Introduction
Pages 5 à 18
Citer cet article
- LE RENARD, Saba A.
- et MARTEU, Élisabeth,
- Le Renard, Saba A..
- et al.
- Le Renard, S.-A.
- et Marteu, É.
https://doi.org/10.3917/soco.094.0005
Citer cet article
- Le Renard, S.-A.
- et Marteu, É.
- Le Renard, Saba A..
- et al.
- LE RENARD, Saba A.
- et MARTEU, Élisabeth,
https://doi.org/10.3917/soco.094.0005
Notes
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Nous souhaitons remercier les personnes qui ont présenté ou discuté des contributions lors d'une journée d'étude organisée au Centre Maurice Halbwachs autour de cette thématique en septembre 2012 : Emmanuel Blanchard, Julie Castro, Alban Jacquemart, Florence Maillochon, Marion Manier, Élise Palomarès, Sophie Pochic, Fanny Tourraille et Michelle Zancarini-Fournel. Nous remercions particulièrement Catherine Achin pour son soutien au projet de dossier.
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[2]
Colette Guillaumin a développé une analyse des processus d'altérisation des minoritaires en termes de race et/ou de genre (1992). Elle insiste notamment sur la naturalisation d'une différence semblant dès lors immuable et indépassable.
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[3]
Pour une synthèse voir Marteu et Jarry, 2013.
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[4]
Le concept d'intersectionnalité (Crenshaw, 1989) s'inscrit dans le sillage du Black feminism. De nombreuses analyses l'ont critiqué, certaines auteures préférant identifier, par exemple, une imbrication, « interlocking systems » (Hill Collins, 1990), ou encore une coextensivité/consubtantialité des rapports sociaux de sexe, de race et de classe (Kergoat, 2001, 2009). Pour toutes ces auteures, l'idée est que les rapports de genre sont inséparables d'autres rapports de pouvoir.
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[5]
Nous envisageons les rapports de race comme socialement construits et hiérarchisants, dans le cadre d'une approche constructiviste et antiraciste.
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[6]
Pour des approches plutôt théoriques et philosophiques, en français, on peut notamment penser à Eleni Varikas (1998) ; Berger et Varikas (2011) ; Sanna et Varikas (2011) et Elsa Dorlin (2006).
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[7]
On peut ainsi citer, en français, les contributions d'Anna Jarry sur la Mongolie (2006), d'Élisabeth Marteu sur Israël/Palestine (2006), de Stéphanie Guyon et Sabine Masson dans l'ouvrage dirigé par Fillieule et Roux (2009), de Stéphanie Tawa Lama sur l'Inde (2010), ou l'ouvrage collectif dirigé par Valérie Sala Pala et al. (2009).
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[8]
Cela s'inspire des études sur l'ethnicité : Barth (1969) ; Streiff-Fenart et Poutignat (1995). On peut aussi s'inspirer méthodologiquement des travaux analysant la production des différences hiérarchisantes dans des situations d'interaction (West et Fenstermaker, 2006 [1991]). Par ailleurs, une histoire des politiques de nationalité au prisme du genre en France est développée dans Audeval, 2014.
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[9]
La colonialité « vise l'hégémonie et l'autorité universelles des discours et des savoirs occidentaux et concerne aussi bien les anciens empires que les pays qui ne l'ont pas été, les métropoles comme les anciennes colonies » ; « ce qui est en jeu dans la colonialité du pouvoir, ce n'est pas l'ethnocentrisme constitutif de toute culture, mais une véritable “géopolitique de la connaissance” [...] plus qu'un savoir colonial stricto sensu, la colonialité vise plus largement les modalités de production d'un savoir universel énoncé d'un seul lieu » (Sanna et Varikas, 2011, p. 7-8).
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[10]
Cette dichotomie est bien sûr produite et schématique (voir l'article de Le Renard infra). Elle ne s'applique pas à toutes les configurations et peut être explorée de manière stimulante, comme le fait par exemple Marion Manier (2013) avec les intervenantes sociales « minoritaires » en France.
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[11]
Lieu d'enfermement des personnes en attente d'expulsion du fait de l'absence de titre de séjour.
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[12]
Cela rappelle en particulier les réflexions de Gayatri Chakravorty Spivak (1988) sur « les hommes blancs prétendant sauver les femmes de couleur (brown women) des hommes de couleur », qu'elle considère comme une des formes du pouvoir colonial.
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[13]
On renvoie ici aux discours islamophobes analysés notamment par Hajjat et Mohammed (2013). Voir aussi le numéro de Sociologie consacré à l'islamophobie (2014, 1).
1 Ce dossier sur la thématique « genre et nation » éclaire certaines des reconfigurations contemporaines de l'État-nation et des nationalismes sous un angle sociologique. Il s'agit de montrer, dans différents contextes, comment des injonctions en termes de genre c'est-à-dire qui prescrivent des manières particulières de se comporter en tant qu'homme ou en tant que femme sont aujourd'hui centrales dans l'établissement de frontières d'inclusion et d'exclusion nationales. Les discours sur le genre jouent un rôle central dans les processus de différenciation, d'altérisation et de hiérarchisation entre des groupes assignés à différentes origines ou statuts nationaux : les représentations de genre opèrent alors comme une matrice d'inclusion ou de différenciation [2]. Nous proposons ici d'analyser plus précisément des configurations contemporaines dans lesquelles le genre est au centre de la promotion d'identités nationales dites démocratiques, libérales et/ou progressistes. Nous souhaitons montrer ce qu'un regard sociologique, s'appuyant sur des stratégies méthodologiques spécifiques, peut apporter aux riches analyses plus théoriques déjà existantes [3] et qui nous ont inspirées dans notre démarche.
2 Les articles de ce dossier observent des organisations au sein desquelles certain.e.s sont en position de prescrire des comportements à d'autres, et/ou de les juger et/ou de les sélectionner en fonction de la conformité de leurs comportements à des normes de genre spécifiques. Les auteur.e.s décrivent quelques dispositifs et pratiques, institutionnalisés ou informels, qui façonnent des normes de genre associées, aux yeux de celles et ceux qui prescrivent, à une communauté imaginée nationale. Cette démarche s'inspire d'une part de travaux sociologiques adoptant des approches dites intersectionnelles [4] c'est-à-dire s'attachant à articuler les rapports de genre, de classe et de race, et d'autre part de travaux plus théoriques, philosophiques ou historiques concernant le genre de la nation et les nationalismes sexuels.
Nationalismes sexuels, homonationalisme, fémonationalisme
3La sociologie des rapports de race [5] et d'ethnicité, en France, si elle a en partie intégré les apports des approches de genre (voir par exemple Ait Ben Lmadani, 2008 ; Palomarès, 2008), a longtemps laissé à la philosophie, à l'histoire ou encore à des essais le thème de la nation. Or, depuis de nombreuses années, le genre de la nation a fait l'objet de travaux d'histoire et de socio-histoire, fondés sur des archives mais aussi pour certains sur l'histoire orale (Yuval Davis, 1997 ; Yuval Davis and Anthias, 1992 ; Auslander et Zancarini-Fournel, 2000) : par exemple, comment l'accès des femmes à la citoyenneté s'est heurté au caractère implicitement masculin de la figure du citoyen neutre et abstrait, ou encore comment les mouvements nationalistes ont pu être les sites de l'émergence de revendications féministes. Tout en s'appuyant sur une approche différentialiste des rapports femmes-hommes et sur une image figée et homogène de l'ordre de genre dans une culture et un groupe nationaux, les engagements nationalistes ont souvent été le point de départ de processus d'autonomisation des militantes féministes notamment dans les luttes décoloniales. Les liens entre nationalisme et féminisme, la place des stéréotypes de genre dans la formation des imaginaires nationaux, de même que la dimension genrée du rapport à la citoyenneté ont été particulièrement travaillées concernant les pays ayant été colonisés. En effet, les questions de genre et la promotion de modèles de masculinité et de féminité spécifiques investis d'imaginaires de l'authenticité ou de la modernité ont été centrales dans le processus de formation des États-nations, notamment dans les expériences coloniales et post-coloniales (McClintock et al., 1997 ; Verschuur, 2010). À cet égard, on peut penser aux travaux pionniers de Kumari Jayawardena (1986) ; de Partha Chatterjee (1993) sur l'Inde ; d'Ann Laura Stoler (1989, 1997) sur la police de l'intimité dans différentes configurations coloniales notamment en Asie du Sud-Est ; les nombreux travaux sur le Moyen-Orient, comme par exemple ceux de Margot Badran (1995) et Beth Baron (2005) sur la formation de la nation égyptienne, de Suad Joseph sur les formes de citoyenneté au Liban (2000), ceux de Stéphanie Latte Abdallah (2006) sur l'attachement nationaliste à un ordre du genre pensé comme traditionnel et les subversions possibles de celui-ci dans les camps de réfugiés palestiniens en Jordanie ; ainsi que les travaux sur l'Amérique Latine de Natividad Chong (2007) ; ou encore ceux sur la France coloniale d'Elsa Dorlin (2006). Aujourd'hui, cette problématique est plus largement investie par la sociologie, voire par une partie de la science politique, dans des configurations contemporaines marquées par l'hégémonie euro-nord américaine.
4 Ainsi, tout récemment, de nombreux travaux ont montré comment les nationalismes euro-nord-américains s'appuient sur des constructions particulières du genre et de la sexualité [6]. Comme l'ont souligné différentes recherches dont nous ne pourrons ici proposer une synthèse détaillée (Jaunait, Le Renard et Marteu, 2013), on assiste aujourd'hui à une transformation des manières dont les discours autour du genre contribuent à produire des frontières formulées en termes de culture, d'ethnicité, ou de religion au sein des groupes dits nationaux, mais aussi entre les groupes dits nationaux et non nationaux. Dans nombre de pays d'Europe et d'Amérique du Nord, alors que les discours nationalistes ont longtemps relégué les femmes et les minorités sexuelles aux marges de la nation, certains de leurs droits sont aujourd'hui au centre de l'affirmation d'une identité nationale tolérante et libérale. Ces discours reposent sur l'altérisation de certains groupes sociaux, en particulier les immigrés musulmans et les sociétés musulmanes renvoyés à une même culture décrite comme sexiste et homophobe (voir entre autres, pour la France Guénif Souilamas et Macé, 2006 ; Fassin et Surkis, 2010 ; Clair 2012 ; Hamel et Clair, 2012).
5 Plusieurs concepts ont été proposés pour décrire ces transformations contemporaines, dont les procédés s'ancrent dans une histoire longue (Jaunait, Le Renard et Marteu, 2013). Deux formulations conceptuelles nous semblent particulièrement stimulantes. Jasbir Puar, dont les réflexions s'inscrivent dans les études queer aux États-Unis, a proposé le terme d'homonationalisme dans un ouvrage récemment traduit en français (2012 [2007]). Par ce concept, elle entend montrer comment l'impérialisme états-unien s'est reconfiguré dans les années 2000 en s'appuyant sur la dichotomie entre un monde occidental où les droits des femmes et des homosexuels seraient respectés, et un monde musulman obscurantiste et arriéré auquel sont également associées des minorités à l'intérieur des États-Unis, comme les Sikhs. La démonstration s'appuie sur la discussion de travaux de philosophie et l'analyse d'images et de discours médiatiques. S'inspirant en partie de Puar, Sara Farris (2013) a quant à elle proposé de déconstruire ce qu'elle appelle le « fémonationalisme », qu'elle définit comme « la mobilisation contemporaine des idées féministes par les partis nationalistes et les gouvernements néo-libéraux sous la bannière de la guerre contre le patriarcat supposé de l'islam en particulier et des migrants du Tiers Monde en général ». Affirmant une volonté de dépasser l'analyse de discours, elle interprète ce phénomène comme relevant d'un projet politico-économique, celui d'utiliser les femmes migrantes comme une « armée régulière de travailleurs » dans les tâches de care.
Les enjeux d'approches sociologiques empiriques
6Si le présent dossier s'inscrit dans le sillage de ces réflexions, il propose de déplacer la focale pour mettre en évidence des processus saisis in situ dans des interactions sociales concrètes. Plutôt que d'analyser les discours des partis politiques, des gouvernements ou des médias, il s'agit ici de se concentrer sur des sites d'interaction et réseaux d'interconnaissance (institutionnels, professionnels, militants, etc.) entre des personnes situées différemment dans des hiérarchies articulant genre, classe, race, appartenance nationale. Si les discours invoquant la nation, l'idéologie nationale ou civilisationnelle sont bien présents dans les enquêtes, notre objectif n'est pas d'analyser ces discours en soi ce qui a déjà été fait mais plutôt de regarder qui les adopte, dans quelle configuration, et avec quelles conséquences pratiques. Les discours sont ici pris en contexte, et l'on s'intéresse à leurs effets, bien réels, sur les vies des personnes concernées : être autorisées à séjourner sur le territoire national ou être expulsées ; être promues dans leurs activités professionnelles ou être confinées dans des postes subalternes, voire ne pas être embauchées du tout ; pouvoir ou non militer contre les violences faites aux femmes. Nous nous intéressons à la fois aux mobilisations situées de l'idéologie nationale et à l'appartenance citoyenne comprise dans son acception nationale comme ligne de division entre ceux qui ont les droits afférents et les autres.
7 Cette approche permet de mettre à profit des travaux sociologiques en français, mais portant rarement sur les sociétés européennes, qui ont analysé empiriquement la manière dont le genre, la classe, l'ethnicité ou la race et l'appartenance nationale sont imbriqués dans les processus de hiérarchisation sociale [7]. Parmi les théoriciennes et militantes ayant conceptualisé aux États-Unis les approches dites intersectionnelles (entre autres Davis, 1982 ; Crenshaw, 1991), certaines ont replacé les articulations entre genre, classe et race dans le cadre plus large de l'idéologie nationale (Hill Collins, 1998). Ce n'est pas seulement sous cette forme que la nation est construite comme objet dans les enquêtes présentées ici. Si la thématique de la nation, polysémique, renvoie dans les propos recueillis lors des enquêtes à l'identité, à la citoyenneté, à l'origine ethnique ou encore à la culture, nous l'abordons également sous différents angles concrets, influençant les vies des personnes, ainsi que les interactions et les relations entre elles : la nationalité inscrite à l'état civil (qui peut ouvrir ou fermer l'accès à tel poste professionnel par exemple), l'appartenance nationale supposée ou assignée (qui influence les manières d'interagir), ou encore la mobilisation de stéréotypes nationaux genrés qui tracent des frontières d'inclusion et d'exclusion symboliques et/ou matérielles [8]. Les articles apportent des éléments de réponse aux questions suivantes : concrètement, quel rôle jouent différents acteurs étatiques et non étatiques dans la promotion de normes de genre pensées comme nationales ? Comment et par quels processus ces normes circulent-elles ? À qui les injonctions à se conformer à ces normes sont-elles adressées ? Au cours de quelles interactions ? Quels effets produisent ces prescriptions et injonctions ?
8 Si les processus que nous étudions s'inscrivent dans une histoire longue où le genre a été au c ur de la « différence coloniale » (Sanna et Varikas, 2011), les situations contemporaines méritent de faire l'objet de travaux qui ne postulent pas d'emblée une simple reproduction des situations passées, suivant un « principe de spécificité historique » (Hall, 2013). Autrement dit, si des discours contemporains rappellent des discours coloniaux, il importe d'identifier, au-delà de leur provenance et/ou de leurs résonances, qui les énonce, dans quelles configurations de pouvoir, et avec quels effets. Nous nous penchons ici sur des configurations singulières impliquant des formes d'impérialisme, d'autoritarisme et de colonialité du pouvoir [9] s'articulant et façonnant les rapports de genre, race, classe.
Quels sites et stratégies d'enquête ?
9Les trois articles de ce dossier analysent des configurations spécifiques : un centre de rétention pour étrangers en Europe, une entreprise multinationale implantée en contexte non européen, une ONG uvrant pour l'égalité hommes-femmes en contexte post-soviétique. Ces sites d'enquête ne sont pas forcément ceux auxquels on pense spontanément concernant la question de la nation : les travaux d'histoire ont longtemps porté sur les mouvements nationalistes, les institutions représentatives ou encore les armées. Pourtant, dans une perspective sociologique, ces espaces sont apparus stratégiques en ce qu'ils confrontent au quotidien des personnes renvoyées à une altérité, à une étrangeté, et des personnes se considérant comme normales (recruteurs, assistants accompagnants) : celles-ci ont pour mission de juger et/ou d'aider les autres, c'est-à-dire celles et ceux qu'ils construisent comme tels, et se pensent de manière implicite comme plus avancées [10]. Ces configurations locales d'interactions interpersonnelles sur un pied d'inégalité permettent de saisir en situation la manière dont les questions de genre sont un enjeu de pouvoir et de légitimation à l'échelle internationale. Nous présentons ici brièvement les enquêtes avant de développer quelques perspectives transversales qu'elles ouvrent.
10 Dans le contexte d'un centre de rétention [11] situé en Allemagne, Mathilde Darley montre, en s'appuyant sur une enquête ethnographique, comment « représentations ethniques et genrées se trouvent imbriquées dans la qualification des retenus par les aumôniers ». Ceux-ci, seuls acteurs non policiers bénéficiant d'un droit d'accès illimité aux étranger.e.s retenu.e.s, contribuent à les désigner comme régularisables ou expulsables : ils sont amenés à distinguer, parmi les étranger.e.s retenu.e.s qu'ils rencontrent et accompagnent, celles et ceux dont l'histoire et le parcours migratoire justifient la mise en place d'une aide juridique visant à contester leur enfermement et/ou leur expulsion. Ils agissent dans un contexte juridique où les normes familialistes apparaissent comme l'une des dernières brèches pouvant être investies pour contester le dispositif d'expulsion. Les visiteurs religieux, à travers leurs pratiques d'accompagnement des étrangers retenus, jouent un rôle singulier dans la production et la perpétuation de normes de genre pensées comme nationales et contribuent par-là même au tracé des frontières d'appartenance à la nation.
11 Dans le contexte d'une banque en joint-venture franco-saoudienne, Amélie Le Renard analyse la centralité des normes de genre dans la production des hiérarchies entre nationalités, principalement à partir du cas des salariés hommes managers. Les managers européens se définissent comme un groupe (« nous les Occidentaux/nous les Français ») en altérisant les Saoudiens (« eux »). Ces managers font sens de leur expérience de travail et de vie en Arabie Saoudite un pays dans lesquels ils sont récemment arrivés et se trouvent d'emblée en position dominante en mobilisant des stéréotypes genrés sur les Saoudiens par opposition à la culture occidentale. Les entretiens avec d'autres salariés (hommes et femmes) et notamment avec des managers saoudiens qui s'identifient pour leur part à un modèle de masculinité « cosmopolite »/« ouvert d'esprit » permettent de situer ces propos plus largement dans une compétition entre hommes pour les positions hégémoniques, dont les salariées femmes sont dans leur écrasante majorité exclues, bien qu'elles soient au centre des discours progressistes tenus par les managers hommes. Le modèle de féminité « occidentalisé » ou « libéré » qu'ils promeuvent est en fait contraignant pour elles, et s'avère un obstacle à l'ascension professionnelle de la plupart d'entre d'elles.
12 Ainsi, les configurations analysées par les deux premiers articles se répondent, en quelque sorte, dans la mesure où le premier se focalise sur des non-Européens retenus en Europe et la manière dont ils et elles sont catégorisés par des nationaux en position de décider s'ils souhaitent leur porter assistance. Le second article analyse des Européens qui, hors de l'Europe, jouissent d'une position privilégiée en tant qu'expatriés et se trouvent en position de prescrire des normes de comportement particulières, et genrées, parmi les salariés nationaux qu'ils managent. L'origine et la provenance, comprises ici dans l'expérience et l'identification à l'étrangeté, engendrent des positions opposées et asymétriques dans la prescription des normes de genre.
13 L'article de Lucia Direnberger analyse une autre configuration, celle d'une association luttant contre les violences faites aux femmes et percevant des financements internationaux dans le Tadjikistan post-soviétique. Elle permet de décentrer à nouveau le regard en abordant l'enjeu de la circulation transnationale du genre dans le travail associatif. L'actuelle circulation internationale et transnationale de discours sur le genre produit des résistances nationalistes ; dans les pays dits du Sud, les programmes de genre mis en place par les associations locales sont souvent dénoncés comme un cheval de Troie de l'hégémonie occidentale. Au Tadjikistan, la politique de dé-soviétisation des femmes engagée par le gouvernement depuis les années 1990 a impliqué un processus de « nationalisation des mères » (usage politique des représentations de la maternité et des femmes comme « mères » de la nation). En même temps, à partir de 1997, le Tadjikistan post-conflit a été marqué par la présence d'institutions internationales encourageant les associations locales de femmes dans le cadre d'un agenda de peacebuilding ciblant les femmes comme agents de démocratisation et de pacification. L'article montre comment les associations locales luttant contre les violences faites aux femmes décident de travailler avec des représentants religieux (imamkhatibs et doumollah) afin de gagner en légitimité sur cette thématique. Ces collaborations stratégiques mettent en exergue les processus multi-niveaux d'imbrication sous tensions entre genre, religion et nation.
Le travail des normes familialistes
14Si les articles portent sur des objets et contextes assez différents, quelques lignes transversales de réflexion s'en dégagent. Les enquêtes se sont déroulées dans des mondes professionnels et/ou associatifs. Elles montrent que les discours promouvant la conformation à des normes de genre particulières comme critère d'appartenance à la nation circulent par des pratiques de travail, qu'elles soient mises en uvre par des aumôniers assistant les migrants en situation irrégulière menacés d'expulsion (Darley), des managers expatriés (Le Renard), des salariées d'associations ou des imams (Direnberger). Ces personnes adressent directement ou indirectement à d'autres, vis-à-vis desquelles elles sont en position de pouvoir, des injonctions à se conformer à des normes spécifiques de masculinité et de féminité, notamment celles de la conjugalité hétérosexuelle reposant sur des rôles stéréotypés attribués aux hommes et aux femmes. Ces normes familialistes et hétéronormatives deviennent ainsi l'étalon à l'aune duquel sont jugés les comportements : « modernes », « civilisés », ou au contraire trop « traditionnels », « compliqués », « rétrogrades », etc.
15 Ces normes sont ethnicisées et nationalisées. Autrement dit, les hiérarchies intriquées de genre, d'ethnicité, de race et de nationalité construisent les imaginaires déployés vis-à-vis des personnes altérisées. Ainsi, dans les deux premiers articles, les discours mobilisés par les Européens (hommes et femmes) résonnent parfois avec des rhétoriques empruntes d'un imaginaire colonial, en particulier leurs représentations des femmes « autres » comme forcément victimes des hommes de leur communauté, et leur prétention à les sauver [12] à condition, cependant, que leur genre corresponde bien à leur sexe à l'état civil (Darley).
16 L'étude des discours développés dans des configurations de pouvoir spécifiques montre que dans certains des cas étudiés et à certains moments, ces injonctions en termes de genre et de sexualité sont instrumentales. Ainsi, l'engagement politique des aumôniers travaillant dans les centres de rétention en Allemagne les amène dans certains cas à co-construire avec les retenus des récits entrant dans les cadres de genre et de sexualité attendus par les tribunaux administratifs : figure du « bon compagnon » et du « bon père », de la « femme victime de violences », etc. L'ambivalence de leur pratique réside dans le fait qu'ils utilisent des normes de manière instrumentale et se démarquent, en partie au moins, des valeurs et du régime de genre dont leurs Églises sont porteuses, leur statut de militants contre la rétention passant alors avant leur statut religieux (Darley). Dans une situation tout autre, celle d'une entreprise multinationale, adopter un discours progressiste sur l'emploi des femmes, en l'absence d'une promotion effective de celles-ci au sein de l'organisation, est avant tout une manière de participer à une compétition entre différents groupes d'hommes délimités par des frontières nationales pensées comme « civilisationnelles » (Le Renard). Pour les hommes occidentaux, c'est aussi une manière de légitimer une position dominante obtenue dès leur arrivée, malgré leur étrangeté et leur absence d'expérience dans le pays, position actuellement de plus en plus remise en question. Les discours ont ainsi des rôles et des effets bien précis, spécifiques aux configurations sociales et aux contextes dans lesquels ils sont déployés, que cela soit ou non intentionnel.
Religion et altérisation nationale
17L'appartenance nationale est ici posée par certaines personnes comme une différence quasi indépassable, ce qui s'accompagne de l'affirmation d'autres différences. Dans les trois articles, la question de la religion est centrale, bien que son traitement n'ait pas été sollicité au départ de ce projet : elle est un arrière-plan incontournable lorsqu'on étudie la mobilisation située de normes de genre dans les configurations contemporaines. La figure de la « femme musulmane » cristallise les tensions observées tant dans le monde post-soviétique que dans le contexte d'un territoire marqué par l'impérialisme euro-nord-américain, où les expatriés européens semblent réactualiser dans d'autres enjeux des discours islamophobes incorporés ailleurs [13]. L'altérisation de cette figure aboutit alors à l'affirmation d'une frontière entre « nous » et « eux ». Ce « nous » est identifié non pas à une religion autre que l'islam, mais plutôt à une communauté nationale incluse dans un plus vaste ensemble « occidental ». Ces cadrages et identifications sont cependant instables et parfois conflictuels.
18 Si la religion est mobilisée de manière fréquente dans l'affirmation d'une différence, en revanche la classe ne l'est pas de manière explicite. Pourtant, les normes de genre qui sont promues au sein des organisations étudiées sont aussi situées en termes de classe : dans les deux premiers articles, on enjoint les femmes altérisées et subalternisées à se conformer à une féminité « respectable », « moderne », que l'on pourrait rapprocher de celle des classes moyennes (Skeggs, 1997). Ainsi, dans plusieurs cas empiriques, les interactions au cours desquelles se joue l'affirmation de frontières entre « eux » et « nous » sont marquées par la mise en avant de la différence religieuse et l'invisibilisation de la classe, ainsi que par un « racisme culturel » (Balibar et Wallerstein, 1988) s'exprimant en particulier par des discours et des attentes concernant le genre et la sexualité.
19 L'approche sociologique permet sur ces quelques cas d'éclairer des reconfigurations de l'État-nation, de l'impérialisme et du pouvoir autour des normes de genre et de sexualité. Bien d'autres configurations pourraient être analysées suivant une telle ligne de réflexion, en particulier dans le cas français : si nous l'avons ici privé de sa centralité habituelle, il est tout à fait utile de l'examiner à l'aune de telles problématiques. Enfin, soulignons que la réflexivité est centrale dans ces analyses, qui impliquent de déconstruire des rapports de pouvoir internationaux dans lesquels les personnes conduisant les recherches sont nécessairement prises.
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