La formation au « soin de manutention raisonné » : (re)trouver le sens du métier
Pages 66 à 78
Citer cet article
- MALET, Dorothée,
- FALZON, Pierre
- et VIDAL-GOMEL, Christine,
- Malet, Dorothée.,
- et al.
- Malet, D.,
- Falzon, P.
- et Vidal-Gomel, C.
https://doi.org/10.3917/rsi.148.0066
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- Malet, D.,
- Falzon, P.
- et Vidal-Gomel, C.
- Malet, Dorothée.,
- et al.
- MALET, Dorothée,
- FALZON, Pierre
- et VIDAL-GOMEL, Christine,
https://doi.org/10.3917/rsi.148.0066
Notes
-
[1]
Soignants : dans cette contribution le terme fait référence aux professionnel. le.s concerné.e.s par le rôle propre (infirmièr.e.s, aides-soignant.e.s).
- [2]
-
[3]
Lire partout « aides-soignants-aides-soignantes ».
-
[4]
Propos très fréquents dans les phases initiales de la formation que nous proposons.
-
[5]
Lire partout « infirmier-infirmière ».
-
[6]
North American Nursing Diagnosis Association.
-
[7]
L’accord des apprenants a été recueilli avant tout enregistrement. La direction d’un des deux IFAS n’a pas délivré d’autorisation.
-
[8]
La phase « recyclage » après 2018 n’a pas pu être réalisée.
Introduction
1 La manutention des patients, tâche ingrate, peu valorisée, génère chaque année des accidents du travail et des maladies professionnelles parmi les soignants (1-3). La réponse à cette sinistralité se limite trop souvent à des formations basées sur une approche biomécanique et comportementale, dans lesquelles un formateur présente des façons de faire par catégorie de situation (transfert lit-fauteuil, rehaussement au lit…) ; ces façons de faire seront à reproduire ou à adapter. Les préconisations visent la réduction de la charge lombaire lors d’efforts de soulèvement et demeurent bien loin de l’activité réelle des personnes. Leurs effets sur l’amélioration de la santé et la sécurité des professionnels restent limités (3-5). Par ailleurs, ces formations ne tiennent pas toujours compte de ce que sont les situations des professionnels, mais surtout, elles intègrent insuffisamment, selon nous, le sens du métier ainsi que la nécessité pour chaque professionnel d’apprendre à tenir compte de ses caractéristiques propres (liées, par exemple, à des problèmes de santé). Force est de constater que les progrès en termes de prévention stagnent dans le secteur de la santé. La mise à disposition d’outils d’aide à la manutention, la multiplication de formations et les injonctions réglementaires sur la santé et la sécurité au travail n’ont pas fait reculer la sinistralité dans ce secteur. Cette contribution s’appuie sur un travail de recherche mené dans le cadre d’un parcours doctoral en ergonomie, orienté par une problématique de développement des personnes et de l’activité. Elle présente un dispositif de formation à destination des soignants [1] qui s’éloigne des approches classiques, en visant, d’une part, à favoriser la capacité de raisonnement des apprenants face aux situations de manutention, d’autre part, à promouvoir une vision de la manutention comme un soin à part entière, intégré au rôle propre du soignant.
La manutention des patients : définition et supposés didactiques
2 Par manutention manuelle, l’article R4541-2 du Code du travail entend, « toute opération de transport ou de soutien d’une charge, dont le levage, la pose, la poussée, la traction, le port ou le déplacement, qui exige l’effort physique d’un ou de plusieurs travailleurs ». Cette définition conduit à envisager la manutention de patient comme une activité essentiellement biomécanique. Dans la littérature anglo-saxonne, c’est le terme « patient handling » qui reste largement utilisé (3-5).
3 Les façons d’appréhender la formation à la manutention sont diverses. L’approche classique reste plutôt sécuritaire, axée sur l’apprentissage de comment « bien » déplacer ou « bien » porter pour ne pas se blesser. Certains dogmes sont par ailleurs apparus comme le « zéro portage » (6) voire la limitation de port de charge à 10 kilogrammes [2] : ce type de prescriptions peut-il avoir un sens pour les acteurs de terrain que sont les soignants ? On peut remarquer que l’association des mots « soin » et « manutention » n’est pas nouvelle et se multiplie depuis un certain nombre d’années. Ainsi, en France, Dotte, dans sa méthode de « manutention manuelle de malade », qualifie déjà la manutention du patient comme un acte de soins (7, p.9). Il insiste sur la nécessité d’analyser le problème (7, p.21) et introduit les principes du déplacement naturel, d’évaluation des capacités du patient. D’autres formations empruntent un chemin identique (8) avec des contenus pédagogiques intégrant les principes d’évaluation des capacités du patient, d’intégration du mouvement naturel. Enfin, depuis 2021, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS), dans sa refonte des formations à la prévention des risques liés à l’activité physique dans le secteur sanitaire et médico-social (PRAP2S) suit cette orientation avec le référentiel des compétences relatives à l’« Accompagnement de la mobilité de la personne aidée, en prenant soin de l’autre et de soi » (9). Dans le même élan, le nouveau référentiel de la formation des aides-soignantes [3] comporte, à compter de la rentrée de septembre 2021, un « bloc de compétences » intitulé « accompagner la personne dans son installation et ses déplacements en mobilisant ses ressources et en utilisant les techniques préventives de mobilisation ». Ainsi, les activités de manutention du patient ne peuvent être réduites à l’aspect physique, aux règles biomécaniques. Elles peuvent prendre une autre dimension et permettre aux soignants d’y trouver un sens. Nous considérons qu’elles sont au cœur du « prendre soin » tel que le décrit J. Watson dans son modèle de soin, le « human caring » (10).
4 Cependant, les méthodes pédagogiques mises en œuvre dans ces formations s’appuient sur des modèles de référence par type de tâches (le transfert, le redressement, le rehaussement…), sans prendre en compte les caractéristiques des situations, et ne tiennent pas compte de l’individusoignant, de ses caractéristiques propres. Enfin, compte tenu de la complexité de la manutention de personnes, il nous semble illusoire de chercher à répertorier l’ensemble des possibles dans un « catalogue de solutions » peu opérationnel en situation (11). Les concepteurs de ce genre de ressources pointent régulièrement cette limite en insistant sur le fait que les techniques présentées doivent être complétées par une formation pratique (12,13). Les modèles standards proposés n’apportent pas en effet de solution individualisée, singulière en situation. Ils répondent à une situation-type et sont parfois susceptibles d’enfermer les apprenants dans une représentation figée de « la » solution jusqu’à devenir parfois sclérosante (11).
5 Prenons, par exemple, le cas du patient qui glisse au fond de son lit. La première étape de la règle prescrite, et ce, de façon quasi unanime, est la mise à plat du lit. Or en associant d’emblée ce principe à la classe de situations, les soignants peuvent empêcher certains patients de faire par eux-mêmes. Parfois ces modes opératoires imposent aux patients une position désagréable, voire anxiogène (patients insuffisants respiratoires ou cardiaques) avec comme seule variable d’ajustement « on va faire vite ». Que ce soit sur le terrain ou dans les formations, les rehaussements au lit s’enseignent et se transmettent le plus souvent ainsi.
6 Enfin, il arrive que les professionnels utilisent des façons de faire sans toujours en mesurer les conséquences parfois dommageables. Certaines pratiques peuvent se révéler délétères pour le patient mais également pour le soignant (11). Ainsi, par exemple, nombre de rehaussements, au lit ou au fauteuil, sont réalisés en tirant sur les membres supérieurs des patients, en les saisissant au niveau des creux axillaires : les effets potentiellement néfastes pour le patient comme pour les articulations des professionnelles semblent méconnus. La connaissance largement partagée sur la manutention se résume trop souvent à « il faut garder le dos droit et plier les genoux pour ne pas se faire mal au dos » [4], comme si cela pouvait être suffisant. Enfin, il semble que les professionnels n’aient pas toujours les éléments d’analyse nécessaires pour comprendre pourquoi certains de leurs choix ne permettent pas d’atteindre l’objectif visé.
Le soin de manutention au cœur du rôle propre infirmier
7 Donner à la manutention de patient un statut de soin a conduit à la conceptualisation du soin de manutention raisonné (SMR), dans lequel patient et soignant collaborent pour atteindre un objectif commun en fonction des capacités de chacun. La spécificité du SMR affiche dans ses objectifs non seulement la sécurité, le bien-être, l’autonomie de la personne aidée, la santé, la sécurité du professionnel mais également l’émancipation du professionnel. Il s’agit, au travers de cet accompagnement de la personne aidée dans les gestes de son quotidien, de donner au professionnel l’opportunité de développer son pouvoir d’agir, sa créativité (14).
« Rôle propre infirmier » et « raisonnement clinique infirmier »
8 La formation au SMR, qui fait l’objet de ce texte, pose la manutention du patient comme une activité intégrée au rôle propre de l’infirmière [5], cœur du métier de soignant. En sciences infirmières, un des modèles de soin parmi les plus enseignés en France reste celui des 14 besoins fondamentaux, proposé par Virginia Henderson (15). Parmi ces besoins, celui de « se mouvoir », de « maintenir une bonne position » est en relation directe avec le SMR. La prise en soin holistique de la personne, pour chaque situation, s’appréhende au regard de ses capacités, de l’environnement, des outils disponibles, des aides possibles, etc., sans oublier la prise en compte des propres caractéristiques du professionnel. Le soin de manutention raisonné aborde la manutention comme la construction d’un espace-problème (16), préalable à l’élaboration d’une solution adaptée, singulière, en adéquation avec le concept et respectueux des règles du métier.
9 L’article R4311-3 du Code de la santé publique précise : « l’infirmier ou l’infirmière a compétence pour prendre les initiatives et accomplir les soins qu’il juge nécessaires conformément aux dispositions des articles R. 4311-5, R. 4311-5-1 et R. 4311-6 (ces différents articles caractérisent les soins qui relèvent du rôle propre). Il identifie les besoins de la personne, pose un diagnostic infirmier, formule des objectifs de soins, met en œuvre les actions appropriées et les évalue ». Le diagnostic infirmier est « l’énoncé d’un jugement clinique sur les réactions aux problèmes de santé actuels ou potentiels, aux processus de vie d’une personne, d’une famille ou d’une collectivité. Les diagnostics servent de base pour choisir les interventions de soins visant l’atteinte des résultats dont l’infirmière est responsable » (NANDA [6]). Le SMR suit la logique du raisonnement clinique infirmier en portant la même attention à chacun des acteurs du soin : le professionnel et le bénéficiaire du soin.
La manutention comme activité de collaboration
10 Le soin de manutention s’inscrit dans une activité d’accompagnement de la personne lors de la déambulation, de la mobilisation au lit, du lever d’un fauteuil, etc. Il s’agit d’envisager cette activité comme une véritable collaboration entre professionnel.le et bénéficiaire, chacun des protagonistes ayant un rôle différent mais complémentaire (17). Cette activité collaborative n’est concevable qu’à partir de l’existence de dimensions relationnelles du soin, à rapprocher du modèle du Human Caring développé par Watson (10) dans sa vision humaniste du soin pour promouvoir le développement, le maintien de la santé, l’accompagnement de fin de vie. Cette vision holistique, basée sur 11 facteurs « caratifs », intègre les dimensions physiques, sociales, culturelles et spirituelles de l’individu, autant d’éléments essentiels à la construction d’un soin singulier. Cependant, comme le souligne Michel Nadot dans son modèle conceptuel de l’activité infirmière comme modèle d’intermédiaire culturel (19), les dimensions relationnelles « ne font pas partie de la définition et de la performance des soins, et sont plutôt un frein à la productivité » (18, p.17). Elles restent ainsi peu visibles et donc peu valorisées ; pourtant, elles sont le fondement du sens du métier, de ces valeurs humanistes du soin (19).
La manutention de la personne comme voie d’autonomie et d’émancipation
11 Favoriser l’autonomie du patient, le rendre coconstructeur de l’acte de soin impose au soignant d’évaluer ses propres capacités, celles de la personne, les ressources du terrain et les caractéristiques de la situation. Il doit ensuite être capable d’intégrer la variabilité, la diversité de ces composantes pour adapter le mode opératoire aux spécificités du moment en temps réel tout en tenant compte de la composante temporelle, si prégnante actuellement. Les façons « d’intégrer » le patient dans le soin sont diverses : elles partent du simple guidage verbal lorsque les capacités physiques, cognitives sont adaptées à la mise en œuvre d’aides techniques plus ou moins sophistiquées pour compenser certaines déficiences (du patient et/ou du soignant). Des situations rendent le recours à l’outil d’aide indispensable pour, par exemple, redonner une certaine dignité à la personne comme pour la prise en charge des patients bariatriques. Cependant « les modalités de la présentation de l’outil et la capacité du professionnel à l’intégrer dans la construction du soin sont déterminantes » (17, p.5) : la maîtrise de l’outil, l’assurance du professionnel contribuent à rassurer le patient. Quelles que soient les options choisies, la collaboration du patient, même minime, doit être recherchée : solliciter la personne, ne serait-ce que pour tourner sa tête sur le côté ou lui demander de déplacer une main, est essentiel pour lui permettre d’exister. La participation du patient promeut l’autonomie du patient, qui devient coconstructeur du soin, et celle du soignant, auquel elle offre une voie d’émancipation dans le cadre de son rôle propre : l’analyse des besoins du patient, le raisonnement mis en œuvre, le choix d’une façon de faire à partir des arbitrages qu’il privilégie en sont les indicateurs.
La manutention de la personne : un geste professionnel complexe
12 La notion de geste professionnel n’a pas toujours la même signification. Parfois elle désigne un geste « propre à une activité relevant d’un domaine professionnel », parfois « l’exécution experte de professionnels d’un groupe » (20, p.16). Le geste professionnel est complexe, et cette complexité s’exprime à partir de différentes dimensions : sensorielle, cognitive et motrice, sous tendues par des processus de perception, de coordination. Pour Chassaing, le geste est complexe mais il est également investi, c’est-à-dire porteur d’intentions, comme la performance, le sens du travail, la construction de la santé (21). Il est par ailleurs situé puisqu’il vient en réponse à une situation singulière. Enfin, il est construit au cours d’un processus d’apprentissage et ne se résume donc pas à une simple action (21). Le geste mobilise « les ressources (ingéniosité, créativité…) qui permettent à la personne de faire face aux contraintes qu’elle affronte, et c’est ainsi qu’il participe à la construction de la santé mentale et physique » (22, p.25).
13 L’apprentissage du geste professionnel, les objectifs de formation du geste doivent « porter sur le mode d’organisation de l’action qui s’exprime par ce geste » et non sur l’apprentissage de l’exécution du « bon geste » (20, p.11). Concernant l’activité de manutention, ce geste professionnel doit être considéré comme une « activité de résolution de problème » face à laquelle les opérateurs mettent en œuvre des « comportements adaptatifs » et des façons de faire différentes de celles habituellement recommandées (23, p.133).
14 Quant au soin de manutention, outre les caractéristiques présentées précédemment, il est porteur d’une spécificité : situé au cœur du rôle propre du soignant, il est adressé à la personne aidée pour initier une activité de collaboration et donner de ce fait une valeur différente comparée à toute autre activité de manutention (11).
Le dispositif de formation au soin de manutention raisonné (SMR)
Vers une approche pédagogique capacitante
15 Appréhender la manutention comme une activité de coopération et permettre au professionnel d’y trouver une voie d’émancipation nécessite une approche pédagogique qui se démarque des approches classiques en bannissant la présentation de « modèles » pour des situations types. La formation cible ainsi l’acquisition d’une compétence spécifique, celle de la construction de gestes adaptés à la singularité de la situation pour favoriser l’autonomie du patient, encourager l’émancipation du professionnel dans le respect de la santé et de la sécurité de tous les acteurs (11). Il s’agit de développer, chez le professionnel, non pas les capacités physiques mais bien des capacités cognitives et sociales qui vont soutenir le raisonnement en situation.
16 L’approche socioconstructiviste proposée par la formation au SMR a ainsi pour objectifs :
- d’encourager le soignant à s’appuyer sur ses propres connaissances, sur ses savoirs incorporés à partir de ses expériences d’individu capable de se déplacer, de se mobiliser ;
- de l’inciter à oser expérimenter de nouvelles façons de faire, puisqu’elles pourront être sans risque pour le patient ;
- d’apprendre à identifier et à analyser les éléments bloquant ou entravant le soin ;
- de s’approprier les nouvelles connaissances présentées en formation.
17 Il s’agit de développer la capacité des apprenants à construire l’espace-problème, à l’enrichir, à arbitrer entre les éléments de la situation pour trouver une solution en adéquation avec les principes du SMR. La singularité de la professionnelle en fait partie : ses caractéristiques physiques, son expérience, son parcours, etc. Il ne s’agit plus d’apprendre à reproduire le geste « ideal » (ou à l’adapter en situation à partir du modèle) mais bien d’apprendre à construire un geste singulier, unique, à partir de ce que l’on est, des éléments de la situation (personne accompagnée, personne accompagnante, temporalité, lieu, matériel, etc.), des savoirs incorporés des apprenants, des connaissances issues de la formation (nouvelles ou « réinterrogées »).
18 Le « soin de manutention raisonné » s’appréhende comme la construction d’un espace-problème et sa résolution (16). Autrement dit, il s’agit pour la professionnelle de développer sa capacité à mettre en œuvre le raisonnement clinique en soins infirmiers en associant le raisonnement et l’action (24, p.48). Cette activité cognitive et sociale permet l’analyse de l’information au regard des connaissances professionnelles et des expériences antérieures pour aboutir à un choix, à une prise de décision (25). L’ensemble des éléments de la situation sont interrogés, analysés, discutés pour ainsi permettre l’élaboration d’un diagnostic infirmier (comme ceux proposés par la NANDA), c’est-à-dire la résolution du problème en proposant une solution singulière. Il s’agit également d’être en capacité d’évaluer ses propres limites et de savoir parfois trouver une alternative au soin qui, au regard de certains critères, serait risqué voire impossible à réaliser.
Les principes intégrés à la conception de la formation au SMR
L’émergence des savoirs incorporés
19 Une étape essentielle de la formation consiste à susciter l’émergence des savoirs incorporés à partir des capacités de chacun à se mouvoir, à se déplacer… Au fil de cette étape, les apprenants prennent progressivement conscience de l’enchaînement nécessaire de la mobilisation de chaque segment corporel pour permettre un mouvement, un déplacement. La prise de conscience de ces savoirs automatisés, par essence difficilement verbalisables (26), est essentielle pour pouvoir in fine guider, accompagner la personne aidée et lui permettre de préserver ou retrouver une certaine autonomie. Ainsi, au cours de la formation, les apprenants vont apprendre à trouver des mots simples, des phrases courtes et opérantes. L’objectif poursuivi au cours de cette étape de la formation est d’apprendre à donner des consignes qui aient du sens pour des personnes aidées, notamment celles ayant des troubles cognitifs. Il est essentiel de comprendre qu’un « redressez-vous » à l’intention d’une personne ayant certains troubles n’a pas toujours de sens, que cela risque plutôt de conduire à une rétropulsion du buste et de complexifier la mobilisation. Cette étape de la formation favorise par ailleurs l’identification des éléments facilitateurs ou entravants lors des mobilisations, et permet aussi au professionnel de comprendre le décalage entre la demande adressée au patient et le résultat obtenu.
La motivation pour transformer des pratiques ancrées
20 La formation au SMR a également pour objectif de faire prendre conscience aux apprenants de l’existence de modes opératoires potentiellement algogènes voire délétères pour le patient. Il s’agit là encore d’une étape essentielle pour que le professionnel arrive à accepter de reconsidérer sa pratique et certains automatismes pour modifier des façons de faire. Les soignantes sont plus souvent sensibles à la sécurité, au bien-être du patient qu’à leur propre santé. Or, comme le démontre les neurosciences (27), inhiber ses automatismes nécessite de la volonté, une motivation que des émotions éprouvées lors de la prise de conscience des pratiques délétères peuvent susciter. Cependant il est indispensable que la formation propose une alternative cohérente aux modes opératoires ancrés pour espérer voir les pratiques délétères disparaître du terrain : il s’agit là d’un des enjeux de la formation au SMR.
L’absence de modèles préconstruits
21 Comme il a été indiqué précédemment, l’approche pédagogique ne propose pas de modèles, de techniques en première intention, bien que les apprenants soient largement demandeurs. L’image du « professeur sachant » qui dispense son savoir reste profondément ancrée : cette pédagogie descendante présente un côté rassurant car elle propose un modèle sur lequel l’apprenant peut s’appuyer. A contrario, la formation au SMR cherche à favoriser l’émancipation du professionnel, à encourager sa créativité à partir de ses savoirs incorporés, de sa propre façon de se mouvoir et de nouveaux savoirs apportés par la formation pour enrichir son raisonnement. Progressivement, les mises en situation pédagogique vont être complexifiées par l’ajout de déficiences (jambe paralysée ou douloureuse, ou immobilisée par un plâtre…) pour permettre à l’apprenant d’élaborer de nouvelles solutions. La formatrice accompagne le cheminement des apprenants pour qu’ils ne soient pas en situation d’échec : elle joue un rôle de facilitatrice, de guide. Cette pédagogie peut être déstabilisante et nécessite de construire un contexte empreint de bienveillance, d’encouragement, éléments essentiels de la réussite pour permettre aux apprenants d’oser tester, de prendre des risques en termes de créativité.
La simulation comme outil pédagogique : des apprenants concepteurs
22 Compte tenu de la nécessité de pouvoir expérimenter, la formation au SMR a intégré la simulation comme outil d’apprentissage : il s’agit de permettre aux apprenants de tester des solutions sans aucun risque pour le patient (28). Cette « simulation clinique pleine échelle » permet de confronter les apprenants à un problème à résoudre dans une situation de soin (29). Cependant cette option pédagogique « ne présente d’intérêt que si elle entre en résonance avec les personnes qui acceptent de s’y plonger » (30, p.82).
23 Dans les formations classiques qui s’appuient sur la simulation, les scénarios sont conçus en amont par le formateur ou par des personnes en charge de l’ingénierie pédagogique. Ce point diffère dans le dispositif présenté. L’un des intérêts du dispositif conçu est justement de demander aux apprenants de concevoir les scénarios de simulation.
24 Lors de chaque session, deux ou quatre groupes sont constitués en fonction du nombre d’apprenants. Chaque groupe conçoit un scénario qui doit répondre à certains critères : il doit être réaliste, cohérent et pertinent. Pour accompagner l’apprenant dans sa conception, une grille à compléter est mise à sa disposition. Ce support a pour objectif de favoriser la finesse et la pertinence du recueil de données, à propos, par exemple, du niveau de précision requis pour analyser les capacités du patient. Il s’agit de faciliter la construction de l’espace-problème, de favoriser la capacité de raisonnement clinique infirmier. Les concepteurs testent et ajustent leur scénario jusqu’à l’élaboration d’une solution validée collectivement et en accord avec le concept de SMR. Puis, lors de la phase de simulation, un autre groupe joue ce scénario, et enfin les concepteurs donnent à voir leur solution validée. Cet ordre de passage permet de ne pas influencer le groupe qui découvre le scénario. Toutes les simulations se déroulent devant le public d’apprenants et sont enregistrées. Les vidéos servent de support au débriefing pour discuter des solutions proposées, pour revenir sur la phase de conception mais également pour réinjecter différentes expériences lors de ces débats entre pairs. Le temps du débriefing devient ainsi un espace d’échanges au cours duquel les participants discutent pour s’entendre sur les pratiques acceptables ou non acceptables, des aléas, des contraintes inhérentes au terrain… et (re)trouver le sens du prendre soin.
Méthodologie
25 L’expérimentation a concerné 112 apprenants (63 en formation initiale, 49 en formation continue). Elle a donné lieu à 15 sessions de formation (2 en formation initiale et 13 en formation continue). Suite à des problèmes techniques ou à l’absence d’autorisation d’enregistrement [7], seules 12 formations sur les 15 ont pu être exploitées. Toutes les données enregistrées (audio et vidéo des phases de conception, de réalisation et de débriefing) ont été intégralement retranscrites (11).
26 Le dispositif de formation a été élaboré selon une démarche inductive permettant son évolution au fil du temps par des boucles itératives de conception : mise en œuvre du dispositif, tentative de compréhension et d’analyse des résultats, évaluation, ajustement, etc. Cette évolution peut être scindée en deux périodes : la première de 2012 à 2018, la seconde à partir de 2018 :
- pour les sessions dites « initiales » avant 2018, les scénarios étaient conçus par la formatrice en amont de la formation ;
- pour toutes les autres sessions (recyclage avant et après 2018, initiale après 2018), les apprenants sont les auteurs des scénarios.
27 Pour chacune de ces deux périodes, les sessions se déclinent selon deux modes :
- « initiation au SMR », qui permet aux apprenants de découvrir et d’expérimenter le soin de manutention raisonné ;
- « recyclage » au cours d’une journée pour un public ayant déjà expérimenté le SMR lors de la formation d’initiation, plusieurs mois auparavant.
28 La phase d’initiation se déroule pendant deux jours, séparés au minimum de 5 à 10 jours, ce qui ouvre la possibilité de mobiliser au travail ce qui a été appris dans la première phase de formation. Il s’agit, durant cette période d’initiation, de poser des bases du SMR en s’appuyant sur les deux piliers du concept : le déplacement spontané et la notion de capacités du patient (11). Si, comme il a été expliqué précédemment, bien d’autres formations intègrent ces principes, la formation au SMR s’en différencie par son approche pédagogique singulière avec trois fondements :
- l’émergence des savoirs incorporés ;
- un engagement des apprenants dans la réflexion pour prendre du recul et transformer leurs propres pratiques ;
- l’absence de modèles préconstruits proposés aux apprenants.
Résultats
29 Les résultats présentés se focalisent sur les sessions au cours desquelles les apprenants ont été les concepteurs des scénarios. Au total, 68 apprenants sont concernés : 19 sont en formation continue et 49 en formation initiale. Seize scénarios ont été analysés à partir du support physique complété par les apprenants pendant la phase de conception. Ce support (la trame) a été élaboré par la formatrice : il vise à guider les apprenants à identifier avec précision les capacités du patient simulé et à s’accorder notamment à propos de son niveau potentiel de collaboration.
30 Concernant les 16 scénarios, huit ont été conçus par des professionnels en activité dans deux cliniques, et huit par des élèves aides-soignantes de deux instituts de formation des aides-soignantes (IFAS) différents.
31 Les résultats présentés portent sur la conception des scénarios élaborés par les apprenants au cours des phases « recyclage » (période 2012-2018) et « initiation » (après 2018) [8].
Le choix du thème du scénario
32 Les trames de chaque groupe ont été analysées afin de dégager les thèmes privilégiés par les apprenants et d’identifier une éventuelle corrélation entre le choix du thème et le type de formation (initiale ou continue). Cette analyse a identifié trois thèmes (rehaussements au lit, transferts, chutes) et a mis en évidence un impact de la catégorie d’apprenants (professionnels et futurs professionnels), sur ce choix (tableau 1).
Choix des thèmes des scénarios
| Thèmes | Nombre de scénarios en formation continue | Nombre de scénarios en formation initiale |
|---|---|---|
| Transfert (lit-fauteuil ou fauteuil-lit) | 1 | 7 |
| Chute | 6 | 0 |
| Rehaussement au lit | 1 | 1 |
Choix des thèmes des scénarios
33 Les transferts (lit-fauteuil ou fauteuil-lit) représentent la moitié des choix (huit sur seize). Cependant, on relève une forte variabilité en fonction du type de formation : sept fois sur les huit scénarios en formation initiale et une fois en formation continue. D’une façon générale, cette catégorie de soin est souvent une source de difficultés pour les soignants (31) et, logiquement, une difficulté majeure pour des élèves des IFAS. Concernant la chute, elle est choisie à six reprises mais uniquement par des apprenants en formation continue. Ce thème s’impose chez les soignants ayant une certaine expérience professionnelle : la chute apparaît comme une situation difficile à gérer au quotidien. Pour le soignant, il n’est « pas acceptable » que le patient chute et, une fois à terre, le relever n’est pas aisé. Les soignants le font parfois « à l’arrache », comme cela a été exprimé à différentes reprises lors des débriefings. Le rehaussement, quant à lui, a été privilégié à deux reprises sur les seize scénarios, une fois en formation continue et une fois en formation initiale.
34 Faire concevoir des scénarios plausibles et complexes par les apprenants leur donne l’occasion de choisir des situations qui présentent un intérêt pour eux, sont un challenge, et revient à leur faire définir (implicitement) leur zone proximale de développement (11). Ce résultat est cohérent eu égard aux observations et retours de terrain. Ils ont ainsi la possibilité de jouer des situations « subjectivement complexes » en expérimentant de nouvelles façons de faire et ce, sans risque pour le patient, « primum non nocere » étant un principe fondateur des simulations.
La conception du scénario par les apprenants
35 La trame invite les apprenants à s’interroger sur un certain nombre de points, comme l’identification des capacités des patients qu’il faut simuler, essentielles pour définir le niveau de collaboration de la personne aidée. À titre d’illustration, voici ce qui se passe pour un groupe de trois infirmières. Leur choix s’oriente d’emblée vers une chute dans le cabinet de toilettes donc, de façon implicite, l’objectif sera de relever le patient dans un espace restreint. Le groupe s’accorde pour que la scène débute une fois la personne installée au lavabo pour commencer sa toilette seule. La question de l’origine du malaise est débattue : malaise vagal ou malaise cardiaque ? Compte tenu des objectifs pédagogiques, les apprenants s’orientent vers le premier, car un malaise cardiaque aurait nécessité l’intervention d’un autre acteur : le cardiologue. La question des caractéristiques du patient donne lieu à un débat au sein du groupe. Deux options sont proposées : une personne âgée ou « un grand gars costaud » (tableau 2). Dans ce tableau, la première colonne permet l’identification des professionnelles : A et S sont infirmières, ML est aide-soignante.
Échange sur le choix de la personne aidée
| A | donc si c’est arrivé, c’est parce qu’elle sait faire sa toilette toute seule, donc elle a toute sa tête… donc une petite grand-mère |
| S | et autonome… non, pas forcément une grand-mère… ça peut être… |
| ML | il faut… il faut à partir du moment où… Il ou elle descend du lit ou… |
| S | un grand gars costaud |
| A | euh une petite grand-mère… ça vient… euh… |
| ML | c’est quelqu’un qu’on aide à sortir du lit et emmener à la salle de bains |
Échange sur le choix de la personne aidée
36 Le choix final se porte sur l’homme, avec l’idée de le doter de capacités suffisantes pour qu’il puisse se relever seul, sans toutefois que cela soit trop évident. Le patient est donc jeune et hospitalisé pour une ligamentoplastie du genou gauche afin de remplacer un ligament rompu suite à un accident. En postopératoire, il porte une attelle pour immobiliser l’articulation (il ne pourra donc pas plier cette jambe) et une perfusion à droite. Le point de ponction est également débattu : faut-il poser la voie veineuse périphérique au niveau du pli du coude, limitant ainsi les possibilités de flexion du bras et donc la possibilité pour le patient de prendre appui de ce côté, ou faut-il choisir un point de ponction sur le dos de la main et faciliter ainsi l’utilisation du membre supérieur du côté perfusé ? Le choix se porte sur cette seconde option, car piquer au pli du coude un patient jeune qui, a priori, doit avoir de « belles veines » ne correspond pas aux pratiques des infirmières de ce groupe, cela ne répondrait pas aux critères de performance ou de beauté du geste (32). Ne pas avoir la perfusion du même côté que la jambe opérée devrait complexifier la situation et requérir une attention aux côtés droit et gauche du patient.
37 Le groupe construit le problème pour que la personne ait la force physique de se relever par elle-même, à condition cependant que l’espace soit organisé (figure 1).
Organisation espace : solution des concepteurs
Organisation espace : solution des concepteurs
38 Lors du test, les conceptrices mettent à disposition un repose-pied pour que le patient puisse prendre appui dessus et se relever.
La phase de test comme vecteur de créativité
39 Un des objectifs de la formation est d’amener les apprenants à ne pas reproduire une technique préconstruite, mais bien à élaborer une solution singulière en se basant sur les principes du SMR. Dans cette contribution, pour en rendre compte, nous avons choisi l’exemple d’un groupe qui a imaginé un scénario ayant pour thème le rehaussement au lit. La situation a été imaginée ainsi : il s’agit d’une patiente de 78 ans qui présente une paralysie de la jambe gauche. Elle est remontée du bloc opératoire une heure auparavant, après avoir bénéficié d’une coronarographie. Elle a glissé au fond de son lit et sollicite les soignants pour être réinstallée confortablement. Suite à son intervention, elle a deux pansements compressifs à droite : un au niveau radial et l’autre au niveau fémoral. Pour éviter tout saignement au niveau de ces points de ponction, elle doit garder la jambe droite allongée et ne peut pas se servir de la main droite pour prendre appui ou utiliser la poignée de traction au-dessus du lit. L’objectif du groupe est de trouver une solution qui exploite au maximum les capacités de la personne et limite les efforts physiques du soignant. Pas à pas les apprenants vont donc explorer différentes options et les tester (figure 2).
Cheminement dans l’espace-problème*
Cheminement dans l’espace-problème*
* DR : drap de rehaussement40 Dans un premier temps, le drap de rehaussement est associé à la poignée de traction puis à la barrière du lit. Les capacités de la patiente sont explorées/exploitées au maximum (traction sur la poignée avec le bras valide, mouvement de reptation avec la partie supérieure du corps puisque les membres inférieurs ne peuvent être sollicités). Les différentes combinaisons aboutissent au choix final : le drap de rehaussement et une traction sur un barreau de la barrière du lit grâce au bras gauche valide. L’intervention des soignants se limite ainsi à la mise en place du drap de rehaussement, en sachant que, durant cette étape, la patiente a été capable de se placer seule en décubitus latéral droit en s’aidant de la barrière du lit.
41 Le cheminement dans l’espace-problème soutient le raisonnement qui permet au collectif de choisir une solution originale à présenter lors de la simulation filmée. Ce n’est pas tant l’atteinte du but final qui est intéressante sur le plan des apprentissages que le chemin emprunté par le groupe pour y accéder. La mise en discussion des différentes possibilités explorées permet aux professionnels de prendre conscience des conséquences des variations qui pourraient sembler minimes, comme la position de la main sur la barrière, par exemple. En fonction de la façon de l’utiliser, le rehaussement est possible ou non. Les expérimentations lors de la phase de test permettent d’enrichir les échanges lors du débriefing.
Discussion
Le SMR : un outil d’apprentissage du raisonnement
42 Si les activités de manutention doivent nécessiter un effort, il doit être cognitif plutôt que physique ; tel est l’un des objectifs pédagogiques essentiels de la formation. Ainsi, il s’agit avant tout de développer une capacité au raisonnement en situation en (re)donnant du sens à la manutention. La formation au SMR se différencie bien des formations classiques et ne vise ni l’« éducation » ou la « rééducation gestuelle », ni l’acquisition d’« automatismes intelligents à partir d’un apprentissage codifié » (12, p.34), ni le respect d’un dogme comme le « zéro portage » (6) : il s’agit pour les participants d’apprendre à raisonner pour réaliser des arbitrages pertinents en situation. Les apprenants imaginent un scénario à partir de leurs expériences. En construisant l’espace-problème, ils considèrent différentes dimensions de la situation (capacités du patient, caractéristiques de l’environnement, etc.) et font des arbitrages en fonction du but poursuivi : effectuer un soin en respectant les principes du SMR. Ils émettent des hypothèses, testent différentes solutions jusqu’à choisir celle qui leur paraît la plus en adéquation avec le concept de SMR. La finesse de l’analyse et la pertinence du raisonnement aboutissent parfois à la validation et à la mise en œuvre d’une solution inattendue du point de vue de la formatrice. Dans l’exemple cité plus haut, les apprenants ont proposé une solution réduisant les efforts physiques des soignants au minimum, tout en demandant à la personne aidée une mise en œuvre raisonnée de ses capacités, c’est-à-dire sans excès, grâce à l’utilisation adaptée de ses capacités et de la barrière du lit. Il ne s’agit pas, pour les professionnelles de retour sur le terrain, de reproduire à l’identique cette solution mais de s’approprier le mode de raisonnement qui sous-tend cette solution.
43 Lors de la formation, les professionnelles ou futures professionnelles prennent conscience que la reproduction à l’identique est illusoire. Ainsi, lors de la simulation du premier scénario présenté dans cette contribution, les concepteurs ont dû reconsidérer la solution pourtant validée lors du test. En effet, lors de ce « rejeu », un élément de la situation a été modifié : la solution testée et validée n’a pas permis la résolution du problème, car l’aménagement de l’espace était inversé par rapport au test (figure 3). Le rejeu ne s’est donc pas déroulé dans le même espace que le test.
Agencement de l’espace scénario B1A, conception vs simulation
Agencement de l’espace scénario B1A, conception vs simulation
44 Cet imprévu a permis d’enrichir l’espace-problème pour construire une nouvelle solution : le positionnement du repose-pied du côté de la jambe valide a optimisé les possibilités du patient pour se relever (11). Dans cet exemple, la modification fortuite de l’environnement a créé une perturbation, rendant la solution initiale peu opérationnelle. L’objectif de la formation ne se limite pas à inciter les apprenants à construire une solution adaptée : il s’agit également pour eux d’identifier les points structurants des solutions.
45 Le dispositif proposé multiplie les occasions de raisonner et met l’accent sur l’importance de chaque élément pour proposer une solution adaptée à la singularité de la situation, quand bien même, au départ, le problème semblerait identique. Il s’agit ainsi de travailler la compétence d’analyse et de raisonnement. Le dispositif permet également la mise en débat du facteur temporel, car le temps du soin et surtout le manque de temps pour transformer les pratiques font partie des débats importants et récurrents de la formation au SMR, l’enjeu étant que les formés s’approprient un mode de raisonnement qui sera ensuite moins coûteux à mobiliser en situation et qui leur permet d’enrichir le champ des possibles.
Le SMR : outil de conquête du sens et d’émancipation
46 La manutention reste trop souvent appréhendée comme un « simple déplacement de charge » avec une personne aidée ayant plutôt un statut d’« objet », plutôt que de collaborateur au soin, rendant cet acte de soin peu visible, peu valorisant. La prise de conscience de la complexité du soin permet de lui donner du sens, car « accomplir un acte, ce n’est pas seulement le réaliser selon un plan, un modèle, un processus opératoire, c’est aussi le mener à bien en découvrant le sens dont il est porteur » (18, p.177). Le temps de la formation permet d’en prendre conscience et de rendre le soin plus visible. Lors des simulations, les apprenants arrivent parfois à s’étonner eux-mêmes de la diversité des solutions construites. Cette créativité donne une autre dimension à la manutention du patient, les solutions proposées sont parfois totalement inédites, et arrivent à surprendre par leur pertinence et leur efficacité. Lors des sessions de première génération (avant 2018), cette possibilité créatrice donnée par le SMR avait été mise en évidence. Les groupes étaient confrontés à des scénarios identiques, construits en amont par la formatrice. Pour un scénario, les solutions pouvaient être très différentes, comme, par exemple, la façon de s’y prendre pour placer le drap de rehaussement (11). L’accompagnement de la personne aidée, dans le cadre des activités de manutention, ouvre ainsi des perspectives en termes de possibilités d’émancipation du soignant. Les solutions proposées témoignent des possibilités créatives qu’ont les professionnelles dans ces situations de soin. L’exploration du champ des possibles, par la mise en débat des expérimentations réalisées lors de la formation et leur confrontation aux expériences de l’activité en situation de travail, conduit les apprenants à questionner leur approche de la manutention pour (re)trouver un sens au « prendre-soin », cœur du métier du soignant, en favorisant leur émancipation (11,29). L’appropriation du rôle propre ne va pas de soi, et de nombreuses publications en pointent la difficulté (33-35). Le SMR constitue une opportunité pour les professionnelles de s’approprier ce rôle propre qui, comme le souligne Lheureux (36), leur offre un espace d’autonomie.
Le SMR, un rôle particulier pour la formatrice-chercheuse
47 D’après Pastré (37), dans la simulation, « le rôle central des formateurs est moins de conduire une séance que de diriger l’analyse faite après coup ». Dans le dispositif présenté, on ne peut pas parler de rôle central mais d’une diversité de rôles du fait du processus itératif de conception, chacun des rôles ayant contribué au résultat final. Bien que des interactions entre ces rôles soient possibles, nous pouvons toutefois avancer que, durant les phases de préparation et d’animation des séquences, ce sont les objectifs de formation qui ont prévalu, avec en ligne de mire la construction de « capabilités » pour les apprenants (38). La phase de recherche, quant à elle, a été menée dans un second temps, à partir des données recueillies (trames complétés, enregistrements). La logique empirico-inductive et qualitative sur laquelle est fondée cette recherche a les limites connues des études de cas (39,40).
Conclusion
48 Le métier de soignant est, comme le souligne Hesbeen (41, p.105) « un art qui s’exerce dans des situations particulières nécessitant de constantes initiatives et adaptations ».
49 Le dispositif de formation au SMR, en proposant aux apprenants une alternative aux approches classiques, en leur permettant de développer leur capacité de raisonnement pour aborder la manutention sous un angle différent, nous semble une voie pour (re) donner du sens au travail. Le concept de SMR prône des modes opératoires respectueux de la sécurité, du bien-être, de l’autonomie de la personne aidée, favorable à la santé et à l’émancipation des professionnels. Lors des sessions, les débats entre pairs permettent de construire des pratiques acceptables, adaptées à la singularité des situations, et de débattre du réel de l’activité.
50 Le dispositif donne aux professionnels la possibilité de mieux appréhender certaines difficultés, de prendre conscience de leurs limites, de les accepter sans culpabiliser. Il permet d’aborder différemment des situations complexes et de développer le pouvoir d’agir. Si l’intérêt de l’approche a été démontré lors des différentes expérimentations (11,31), il n’en demeure pas moins que, pour pérenniser un effet bénéfique à plus long terme, l’implication et le soutien des décideurs sont essentiels dans la volonté de former largement l’ensemble du personnel, de mettre à disposition des moyens humains, matériels et organisationnels nécessaires.
51 Cette contribution est focalisée sur les soignants travaillant dans le secteur sanitaire. Cependant, le SMR présente un intérêt pour toute personne concernée par l’accompagnement de personnes « vulnérables », que ce soit au domicile ou en institution : des expérimentations à destination de ces populations ont déjà été effectuées, avec des effets positifs pour les bénéficiaires et les professionnels. Il serait cependant souhaitable de pouvoir expérimenter plus largement le dispositif pour étayer ces résultats. Il s’agirait également de poser la question de l’évaluation de l’efficacité d’une telle formation. Classiquement, l’évolution de la sinistralité est un critère important. Toutefois, au regard des choix de certains établissements (recours systématiques aux outils d’aide, patients qui restent en permanence au lit alors qu’ils pourraient être levés), peut-on se limiter à un recueil de données sur les accidents de travail ? Ne faudrait-il pas intégrer d’autres facteurs : la qualité des soins ? La santé psychique des professionnels ? Le turn-over, qui peut être un indicateur de dysfonctionnement ? Il s’agit là de critères qui correspondent en effet aux principes intégrés au SMR.
Déclaration de conflits d’intérêts
52 Les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts.
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Mots-clés éditeurs : autonomie, manutention des patients, prendre soin, simulation
Date de mise en ligne : 13/07/2022
https://doi.org/10.3917/rsi.148.0066