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Recherches et formations en maïeutique à l'aide des sciences de l'éducation : quelle(s) approche(s) pour une analyse du travail des enseignants sages-femmes face à un simulateur d'accouchement interactif ?

Pages 72 à 78

Citer cet article


  • Courtin, V.
  • et Jean, A.
(2013). Recherches et formations en maïeutique à l'aide des sciences de l'éducation : quelle(s) approche(s) pour une analyse du travail des enseignants sages-femmes face à un simulateur d'accouchement interactif ? Recherche en soins infirmiers, 114(3), 72-78. https://doi.org/10.3917/rsi.114.0072.

  • Courtin, Valérie.
  • et al.
« Recherches et formations en maïeutique à l'aide des sciences de l'éducation : quelle(s) approche(s) pour une analyse du travail des enseignants sages-femmes face à un simulateur d'accouchement interactif ? ». Recherche en soins infirmiers, 2013/3 N° 114, 2013. p.72-78. CAIRN.INFO, stm.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2013-3-page-72?lang=fr.

  • COURTIN, Valérie
  • et JEAN, Alain,
2013. Recherches et formations en maïeutique à l'aide des sciences de l'éducation : quelle(s) approche(s) pour une analyse du travail des enseignants sages-femmes face à un simulateur d'accouchement interactif ? Recherche en soins infirmiers, 2013/3 N° 114, p.72-78. DOI : 10.3917/rsi.114.0072. URL : https://stm.cairn.info/revue-recherche-en-soins-infirmiers-2013-3-page-72?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsi.114.0072


Notes

  • [1]
    La maïeutique a été définie comme « la discipline médicale exercée par les sages-femmes » le 13 janvier 2011 par la Commission de terminologie et de néologie siégeant auprès du ministère de la santé.
  • [2]
    L’HAS est une institution publique indépendante à caractère scientifique créée par la loi du 13 août 2004 qui agit pour améliorer la qualité en santé. Elle accompagne les professionnels dans l’amélioration de leurs pratiques et contribue par ses avis à éclairer la décision publique en matière de financements.
  • [3]
    Une parturiente est une femme qui accouche.
  • [4]
    Un accouchement est dit eutocique si son déroulement est normal.

1La formation par simulation en médecine n’est pas nouvelle mais elle connaît actuellement un développement important, parallèlement aux évolutions technologiques. Des simulateurs médicaux de plus en plus sophistiqués offrent des perspectives innovantes pour la formation médicale et la discipline de l’obstétrique n’échappe pas à cette expansion. Depuis janvier 2011, l’Ecole de Maïeutique [1] de Nîmes a à sa disposition pour l’enseignement des futures sages-femmes, un simulateur anatomique d’accouchement, simulateur actif et virtuel classifié de haute fidélité, à partir duquel l’équipe pédagogique a initié un travail qui se voulait cohérent avec l’enseignement par simulation inscrit dans le projet hospitalo-universitaire développé par le CHRU de Nîmes en partenariat avec la faculté de médecine de Montpellier-Nîmes. Ainsi, un laboratoire de simulation, regroupant les spécialités d’anesthésie-réanimation, de chirurgie, de gynécologie-obstétrique et pédiatrie est en train de voir le jour sur le site nîmois de la faculté de médecine Montpellier-Nîmes dont fait partie l’Ecole de Maïeutique.

2Le rapport de la Haute Autorité de Santé [2] en matière de simulation (HAS, 2012) [1] ne fait que conforter le projet pluridisciplinaire nîmois en plein essor. Dans le bilan national de la simulation en santé présenté, ce rapport note au niveau pédagogique, « Un déficit notable en bonnes pratiques et en méthodes validées », « Un certain niveau d’artisanat » et constate « L’absence de recherche structurée » dédiée à cette technique (HAS, 2012, 56) [1]. L’enseignement par simulation va dans le sens d’une qualité et d’une sécurité de soins délivrés aux patients que l’on veut toujours optimales. Son intérêt n’est plus à démontrer et la discipline médicale a commencé à étudier l’utilisation de simulateurs en formation. En obstétrique, la formation des étudiants sur divers simulateurs d’accouchement passifs basse fidélité est habituelle dans les écoles de maïeutique. Si les pratiques pédagogiques bénéficient de technologies nouvelles, l’utilisation pédagogique par les formateurs de simulateurs d’accouchement interactifs perfectionnés n’a fait que très peu appel à la recherche par la discipline des sciences de l’éducation. L’équipe de l’Ecole de Maïeutique de Nîmes que je dirige a déjà investi le domaine de la recherche puisque deux des cinq formateurs et moi-même avons initié des travaux de recherche en sciences de l’éducation, dont certains plus précisément à partir d’un simulateur d’accouchement interactif. C’est pourquoi je citerai dans cet article mes propres travaux (Courtin, 2010) relatifs à l’intervention en supervision clinique des sages-femmes auprès d’étudiants, mais aussi ceux des sages-femmes cadres enseignants de l’Ecole de Maïeutique de Nîmes : Manuel Ferrer, 2010, [3] sur les compétences cliniques des étudiants sages-femmes et ceux d’Hélène Bouchot, 2012, [4] qui s’est penchée sur le concept de « savoirs professionnels » (Raisky, 2008) [5], (Rogalski, 2003) [6]. Pour poursuivre cette dynamique de travail, il est question ici de soulever du point de vue du chercheur, les questions théoriques auxquelles l’introduction de ces simulateurs d’accouchement haute technologie renvoie et que les pratiques actuelles interrogent, en se situant non pas dans les potentialités techniques du simulateur mais dans les démarches pédagogiques.

Les simulateurs, un enjeu économique

3Au niveau économique, le marché est très porteur et les enjeux commerciaux sont importants vu le coût élevé des simulateurs et de leur maintenance. Le rapport de l’HAS stipule que « malgré des difficultés, d’ordre essentiellement économique, la simulation est une méthode pédagogique d’intérêt. » (HAS, 2012, 80) [1]. C’est dans ce contexte appuyé par les recommandations de la HAS, qu’à l’échelon national, des laboratoires de simulation pour la formation médicale se perfectionnent, voient le jour ou sont en projet dans de nombreux centres de formation et universités.

4Lors du premier sommet européen des robots dernière génération InnoRobo, tenu en mars 2011 à Lyon, il a été souligné un marché de la robotique en plein développement, évalué à 3,3 milliards de dollars en 2008 et à 100 milliards de dollars pour 2020. Une soixantaine de laboratoires en robotique travaillent en France pour un marché estimé actuellement à 200 millions d’euros. A cette occasion, le simulateur d’accouchement, « Birthsim », d’Insavalor, une filiale de l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon, qui est utilisé au CHU de Lyon-Sud et est le prototype du simulateur sur lequel nous travaillons, avait été présenté. Richard Moreau, un responsable du projet, avait alors expliqué que « Birthsim entraîne sages-femmes et obstétriciens aux gestes techniques de la naissance. La tête du bébé est attachée à un vérin pneumatique géré par l’ordinateur, qui simule le travail de la mère ». Il a été développé plus particulièrement pour former les jeunes obstétriciens aux complications de l’accouchement, pour les entraîner à placer des forceps. A travers cette présentation, nous percevons que ce simulateur a été pensé et fait par des ingénieurs et des médecins dans une logique de formation aux gestes techniques plus que dans une logique de conceptualisation dans l’action. L’introduction de ces innovations pédagogiques au niveau technique entraîne une évolution de nos pratiques de formation qui deviennent technicisées, instrumentées et c’est a posteriori qu’il va falloir montrer leur intérêt pédagogique. Comment la recherche en sciences de l’éducation peut-elle s’intercaler avec les pratiques de formation autour d’un simulateur d’accouchement interactif ?

Le simulateur d’accouchement SIMone

5Le simulateur sur lequel nous travaillons est le simulateur d’accouchement SIMone™. Il représente un bas-ventre féminin avec une tête de fœtus. Il est équipé d’un écran d’ordinateur et d’un logiciel qui permet de sélectionner, parmi des cas cliniques déjà intégrés, le scénario d’accouchement d’une patiente. Le scénario d’accouchement sélectionné évolue ensuite selon les décisions prises par l’utilisateur. L’écran permet d’avoir le déroulement de l’accouchement en temps réel avec le rythme cardiaque du bébé, les contractions de la mère, mais aussi de suivre en trois dimensions (3D) la position et la rotation de la tête du fœtus dans le bassin. La formation effectuée sur SIMone™ part de situations cliniques déjà intégrées dans le logiciel et s’appuie sur les différents outils didactiques que sont le partogramme, représentant l’ensemble des données cliniques et paracliniques de la surveillance d’un accouchement, l’interface de visualisation 3D, le bassin et la tête fœtale.

6L’origine de ce simulateur remonte à 2001 d’une coopération entre un obstétricien et des ingénieurs dans le but de concevoir un simulateur d’accouchement pour l’enseignement des techniques de diagnostic et d’extractions instrumentales. La démarche qui a amené les ingénieurs et les gynécologues à la conception de SIMone™ est présentée à travers trois thèses issues de l’INSA de Lyon (Silveira, 2004) [8] ; (Olaby, 2006) [9] ; (Moreau, 2007) [10]. Elles résultent des travaux d’ingénieurs et d’informaticiens qui se sont alloués les services d’obstétriciens. Elles s’intéressent essentiellement à la classification des simulateurs médicaux, à leur conception, à leur développement technique et à la modélisation d’un nouvel outil pour l’enseignement des techniques obstétricales. Les gynécologues-obstétriciens du Collège National de Gynécologie et d’Obstétrique Français ont participé aux premiers essais sur le simulateur en 2004.

7Silveira, 2004, [8] propose une classification des simulateurs d’accouchement en simulateurs anatomiques statiques, simulateurs virtuels passifs et simulateurs anatomiques instrumentés dynamiques. Il présente la conception du BirthSIm, prototype de simulateur d’accouchement actif, anatomique, instrumenté et virtuel qui se compose d’une partie mécanique, d’une partie pneumatique, d’une partie électronique et d’une partie réalité virtuelle utilisant les modèles numériques 3D du crâne, du bassin osseux et des forceps.

8Olaby, 2006, [9] prend le relais en exposant les travaux qui consistent à automatiser le simulateur dans le but de permettre l’apprentissage des gestes médicaux rencontrés lors d’un accouchement. Sa thèse débouche sur le fait que le BirthSIM possède un fonctionnement actif permettant de faire varier en temps réel les efforts résistants ressentis par l’opérateur, dans le but d’entraîner à la synchronisation des efforts expulsifs dus aux contractions utérines et des efforts expulsifs volontaires de la parturiente [3]. Elle présente également une proposition d’évaluation du corps médical lors d’un accouchement eutocique [4].

9Moreau, 2007, [10] prolonge le travail de recherche. Il présente le cahier des charges établi avec les obstétriciens qui souhaitaient un simulateur interactif proposant une formation au geste d’extraction par forceps. L’objectif est de l’améliorer et d’en faire un outil de simulation réaliste et complet pour la formation des obstétriciens et des sages-femmes en présentant d’autres pistes de recherche. Une sur l’actionneur pneumatique reproduisant les efforts de la tête fœtale, une sur une interface permettant de simuler les muscles pelviens et une sur l’apprentissage du geste obstétrical de référence par l’outil de visualisation. L’interface de visualisation permet d’analyser les gestes obstétricaux. Il développe aussi une ambiance de salle d’accouchement pour immerger plus profondément l’équipe médicale (ambiance sonore, stress, etc.).

10Ces travaux sont de nature pluridisciplinaire puisque certains aspects relèvent de la conception mécanique, d’autres de l’automatique et d’autres de l’obstétrique. Les expériences sont conduites dans un esprit d’exploration des potentialités techniques et pratiques plutôt que dans une perspective d’établissement d’une plus-value pédagogique. Les simulateurs d’accouchement sont donc l’objet de recherche et deviennent de plus en plus perfectionnés alors que les pratiques pédagogiques en rapport n’ont que très peu bénéficié de recherches.

Question de recherche

11Notre recherche s’inscrit dans le champ de la didactique professionnelle (Pastré, 2011) [11]. Nous voulons analyser et comprendre comment les enseignants sages-femmes vont construire et développer leurs compétences pédagogiques dans et par leurs expériences de travail face à SIMone™ et comment ils vont produire des savoirs autour de ce simulateur d’accouchement interactif. L’objectif est d’observer l’introduction du simulateur dans la formation pour repérer les formes d’activité déployées par les enseignants sages-femmes et identifier les effets sur leurs pratiques de formation.

12L’enjeu de cette recherche va bien au-delà de la formation initiale et s’inscrit dans une dynamique de travail avec les professionnels de terrain que nous avons déjà initiée à l’occasion des travaux de notre équipe. En effet, dans les salles de naissance, c’est la sage-femme qui effectue auprès des étudiants en maïeutique en stage, un travail de formateur.

13Ce travail s’articule autour de normes, de valeurs dépendant à la fois de l’institution, de la patiente, du couple, de la sage-femme elle-même, mais s’articule aussi dans un réseau de contraintes et de situations mêlé à toutes les interactions entre les personnes présentes en salle de naissance. Autant de facteurs qui se rajoutent à la complexité de la mission de formation des étudiants. Autres points à prendre en compte dans ce contexte de travail : l’urgence et l’imprévisible. Nos premiers travaux de recherche se sont intéressés aux compétences cliniques des étudiants sages-femmes (Ferrer, 2010) [3] et à l’intervention en supervision clinique des sages-femmes auprès d’étudiants (Courtin, 2010) [2]. Dans le but d’identifier les stratégies utilisées par la sage-femme dans son rôle de superviseur clinique au bloc obstétrical pour faciliter les apprentissages professionnels des étudiants en maïeutique, nous avons observé un domaine de l’activité des sages-femmes peu étudié et donc peu connu, celui des « gestes professionnels » (Bucheton, 2009) [12], en particulier dans leur mission d’enseignement. La situation de travail en salle d’accouchement est une action située (Suchman, 1987) [13], donc une activité complexe avec adaptation à un contexte particulier nécessitant des « gestes professionnels et d’ajustement » (Bucheton, 2009) [12] stratégiques, mais aussi des gestes improvisés et des gestes liés à l’intuition. L’analyse s’est appuyée sur des concepts qui ont été adaptés à la situation de travail de la sage-femme : la didactique professionnelle (Pastré, 2011) [11], le concept d’imprévu (Jean, Etienne, 2009) [14] ; (Jean, 2012) [15]. Les résultats ont montré la présence dominante de combinaisons de « gestes professionnels » liant des gestes « d’atmosphère » et « de pilotage » (Bucheton, 2009) [12] qui, au-delà de la situation de formation des étudiants, visent avant tout à assurer l’accouchement en toute sécurité et à instaurer un climat de confiance avec la patiente. Mais ils ont aussi mis en évidence la survenue de trois imprévus à la minute, dont deux en moyenne étaient liés à l’activité d’encadrement des étudiants, obligeant la sage-femme à mobiliser un « geste professionnel d’ajustement » particulier que nous avons identifié et nommé geste « over sur-pilotage » (Courtin, 2010) [2], sachant que tout « geste professionnel » peut devenir la clé d’une recherche sur la transmission des savoirs. Il consiste pour le professionnel à prendre la main sur des opérations qui au départ ne devaient nécessiter qu’une supervision sans intervention directe. L’essentiel pour la sage-femme n’est pas de prévoir l’imprévisible, mais de le traiter avec rigueur et cette analyse nous permettra d’améliorer la formation des étudiants. Travailler dans l’urgence implique d’avoir une « improvisation réglée » (Perrenoud, 1994) [16], c’est-à-dire que cette improvisation a été travaillée et apprise pendant la formation. La formation avec de la simulation haute fidélité doit permettre aux équipes pédagogiques de travailler à l’émergence de ce sens clinique tout au long des cinq années d’études des étudiants en maïeutique.

14Le deuxième travail de recherche (Bouchot, 2012) [4] effectué à partir de séquences pédagogiques sur le simulateur d’accouchement SIMone™ suivies d’autoconfrontations croisées de novices (Clot, 2005) [17] et d’alloconfrontations d’experts (Mollo et Falzon, 2004) [18], avait comme idée d’approfondir le concept de « savoirs professionnels » (Raisky, 2008) [5], (Rogalski, 2003) [6] en essayant d’identifier ceux mobilisés par des étudiants lors du suivi de travail d’une parturiente. L’hypothèse émise était que les savoirs professionnels placés au même niveau que les savoirs disciplinaires dans les séances de simulation faciliteraient d’une part le développement de compétences mais aussi renforceraient l’articulation entre les savoirs fondamentaux et pratiques qu’ambitionne la formation en alternance intégrative (Malglaive, 1994) [19]. A partir de situations de simulation et en s’appuyant sur les cadres théoriques de la didactique professionnelle et de la didactique des savoirs professionnels, ce travail a permis de repérer et de définir neufs savoirs professionnels utiles pour développer les compétences requises au suivi per natal. Ces savoirs professionnels reposent sur des savoirs fondamentaux comme par exemple la théorie de la mécanique obstétricale ou les connaissances pédiatriques, des savoirs de pratique clinique comme les recommandations de bonnes pratiques ou les pratiques de références, et des savoirs pratico-pratiques comme des savoirs expérientiels personnels et/ou transmis par des pairs (Bouchot, 2012) [4].

15Les travaux dans lesquels nous sommes actuellement engagés portent sur l’analyse de l’activité des enseignants sages-femmes lors de l’utilisation de ce simulateur d’accouchement au cours de séances pédagogiques destinées à des étudiants en maïeutique. Les hypothèses de travail évoquées sont que le simulateur d’accouchement interactif entraînerait une transformation des activités pédagogiques des enseignants en maïeutique et que l’introduction des systèmes techniques dans les situations d’enseignement-apprentissage agirait comme une valeur ajoutée à la formation. Il s’agit de comprendre quelles fonctions ce simulateur se voit attribuer par les formateurs et comment ils s’y adaptent. En effet, les enseignants sages-femmes vont devoir adapter leur formation en prenant en compte les savoirs à enseigner et les savoirs pour enseigner (Etienne, Altet, Lessard, Paquay, Perrenoud, 2009) [20]. Par exemple, pour l’apprentissage du diagnostic du toucher vaginal, examen clinique primordial qui permet de faire le diagnostic de la présentation fœtale dans le bassin pour avancer un pronostic quant au déroulement et à l’issue de l’accouchement, le simulateur permet d’avoir en direct sur l’écran, la représentation en 3D de ce que les doigts perçoivent dans le bassin. Cette corrélation en simultané est une nouveauté pour l’apprentissage de la mécanique obstétricale dont la problématique réside dans le fait que la majorité des gestes à apprendre se situe à l’intérieur du bassin maternel. L’interface de visualisation permet de voir et de vérifier des gestes réalisés dans la réalité en aveugle. « L’impression de progrès avec du matériel de plus en plus sophistiqué suggère que ces nouveaux outils pédagogiques font plus et mieux que les anciens. » (Marquet, 2003) [21]. Du côté des enseignants sages-femmes, l’introduction de systèmes techniques sophistiqués et de représentation numérique en 3D soulève des questions : comment s’y adaptent-ils et quelles fonctions ces dispositifs se voient-ils attribuer par les enseignants ? Comment mènent-ils les situations d’apprentissage avec ces nouveaux outils didactiques ? Y a-t-il réellement une synergie fonctionnelle ? Une réelle valeur pédagogique ajoutée ? Avec l’apparition de l’informatique, ce qui change, c’est la façon dont est transmis le savoir. Concevoir et mener de telles situations d’apprentissage est un genre pédagogique nouveau qui ne va pas de soi pour les enseignants habitués à des approches plus classiques. Les simulateurs d’accouchement interactifs reproduisent un environnement qu’il est utile d’étudier en s’aidant de l’apport de plusieurs penseurs, philosophes et chercheurs.

Théorie de l’instrument

16Il est intéressant de se pencher sur la théorie de l’instrumentation et de la mettre en relation avec des instruments qui sont du domaine de l’obstétrique comme les simulateurs d’accouchement. Pour Pierre Rabardel, 1995, [22], les objets technologiques sont pensés et conçus en fonction d’un environnement humain. Il développe un cadre théorique pour l’analyse et la conceptualisation des activités avec instrument. Il étudie l’action instrumentée, c’est-à-dire l’utilisation d’objets techniques dans une activité, au cours de laquelle l’objet technique devient un instrument pour le sujet car il lui permet d’effectuer des tâches déterminées. L’outil nu, objet fait de la main de l’homme désigné par la notion d’artefact, est distingué de l’instrument, dépendant de l’usage qu’en fait l’utilisateur. Les situations d’activité avec instruments sont abordées au sens philosophique du terme, en prenant en compte les multiples interactions qu’il y a entre le sujet et l’instrument, entre l’instrument et l’objet sur lequel il permet d’agir. Celui qui a conçu l’instrument final l’a fait en pensant tout au long à son utilisation future. L’intervention de nouveaux artefacts dans une tâche déjà connue transforme cette tâche et ajoute un facteur de difficulté. Cette théorie peut être mise en parallèle avec une situation d’activité utilisant le simulateur d’accouchement interactif afin d’analyser le travail de l’enseignant sage-femme. L’écran avec la représentation en 3D pouvant être l’artefact, le sujet étant l’étudiant sage-femme et l’objet sur lequel il agit étant le simulateur représentant le bassin d’accouchement. Lameul, 2002, [23], attribue aux artefacts un rôle qui permet à l’homme de contrôler et de transformer son environnement puisqu’ils déterminent et modèlent les actions qu’il a instrumentées. La genèse instrumentale, qui est l’appropriation de l’objet technique par le sujet pour en faire un instrument, prend du temps et les tâches fixées doivent viser à l’appropriation des fonctions de l’artefact et à son utilisation la plus pertinente. En effet, l’intervention d’un objet technique dans une activité ne garantit pas qu’il soit utilisé d’une manière ou d’une autre. L’objet technique en lui-même ne détermine pas l’instrument car il peut voir son utilisation détournée. C’est le cas du simulateur SIMone™ conçu à l’origine dans l’idée de former les médecins aux extractions instrumentales : nous l’utilisons pour les étudiants sages-femmes non pas pour le geste purement technique pour lequel il a été élaboré, puisqu’il n’est pas question d’apprentissage d’une extraction par forceps, qui ne fait pas partie des compétences des sages-femmes, mais il est utilisé en terme d’apprentissage de la mécanique obstétricale, de suivi du travail et de prise de décision. Ainsi, l’instrument simulateur comprend une partie de l’objet technique mais aussi une partie de l’enseignant qui lui assigne des fonctions dans son activité. Rabardel, 2002, [24], présente une approche développementale des instruments et montre que les instruments ne sont pas donnés d’emblée à l’utilisateur : il doit d’abord s’approprier l’objet technique pour en faire un instrument. C’est bien là le sens de notre réflexion : la transposition d’une pratique d’enseignement orale, théorique et clinique à une pratique d’enseignement sur simulateur interactif a des effets sur l’activité des enseignants qui méritent d’être analysés. Ces effets peuvent être réinterprétés en termes de genèse instrumentale qui s’accompagne de développement de schèmes et donc de gestes liés à l’usage de l’outil. En plus des gestes pratiques, du langage, des interventions, des prises de décisions mis en œuvre par les étudiants en situation d’enseignement-apprentissage, les enseignants vont avoir à exploiter ce simulateur fait d’instruments pédagogiques et didactiques à plusieurs niveaux. Rabartel, 2006, [25], précise en matière d’approche instrumentale que « dans les outils, il y a de la culture et de la connaissance cristallisées et par l’apprentissage de leur usage, on a un développement de germe de conceptualisation ». Il faut conceptualiser l’association de l’enseignant et du simulateur pour en comprendre le fonctionnement, les caractéristiques, les particularités et pour les organiser.

Réflexion philosophique sur la technique

17Gilbert Simondon est un des philosophes français du XXe siècle qui a le plus réfléchi à la technique en faisant appel à des domaines aussi variés que la biologie, la physique ou la technologie. Cette interdisciplinarité est intéressante afin de comprendre comment la technique peut être porteuse de sens et de signification pour des formateurs face à un simulateur médical interactif. Va t-elle réellement entraîner une amélioration des conditions de formation ? Peut-on considérer la relation technique et l’activité humaine comme deux choses séparées ? « L’objet technique étant défini par sa genèse, il est possible d’étudier les rapports entre l’objet technique et les autres réalités, en particulier l’homme » (Simondon, 1989, 15) [26]. Dans ses travaux, 1958, [27], 1989, [26], Simondon se demande comment mettre le progrès technique au service de l’humain. Ses réflexions peuvent servir de base à nos travaux, d’autant plus qu’il considère la relation entre la technique et l’ensemble du domaine de la connaissance comme la science, le savoir et l’intuition qui intéressent le travail de la sage-femme.

18Un premier point peut s’articuler avec notre question de recherche autour de l’introduction du nouvel objet technique qu’est le simulateur et le positionnement du formateur. Si Simondon est confiant dans le progrès technique qu’il voit comme émancipateur, il est conscient que la nouveauté, toujours considérée comme étrange, va susciter un certain malaise du à la méconnaissance. L’objet technique très perfectionné est vu comme un mythe alors qu’en fait, il faut considérer l’automatisme comme un degré de perfection relativement bas et c’est justement la marge d’indétermination de la machine qui va élever le niveau de technicité. Dans l’imprévisibilité il y a une part d’humanité et un fonctionnement trop prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. Le simulateur d’accouchement constitue un intermédiaire entre l’étudiant et l’enseignant qui doit agir comme un interprète, un organisateur capable de donner du sens à l’objet technique et qui participe à la fois au progrès cognitif et matériel.

19Autre point, un lien entre la technique, sa théorie de l’individuation et la simulation mérite d’être amorcé. Simondon, 1958, [27], confère à la technique une dynamique propre dans laquelle il y a une réalité humaine. Il ramène la technique à l’homme et considère que des inventions techniques, par exemple les techniques chirurgicales et médicales, sont conçues pour le bien-être des hommes. En effet, elles résultent de la volonté des inventeurs de satisfaire à la fois les besoins et les désirs des hommes. C’est bien pour satisfaire des besoins de sécurité des gestes d’accouchement qu’a été conçu le simulateur. L’individuation (Simondon, 1989) [26] permet de mieux comprendre le processus de développement des modes de pensée et de la dynamique qu’il sous-entend. Il serait intéressant de transposer le concept d’individuation au travail de l’enseignant sage-femme, en considérant une philosophie du devenir et du cheminement vers la découverte pour intégrer la réalité technique de ce simulateur perfectionné à la culture pédagogique obstétricale. Posséder une machine n’est pas la connaître, chaque objet technique innovant exige des restructurations pour son intégration, ce qui demande de véritables changements sociaux et culturels, d’autant plus que les performances techniques ne contribueront au progrès que si elles sont comprises et intégrées. En matière de simulation médicale, l’enseignant sage-femme a du potentiel à développer, l’individuation à partir de laquelle il va se positionner face au simulateur ne s’effectuera pas d’un coup. L’activité technique, telle que la conçoit Simondon semble favoriser une discussion réflexive en lien à des références et à des normes communes partagées. Ainsi, s’inspirer de Simondon permet de réfléchir à une théorie en termes de continuité entre technique et culture, culture que nous pouvons reprendre d’un point de vue de « culture obstétricale » pour l’adapter à nos travaux.

20Nous ne présenterons pas ici les résultats de notre recherche qui est en cours mais il ressort de nos premières analyses plusieurs éléments. Concernant les étudiants, dont la concentration reste à un niveau très élevé pendant toute la durée des séances de simulation, ils mettent à profit sur le simulateur, des temps d’examen clinique long leur permettant un apprentissage beaucoup plus approfondi qu’en situation réelle où ils ne peuvent pas se permettre ou n’osent pas des gestes suffisamment appuyés. Les enseignants sages-femmes sont préoccupés par la maîtrise de l’outil technique et le temps pédagogique nécessaire aux séances de simulation qui semble très long. Une utilisation surprenante du simulateur par l’enseignante qui effectue l’examen clinique pour connaître la position de la tête fœtale dans le bassin et ensuite guide avec sa main, les doigts de l’étudiante à l’intérieur du vagin de cette femme robotisée afin de lui commenter en direct ce qu’elle doit rechercher et ressentir au bout des doigts. Une proximité de deux mains qui n’est pas possible sur des bassins d’accouchement classiques ou en situation réelle. Et bien que le simulateur dispose sur l’écran de l’image 3D du fœtus dans la filière pelvienne, une maquette didactisée est encore utilisée pour parfaire les explications. La nécessité de reprendre les étudiants pour des gestes cliniques erronés dus à la configuration peu réaliste de l’un des outils didactiques du simulateur et des imprévus liés au logiciel à gérer par l’enseignant. Voilà de nombreuses pistes de travail qui se présentent pour étayer notre recherche.

Conclusion

21Un programme de formation médicale par simulation de qualité requiert bien plus que la maîtrise technique des simulateurs. Le déploiement des technologies numériques au service de la formation obstétricale induit des changements au niveau des pratiques pédagogiques. Les sciences de l’éducation pourraient nous apporter des éléments de réponses ou des pistes à suivre pour alimenter la dynamique qui s’instaure dans ce domaine. Notre objectif est de réfléchir aux enjeux de l’introduction des simulateurs d’accouchement interactifs dans la formation en maïeutique au-delà des gestes techniques qu’il faut tout de même maîtriser. Dans quelle mesure la simulation interactive peut-elle contribuer à aider les enseignants sages-femmes en termes de savoirs professionnels à transmettre, en termes de dispositifs de formation, en termes d’analyse du travail et de didactique professionnelle ? Les pistes évoquées dans cet article pourraient être le point de départ d’une réflexion plus approfondie pour l’analyse de l’activité des enseignants sages-femmes dans cette situation de formation des étudiants. L’objectif est de comprendre comment repérer, produire et didactiser des savoirs sans restriction sur le terme autour d’un simulateur d’accouchement interactif. Nous faisons le pari que la recherche que nous menons pourrait contribuer à atteindre cet objectif. Les premiers enregistrements réalisés auprès des enseignants sages-femmes autour du simulateur montrent des changements de pratiques et de ressources mobilisées, mais également des postures d’étudiants étonnantes. Ces particularités nouvelles pour nous seraient-elles révélatrices d’évolution de la formation, du métier d’enseignant sage-femme, de nouvelles dynamiques d’apprentissages, d’activités déployées en torsion et en tension ? Nous sommes ici au cœur des éléments de recherche de l’équipe Travail, Formation et Développement (TF&D) du LIRDEF (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique pour l’Education et la Formation) de l’IUFM de Montpellier composante de l’université Montpellier 2, que nous avons intégré. C’est sur ces problématiques, ces domaines de recherche et cette dynamique de recherche et de formations que l’équipe des formateurs de l’Ecole de Maïeutique de Nîmes, a décidé de s’investir.

Références bibliographiques

  • 1
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Mots-clés éditeurs : formation en maïeutique, instrument, simulateur d'accouchement interactif, technique

Date de mise en ligne : 12/01/2014

https://doi.org/10.3917/rsi.114.0072