela fait peser sur leurs membres et leurs activités, par le jeu des modes de financement sur projet, des normes contraignantes qu'imposent les relations de conventionnement ou de délégation de service public, la mise en concurrence des associations les unes avec les autres, ou du fait encore des contraintes temporelles, des objectifs chiffrés ou des formes de sélection des publics qui leur sont imposés de façon croissante (Agrikoliansky, 2003 ; Belkis, Franguiadakis et Jaillardon, 2004 ; Arnaud, 2008 ; Chappe, 2010 ; d'Halluin-Mabillot, 2012 ; Pette, 2014 ; Fischer, 2016 ; Quercia, 2018 ; Alberti, 2019). Cet ensemble de travaux qui relèvent généralement de la sociologie de l'action publique, du droit ou des professions s'intéressent plutôt aux effets des transformations de l'action publique sur le monde associatif, et vice-versa.

14À de rares exceptions près, ces recherches ne portent pas directement sur les classes populaires [2], elles s'intéressent surtout aux militants, bénévoles et salariés de ces associations dont les « publics » ou les « cibles », moins étudiés, sont pourtant largement issus du monde populaire.

Ambivalence des rapports entre les associations et les classes populaires

15L'ambition de ce dossier est de contribuer au décloisonnement de la sociologie politique des associations [3], nécessaire pour aboutir à une meilleure cumulativité des résultats. Nous l'entendons ici au sens d'articuler les niveaux macro, meso et micro dans l'analyse, et de combiner notamment les apports de la sociologie du monde associatif, des mobilisations et de l'action publique.

16Dans cette optique, l'objectif du dossier est d'examiner ce que le phénomène associatif produit et révèle des rapports au politique des classes populaires, en partant du principe que le rôle des associations dans les milieux populaires est ambivalent. Elles peuvent être des lieux d'auto-organisation, de conscientisation, de politisation, voire d'émancipation des classes populaires, mais elles peuvent également se faire les relais de l'État dans l'encadrement et le contrôle de ces groupes à travers la mise en  uvre de certaines politiques sociales. Elles sont aussi susceptibles d'adopter des manières paternalistes ou moralisatrices dans le traitement des usagers, a fortiori lorsqu'il s'agit de femmes ou de minorités ethniques et que les rapports de domination s'entremêlent (Rudrappa, 2004 ; Delage, 2017). La relation entre les associations et le monde populaire n'a ainsi rien d'évident.

17Plus précisément, dans ce dossier, il s'agit d'analyser comment et à quelles conditions les associations redéfinissent, ou non, les rapports au politique des classes populaires. Autrement dit, nous n'entendons ni défendre la thèse selon laquelle les associations représenteraient nécessairement de nouveaux espaces d'innovation politique, ni au contraire soutenir l'idée qu'elles interviendraient principalement dans le contrôle des classes populaires. Nous considérons que le tiraillement entre ces deux logiques est consubstantiel aux dynamiques étudiées et que la part d'indétermination des situations qui en résulte ne doit pas être « écrasée » par la volonté de conclure et clore le débat dans un sens ou un autre. Dès lors, il s'agit d'analyser à quelles conditions on peut identifier une redéfinition des rapports au politique des classes populaires par l'action associative, de sérier les niveaux auxquels cela se produit et de spécifier les définitions des rapports au politique adoptées (Trenta, 2015 ; Hamidi, 2017).

Des rapports au politique nécessairement pluriels

18Nous adoptons ici une acception volontairement large des rapports au politique ­ d'où le choix d'employer cette expression au pluriel ­ qui englobe à la fois les interactions avec les acteurs du champ politique spécialisé, les processus de politisation et de conscientisation discursifs et pratiques, les trajectoires d'engagement et les carrières militantes, la formation d'un porte-parolat ou d'une élite, ainsi que les relations à l'État et aux politiques publiques. C'est là le deuxième parti pris de ce dossier : nous souhaitons croiser ces différentes dimensions des rapports au politique, qui sont généralement abordées de manière disjointe dans la sociologie des associations et des classes populaires.

19Les enjeux de définition de la politisation et des rapports au politique ont été largement explorés ailleurs et nous n'y revenons pas ici (Leca, 1971 ; Espaces Temps, 2001 ; Lagroye, 2003 ; Duchesne et Haegel, 2004 ; Hamidi, 2006 ; Aït-Aoudia, Bennani-Chraïbi et Contamin, 2010 ; Offerlé et Le Gall, 2012 ; Deloye et Haegel, 2017, 2019 ; Rioufreyt, 2017). Mais dans la question des rapports entre associations, classes populaires et politique, il nous semble que les travaux sont jusqu'ici trop peu cumulatifs, car ils reposent sur des conceptions différentes et pas toujours totalement explicitées des rapports au politique. Dans ce dossier, nous n'en proposons pas une conception unique ou unifiée ; nous souhaitons plutôt sérier les différentes dimensions envisageables et montrer comment les résultats varient en fonction des définitions retenues.

20Cette perspective suppose une réflexion à la fois théorique et méthodologique sur le repérage du politique. Elle nécessite en effet de se départir d'une définition légitimiste du rapport au politique des classes populaires (Grignon et Passeron, 1989), celle-ci conduisant nécessairement au diagnostic évoqué plus haut de rupture entre ces groupes sociaux et la politique. Si nous partageons ce diagnostic, il ne nous paraît pas épuiser la question. Il ne s'agit pas pour autant de considérer que « tout est politique » ou d'abandonner tout dialogue avec la question du rapport à la politique institutionnelle, qui reste essentielle dans le monde social. Les trois articles réunis dans ce dossier explicitent donc la conception du rapport au politique que fait fonctionner leur auteur, afin de permettre un véritable dialogue et une cumulativité des résultats.

21Dans son texte, Lionel Arnaud propose la catégorie de « conscientisation pratique » pour comprendre comment l'apprentissage de la musique, de la danse et du bricolage peut contribuer, en travaillant les corps et les sens, à éveiller les habitants d'un quartier populaire de Fort-de-France à l'égard d'eux-mêmes et de leur environnement social, politique et culturel. Forgés dans l'expérience de la ségrégation spatiale, sociale et raciale, les ressorts de cette mobilisation associative durable renvoient aux capacités de résistance des classes populaires (Scott, 1990) et à la possibilité de construire une altérité positive (Schwartz, 1998). La revendication et la réinvention des traditions culturelles martiniquaises agissent comme des outils d'intégration à la communauté locale, de valorisation du groupe et de différenciation avec les « métropolitains » et les élites noires « assimilées ». Le rapport au politique se comprend alors par un travail de mise à distance de la politique institutionnelle (les engagements partisans sont rares et strictement individuels) et la promotion d'un style de vie (Bourdieu, 1979 ; Bernard, Masclet et Schwartz, 2019) en accord avec leurs conditions matérielles et leur sensibilité esthétique.

22L'article de Samir Hadj Belgacem recourt à la notion de « politisation conflictuelle » pour analyser les processus d'engagement électoral de responsables d'associations investies dans l'encadrement de la jeunesse des quartiers d'habitat social d'une ville de la banlieue parisienne. Deux générations de militants associatifs témoignent d'un manque de soutien et de reconnaissance de la part des élus communistes et des agents municipaux auprès desquels ils réalisent pourtant leur socialisation politique, ce qui alimente un sentiment d'injustice qui se structure autour d'une grille de lecture en termes d'expérience des discriminations socioterritoriales et ethnoraciales. Les conflits entre ces associations et le pouvoir municipal ­ et le sens qui leur est conféré par les différents acteurs ­ modifient le rapport au champ politique de ces militants de quartier, dont les trajectoires d'engagement électoral montrent le passage d'une logique contestataire au sein de la gauche municipale à un rejet du clivage gauche/droite et une stratégie d'accession au pouvoir local, quelle que soit la couleur du parti.

23Yoletty Bracho enfin reprend à son compte le concept « d'économie morale » (Thompson, 1971 ; Siméant, 2010 ; Combes et Vommaro, 2015) pour examiner les catégories de perception et d'appréciation qui régulent la circulation des biens matériels et symboliques entre les administrations publiques et les associations implantées dans les territoires populaires de Caracas durant les gouvernements chavistes. Ce rôle d'intermédiation des organisations associatives est courant dans l'ensemble de la région latino-américaine, mais il s'est approfondi à partir des années 2000 avec l'arrivée au pouvoir de gouvernements dits progressistes et particulièrement au Venezuela dans le cadre de la « révolution bolivarienne » (Barrault-Stella, Maillet et Vommaro, 2019 ; Berjaud, 2019 ; Trenta, 2019). Inscrite dans une défiance de long terme à l'égard de l'État dit bourgeois et capitaliste, l'économie morale de « la révolution » s'organise autour de l'impératif participatif censé garantir le transfert de pouvoir depuis les bureaucraties vers les organisations populaires. Pour cela, des militants issus, entre autres, d'associations de quartiers populaires sont recrutés, triés et rétribués pour intégrer l'État et devenir des militants institutionnels au service de la « révolution ». Les échanges politiques entre les administrations chargées des programmes sociaux et les associations populaires qui les mettent en  uvre au niveau territorial sont alors facilités par les principes qui régissent l'économie morale de « la révolution » mais aussi par le partage d'appartenances sociales, d'identités locales et d'expériences militantes des représentants associatifs et institutionnels qui incarnent la relation du monde populaire au champ politique. Ce faisant, ils contribuent à la redéfinition des rapports des classes populaires à l'État, considéré comme une structure susceptible d'être transformée de l'intérieur et mise au service des intérêts des classes populaires ; même si le maintien de droits sociaux facultatifs, et donc négociables à tout moment, participe à la reproduction de la structure des inégalités sociales et politiques.

24On le voit, la variété des approches théoriques et des terrains empiriques produit des résultats hétérogènes concernant l'articulation du populaire, du politique et de l'associatif. L'angle retenu dans ce dossier offre néanmoins un cadre de réflexion commun et permet de dégager certaines pistes d'investigation. Par exemple, les associations étudiées dans les trois articles sont structurées en termes d'actions territorialisées visant des quartiers populaires, ce qui correspond à la façon dont les classes populaires sont souvent appréhendées aujourd'hui dans la sociologie française (Siblot et al., 2015). De manière classique, cette territorialisation des appartenances sociales s'inscrit dans des récits identitaires et historiques, se manifeste dans des expériences de ségrégation et de discrimination, et se consolide par le ciblage des politiques sociales. L'entrée par les associations et le détour par des terrains méconnus comme ceux de l'Amérique latine et des Caraïbes dégagent toutefois un point de vue plus original sur les formes d'action collective dans les quartiers populaires. Le texte de Lionel Arnaud et plus encore celui de Yoletty Bracho démontrent la prégnance de la notion de « communauté » comme catégorie opératoire des habitants des quartiers populaires qui les dote en ressources symboliques (identité d'appartenance), organisationnelles (associations, représentants, porte-paroles) et matérielles (salles, outils, budgets collectifs). Ces ressources communautaires participent des conditions de possibilité d'une autonomie relative et d'une mise à distance ou négociation avec la politique institutionnelle. Lionel Arnaud parle ainsi d'un « ancrage organique » au quartier qui aiderait les habitants engagés dans l'association musicale à acquérir un « habitus réflexif », à se dégager de la logique du sens pratique et à affirmer une identité propre remettant en cause l'ordre social et culturel. Inversement, le cas traité par Samir Hadj Belgacem dans la banlieue parisienne montre l'épuisement de ce type de mobilisation et le sentiment d'une citoyenneté bafouée, dans le contexte de la France métropolitaine où la notion de communauté est discréditée via un glissement sémantique vers le communautarisme (Mohammed et Talpin, 2018). Tout n'est évidemment pas réductible aux ressources et aux légitimités qui émanent du territoire pour comprendre les conditions d'une redéfinition des rapports au politique des classes populaires par l'action associative, mais ces résultats contrastés invitent à prendre en considération l'importance du travail de catégorisation du monde social et la grammaire de l'espace public dans l'analyse des relations entre le populaire et le politique.

Jeux d'échelles dans l'analyse

25Si l'ancrage territorial et l'échelle locale s'avèrent pertinents pour élargir et diversifier les rapports au politique des classes populaires, il est toutefois nécessaire d'articuler les niveaux micro, meso et macro pour saisir pleinement la façon dont ces rapports sont retravaillés, ou pas, par les associations. Les articles du dossier mobilisent donc plusieurs échelles d'analyse afin de mettre en relation l'action associative des classes populaires avec les institutions et les groupes pertinents au sein de configurations locales ou nationales. Chaque contribution articule ainsi deux ou trois niveaux d'analyse parmi ceux des institutions politiques et des financeurs publics, des militants et responsables des associations, et des destinataires de l'action associative. Cette approche multiscalaire permet de combiner l'analyse des rapports entre le monde associatif et les institutions politiques, celle des interactions entre les différents acteurs des associations, des pratiques et des discours qui s'y déploient, celle des trajectoires des militants, et celle des usages des associations par les destinataires de l'action collective.

26Pour parvenir à cet objectif, les articles du dossier reposent tous sur une enquête empirique approfondie et multisituée qui mobilise essentiellement des techniques d'observation et d'entretien. La microsociologie réalisée par les trois auteurs ne se réduit pas à la délimitation du quartier comme espace pertinent de la mobilisation populaire, elle scrute également la manière dont les rapports au politique s'inscrivent dans les expériences du quotidien et s'incarnent dans les corps. C'est le « son » du groupe Tanbo Bô Kannal qui fait la fierté des habitants de ce quartier relégué de Fort-de-France, ce sont les « petits refus » des responsables municipaux qui génèrent la frustration et le sentiment d'injustice chez les jeunes militants associatifs des cités du Blanc-Mesnil, et c'est le soutien des militants institutionnels à la « fête du quartier » qui scelle l'alliance de la communauté La Vega au gouvernement « révolutionnaire » chaviste.

27Les différentes échelles s'articulent également dans l'analyse des trajectoires militantes qui renseigne autant sur les ressorts individuels de l'engagement que sur le façonnage organisationnel du militantisme au niveau des associations et des institutions politiques. Les caractéristiques relationnelles et organisationnelles des associations éclairent les conditions de possibilité d'une redéfinition des rapports au politique des classes populaires, à travers la définition de la cause défendue et l'identité collective du groupement : s'agit-il d'une identité de classe ou d'autres formes d'identification, territoriale ou ethnique par exemple ? Les pratiques et activités quotidiennes promues, ainsi que les formes de mobilisation plus sporadiques constituent également une dimension essentielle à la compréhension du système de relations dans les associations. Les règles et normes de fonctionnement comme l'explicitation ou non des différences sociales, l'organisation de temps de réflexivité collective, la canalisation et l'expression des conflits internes, la « culture de groupe » (Eliasoph et Lichterman, 2003) sont aussi à prendre en compte pour analyser le fonctionnement associatif. Enfin, les relations aux pouvoirs publics, liées notamment aux modes, aux montants et à la durée de financement caractérisent les associations et leurs relations au champ politique.

28La question de l'homogénéité dans la composition sociale des associations soulève également des enjeux majeurs dans la compréhension des rapports au politique des classes populaires. Cela implique de croiser, autant que possible, les données objectives avec les perceptions des acteurs, à partir des niveaux de diplômes et des trajectoires professionnelles, mais aussi des représentations subjectives du positionnement social et de l'appartenance à des classes ou groupes sociaux. L'analyse en termes de classes ­ et de fractions de classes ­ s'articule à celles des rapports ethniques, d'âge, de générations militantes et de genre pour éclairer les conditions d'une redéfinition des rapports au politique des classes populaires par l'action associative. Dans les articles de Lionel Arnaud et de Samir Hadj Belgacem, où la question de la ségrégation sociale et raciale est centrale dans l'expérience des militants associatifs de quartiers populaires, on voit comment la rencontre et la confrontation à d'autres groupes ­ par exemple, lors de la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983 ou la participation aux carnavals de Fort-de-France et d'autres capitales internationales ­ permettent de retravailler les systèmes d'appartenance et de retourner le stigmate pour en faire un élément moteur de la définition de soi et de son rapport à l'ordre social et politique.

29L'ensemble de ces questionnements et de ces axes de réflexion n'épuise évidemment pas le sujet et l'on ne peut qu'inciter à l'approfondissement des recherches visant à accroître la cumulativité des résultats sur les rapports au politique des classes populaires et à poursuivre le décloisonnement de la sociologie politique des associations.

  • Actes de la recherche en sciences sociales, 2010 « Dossier : Les classes populaires dans l'enseignement supérieur », 183 (3).
  • Agrikoliansky E., 2003 « Usages choisis du droit : le service juridique de la ligue des droits de l'homme (1970-1990). Entre politique et raison humanitaire », Sociétés contemporaines, 4 (52), p. 61-84.
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Date de mise en ligne : 13/11/2020

https://doi.org/10.3917/soco.118.0005