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Article de revue

Internet et anorexie

Pages 44 à 48

Citer cet article


  • Alloy, G.
(2011). Internet et anorexie. Savoirs et clinique, 13(1), 44-48. https://doi.org/10.3917/sc.013.0044.

  • Alloy, Gérard.
« Internet et anorexie ». Savoirs et clinique, 2011/1 n° 13, 2011. p.44-48. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2011-1-page-44?lang=fr.

  • ALLOY, Gérard,
2011. Internet et anorexie. Savoirs et clinique, 2011/1 n° 13, p.44-48. DOI : 10.3917/sc.013.0044. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2011-1-page-44?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sc.013.0044


Notes

  • [*]
    Gérard Alloy, pédopsychiatre, centre hospitalier de Macon.
  • [1]
    « Pro ana » est un diminutif venu des États-Unis pour « pro anorexie » qui est un mouvement pour favoriser la pratique de restriction alimentaire (lobbying, etc.). C’est désormais « une marque déposée » et aussi un diminutif. Les passages cités dans cet article sont extraits, entre autres, de : http://www.proana2.aceboard.fr ; www.proanathebest.blog4ever/com ; www.maigriratoutprix.fr ; http://vanille59650.skynetblogs.be

1L’anorexie mentale est, depuis de nombreuses années, une pathologie assez fréquente dans ma pratique de psychiatre en centre hospitalier. C’est une pathologie particulière en ce sens que la patiente ni ne se plaint ni n’est dans la demande d’une aide thérapeutique ; en effet, par peur d’être incomprises, ces jeunes filles ne consultent que très rarement pour leur trouble de conduite alimentaire. Ce sont la famille et le médecin généraliste ou le médecin scolaire qui nous les adressent. Le retard de diagnostic n’est pas sans conséquence pour le traitement : ainsi, plus le trouble est détecté précocement, plus la chronicisation peut être évitée. Je n’évoquerai pas ici les hypothèses de fonctionnement psychique liées à cette pathologie, pour me concentrer uniquement sur la transformation de ma pratique relative à l’utilisation d’Internet, d’une part, dans mon rapport de praticien à ces anorexiques, et d’autre part, du point de vue de l’influence tout à fait particulière que peut avoir, dans la symptomatologie, ce nouveau support d’information.

2Ma pratique me conduit, en effet, depuis quelques années, à remarquer des éléments symptomatiques plus inquiétants : apparition des troubles des conduites alimentaires se manifestant chez des jeunes filles de plus en plus jeunes, gravité des troubles beaucoup plus précoce et mise en œuvre de comportements de vidage – vomissement, utilisation de laxatif – plus fréquente qu’autrefois. On peut supposer que ces éléments sont influencés par la fréquentation des sites pro ana[1] qui se développent massivement sur Internet depuis quelques années. Si ces sites étaient autrefois uniquement rédigés en anglais – ce qui empêchait un certain nombre de préadolescentes de les comprendre –, leur diffusion en français est désormais plus large.

3Lors de la première consultation, où se manifeste souvent l’opposition de la jeune fille – qui perçoit le médecin comme imposé par les parents –, il est parfois difficile d’instaurer un espace de parole et de confiance. J’utilise alors fréquemment le support d’Internet pour mieux appréhender leur représentation du monde et ce que ces jeunes filles veulent donner à voir ; ainsi, je leur demande de me montrer leur blog ou les sites sur lesquels elles se connectent.

4La visite de ces sites permet de repérer les liens avec d’autres sites mais également des photographies. Ces photographies les représentent-elles seulement, ou s’y présentent-elles avec une ou plusieurs autres personnes ? On peut alors observer non seulement l’image qu’elles choisissent de montrer d’elles-mêmes mais aussi la nature des liens sociaux qu’elles veulent mettre en scène – la relation parfois exclusive avec une autre jeune fille dénote le thème du double gémellaire habituel chez l’adolescente, ou la nostalgie d’une période passée (rêve ou réalité d’une relation affective).

5Ainsi, on peut également évaluer l’exclusivité de la problématique ou l’ouverture sur d’autres thématiques : la quête narcissique, la pudeur ou l’impudeur dans ce qui est montré aux autres, la fascination pour les conduites à risques. On peut aussi analyser le choix du surnom choisi par la jeune fille pour se présenter sur son blog.

6La plupart du temps, les anorexiques acceptent assez facilement de montrer leur blog ; à condition que cette visite reste dans le cadre de l’échange entre le thérapeute et la patiente, et que le blog ne soit pas divulgué à leurs parents. Certaines patientes peuvent avoir constitué deux blogs très différents qui s’adressent à des cibles distinctes ; l’un d’eux peut être mis en avant auprès des parents pour leur éviter l’inquiétude et cacher l’ampleur des troubles de leur conduite alimentaire.

7Les sites pro ana nous semblent particulièrement nocifs en raison de l’influence et du conditionnement qu’ils peuvent entraîner. On remarque fréquemment un message – du type : « Nous ne voulons inciter personne à devenir anorexique ; ce n’est pas le but de ce blog. Venir sur ce site est sous votre entière responsabilité » – directement influencé par les pratiques anglo-saxonnes qui cherchent à éviter un procès en responsabilité. Les sites français ont repris ces formulations d’avertissement alors que le cadre judiciaire et l’engagement de la responsabilité sont totalement différents. On mesure ainsi l’impact transculturel actuellement mis en œuvre dans les troubles des conduites alimentaires.

8La plupart de ces sites se présentent comme un espace de soutien et de conseils pour les filles qui souhaitent maigrir. On y observe fréquemment l’objet emblématique de l’anorexique : le bracelet brésilien rouge, valorisé dans la mesure où, comme il est souvent indiqué aux jeunes filles, « ce bracelet te permet de penser encore plus à l’anorexie, c’est un signe de motivation ». Ou, encore : « Dès qu’on a faim, on peut le regarder et se dire que toutes les pro ana sont dans la même galère. »

9Ces sites comportent aussi des consignes favorisant les erreurs de jugement et pallient la difficulté relationnelle des angoisses régressives à l’altérité. Leurs indications prônent un mode de vie opératoire très organisé, ainsi que l’évitement de le penser et de l’éprouver en dehors de la thématique du trouble du comportement alimentaire. Ainsi sont favorisées l’organisation sécurisante quasi obsessionnelle et la dimension addictive de ces troubles. Par exemple, on peut trouver des commandements du type : « Si tu n’es pas mince, tu n’es pas attirante. Être mince est plus important qu’être en bonne santé. Tu dois prendre des pilules diurétiques, jeûner, faire n’importe quoi qui puisse te rendre plus mince. Tu ne mangeras point sans te sentir coupable. Tu ne mangeras point de nourriture calorique sans te punir après coup. Tu compteras les calories et restreindras tes apports. Ce que dit la balance est le plus important : perdre du poids est bien, en gagner est mauvais. Tu ne peux jamais être trop mince. Être mince et ne pas manger sont les signes d’une volonté véritable et de succès. »

10Sont également présentés les « bénéfices de l’anorexie » : « Tu te sentiras plus en confiance, en phase avec toi-même. Tu auras l’air parfaite de l’extérieur, brillante de l’intérieur. Tu auras un contrôle total sur ta vie. » L’opposition entre minceur et surcharge pondérale apparaît également présentée de façon caricaturale : « Le gras est une personne paresseuse, dégoûtante, avide de nourriture et stupide. La mince est intelligente, vive et sait contrôler sa vie. Tu seras capable de voir tes beaux et purs os. Tu peux te sentir supérieure du fait que tous les autres vivent sur de la graisse tandis que tu es légère comme l’air. »

11Ces sites fournissent également des conseils et des pratiques pour se faire vomir : présentation de techniques favorisant les vomissements et permettant de diminuer les sensations défavorables ou les douleurs liées à cette pratique. On y apprend aussi l’usage des laxatifs : quels arguments présenter au médecin pour s’en faire prescrire ; quels types de produits demander ou prendre en cas d’impossibilité de prescription ; comment obtenir et utiliser des produits non délivrés sur prescription. Il convient donc d’être très vigilant sur ces évolutions de pratiques qui ne sont jamais exposées spontanément par les patientes, et dont les conséquences sur l’état somatique peuvent être dramatiques.

12Les sites pro ana mettent souvent en œuvre des systèmes de notation permettant le classement et favorisant la compétition – élément important du fonctionnement de l’anorexique. Ainsi, vomir vaut 10 points, se peser toutes les heures 3 points, avoir le bracelet pro ana 4 points, supprimer un élément à vie 6 points, avoir constamment une sensation de faim 2 points, prendre des laxatifs 3 points … Il faut obtenir entre 20 et 30 points par jour : « Si tu fais plus, c’est un échec, et si tu as moins, tu n’es pas une vraie pro ana. » Le classement, parallèle à la notation, vise, en cas de faiblesse de la jeune fille, à sa marginalisation par rapport au groupe des pairs.

13La fausseté de l’image corporelle est amplifiée avec la présentation de photographies d’anorexiques devant encore maigrir, alors qu’elles sont rachitiques. On peut ainsi voir des images de stars, qui ont évolué vers des restrictions alimentaires massives, auxquelles ces toutes jeunes filles essayent de s’identifier. On observe également le déni de la maladie : l’anorexie est identifiée à un mode de vie plus sain que celui de la consommation excessive propre à notre société.

14Sont aussi extrêmement pernicieux d’autres éléments facilement accessibles sur ces sites. Ainsi, on peut y trouver des discours à tenir aux parents, aux enseignants et au médecin généraliste qui pourraient s’inquiéter. Sont également présentées des informations concernant les modalités de prise en charge par certains thérapeutes ou des lieux – clinique, service spécialisé –, voire des conseils pour éviter l’hospitalisation – selon les modalités précises de la prise en charge proposée. Les possibilités de contournement de certaines règles de traitement peuvent aussi être proposées – par exemple, comment cacher de la nourriture.

15En outre, l’utilisation d’Internet permet de développer un échange avec la patiente. On peut ainsi savoir si la jeune fille utilise une webcam, si elle recherche ou évite l’exposition de son corps – et auprès de qui. La relation thérapeutique, souvent conflictuelle au début, évolue assez fréquemment de la manière la plus salutaire, permettant de s’apercevoir que, progressivement, le site blog est moins investi et moins nécessaire, et la fréquentation de sites pro ana moins compulsive. On mesure ainsi la capacité de ces adolescentes d’investir l’espace thérapeutique et de trouver d’autres moyens pour se narcissiser. Elles peuvent alors favoriser une exposition aux autres et un mode relationnel plus favorables et moins alexithymiques.

16Une donnée importante de la prise en charge de l’anorexique concerne la durée de l’accompagnement nécessaire. Celui-ci se poursuit plusieurs années et est souvent rendu difficile quand les patientes s’engagent dans des études supérieures ; elles quittent la petite ville provinciale dans laquelle j’exerce. C’est ainsi que, depuis plusieurs années, je suis conduit, lorsque les patientes sont trop éloignées, voire en stage à l’étranger, à recourir à l’échange de mails. Par ce moyen est conservé le lien qui les rassure, et elles s’en saisissent très volontiers. Cela permet aussi de ne pas favoriser la maîtrise et le contrôle de l’échange par l’anorexique puisqu’il n’y a pas de réponse immédiate.

17Un mail est parfois porteur de très bonnes nouvelles, des années après, souvent à l’occasion de l’ancrage dans une relation affective épanouie, ou à la naissance d’un enfant. On remarque d’ailleurs que, fréquemment, les anciennes patientes reprennent contact lors de la grossesse, moment où se joue le rapport à l’image du corps et à la conduite alimentaire.

18La connaissance des sites pro ana et de l’utilisation d’Internet par les jeunes filles anorexiques me paraît indispensable pour améliorer notre capacité à analyser la clinique présentée et les effets, parfois dévastateurs, de certaines pratiques de restriction ou de prise de laxatif. Ainsi, le cadre thérapeutique que j’ai mis en place a évolué depuis l’irruption d’Internet et me permet d’intervenir, parfois de manière plus précise, dans cette pathologie extrêmement inquiétante pour le clinicien.


Mots-clés éditeurs : adolescents, blog, Internet, sites « pro ana »

Date de mise en ligne : 05/04/2011

https://doi.org/10.3917/sc.013.0044