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Article de revue

Sur quelques écrits d'un jeune psychiatre, Jacques Lacan

Pages 15 à 21

Citer cet article


  • Kaltenbeck, F.
(2011). Sur quelques écrits d'un jeune psychiatre, Jacques Lacan. Savoirs et clinique, 14(2), 15-21. https://doi.org/10.3917/sc.014.0015.

  • Kaltenbeck, Franz.
« Sur quelques écrits d'un jeune psychiatre, Jacques Lacan ». Savoirs et clinique, 2011/2 n° 14, 2011. p.15-21. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2011-2-page-15?lang=fr.

  • KALTENBECK, Franz,
2011. Sur quelques écrits d'un jeune psychiatre, Jacques Lacan. Savoirs et clinique, 2011/2 n° 14, p.15-21. DOI : 10.3917/sc.014.0015. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2011-2-page-15?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sc.014.0015


Notes

  • [*]
    Franz Kaltenbeck, psychanalyste à Paris et à Lille.
  • [1]
    É. Roudinesco, Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, Paris, Fayard, 1993, p. 102.
  • [2]
    J. Lacan, « Avis au lecteur japonais », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 498.
  • [3]
    J. Lacan, « La méprise du sujet supposé savoir », dans op. cit., p. 330.
  • [4]
    J. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, suivi de Premiers écrits sur la paranoïa, Paris, Le Seuil, 1975, p. 56.
  • [5]
    Ibid., p. 158.
  • [6]
    J. Lacan, « De nos antécédents », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 66.
  • [7]
    Ibid., p. 220.
  • [8]
    Amour qui s’inversera bientôt en haine : voir p. 225 de la thèse.
  • [9]
    J. Lacan, « Le Séminaire sur la lettre volée », dans Écrits, op. cit., p. 40.
  • [10]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre II (1954-1955), Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1978, p. 240.
  • [11]
    J. Lacan, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 536.
  • [12]
    J. Lacan, De la psychose paranoïaque…, op. cit., p. 160.
  • [13]
    Ibid., p. 252.
  • [14]
    Ibid., p. 198.
  • [15]
    J. Lacan, « Motifs du crime paranoïaque : le crime des sœurs Papin », dans De la psychose paranoïaque…, op. cit., p. 397.
  • [16]
    Ibid., p. 253.
  • [17]
    J. Lacan, « Motifs du crime : le crime des sœurs Papin », Le Minotaure, n° 3/4, 1933-34.
  • [18]
    Ibid., p. 388.
  • [19]
    Ibid., p. 179-180.
  • [20]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre III (1955-1956), Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Le Seuil, 1981, p. 155-157.

1On relira des textes rédigés par Jacques Lacan dans les années 1930, avant qu’il ne devienne psychanalyste. Cette production pré­analytique pose, entre autres, les questions suivantes : comment son expérience et sa production psychiatriques ont-elles joué dans sa pensée ultérieure ? Quelle est l’influence du freudisme sur ces textes, contemporains de sa thèse ? Quel est le rôle de son goût avéré pour l’art et les lettres dans le mouvement qui l’a amené de la psychiatrie à la psychanalyse ?

2En opposant Jacques Lacan à son psychanalyste Rudolph Loewenstein, Elisabeth Roudinesco nous met sur une piste intéressante. C’est en juin 1932, après avoir rédigé sa thèse et terminé ses entretiens avec sa patiente Marguerite Pantaine, dite Aimée, que Lacan s’est mis sur le divan de Loewenstein. Selon Roudinesco, Lacan était tout le contraire de Loewenstein. Il était un jeune bourgeois libre, sans soucis matériels, qui avait traversé la Grande Guerre « dans les jardins du collège Stanislas », ne souffrant plus tard que de son « insatisfaction perpétuelle », autrement dit de sa névrose. Il allait entamer une carrière brillante. Le didacticien Loewenstein, en revanche, était, d’après Roudinesco, « un représentant exemplaire de cette fameuse psychanalyse juive et errante, toujours en quête d’une terre promise, toujours chassée d’est en ouest par l’antisémitisme et les pogromes [1] ». Lacan, pour sa part, n’a jamais été apatride et il n’a pas non plus été obligé de refaire son doctorat de médecine trois fois, comme ce fut le cas de Loewenstein à Zurich, à Berlin et à Paris. Pourtant, sa biographe ne dit pas à cet endroit de son ouvrage que les positions respectives des deux hommes ont quelque peu changé par la suite. Une cure analytique n’admet pas que les fronts se figent. Soit Lacan s’est identifié à Loewenstein, en perdant, lui aussi, son « chez soi », soit il y eut un étrange chiasme entre l’analyste et l’analysant, ou une sorte de « roque », comme on dit aux échecs. Lacan a été exclu en 1963 de l’Association Psychanalytique Internationale, dans laquelle son analyste jouait un rôle important puisqu’il en était le vice-président de 1965 à 1967. Se sentant « excommunié », c’est alors Lacan qui était devenu une sorte de juif errant, au moins dans son imaginaire. Ce n’était pas une mince affaire pour lui ! Dans son « Avis au lecteur japonais », daté du 27 janvier 1972, il affirme d’abord : « On n’entend pas le discours dont on est soi-même l’effet », pour ensuite restreindre son affirmation : « Ça se peut quand même. Mais alors on se fait expulser par ce qui fait corps dans ce discours. Ça m’est donc arrivé [2]. » C’est le destin de Lacan d’avoir plusieurs fois été viré de là où il enseignait. De plus, si l’on en croit Roudinesco, sa thèse n’a pas été aussi bien reçue qu’on pourrait le penser, de sorte qu’il ne l’a rééditée que quarante-trois ans après sa soutenance, à la faveur de l’immense succès de ses Écrits et des premiers Séminaires publiés, et non sans réticence. Son abord de la paranoïa par la personnalité ne s’est pas imposé en psychiatrie, et la psychanalyse avait déjà préparé le terrain au concept de l’autopunition, peu utilisé par les psychiatres. Freud, à qui il en avait envoyé un exemplaire, ne lui a répondu que sur une carte postale par ce message assez froid de janvier 1933 : « Merci de l’envoi de votre thèse. » Aucun psychanalyste ne l’a recensée et, de ses collègues psychiatres, seul Henry Ey, son camarade, a rédigé un article élogieux sur cet ouvrage. Ce sont des écrivains et des poètes surréalistes et communistes qui en ont parlé, mettant en valeur le matérialisme de l’auteur. Pas trop apprécié par les psychiatres, il trouva une reconnaissance dans l’avant-garde parisienne des années 1930, avant de devenir psychanalyste. Lacan n’a jamais été un grand voyageur, mais, par la force des discours, il s’est beaucoup déplacé, avant tout dans les savoirs. Je vous présenterai ici trois aspects de son œuvre, située à la lisière entre psychiatrie et psychanalyse.

Théorie et clinique

3Pour l’ouvrage d’un novice, la thèse de Lacan et ses premiers écrits sur la paranoïa manifestent une grande maturité. Ne tombons pas dans le piège de certains hommages qui veulent que tout soit déjà là aux commencements, compliment douteux dont le docteur Lacan s’est moqué plus d’une fois : n’implique-t-il pas que l’auteur d’un tel ouvrage miraculeux n’aurait plus évolué par la suite ! Tout n’est pas encore là, loin s’en faut, mais le thésard a jeté quelques bases pour son œuvre ultérieure. Ainsi, par exemple, sa ferme résolution de doter le matériel clinique de concepts forts. Il formulera son principe quelque trente-cinq ans plus tard, dans une conférence prononcée le 14 décembre 1967 à l’Institut français de Naples, d’une façon polémique qui, après coup, sonne comme un avertissement contre l’idolâtrie de l’inconscient pratiquée par ses propres élèves : « Ce n’est tout de même pas de l’inconscient que nous allons recueillir la théorie qui en rend compte [3]. » Pourquoi pas ? Parce que, d’une part, l’inconscient ne se prive pas de tromper, et, d’autre part, qu’il est doué d’une « surcharge rhétorique », exemplifiée par Freud à travers le mot d’esprit du chaudron, rendu comme on le sait dans un état déplorable. Celui qui le rend avance, en effet : 1. quand je l’ai eu il était déjà percé ; 2. il était parfaitement neuf au moment de le rendre. Notons que certains philosophes, prétendant qu’il existe un « au-delà du principe de la non-contradiction », raffolent encore aujourd’hui de cette inconsistance dans laquelle excellent les formations de l’inconscient…

4Le concept que Lacan appliquera à la psychose paranoïaque est la personnalité. Il ne l’a pas inventé mais l’a trouvé dans la psychiatrie française (Sérieux et Capgras, Pierre Janet, Génil-Perrin) et allemande (Krafft-Ebing, Kraepelin, Kretschmer). Lacan avait déjà lu la théorie des instances de la personnalité dans la seconde topique de Freud. Fort de ces lectures, il peut avancer que les psychoses sont le développement de la personnalité, ce qui explique aussi l’opacité de maints personnages psychotiques, même si le malade paranoïaque « conserve toutes ses capacités d’opération ». Opacité qui rend notre travail parfois très difficile. Il y a pour Lacan « homologie du délire et de la personnalité [4] ». Il précise qu’on peut remarquer « la continuité des idéaux » du sujet avant et pendant la psychose.

5Exemple : il y a quelques semaines, nous avons entendu dans notre présentation clinique une jeune femme brillante souffrant d’un délire de persécution sévère accompagné d’une voix qui lui annonçait des menaces de mort contre son amant. Elle s’ingéniait à parer à cette menace en inventant un code qui aurait eu la fonction de barrer l’accès de sa maison. Deux pompiers venaient à sa porte pour qu’elle leur donne le code. Mais c’étaient de faux pompiers, détruisant ainsi sa défense. Cette jeune femme avait été élevée par des parents très ambitieux qui investissaient trop dans leur fille, avec l’espoir d’en faire un génie. Si la fabrication du code reprend des éléments du savoir du père transmis à sa fille, les faux pompiers devant sa porte incarnaient en revanche une mère intrusive. La genèse de sa personnalité se reflétait donc dans son délire.

6Dans le cas Aimée, on trouve, d’une part, l’enfant comme « objet unique [5] » dont un groupe de persécuteurs réunis autour d’une célèbre actrice veut la mort – persécution qui angoisse Aimée jusqu’à ce qu’elle passe à « l’acte fatal », frappant de coups de couteau Mme Z., l’actrice, quand celle-ci entre au théâtre. L’angoisse pour son enfant s’enracine dans son histoire ; ayant déjà perdu un enfant elle déploie, en outre, dans ses productions littéraires, une sensibilité particulière pour tout ce qui relève de l’enfance. Autre trait de sa personnalité qui verse dans son délire : son idéalisme altruiste. Il lui donne pour mission de sauver l’humanité, menacée par la guerre et le bolchevisme.

7Pour Lacan, il n’y a donc pas de clivage entre ces traits de la personnalité acquise dans l’histoire d’un sujet et ses productions délirantes ou littéraires, mais plutôt une continuité qui va de la persona aux œuvres, du caractère à la lettre et, plus tard, de « l’enveloppe formelle du symptôme [6] » à l’écriture. Quand Lacan parle de l’enfant et de l’adolescente Aimée, il n’en livre pas un récit mais plutôt la description (elle est très « personnelle », disent ses proches [7]) et il insiste sur sa sensibilité, sur « l’expansion quasi érotique de soi-même que l’enfant trouve dans la nature » et qui passera directement dans sa prose où la narration se limite au strict minimum. Rendant compte de son premier amour pour « un Don Juan de petite ville [8] », Lacan rapporte son « goût du tourment sentimental » au « caractère sensitif » de Kretschmer. Ce sont ces éléments de la personnalité d’Aimée qui feront aussi l’étoffe de sa littérature. On comprend maintenant pourquoi tant Paul Nizan, René Crevel que Salvador Dalí ont apprécié la thèse de Lacan, et pourquoi les écrivains communistes ont célébré son « matérialisme ».

8On pourrait donner d’autres exemples de la transformation matérialiste des concepts que Lacan a empruntés à la philosophie : ainsi l’être-là, quelque peu désincarné et insensible de la phénoménologie de Heidegger, acquiert une interprétation destinale. Le Dasein, qui ne jouit d’aucune façon chez l’auteur d’Être et temps, Lacan en fait, en 1955, un comestible. Il lance à Serge Leclaire l’injonction : « Mange ton Dasein[9]. » Il fait allusion aux vers cruels de la tragédie que le détective Dupin substitue à la lettre, volée par le ministre, quand il la subtilise à son tour : « un destin si funeste, / S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste ». Chez Lacan, on n’a pas à manger ses propres enfants comme Thyeste y est obligé dans la tragédie de Crébillon père, il suffit de rendre compte de ses crimes. Si vous savez le faire, « vous ne serez pas punis ». L’être-là (Dasein) est ici matérialisé par « les lettres de muraille qui dictent [à l’homme] son destin [10] ». Dans le conte de Poe, il s’agit du destin du ministre qui avait volé la lettre et qui se trouve « réduit à l’état d’aveuglement imbécile » de croire trop au pouvoir qu’elle devait lui procurer.

Crime

9Cinq ans avant la thèse est paru le livre Le criminel et son juge d’Alexander et Staub, en langue allemande. Ce livre ne se trouve pas seulement dans la bibliographie de la thèse, Lacan l’a lu. Dans une note en bas de page de son écrit sur la psychose (1958), il cite le professeur Heuyer, son maître en psychiatrie : « Une hirondelle ne fait pas le printemps. » Heuyer ajouta cette remarque sur sa bibliographie : « Si vous avez lu tout cela, je vous plains. J’en avais tout lu, en effet [11]. »

10À partir des années 1920, la criminologie psychanalytique était en plein essor. Les temps étaient propices à cette conjoncture, les recherches de Freud donnaient une base attractive aux travaux. N’avait-il pas avancé, dans Le moi et le ça (1923), que la pulsion de mort travaillait pour le surmoi ? Qu’il ait supposé, en 1911, à travers son mythe du meurtre du père, un crime inaugural au commencement de la loi et de la société humaine, n’a jamais laissé indifférent un penseur comme Lacan. D’une façon plus pratique, faisons aussi remarquer que, sans médicaments efficaces, les passages à l’acte criminels étaient probablement plus fréquents à l’époque qu’aujourd’hui.

11Et Aimée a bien commis un passage à l’acte criminel. L’histoire clinique avant son acte dure dix ans, atteignant une première grande crise avec cauchemars et agressions contre son entourage lors de sa première grossesse. Elle accouchera d’une petite fille mort-née, imputant ce malheur à ses ennemis, et, de façon soudaine, à sa meilleure amie qui, habitant loin, lui avait téléphoné après l’accouchement. La « cristallisation hostile » date de ce moment. Une seconde grossesse, venant à terme, survient lorsque la malade a 30 ans. Elle développe un délire d’interprétation : « Tous menacent son enfant [12]. » Personne ne semble comprendre d’où vient cette menace : « Devant l’énigme que pose un tel délire, on ne peut se retenir de répéter à la malade la même question apparemment vaine : “Pourquoi, lui demande-t-on un jour pour la centième fois en notre présence, mais pourquoi croyiez-vous votre enfant menacé ?” Impulsivement elle répond : “Pour me châtier.” “Mais de quoi ?” Ici elle hésite : “Parce que je n’accomplissais pas ma mission…” Mais un instant après : “Parce que mes ennemis se sentaient menacés par ma mission…” Malgré le caractère contradictoire, elle maintient la valeur de ces deux explications [13]. »

12Aimée est inquiète « du sort futur des peuples », de la guerre… Nous avons déjà souligné qu’à ses soucis pour le collectif, par ailleurs parfaitement réalistes quelques années avant la prise de pouvoir du nazisme en Allemagne, s’ajoute le sens de sa responsabilité à l’égard de son fils. Quant à sa faute, ses interprétations délirantes restent vagues (« des scrupules éthiques », de « menus manquements de sa conduite » et, plus tard, « des désordres secrets »). Est-ce que l’échec de sa production littéraire, rejetée par un éditeur, n’aurait pas nourri sa haine contre les hommes et les femmes de lettres et augmenté son sentiment de culpabilité ?

13En tout cas, les persécutrices et les persécuteurs du milieu littéraire et artistique parisien se multiplient. Et pourtant, son délire systématisé prit son départ avec le grief d’Aimée contre sa sœur « de lui avoir ravi son enfant ». (Sa sœur avait, en effet, pris en charge le fils d’Aimée quand celle-ci n’était plus capable de s’en occuper.) Or, sa sœur ne faisait pas partie des « courtisanes [qui] sont l’écume de la société » et qui « en sapent les droits et la démolissent », comme l’écrit la malade. « Elles font des autres femmes les îlots de la société et croulent leur réputation [14]. » Un dernier appel au secours au Prince de Galles, objet de son érotomanie, est renvoyé la veille de l’attentat par le secrétaire de celui-ci.

14Lacan établit la longue chronologie de la montée des tensions qui rendent l’acte inévitable et reproche à ceux qui avaient fréquenté Aimée de n’avoir rien vu venir. Elle se précipitera donc pour frapper « l’être brillant [15] » qu’est l’actrice, Mme Z., qui n’est ni de près ni de loin impliquée dans son malheur mais qui incarne son idéal. Ayant réussi sur la scène, elle représente toutes ces femmes de lettres, actrices, femmes du monde qui jouissent « de la liberté et de pouvoirs sociaux [16] ». En frappant « son idéal extériorisé », Aimée s’est frappée elle-même. Paranoïa de l’autopunition, conclut Lacan, important une idée promue par la psychanalyse de ces années-là dans la psychiatrie, celle du crime commis à cause d’un sentiment de culpabilité insupportable. Le délire d’Aimée s’est évanoui après son incarcération à la prison de Saint-Lazare.

15Dans son bref article publié dans Le Minotaure en 1933 sur les sœurs Papin [17], qu’il n’a jamais rencontrées, Lacan essaie cependant une explication inverse de leur acte atroce. Les sœurs, qui avaient causé une panne d’électricité dans la maison de leurs maîtresses, une mère et sa fille, avaient probablement été accablées de reproches et menacées d’une punition. Mais ce n’est pas leur anxiété qui les pousse à arracher les yeux aux deux femmes : « Les sœurs mêlent à l’image de leurs maîtresses le mirage de leur mal. C’est leur détresse qu’elles détestent dans le couple qu’elles entraînent dans un atroce quadrille [18]. » Ici, c’est l’objet d’un mauvais regard qui entraîne l’acte meurtrier.

16Le regard peut tuer dans un délire à deux. Il y a des familles dont plusieurs membres sont pris dans un système délirant. Nous avons entendu récemment le cas d’un garçon de 17 ans qui a tué son grand frère avec soixante-dix coups de couteau, par peur que celui-ci ne tue leur mère. Le grand frère, un fou dangereux, terrorisait toute sa famille. Sa mère avait affirmé à son fils cadet que son grand frère la regardait constamment à travers ses yeux à lui, le jeune assassin, et que le grand frère savait ainsi tout ce qu’elle pensait et faisait. Cette idée délirante de l’observation permanente de la mère à travers les yeux de son fils cadet, dans lesquels se reflétaient, selon elle, ses intentions à elle, était ressentie par elle et par son fils cadet comme une menace mortelle. Idée délirante qui a contribué au passage à l’acte du petit frère.

Lettres

17Si, dans les régimes totalitaires, on surveille les lettres, celles qui arrivent par la poste et celles des poètes, dans la structure psychotique, les lettres se libèrent et parfois se déchaînent. Ami des surréalistes et ayant croisé tôt James Joyce, Lacan ne pouvait qu’être sensible à la production littéraire d’Aimée. Il a le grand mérite d’avoir publié de larges extraits de son roman inédit Le détracteur, ne faisant pas la fine bouche devant le manque d’habilité et la naïveté littéraires de sa patiente. Ce sont moins sa sympathie pour la malade, son « contre-transfert », que son désir de savoir qui guident sa lecture.

18Il ne se contente pas de mettre en valeur « un sentiment de la nature qui tient aux racines profondes de la personnalité, à des expériences infantiles très pleines et qui n’ont pas été oubliées », il loue aussi dans le roman « la présence d’une réelle culture terrienne [19] » – un signifiant qui a son écho lointain dans son écrit de 1971, intitulé « Lituraterre ». Mais ce sont surtout les fractures subjectives manifestes dans le texte qui l’intéressent. Ainsi, un passage où l’héroïne change de sexe (p. 185), l’allusion au rossignol désignant l’homme aimé, le Prince de Galles, idylle immédiatement suivie par « l’arrivée des représentants du mal », puis « la peinture expressive de l’ambiance du délire de l’interprétation » et une « peinture de l’angoisse ». Pour lui le texte d’Aimée a, tout ensemble, une valeur littéraire et une valeur clinique. S’il n’avait pas lu la prose d’Aimée, aurait-il été averti de l’existence du « signifiant dans le réel » dont il a donné l’exemple dans son Séminaire III, Les psychoses, à propos du syntagme « la paix du soir [20] » ?

19La psychose, objet de recherche du jeune Lacan, opère chez lui une véritable division. D’une part, il se comporte en phénoménologue, invitant les psychiatres à reconnaître la primordialité de l’expérience, au sens de l’Erlebnis, « par rapport à toute objectivité d’événement (Geschehen). Or, on sait combien il a apprécié plus tard les « Formulations sur les deux principes de l’événement psychique », l’article de Freud de 1912, où l’accent est mis sur l’événement et non sur l’expérience. Mais en même temps, il se laisse déjà happer par le signifiant quand il se met à étudier certains « Écrits “inspirés” », tels que [la] « Schizographie » de la malade Marcelle C., appliquant les règles de la linguistique de son temps, comme s’il lui fallait passer par le non-sens dans les délires pour supporter plus tard le sens des formations de l’inconscient.


Mots-clés éditeurs : crime, matérialisme, personnalité, psychose paranoïaque, style, symptôme, thèse de Lacan

Date de mise en ligne : 12/10/2011

https://doi.org/10.3917/sc.014.0015