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Article de revue

Le conspirationnisme à une heure de grande écoute : Alien Theory

Pages 89 à 97

Citer cet article


  • François, S.
(2019). Le conspirationnisme à une heure de grande écoute : Alien Theory. Raison présente, 211(3), 89-97. https://doi.org/10.3917/rpre.211.0089.

  • François, Stéphane.
« Le conspirationnisme à une heure de grande écoute : Alien Theory ». Raison présente, 2019/3 N° 211, 2019. p.89-97. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-raison-presente-2019-3-page-89?lang=fr.

  • FRANÇOIS, Stéphane,
2019. Le conspirationnisme à une heure de grande écoute : Alien Theory. Raison présente, 2019/3 N° 211, p.89-97. DOI : 10.3917/rpre.211.0089. URL : https://shs.cairn.info/revue-raison-presente-2019-3-page-89?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rpre.211.0089


Notes

  • [1]
    Sperber, D. (1996), La Contagion des idées, Odile Jacob.
  • [2]
    Comme ses livres importants ont été traduits en français, nous utiliserons et citerons les versions françaises.
  • [3]
    Selon son sens le plus récent, le « néo-évhémérisme » postule donc l’action des extraterrestres dans l’histoire humaine. Cette acception a été proposée par le sociologue Jean-Bruno Renard, avant d’être consacrée par l’usage (Renard, J.-B. (1980), Religion, science-fiction et extraterrestres. De la littérature à la croyance, Archives de sciences sociales des religions, 50(1): 143-164).
  • [4]
    Outre cet ouvrage, il a publié en France : Retour aux étoiles : arguments pour l’impossible (1970) ; Le monde fabuleux des grandes énigmes (1974) ; L’Or des dieux : les extraterrestres parmi nous (1974) ; Le Livre des apparitions (1975) ; Mes preuves. Cinq continents témoignent (1978) ; Preuves des civilisations extra-terrestres (1987).
  • [5]
    Il y a visiblement une confusion chez Däniken. Les Nephilim sont le fruit de l’amour des « enfants de Dieu » avec les hommes et non les « enfants de Dieu ».
  • [6]
    Adam, J.-P., L’Archéologie devant l’imposture, Robert Laffont (1975) ; Le Passé recomposé. Chroniques d’archéologie fantasque, Seuil (1980).
  • [7]
    Stoczkowski, W. (1999), Des hommes, des dieux et des extraterrestres, Flammarion.
  • [8]
    Cité par J.-L. Le Quellec (2009), Des martiens au Sahara. Chroniques d’archéologie romantiques, Actes Sud, p. 15-16.
  • [9]
    Bronner, G. (2012), L’effet “Fort” et les damnés du mythe du complot, Raison Publique, 16: 56.
  • [10]
    On ne doit pas oublier l’influence de la revue Planète, bimestrielle, éditée entre 1961 et 1971, qui reprend les thèses du Matin des magiciens.
  • [11]
    Contrairement à ce qu’écrit Nicholas Goodrick-Clarke (Black Sun. Aryan Cults, Esoteric Nazism and the Politics of Identity, New York University Press, 2002), Robert Charroux n’a pas été ministre de la Culture sous Vichy. À cette époque, il n’était qu’un simple employé des Postes.
  • [12]
    Aristocrate, artiste, métaphysicien et théoricien d’extrême-droite italien né à Rome en 1898 et mort en 1974. Sur Evola (Boutin, C. (1992) Politique et Tradition. Julius Evola dans le siècle (1898-1974), Paris, Kimé).
  • [13]
    Dard, O. (2012), Le complot, moteur de l’histoire dite « secrète », Raison Publique, 16: 68.
  • [14]
    Dard, op. cit., p. 59. Voir aussi Moatti, A. (2013), L’Alterscience. Postures, dogmes, idéologies, Odile Jacob.

1Une série de « documentaires », Ancient Aliens, fait la part belle aux thèses soutenant la véracité des « anciens astronautes ». Cette thèse défend l’idée de la présence d’extraterrestres sur Terre durant la Préhistoire et l’Antiquité. Ils auraient joué un rôle primordial dans l’apparition de la civilisation. Cette thèse est évidemment rejetée par les milieux scientifiques. De fait, lorsque nous regardons ces documentaires, nous ne pouvons que nous poser la question suivante : « Est-ce du second degré ? ». Le propos semble si caricatural qu’il semblerait que ce soit la seule réponse logique. Cette question est pourtant importante en ce qui concerne la propagation, la « contagion » pour reprendre l’expression de Dan Sperber [1], dans les sociétés occidentales d’idées qui semblent aberrantes. Au-delà de ces documentaires, ces thèses sont diffusées depuis les années 1960 par plusieurs grands éditeurs. L’analyse des collections de ces derniers montre que les auteurs de ces livres n’ont rarement écrit qu’un seul ouvrage : nous sommes en présence d’une littérature de professionnels, vivant de leur plume. Cela pose donc la question légitime d’une activité alimentaire, sans adhésion aux thèses développées. Cependant, un fait tend à montrer l’esprit sérieux de ces documentaires : la présence régulière du Suisse Erich von Däniken, depuis le pilote de 2009 qu’il a présenté et qui cherchait à montrer la validité de ses thèses, jusqu’aux derniers diffusés à la télévision. Une émission lui fut même consacrée en 2014, cherchant à (dé)montrer l’aspect à la fois avant-gardiste et scientifique de ses « travaux ».

2Les théories de cet auteur seront le fil directeur de notre analyse. En effet, nous partirons du postulat de la très grande influence de ses ouvrages sur le script de la série : les « témoignages », les « preuves » ne servent qu’à « prouver » la thèse de la série, le rôle des extraterrestres dans l’Histoire (I). Ainsi, le premier livre de Däniken (1968), dont nous brosserons une courte biographie (II), Erinnerungen an die Zukunft[2], fournit le fil conducteur de cette série de documentaires. Alien Theory insiste sur une conception anhistorique et antiscientifique de l’histoire de l’Humanité (III), consubstantielle d’une approche complotiste du monde, propre au milieu de l’histoire dite « mystérieuse » promouvant une « archéologie romantique » (IV).

3Ce complotisme le pousse à développer l’idée qu’il y a une autre réalité derrière les « savoirs officiels », masquée et connue des seuls « initiés » : l’action des extraterrestres dans l’Histoire. Depuis l’apparition de ce registre, les auteurs qui en relèvent insistent, en effet, sur l’idée que les récits religieux ne seraient que des retranscriptions écrites de ce dont les hommes de l’Antiquité ou de la Préhistoire auraient été témoins : simplement des descriptions de rencontres du « troisième type », des « paléovisites » d’extraterrestres que les hommes de la Préhistoire et de l’Antiquité ont pris pour des dieux. C’est le néo-évhémérisme [3].

Présentation de la série

4La série Alien Theory, centrée sur la thèse des Anciens Astronautes, est née en 2004 aux États-Unis avec la diffusion d’un pilote intitulé Chariots, Gods and Beyond. Ce titre est ouvertement inspiré du titre anglais du premier ouvrage de Däniken, Chariots of the Gods? Unsolved Mysteries of the Past. Le format est de 44 minutes par épisode. Les différentes saisons comptent de 5 à 20 épisodes. La série voit l’intervention régulière de certains auteurs pseudo-scientifiques (David Childress, George Noory ou Giorgio Tsoukalos). Ces documentaires sont passés une première fois en 2009 en France sur History Channel. À partir de 2013, la série est diffusée par RMC Découverte. Elle passe depuis 2016 sur Numéro 23. À ce jour, 8 saisons ont été diffusées en France. Sa part d’audience est faible (2 % de PDA lors de sa diffusion sur RMC Découverte et 1,2 % sur Numéro 23), mais elle n’est pas moins un vecteur de diffusion d’une conception conspirationniste de l’Histoire. Ces « documentaires » sont produits par Kevin Burns, un ancien de Fox TV, pour le compte de sa société Prometheus Entertainment, créée en 1999. Celle-ci est spécialisée à la fois dans les documentaires relevant du New Age, de l’ésotérisme, du complotisme et de la culture populaire.

5Le montage de Kevin Burns reprend les codes du documentaire scientifique anglo-saxon : des plans très courts, proposant pratiquement une illustration par mot ou par groupe sémantique des propos du narrateur. Les plans plus longs sont des plans en mouvement dont le rythme est rarement naturel : il est soit légèrement accéléré, soit subtilement ralenti, rendant une impression d’étrangeté, d’irréel ou d’inquiétude selon les cas. Des entretiens s’intercalent entre ces séquences. Ils sont généralement filmés dans un décor de bureau avec une bibliothèque en arrière-plan. Les séquences sur le terrain sont très rares. Le commentaire du narrateur ne vient jamais interpréter ou contredire le propos des intervenants, il forme un liant qui passe d’une idée à l’autre, il incarne le cheminement intellectuel des spectateurs en relançant les questions lorsque le doute peut surgir. À ce titre, l’une des principales techniques employées dans le dispositif par Kevin Burns est l’évidence de l’image : les preuves sautent aux yeux. Cela produit un double effet sur le spectateur. Le premier est qu’il n’est pas besoin de posséder une culture historique ou technique développée pour comprendre et adhérer, chacun peut dès lors reconnaître des signes de preuves. Le second est que ces films mettent systématiquement en doute la parole scientifique, à l’instar des livres relevant du registre de l’« histoire mystérieuse ». Le chercheur académique ne percevrait pas l’évidence, voire écarterait d’office les pistes alternatives présentées dans la série, autre antienne de ce type de littérature. La preuve par l’image joue également sur la révélation : l’évidence serait là, à la vue de tous sans être comprise. Dès lors, il suffit de la montrer, sans perdre son temps à démontrer scientifiquement. Cependant, le commentateur ne cesse d’utiliser dans les différents épisodes des formules du type « de nombreux scientifiques » ou « selon les scientifiques », sans jamais citer de noms. Le propos reste volontairement flou. De ce fait, ces films n’ont de documentaires que le nom.

6La série abuse d’un autre procédé : l’utilisation de questions induites à laquelle répondent des hypothèses relevant de l’archéologie fantastique. Dernier procédé récurrent : l’usage du conditionnel, justifié, qui se transforme rapidement en ton affirmatif. Cet usage permet de faire des sauts poétiques, pour reprendre l’expression de Richard Hofstadter, de passer de propositions irrationnelles en propositions irrationnelles. Cette construction rhétorique vise à légitimer un discours préconçu, dans l’ignorance absolue des très nombreux travaux sérieux publiés sur les thèmes abordés, l’objectif étant de montrer la pertinence des thèses de Däniken.

À l’origine était Erich von Däniken

7Autodidacte, Erich von Däniken (né en 1935) a rencontré un succès phénoménal à la fin des années 1960, en défendant la théorie des « anciens astronautes », ou des « paléovisites », les deux étant synonymes, c’est-à-dire la visite sur Terre, à des époques très anciennes, de « visiteurs » extra-terrestres, mais pas forcément non-humains. Ces thèses furent diffusées en France dans Présence des extraterrestres, son premier livre paru en 1969 chez Robert Laffont [4]. Selon lui, tous les textes sacrés relateraient des contacts avec des extraterrestres et nos religions ne seraient que des souvenirs lacunaires de leurs passages sur Terre. Il affirme que les extraterrestres ont laissé une trace dans l’Histoire, à travers certains mythes et certains sites archéologiques. Il développa ces thèses dans vingt-huit livres, vendus à soixante-deux millions d’exemplaires et traduits en trente-deux langues, suscitant de nombreuses vocations, dont celles des participants et des réalisateurs d’Alien Theory.

8Les récits religieux et les combats entre dieux ne seraient donc que des retranscriptions écrites de ce dont les Hommes de l’Antiquité auraient été témoins. Les hommes de la Préhistoire et de l’Antiquité auraient pris ces extraterrestres pour des dieux. C’est le « néo-évhémérisme », un néologisme tiré du nom d’Évhémère, ce penseur de la Grèce antique qui soutenait que tous les dieux du Panthéon n’étaient que des personnes admirables ayant laissé une trace dans la mémoire des hommes. Däniken appelle ces extraterrestres les « Anciens astronautes », qui deviendront ensuite les « Anciens ». Pour asseoir sa démonstration, il s’appuie sur la Bible qui évoque, dans la Genèse, 6, les « enfants de Dieu », qui ne seraient que des extraterrestres, et leur métissage avec certaines femmes humaines [5]. Généralisant son propos, il fait des fondateurs des grandes religions soit des extraterrestres, soit des « contactés », des émissaires de ces derniers. Enfin, le genre humain serait né d’une manipulation génétique pratiquée par les extraterrestres sur des hominidés. Ce serait le fameux « chaînon manquant » de l’évolution humaine.

9Pour diffuser ses idées, il fonde en 1973 l’Ancient Astronaut Society, qui compterait des membres dans 76 pays. Selon Jean-François Mayer, ses thèses seraient la conséquence de son incapacité à trouver les preuves de son éducation catholique, un questionnement qui le poursuit depuis les années 1960. Les propos de Däniken comportent un aspect complotiste, dans le sens où il soutient l’idée que non seulement ces faits ont été partiellement oubliés, mais surtout qu’ils ont été cachés par des élites politiques, religieuses et scientifiques. L’objectif serait de dissimuler à la fois les véritables origines de l’humanité, ses capacités mystiques et la présence des extraterrestres sur Terre. Il s’agirait aussi de camoufler pour les élites religieuses le fait que les religions ne sont pas d’essence divine, mais simplement des témoignages datant de l’extrême Antiquité, qu’elles seraient bâties sur du vide et un mensonge originel.

10Les thèses de Däniken ont donné naissance à une catégorie éditoriale précise, qualifiée par Jean-Loïc Le Quellec d’« archéologie romantique ». Celle-ci a été déconstruite, en vain, dès 1975 par l’archéologue Jean-Pierre Adam [6]. Elle fut étudiée dans les années 1990 par l’anthropologue Wiktor Stoczkowski [7]. Cette « archéologie romantique dänikenienne » cherche à comprendre les prouesses techniques des civilisations antiques. Elle propose comme explication l’action d’extraterrestres sur Terre. Pour Carl Sagan, « à chaque fois qu’il [Däniken] voit quelque chose qu’il ne comprend pas, il l’attribue à une intelligence extraterrestre, et comme il ne comprend pratiquement rien, il voit des intelligences extraterrestres sur toute la planète » [8]. Outre Däniken, ces théories ont servi de fonds de commerce à un grand nombre d’auteurs entre les années 1960 et 1980, et aujourd’hui à travers Alien Theory. C’est ce que Stoczkowski appelle la « dänikenite ». Le plus atteint de cette « dänikenite » n’est autre que le gourou Claude Vorilhon, plus connu sous le nom de Raël : il attend depuis les années 1970 le retour des « Anciens Astronautes » et défend également l’idée selon laquelle le genre humain est né de manipulations génétiques. Certains auteurs vont plus loin. En effet, des sous-entendus racistes sont parfois formulés pour dénier à des civilisations non-européennes la capacité à construire des monuments cyclopéens (tels que les pyramides de Gizeh, Baalbek, les cités précolombiennes), voire à donner naissance à des civilisations complexes. C’est le cas de deux auteurs français relevant de ce milieu : Robert Charroux et Jacques de Mahieu.

Une conception antiscientifique de l’histoire

11Cette série documentaire est intéressante sur un autre point, en lien avec les théories complotistes : elle développe une conception antidarwinienne, anti-scientifique et dévolutive des civilisations et de l’histoire. Antidarwinienne car elle postule l’origine non naturelle de l’apparition de l’homme. Antiscientifique pour la même raison : les extraterrestres nous auraient donné des connaissances techniques et spirituelles que nous aurions perdues au fur et à mesure de l’essor de l’esprit rationaliste. De fait, elle élabore une conception dévolutive de l’histoire et des civilisations : nous aurions reçu dans l’Antiquité des connaissances mystiques et techniques, voire mythiques, perdues petit à petit. D’une certaine façon, elle est nostalgique d’un Âge d’or de sociétés holistes définitivement perdu à compter de la Renaissance, reprenant les thèses d’ésotéristes antimodernes et réactionnaires comme René Guénon et Julius Evola. Là encore, l’origine est à chercher chez Däniken. Ces idées radicales (Däniken emploie souvent ce terme pour définir sa pensée), qui semblent avant-gardistes, ne le sont pourtant pas puisqu’elles reprennent des positions courantes dans la nébuleuse New Age.

12La façon dont les intervenants de cette série documentaire argumentent est fort intéressante : ils mettent en avant une multitude de « preuves » très différentes les unes des autres (mythes, physique, archéologie, « recherches » d’autodidactes, textes religieux, etc.) selon la méthode du « mille-feuilles » argumentatif : chaque étage constituant la démonstration est des plus fragiles, mais l’édifice constitué donne une impression de vérité. Aujourd’hui, cette « méthode » est utilisée par les complotistes et les alterscientifiques pour donner un semblant de scientificité à leur propos. Le sociologue Gérald Bronner voit l’origine de cette « méthode » chez l’Américain Charles Fort (1874-1932), un auteur fort étrange qui a connu une grande postérité. Jacques Bergier, le co-auteur du Matin des magiciens, malgré sa formation scientifique (il était ingénieur), était un adepte de cette méthode. Il « revendiquait d’ailleurs l’héritage fortien et le droit à la loufoquerie argumentative » [9]. Ainsi, le Matin des magiciens, antérieur (publié en 1960) aux livres de Däniken, défend également la thèse des « Anciens astronautes ». Bergier et Pauwels y affirmaient que les vestiges cyclopéens des civilisations amérindiennes étaient dus à des extraterrestres géants et de race blanche (les « Fils du Soleil ») [10]. C’est également de cet ouvrage que viennent les idées d’une humanité créée par des extraterrestres et d’une connaissance initiale, aujourd’hui perdue, donnée par ces derniers à nos ancêtres pour construire « des bâtiments (la Grande Pyramide de Khéops, Tiahuanaco, etc.) nécessitant des moyens technologiques importants. Les religions ne seraient que la retranscription confuse des bribes de souvenirs de ces événements, car les Dieux, évoqués par les textes sacrés, ne seraient rien d’autre que nos lointains pères de l’espace ». Jacques Bergier a d’ailleurs écrit sur ce qu’il appelle les « paléovisites ». Ses écrits sur les « Anciens astronautes » ont beaucoup influencé Däniken. Un autre Français l’aurait influencé, Robert Charroux. 

13Ce dernier s’est intéressé dès 1963 à l’archéologie et à l’« histoire mystérieuse ». Il contribua à populariser l’amalgame entre extraterrestres, nazisme et ésotérisme, bien qu’il ne fût pas ufologue. Son discours était, en effet, influencé par une vision racialiste nordiciste et antisémite. Il développe ainsi, dans Le Livre des secrets trahis, l’idée selon laquelle les Aryens porteurs de la « semence quasi divine des hommes venus d’une autre planète » auraient, à partir de l’Hyperborée, porté la culture de par le monde. Il organisera ces thèses racistes dans Le Livre des maîtres du monde, paru en 1967. Selon lui, les Hyperboréens, ancêtres des « Aryens », c’est-à-dire des Blancs, étaient des extraterrestres originaires de Vénus. Les Hyperboréens seraient devenus, par la suite, les tuteurs des premiers hommes, donnant implicitement une supériorité civilisationnelle aux peuples blancs sur les autres peuples. Selon Nicholas Goodrick-Clarke [11], Charroux aurait été influencé par le métaphysicien italien d’extrême droite Julius Evola [12]. Cependant, nous ne trouvons pas cet antisémitisme et ce racisme chez Däniken et ses disciples, si ce n’est dans sa version édulcorée : celle qui refuse aux civilisations de l’Antiquité de bâtir des constructions complexes sans l’aide d’extraterrestres.

14Cette série documentaire propose donc une archéologie, une histoire alternative à celle des scientifiques et un complotisme diffus qui la situe dans la mouvance du New Age, forme sécularisée de l’occultisme du début du xxe siècle. Däniken en est d’ailleurs une figure importante. À l’instar de ces occultistes, des New Agers et des conspirationnistes, il soutient l’idée de l’existence d’une « science officielle » qui nous cacherait forcément certaines vérités. Ce milieu baigne ainsi dans un conspirationnisme diffus avec le désir de réécrire entièrement l’histoire et de vouer aux gémonies les historiens « officiels », considérés soit comme des imbéciles, soit comme des agents de la désinformation.

L’« histoire mystérieuse », une forme de théorie du complot

15L’« histoire mystérieuse », dont la théorie des « Anciens Astronautes » est un sous-registre, né dans le sillage du succès du best-seller de Jacques Bergier et Louis Pauwels, Le Matin des magiciens. Ce genre éditorial cherche à trouver des réponses aux événements mystérieux de l’Histoire et des sciences : civilisations disparues, faits inexpliqués, prouesses techniques de civilisations antiques, extraterrestres, intelligence animale, etc. Les réponses proposées relèvent des élucubrations pseudo-scientifiques, souvent de nature complotiste, allant, évidemment, logiquement, à l’encontre de l’« histoire officielle ». Les instances officielles chercheraient à cacher auprès des opinions publiques différentes choses : des savoirs perdus, souvent pseudo-médicaux ou pseudo-scientifiques, l’existence de bases extraterrestres, ou la présence de ceux-ci sur la face cachée de la Lune, l’initiation des nazis qui auraient maîtrisé des sciences perdues.

16Dans les années 1970, le moindre livre écrit par un inconnu sur ces thèmes complotistes et pseudo-historiques se vendait à cinquante mille exemplaires. Cet engouement dura jusqu’à la fin de cette décennie et toucha l’Occident. En France, les collections les plus représentatives de cette littérature ont été « Les énigmes de l’univers » des éditions Robert Laffont, « Les chemins de l’impossible » d’Albin Michel, et « L’aventure mystérieuse » de J’ai lu, éditant des textes originaux et rééditant en format poche des best-sellers de l’occultisme. Si les collections ont disparu, l’engouement pour « l’histoire mystérieuse » a perduré, et les thèmes traités se sont diversifiés, allant de la parapsychologie à l’occultisme nazi, en passant par les mystères historiques et les théories du complot, avec un intérêt fort sur la supposée action des sociétés secrètes sur l’histoire de l’humanité. Ce dernier point est capital pour comprendre les mécanismes psychologiques de cette niche éditoriale : la société secrète et le complot d’instances officielles ne sont jamais très loin et servent à élaborer un schéma explicatif cohérent, une ontologie. Il ne faut pas prendre ces thèses « comme une simple addition d’auteurs ou d’ouvrages isolés, mais comme la résultante […] d’une démarche agrégative qui développe ses propres références et s’attache à proposer une historiographie parallèle à celle de l’université » [13].

17Cette « autre histoire » est également proposée par Alien Theory. Ainsi, nous apprenons au gré des émissions que les nazis avaient à la fois des armes provenant de technologie extraterrestres et recherchaient des armes magiques ; que les anges existent et sont des entités venant soit d’un autre monde, soit d’une autre dimension ; que les autorités des différents États nous cachent la présence extraterrestre sur Terre ; que les extraterrestres auraient aidé les différents prophètes religieux, mais qu’ils bouleversent le climat, provoquent des guerres pour nous contrôler, des épidémies ou des tremblements de terre ; que les chefs-nés et les monarques ont du sang extraterrestre, etc. La trame de toutes ces émissions peut être résumée de la façon suivante : nous sommes nés de manipulations génétiques ; les extraterrestres veulent parfois nous détruire et parfois nous aider ; nous avons perdu un savoir mystique et technologique ; l’intuition et la foi sont plus importantes que l’esprit cartésien ; qu’il existe un monde mystique ; qu’on nous cache la vérité.

18Cette série documentaire est donc à la fois une profession de foi irrationaliste et antiscientifique et un vecteur de diffusion d’un conspirationnisme diffus. Leur nouvel essor, via cette série de documentaires, montre deux choses à l’observateur : premièrement, les Occidentaux ne sont plus capables de comprendre leurs mythes et leurs symboliques religieuses ; deuxièmement, que ce type de discours n’est en rien scientifique mais relève de l’héritage du discours occultiste. Il s’agit de « contre-savoirs dont l’aberration scientifique ne saurait dissimuler la cohérence interne » [14]. Il faut néanmoins les étudier, comprendre leurs mécanismes, sans pour autant sombrer dans le mépris. Il est donc nécessaire de déconstruire, d’analyser objectivement ces théories afin de ne pas rester « désarmé » face à leur essor.


Date de mise en ligne : 11/10/2019

https://doi.org/10.3917/rpre.211.0089