Chapitre 6. Mobilisation électorale et invention du citoyen : l'exemple du milieu urbain français a la fin du XIXe siècle
- Par Michel Offerlé
Pages 149 à 174
Citer ce chapitre
- OFFERLÉ, Michel,
- GAXIE, Daniel,
- Offerlé, Michel.
- Offerlé, M.
- D. Gaxie
https://doi.org/10.3917/scpo.gaxie.1989.01.0149
Citer ce chapitre
- Offerlé, M.
- D. Gaxie
- Offerlé, Michel.
- OFFERLÉ, Michel,
- GAXIE, Daniel,
https://doi.org/10.3917/scpo.gaxie.1989.01.0149
Notes
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[1]
Cette étude repose sur le dépouillement d’archives concernant les élections législatives françaises de 1876 à 1914 (Archives nationales série C) et les élections municipales parisiennes de 1881 à 1912 (Archives de la préfecture de police de Paris série Ba). L’on s’est également appuyé sur les débats de la Chambre des députés qui ont eu lieu lors de la vérification des pouvoirs des candidats proclamés élus et sur les nombreux travaux d’histoire régionale afférant à cette période.
Les données quantitatives produites ici auront trait aux seules élections législatives, le manque de place ne permettant pas de traiter des distorsions introduites par les divers types d’élections. Les limites chronologiques de l’étude ont été fixées de manière arbitraire : plusieurs contemporanéités coexistent en effet dans ce laps de temps ; mais les dates retenues l’ont été en fonction de deux critères : le caractère disputé ou non de telle ou telle compétition électorale et la proximité d’un recensement de population susceptible de fournir des bases de comparaison.
De la même manière l’on a retenu ici une pré-définition du milieu urbain qui repose sur les découpages imposés par les statistiques administratives : chercher à construire des réseaux d’interrelations urbains est, en effet, très coûteux. Dans un premier temps l’on a donc choisi de s’appuyer sur un large échantillon de communes (« grandes villes », « villes à dominante administrative, commerciale, artisanale ou industrielle », « villes petites et moyennes », « banlieues ») sans prétendre pour l’instant organiser une quelconque typologie systématique. -
[2]
Voir notamment Agulhon (M.), La République au village, Paris, Plon, 1970, et Weber (E.), La fin des terroirs, Paris, Fayard, 1983.
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[3]
Voir par exemple E. Weber, ouvrage pré-cité, p. 399 : « La paysannerie s’élevait peu à peu aux idées urbaines (c’est-à-dire générales), aux questions abstraites (c’est-à-dire celles qui n’étaient pas locales). »
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[4]
Par exemple Marshall (T.H.), Class citizenship and social development, Garden City, Doubleday, 1964 ; Bendix (R.), Nationbuilding and citizenship, University of California Press, 1964.
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[5]
Tingsten (H.), Political behavior, Bedminster Press, 1937 et Rokkan (S.), « Electoral mobilization party competition and national integration » in La Palombara (J.), Weiner (M.) ed., Political parties and political development, Princeton University Press, 1966 ; Rokkan (S.) ed., Citizens, elections, parties, Oslo, 1970.
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[6]
Ce que I’on appelle « classe ouvrière » n’est jamais que le résultat de l’action de multiples agents qui ont lutté pour la définition et la représentation de ce groupe pourtant très hétérogène.
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[7]
Voir Berger (S.), Les paysans contre la politique, Paris, Le Seuil, 1975, et les deux définitions complémentaires de Gaxie (D.), « Attention accordée au déroulement de la compétition politique » in Le cens caché, Paris, Le Seuil, 1978, p. 46, et de Lacroix (B.), non « une mince pellicule de savoir politique explicite », mais le «complexe cohérent des usages différenciés de la politique», Ordre politique et ordre social : objectivisme, objectivation et analyse politique in Grawitz (M.), Leca (J.) ed„ Traité de science politique, Paris, PUF, 1985.
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[8]
Nous désignerons ces agents sous le nom d’entrepreneurs politiques.
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[9]
Nous avons ici repris certains traits de la définition qu’en donne Oberschall (A.), dans Social conflicts and social movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, N.J., 1973, p. 29.
-
[10]
Lazarsfeld (P.F.), Berelson (B.), Gaudet (H.), The people’s choice. How the voter makes up his mind in a presidential campaign, New York, Columbia University Press, 1948, p. 151.
-
[11]
Voir Lancelot (A.), L’abstentionnisme électoral en France, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1968 (carte p. 33 dont les taux de non-inscription sont sur-évalués, car la base de calcul est la population masculine majeure française et étrangére). Voir aussi Lancelot (A. et M.-T.), Atlas des circonscriptions électorales en France depuis 1875, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1970.
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[12]
L’électorat potentiel a été calculé sur la base des seuls recensements fournissant quelques détails sur la structure des populations urbaines (1876 et 1891). On a retranché les mineurs, les femmes, les étrangers et une large partie des populations comptées à part. Si les chiffres de 1876 ne doivent pas être très éloignés d’une réalité que l’on ne peut atteindre que par des enquêtes locales très coûteuses, l’on ne retiendra ici les chiffres de 1889 que comme purement approximatifs vu les marges importantes d’erreur qui sont dues aux données peu développées du dénombrement de 1891 (qui a servi de base pour les taux concernant les élections de 1889).
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[13]
Il conviendrait de faire l’etude des usages sociaux de la carte d’électeur qui, entre autres utilisations, sert à la fin du XIXe siècle de pièce d’identité.
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[14]
Voir note liminaire en tête de notre êtude.
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[15]
A Paris, le nombre des inscrits et des votants augmente brusquement en 1889 de 10%. Il semble que l’on assiste à un phénomène semblable lors des élections très disputées de 1902.
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[16]
Voir note 1, p. 145.
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[17]
Il n’est pas possible dans l’état actuel des sources disponibles de calculer des taux, même approximatifs, de mobilisation pour 1902 et 1914. Le tableau 2 ne peut done être lu qu’horizontalement, puisque la morphologie dissemblable des villes interdit toute comparaison. On a retiré cependant de la base de calcul la population dite comptée à part (militaires, clergé régulier…). Les taux très faibles sont en partie dus à la présence d’une forte population étrangère.
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[18]
Le vote est en principe secret, mais l’absence d’enveloppe et d’isoloir jusqu’en 1914 en rend difficile l’effectuation. Que de différences entre le vote en public, manifestation revendiquée de l’allégeance clientéliste, le bulletin obligatoire distribué à des ouvriers conduits aux urnes par leurs contremaîtres et le vote à bulletin ouvert de nombre d’ouvriers parisiens qui se rendent individuellement dans les bureaux de vote (voir à ce sujet les reportages des journalistes au lendemain des scrutins et les témoignages nombreux et d’interprétation délicate contenus dans les cartons de la série C des Archives nationales).
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[19]
Tingsten (H.), op. cit., p. 155.
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[20]
Les calculs ont été effectés sur la base des travaux d’A. Faure qui a pu reconstituer le corps électoral parisien potentiel pour l’année 1891 : « Les racines de la mobilité populaire à Paris au XIXe siècle » in Changer de région, de métier, changer de quartier, Université de Paris X-Nanterre, 1982. On ne dira jamais assez combien ce type de travaux peut permettre la cumulativité des acquis bien plus que des dizaines de généralisations d’apparence théorique.
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[21]
Pour de plus amples développements sur ce thème, l’on se permettra de renvoyer à ma thèse, Les socialistes et Paris, 1881-1900, Université de Paris I 1979, multigraphié.
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[22]
Mosca (G.), Elementi di scienza politica, Turin, Fratelli Bocca, 1953, vol. 1, p. 206.
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[23]
Plus les capitaux dont disposent les entrepreneurs sont faibles et plus la concurrence politique est élevée, plus l’organisation tend à devenir permanente (cela est le cas pour les socialistes et nombre de boulangistes et de radicaux). Sinon, l’organisation réactivée dans les périodes électorales est inutile ou gênante pour ses dirigeants qui se contentent de gérer leur capital social informel ou formel (clubs par exemple). Sur ces divers points, voir l’élection de Bischoffsheim, élu puis invalidé à Nice en 1889. Archives nationales, C5313.
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[24]
Aussi paraît-il difficile de comptabiliser sans précaution les voix des partis au niveau national durant cette période.
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[25]
Un électorat est une construction symbolique, produit objectivé du travail d’une multiplicité d’agents (hommes politiques, journalistes, commentateurs politiques) qui sont parvenus à imposer l’idée que l’on pouvait expliquer de manière unitaire ce qui est le résultat de mécanismes très complexes et très différenciés qui ont amené des électeurs à voter pour des raisons différentes pour un même candidat (et a fortiori pour des candidats d’une même marque).
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[26]
Il conviendrait ici de montrer comment l’argument « Untel homme du pays », voire à Paris « Untel homme du quartier », est utilisé (et pour qui il l’est) et comment la défense des intérêts locaux est instituée et mise en scène.
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[27]
Cependant, les leaders nationaux peuvent se présenter dans de nombreuses circonscriptions avec des chances raisonnables de succès et, à l’inverse, les entreprises de protestation réussissent d’autant mieux qu’elles reposent sur un enracinement local préalable, surtout pour les plus démunis en capitaux de toutes sortes.
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[28]
Sur le processus de légitimation du personnel politique d’origine ouvrière, voir notre article, « Illégitimité et légitimation du personnel politique ouvrier avant 1914 », Annales. Economies. Sociétés. Civilisations, 4, 1984.
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[29]
Certes, si les entrepreneurs locaux disposant de ressources semblables tendent à se regrouper dans un même parti, cela ne va pas sans exception. De plus, par exemple, un médecin radical mènera dans un quartier ouvrier une campagne différente de celle d’un médecin radical habitant un quartier plus diversifié car le marché à conquérir est différent, et parce qu’il ne doit pas vraisemblablement présenter les mêmes caractéristiques sociales que celles de son confrère.
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[30]
On distinguera ici la clientèle au sens strict (relation de dépendance personnelle reposant sur un échange réciproque de faveurs entre deux personnes contrôlant des ressources inégales, voir Médard (J.-F.), « Le rapport de clientèle : du phénomène social à l’analyse politique », Revue française de science politique, 26 (1), février 1976, p. 103-131) du patronage, mode d’échange de services beaucoup plus ponctuels.
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[31]
On désigne par ces termes, en fonction de l’origine des biens offerts (privée ou publique) et de leur destination (personnelle ou collective) :
Biens privés divisibles : argent, emplois privés, bien de salut ;
Biens prives indivisibles : faveurs collectives ou menaces de sanctions collectives ;
Biens publics divisibles : faveurs pereonnelles, décorations, secours publics, postes administratifs ou électifs, menaces de renvois ;
Biens publics indivisibles : offre de discours politiques, politiques publiques (nationales, locales, catégorielles). -
[32]
Il faudrait, bien entendu, spécifier ici les micro-mécanismes qui rendent possible le désinvestissement d’une relation auparavant tenue comme allant de soi.
-
[33]
Les demandes d’invalidation, à manier avec beaucoup de précautions, s’appuient généralement sur quatre attendus principaux : rastels, libations distribution d’argent/pression administrative et ingérence cléricale/calomnics, manœuvres de dernière heure/fraudes dans l’établissement des listes ou le dépouillement. Plaintes et témoignages traduisent un abaissement, mais relatif, du seuil de sensibilité à l’action sur les électeurs : « La pression patronale s’est-elle exercée par d’autres moyens que la juste influence que peut avoir un patron humanitaire et bienvcillant sur ses ouvriers ? » (JO, Chambre, 1898, p. 255). Sur la pression patronale, l’on verra notamment le débat Millerand-Motte (JO, Chambre, 1898, p. 217) et sur la pression socialiste (ibid., p. 223, et Perrot (M.), Les ouvriers en grève, Paris, Mouton, 1973). Que dire enfin de l’action diffuse ou des pressions du clergé, ou des députés-médecins délivrant gratuitement leurs services!
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[34]
Sealey (R.), Essays on Greek history, 1965.
-
[35]
L’on se permettra de renvoyer le lecteur à notre communication faite au congrès de Grenoble de l’Association française de science politique (La mobilisation électorale en milieu urbain, multigraphié, 60 p. + annexes) dans laquelle nous avons précisé les aspects concrets de la mobilisation des divers groupes sociaux.
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[36]
Champagne (P.), « La manifestation. La production de l’événement politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 52/53, juin 1984, p. 23.
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[37]
Il faudrait pouvoir rendre compte des mobilisations ascendantes et descendantes, résultats de l’intérêt bien compris, de la pression diffuse ou de la contrainte sociale qui amènent certains agents ou certains groupes à faire comme tout le monde (certains commerçants dans lès quartiers ouvriers par exemple) ou à suivre comme des conseils, voire des ordres, les indications implicites ou explicites de vote données par les gens importants. Sur ces mécanismes, on consultera pour l’époque contemporaine Lagroye (J.), Société et politique. J. Chaban-Delmas à Bordeaux, 1947-1965, Paris, Pedone, 1965.
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[38]
Voir Bourdieu (P.), La distinction, Paris, Minuit, 1979, chap. 8.
Sans doute faut-il d’abord commencer par un truisme : pour qu’il y ait des élections, il faut qu’il y ait des électeurs, c’est-à-dire des agents disposés à accorder un intérêt — différentiel — à la compétition électorale.
Or ce qui nous apparaît comme un préalable à toute recherche afférant à la constitution d’un marché politique semble très largement impensé dans nombre de travaux sociologiques et historiques prenant pour objet les mécanismes par lesquels sont générés les processus d’échange caractéristiques de la « démocratie représentative ».
Sans doute, parce que les visions communes et naïves de la démocratie — populistes ou élitistes — prédéterminent les limites du pensable et rejettent de leur champ d’investigation ce qui fait justement problème. Or, contrairement à ce que l’on pourrait spontanément accréditer, il ne va pas de soi que le « peuple » ait conquis le suffrage universel, il ne va pas de soi que les « citoyens » aient spontanément trouvé de l’intérêt à cette technologie à périodicité fixe, abstraite, délimitant et pacifiant la compétition entre les élites, à cet instrument de légitimation des gouvernants et d’institutionnalisation de la coupure gouvernants/gouvernés.
Réintroduire le point de vue schumpétérien et les principaux acquis de la sociologie de la politisation dans l’analyse des mécanismes, qui ont conduit à « l’invention du citoyen » paraît donc indispensable.
Sans prétendre vouloir faire ici le bilan de la littérature existant sur ce sujet, on peut souligner l’extrême richesse des travaux de Maurice Agulhon et d’Eugen Webe…
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