Article de revue

Le concept de groupe d’appartenance et le problème de migration des concepts

Pages 183 à 192

Citer cet article


  • Kaës, R.
(2017). Le concept de groupe d’appartenance et le problème de migration des concepts. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 69(2), 183-192. https://doi.org/10.3917/rppg.069.0183.

  • Kaës, René.
« Le concept de groupe d’appartenance et le problème de migration des concepts ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2017/2 n° 69, 2017. p.183-192. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2017-2-page-183?lang=fr.

  • KAËS, René,
2017. Le concept de groupe d’appartenance et le problème de migration des concepts. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2017/2 n° 69, p.183-192. DOI : 10.3917/rppg.069.0183. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2017-2-page-183?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.069.0183


Notes

  • [1]
    « Le groupe familial constitue essentiellement le groupe d’appartenance primaire », J.C. Rouchy, Le groupe, espace analytique. Clinique et théorie, Toulouse, érès, 2008, p. 155.
  • [2]
    Ibid., p. 152.
  • [3]
    Ibid., p. 153.
  • [4]
    Ibid., p. 159.
  • [5]
    Appartenir est un terme du langage commun. Correale remarque que ce verbe « appartenir » est utilisé dans son travail pour signifier la sensation de faire corps avec quelque chose de préexistant et de durable, enraciné dans la corporéité et avec des embranchements vers des fantaisies d’un espace commun.

1Le concept de groupe d’appartenance occupe une place centrale dans la pensée de Jean Claude Rouchy. Je le considère dans cet article pour ce qu’il apporte à la théorie psychanalytique des groupes, et comment il se rapproche et se différencie de l’aire d’appartenance (C. Neri) et du « sentiment d’appartenance » (A. Correale).

2Ce concept, comme celui plus général d’appartenance, est un bon exemple du travail de la création conceptuelle et des problèmes épistémologiques qu’elle pose, lorsque cette création prend la forme d’une migration d’un concept d’une discipline (ici la sociologie et la psychologie sociale) et transféré dans une autre, en l’occurrence celui de la psychanalyse. Il existe aussi une migration des concepts à l’intérieur d’un même champ, et ici encore se pose la question de la translation ou du transfert d’un concept de la psychanalyse fondée sur la cure individuelle à la psychanalyse groupale. S. Moscovici (1961) a nommé « naturalisation d’un concept » ce travail de transformation.

3Une question se pose enfin qui n’a pas encore de réponse connue. Dans les théories sociologique et psychosociologique des groupes, le concept de groupe d’appartenance fait couple avec celui de groupe de référence. Il vaut la peine de se demander en quoi il consiste et comment il pourrait faire l’objet d’un travail de naturalisation. Il me semble que, par plusieurs caractéristiques, ce second concept, articulé au premier, pourrait présenter quelque intérêt s’il était élaboré dans le champ de la psychanalyse des groupes.

Le concept de groupe d’appartenance dans la pensée de Jean Claude Rouchy

4J.C. Rouchy a développé les dimensions de concept de groupe d’appartenance à plusieurs reprises (Rouchy, 1990 ; 1998 ; 2001 ; 2005). Je reprends, pour la résumer, la synthèse qu’il en a proposée en 2008 dans le chapitre « Les groupes d’appartenance » de la seconde édition de son livre Le groupe, espace analytique. Clinique et théorie.

5Avant de devenir un concept intégré à l’approche psychanalytique des groupes, la notion et la théorie du groupe d’appartenance ont d’abord été inventées par les sociologues pour décrire, d’une manière, de façon un peu redondante, le groupe dont l’individu est membre et qui constitue un élément majeur de sa socialisation. La définition sociologique se centre sur les rôles que le groupe social dicte à l’individu, ce que celui-ci doit intégrer quant aux normes sociales, ce que l’on attend de lui, en fonction du statut du groupe et du statut dont l’individu dispose dans le groupe.

Les groupes d’appartenance primaire

6Dès ses premiers travaux, J.C. Rouchy reprend la distinction des sociologues entre les groupes d’appartenance primaire et les groupes d’appartenance secondaire. Toutefois, il précise qu’il utilise cette notion dans un sens différent de celui du sociologue américain C.H. Cooley qui a introduit la notion de groupe primaire en 1909. Son attention se porte sur les éléments archaïques à la base des interactions qui se structurent et se révèlent dans le groupe d’appartenance primaire [1], c’est-à-dire dans le groupe familial dont, souligne-t-il toujours attentif à cette dimension, les limites et la configuration varient en fonction des cultures.

7Rouchy inclut dans le groupe d’appartenance primaire toutes les personnes et les espaces dans lesquels le bébé, l’enfant ou l’adolescent se développe, en rapport avec des personnes qui s’occupent de lui ou ont un rapport affectif réel ou symbolique dans le réseau des liens familiaux. Il inclut aussi les animaux domestiques, objets d’un investissement affectif important, compagnons de jeu et confidents des moments difficiles. Le groupe d’appartenance primaire est donc beaucoup plus large que la famille nucléaire.

8À la problématique du groupe d’appartenance primaire s’attachent deux concepts qui occupent une place prépondérante dans la pensée de J.C. Rouchy : le premier s’accorde avec le point des vue des sociologues et affirme la dimension physique, corporelle, somatique de l’appartenance. L’investissement culturel des sens : la vue, l’odorat, le toucher, la voix et ses modulations, la façon d’écouter et d’entendre la gestuelle et les mimiques définit une certaine normalité dans chaque groupe d’appartenance, tout comme la fantasmatique des zones érogènes [2]. Un second concept, les incorporats culturels, apporte un contenu précis au premier : « les incorporats culturels organisent l’espace relationnel et le temps vécu… L’individu étant agi par des conduites programmées et non mentalisées qui rendent les interactions synchrones ». Il précise que les incorporats culturels décrivent, à la différence du concept formé par M. Torok et N. Abraham, un mécanisme d’incorporation, qui n’est en rien pathologique et s’effectue « normalement ». Les incorporats culturels forment dans les groupes une base commune partagée, un étayage culturel partagé dont va procéder l’individuation [3].

9Le second concept, inspiré par D.W. Winnicott, attire l’attention sur la dimension transitionnelle du groupe d’appartenance. Il le pense comme le chaînon manquant (2005) entre l’intrapsychique et le psychosocial. C’est par eux que l’on passe de l’individuel au collectif et à l’institutionnel et de la réalité psychique à la réalité extérieure. J’ajoute : et réciproquement.

10On voit ainsi se dessiner une double fonction identifiante du groupe d’appartenance. Le groupe d’appartenance primaire est la matrice de l’identité culturelle de groupe ; c’est la base partagée d’où procède l’individuation. Il est conjointement la matrice de l’identité des membres du groupe.

Les groupes d’appartenance secondaire

11Les groupes d’appartenance secondaire donnent forme à des relations et à des structures obligées, constituées en réseau et en système, et pouvant reproduire et répéter ceux du groupe primaire.

12Rouchy les définit comme des groupes institués au sein desquels des individus sont réunis. « Leur constitution, écrit-il, présuppose que l’individuation soit suffisamment avancée pour qu’existe une relation d’objet et des rapports d’individu à individu […] Les groupes secondaires complètent l’intériorisation culturelle et concrétisent l’appréhension de l’espace et du temps : ils ont donc une fonction de socialisation et d’intériorisation de normes et de valeurs [4]. » Il précise que, dans une société déterminée, il est possible de reconnaître l’appartenance à des classes sociales, et même à des catégories socioprofessionnelles, non seulement dans la façon de s’habiller et de parler, mais aussi dans la façon de se tenir, de se mouvoir, de se situer dans l’espace, dans son rapport au temps, et sur bien d’autres angles. La notion de repère identificatoire pourrait être adossée à cette conception du groupe d’appartenance secondaire.

La dynamique groupe primaire – groupe secondaire

13Les rapports et les écarts entre le groupe d’appartenance primaire, les groupes d’appartenance secondaire et la réalité extérieure sont sources de tension et de conflits.

14Selon Rouchy, il existe des liens et une dynamique permanente entre les processus primaires et secondaires, et des possibilités de reproduction et déplacements dans le groupe secondaire de mécanismes appartenant au groupe primaire. Certaines personnes ne peuvent exister que dans les groupes qui les contiennent. C’est sans doute la fonction contenante du groupe primaire qui est déplacée dans des groupes d’appartenance secondaire avec plus ou moins de pertinence. Ce déplacement est indispensable à l’équilibre psychique. D’un autre côté, certains mécanismes et processus des groupes primaires se trouvent objectivés selon un mode organisé dans des groupes, des organisations et des institutions. Rouchy note, à propos des rituels, qu’il existe une dialectique entre les états névrotiques propres à l’histoire du sujet et la façon dont les rituels vont conforter cette histoire en y appliquant un sens préétabli socialement.

Le concept et la problématique de l’aire d’appartenance chez C. Neri

15La problématique de l’appartenance a été développée par d’autres psychanalystes dans l’élaboration de leurs théories du groupe, notamment par C. Neri et A. Correale, dans le sillage des travaux de W.R. Bion.

16C. Neri a introduit la notion d’aire d’appartenance en 1979. Il se place d’emblée du point de vue de l’individu en caractérisant l’aire d’appartenance comme une construction défensive contre le chaos, proche de ce que, pour ma part, j’avais appelé « l’angoisse de non-assignation » (Kaës, 1976). Il reprendra cette analyse en 1982.

17Neri écrit alors que l’« area di appartenenza », du point de vie du membre du groupe, tend à s’identifier avec les concepts de structure et d’ordre en polarité avec l’extérieur. « Avec cette notion, écrit A. Correale (s.d.), Claudio Neri essaye d’indiquer la tendance reconnaissable dans le groupe à se structurer et à rassembler ses propres éléments constitutifs dans un intérieur opposé à un extérieur. Sentiments, affections, images, relations, mythes, expériences sensorielles tendraient ainsi à être organisés dans un intérieur du groupe, ordonné en quelque sorte selon des paramètres spatio-temporels et incorporés dans un langage spécifique mit graduellement au point par le groupe lui-même. Selon cette conception, l’aire d’appartenance concernerait donc tous les éléments qui tendent à représenter la spécificité particulière d’un certain groupe fondé sur son histoire et opposé au flux chaotique et multiple des éléments mentaux comme totalité. »

18Selon Neri, « L’extérieur (es) est le non-structuré ou le déstructuré, le chaos en somme. Appartenir à l’intérieur (in) signifie exister ; en être expulsé signifie ne pas exister, ou bien, du point de vue du groupe, finir dans le non-groupe, dans le non-réel, dans l’indéterminé. » Il précise en 1995 que, dans les groupes, les atmosphères négatives sont dotées d’une grande force attractive. Elles semblent en mesure de se maintenir et de se reproduire, conditionnant lourdement le développement du groupe et des participants. Dans de tels cas, l’attachement affectif au groupe ne peut se manifester qu’à travers les sentiments puissants de la haine, du mépris et du désintérêt. En conséquence de cela, être lié affectivement au groupe sur le mode « In » vide au lieu de remplir, occupe au lieu de libérer.

19Pour Neri, l’aire d’appartenance est à la fois un type de lien qui implique une grande partie des membres du groupe et une structure du groupe (ou de l’institution). Elle est, avec l’analyste, sa structure portante.

A. Correale et le sentiment d’appartenance au groupe

20La pensée d’Antonello Correale s’accorde avec celle de Claudio Neri sur l’aire d’appartenance, il la croise en plus d’un point. Dans plusieurs écrits (1991, s.d., 2006), le projet de l’auteur est de définir depuis l’intérieur de l’expérience du groupe certains des éléments qui constituent le sentiment d’appartenance et les niveaux auxquels se stratifient les situations cliniques dans lesquelles elle se met le plus en évidence.

21Correale explore plus particulièrement l’expérience vécue en commun par les membres du groupe et qui aboutit à la création d’une unité émotionnelle-affective, dotée d’une certaine continuité et durée dans le temps. Il définit le vécu en question comme sentiment d’appartenance au groupe, c’est-à-dire le sentiment d’appartenir à quelque chose qui possède sa propre existence, qui préexiste au moment de la rencontre et qui persistera après la fin de celle-ci.

La fantaisie d’appartenance

22Correale, comme Neri, situe le vécu d’une expérience qui forme à la limite entre physique et psychique, qui parcourt l’arrête entre le mental et le corporel et qui ne revêt qu’à certains moments le caractère d’une fantaisie d’appartenance, fortement pétrie d’affectivité représentable et communicable. On peut parler de fantaisie d’appartenance lorsque cette fantaisie prend des traits communs dotés d’une certaine stabilité. Correale écrit : « la fantaisie relative à la formation graduelle de cet espace partagé à l’intérieur du groupe contribue fortement à ce qui pourrait être appelé sens du “nous” du groupe même, l’identité du groupe s’opposant au chaos et à l’Informité du monde extérieur. Une fois constituée, cette suite de phénomènes qui ne présentent aucun caractère de fixité et de transformation continue et graduelle interagit sans cesse avec d’autres aspects plus fluides et changeants de l’expérience, selon une polarisation dialectique continue ». Nous retrouvons ici dans ces deux pôles ce que Neri a défini comme aire d’appartenance et domaine de l’expérience, et Correale rapproche la fantaisie d’appartenance de ce qu’Anzieu a appelé illusion groupale.

Le développement graduel d’une mémoire de groupe

23Un aspect intéressant de la pensée de Correale est de décrire le développement graduel d’une mémoire de groupe sui generis qui crée lentement, par sédimentation, un espace commun et qui tend à évoluer plus lentement et selon des lois spécifiques par rapport à d’autres niveaux possibles. La présence de cette couche sédimenteuse commune est reconnaissable dans les allusions fréquentes concernant l’existence de « notre » façon d’être : le groupe semble souvent se référer implicitement à l’idée qu’il existe un style commun, un climat que l’on essaie de perpétuer, un langage qui s’est établi dans le temps et qui reprend en soi, par des moyens très condensés et difficiles à reconstruire, des vicissitudes particulières des expériences des émotions, bref des aspects du passé du groupe, comme je l’ai moi-même supposé en considérant que l’espace du groupe prend lentement les caractères de familiarité et d’historicité partagées.

Remarques épistémologiques sur la migration et la « naturalisation » des concepts

24Comme Rouchy l’a noté, les concepts et les problématiques de l’appartenance, et plus spécifiquement du groupe d’appartenance, sont initialement des concepts et des problématiques issues de la sociologie. On retiendra aussi que le concept d’appartenance est également une notion des mathématiques.

25Leur translation dans un autre champ disciplinaire que celui dans lequel ils sont utilisés constitue un problème épistémologique intéressant, il est généralement formulé comme celui de la « migration » et de la « naturalisation » des concepts. S. Moscovici (1961) a proposé le terme « processus de naturalisation » dans une discipline pour définir l’emploi des concepts empruntés à une autre discipline.

26La première remarque porte sur l’expérience de se trouver en défaut de mot, mais non de représentation, pour désigner par un concept existant dans un autre champ disciplinaire l’idée qui correspondrait à l’intuition de ce l’on voudrait signifier dans le champ disciplinaire sur lequel nous travaillons. Pour qu’une telle opération de correspondance soit possible, il est nécessaire de connaître le champ de prélèvement à partir duquel va s’opérer la migration. L’opération qui repose sur l’intuition d’une analogie s’apparente à un problème de traduction, avec les pièges des « faux amis ».

27Le vocabulaire de la psychanalyse construite par Freud est fait de nombreuses naturalisations de concepts issus d’autres disciplines ; la pensée freudienne les a dotés d’un sens et d’un usage originaux, congruent avec l’épistémologie de la psychanalyse. Par exemple le concept psychiatrique de paranoïa est reconstruit dans le champ qui spécifie la psychanalyse. Le concept architectural d’étayage reçoit un sens nouveau dans le cadre de la théorie des pulsions, le concept d’espace et de spatialité dérive, par analogie, de la topologie. De même, complexe, économie, topique et dynamique qui qualifient des caractéristiques de la construction métapsychologique. Ils dérivent d’une autre discipline par analogie, d’un processus de pensée qui détecte une similitude de forme ou de sens entre deux concepts, alors que ces formes et ces sens sont de nature différente. Tel est le moteur du processus de création : par déplacement, métaphore ou comparaison, par similitude et différence, puis par recomposition. Dans le meilleur des cas, il y a transformation du concept initial, due à la singularité de l’objet auquel il s’applique dans un nouveau champ.

28Ma seconde remarque est que chaque extension de la psychanalyse a produit de telles naturalisations : par exemple l’acculturation dans la psychanalyse des groupes du concept de champ, emprunté à la physique, ou celui d’appartenance, emprunté autant au langage courant [5] qu’aux mathématiques. Mais aussi chaque extension du champ appelant des concepts appropriés, cette naturalisation, qui indique son origine de manière reconnaissable, suscite des craintes qui, si elles sont quelquefois fondées, relèvent également de la résistance au changement et de l’angoisse devant l’inconnu. Ainsi sont dénoncées les dérives biologisantes ou sociologisantes, vers la philosophie ou vers la psychologie à laquelle peut conduire cette migration, mais en risquant une autre dérive, celle du psychanalyste.

29Cependant, nous ne pouvons pas oublier, au-delà de ces dérives, que Freud lui-même a procédé à plusieurs reprises par emprunt aux sciences de son temps : non seulement aux sciences humaines (mythologie, sociologie, ethnologie) mais aussi aux sciences dures ou expérimentales (neurologie, physique) et, bien sûr, à des œuvres culturelles. Ce qu’il a réussi, et avec lui d’autres psychanalystes, c’est une acculturation de ces modèles et de ces concepts dans le champ de la psychanalyse, au service de son objet. Nous ne pouvons pas oublier non plus que Freud a commencé à penser, avec et dans la psychanalyse, l’écart et l’articulation entre la psychologie individuelle et la psychologie des masses en définissant pour cela un autre domaine pour la psychanalyse, ce qu’il nomme en 1921 sa « psychologie sociale », donnant à cette discipline un objet différent de celui qui s’est construit aux États-Unis, puis en Europe sous ce même nom.

30Enfin, nous ne pouvons pas passer sous silence cette position de Freud dans Pulsions et destins des pulsions : « Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus de rigidité dans les définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante, même les “concepts fondamentaux” qui ont été fixés dans des définitions subissent un constant changement de contenu. »

31Il n’y a pas seulement migration d’une discipline à l’autre, elle se produit dans le même champ disciplinaire. Un nombre important des concepts et des modèles qui ont été créés pour constituer une représentation des processus et des formations utiles et nécessaires pour rendre compte de la réalité psychique des groupes n’ont pas fait partie des concepts et des modèles premiers de la psychanalyse. Si certains d’entre eux ont été construits au cours des spéculations freudiennes sur les groupes, la question de la réalité psychique du groupe n’a pas été élaborée dans une métapsychologie spécifique, faute d’une méthode d’accès appropriée qui l’inscrirait dans le domaine des objets théoriques centraux de la psychanalyse. Une fois rendue possible l’expérience de cette réalité, une part importante des concepts utilisés pour en rendre compte ont aussitôt été prélevés sans transformation à la métapsychologie construite dans le cadre de la cure individuelle, comme s’il s’imposait de penser et d’intégrer les découvertes nouvelles dans les représentations de l’espace intrapsychique déjà acquises. Il y eut les exceptions de Bion, de Foulkes et de Pichon Rivière, de Corrao, Neri et Correale.

32Au-delà de la diversité des positions épistémologiques qui traitent de la migration entre les disciplines ou des migrations internes, une question se pose : quels concepts théoriques, techniques et cliniques issus de la pratique de la cure sont pertinents pour rendre compte des processus et des formations de la réalité psychique inconsciente pluri-subjective, de la pluralité des espaces psychiques et de leurs interférences ? Corrélativement, les nouveaux concepts inventés avec ce type d’extension sont-ils compatibles avec ceux de la psychanalyse appliquée à la cure ? Et in fine : en quoi les transforment-ils ?

33Dans L’extension de la psychanalyse (2015), j’ai posé le principe qu’une épistémologie historique critique doit nous conduire à prendre en considération les aménagements du dispositif de la méthode de la psychanalyse et les conséquences qu’ils ont entraînées : des transformations dans la conception de l’Inconscient, de ses formations et de ses processus, et dans les effets de subjectivité qui y sont attachés. La plupart des extensions dont il s’est agi dans l’histoire de la psychanalyse ont concerné un espace psychique précis et délimité : celui du sujet considéré dans la singularité de sa structure et de son histoire. Mais dès lors que le dispositif de travail psychanalytique s’ouvre à plusieurs personnes réunies sous la même règle fondamentale avec un ou plusieurs analystes, nous changeons de dimension dans la nature de l’extension, puisque la pratique, le dispositif, la théorie, la technique de la psychanalyse, et donc la formation des psychanalystes, n’ont été ni conçues ni construites pour ce type de travail.

Un concept à naturaliser : le groupe de référence

34Il existe un couple conceptuel que jusqu’à présent les analystes de groupe qui ont utilisé le concept et la problématique du groupe d’appartenance, de l’aire d’appartenance et du sentiment d’appartenance n’ont pas pris en considération.

35Pourtant, au concept de groupe d’appartenance s’est associé celui de groupe de référence. La « naturalisation » de ce concept issu de la sociologie et de la psychosociologie reste à faire, d’autant qu’il correspond à l’intuition de toute une expérience et à une structure de fonctionnement que l’on pourrait repérer et signifier dans le champ de la psychanalyse des groupes.

36Les sociologues définissent le groupe de référence d’un individu ou d’un groupe comme l’ensemble de personnes auquel cet individu ou ce groupe se compare pour évaluer ses propres caractéristiques ou sa propre position sociale. Le groupe de référence peut parfois jouer le rôle de modèle à suivre pour des individus désirant y appartenir et procédant à une socialisation anticipatrice (R. K. Merton). Le groupe de référence est ainsi porteur de valeurs, de normes de comportement qui peuvent avoir la préférence des individus par rapport à celles de leur groupe d’appartenance. Ces valeurs et ces normes seront, dès lors de manière volontaire, apprises et intégrées par les individus en question par identification aux membres du groupe de référence. Le groupe de référence est celui auquel l’individu veut appartenir. C’est donc le groupe sur lequel l’individu cherche à « calquer » son rôle. En règle générale, le groupe de référence est un groupe dont le statut est plus élevé que celui du groupe d’appartenance.

37H. Hyman (1942) a été le premier à formaliser une définition explicite du groupe de référence à partir de ses travaux sur la position d’un individu dans une structure sociale. L’auteur soutient l’idée qu’un grand nombre de « systèmes de position » (socio-économique, familial, d’âge, de genre) caractérise une société et que plusieurs positions tenues simultanément caractérisent un seul et même individu, cet ensemble définissant le statut « objectif » de l’individu. Le « statut subjectif » correspond à la conception qu’une personne a de sa propre position relativement à d’autres personnes ou à un groupe d’autres personnes auxquelles le sujet s’identifie ou se compare, cherche à se faire accepter ou à maintenir sa position.

38Après Hyman, d’autres auteurs ont précisé diverses utilisations possibles du concept de groupe de référence. Deux utilisations donnent les deux principales fonctions du groupe de référence : 1) une fonction normative, source d’assimilation de valeurs par des individus membres ou non du groupe de référence ; 2) une fonction comparative, cadre de référence qui permet à l’individu de s’auto-évaluer et d’évaluer autrui.

39La différence entre groupe de référence et groupe d’appartenance se marque dans le fait que l’on appartient de facto à un groupe d’appartenance, alors qu’un groupe de référence peut être choisi. Toutefois, le groupe d’appartenance peut servir de groupe de référence, il est comme la famille lorsqu’elle remplit les fonctions normatives et/ou comparatives.

40Cette approche sociologique et psychosociale du groupe du référence, tout comme celle du groupe d’appartenance à laquelle elle est dialectiquement liée, porte en elle plusieurs caractéristiques qui indiquent des composantes psychiques d’une grande importance pour construire la théorie psychanalytique des ensembles pluri-subjectifs : il ne s’agit rien de moins que du narcissisme et de ses formations individuelles et groupales, des formations de l’idéal et, ici, de manière dominante, de l’illusion groupale et des identifications imaginaires.

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Mots-clés éditeurs : aire d’appartenance, Groupe d’appartenance, groupe de référence, migration des concepts, sentiment d’appartenance

Date de mise en ligne : 15/01/2018

https://doi.org/10.3917/rppg.069.0183