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Article de revue

La voix en tant qu'objet psychanalytique

Pages 151 à 161

Citer cet article


  • Leader, D.
(2006). La voix en tant qu'objet psychanalytique. Savoirs et clinique, no 7(1), 151-161. https://doi.org/10.3917/sc.007.0151.

  • Leader, Darian.
« La voix en tant qu'objet psychanalytique ». Savoirs et clinique, 2006/1 no 7, 2006. p.151-161. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2006-1-page-151?lang=fr.

  • LEADER, Darian,
2006. La voix en tant qu'objet psychanalytique. Savoirs et clinique, 2006/1 no 7, p.151-161. DOI : 10.3917/sc.007.0151. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2006-1-page-151?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sc.007.0151


Notes

  • [*]
    Darian Leader, psychanalyste à Londres ; traduction : Isabelle Baldet, psychanalyste, Lille. Darian Leader a publié À quoi penses-tu ? Les incertitudes de l’amour, traduction française aux éditions Odile Jacob, 1997 ; Les promesses des amants, éditions Odile Jacob, 1999.
  • [1]
    S. Freud, « Le moi et le ça », Introduction à la psychanalyse, Paris, petite bibliothèque Payot, 1981, p. 230 à 252.
  • [2]
    T. Reik, « Psychoanalysis of the unconscious sense of guilt » (Psychanalyse du sentiment inconscient de culpabilité), International Journal of psychoanalysis, vol. 5, 1924, p. 439 à 450.
  • [3]
    Ibid., p. 439.
  • [4]
    R. Fliess, Erogeneity and libido, New York, iup, 1956.
  • [5]
    O. Isakower, « On the exceptional position of the auditory sphere » (Sur la position exceptionnelle de la sphère auditive), International Journal of psychoanalysis, vol. 20, 1939, p. 340 à 348.
  • [6]
    Ibid., p. 345.
  • [7]
    F. Heynick, Language and its Disturbances in Dreams (Le langage et ses perturbations dans les rêves), New York, John Wiley, 1993.
  • [8]
    Ibid., p. 347.
  • [9]
    Ibid., p. 348.
  • [10]
    C. Trevarthen, « Descriptive analyses of infant communicative behaviour » (Analyses descriptives du comportement de l’enfant dans la communication), dans H.R. Schaffer (sous la direction de), Studies in Mother-Infant interaction (Études des interactions mère-enfant), Londres, Academic Press, 1977.
  • [11]
    D.W. Winnicott, « Transitional objects and transitional phenomena » (Obets transitionnels et phénomènes transitionnels), dans Playing and Reality (Jeu et réalité), Londres, Tavistock, 1971, p. 1 à 30 – Jeu et réalité, Paris, Gallimard, nrf, 1971.
  • [12]
    I. Delage et J. Sloboda, Musical beginnings (Débuts musicaux), Oxford University Press, 1981.
  • [13]
    C. Trevarthen, Conversations with a two-month old (Conversations avec un enfant de deux mois), New scientist, 62, p. 230 à 233, 1974.
  • [14]
    R. Weir, Language in the crib (Langage au berceau), Mouton, La Hague, 1962.
  • [15]
    Ibid., p. 146.
  • [16]
    A. Eliot, Child language (langage de l’enfant), Cambridge, Cambridge University press, 1981.
  • [17]
    S. Kuczaj, Crib speech and language play (babillage et jeu du langage), New York, springer Verlag, 1983.
  • [18]
    I. Opie et P. Opie, The Lore and Language of Schoolchildren (Le savoir et le langage des écoliers), Oxford University Press, 1959.
  • [19]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004.
  • [20]
    S. Freud, « On aphasia » (Sur l’aphasie), 1891, New York, iup, 1953.
  • [21]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 294.
  • [22]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 480.
  • [23]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, ibid., p. 307.
  • [24]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1969.

1La psychanalyse étant une pratique fondée sur la parole, il est surprenant qu’il y ait si peu d’écrits sur la voix comme concept psychanalytique. Lacan en a fait l’un des objets de la psychanalyse, dans sa liste des objets partiels. Mais dans la plupart des textes sur l’objet voix, on trouve des équivalences entre ce concept et celui du son et de l’acoustique. Je vais essayer de montrer que, bien que l’on puisse trouver des effets de l’objet voix dans le champ acoustique, il est nécessaire, au niveau conceptuel, de les séparer et de laisser apparaître la schize entre la voix et le son.

2Dans l’œuvre de Freud, la question de la voix est plus ou moins posée en terme du Surmoi. Après quelques remarques dans les lettres à Fliess sur le rôle des traces auditives dans la construction des fantasmes, Freud s’intéresse au surmoi et à la façon dont il se construit pendant l’enfance. Il avance l’argument que cette construction est liée au processus d’introjection de la voix parentale. Dans le moi et le ça[1], il explique comment les résidus verbaux sont dérivés des perceptions auditives et constituent le surmoi, défini comme : « Un résidu de l’instance punitive de l’enfance. » La voix interne du surmoi nous réprimande, mais nous encourage aussi dans la poursuite de tâches impossibles, alors qu’incombent au moi les conséquences de ces impératifs contradictoires.

3Ces thèmes furent repris par la première et la deuxième génération des élèves de Freud, et, dans les années vingt, la plupart des études sur le surmoi se concentrèrent sur le thème de la culpabilité. Si le surmoi fut désigné comme la voix de la conscience, poursuivre des recherches sur le sentiment de culpabilité promettait d’offrir de nouveaux éléments sur la genèse de cette instance psychique qu’est le surmoi. Bien que l’on puisse trouver des études fascinantes à son propos dans les années 1920, on trouve peu de travaux qui traitent vraiment la question du rôle de la voix dans la construction du surmoi. Néanmoins, la voix étant là, on en trouve un exemple merveilleux, dans un article de Théodor Reik, publié en 1924, intitulé « Psychanalyse du sentiment inconscient de culpabilité [2] ».

4Dans cet article, Reik rapporte une conversation avec son fils, qui a dû ravir tous les premiers freudiens. En parlant avec son père, le fils décrit ce qu’il appelle lui-même « une voix intérieure » qui lui dit : « Il ne faut pas jouer avec ton zizi [3]. » Lorsqu’il fut demandé à l’enfant de définir cette voix intérieure, il dit : « C’est un sentiment à l’intérieur de soi, mais aussi la voix de quelqu’un d’autre. » Cette vignette est extrêmement intéressante. Pour les premiers freudiens, elle a dû être la confirmation de l’hypothèse que le surmoi est une voix et que cette voix est l’instance interdictrice. Au-delà de cette idée simple, la citation du fils de Reik indique que la voix est à la fois un phénomène intérieur et quelque chose d’extérieur. Comme il le dit, c’est un sentiment à l’intérieur de lui, mais aussi la voix de quelqu’un d’autre. La voix est donc à la fois à l’intérieur et à l’extérieur.

5On trouve peu d’articles chez les post-freudiens sur ces aspects de la voix du surmoi. Par contre, de nombreux travaux portent sur son aspect interdicteur, ou sur la question de son origine chronologique et le moment précis où il intervient. Les exceptions notables furent deux articles de Otto Isakower et Robert Fliess, fils de Wilhem Fliess, deux auteurs dont Lacan connaissait certainement le travail. Fliess a effectué de nombreuses recherches sur la voix, qu’il a résumées dans un livre, publié en 1956, que Lacan a dû lire, car il le cite implicitement plusieurs fois dans son séminaire sur la relation d’objet, et qui s’intitule « Érogénité et libido [4] ». R. Fliess distingue dans ce livre, de façon systématique, la forme et le contenu des introjections auditives. La recherche de Isakower [5], elle, beaucoup plus spécifique et précise, est centrée sur l’expérience de l’endormissement.

6Cet auteur a eu l’idée que, pour comprendre la genèse du surmoi, il fallait étudier les phénomènes langagiers qui se trouvent aux frontières du sommeil. Il voulait faire un lien entre les résidus auditifs, présents au moment de l’endormissement, et ce qu’il appelait « le noyau du surmoi ». Il a trouvé son modèle dans un curieux phénomène issu du monde marin, un petit crustacé, la petite crevette Palaemon. Alois Kreidl, physiologue viennois et collègue de Breuer, a mené des recherches sur ce crustacé, pour étudier ce qu’Isaakower décrit comme « otocyst » ou « statocyst ». Certains organismes possèdent de petites fissures au niveau des oreilles, qui ouvrent l’organisme sur l’extérieur. Parfois, en période de mue notamment, ces animaux placent dans cette fissure de minuscules éléments, des grains de sable par exemple. Quelle est donc la fonction de ces minuscules objets, appelés « stateliths », la fissure s’appelant, elle, « statocyst » ? Si l’on consulte des livres de biologie, on constate que les termes utilisés sont plutôt ceux « d’otolith » et de « otocyst ». Il est amusant de remarquer qu’Otto Isakower a choisi d’utiliser les termes les plus obscurs pour son étude, les autres rappelant son propre nom. Pour ses expériences avec les crevettes, Kreidl a pris de l’eau de mer, en a extrait les grains de sable et le sel et les a remplacés par des petits morceaux de fer, qui sont devenus les « otoliths ». Il a ensuite placé un énorme électro-aimant près de l’eau et observé les crevettes qui se sont mises à exécuter des mouvements incroyables. Il voulait ainsi démontrer que l’introjection de ces objets minuscules servait à maintenir l’équilibre de l’organisme dans l’espace.

7Pour Isakower, cette expérience permet d’expliquer parfaitement la genèse du surmoi. Les petits grains de sable seraient les fragments de la voix parentale introjectée par le sujet et, comme l’a montré la métaphore de l’électro-aimant de Kreidl, ils resteraient à la merci d’une instance extérieure, le grand Autre, en terme lacanien. Cette analogie a complexifié le modèle simpliste de l’internalisation en montrant comment ce qui était à l’intérieur était aussi en étroite relation avec l’extérieur. Comme Isakower l’a commenté : « L’enfant doit construire sa propre parole, à partir du matériel linguistique qui lui est présenté par son environnement de façon pré-fabriquée, ready-made. Mais ce fait même active le processus dont l’aboutissement est la création d’une instance qui observe et critique [6]. » En effet, comme la parole appartient tout d’abord à l’Autre, elle a un lien avec la subjectivité parentale. L’enfant introjecte donc des mots, mais aussi un lien à l’Autre. C’est ce qui a conduit Isakower à l’étude des aspects linguistiques de l’incorporation de la voix de l’Autre.

8La question est alors de savoir quel est le lien entre cet élément et l’état transitoire dans lequel on se trouve au moment de l’endormissement ou du réveil, que l’on appelle respectivement hypnagogique et hypnopompique. La psychiatrie de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle a manifesté un intérêt certain pour ces états transitionnels [7]. Les psychiatres pensaient en effet trouver là des clefs pour expliquer le fonctionnement linguistique au niveau général et les problèmes dans les productions verbales associées à certaines maladies. Ils ont dressé de longues listes de ces productions, qui vont de phrases abruptes comme : « jeunes truites », à une phrase joycienne intraduisible tant elle est le fruit de condensation et allusion : « Or squawns of medication allow me to ungather », en passant pas quelque chose de beaucoup plus simple : « Je préfère les spaghetti. »… On peut remarquer que toutes ces phrases ont en commun leur incomplétude. En effet, elles impliquent toutes d’autres séquences langagières avant ou après elles, un contexte linguistique, pour qu’elles aient un sens. Elles nous rappellent alors les messages interrompus surgissant dans la psychose, qui ont tant intéressé Lacan.

9L’étude d’Isakower sur les stades hypnagogiques développe des arguments sur ce point. Il note que ces états montrent « une structure grammaticale hyper élaborée et exagérée ». Plus on s’endort, plus le contenu des mots s’évapore. Ne subsiste alors que la pure structure grammaticale. « Les phénomènes linguistiques perdent leur clarté au fur et à mesure de l’endormissement. Puis ils s’effacent, donnant l’impression que les éléments verbaux ne peuvent plus être clairement identifiés, jusqu’au moment où le langage devient un murmure presque inarticulé [8]. » Ils semblent alors montrer que le contenu sémantique est devenu de plus en plus absent.

10En faisant un lien entre ces phénomènes et la structure du surmoi, Isakower indique que : « Ce que nous voyons ici, c’est que c’est moins le contenu qui est caractéristique du surmoi, que, et ceci presque exclusivement, le ton et la forme d’une structure grammaticale bien organisée, qui est le trait principal attribué au surmoi. Si ces éléments sont liés à l’état de l’endormissement, le réveil est lui aussi souvent marqué par l’émergence de la sensation d’être interpellé, les phénomènes linguistiques s’attachant au dormeur comme un appel, avec un accent surmoïque, parfois critique, parfois menaçant. Le dormeur ressent un respect inexplicable pour ces phrases, même si elles ne sont très souvent qu’un jargon presque inintelligible [9]. » Voici une brillante observation. Isakower n’a pas seulement prêté attention à la forme auditive particulière du langage et hypnagogique et à son lien avec le superego, il a remarqué l’étrange relation qu’entretient avec elle le dormeur. C’est comme si ces mots ou phrases étranges exerçaient sur le sujet une poussée gravitationnelle, même si leur sens est complètement inintelligible. Nous reviendrons à cette tension entre la syntaxe et la sémantique plus loin.

11Après ces premiers travaux d’Isakower et de Fliess sur la voix, la plupart des post-freudiens se sont intéressés au sentiment de culpabilité et au contenu de la voix. Puis, à partir des années 1970, l’intérêt s’est déplacé sur sa dimension acoustique, sonore, séparée de la dimension de la signification. Dans plusieurs études littéraires ou cinématographiques de ces années-là, on identifie la voix à une présence sonore, acoustique et parfois mélodieuse. Dans les cercles lacaniens, elle était souvent interprétée comme le reste de l’opération signifiante qui introduit l’enfant dans le réseau langagier. Les cris de l’enfant seraient interprétés par l’Autre, qui lui donnerait un sens. Le code, comme disait Lacan, est toujours le code de l’Autre. En effet, des études récentes en psychologie fondamentale ont montré comment le fait d’attribuer une intentionnalité aux enfants est une condition préalable à leurs propres actions intentionnelles, mais aussi à la capacité intentionnelle elle-même [10]. La voix serait le reste de ces processus par lesquels les productions acoustiques prennent un sens. La voix serait alors, logiquement, ce qui est au-delà du sens. Elle serait définie comme « hors sens ». Elle serait la part du cri qui n’est pas absorbé dans le réseau des significations.

12Cette interprétation a semblé très séduisante. Elle donnait à la voix un aspect mystique et entrait en résonance avec les théories analytiques et les études culturelles de l’époque. Du côté analytique, on se référait à Winnicott qui a inclus les sons dans la liste des objets transitionnels des enfants, au même titre que les morceaux de couverture et les peluches [11]. Winnicott s’intéressait moins au symbolisme de ces objets qu’à leur fonction, et cela lui a permis d’aller au-delà des questions classiques. L’usage de l’objet définit son sens et les objets acoustiques ont donc été mis sur le même plan que les objets matériels, comme les morceaux de couverture. L’une des conséquences de sa théorie est que notre relation affective à la musique est en rapport avec l’espace transitionnel construit dans les premières relations avec la mère.

13Les observations de la psychologie de l’enfant semblaient confirmer cette théorie. Alors qu’on a eu l’idée que l’appareil auditif ne fonctionnait pleinement que bien après la naissance, il est devenu évident que l’appareil fonctionne d’une façon rudimentaire dès cinq mois après la conception [12]. On a montré que les sons que le fœtus peut écouter peuvent inhiber et augmenter son activité, et que des sons perçus in-utéro pouvaient être reconnus par l’enfant, après sa naissance. Puis les chercheurs ont ajouté à leur étude un nouveau paramètre, à savoir la valeur affective qu’accorde la mère aux sons proposés au fœtus et ils se sont aperçus que la musique que préférait la mère était celle que préférait l’enfant.

14Si l’on prend ces études au sérieux, elles nous montrent qu’il est difficile de considérer la voix seulement comme pur objet acoustique et qu’il faut la considérer dans sa relation au grand Autre. En fait, elles montrent comment les phénomènes auditifs sont étroitement liés à cette relation plutôt qu’à quelque chose qui se situerait dans un au-delà de cette relation. En effet, plus on se penche sur ces études, plus on voit que ce processus implique un dialogue. De nombreuses recherches actuelles en psychologie de l’enfant reposent sur l’hypothèse que le fœtus est un « individu » séparé de la mère dès la conception. Sans souscrire complètement à ces idées souvent farfelues, on peut reconnaître à ces théories le mérite de mettre l’accent sur un dialogue archaïque avec la mère, commençant in-utéro. Alors qu’on a tout d’abord pensé que de tels dialogues commençaient seulement vers l’âge de 16 mois Trevarthen et d’autres chercheurs ont montré qu’ils se produisaient en fait bien plus tôt [13]. Le minutage des échanges entre mère et enfant montre des cycles réciproques d’activité interactive, au cours desquels chaque participant s’efface pour laisser à l’autre le temps de répondre. Cette forme d’échange où chacun parle à son tour et qui est nécessaire à toute forme de dialogue prépare l’installation de la parole.

15De telles recherches montrent que même si l’enfant parle seul, sans la présence d’un tiers, les caractéristiques formelles du dialogue restent présentes. Le langage de bébés lorsqu’ils s’endorment, appelé aussi babillage, existe depuis toujours et il est surprenant qu’il n’intéresse les linguistes que depuis les années 1960. La première étude systématique sur ce sujet fut dirigée en 1962 par Ruth Weir, qui prit pour sujet son fils de 2 ans et demi, prénommé Antony. Cette étude fut publiée avec une introduction de Roman Jacobson [14], et il est très probable que Lacan l’ait lue, car il parle peu après du babillage dans son séminaire. Weir avait installé un magnétophone près du lit du petit Antony pour pratiquer une analyse linguistique des données enregistrées pendant plusieurs mois. Les résultats en sont extrêmement heuristiques. Qu’a-t-elle découvert ?

16En écoutant le babillage de son fils, elle a tout d’abord remarqué ce que toutes les études ultérieures ont confirmé : la fréquence notable des impératifs dans la parole de l’enfant. Seul dans son lit, il se récitait des ordres, et la présence de la parole d’un autre dans sa propre parole se manifestait tout au long des enregistrements. Quelquefois, les impératifs pouvaient être pris pour des déclaratifs, comme le montrent ces phrases : « Sauter sur couverture jaune », ou « faire trop de bruit ». Le fait que Weir hésite dans la classification de telles phrases montre, à mon avis, que toute parole déclarative trouve son origine dans une parole impérative, c’est-à-dire dans une parole venant de l’Autre et adressée au sujet. Il se pourrait donc que toute parole ait cette racine impérative, et il est significatif que les linguistes se soient posé la question de savoir si l’impératif fut la première modalité de la parole humaine.

17En étudiant les monologues nocturnes de son fils, elle en vint à une autre remarquable conclusion : ces apparents monologues étaient tout sauf des monologues, ils étaient des dialogues. Anthony produisait ce qu’elle a appelé « un dialogue parlé par une personne unique [15] ». C’était comme si Anthony était constamment en train de « s’adresser à lui-même », et le babillage avant de s’endormir constituait le moment privilégié pour cela. Alors que pendant la journée il se désintéressait presque complètement de son petit jouet en peluche appelé « Bobo », celui-ci devenait un personnage particulièrement important au moment du babillage, l’interlocuteur et le lieu d’adresse de nombreux ordres et appels. Le fait que ces dialogues prennent place au moment de l’endormissement tend à confirmer l’argument d’Isakower et implique que c’est un moment privilégié pour l’internalisation de la parole.

18Si le petit Anthony tenait particulièrement à avoir des interlocuteurs avec qui parler, les mères passent elles aussi une grande partie de leur temps à dialoguer avec leur bébé, pourtant incapable de leur répondre directement. Des études trans-culturelles ont montré que près de 70 % de la parole maternelle adressée aux bébés utilisent la forme interrogative : « As-tu faim ? » ; « Veux-tu boire » ; « As-tu trop chaud ? » etc. Ce qui est intéressant ici est moins la fréquence de ces formes syntaxiques que le fait qu’elles ne trouvent pas d’écho dans ce que disent les bébés eux-mêmes. Il n’y a aucune corrélation manifeste entre la fréquence des formes interrogatives présentes dans la parole maternelle et celle des enfants. En fait, l’inversion de l’ordre des mots, caractéristique de la forme interrogative dans de nombreuses langues est très peu présente dans les premières productions langagières [16].

19C’est surprenant, étant donné ce que l’on sait sur les « patterns » d’imitation, et il est intéressant que des chercheurs aient montré que les enfants n’essaient pas seulement d’imiter la parole maternelle, mais qu’ils imitent encore plus lorsque la mère les imite. La fréquence relative avec laquelle les enfants imitent la parole de leur mère fut corrélée avec la fréquence relative avec laquelle les mères imitaient la parole de leurs enfants. Les enfants n’apprennent pas seulement le langage des mères, ils apprennent aussi le processus d’imitation lui-même [17].

20La fréquence des formes interrogatives dans la parole des mères aux bébés suggère que le bébé, même s’il est incapable de parler, reçoit un espace potentiel, à l’intérieur du monde linguistique de la mère. Même s’ils ne peuvent répondre par des mots, les enfants reçoivent la possibilité de répondre, qui pourrait prendre la forme de gestes, de cris, puis de mots, lorsqu’ils grandiront et apprendront les codes de la mère. Mais dans les premiers mois, la fonction des questions maternelles doit avoir pour but de préparer un espace pour le sujet, pour lui offrir une place dans la parole, place à partir de laquelle le sujet peut advenir. Les formes interrogatives de la parole maternelle n’offrent pas seulement un contexte dans lequel le babillage devient significatif, elles laissent une place au sujet. Ce qui n’est pas du tout évident. On peut imaginer des situations familiales où l’on ne pose aucune question à l’enfant, ou bien, où on lui dit qu’il a chaud, froid ou soif, au lieu de l’interroger. Dans ce cas, le sujet n’a pas de place, l’enfant est alors simplement l’objet de l’Autre.

21Revenons aux propos d’Isakower sur le sommeil et souvenons-nous que les fragments linguistiques émis lors de l’endormissement et du réveil nécessitent d’être complétés ou élaborés. Nous avons déjà tous fait cette expérience au réveil : un fragment verbal nous reste, on le sait important, mais on ne peut lui trouver un sens, ou alors nous savons que nous avons résolu un mystère ou un puzzle pendant notre sommeil, sans pouvoir nous rappeler comment nous l’avons fait. C’est comme l’exemple de la preuve que Dieu existe de Bertrand Russell : il savait qu’il était parvenu à l’établir et il envoya en l’air sa blague à tabac pour fêter l’événement. Mais tout ce dont il put se souvenir plus tard était qu’il avait lancé la blague à tabac. Il était incapable de reconstruire la preuve et il lui restait seulement cette image et la certitude d’avoir résolu quelque chose. C’est une expérience qui nous est peut-être familière. Pourquoi alors cette prégnance étrange pas seulement de pans de langage incomplets et fragmentaires mais aussi le sentiment qu’il faut les compléter ou qu’ils sont importants et qu’ils nous concernent ?

22Pour répondre, il faut étendre le modèle classique du langage. Malgré ses nombreuses vicissitudes au cours du xxe siècle, la linguistique anglo-saxonne est restée à peu près fidèle à un modèle de langage proposé par Buhler, et qui inclut trois fonctions : la fonction référentielle, la fonction émotive et la fonction conative. Même si cette théorie a subi certaines modifications et que des nuances lui ont été apportées – par exemple les fonctions phatique, poétique et métalinguistique ajoutées par Jackobson – cette structure est restée plus ou moins la même. La fonction référentielle traite comment le langage dénote et connote, ou, pour le dire plus simplement, comment les mots ont un rapport avec les choses. La fonction émotive traite la relation de celui qui parle avec les mots qu’il emploie et la fonction conative traite la relation avec la personne à qui l’on s’adresse (ex : questionner, ordonner…). Cela nous amène au point crucial : ces trois perspectives du langage examinent la relation à la personne à qui l’on s’adresse mais pas l’expérience elle-même d’être adressé. N’est-ce pas pourtant exactement l’expérience que fait l’enfant au début de sa vie et celle de l’adulte lorsqu’il s’endort ?

23Être adressé est à la fois nécessaire et problématique pour l’enfant, et ceci pour deux raisons simples : premièrement parce que le sens de l’interpellation par un adulte est énigmatique de prime abord, mais, de façon plus cruciale, parce que l’enfant ne peut pas s’en défendre. Toutes les autres interactions avec l’adulte sont susceptibles des formes d’intervention. Intervenir signifie montrer sa subjectivité et la forme la plus commune en est de refuser ce que l’adulte semble vouloir : l’enfant peut refuser de manger, de boire, d’aller sur le pot, etc. Mais il ne peut absolument pas refuser que l’Autre s’adresse à lui. Nous ne devrions pas sous-estimer l’importance de ce détail qui pourrait sembler trivial, mais reconnaître que c’est une fonction centrale du langage et de l’expérience de l’enfant.

24Le regard, qui est peut être la seule autre forme de présence dont on ne peut pas se défendre, peut être mis en parallèle avec cette fonction. Les enfants peuvent refuser de regarder dans la même direction que l’adulte, ils peuvent fermer les yeux au lieu de les ouvrir, mais ils ne peuvent pas empêcher qu’on les regarde. C’est peut être ici la raison pour laquelle les enfants ont souvent le fantasme que s’ils ferment les yeux ils deviennent invisibles. Le regard et le fait d’être adressé ont en commun la particularité d’être des expériences imposées par l’extérieur, qui touchent directement l’enfant et contre lesquelles il ne peut pas se défendre dans l’instant. Et pour cette raison même, elles peuvent devenir invasives et menaçantes.

25Un parallèle supplémentaire pourrait être établi ici. Comment fait l’enfant pour se défendre du regard de l’Autre ? Une solution, décrite par Lacan, comporte la production d’écrans, qui ont pour fonction de détourner l’Autre. L’attention se porte sur quelque image de l’écran que le sujet manipule pour en éloigner le regard de l’Autre. Une schize entre le regard de l’Autre et l’écran qu’offre le sujet s’opère alors. Ne pouvons-nous pas trouver semblable schize dans le domaine des sons ? Si le sujet doit se défendre contre l’expérience que l’on s’adresse à lui, la production du son – de musique par exemple – n’aurait-elle pas la même fonction que celle de l’écran dans le domaine de la vue, écran qui peut être matérialisé par la peinture par exemple ? L’exemple le plus fondamental pourrait être le cri qu’offre l’enfant ; pas le cri par lequel il exprime sa souffrance ou une demande, mais ce qui submerge les interpellations de l’Autre, ce qui lui rend si difficile, par moment, de continuer à dire quoi que ce soit. Si nous donnons maintenant à l’expérience d’être adressé son nom lacanien – la voix – nous pouvons alors énoncer qu’il y a une schize entre la voix et le son.

26Si l’enfant est incapable au départ de se défendre contre l’expérience d’être adressé en la refusant, quelles sont les autres possibilités qui lui sont offertes ? Ce sont peut être des formes de refus plus subtiles, moins évidentes, qui se jouent alors. Une option serait que l’enfant fasse comme si celui qui s’adresse à lui n’est pas la personne en question mais autre chose. Ou, plus simplement, il pourrait faire comme si personne ne s’adressait à lui, stratégie bien connue des enfants. Notons cependant que ces options n’empêchent pas que l’on s’adresse à l’enfant, mais elles constituent quand même des formes de réponse. Si quelqu’un refuse d’entendre, cela signifie qu’il a entendu très clairement ce que l’on attendait de lui. Je reviendrai lors de la conclusion sur une troisième option.

27Poursuivons un peu plus loin le parallèle avec le regard. Comment se défend-on de la dimension invasive du regard de l’Autre ? Pourquoi ne pas évoquer ici les nombreux jeux de « coucou/be » entre les mères et les enfants, des jeux qui incluent le rythme de la présence et de l’absence. On pourrait prétendre que la fonction de ces jeux est de lier le regard de l’Autre à une structure, un rituel de présence et d’absence qui aurait pour trait essentiel que le regard n’est pas toujours là. Un jeu est utilisé pour socialiser et apprivoiser une présence menaçante. Et n’y a-t-il pas là quelque chose de similaire avec l’expérience d’être adressé ? Le babillage dont parlent Weir et les autres n’a-t-il pas exactement cette fonction ? Plutôt que prolonger son interprétation du babillage en tant qu’exercice précoce pour apprendre le langage, nous pourrions le voir comme une sorte de procédure d’incorporation précoce servant à soulager l’anxiété. En dialoguant avec eux-mêmes, les enfants ne tentent-ils pas de moduler l’expérience qu’ils font lorsque l’on s’adresse à eux ? Ils en deviennent alors les ordonnateurs.

28Des jeux tels que le « coucou-be » relient l’expérience intrusive d’être regardé à un rythme et une structure et il en va de même pour le babillage avec l’expérience d’être adressé. Il module la fonction de l’adresse. De nombreux autres jeux enfantins ne poursuivent-ils pas cette même tâche ? Nombreux de ces jeux, finalement, impliquent qu’un participant joue un rôle différent de celui des autres, rôle dont ne veulent pas les autres joueurs. En vérité, les stratégies pour ne pas jouer ce rôle-là, telles que des constructions verbales toujours plus complexes pour empêcher un dénouement prédéterminé, deviennent des parties intrinsèques du jeu, ou même, le jeu lui-même [18]. On pourrait aussi évoquer les jeux courants chez les enfants où personne ne gagne véritablement et où la question est plutôt de faire ce que quelqu’un d’autre dit, ou, de façon significative, essayer d’éviter de le faire. Finalement, on pourrait penser aux nombreux jeux où l’on tire les sonnettes (un enfant, désigné ou volontaire, doit aller sonner, puis se sauver). Le fil conducteur de tous ces exemples est constitué des différentes relations qu’a le sujet dans l’expérience d’être adressé. Et dans ces activités ludiques, cette expérience est mise en jeu, modulée, prise dans une structure. Être adressé devient une variable de tous ces jeux d’interpellation.

29Une fois que nous avons isolé la fonction linguistique de l’interpellation et l’expérience d’être adressé comme son corollaire, un grand nombre de phénomènes s’éclaircissent. Les particularités linguistiques repérées aux frontières du sommeil impliquent, nous pouvons maintenant le voir, une séparation de cette fonction. Le sujet a l’impression que des mots ou des phrases l’interpellent, même si la signification en est opaque et le sens occasionnel du « respect » sur lequel s’est penché Isakower est un signe de l’implication subjective. Lorsque nous nous préparons à dormir, cette fonction peut être modulée, comme dans le babillage. Lorsque nous dormons, elle nous dérange peu, jusqu’à ce qu’elle émerge à nouveau aux abords du réveil, et joue peut-être alors un rôle dans le fait que nous nous réveillons. Cela confirme le point de vue radical de Freud qui pense que le sommeil n’est pas un moment passif mais un processus actif : nous ne nous endormons pas, mais nous nous faisons dormir.

30Cette fonction linguistique de l’interpellation est très simplement le concept lacanien de la « voix ». C’est l’expérience d’être adressé, isolée de toute modalité sensorielle particulière et de tout champ sémantique. Comme il le dit dans le séminaire sur l’angoisse : « La voix est la voix en tant qu’impératif, dans la mesure où elle appelle l’obéissance ou la conviction, ce qui la situe non dans un rapport à la musique, mais dans un rapport à la parole [19]. » Ceci posé, nous pouvons voir pourquoi elle a été présente dans sa première liste des « objets ». Lacan cite les objets prégénitaux et phalliques habituels puis ajoute « délire ». Par « délire », il entend l’aspect interpellatif de l’hallucination auditive, lorsque le sujet a l’impression que quelqu’un ou quelque chose l’appelle, s’adresse à lui, le persécute, etc.

31L’hallucination est en effet un phénomène où la fonction de l’adresse émerge dans sa forme épurée. Nous devrions ici distinguer les hallucinations à propos du sujet et celles qui sont dirigées vers lui : Dans le premier cas, une voix peut décrire ses actions de façon continue (maintenant il s’habille, maintenant il va au travail…), alors que dans le second, il s’agit souvent d’obscénités ou d’accusations d’ordre sexuel, impliquant souvent des termes péjoratifs associés aux femmes (pute, salope…). Les hallucinations qui se produisent en dehors de la psychose partagent ce même trait et l’exemple le plus illustre en est peut être l’expérience de Freud sur lui-même décrite dans « Sur l’aphasie [20] » où il voit et entend de façon simultanée les mots : « Maintenant s’en est fini de toi », à un moment où sa vie est en danger.

32La thèse de Lacan à propos de l’hallucination fait ressortir la distinction entre la voix en tant que fonction linguistique et le registre de la matérialité sonore et acoustique. Une hallucination, Lacan étant toujours enclin à le souligner, ne se limite pas à un sensorium particulier : elle n’a pas besoin de prendre une forme acoustique, mais elle peut privilégier toute autre modalité sensorielle. Ce qui ne change pas, cependant, c’est l’expérience d’être adressé, malgré les canaux grâce auxquels cela fonctionne. Le langage lui-même, Lacan le démontre, contient cette potentialité, et lorsque le sujet n’a pas à sa disposition des signifiants maîtres pour donner du sens et répondre à des situations pour lesquelles le support de la signification est crucial, il revient en potentialité sous la forme de murmures, chuchotements, bourdonnements, commentaires verbaux, etc. C’est ce que Lacan appelle « le flot continu du signifiant [21] ».

33Autrement dit, le monde entier parle, et pas seulement les humains qui l’habitent. C’est la présence de certaines significations, établies inconsciemment par des signifiants clefs qui constitue un rempart contre ce bruit. Supprimons ces significations et le bourdonnement commence. L’idée ici est que c’est la forclusion qui lâche ce « courant continu », « l’infinité de ces chemins mineurs » plutôt que « l’autoroute » de la signification établie de façon centrale que Lacan a si précisément étudiée dans ce séminaire. Comme il le dit dans le séminaire 5, la métaphore paternelle établit la signification du désir de la mère dans l’inconscient, mais lorsque la forclusion est présente, le désir de la mère ne peut être symbolisé et alors la parole de l’Autre n’est pas inscrite dans l’inconscient : ça parle juste au sujet tout le temps, sans que cela nécessairement soit imputé à un autre sujet, cela vient simplement du « champ de la perception » lui-même [22].

34L’Autre parle au sujet d’une façon homologue à la première parole primitive indissociable de la demande et tout est alors sonorisé. Lorsque le sujet est appelé à répondre dans certaines situations à forte charge émotive et que le moi n’a pas de « répondant dans le signifiant », alors, la totalité du signifiant répond [23]. À un niveau plus circonscrit, les « phénomènes élémentaires » que l’on rencontre dans la psychose sont un exemple de la pure fonction interprétative ; le sujet est adressé, mais n’en sait pas beaucoup plus. Il est intéressant de remarquer que ces moments-là ne prennent pas toujours un aspect menaçant.

35Ces éléments ne nous donnent-ils pas un indice pour comprendre certains traits cliniques du transfert, que l’on retrouve particulièrement dans la psychose ? Il est reconnu que ce que le sujet recherche souvent dans le transfert est un témoin, et le fait que Lacan encourage le clinicien à fonctionner comme une sorte de « secrétaire » en est un aspect. On pourrait penser que c’est un signe positif si un appel à une adresse se constitue et on cite fréquemment comme exemple à ce sujet la dédicace du livre de Schreber à l’intention des scientifiques. Sans vouloir suggérer aucune forme de continuité entre les structures cliniques, ne pouvons-nous pas en voir l’ombre dans les appels et les ordres que le petit Antony adresse à sa peluche, comme s’il se créait là un interlocuteur, apprivoisant ainsi la fonction d’interpellation ? Lorsqu’un patient dit à son analyste « je dois faire de vous un écoutant », n’est-ce pas pour distribuer ce que signifie être un écoutant soi-même et pour s’en défendre ? Et se faire adresser serait-il une réponse au fait d’être adressé ?

36Une conséquence du modèle lacanien de chaîne signifiante fut de séparer l’hallucination des modalités sensorielles particulières. Le langage est une structure qui opère et qui a des effets à tous les niveaux de la perception sensorielle. De ce fait, cela implique que l’une des propriétés de la chaîne signifiante est la fonction de l’adresse, et cela peut faire retour de plusieurs façons. Elle peut surgir à travers le silence, par exemple, ou la vision. Il y a des tas de situations où le silence nous donne l’impression que nous sommes interpellés et alors le problème n’est pas de mettre en équation la voix et le son mais plutôt de trouver les effets de la voix dans le champ du son. Par exemple, la façon dont le sujet ponctue son discours, son rythme, son style verbal, etc., met en évidence ses modes d’incorporation de la fonction de l’adresse.

37La façon dont la parole est ponctuée implique toujours la supposition implicite de la présence de l’auditeur et plus généralement la supposition d’être adressé. À partir de là, le discours d’une personne peut être organisé pour masquer la possibilité d’être adressé ou, au contraire, peut inviter à l’être. Nous pouvons noter combien l’utilisation des connectifs indexe toujours la présence de cet aspect de l’Autre : lorsque les enfants commencent à utiliser des termes comme « et » et « mais », ils montrent qu’ils supposent une présence ou l’intrusion d’un autre interlocuteur. Peirce n’avait-il pas raison lorsqu’il suggérait que penser prend toujours la forme d’un dialogue, que nous le sachions ou pas ?

38Quant à la vue, nous pouvons trouver d’autres exemples de cette fonction. Un film comme « L’anneau », raconte l’histoire d’une cassette vidéo qui interpelle étrangement ses spectateurs, leur envoyant un message mortel. Le champ visuel appelle ici le sujet et les spectateurs tentent de façon futile et désespérée d’éviter qu’elle ne s’adresse à eux. De façon similaire, dans le phénomène de mort vaudou, sujet souvent débattu par le milieu médical, et par ceux qui s’intéressent au rapport dit corps-esprit, le petit morceau de matière symbolique, que ce soit une poupée ou un morceau de cheveu, a des effets catastrophiques sur la personne qui le trouve. L’objet, ici, même s’il se présente visuellement, consiste en la concentration de la fonction de l’adresse : c’est une pure interpellation, un vecteur désignant celui qui le trouve. Au-delà du visuel, il appelle le sujet. Et, à partir de là, ses effets terrifiants peuvent se manifester.

39Le facteur terreur qui accompagne si souvent le fonctionnement isolé de la voix est peut être l’une des raison pour laquelle Lacan l’a appelée « l’objet sadomasochiste ». Cela a dû surprendre son auditoire, dans la mesure où il avait tenté de le persuader pendant des années que le sadomasochisme n’existe pas [24]. Juste au moment où son message a pu être reçu, la nouvelle catégorie de l’objet sadomasochiste a surgi, et Lacan a décrit la fonction de la voix dans le sadisme et le masochisme. Le but est d’une part d’imposer la voix à l’Autre ou de l’y soustraire. Et cliniquement, nous voyons souvent que des scénarios pervers impliquent réellement une mise en scène de rencontres où le sujet se fait adresser lui-même ou s’adresse à l’autre dans une forme épurée. Cette interprétation ne fait-elle pas écho à l’accent mis par Lacan sur l’angoisse comme variable centrale dans la perversion plutôt que sur la pratique sexuelle ?

40Les paramètres de la pulsion invocatoire deviennent alors plus clairs. Si l’objet de la pulsion est la voix, quel est le but de la pulsion invocatoire ? Au premier niveau, de se faire entendre, mais à un niveau plus fondamental, de se faire adresser. On peut le constater dans le sadisme et le masochisme. Et dans la science. Lorsque Mersenne réussit à mesurer la vélocité du son dans l’air, ce fut en mesurant le temps que prendrait sa voix pour lui revenir comme un écho sur une distance connue. En d’autres mots, en élaborant un scénario dans lequel il se faisait adresser. Borelli et Viviani, eux, menèrent à bien des calculs plus pointus, à travers l’utilisation de l’explosion d’un canon plutôt que celle de la voix humaine. Bien que la dimension subjective ait disparu, la présence de la pulsion reste à l’origine de ces études scientifiques.

41Pour conclure, revenons à la question antérieure à propos des possibilités de réponse à l’expérience d’être adressé. Nous avons décrit deux d’entre elles : agir comme si l’on était adressé par quelqu’un ou quelque chose d’autre, ou prétendre simplement que l’on n’a pas été adressé. Mais pourquoi ne pas émettre l’hypothèse d’une troisième option, qui consisterait à rejeter la fonction linguistique dans son entièreté : le langage moins la voix, moins l’expérience d’être adressé. N’est-ce pas un tableau clinique que nous retrouvons dans certains cas appelés autistiques ?

42Certaines conséquences cliniques ne pourraient-elles pas en découler ? À un niveau immédiat, on pourrait trouver une explication à ce que la plupart des gens qui travaillent avec ces sujet connaissent – à savoir, qu’il ne faut pas toujours essayer de s’adresser à eux directement. Et deuxièmement, que n’importe quel mot peut être vécu comme étant potentiellement invasif. Cela signifie que ce n’est pas la sémantique qui en est responsable, et plus avant, que ce n’est pas à travers la sémantique que l’on pourra faire quelque progrès. Si l’interpellation doit jouer un rôle, c’est plus à travers sa modulation que par le biais de son exercice direct.


Mots-clés éditeurs : être adressé, objet psychanalytique, parole, pulsion, Surmoi, voix

Date de mise en ligne : 01/10/2006

https://doi.org/10.3917/sc.007.0151