Lacan et l'oubli du rire de Marx
- Par Geneviève Morel
Pages 17 à 26
Citer cet article
- MOREL, Geneviève,
- Morel, Geneviève.
- Morel, G.
https://doi.org/10.3917/sc.016.0017
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- Morel, G.
- Morel, Geneviève.
- MOREL, Geneviève,
https://doi.org/10.3917/sc.016.0017
Notes
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[1]
Lacan, « La troisième », La cause freudienne, Nouvelle revue de psychanalyse, n° 79, Paris, Navarin éditeur, 2011, p. 15.
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[2]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVI (1968-1969), D’un Autre à l’autre, Paris, Le Seuil, 2006, p. 45 [noté S. XVI par la suite].
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[3]
Il le baptise en allemand Mehrlust, décalqué de Mehrwert (plusvalue). Le 11 mars 1973, dans Les non-dupes errent, il l’associe au terme de Lustgewinn, découvert dans un article de Freud sur le rêve, « Les limites de l’interprétation » (1925).
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[4]
L. Althusser, « Trois notes sur la théorie des discours », dans Écrits sur la psychanalyse, Paris, Stock/ imec, 2010, p. 111-170.
-
[5]
S. XVI, p. 50
-
[6]
J. Lacan, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée » (1945), dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 204 et suiv.
-
[7]
J. Lacan, « Variantes de la cure type » (1955), dans ibid., p. 323.
-
[8]
J. Lacan, « Télévision », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 545.
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[9]
Ces termes sont introduits lors de la construction, pas à pas, du « Graphe du désir » dans le Séminaire V.
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[10]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre V (1957-1958), Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 127 [noté S. V par la suite].
-
[11]
S. Freud, Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, Paris, Idées/Gallimard, 1978, p. 162.
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[12]
À partir de cette dritte Person, Lacan construira, en 1967, rien de moins que sa théorie de la passe, c’est-à-dire un moyen proprement psychanalytique de reconnaître un analyste par un procédé directement inspiré du Witz. La dritte Person y joue un rôle fondamental de transmission, celui du passeur entre le candidat (passant) et le jury d’agrément (ou cartel de la passe), le récit du passant y étant considéré comme une bonne histoire à faire entendre à la cantonade. Les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, qui condensent un fait divers sans émettre ni jugement ni moralité, avec un détachement pince-sans-rire qui produit un effet humoristique irrésistible, auront peut-être inspiré Lacan comme modèle de la passe.
-
[13]
J. Lacan, S. V, p. 97-98.
-
[14]
J. Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient », dans Écrits, op. cit., p. 505-506.
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[15]
S. Freud, op. cit., p. 25 et suiv.
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[16]
J. Lacan, S. V, p. 29.
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[17]
Ibid., p. 39.
-
[18]
Dans S. XVI, p. 52. Cf. déjà en 1957, S. V, p. 67 : « Il s’agit d’un certain rapport qui échoue, de ce qui introduit dans les rapports humains constants un mode d’impasse essentiel qui repose sur ceci, que nul désir ne peut être reçu, admis par l’Autre, sinon par toutes sortes de truchements qui le réfractent, qui en font autre chose que ce qu’il est, un objet d’échange. »
-
[19]
S. Freud, op. cit., p. 75 et suiv.
-
[20]
S. V, p. 69 et suiv.
-
[21]
S. Freud, « Le fétichisme » (1927), dans La vie sexuelle, Paris, Puf, p. 133. Lacan note aussi l’utilisation de la métonymie dans le roman réaliste, ainsi dans Bel-Ami de Maupassant, où un au-delà du sens est désigné implicitement par une série d’objets anticipant la jouissance du héros, comme les huîtres évoquant l’oreille de la femme que Bel-Ami l’arriviste s’apprête à déguster (cf. G. de Maupassant, Bel-Ami, Paris, folio/ Gallimard, p. 110).
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[22]
Lacan ne manque pas de faire une allusion implicite à Marx et à « la valeur fétiche de l’or » (S. V, p. 70).
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[23]
S. Freud, Le mot d’esprit…, op. cit., p. 286.
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[24]
S. V, p. 81. Lacan se réfère à K. Marx, Œuvres économie, tome 1, Le Capital, Paris, Gallimard, la Pléiade, première section, « La marchandise », p. 582. « Dans le rapport de valeur de la marchandise A avec la marchandise B, non seulement la marchandise B est déclarée égale à A au point de vue de la qualité, mais encore un certain quantum de B équivaut au quantum donné de A » ou bien en raccourci, comme le dit Marx : « Paris vaut bien une messe ! » Ou, précédemment, p. 556 : « Comme valeurs d’usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; comme valeurs d’échange, elles ne peuvent être que de différentes quantités. »
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[25]
S. V, p. 97.
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[26]
Ibid., p. 91. La surprise restera toujours pour Lacan la dimension fondamentale de l’essence de l’inconscient, ce qui explique que le Witz, qui la provoque de façon élective, en soit selon lui la meilleure voie d’approche (plus que le rêve, pourtant voie royale vers l’inconscient selon Freud).
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[27]
S. XVI, p. 64-65.
-
[28]
Ibid., p. 17.
-
[29]
J.-M. Rabaté, « Parallaxe “Marx” : du marxisme de Lacan au marxisme de Zizek », dans R. Moati (sous la direction de), Autour de Slavoj Zizek, Actuel Marx, Paris, Puf, 2010, p. 79-98.
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[30]
J. Lacan, « Radiophonie », dans Autres écrits, op. cit., p. 434-435.
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[31]
Même s’il explique fort bien que la thermodynamique, qui se réfère à des systèmes clos et à des valeurs constantes de référence, ainsi que la physique, appartiennent aussi à l’ordre du signifiant (cf. S. XVI, p. 21 et 32).
-
[32]
Sauf que « retour à Freud » se disait en référence au contexte de « déviation » des postfreudiens par rapport à la lettre de Freud. Mais ceux-ci n’ont jamais prétendu être marxistes (à la différence de certains freudiens comme Otto Fenichel, Annie Reich, Edith Jacobson, entre autres), donc le terme de « retour » semblerait ici bien exagéré.
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[33]
Cf. J. Lacan, « Introduction à l’édition allemande des Écrits » (1973), dans Autres écrits, op. cit., p. 555 : « Tout les ramène pourtant au solide de l’appui qu’ils ont dans le signe : ne serait-ce que le symptôme auquel ils ont affaire, et qui, du signe fait gros nœud, nœud tel qu’un Marx l’a aperçu même à s’en tenir au discours politique. J’ose à peine le dire, parce que le freudo-marxisme, c’est l’embrouille sans issue. »
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[34]
J. Lacan, « Télévision », op. cit., p. 545.
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[35]
J. Lacan, « Le désir et son interprétation » (1958-1959), séminaire non publié, séance du 11 mars 1959. Sur le conceit et le Witz, cf. M. Blanco, Les rhétoriques de la pointe. Baltasar Gracián et le conceptisme en Europe, Paris-Genève, Éditions Champion, Bibliothèque de l’Humanisme et de la Renaissance, 1992.
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[36]
Il est intéressant de regarder les courbes statistiques qui ont été établies par ceux qui ont recueilli ses néologismes. On voit une augmentation nette à partir de 1956-1957, puis une flambée en 1967 (effet de la publication des Écrits ?), et une autre en 1972 (L’étourdit), et évidemment au moment du séminaire sur Joyce en 1975 (cf. M. Bénabou, L. Cornaz, D. Liège, Y. Pélissier, 789 néologismes de Jacques Lacan, Paris, epel, 2002, p. 114-117).
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[37]
Ainsi, il associe « pas de métaphore sans métonymie » à la conclusion d’Ubu roi de Jarry, « Vive la Pologne, parce que s’il n’y avait pas de Pologne il n’y aurait pas de Polonais » : « C’est un trait d’esprit, et, ce qui est drôle, qui se réfère précisément à la fonction métonymique » (S. V, p. 75-76). On voit le même phénomène lorsqu’il commente le « merdre » de Jarry, avec le « r » en plus. Sa phrase d’explication étincelle de métaphores et de métonymies pour faire passer le message dans le code : « Trouvaille de la condensation d’un simple phonème supplémentaire dans l’interjection illustre : merdre. Trivialité raffinée de lapsus, de fantaisie et de poème, une lettre a suffi à donner à la jaculation la plus vulgaire en français, la valeur joculatoire, allant au sublime, de la place qu’elle occupe dans l’épopée d’Ubu : celle du Mot d’avant le commencement » (« Rapport sur le rapport de Daniel Lagache », dans Écrits, op. cit., p. 660).
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[38]
Par exemple, cf. J. Lacan, « Du sujet enfin en question » (1966), dans Écrits, op. cit., p. 234 : « Il est difficile de ne pas voir, dès avant la psychanalyse, introduite une dimension qu’on pourrait dire du symptôme, qui s’articule de ce qu’elle représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir. […] En ce sens, on peut dire que cette dimension, même à n’y être pas explicitée, est hautement différenciée dans la critique de Marx. Et qu’une part du renversement qu’il opère à partir de Hegel est constituée par le retour (matérialiste, précisément de lui donner figure et corps) de la question de la vérité. » Et déjà, vingt ans auparavant, en 1946, cf. la conclusion des « Propos sur la causalité psychique », dans Écrits, op. cit., p. 193 : « Car ni Socrate, ni Descartes, ni Marx ni Freud, ne peuvent être “dépassés” en tant qu’ils ont mené leur recherche avec cette passion de dévoiler qui a un objet : la vérité. »
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[39]
S. XVI p. 92 et J. Lacan, Le Séminaire, Livre XI (1963-1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 89. La comparaison des deux versions est intéressante : la présence de la mort prochaine par tuberculose des pêcheurs rôde en 1964, ainsi que la présence « inénarrable » de Lacan le bourgeois dans la scène, et la différence de classes.
1À Rome, en 1974, Lacan lançait à ses auditeurs, du moins à ceux qu’il supposait être des psychanalystes : « Il n’y a pas un seul discours où le semblant ne mène le jeu. [...] Alors, soyez plus détendus, plus naturels, quand vous recevez quelqu’un qui vient vous demander une analyse. Ne vous sentez pas si obligés de vous pousser du col. Même comme bouffons, vous êtes justifiés d’être. Vous n’avez qu’à regarder ma Télévision. Je suis un clown. Prenez exemple là-dessus et ne m’imitez pas ! Le sérieux qui m’anime, c’est la série que vous constituez. Vous ne pouvez à la fois en être et l’être [1]. »
2On lui a beaucoup reproché son côté maniériste. Cette déclamation théâtrale, ces jeux de mots, ces néologismes, ces équivoques perpétuelles élevées à la dignité d’une théorie originale de l’interprétation analytique : n’était-ce pas une preuve manifeste d’escroquerie, voire le signe d’une folie toujours davantage étalée au grand jour ? Dans ce passage, il revendique pourtant son style, il y voit même la preuve de son sérieux à transmettre la psychanalyse, c’est-à-dire non seulement à enseigner devant un large public mais aussi à analyser nombre de ses disciples. Devenu célèbre, au moins depuis la parution des Écrits en 1966, il s’inquiète à juste titre du fait que certains de ses élèves s’identifient à lui. « Je suis un clown. Prenez exemple là-dessus et ne m’imitez pas ! », dit-il en plaisantant, alors qu’il s’agit d’un problème sérieux pour la transmission de la psychanalyse. Or cette exhortation à la fois soucieuse et humoristique, énigmatique parce qu’apparemment paradoxale, ne le concerne-t-elle pas intimement ? N’y serait-il pas aussi question de sa propre relation à Freud, qu’il aurait pris en exemple sans l’imiter ? Et ce style de phrase qui fait mouche, bouclée comme un trait d’esprit, ne serait-il pas caractéristique de son rapport singulier à l’inconscient ?
3Je voudrais soutenir trois propositions qui s’articulent étroitement : premièrement, ce côté spirituel, justement inimitable sauf à sombrer dans le ridicule, et cet intérêt pour le Witz sont au cœur de ce qu’on a appelé le « retour à Freud » de Lacan dans les années 1950. Deuxièmement, cette approche de la parole et du langage par le mot d’esprit définit une position matérialiste dans l’approche du symptôme analytique, dans un sens que je tenterai de préciser. Troisièmement, un levier essentiel de cette approche est l’appui pris, dès les années 1950, sur la lecture de Marx, qu’on oublie souvent parce que Lacan l’a lui-même mise entre parenthèses jusqu’à la presque fin des années 1960.
Oublis répétés de Marx
4En novembre 1968, Lacan établit une « homologie [2] » entre son objet a, rebaptisé plus-de-jouir, et la plus-value de Marx [3]. À cette occasion, il fait référence à l’introduction par Marx de la plus-value dans Le capital qu’il lisait, étudiant en médecine, en se rendant à l’hôpital : « Je n’ai pas attendu les dernières recherches sur le structuralisme de Marx pour le repérer », lance-t-il à son auditoire en brandissant son vieux volume usagé du Livre 1 du Capital. Ces « dernières recherches sur le structuralisme de Marx » font sans nul doute allusion à Althusser qui héberge Lacan à l’ENS depuis 1964, suite à son « excommunication » de l’IPA, et qui a publié Lire le Capital avant de mettre en chantier une théorie des discours en 1966 [4]. Lacan se rappelle comment Marx met en scène sa découverte de la plus-value. Le capitaliste qu’il dépeint faisait mine de rendre service, sur ses propres deniers, à l’ouvrier, en lui fournissant les matériaux et outils nécessaires à son activité. Il éclate soudain de rire : il vient de découvrir qu’il lui suffit de doubler le temps de travail de l’ouvrier, tout en le payant du seul salaire nécessaire à sa subsistance, soit à moitié, pour réaliser une plus-value.
5Toujours en 1969, Lacan note qu’en 1957, au moment où il commentait l’ouvrage de Freud sur Le mot d’esprit dans son séminaire Les formations de l’inconscient, il avait pourtant oublié ce « gag foncier », ce rire de la découverte de la plus-value qui l’avait tant impressionné dans sa jeunesse. D’ailleurs, cette époque des années 1950 lui semble aujourd’hui « préhistorique ». Il n’avait pas encore inventé l’objet a comme objet plus-de-jouir ; celui-ci était alors seulement « préfiguré [5] » par la fonction de l’objet métonymique, qu’à cause de son oubli il avait alors manqué d’attacher à la plus-value. En revanche, juge-t-il, le Witz était bien alors « l’accès le plus évident à la fonction du discours », qu’il développe cette année-là, puis la suivante, avec ses « quatre discours », dans L’envers de la psychanalyse. Se remémorer son long oubli du rire de Marx ne lui en épargne cependant pas un nouveau : son recours, en 1957, à la théorie de la valeur de Marx pour expliquer la structure du Witz.
6Bref, il y aurait trois temps du rapport de Lacan à Marx : premier temps, dans les années 1920, le rire du capitaliste le frappe au ventre ; deuxième temps, dans les années 1950, il a oublié ce rire mais il se sert d’un autre passage de Marx pour sa théorie du Witz ; troisième temps, à la fin des années 1960, ce rire de Marx lui revient et il introduit son homologie du plus-de-jouir et de la plus-value, mais oublie qu’il s’était déjà servi de Marx en 1957.
7Ces oublis répétés ne témoignent-ils pas d’un vertige de Lacan à propos de la cause du rire de Marx et, de ce fait, c’est mon hypothèse, de son rapport singulier au mot d’esprit ? On pourrait y lire la structure en trois temps des « moments de l’évidence » qu’il a inventée : « instant de voir », « temps pour comprendre », « moment de conclure [6] ». C’est à la scansion de 1957 de ce long « temps pour comprendre » que je m’intéresserai ici.
Retour à Freud, avec Marx
8En 1957, Lacan effectue donc son retour à Freud, expression justifiée par le fait que les postfreudiens ont perdu la lettre de Freud en s’enferrant dans un certain nombre de doctrines qui sont à ses yeux autant de « déviations [7] ». Pour restaurer son tranchant, il va relire Freud avec les outils de la linguistique structurale de Jakobson. La meilleure approche, tant de l’œuvre freudienne que de l’inconscient, lui semble être le Witz, qu’il traduira tour à tour par « pointe », « trait d’esprit », « mot d’esprit », « jeu de mots » voire simplement « mot », et dont il a noté très tôt l’ambiguïté avec d’autres formations linguistiques comme le lapsus et le néologisme, au point de l’appeler « lapsus calculé [8] ». Il donne un exemple clinique de l’ambiguïté entre lapsus et mot d’esprit, due au surgissement d’un message dont on ne connaît pas le statut par rapport au code, soit au « stock » d’expressions déjà constitué dans la langue [9]. Un de ses patients lui avait confié tristement à propos d’une rencontre ratée, croyant l’expression reçue et sans avoir conscience de faire un bon mot : « J’ai bien compris, une fois de plus, que c’était là une femme de non-recevoir [10]. »
9Ce qui tranche dans cette ambiguïté « constitutive » entre le lapsus et le Witz est la reconnaissance par un autre, nommé par Freud la « troisième personne » (Dritte Person [11]). Le Witz doit en effet être relayé par au moins un tiers entre l’émetteur et le récepteur. Chez Lacan, ce tiers devient le grand Autre comme lieu du code. Même si un consentement subjectif est nécessaire au Witz, cela ne suffit pas – il n’y a pas de Witz solitaire –, et l’Autre doit authentifier le Witz, l’homologuer comme une bonne histoire qui pourra être colportée ailleurs. Un Witz qui circule contribue au lien social, c’est pourquoi son étude, négligée par les psychanalystes, constituait dans les années 1950 une bonne entrée pour la théorie des discours comme modalités du lien social [12].
10C’est déjà à propos de cette valorisation du Witz par l’Autre que Lacan évoque Marx [13]. Repartons en effet des deux exemples de Freud qu’il privilégie, le famillionnaire et le veau d’or, qui illustrent respectivement les deux procédés du mot d’esprit, selon Freud, à savoir la condensation et le déplacement.
Les deux procédés de l’esprit
11Lacan, on s’en souvient, s’appuie sur l’opposition empruntée à Jakobson entre la métaphore et la métonymie. La métaphore, définie comme la substitution d’un signifiant à un autre, est la transposition linguistique de la condensation. La métonymie, qui s’appuie sur « le mot à mot [14] » de la connexion du signifiant au signifiant, correspond au déplacement.
12Le premier versant, celui de la métaphore, caractérise le fameux « famillionnaire » emprunté à Heine par Freud. Le héros Hirsch-Hyacinthe de la pièce Les bains de Lucques des Reisebilder raconte au poète : « Docteur, aussi vrai que Dieu m’accorde ses faveurs, j’étais assis à côté de Salomon Rothschild et il me traitait tout à fait d’égal à égal, de façon toute famillionnaire [15]. » Selon Freud, le Witz réside dans l’ellipse qui refoule « familier » en créant le néologisme « famillionnaire » qui condense « familier » et « millionnaire ». Cette « condensation avec formation substitutive » a lieu grâce aux processus primaires caractéristiques de l’inconscient. La création néologique « paradoxale » et « scandaleuse » du famillionnaire s’accompagne d’une création de sens, caractéristique de la métaphore, qui peut d’ailleurs en induire d’autres en chaîne. Ainsi, Lacan ne peut s’empêcher de faire lui-même un Witz sur le Witz, l’écrivant le « fat-millionnaire [16] », pour en accentuer le sens de dérision et de satire. Or, selon lui, toute métaphore s’appuie nécessairement sur une métonymie sous-jacente qui renvoie au contexte – ici à la signification personnelle que revêt le signifiant élidé « familier » dans l’histoire de Heine, dont Hirsch-Hyacinthe est un double (un autre oncle famillionnaire, Salomon Heine, lui refusa sa fille en mariage). L’ellipse formelle est corrélative d’une épargne de l’investissement psychique, cause de plaisir, qui est le ressort économique du Witz. L’épargne vient de la levée d’une inhibition, ici celle de la tendance agressive. Le Witz masque une agression contre le millionnaire qui est bien obligé de recevoir un proche, le pauvre Hirsch-Hyacinthe, mais ne le fait qu’avec condescendance. La « chose métonymique » de Hirsch-Hyacinthe est « son millionnaire », mais en fait c’est « le millionnaire qui le possède ». L’objet métonymique, le millionnaire familier, est un objet toujours déjà brisé, ruine ou déchet d’un discours déjà tenu, « fragment de la réalité qu’il représente [17] ». Or, cette réalité ne se réduit pas seulement à une impasse personnelle de Hirsch ou de Heine, mais consiste, au-delà, en un contexte de civilisation qui concerne, au xixe siècle, « le sujet capitaliste » et le monde de ceux qui sont « employés » par ce système en plein essor [18].
13Pour tous les Witz, même quand il s’agit d’un Witz par métaphore, le versant économique de l’esprit, qui concerne le plaisir qu’on en tire, sera dès lors relié par Lacan à l’objet métonymique latent.
14Quant au Witz métonymique, il est illustré par le mot d’esprit du « veau d’or », encore emprunté par Freud à Heine. Heine et un autre poète, Frédéric Soulié, bavardent dans un salon parisien alors qu’y entre un « roi de l’or », immédiatement entouré par une cour empressée. « “Voyez, dit Soulié à Heine, le xixe siècle adore le veau d’or !” Jetant un regard sur l’objet de ce culte, Heine répondit comme pour rectifier : “Oh ! Celui-là doit en avoir passé l’âge [19] !” » Le Witz repose sur le double sens du mot « veau » (entre le veau d’or qu’on adore et le veau, simple animal) et sur la déviation de sens opérée par Heine. Heine fait comme si le centre de la phrase de Soulié était le mot « veau », alors que celui-ci observait que la société du xixe siècle en est au même point d’idolâtrie que les Juifs avant Moïse. Heine aurait pu lui répondre : « Ce n’est pas un veau mais un bœuf », ce qui aurait été également drôle, note Freud, mais la répartie de Heine, plus allusive, est plus spirituelle car plus économique. Lacan nomme métonymie le déplacement de l’accent de « or » à « veau [20] ». On retrouve un tel déplacement métonymique dans le fétichisme, où un objet écran, un « rien », prend une valeur phallique parce qu’il arrête le regard et évoque ce qu’on ne voit pas au-delà, le sexe maternel. On se souvient du fétiche translinguistique d’un patient de Freud, « Glanz auf der Nase », soit un certain « brillant sur le nez », qui ne se saisissait comme regard (glance) sur le (supposé) phallus maternel que par homophonie avec l’anglais, la langue maternelle du patient. De même, l’objet métonymique du Witz évoque, par le seul moyen du signifiant, un au-delà de sens et de jouissance [21]. La dimension fétiche est d’ailleurs présente dans le Witz du « veau d’or », image régressivement adorée comme une idole à la place du Dieu des Juifs [22]. Alors que la métaphore crée un sens supplémentaire, la métonymie, à l’inverse, en faisant glisser indéfiniment le sens attendu le long de la chaîne signifiante, le dévalue – « le veau ne vaut rien ». La métaphore réalise une création de sens, un « plus » que Lacan baptise « pas-de-sens » où « pas » est une équivoque à entendre à la fois comme une négation et comme un pas en avant. En revanche, la métonymie dévalorise le sens, joue sur le « peu-de-sens », voire le « dé-sens » – néologisme qui équivoque avec la « décence » de l’objet fétiche cache-sexe. Avec ces deux expressions de son cru, respectivement le « pas-de-sens » pour la métaphore et le « peu-de-sens » pour la métonymie, Lacan paraphrase et critique en même temps l’idée freudienne d’un avènement de sens dans « le non-sens [23] » pour expliquer l’effet du Witz.
Sens versus qualité et valeur : Freud avec Marx
15Or il va plus loin grâce à Marx. Pour expliquer la dévaluation de sens métonymique à la base de tout Witz (puisque les Witz par métaphore ont aussi un soubassement métonymique), Lacan se réfère à la théorie de la forme de la valeur dans le Livre 1 du Capital. Pour instaurer la valeur d’échange de deux marchandises, aussi qualitativement différentes que le sont par exemple la toile et le vêtement, il faut d’abord faire abstraction de leur valeur d’usage (soit de toutes leurs qualités sauf une, celle d’être des produits du travail humain). Pour déterminer leur valeur d’échange, il suffit alors de la mesurer grâce à la quantité commune de travail humain permettant de réaliser les deux marchandises qu’on veut mettre en équation. Lacan identifie donc le sens perdu dans la métonymie qui soutient le Witz avec la qualité ou le besoin spécifique lié à l’usage de l’objet : « Il ne s’agit donc plus du vêtement que vous pouvez porter, mais du fait que le vêtement peut devenir le signifiant de la valeur de la toile. En d’autres termes, l’équivalence nécessaire au départ même de l’analyse, et sur quoi repose ce qui s’appelle la valeur, suppose de la part des deux termes en jeu, l’abandon d’une partie très importante de leur sens [24]. » Ou encore : « C’est un effacement ou une réduction du sens, mais ce n’est pas dire que ce soit le non-sens. J’avais pris à ce propos la référence marxiste – mettre en fonction deux objets de besoin de façon telle que l’un devienne la mesure de la valeur de l’autre, efface de l’objet ce qui est précisément l’ordre du besoin, et l’introduit de ce fait dans l’ordre de la valeur [25]. »
16La perte de sens dans la théorie du Witz correspond donc, chez Marx, à l’abstraction de la valeur d’usage, soit de la qualité de la marchandise. De même, le sens nouveau qui surgit, qui mesure la valeur du Witz, correspond à la valeur d’échange chez Marx. Si l’on suit, avec Lacan, le paradigme marxiste, il n’est donc pas question dans le Witz d’un plus ou moins de sens mais d’un changement de valeur lié à une opération signifiante. Ce changement de valeur doit être sanctionné par l’Autre. En ce cas, il y a surprise voire sidération, rire et « apparition miraculeuse de la satisfaction de l’Autre [26] ».
L’enjeu du rire
17Mais cette « satisfaction de l’Autre » sur le fond d’une élision de sens préalable est-elle de l’ordre du principe du plaisir ? Plaisir, qui signifie homéostase de l’appareil psychique, est-il le bon terme pour traduire la Lust du Witz ? Non, car il ne s’agit pas ici d’un plaisir tranquille mais d’une jouissance déstabilisante, et c’est probablement la raison qui fait regretter à Lacan son acte manqué, son oubli du rire du capitaliste au moment de parler du Witz en 1957. En effet, quel est l’enjeu de ce rire ? Il est double, car il implique d’une part le capitaliste et d’autre part Marx qui le dépeint si pittoresquement. Le capitaliste acceptait de fournir ses moyens de production à l’ouvrier en échange des objets produits et, au total, n’y gagnait rien. Donc, de son point de vue, lui rendait service à perte. En découvrant qu’il suffit de faire travailler davantage l’ouvrier mais en continuant à ne le payer que le salaire nécessaire à sa survie, il invente une nouvelle sorte de valeur, gagnée sur le travail de l’autre, la plus-value. Le rire du capitaliste est donc le rire de satisfaction de celui qui a embrouillé l’autre pour son propre bénéfice, « un gag foncier » selon Lacan. Mais que signifie cette mise en scène de Marx ? Elle met d’abord en évidence la jouissance subjective du capitaliste qui redouble la perspective de la plus-value. Mais, de plus, même si on ne peut certes pas dire que Marx soit le double du capitaliste comme Heine l’était de Hirsch-Hyacinthe, ce rire est peut-être aussi celui de Marx. Parce qu’il n’invente ni un bon tour ni un Witz, mais bien le concept qui rend compte de quelque chose qui a été élidé du réel jusqu’à lui, soit l’exploitation des travailleurs par le capitalisme. Un concept qui fonde une nouvelle science et qui sera lourd de conséquences.
« Ce trait qui semble superflu [le rire du capitaliste], dit Lacan en 1969, c’est là pourtant ce qui m’avait frappé au temps de ces bonnes premières lectures. Il m’avait paru dès lors que ce rire se rapportait proprement au dévoilement à quoi Marx procède à ce moment-là, de ce qu’il en est de l’essence de la plus-value. […] Le sursaut, le choc, l’un-peu-plus-un-peu-moins… le tour de passe-passe, le passez-muscade qui vous saisit au ventre dans l’effet du mot d’esprit, tout cela tourne toujours autour du rapport foncier du rire et de l’élision [27]. »
19Au fond, en même temps que la plus-value, avec ce rire, Marx met au jour le concept même du plus-de-jouir qui résulte du dévoilement d’une élision dans le réel et aurait été la juste traduction de la Lust du Witz, dont le signe est le rire. Sans son oubli de cette page du Capital, Lacan aurait pu l’entrevoir dès 1957.
20Dans le discours du maître qu’il commence à élaborer à la fin de 1968, on retrouve en effet la même structure où une négation engendre une transmutation de valeur [28]. Le plus-de-jouir est produit sur le fond d’une perte préalable : la jouissance est chassée du corps par une opération signifiante qui est une négation, la castration symbolique ; or cette jouissance, informe et perdue, qui est recherchée dans la répétition, n’est jamais retrouvée en tant que telle. Cependant, la répétition engendre bien quelque chose d’autre, quelque chose d’une autre valeur ou plutôt d’une autre substance que la jouissance perdue : un plus-de-jouir qui se réfugie dans les objets a, en bordure du corps.
Un matérialisme de la vérité
21En quoi Lacan est-il ici matérialiste ? Nous ne lui prêterons certes pas les positions du matérialisme dialectique. Au contraire, comme l’a bien montré Jean-Michel Rabaté, il les critique et ne croit pas en une révolution marxiste-léniniste [29]. Lacan juge même que Marx a payé très cher le prix de sa double découverte et qu’il a été dupe de son invention de la plus-value : « Ce prix, il l’a payé de s’astreindre à suivre le discours naïf du capitaliste à son ascendant, et de la vie d’enfer qu’il s’en est faite. C’est bien le cas de vérifier ce que je dis du plus-de-jouir. La Mehrwert, c’est la Marxlust, le plus-de-jouir de Marx [30]. »
22Lacan ne mise pas sur la Révolution, mais s’appuie autrement sur Marx. D’une part, pour rendre compte du point de vue « économique » chez Freud, soit de tout ce qui concerne le plaisir et son au-delà de jouissance dans les processus primaires, en le rapportant à sa logique du signifiant. La référence à la théorie de la valeur et à l’économie politique de Marx lui permet alors de supplanter le recours freudien à l’énergétique appuyé sur la thermodynamique, qu’il juge ambigu à cause de son faux air naturaliste [31]. En ce sens, on pourrait presque parler d’un « retour à Marx » articulé au retour à Freud [32]. Si Lacan a mis Marx entre parenthèses pendant des années, c’est peut-être en raison de son attitude critique à l’égard du freudo-marxisme dont il souhaitait se démarquer [33].
23D’autre part – et c’est, me semble-t-il, l’essentiel –, par le biais du Witz s’instaure un rapport matérialiste à la vérité du symptôme qui trouve son achèvement dans la théorie de l’interprétation équivoque. Bâti sur le refoulement originaire, le symptôme est constitué d’agglutinements de refoulements successifs, constitués de métaphores et de métonymies. Même si le symptôme freudien est surdéterminé, toute interprétation n’est pas équivalente, et Lacan n’a jamais été un tenant du relativisme de l’interprétation. On peut donc parler d’une vérité de l’interprétation, celle qui touche au cœur du symptôme en utilisant le matériau dont il est fait. Le Witz, avec son peu-de-sens qui « gagne à la main l’inconscient [34] », levant le refoulement dans un éclat de rire, peut inspirer le psychanalyste, même si l’interprétation n’a pas forcément à être un mot d’esprit. Mais c’était la tendance de Lacan dont ses analysants répètent à l’envi les bons mots entendus dans la cure. Dès les années 1950, il exhortait les analystes, lorsqu’il commentait Hamlet, à utiliser dans leur pratique le conceit, un terme shakespearien désignant la pointe : « Glisse-toi entre elle et son âme qui est en train de combattre. Le conceit opère le plus puissamment dans les corps fatigués. Parle-lui, Hamlet », dit le spectre au prince. « C’est notre travail cela, Conceit in weakest bodies strongest works, répète Lacan, c’est à l’analyste que c’est adressé, cet appel [35] ! » Il pratiquait d’ailleurs aussi cet art de l’énonciation en forme de Witz dans son séminaire, toujours davantage au fil du temps [36], faisant souvent passer ce qu’il voulait dire dans sa manière de le dire, ce qui est le propre de l’esprit – on le voit notamment lorsqu’il commente certains passages d’Ubu roi [37]. Dans la cure, il convient donc d’interpréter avec des équivoques langagières qui ne nourrissent pas le symptôme de sens mais en visent le noyau de jouissance (tout en sachant que la langue n’étant faite que d’équivoques, on en fait de toutes façons quoi qu’on dise, comme M. Jourdain de la prose). De ce fait, la vérité du symptôme ne lui est pas transcendante. Elle n’est pas inscrite au ciel de la divination d’analystes inspirés par leur écoute, mais est immanente au discours de l’analysant : elle part des dits de l’analysant pour y revenir. Il n’est donc pas surprenant de voir avec quelle constance, d’un bout à l’autre de son enseignement, Lacan d’une part mentionne que Marx a inventé le symptôme avant Freud et, d’autre part, couple Freud et Marx avec la question de la vérité [38].
24Mais Lacan était sensible, pour lui-même aussi, à une interprétation en forme de Witz, fût-elle sauvage, comme le prouve l’anecdote, plusieurs fois rapportée, de la boîte de sardines qui lui fit inventer le regard comme objet a. Il accompagnait alors des pêcheurs en Bretagne : « C’était au temps où je me livrais en compagnie de P’tit Louis à la plus difficile des menues industries qui font vivre les populations côtières. Il y avait là trois excellents types dont le nom m’est encore cher, avec qui il est arrivé que j’aie fait bien des choses sur lesquelles je passe, et il y avait ledit P’tit Louis. Nous venions de consommer une boîte de conserve de sardines, et elle flottait aux abords du bateau. P’tit Louis me dit alors ces paroles très simples – Hein, cette boîte, tu la vois parce que tu la regardes. Ben, elle, elle a pas besoin de te voir pour te regarder [39]. »
25En bref, un objet n’a pas besoin de vous voir pour qu’il vous regarde, il suffit qu’il vous attire l’œil, vous interpelle, voire vous choque, comme ce déchet humain, une boîte de sardines dans l’océan, ou comme Lacan lui-même, jeune bourgeois délicat, pas très dégourdi, et déplacé en vacances dans ce milieu de rudes pêcheurs bretons : il n’avait pas trouvé très drôle la blague de P’tit Louis qui se moquait évidemment de lui. N’était-ce pas, littéralement, une mise en boîte interprétative du bourgeois par le prolétaire, où se mesurait exactement leur différence de classes ? C’est le genre de blague où l’on rit jaune, quand on en est l’objet. Cette boîte de sardines vide est l’objet métonymique de l’industrie humaine dont elle est le déchet qui fait tache dans une nature encore sauvage, la mer, promise depuis au pire et à la désertion des poissons grâce, justement, aux industries de la pêche. Elle évoque la pulsion de mort, l’automatisme de répétition de cette industrie au service de l’homme et de sa subsistance mais qui, à terme, ravage son environnement. Ce déchet incarne la « dévaluation » propre à l’esprit, pour reprendre le terme inspiré par Marx à Lacan à propos de l’objet métonymique : pas tant ici le « dé-sens » lacanien que l’indécence du jeune bourgeois qui s’encanaille en vacances. Lacan en est tellement frappé qu’il colporte l’anecdote pendant des années, en bon passeur, à la place de la dritte Person. La plaisanterie était à ses dépens, mais il a su en tirer un bénéfice sublimatoire : rien de moins que sa célèbre théorie – reprise par tous à l’instar d’un Witz – du regard comme « objet petit a », ce qui fait « tache dans le tableau », ce qui vous regarde intimement et vous fait signe de votre castration, comme la tête de mort en anamorphose des Ambassadeurs de Holbein. Racontant à nouveau cette anecdote en 1969, il lui donne sa légende : « Freud n’a pas besoin de me voir pour qu’il me regarde. »
Mots-clés éditeurs : Freud, Heine, Lacan, Marx, métaphore, métonymie, mot d'esprit, plus-de-jouir, plus-value, rire, valeur, Witz
Date de mise en ligne : 15/03/2013
https://doi.org/10.3917/sc.016.0017