Article de revue

Marcel Martinet et la culture prolétarienne

Pages 89 à 93

Citer cet article


  • Taïbi, N.
(2006). Marcel Martinet et la culture prolétarienne. Sens-Dessous, 89-93. https://doi.org/10.3917/sdes.000.0089.

  • Taïbi, Nadia.
« Marcel Martinet et la culture prolétarienne ». Sens-Dessous, 2006/1 N° 0, 2006. p.89-93. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2006-1-page-89?lang=fr.

  • TAÏBI, Nadia,
2006. Marcel Martinet et la culture prolétarienne. Sens-Dessous, 2006/1 N° 0, p.89-93. DOI : 10.3917/sdes.000.0089. URL : https://shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2006-1-page-89?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sdes.000.0089


Notes

  • [1]
    Le solitaire, Corréa, 1946, p. 299.
  • [2]
    Voici comment Martinet témoigne de son adhésion aux idées du syndicalisme révolutionnaire défendues par la revue : « Ce que les uns et les autres (anarchistes et socialistes) apportaient de propre, de viril, de fécond est passé dans le syndicalisme ouvrier. […] Dès le début aussi, en 1909, je me suis abonné à une petite revue à couverture grise bien présentée et surtout bien faite, La vie ouvrière. […] Dans son isolement, avec ses ressources infimes, sa frêle armature, son faible équipage, cette petite corvette avait infiniment plus de sens, d’allant et de vigueur réelle que les cuirassés richement pourvus et soutenus par les organisations officielles. […] » Ibid., p. 14.
  • [3]
    Né à Paris le 1er octobre 1867 et mort dans la même ville le 13 mars 1901. Il abandonne la vie bourgeoise pour vivre suivant le peuple. Il créa L’Ouest républicain dans lequel il soutient sans relâche le candidat Aristide Briand. Il fonde L’Émancipation, section du Parti ouvrier français. Au congrès de Tours en 1892, il fait voter la grève générale puis se sépare du Parti marxiste, séduit par des mouvements libertaires. Il s’agit de suivre une œuvre globale (menée par le prolétariat éclairé) d’éducation morale. En 1897, il fonde la revue L’ouvrier de : deux mondes, c’est une revue mensuelle d’économie sociale. Il meurt de tuberculose après avoir mené une vie « sans maître et sans dieu en vrai libertaire ».
  • [4]
    Jean Guéhenno (1890-1978) était le fils d’un cordonnier, syndicaliste et compagnon du Tour de France, et d’une piqueuse de Fougères qui resta toute sa vie hanté par la misère de son enfance. Après des études au collège, il échoue à l’examen des bourses et travaille comme employé dans une usine de chaussures. Il fut marqué par les grandes grèves de Fougères en 1906-1907 au cours desquelles il entend Jaurès pour la première fois. Il passe seul le baccalauréat puis obtient une bourse, une licence de philosophie en 1910 et entre à l’École normale supérieure. En 1914, il part à la guerre et est très gravement blessé en 1915. Il devient professeur de lettres et de 1929 à 1936 rédacteur en chef de la revue Europe, membre du Comité de vigilance anti-fasciste de 1934 à 1937, cofondateur et codirecteur de la revue Vendredi de 1935 à 1938. Durant l’Occupation, il fit partie du petit groupe d’intellectuels qui fonda le Comité national des écrivains (CNE) et collabora aux Lettres françaises clandestines. Nommé inspecteur général de l’Éducation nationale en 1945, élu à l’Académie française en 1962, il collabora ensuite jusqu’en 1977 au Figaro.
  • [5]
    En réponse à l’école officielle soumise à l’autorité de l’État et accusée de reproduire les inégalités sociales, le mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle apporte son soutien à deux systèmes d’éducation : les bourses du travail et les universités populaires. les premières naissent en 1886, elles ont pour vocation de réunir les organisations ouvrières et de permettre l’expression des besoins des ouvriers par corporation comme de manière individuelle en matière d’information et de formation. Les dernières, qui naissent avec l’affaire Dreyfus en 1899 dans le sillage de la bourgeoisie libérale, souhaitaient « aller au peuple » pour lui apporter l’enseignement qu’il n’a pas pu recevoir, dans un contexte ou nombre d’intellectuels pensaient que la République était menacée par l’Église et l’armée.
Le mot « servir » a deux sens : aux intellectuels fiers de leur « liberté » prostituée et à tous les révolutionnaires, je souhaite qu’ils apprennent à reconnaître l’un et l’autre.
Marcel Martinet, 1935
De Marcel Martinet (1887-1944) on ne trouve aujourd’hui la trace que dans Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, un ouvrage spécialisé.
Le livre que nous présentons, Culture prolétarienne, contient des réflexions que l’auteur a consignées de 1918 à 1923. Publié une première fois en 1935, puis en 1976, il était depuis longtemps épuisé. En 2004, les éditions Agone à Marseille procèdent à une nouvelle édition préfacée par Charles Jacquier.
Nous proposons un aperçu des principales réflexions présentées dans ce livre important.

La vie de Marcel Martinet

1Né dans une famille aux idées républicaines et anticléricales, il entre au lycée Louis-le-Grand en 1905 et il est reçu à l’École normale supérieure en 1907. Il renonce à la carrière universitaire à laquelle le prédisposaient ses études et obtient un poste de rédacteur à l’hôtel de ville de Paris. Il commence à écrire durant cette période et participe à un mouvement intellectuel qualifié de « vitaliste » autour de nouvelles revues comme L’Effort (devenu L’Effort libre). Ce terme de Vitalisrne recouvre l’éloge « d’un élan vital capable de régénérer une société occidentale entrée en décadence » ; ce mouvement, pris dans une période qui n’a « pour horizons qu’un dreyfusisme dégradé d’une part, un nationalisme exacerbé d’autre part [1] » met l’art et la culture au centre de l’émancipation ouvrière, L’Effort libre se veut « une revue de civilisation ouvrière » où l’on considère que l’art n’est « plus une annexe de la politique » mais « l’un des outils de la transformation sociale » et qui serait comme le pendant intellectuel de la revue syndicaliste La vie ouvrière[2], à laquelle il s’abonne en 1909.

2La guerre en 1914 est une rupture traumatique, de nombreux clivages apparaissent dans toutes les sensibilités du mouvement ouvrier et les préoccupations sont immédiates et urgentes : résister à la démoralisation, rassembler, reconstruire un mouvement ouvrier révolutionnaire après son échec de 1914. L’engagement de Martinet s’intensifie de 1918 à 1923, il s’appuie sur la frange la plus radicale du mouvement syndical. Tout semble alors possible à l’artisan d’une culture autonome de la classe ouvrière. Toutefois, il se trouve très vite minoritaire au sein du Parti communiste par son opposition constante au stalinisme. Directeur littéraire de L’Humanité entre 1921 et 1923, il s’éloigne du PCF suite à la « bolchevisation ». Il publie À contre-courant, d’abord dans la revue littéraire Europe, puis dans la revue syndicaliste la Révolution prolétarienne où il revient à l’esprit du syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre entendu comme instrument et projet de l’autonomie ouvrière. Il s’engage contre le colonialisme comme il dénonce le procès de Moscou. Malade du diabète depuis longtemps, il meurt isolé et oublié du plus grand nombre en 1944.

La culture prolétarienne

3Dans sa préface de 1935, Martinet dédie ce livre à Fernand Pelloutier [3]. Il expose en ces termes la vocation des textes qu’il rassemble : « Le présent livre, qui n’est pas né des circonstances mais qui répond aux circonstances, est tout entier occupé par les problèmes que pose cette nécessité de la culture ouvrière. »

4Le problème posé par Martinet dans ce livre est donc celui-ci : qu’est-ce qu’une culture prolétarienne ? À quelle condition se forme-t-elle ?

Le prolétariat et la culture

5Ce propos se fonde sur le postulat suivant : il existe une culture prolétarienne, celle-ci est incluse dans l’héritage humain. Il est nécessaire de définir une « élite du prolétariat révolutionnaire » en tant que prolétaire, elle est nécessairement révolutionnaire puisqu’elle ne se reconnaît aucun privilège et ne se constitue pas en état-major. « Car l’homme qui s’estime supérieur à la masse, détaché d’elle et supérieur à elle – et c’est toujours, au fond, se croire d’une autre essence – pourquoi diable irait-il se battre pour une révolution prolétarienne dont le premier et principal but est d’instituer l’égalité sociale, l’égalité temporelle entre les hommes. » Cette élite est conquête incessante d’éléments nouveaux : « De cette élite nul ne fait partie à vie… ».

Jean Guehenno [4] et la culture prolétarienne

6Jean Guehenno nomme culture quelque chose dont le peuple se méfie. Cependant, effacer « l’ombre des exploiteurs » sur la culture ce n’est pas effacer la culture. Ce qui doit disparaître n’est pas la culture mais son apparence qui, sans contenu réel, reflète la suprématie d’une classe. L’idéal serait de tourner la culture des maîtres au profit du peuple.

Un humanisme ouvrier. Difficultés et nécessite de la culture prolétarienne

7Comme toute culture, la culture prolétarienne n’est pas seulement une instruction, elle est aussi et d’abord une discipline et une éducation. Il faut préserver l’héritage du passé en le revivifiant. Pour, d’une part, donner aux ouvriers une dignité profonde et, d’autre part, pour préparer la culture de la société sans classe, la culture humaine.

La culture propagande, négation de la culture et avilissement au prolétariat

8Martinet refuse l’argument suivant lequel il faut d’abord libérer le prolétariat avant de parler de culture. « Il arrive alors ceci, qu’on ne peut raisonnablement pas lui dire au prolétariat : “Voilà. Nous sommes les chefs, tes chefs, et nous tes chefs, nous voyons clair pour toi ; laisse-toi donc conduire les yeux bandés là où notre sagesse a décidé que ton destin était d’aller, laisse-toi conduire pour ta plus grande gloire et pour ton salut…” »

La propagande du prolétariat c’est la vérité

9La vérité est l’arme la plus sûre du prolétariat ; seule la vérité totale donne une connaissance profonde de leur condition soit, suivant le grand mot de Pelloutier : « la science de leur malheur ».

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes

10Cette proposition exprime la substance de la pensée de Martinet. « Ordonner à Lazare de se lever de son tombeau ne nous a jamais paru très sûr pour Lazare. Et si par miracle Lazare se lève en effet, tant pis peut-être pour Lazare, et tant pis pour celui qui aura donné l’ordre. L’action par ordre et sans volonté propre, même le salut par ordre nous semble d’une efficacité douteuse, mais d’un risque certain pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit l’ordre. »

Pour une organisation de la culture

11Ces réflexions sur les possibilités par le prolétariat et pour le prolétariat d’une organisation de la culture intellectuelle sont parues sous forme d’articles dans L’Humanité du 25 septembre au 18 décembre 1921. Deux principes gouvernent à cette tâche : « extrême modestie » et « ambition extrême ».

12On peut citer en exemple le Cercle ouvriers d’études, le groupe « Savoir ». Celui-ci possède un double objectif : d’une part se perfectionner dans la connaissance des métiers, d’autre part dans celle de la condition ouvrière. Il part du constat suivant : il n’y a pas de large culture possible sans une base précise d’instruction technique, et si l’instruction professionnelle se replie sur elle-même, isole le praticien au lieu de lui marquer sa place dans l’ensemble des hommes, si cet ensemble n’est pas éclairé par une large vue des réalités du monde, elle est chose morte et, humainement, plus nuisible qu’utile.

13Cette initiative accompagne une critique sévère des universités populaires [5], qui définissent aux yeux de Martinet le rêve de la petite bourgeoisie intellectuelle. Elles étaient plus destinées à entraîner les futurs orateurs qu’à dispenser un savoir.

14Reprenons le mot d’un des membres de ce cercle : « Parce que travailleurs, nous voulons nous instruire dans la technique, parce que hommes, dans la connaissance générale. Moins en superficie, qu’en profondeur. Ne savoir que peu de chose, si nous ne pouvons faire autrement, mais bien les savoir. »


Date de mise en ligne : 20/01/2016

https://doi.org/10.3917/sdes.000.0089