Article de revue

Sujet de quête et quête identitaire

Pages 141 à 153

Citer cet article


  • Maes, J.-C.
(2015). Sujet de quête et quête identitaire. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 64(1), 141-153. https://doi.org/10.3917/rppg.064.0141.

  • Maes, Jean-Claude.
« Sujet de quête et quête identitaire ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2015/1 n° 64, 2015. p.141-153. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2015-1-page-141?lang=fr.

  • MAES, Jean-Claude,
2015. Sujet de quête et quête identitaire. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2015/1 n° 64, p.141-153. DOI : 10.3917/rppg.064.0141. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2015-1-page-141?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.064.0141


Notes

  • [1]
    J. Fontanillle, Corps et sens, Paris, Puf, 2011, p. 13.
  • [2]
    A. Greimas, J. Courtès, « Sémiotique », dans Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 3.
  • [3]
    Ibid., p. 151.
  • [4]
    Ibid., p. 304.
  • [5]
    J.C. Rouchy, Le groupe, espace analytique (1978), Toulouse, érès, 1998, p. 79.
  • [6]
    E. Morin, La méthode 2. La vie de la vie, Paris, Le Seuil, 1980, p. 84.
  • [7]
    R. Neuburger, L’irrationnel dans le couple et la famille, Paris, ESF, 1988, p. 48.
  • [8]
    S. Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1985, p. 19.
  • [9]
    J. Fontanille, Sémiotique du discours (1999), Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2003, p. 182.
  • [10]
    J.-C. Maes, « Sémiotique du lien amoureux à travers l’œuvre de Shakespeare : un challenge épistémologique », dans Collectif, Communication – Regards croisés sur la relation, Namur, Presses universitaires de Namur, 2013, p. 159-163, etc.
  • [11]
    J.-C. Maes et coll., « Santé mentale et phénomène sectaire », Cahiers de la santé, n° 15, 2001, p. 15-32.
  • [12]
    Ibid., p. 33-45.
  • [13]
    Freud, 1905, p. 38.
  • [14]
    Pour S. Freud non plus si l’on s’en réfère à des articles comme « Au-delà du principe de plaisir » (1920).
  • [15]
    P. Benghozi, « Paradoxalité du pacte d’alliance… conjugal et remaillage réciproque des contenants généalogiques de couple et de famille », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe n° 58, 2012, p. 105.
  • [16]
    C. Vogler, Le guide du scénariste, Paris, DIXIT / Jean-Pierre Fougea, 2002, p. 98-104.
  • [17]
    A. Badiou, Éloge de l’amour, Paris, Flammarion, 2009, p. 26.
  • [18]
    J.-C. Maes, Liens qui lient, liens qui tuent. L’emprise et ses dérives, Montréal, Liber, 2014, p. 121.
  • [19]
    A. Greimas, Du sens II, Paris, Le Seuil, 1983, p. 12.
  • [20]
    L. Althusser, Lire le Capital, volume II, Paris, Maspero, 1965, p. 50, etc.
  • [21]
    A. Greimas, Du sens II, op. cit., p. 172.
  • [22]
    J. Bergeret, La violence fondamentale (1984), Paris, Dunod, 2000, p. 41-66.
  • [23]
    Dans A. Greimas, Du sens, Paris, Le Seuil, 1970, p. 135-155.
  • [24]
    M. Godelier, Métamorphoses de la parenté (2004), Paris, Flammarion, 2010, p. 522-525.
  • [25]
    P.-C. Racamier, L’inceste et l’incestuel, Paris, Éditions du Collège, 1995, p. 80.
  • [26]
    J. Miermont, Écologie des liens, Paris, L’Harmattan, 2005 ; 1993, p. 126.
  • [27]
    J.-C. Maes, Liens qui lient, liens qui tuent. L’emprise et ses dérives, op. cit., p. 29.
  • [28]
    Voir G. Bayle, Clivages. Moi et défenses, Paris, Puf, 2012, p. 195-222.
  • [29]
    Pour lui, le clivage va toujours de pair avec un amalgame (P.-C. Racamier, L’inceste et l’incestuel, op. cit., p. 228, etc.).
  • [30]
    Voir G. Bayle, Clivages. Moi et défenses, op. cit., p. 155-193.
  • [31]
    P.-C. Racamier, L’inceste et l’incestuel, op.cit., p. 102.
  • [32]
    J.-C. Maes, Emprise et manipulation. Peut-on guérir des sectes ?, Bruxelles, De Boeck, 2010, p. 122.

1 Comme chacun sait, le concept d’identité n’est pas freudien. En psychanalyse, il a surtout été utilisé, au départ, par des Anglo-Saxons tenants de la psychologie du self, et il faudrait sans doute se demander si les francophones qui l’ont recyclé y mettent tout à fait le même sens. En France, l’influence de l’herméneutique de P. Ricœur ou celle, plus indirecte, de la sémiotique, sont probablement capitales. J’en retiendrai une formulation de J. Fontanille qui définit l’identité-idem comme une saisie et l’identité-ipse comme une visée : « D’un côté, une construction par répétition, par recouvrement et confirmation de l’identité de l’actant par similitude […], de l’autre côté, une construction par maintien et permanence d’un même projet d’identité, malgré les interactions avec l’altérité [1]. » Cet article propose un outil d’analyse de l’identité-ipse.

Emprise du groupe, emprise dans le groupe

2 Qu’est-ce qu’un actant ? Ce concept remplace celui de personnage pour rendre compte d’un principe d’action [2]. L’actant conjoint une fonction et une qualification : la sémiotique conçoit la structure comme un ensemble de fonctions en relation les unes avec les autres [3], mais précise que n’importe quel acteur ne peut pas incarner n’importe quel actant, qu’il faut qu’il se qualifie pour la fonction qu’il sera amené à agir ou à subir [4]. On rejoint peu ou prou ici le concept de fonction phorique proposé par R. Kaës (1993). Avec une différence de taille, qui est que l’acteur n’est pas forcé d’être une personne : il peut s’agir d’une entité collective, d’un animal, comme le suggère également J.C. Rouchy [5], d’une chose, d’un lieu, d’un événement, d’un concept, etc.

3 Dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, la maison familiale est un acteur à part entière dans une famille dont l’identité se définit de sa naissance à sa mort sur sept générations. Un militant politique est en relation avec un certain nombre de concepts qui exercent une action dans sa vie concrète. Des dieux, E. Morin a écrit qu’ils « sont certes issus des projections imaginaires des humains […]. Mais cette substance ectoplasmique s’autonomise, s’auto-activise et dicte ses volontés aux esprits/cerveaux dont elle est issue [6]. » En fait, il n’existe peut-être aucune situation ne mettant en relation que des personnes. Même dans un couple, on peut repérer d’autres acteurs que les deux conjoints, à commencer par la rencontre, événement fondateur du couple et de son identité [7].

4 L’emprise n’est jamais tant celle d’un individu sur un autre individu que celle d’un groupe sur les individus qui lui appartiennent : « De même que l’homme des origines s’est maintenu virtuellement en chaque individu pris isolément, de même la horde originaire peut se reconstituer à partir de n’importe quel agrégat humain […] dès le début il y eut deux sortes de psychologie, celle des individus en foule et celle du père, du chef, du meneur. Les individus de la foule étaient réunis par les mêmes liens que ceux que nous trouvons aujourd’hui, mais le père de la horde originaire était libre […] il n’aimait personne en dehors de lui et n’aimait les autres que dans la mesure où ils servaient ses besoins [8]. » Le leader charismatique ne serait donc jamais qu’un individu qui, au lieu de sacrifier une part de son identité au groupe, en dévie l’emprise à son profit égoïste. Ce qui sous-entend l’existence d’une emprise normale, qu’on peut qualifier d’emprise de vie (Ferrant, 2001), d’emprise fonctionnelle (Eiguer, 2002), etc.

5 Tout bien considéré, le concept de sujet est, en psychanalyse, tout aussi importé que celui d’identité. Il est quasi absent de l’œuvre de S. Freud, et repris par J. Lacan dans la lignée de la linguistique structurale, ceci de façon extrêmement cohérente, puisque le point de départ est l’assujettissement du sujet aux pulsions de l’inconscient (Freud, 1915) et le point d’arrivée son assujettissement aux signifiants qui le représentent (Lacan, 1960). La sémantique structurale en fera un actant sur l’axe du pouvoir-faire. Chez A. Greimas qui a conçu ce modèle, c’est aussi l’axe du désir, façon de signifier l’assujettissement du sujet à ses appartenances, faisant que certaines actions sont possibles, d’autres pas. J. Fontanille formulera la même idée à partir des modalisations du faire et de l’être : le sujet unimodalisé, c’est-à-dire le sujet minimal, est le lieu d’un pouvoir-faire sans lequel il ne pourrait, c’est le cas de le dire, rien faire [9]. L’espace de son choix étant que s’il peut faire ceci ou cela, il peut aussi ne pas le faire.

6 Les rites de passage, par exemple, ne tracent certes pas une voie unique devant le sujet, néanmoins le désir de ce dernier est d’emblée limité : il y a des choses qu’il peut faire et entre lesquelles il devra choisir, d’autres qu’il peut ne pas faire (ce qui inclut la possibilité de quitter sa communauté) ; il y a, par ailleurs, des choses qu’il ne peut pas faire, qu’elles soient impossibles (devoir-ne-pas-être) ou interdites (devoir-ne-pas-faire), et d’autres qu’il ne peut pas ne pas faire, qu’elles soient nécessaires (devoir-être), par exemple à sa survie, ou prescrites (devoir-faire).

7 J’ai proposé, dans la lignée de R. Kaës (2013), de ne pas concevoir le sujet comme assujetti à son seul inconscient, mais de concevoir le psychisme comme le nouage (au sens lacanien) de quatre espaces psychiques [10] :

Description de l'image par IA : Tableau avec trois catégories : Biologique, Non-biologique, et leurs sous-catégories Entités singulières et plurieles.

8 J’aimerais, avant de passer à la suite de mon développement, proposer un exemple de nouage des espaces psychiques : il est possible et même pertinent de considérer que le sectarisme, l’intégrisme, le totalitarisme, l’inceste et l’incestuel se déploient dans le même espace psychique groupal, obéissent aux mêmes mécanismes groupaux, mais ils se différencient à d’autres niveaux.

9 Par exemple, j’ai pu démontrer que les adeptes de sectes avaient majoritairement une personnalité névrotique normale [11], en tout cas dans les grands groupes (Maes et coll., 2011), mais il est douteux que ce soit le cas des terroristes.

10 Il me semble avoir également démontré, cette fois en termes de liens, c’est-à-dire au niveau interpersonnel-relationnel, que la majorité des adeptes des grands groupes sectaires ne sortent pas de familles incestuelles [12] – sauf à dire que toutes les familles le sont, mais encore faudrait-il, alors, définir des degrés d’incestualité. Par contre, il apparaît que pour se laisser « berner » par un gourou et/ou un pervers dans une relation de proximité, sans qu’aucune alarme ne résonne en soi, il faut d’une façon ou d’une autre avoir été confronté à l’incestuel pendant l’enfance.

11 Last but not least, au niveau collectif-social, il faut relever que le sectarisme s’inscrit dans la marge de la société mais que sa vocation est internationaliste, alors que le totalitarisme concerne un État face aux autres États.

12 Je ne ferai pas le tour complet du répertoire, mais il faut comprendre que le fait pour plusieurs problèmes de se jouer dans le même espace psychique groupal, de présenter la même groupalité, n’en fait pas des problèmes identiques.

Le schéma actantiel

13 Dans sa version originaire, le schéma actantiel met en relation six actants opposés deux par deux sur trois axes : le pouvoir, le savoir et le vouloir.

14 L’axe du pouvoir oppose le sujet et l’objet. On peut l’entendre de façon très freudienne, comme une poussée qui s’appuie sur le sujet et vise l’objet susceptible de satisfaire une de ses pulsions [13]. Pour A. Greimas, cependant, l’objet n’est pas seulement ni même principalement pourvoyeur de satisfaction libidinale [14], mais encore d’identité, de savoir, de changement, de profits divers pour le sujet ainsi que pour la communauté qu’il quitte en quête de cet objet. Un exemple paradigmatique est bien entendu le couple, que P. Benghozi présente comme un « pacte d’alliance inconscient restaurateur des failles de la transmission psychique généalogique des familles d’origine [15] ». C. Vogler [16], théoricien du scénario, signale que la plupart des héros commencent par résister à « l’appel de l’aventure » : le feraient-ils si la conjonction du sujet et de l’objet avait pour seul objectif la satisfaction pulsionnelle ? Pour rester sur l’exemple du couple, c’est une aventure dangereuse, dont le philosophe A. Badiou estime qu’elle est d’abord et surtout l’expérience du Deux : « Avec comme point de départ une chose qui, réduite à elle-même, n’est qu’une rencontre, presque rien, on apprend qu’on peut expérimenter le monde à partir de la différence et non pas seulement à partir de l’identité. Et on peut même accepter des épreuves, on peut accepter de souffrir pour cela [17]. » Comme je me plais à le répéter : « L’alter ego altère l’ego [18]. »

15 L’axe du savoir oppose le destinateur, c’est-à-dire l’émetteur d’un savoir en jeu dans la quête (savoir-faire, savoir-être, etc.), celui qui sait, au destinataire, celui qui ne sait pas. En soi, cet axe confirme qu’il y a d’autres enjeux dans une quête que la satisfaction pulsionnelle. À nouveau, il s’agit du verbe substantivé, pouvant modaliser un savoir-faire ou un savoir-ne-pas-faire, un savoir-être ou un savoir-ne-pas-être (une capacité de paraître), etc. Le savoir-ne-pas-faire, par exemple, est aux antipodes de la satisfaction pulsionnelle. Le destinateur est aussi, par définition, un manipulateur et un judicateur [19] : il manipule le sujet pour l’amener à accepter la quête et à l’issue de celle-ci, il sanctionne le sujet positivement ou négativement suivant qu’il ait ou non tenu les promesses qui l’ont qualifié. J’aimerais souligner deux points. Premièrement, dans un modèle comme celui-ci, la notion de manipulation n’est absolument pas connotée et l’emprise est implicite tant elle va de soi. Deuxièmement, le destinateur, comme n’importe quel actant, n’est pas forcé d’être une personne. Par exemple, ce que L. Althusser appelait un « processus sans sujet [20] » est en réalité un processus dont le sujet n’est pas une personne mais, par exemple, une norme. L’événement traumatique, autre exemple, peut se comprendre comme une catégorie particulière de destinateur qui force le sujet à réinterroger le sens de sa vie : l’abréaction du traumatisme en est la sanction positive ; le « syndrome de stress post-traumatique », la sanction négative. On pourrait invoquer, ici, quelques concepts lacaniens tels que celui de « sujet supposé savoir », sauf que le destinateur, en amont de son supposé savoir, est un supposé sujet : on lui prête une intention ou en tout cas une finalité qui n’existe peut-être que dans le fantasme du sujet de quête. Un deuxième concept lacanien qui pourrait être invoqué étant dès lors le fameux « désir de l’analyste » : pendant qu’il écoute l’analysant, a-t-il un désir pour ce dernier ou un objectif égoïste, par exemple l’article qu’il va écrire à partir de ce « cas » afin d’affirmer, d’une pierre deux coups, son identité et son appartenance à un groupe de pairs ? Ou bien, moins glorieusement, est-il en train de rédiger sa liste de courses, ce qui aurait déjà l’avantage non négligeable de soutenir une « attention flottante » ?

16 L’axe du vouloir, quant à lui, oppose l’adjuvant et l’opposant : le premier veut que la quête aboutisse, le second ne le veut pas. Ce vouloir, parce que c’est un verbe substantivé et que les actants ne sont décidément pas forcés d’être des personnes, ne s’identifie ni au désir ni à la volonté. Si je dis, par exemple, que je ne pourrai pas voir ma bien-aimée parce que la voiture ne veut pas démarrer, je ne soupçonne pas ma voiture de sabotage. Là aussi, il y va du sens de la vie, car un élément a priori négatif peut se transformer en opportunité et un élément a priori positif peut devenir un opposant s’il est mal interprété.

17 Je proposerai deux illustrations d’utilisation du schéma actantiel, très contrastées en apparence : la quête d’Œdipe roi et celle de l’adepte de base des sectes de grande taille.

Œdipe roi

18 Œdipe roi est un récit comme un autre, auquel s’appliquent donc les schémas de la narration. Je vais esquisser un début d’analyse narrative de cette tragédie grecque en essayant d’en repérer les actants.

19 Œdipe est à n’en pas douter le sujet du mythe qui porte son nom et de ses diverses interprétations. Comme l’analysant est le sujet du complexe d’Œdipe en jeu dans son histoire. Mais on introduit un élément de complexité utile en précisant que, dans l’antœdipe (Racamier, 1995), le schéma est inversé : c’est la mère, au moins en tant qu’imago, qui est le sujet d’une action dont son enfant, dès lors, est dépossédé. A. Greimas dirait de Jocaste que c’est un « antisujet [21] ». J’ajoute que, dans la quête poursuivie par cet antisujet, Œdipe est moins qu’un objet, c’est une chose au sens lacanien, un objet fétichique (Kestemberg, 1978).

20 On pourrait dire que l’objet de la quête d’Œdipe est Jocaste. C’est la lecture qu’en propose S. Freud. Pourtant, si on s’interroge sur les enjeux narratifs dans Œdipe roi, il devient évident que l’objet du désir œdipien, tel que l’analyserait A. Greimas cette fois, ce n’est pas sa mère, mais la survie de la Cité. Pour mémoire, le point de départ du récit de Sophocle est Œdipe roi de Thèbes confronté à une épidémie de peste. Les secrets de son enfance n’apparaissent que peu à peu dans le récit, comme un savoir remontant au fil de sa quête, de même que des contenus jusque-là inconscients remontent au fil d’une analyse, et il ne découvre qu’à la fin de l’intrigue que l’enjeu était de lever le secret de son identité. Parallèlement, il faut relever que l’objet du désir de Jocaste antisujet, c’est moins son fils que le pouvoir que son fils lui procure, ce qui rejoint le concept d’objet fétichique.

21 Rappelons que le destinateur est l’actant qui manipule le sujet pour qu’il s’engage dans une quête dont l’objet et l’objectif sont toujours également un savoir. Dans le cas d’Œdipe, Il s’agit de l’Oracle qui, comme nul ne l’ignore, est un destinateur ambigu, dont on pourrait se demander s’il faut y voir un adjuvant ou un opposant. En réalité, il n’est ni l’un ni l’autre : il délivre un message dont Œdipe est le destinataire, à charge pour lui de faire du savoir qui lui est délivré le meilleur usage possible. J. Bergeret relève avec pertinence qu’Œdipe roi s’organise autour de l’interprétation de trois prophéties de l’Oracle [22]. On pourrait en conclure qu’il entremêle trois temporalités, la transgénérationnelle, la familiale et l’individuelle, mais on pourrait aussi parler d’une seule temporalité, narrative, avec trois nœuds, trois conflits portés, au niveau dramaturgique, par le Serviteur.

22 Le principal adjuvant du mythe d’Œdipe, c’est sans nul doute ce personnage du Serviteur. Retenons premièrement que c’est lui à qui Jocaste a commandé de tuer Œdipe, et lui qui, ne pouvant s’y résoudre, a donné le bébé au serviteur de Polybe. Mais cela appartient à la préhistoire du récit. En tant qu’actant, le Serviteur est d’abord le Témoin (personnage à propos duquel on lira utilement Eiguer [2013]) : d’une part, il peut confirmer que Polybe n’est pas le vrai père d’Œdipe, mais son père adoptif, et, d’autre part, il a assisté à la mort de son ancien maître, Laïos… Si on se souvient que la quête d’Œdipe est une enquête quasiment policière sur les causes de la peste qui frappe son royaume, il apparaît donc que si le Serviteur est un personnage très secondaire (il est même relativement improbable), c’est un actant essentiel : il apporte la clé de l’énigme au cours de la célèbre scène XI. Et on voit bien, ici, l’ambiguïté du concept d’adjuvant : il permet à la quête d’aboutir, mais ce n’est pas forcément à l’avantage du sujet. L’opposant d’Œdipe, c’est de toute évidence son père, qui commence par s’interposer entre lui et la vie, puis entre lui et Thèbes. Il est cependant intéressant de noter qu’à aucun moment dans le mythe, il ne s’interpose réellement entre Œdipe et sa mère. D’un tel triangle, dans lequel une mère fait alliance avec son fils pour s’emparer du pouvoir du père, J. Haley (1981), théoricien systémique, dirait qu’il est pervers. En effet, on pourrait se demander si le responsable de la tragédie d’Œdipe, c’est son père en tant qu’opposant qui échoue, ou sa mère en tant qu’antisujet qui réussit. On pourrait également relever que si Œdipe et Jocaste désirent tous deux Thèbes, ils n’investissent pas cet objet de la même façon. Que ce soit aux yeux des Thébains à l’époque de la Sphinge ou à ses propres yeux à l’époque de la peste, Œdipe ne mérite le pouvoir que s’il sauve la ville des fléaux qui l’accablent. L’investissement de Jocaste, par contre, est purement narcissique.

23 Aux trois axes déjà examinés, il faudrait en ajouter un quatrième, celui du devoir. La structure des tragédies grecques étant ce qu’elle est, cet axe sera probablement joué par les chœurs, c’est-à-dire un acteur collectif, incarnant un actant qui est le plus souvent, voire toujours, lui aussi, collectif. Je ne parlerai donc pas de prescripteurs et d’interdicteurs comme me le suggérerait l’article princeps d’A. Greimas et F. Rastier [23], mais d’obligations et d’interdictions. L’obligation est claire dans Œdipe roi : il s’agit, pour Œdipe, de prendre ses responsabilités en tant que roi de Thèbes. On pourrait penser, ici, au concept de réparation cher aux kleiniens. L’interdiction est plus ambiguë : en effet, l’inceste, chez les anciens Grecs, n’était pas perçu comme un crime mais comme une hubris, une démesure. Au contraire du meurtre. Et il est significatif, à cet égard, que, quand Œdipe demande à l’Oracle ce qu’il doit faire pour guérir Thèbes, il est question d’identifier et de punir le meurtrier de Laïos, pas du tout d’inceste. Il n’empêche que tous les anthropologues semblent d’accord sur l’universalité du tabou de l’inceste. Je n’irai pas beaucoup plus loin, mais relèverai quand même que la formulation de ce tabou varie fort d’une culture à l’autre, par exemple de celle de Sophocle, où l’accent est mis sur un destin imposé par les dieux, à celle de Freud, judéo-chrétienne, où il est mis sur le péché originel [24].

La quête sectaire

24 En termes de structure de personnalité, le futur adepte de secte est plus souvent du côté névrotique que du côté borderline, plutôt intelligent, raisonnablement équilibré, avec des ressources, un certain niveau d’autonomie, et surtout c’est un idéaliste.

25 un niveau plus conjoncturel, il est dans une phase de fragilisation identitaire. Ainsi, telle jeune femme dont la vie était indéniablement une réussite : un mari qu’elle aimait et qui l’aimait en retour, de vrais amis, une carrière qu’elle avait choisie par vocation et dans laquelle elle réussissait plus que bien, une belle maison. Elle avait arrêté la pilule contraceptive et était tombée rapidement enceinte, la grossesse s’était bien passée, l’accouchement aussi, le bébé était magnifique. Tout allait bien, sauf que la première maternité d’une femme est un moment de remaniement identitaire et qu’un mauvais hasard a voulu qu’elle rencontre alors une autre jeune maman qui était dans une secte. Sauf qu’elle s’est mise à fréquenter de plus en plus assidûment sa nouvelle amie et ce groupe de gens tous plus sympathiques les uns que les autres. Sauf que son mari ne semblait pas les apprécier, de même qu’il désapprouvait ses nouvelles croyances. Le couple s’est mis à aller de plus en plus mal et aurait pu se rompre, car le mari n’en pouvait plus. Il m’a dit, en consultation, qu’il avait l’impression de vivre avec une femme possédée, que c’était toujours le corps de sa femme, mais une autre âme, de plus en plus étrangère.

26 Évidemment, il y a des cas plus ambigus que celui-ci, présentant une détermination plus pathogène – je pense plus particulièrement à des personnes ayant grandi dans une famille incestuelle (Diet, 2000). Mais des cas comme celui que je viens d’évoquer sont courants, et même, pour ce que j’en vois à partir de la clinique de SOS-Sectes, majoritaires. C’est à cette majorité, qu’on pourrait qualifier de « silencieuse » dans la mesure où ce sont les proches non adeptes qui consultent, que je penserai surtout au fil de cette quatrième et dernière partie de mon article, mais le modèle de la quête s’applique également aux cas les plus lourds.

27 Ici, il s’agit d’une quête initiatique : le héros quitte sa communauté pour se mettre en quête d’un objet supposé être la clé du problème qui sert de point d’origine à l’histoire. Quand il l’a trouvé, il le ramène dans sa communauté. Je le répète, cet objet peut être une personne (objet de désir), mais aussi une chose, un événement, etc. Tel adepte d’une secte à alibi chrétien voulait étudier la Bible, tel autre d’une secte à alibi guérisseur cherchait un remède. Fondamentalement, l’enjeu de la quête est de promouvoir un changement.

28 Aux antipodes de l’image de l’adepte irresponsable qui se remet entre les mains du gourou, nous avons pu mettre à jour que l’adepte de base des sectes de grande taille accepte une responsabilité démesurée : non seulement il s’assume lui-même (il est autonome), mais il assume une mission que lui confie le gourou, dans le but d’apporter à sa communauté (famille d’origine, famille nucléaire, couple, etc.) un bénéfice groupal ou plus exactement affiliatif, un remaillage pour le dire dans les termes de P. Benghozi (2012).

29 Vu sous cet angle, le premier niveau de victimisation de l’adepte de secte relève du vice de consentement : il signe un contrat supposé lui indiquer la voie d’un bénéfice pour lui et pour sa communauté, alors que le seul bénéfice sera pour le gourou. Et quand il s’en sera rendu compte, il risque d’être déjà trop loin dans son engagement pour pouvoir se dégager de l’emprise du groupe sectaire sans subir de lourdes pertes. Il se sera déjà trop investi, sans parler des liens qu’il aura noués dans le groupe. D’où, il sera tenté de renouveler son engagement. Et ne pourra se dégager que quand il aura « touché le fond ».

30 Une autre façon de dire la même chose, serait de constater que l’adepte potentiel est un être autonome auquel on propose de se soumettre dans le cadre d’une initiation supposée élargir le champ de ses possibles et qu’il va se retrouver à son insu pris dans un processus qui le rendra de plus en plus dépendant, en même temps que se rétrécira le champ des possibles.

31 Le savoir visé par la quête sectaire pourra être un savoir-faire, un savoir-être, ou encore un savoir tout court, un discours sur la nature des phénomènes. Auxquels s’ajoutent un savoir-pouvoir (l’estime de soi), un savoir-vouloir (l’investissement dans la quête) et un savoir-devoir (la conscience morale et éthique).

32 mon sens, le vrai problème posé par les sectes n’est ni que le gourou manipule ses adeptes, ni qu’il s’autorise à les juger. Premièrement, le savoir du gourou est au mieux un syncrétisme, au pire un délire. Dans tous les cas, c’est une imposture et une escroquerie. À nouveau, la notion de vice de consentement est au centre de la problématique. Deuxièmement, quand l’adepte échoue dans sa quête, ce qui est remis en question ce n’est jamais la procédure, mais toujours la façon dont elle a été appliquée.

33 Un exemple : la plupart des sectes, contrairement à ce qu’on croit généralement, ne poussent pas les adeptes à rompre avec leur famille. Pourquoi le feraient-elles, alors que les familles sont un vivier d’adeptes potentiels ? Que du contraire donc, le gourou a un « plan » pour les liens amoureux, familiaux, amicaux, etc. Mais si les adeptes appliquent ce plan, le risque est grandissime que les proches confrontés à leurs nouveaux comportements les vivent comme une trahison grave, et que les conflits se multiplient, jusqu’à la rupture des relations… On culpabilise les adeptes de ces échecs, et très rapidement ils apprennent à s’en culpabiliser d’eux-mêmes. C’est là un des innombrables scénarios traumatiques que les adeptes et les proches non adeptes sont amenés à vivre.

34 En ce qui concerne le vouloir, je commencerai par souligner que la disjonction de l’adjuvant et de l’opposant, si on lui applique le principe du tiers-exclu, ne laisse la place pour aucune ambivalence : on est pour ou contre l’aboutissement de la quête. C’est le cas dans les sectes. Le moindre doute, la plus petite interrogation sont vécus comme une opposition. Ce qui amène certains gourous à formuler que l’ancien « moi » de l’adepte doit mourir. Et généralise la pratique de l’exclusion.

35 Il y a trois sortes d’étrangers : premièrement, ceux qui ignorent la Vérité mais ne s’y opposent pas, et sont donc susceptibles de corriger leurs « erreurs » ; deuxièmement, ceux qui ignorent la Vérité mais s’y opposent activement, et ne sont donc pas susceptibles de corriger leurs « erreurs », qui pourraient même s’avérer dangereux ; troisièmement, ceux qui ont connu la Vérité, et s’en sont écartés… Ces derniers sont devenus infréquentables, pires que des lépreux ou des pesteux : ils constituent un danger majeur. L’exclusion, dont le risque pèse en permanence sur l’adepte et sur ses proches non adeptes, est donc le deuxième grand scénario traumatique que les sectes mettent en scène à travers leurs rituels et leurs règles de fonctionnement.

36 Classiquement, l’emprise dépend beaucoup de la proximité de celui qui l’exerce, mais elle bénéficie également d’un certain nombre de relais, certains très surprenants. L’étude du phénomène sectaire m’a amené à formuler un concept-clé, celui de « coadepte ». Du « coalcoolique », par exemple, on pourrait dire qu’il pose des actes qu’il croit sincèrement adéquats face à l’alcool, mais dont il est évident pour l’observateur extérieur qu’ils contribuent au maintien de la pathologie : en préservant l’alcoolique de certains effets de réalité, ou encore en buvant avec lui, etc. Il en va de même pour le coadepte face à la secte.

37 Les adeptes sont dans une dépendance « positive » à la secte : toutes leurs pensées sont tournées vers un groupe qu’ils jugent être l’incarnation du bien. Les coadeptes, quant à eux, sont dans une dépendance « négative », ont toutes leurs pensées occupées, et je dirais même obsédées, par un groupe qu’ils jugent être l’incarnation du mal.

38 Le coadepte, très souvent traumatisé par la confrontation à un très proche lui semblant être devenu un « mort-vivant », rentre dans une pensée tout aussi dichotomique que celle de l’adepte. Il initie malgré lui une logique de guerre, et provoque ainsi, comme déjà dit, des ruptures relationnelles. Éviter de telles ruptures est le premier conseil qu’on puisse donner aux proches non adeptes. Encore faut-il qu’ils ne tombent pas dans un faux-semblant susceptible d’en faire des adjuvants malgré eux…

39 De la mère incestuante, P.-C. Racamier dit qu’elle sanctionne moins volontiers les actes (comme ce serait le cas dans un registre paternel) que les pensées : « Si tu m’aimes, semble énoncer la mère incestuelle, si tu m’aimes, tu me crois. » Pis : « Si tu ne me crois pas, tu me trahis, et si tu me trahis, tu me détruis : je meurs […] Choisis de croire en ton moi ou de croire en moi [25]. » On pourrait difficilement trouver une meilleure formulation que celle-ci de la relation du gourou vis-à-vis de ses adeptes. Il ne s’agit pas seulement, pour les adeptes, de se soumettre à un devoir fixé par le gourou, il faut être comme lui, et même davantage : être lui. Penser la même chose que lui.

40 L’expérience accumulée en matière d’aide aux victimes de sectes m’amène à conclure que l’axe du devoir est le lieu principal de l’aliénation sectaire. On pourrait le formuler comme un « double lien » et/ou une « ligature », car sur l’obligation que je viens d’évoquer, se superpose une interdiction qui, pour n’être jamais énoncée, n’en pèse pas moins extrêmement lourd : le gourou ne supporte aucune concurrence, l’adepte doit impérativement lui rester inférieur. Et comme on l’aura compris, l’adepte qui voudrait dénoncer cette réalité sera invariablement et impitoyablement exclu. Les exemples abondent.

41 Ce terme d’interdiction, il faut le comprendre dans son acception strictement sémiotique c’est-à-dire comme un devoir-ne-pas-faire regroupant l’interdiction au sens psychanalytique (règle), l’interdit (loi) et le tabou. Par exemple, il ne faut pas confondre l’interdit de l’inceste et son tabou. Le premier relève de la loi, donc de la culture, alors que le second relève d’une censure intérieure au sujet. Une étude menée dans les kibboutz [26] démontre, selon moi, que ce tabou ne relève ni d’une programmation génétique ni d’un déterminisme social, mais d’une horloge biologique [27].

42 Un autre aspect de la modalité du devoir, qui tient elle aussi à la personnalité du gourou, est que certains interdits élémentaires sont rabattus en obligations sectaires. C’est ce qui explique que les adeptes – sans parler des gourous – commettent fréquemment des infractions au droit commun. Un exemple simple : en cas de séparation, on constate très souvent des infractions du droit de visite ou de garde, un non-respect de l’autorité parentale conjointe, etc.

43 Nous avons pu établir que les coadeptes doivent glisser du pôle de l’opposition à celui de l’interdiction. Ce qui signifie concrètement que si la contre-argumentation est un facteur de guerre, la mise de limite, par contre, a un effet structurant et finalement libérateur. Par exemple, le fait pour les grands-parents de réclamer un droit de visite officiel et de l’obtenir procure un double bénéfice : premièrement, cela permet que se relâche la pression de la secte sur l’adepte : « Je n’y peux rien, un juge me l’impose » ; et deuxièmement, cela montre sans ambiguïté possible que la secte n’est pas au-dessus de la loi.

En guise de conclusion : le clivage

44 Je n’ai plus assez de place pour développer pleinement le thème du clivage, auquel je consacre un article récent (Maes, 2014a), mais j’aimerais quand même en dire un mot en guise de conclusion. Le fonctionnement du gourou s’explique par un « clivage structurel [28] » qui, si je me réfère à P-.C. Racamier, doit également fonder la paradoxalité [29] de l’Oracle. Ce que j’appelle, de façon sémiotique, la virtualisation du clivage, explique la dynamique des groupes sectaires, qui alterne de façon rapide l’extase et l’effroi, les love bombing et les disqualifications, l’inclusion et l’exclusion. C’est tout aussi typiquement ce que vivent les enfants de l’inceste et de l’incestuel, ce que génèrent les Jocaste de tout poil. Leurs victimes y survivent au prix d’un « clivage fonctionnel [30] ». Je viens ainsi de tracer le parcours narratif de ce que P.-C. Racamier qualifie de contagion du clivage [31]. Je précise que les clivages dont il vient d’être question ne sont pas des clivages du moi ou des clivages de l’objet mais des clivages de l’identité [32]. La boucle étant ainsi bouclée.

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Mots-clés éditeurs : clivage, identité, manipulation, quête, sujet

Date de mise en ligne : 19/05/2015

https://doi.org/10.3917/rppg.064.0141