Globalisation et sécurité sociale
- Par Paul De Grauwe
Pages 63 à 69
Citer cet article
- DE GRAUWE, Paul,
- De Grauwe, Paul.
- De Grauwe, P.
https://doi.org/10.3917/rpve.412.0063
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- DE GRAUWE, Paul,
https://doi.org/10.3917/rpve.412.0063
Notes
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[*]
Paul DE GRAUWE est professeur à la Katholiek Universiteit Leuven (K.U.L.).
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[1]
La définition « officielle » de la compétitivité d’une nation donnée par l’OCDE est la suivante : « (C’est) le degré auquel un pays peut, dans un contexte de marché libre et équitable, produire des biens et des services qui répondent au test des marchés internationaux, tout en maintenant et en accroissant les revenus réels de sa population à long terme ».
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[2]
Cf. « World Competitiveness Report », IMD, Lausanne. Ces indices, ainsi que leur méthodologie, peuvent être consultés sur le site internet : www. imd. ch.
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[3]
Ce choix résulte du fait que contrairement aux dépenses sociales qui sont relativement stables dans le temps, les classements de compétitivité sont très volatils d’une année à l’autre. La moyenne exprime donc comment les pays se sont comportés en termes de compétitivité au cours des 5 dernières années compte tenu des niveaux initiaux de dépenses sociales.
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[4]
Il convient de noter que le coefficient de dépenses sociales est négatif dans la mesure où un gain de classement s’exprime par un chiffre plus petit.
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[5]
Il serait intéressant de lier ces résultats à ceux obtenus par Dani Rodrik qui indique que les économies les plus ouvertes dépensent le plus en sécurité sociale. L’interprétation de Rodrik est que plus une économie est ouverte, plus elle est sujette aux chocs externes, conduisant à une demande plus élevée d’assurances sociales. Cf. D. Rodrick, « Has globalisation gone too far », Institute of International Economics, 1998. L’élément qui pourrait relier nos résultats avec ceux de Rodrik est que la plupart des pays à forte compétitivité dans l’échantillon IMD sont des économies ouvertes et relativement petits.
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[6]
Dans un article récent, Bonaglia, de Macedo et Bussolo montrent que l’accroissement de l’ouverture aux importations réduit la corruption gouvernementale et améliore la gouvernance. Cf. Bonaglia, de Macedo et Bussolo : « How Globalisation Improves Governance », CEPR Discussion Paper, n° 2992, October 2001.
1. INTRODUCTION
1La perception selon laquelle les forces de la globalisation mettraient en péril les systèmes de sécurité sociale des pays riches semble de plus en plus répandue.
2Cette perception est basée sur une idée intuitive. La sécurité sociale est chère. Elle accroît le coût du travail dans les pays qui décident d’avoir un système de sécurité sociale étendu. Le résultat est que les entreprises maximisant leur profit auront tendance à réduire leurs activités dans ces pays à coût élevé de la main-d’œuvre et de les transférer dans les pays à bas coût de main-d’œuvre, là où les systèmes de sécurité sociale sont moins développés. Ces transferts créent des pressions sur les premiers afin de revoir à la baisse leurs systèmes sociaux. Une « course vers le bas » est alors déclenchée au cours de laquelle la pression compétitive dérivant de la globalisation érode peu à peu les systèmes de sécurité sociale. Si cette dynamique n’est pas maîtrisée, elle pourrait détruire l’une des réalisations majeures des pays industrialisés, c’est-à-dire leur capacité de garantir un revenu raisonnable à tous les citoyens frappés par des conditions défavorables.
3Jusqu’où peut-on sérieusement accepter ce scénario de « course vers le bas » ?
4Telle est la question que cet article voudrait analyser.
2. LES FAITS
5Il est utile de commencer par les faits. La globalisation n’est pas un phénomène récent. En particulier, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les pays ont ouvert leurs frontières, libérant ainsi les forces de la globalisation. Une accélération de ce mouvement s’est produite durant les années ’80 lorsque le nombre de pays ayant ouvert leurs frontières s’est accru. Comment la sécurité sociale a-t-elle évolué dans le monde industrialisé au cours de cette période ? L’une des réponses se trouve dans l’évolution tendancielle des dépenses sociales. Le graphique 1 montre l’évolution des dépenses sociales (en pour cent du PIB) dans les pays de l’OCDE depuis 1980. Le trait le plus frappant est que dans tous ces pays, à l’exception de la Norvège, ces dépenses se sont accrues. Pour l’ensemble des pays considérés, la part de ces dépenses dans le PIB est passée de 19.5 % à 24 %. Ainsi, si course vers le bas il y a, la force fut plutôt faible dans le passé récent!
dépenses sociales 1980–1995 (en % du PIB)
dépenses sociales 1980–1995 (en % du PIB)
6Les détracteurs de la globalisation ne seront sans doute pas convaincus, arguant que la globalisation n’a pas encore atteint sa pleine potentialité et que la course vers le bas ne verra sa dynamique se développer que dans le futur. Peut-être. Il existe un moyen indirect de tester cette hypothèse. Les pays industriels ont atteint des niveaux de protection sociale très différents. Certains d’entre eux, les pays scandinaves par exemple, sont allés très loin dans la mise en place de systèmes sociaux coûteux. D’autres, les pays du sud de l’Europe, sont moins avancés en ce domaine. Si l’hypothèse de la course vers le bas est correcte, alors les pays ayant des dépenses sociales élevées devraient en payer le prix en termes de compétitivité et être confrontés au syndrome de course vers le bas. Se pose dès lors la question de la relation entre compétitivité et dépenses sociales, question examinée dans la section suivante.
3. SÉCURITÉ SOCIALE ET COMPÉTITIVITÉ
7La compétitivité a de multiples aspects [1]. L’un d’entre eux est la compétitivité prix, déterminée principalement par l’évolution relative des prix internes et externes.
8C’est cet aspect que les détracteurs ont en tête lorsqu’ils soutiennent que dans la mesure où la sécurité sociale accroît les coûts du travail elle réduit ainsi la compétitivité. Mais il y a d’autres aspects de la compétitivité. Ils sont liés à la capacité d’un pays d’innover, de développer de nouveaux produits ou de nouvelles techniques de production. Ces capacités découlent, dans une large mesure, de la qualité et de la motivation de son capital humain. Les pays dont les travailleurs sont peu qualifiés et peu motivés ne seront pas innovants et, bien que leurs produits puissent être bon marché, auront néanmoins une faible compétitivité. La qualité et la motivation des personnes sont influencées par le système éducatif et les bénéfices que peuvent tirer les travailleurs de leur bonne éducation. Par ailleurs, la quantité et la qualité du capital physique, y compris les biens publics (par exemple, les infrastructures) influencent, elles aussi, la compétitivité.
9Chaque année, l’institut IMD de Lausanne calcule un indice de compétitivité et classe les pays en fonction des résultats [2]. Cet indice synthétise les différentes dimensions de la compétitivité des pays (compétitivité prix et coûts, capacité d’innovation, qualité du capital humain, efficacité du secteur public et autres indicateurs). Ce classement de l’IMD a été mis en rapport avec le montant dépensé par les pays de l’OCDE en matière de sécurité sociale. Selon les critiques, les pays qui ont un niveau élevé de dépenses sociales devraient avoir une faible compétitivité et seraient de ce fait face au danger de devoir réduire leurs dépenses sociales dans le futur. Le tableau 1 présente simultanément le classement de l’IMD et l’état des dépenses sociales de chacun des pays de l’OCDE. La moyenne des classements annuels de l’IMD sur la période 1997-2001 a été choisie [3].
Compétitivité et dépenses sociales
Compétitivité et dépenses sociales
10L’examen de ce tableau révèle qu’il ne semble pas y avoir une claire relation de causalité entre le classement de compétitivité et le montant des dépenses sociales. Cependant cette relation peut être analysée plus en détail à l’aide du graphique 2.
11Les résultats sont quelque peu surprenants. Les pays ayant une compétitivité élevée, en moyenne, dépensent plus pour la sécurité sociale que les pays se trouvant avec un classement inférieur. Il convient de noter que les USA sont l’exception la plus notoire. Ils ont la compétitivité la plus élevée alors que leurs dépenses sociales sont relativement modestes, 17 % du PIB contre 30 % dans la plupart des pays de l’Europe du Nord. Mais le graphique 2 démontre que les USA sont aussi la seule exception à cette règle. Néanmoins, l’expérience américaine de compétitivité élevée et de faibles dépenses sociales a fortement influencé la perception des critiques, qui s’appuient sur celle-ci pour soutenir qu’elle présage l’effet de la globalisation sur l’Europe du Nord.
Classement de compétitivité IMD et dépenses sociales
Classement de compétitivité IMD et dépenses sociales
12Afin de renforcer la relation inverse entre compétitivité et bas niveau de dépenses sociales, révélée par le graphique 2, il est possible d’effectuer une simple régression entre ces deux variables. Les résultats en sont présentés au tableau 2.
13Ils confirment, qu’en moyenne, les pays dont les dépenses sociales sont plus élevées améliorent leur score en matière de compétitivité. Le résultat du test tstatistique permet de conclure que cette relation positive est significative. Un accroissement des dépenses sociales de l’ordre de 1 % du PIB entraîne une amélioration de 0.5 points dans le classement de compétitivité [4]. Il convient aussi de noter que le résultat relativement faible du R-carré implique que de nombreuses variations de compétitivité inter-pays ne sont pas expliquées par la seule variable dépenses sociales.
Régression entre le classement de compétitivité IMD et
Régression entre le classement de compétitivité IMD et
14Ce dernier résultat ne manque pas de surprendre. Les critiques de la globalisation ne nous disent-ils pas que celle-ci met en péril les systèmes sociaux ? Au contraire, il apparaît que les pays qui dépensent le plus en matière sociale sont aussi ceux qui ont le meilleur classement de compétitivité. Ainsi, la sécurité sociale ne semble pas gêner les pays dans leur bataille constante pour améliorer leur compétitivité. Au contraire. Comment expliquer un tel résultat ? Deux types d’explications sont possibles, chacune d’entre elle étant liée à un aspect différent du sens de la relation de causalité entre les deux variables.
15La première est la causalité entre la compétitivité et les dépenses sociales. En effet, les pays à forte compétitivité génèrent un revenu supplémentaire. Ce dernier crée une demande supplémentaire d’assurance sociale qui, dans des sociétés démocratiques, poussera les gouvernements à offrir plus d’assurance sociale. En ce sens, une forte compétitivité donne une prime aux nations qui payent des systèmes de sécurité sociale plus généreux. [5] Il convient de noter que, en liant l’indice de compétitivité moyenne 1997-2001 aux dépenses sociales précédant cette période, la causalité dans le sens compétitivité vers dépenses sociales a été, en principe, exclue. Cependant, cette explication ne doit pas être exclue avant que des analyses plus précises ne soient effectuées sur des séries temporelles plus longues.
16La seconde explication est relative à la causalité. Il était soutenu ci-dessus que la compétitivité était fonction de la qualité du capital humain. Une main-d’œuvre bien éduquée a plus de chance d’être créative, de découvrir de nouvelles technologies, de nouveaux produits et de nouvelles techniques. Et la capacité d’innovation est cruciale dans le maintien et l’amélioration de la compétitivité. Il est possible de soutenir que le capital humain d’une nation est aussi amélioré par un bon fonctionnement des systèmes sociaux. Un tel système permet aux travailleurs de se sentir moins à risque et leur donne l’impression d’appartenir au système. Un tel sentiment d’appartenance conduit à des sociétés stables avec un sens de cohésion fort. De plus, un système de sécurité sociale performant peut conduire les personnes à prendre plus de risques pour initier une nouvelle activité ou un nouveau travail, sachant que l’échec éventuel ne les conduira pas à la pauvreté. En bref, un système performant de sécurité sociale crée un « capital social » qui, in fine, est source d’amélioration de la productivité d’une nation.
17Il serait nécessaire d’effectuer des recherches plus approfondies sur le lien de causalité entre la compétitivité et les dépenses sociales. L’explication qui suscite le plus de curiosité est certainement la seconde où le sens de la causalité va des dépenses sociales à la compétitivité. Il serait pertinent d’analyser les conditions selon lesquelles la sécurité sociale conduit à un accroissement de la compétitivité.
18L’une d’entre elles semble évidente. C’est l’efficacité avec laquelle le gouvernement offre la sécurité sociale. Dans les pays où les gouvernements sont efficaces, les contributions sociales, payées par les employeurs et les employés, sont transformées en services sociaux dont la valeur excède celle des contributions. Dans de tels pays, les travailleurs et les employeurs se sentiront satisfaits et il est probable que la productivité en sera affectée positivement. À l’inverse, dans les pays dont les gouvernements sont inefficaces, les contributions sont transformées en services à basse valeur. Le résultat en sera la frustration et le manque de motivation. Ainsi, la clé est l’efficience des gouvernements, leur capacité à transformer les contributions sociales en valeur ajoutée sociale. Les pays qui réussissent à organiser une telle transformation sont susceptibles de faire des gains compétitifs.
19L’analyse qui précède conduit aussi à d’intéressantes perspectives dans l’analyse du lien entre globalisation et gouvernance. La globalisation est un moyen de pression sur les pays à être compétitifs. Selon les résultats présentés ci-dessus, l’un des moyens à la disposition des gouvernements pour augmenter la compétitivité de la nation est d’améliorer l’efficacité des institutions gouvernementales.
20Une telle amélioration permet à l’argent du contribuable d’être transformé en services collectifs précieux, qui à leur tour améliorent la productivité et la compétitivité de la nation. Dans une certaine mesure, la globalisation fonctionne comme la main invisible d’Adam Smith. Elle contraint les gouvernements à l’efficacité, même s’ils n’aiment pas cela [6]. Ceux qui réussissent améliorent la compétitivité de leur pays et en sont récompensés par plus de bien-être pour leurs citoyens; ceux qui échouent réduisent ainsi la productivité et la compétitivité et sont sanctionnés par le moindre bien-être de leurs citoyens. En ce sens, la globalisation peut contraindre les gouvernements à plus de responsabilité à l’égard des besoins de leurs citoyens.
CONCLUSION
21Dans cet article, quelques preuves ont été fournies indiquant que les pays disposant d’un système de sécurité sociale bien développé ne doivent pas forcément faire face à un besoin d’arbitrage entre leur compétitivité et leur système social.
22Des dépenses sociales élevées peuvent, en fait, améliorer la compétitivité des nations. Il est évident que des recherches plus approfondies devront être faites pour confirmer la robustesse de la relation entre dépenses sociales et compétitivité ainsi que la nature de cette relation.