Article de revue

Groupes de psychodrame avec de jeunes adolescents

Pages 67 à 77

Citer cet article


  • Marc, C.
  • et Dubois, A.
(2009). Groupes de psychodrame avec de jeunes adolescents. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 53(2), 67-77. https://doi.org/10.3917/rppg.053.0067.

  • Marc, Corinne.
  • et al.
« Groupes de psychodrame avec de jeunes adolescents ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2009/2 n° 53, 2009. p.67-77. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2009-2-page-67?lang=fr.

  • MARC, Corinne
  • et DUBOIS, Alain,
2009. Groupes de psychodrame avec de jeunes adolescents. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2009/2 n° 53, p.67-77. DOI : 10.3917/rppg.053.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2009-2-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.053.0067


Notes

  • [*]
    Corinne Marc, psychanalyste, analyste de groupe, psychodramatiste. 56 rue Poullain Duparc, 35000 Rennes. marc.corinne@sfr.fr
  • [**]
    Alain Dubois, psychanalyste, analyste de groupe, psychodramatiste. Chapit, 32240 Montguilhem. alain.dubois5@orange.fr
  • [1]
    Entre autres, Huerre, Pagan-Reymond, Reymond, 1997, L’adolescence n’existe pas, Opus, Paris, Odile Jacob ; J.-C. Quentel, « L’adolescence et ses fondements anthropologiques », Comprendre, 2007, p. 25-41.
  • [2]
    P. Denis, « L’éloge de l’âge bête », L’âge bête, esf, 1990, p. 41.
  • [3]
    C. Arbisio, L’enfant de la période de latence, Paris, Dunod, 1997, p. 6.
  • [4]
    A. Bourguignon, L’homme imprévu, Paris, puf, 1988, p. 207.
  • [5]
    Groupe conduit par Alain Dubois et une collègue.
  • [6]
    Groupe conduit par Corinne Marc et une collègue.
  • [7]
    Elles sont simples : on dit ce qui vient à l’esprit au cours de la séance. Nous pouvons être amenées à jouer des psychodrames pour explorer différemment ce qui se dit, on peut tout jouer, toutes les pensées, tous les rôles, on fait semblant dans le jeu. L’une de nous peut prendre un rôle, mais il y en aura toujours une qui ne jouera pas. Après les jeux, chacun pourra s’exprimer sur ce qu’il a ressenti. On demande une discrétion sur les échanges et de reparler dans le groupe des pensées et des échanges qui concernent le groupe. Cette dernière règle, peu adéquate pour les enfants, prend davantage de sens à cette période, où les jeunes prennent l’habitude de faire des réunions post groupe sur le trottoir et sont parfois amenés à se rencontrer dans des rencontres inter-collèges.
  • [8]
    Pour ce garçon, nous avons eu quelques réticences à l’accueillir dans le groupe. Ses troubles du comportement avaient imposé une prise en charge éducative en milieu ouvert. Un accompagnement en taxi avait été mis en place, ce qu’il ne supportait pas, s’échappant du collège à l’heure prévue. Il y eut donc beaucoup d’absence. Quand, enfin, on accepta qu’il vienne seul, il n’y en eut plus…
  • [9]
    S. Lesourd, Adolescences… rencontre du féminin, Toulouse, érès poche, 2009.
  • [10]
    J.-S. Baranes, « Les adolescents au présent », Enfance et psy n° 13, 2001, p. 94.

1« Je suis un préado, et ça craint ! » dit-il, atteignant ses 11 ans…

2« Préadolescent », le terme est récent, et si l’on en juge par une recherche internet, des plus flous, oscillant entre fin de l’enfance et début de l’adolescence, vocable « chauve-souris », il tend à fonctionner comme il en fut du terme adolescent, construction sociale à géométrie variable, dont la fortune historique a été décrite par quelques bons auteurs [1].

Panorama d’ensemble

3Une rapide exploration sur le net nous permettra de balayer l’ensemble du champ concerné par la notion. Ainsi, l’on trouvera des mères, dans des forums de discussion, qui s’émeuvent des changements constatés chez leurs enfants de 9, 10 ou 11 ans, et quelquefois plus jeunes, lesquels s’opposent et revendiquent vêtements ou droits nouveaux. Amorcent-ils ce changement qui s’annonce décisif ? Elles sont à la fois inquiètes et fières. Et c’est aussi un sociologue, François de Singly, qui parle, lui, « d’adonaissants », comme de « ces êtres nouveaux qui témoignent de l’effet individualisant de la seconde modernité ». C’est encore un psychiatre, dans une interview au journal 20 minutes, qui vient expliquer le geste incendiaire de deux garçons de 10 ans en les désignant comme « … des préados en proie à une sorte d’insurrection pulsionnelle sur fond de sentiment de toute puissance et dans l’illusion que les parents les protègent encore ». Il met en garde contre des mesures répressives inadaptées et s’élève contre le projet d’incarcérer, dès 12 ans, les enfants – les préados – coupables de crimes et délits graves.
Bien des pages web renvoient et à la dimension de dangerosité de cet âge et à la critique des mesures répressives excessives qui seraient prises à leur encontre. L’enfance serait en quelque sorte précocement contaminée par ce qui la suit, l’âge de tous les dangers. On soulignera donc là l’ambivalence, à tout le moins, du regard social sur cette tranche d’âge…

Dans nos pratiques

4Depuis quelques années, nous assistons à un florilège de consultations spécialisées, que cela soit en fonction des symptômes – addictions, troubles envahissant du développement, sans oublier la série des « dys » lexie, praxie, phasie, orthographie – ou qu’il s’agisse des tranches d’âge : nourrissons, petite enfance, adolescence, création des maisons de l’adolescence. Il est surprenant de noter qu’une des tranches d’âge fait figure de parent pauvre, les 7-12 ans : peu de moyens alloués pour les structures de soins, peu de recherches cliniques. Tout en ne niant pas la pertinence de certains de ces dispositifs particuliers, nous pouvons nous interroger sur les conséquences de ce découpage, parfois artificiel, sur nos positions cliniques et éthiques. D’ailleurs, la teneur de certains appels téléphoniques dans les consultations déjoue cette volonté d’organisation : « J’appelle pour mon fils qui fait sa crise d’adolescence ! » Renseignement pris par la secrétaire, le fils a 10 ans et demi et cette demande sera réorientée vers la consultation enfant au grand dam de la mère (!). Nous ne sommes que plus rarement confrontés au phénomène inverse, la mentalité d’époque, il est vrai, étire la période adolescente tant vers le jeune âge que vers l’asymptotique adultité. Alors, qu’en est-il de la période de latence, de cet « entre deux crises » comme la nomme Diatkine ?

5La clinique nous montre que c’est loin d’être uniquement un temps d’attente entre le déclin œdipien et la puberté, mais une période de construction qui prépare l’avenir, comme le dit P. Denis [2] : « Période fondamentale dans la constitution de l’appareil psychique » ou encore pour citer le fort intéressant ouvrage de C. Arbisio [3] sur l’enfant et la période de latence : « Moment fort où l’ordre symbolique assure sa prééminence et pendant lequel l’enfant mobilise particulièrement son imaginaire face à la problématique de perte et de castration à laquelle il est confronté. »

Et donc qu’en est-il de cette préadolescence ?

6On hésite à bien situer la chose qui paraît assez mal fixée ; le repère biologique de la puberté, seuil naturel de la mise en culture adolescente, ne jouerait plus vraiment son rôle de frontière, les rites de passage institués dans les sociétés de tradition feraient, de surcroît, défaut… Notre espèce néotène, tout asservie à la nature, y échappe par la culture qu’elle invente et nos inventions nous ressemblent… Indéfiniment longue entre toutes les autres, la croissance dans notre espèce est singulièrement ralentie. « Dès 1912, [Freud] fait de l’instauration diphasique de la sexualité l’un des fondements de sa théorie sexuelle des névroses. De son point de vue, contrairement à ce qui se passe chez l’animal […], le développement sexuel se fait en deux temps. Une première phase atteint son acmé vers 5-6 ans, puis est interrompue par une période de latence qui ne prend fin qu’à la puberté. Ferenczi lui suggéra même que cette latence de l’activité sexuelle était la conséquence de la dernière grande glaciation qui imposa à l’Homme de mettre un frein à sa sexualité pour consacrer toute son énergie à la survie. Jusqu’à la fin, Freud pensa que quelque drame écologique avait lié étroitement la sexualité, la culture et la névrose et que l’Homme devait descendre d’un animal qui atteignait la maturité sexuelle vers 5 ans [4]. »

7L’on peut alors se risquer à penser que le réchauffement climatique actuellement repéré par nos scientifiques pourrait valoir comme métaphore des transformations intrafamiliales et sociétales, comme des mutations hypercontemporaines du rapport à l’enfant et des modes éducatifs, lesquelles viendraient peser et sur les repères œdipiens et sur le fonctionnement de la latence. Ce « réchauffement » fragiliserait les processus de refoulement postœdipien comme de sublimation et mettrait dans une sorte d’« état limite » de jeunes sujets passant, pour le coup, pour des néoadolescents. L’industrie culturelle et commerciale ferait le reste qui taillerait le costume de préadolescents (trop grand pour eux, mais toujours à vendre et couvert de marques) pour de grands enfants en mal de latence…

8Le passage délicat de surcroît, et délicat surtout pour les plus fragiles, de l’école primaire, avec ses parapets traditionnels, au collège, où le territoire est plus vaste et le repérage moins assuré, accentue ce sentiment de rupture anticipant sur ce qui s’annonce et déjà s’affiche d’une puberté en cours chez les pairs plus âgés, et parfois du même âge. C’est d’ailleurs le cas des filles, souvent plus avancées dans le parcours, pour les garçons, restés « petits »…

9Ainsi, travaillant à la fois dans des consultations enfant et adolescent, situées dans la même maison, à des étages différents, l’une d’entre nous a été de nombreuses fois surprise, revoyant des adolescents qu’elle avait connus enfants, de constater cet important travail d’après coup (dans le sens freudien du terme) de la sexualité infantile, comment, à l’adolescence, était revisité le conflit œdipien, et aussi comment la structure pouvait se « révéler » dans ce moment charnière de la vie. Cela paraît banal et évident de faire cette constatation, mais particulièrement éclairant lorsqu’on a affaire avec le même sujet, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre ; ou, pour le dire autrement, comment l’enfant fait-il face à ce choc pubertaire, qui, pour Gutton, est à la psyché, ce que la puberté est au corps ? Comment va-il concilier cette force anti-séparatrice qui le pousse vers ses parents avec ce désir de séparation et de différenciation contemporaine de l’avènement de la pensée logique ?

Clinique : où il se révèle que grandir malmène l’enfance et ses soutiens [5]

10Un petit groupe de jeunes adolescents, 13 et 14 ans. Ils viennent au cattp, entre autres, pour des séances de psychodrame que je conduis avec une collègue. Ils sont quatre à l’ordinaire, il en manque un ce jour-là. On évoque en début de séance ce qu’on a fait dans la semaine, l’un raconte qu’il a participé à un vide grenier, un autre déjà se moque et le vanne : « C’est un truc de paysan ! » Le troisième s’intéresse, questionne, le premier explique qu’il a vendu ses jouets d’enfants, qu’il s’est fait 40 euros. Redignifié à ses yeux par la somme, qui l’impressionne, le second, qui se moquait, maintenant l’approuve : « Ah oui, 40 euros, je pourrais vendre des vieux jeux vidéo »… « Et puis tes pokemons ! » ajoute le troisième. Suit un échange acerbe, plein d’ironie et de sarcasme. Nous proposons un jeu sur ce thème du vide grenier. Ils s’y prêtent, mais transforment et transposent la proposition initiale. Ils voient plutôt une histoire de brocanteurs. Un brocanteur installé est visité par des clients, eux-mêmes vendeurs. Le brocanteur a 40 ans, le premier client, 41, le second, 60 ans. Ils sont tous trois célibataires, celui qui est le plus âgé vit, en outre, encore avec sa vieille mère ! Le jeu se passera en deux temps ; le premier temps sera difficile tant deux sur trois sont excités et déjouent plutôt qu’ils ne jouent. C’est, par exemple, cette manière de ramener au plat concret ce qui s’échappait vers la fiction. Un acheteur désigne un objet imaginaire, demandant ce que c’est. Avant que le brocanteur n’ait répondu, celui qui peine à jouer le second acheteur lui montre l’évidence sous ses yeux de cette banale armoire qui est au fond de la salle. Tout de même, cet objet sur l’armoire, là ? Le brocanteur peut répondre, il réfléchit et invente : « une pissotoire » (sic). « Et là, cette malle ? » – « C’est à moi, ce n’est pas à vendre ! » L’excitation augmente, ils ne jouent plus, nous revenons au cercle de parole, reprenons les éléments du jeu, et en formons une nouvelle version. Ils sont tous trois brocanteurs (ont tous quelque chose à vendre ou à acheter), l’un enseigne le métier à un débutant, ils vont chez le troisième pour une mise en situation. Là, ils s’intéressent à une malle, elle est à nouveau déclarée privée. Mais, cette fois, le brocanteur leur en propose une autre, qu’il veut bien leur vendre, très belle, mais très chère, parce qu’en marbre. Ils font une offre, le vendeur demande plus, tellement plus qu’ils devront renoncer… Le jeu s’arrête et l’on réfléchit : « Qu’est-ce qui se passe avec ces malles ? Qu’est-ce que c’est que ce brocanteur qui ne veut rien lâcher ? Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans cette malle interdite ? » Là, les idées fusent qui renseignent sur l’excitation d’il y a peu : « Dans la malle, peut-être un corps découpé ? » suggère l’un. L’autre complète : « Ah oui, mon brocanteur, il voulait une malle pour se débarrasser de sa mère ! », « Hé oui, ajoute le troisième, avec une malle en marbre, si on la met à l’eau, elle risque pas de remonter ! »

11Une autre séance : on jouera « une soirée ». L’un d’eux vient de nous parler des « soirées » où il a l’autorisation d’aller depuis peu, parce qu’il a grandi. Il se vante certainement, mais nous dit tout de même qu’on n’y boit pas que de la limonade…
Le scénario, donc : une soirée quand les parents ne sont pas là et, tout à coup, on sonne à la porte… Panique à bord, ouvrir les fenêtres, planquer les bouteilles, qui cela peut-il être ? Les parents, ils ont la clé, la police, aïe, aïe… Ils écartent toutes ces hypothèses jusqu’à ce que s’impose la proposition de l’un deux : « C’est le père Noël ! Le père Noël bourré ! », qu’il appellera par la suite, allant à l’essentiel, « Le père bourré ! »

Clinique bis : un groupe de préados « pur jus » ! [6]

12Le groupe dont il va maintenant être question est un de ces groupes charnières entre deux cmp (l’infantile et la juvénile), celui pour lequel il y a les confusions les plus grandes quant à son inscription, sur l’une ou l’autre : « Enfant ou ado ? » demandent les secrétaires au moment des statistiques de fin d’année, de même en ce qui concerne les salles d’attente qui sont différenciées. Au début du groupe, certains jeunes vont chez les enfants, d’autres chez les ados, ce qui, lorsque nous avons récupéré tout le monde, ouvre bien des discussions de début de groupe avant qu’une décision commune de salle d’attente soit prise, en général celle des ados, située au deuxième étage. Loin de la surveillance de la secrétaire, elle offre aussi un choix de revues bien plus intéressant aux dires de nos jeunes patients…

13Contrat est pris tant avec le jeune qu’avec ses parents, le projet thérapeutique, le dispositif, les règles sont expliquées. Le tiers institutionnel gérera la maintenance du groupe (absences, rappels, etc.). L’on fait en sorte de mobiliser le jeune dans son soin et, la plupart du temps, cela marche.

14Lors de la première séance, les règles sont à nouveau énoncées [7], elles seront répétées lors de toute nouvelle entrée.

15Nous allons donc suivre le mouvement de ce groupe lentement ouvert tout au long de ces 18 mois de travail (à l’heure qu’il est, il se poursuit…).

16Nous n’entrerons pas dans le détail des séances, mais sélectionnerons quelques passages, mouvements et jeux significatifs susceptibles de nous donner une idée de la dynamique en cours.

17Les deux premières séances ont réuni seulement deux participants, l’un et l’autre âgés de 12 ans. Le premier a déjà l’expérience d’un an dans un autre groupe. Dyslexique, il a une piètre estime de lui-même, enfant adopté, il se désole de ne pas répondre aux attentes parentales, surtout maternelles. Son père souffre d’une maladie invalidante. Le second triple son cm2, présente une grande immaturité, doublée d’un vide de la pensée. Peu résistant à la frustration, il est très dépendant, et présente de fréquentes colères. La première séance tournera autour de la question des mères…

18« Les mères, on ne sait pas ce qu’elles veulent ! » (et les pères se défilent quand il les faudrait pour aider à prendre de la distance…)

19Jeu : un enfant demande à sa mère la permission de sortir avec un copain. Elle refuse au prétexte que les devoirs ne sont pas faits.

20La collègue joue la mère, les deux jeunes, les enfants, ils ont 10 ans.

21Ils évitent toute discussion avec la mère et s’enfuient par… la bouche d’égout.

22C’est d’ailleurs un passage jubilatoire : « Ça pue ! Qui a pété ? » Toute l’agressivité sadique-anale peut s’exprimer, accompagnant les résurgences de théorie sexuelle infantile, les fantaisies autour de l’origine des enfants… De surcroît, on leur apprend que le groupe devrait d’ici une ou deux semaines accueillir deux nouveaux participants, et donc, à la séance suivante, les mêmes…

23« Il y a le feu à l’école ! »

24Jeu : un enfant a incendié l’école suite à une gifle du maître

25L’un joue le pyromane, l’autre un pompier impuissant à maîtriser le sinistre.

26Notre « pyromane » a quelques griefs à l’égard de l’école et d’un certain maître qu’il subit depuis trois années… Mais celui qui jouait le pompier le secourt en l’entraînant vers les chemins de la fantaisie…

27Une machine à remonter le temps

28Jeu : On dispose d’une machine à remonter le temps, il y en a eu de meilleurs, allons-y !

29Au temps des dinosaures…

30Une thérapeute sera le dinosaure, mais herbivore, eux seront des explorateurs.

31Ils ont du mal à approcher la bête, d’ailleurs, plus ils le font, plus elle rapetisse. À la fin, ils la dévorent… Au moins est-elle comestible.

32Le groupe s’agrandit

33En voilà deux autres, un grand, de 13 ans, en 4e, pris dans des évitements phobiques et des angoisses importantes, un autre du même âge, mais sous le coup d’une exclusion scolaire pour violences répétées…

34Débuts difficiles, beaucoup de silences, de blancs. S’agitant sur sa chaise pour faire du bruit, l’un expliquera : « On se croirait dans un cimetière, qui enterre-t-on ? » Aucun n’a quitté sa veste ou sa parka, dehors il fait froid, mais dedans ils restent corsetés dans leurs défenses. Ils refusent le jeu, expliquant : « La flemme ! » Et puis, il y a une chaise vide, on attend un des deux nouveaux qui n’arrive pas. « Il a été mangé ! », « Par qui ? », « Par vous ! » Noël et les vacances approchent : « Chic, il n’y aura pas de groupe, on s’emmerde ici ! »

35À la rentrée, effectif complet

36Un des deux nouveaux, celui qui avait des problèmes de comportement importants, s’est résolu à venir maintenant régulièrement [8].

37On évoque Noël, les cadeaux, les vacances, mais aussi les déceptions, et les craintes, en particulier celles que les parents se séparent, ce qui paraît inconcevable à celui qui fut absent. Cela fait rire les autres. On évoque alors ce que seraient des parents idéaux…

38Un parent-robot : « Il fait tout ce qu’on lui demande ! »

39Jeu : un parent robot

40Problème ? Quel genre de parent peut bien être un robot, père, mère, pas de sexe… Et les enfants, sont-ils frères… Faudra-t-il le partager ? On ne sait pas. Chacun aura donc son parent-robot, à son choix. « Une mère, dit l’un, mais sans jupe, ni robe. » « Moi, un père ! » Et puis, tant qu’à faire, ils se vieillissent, ils ont 15 ou 16 ans (comme si le robot, machine du futur, autorisait l’exploration de l’avenir, cette fois).

41Une des analystes joue le robot. L’un propose d’« ouvrir derrière pour voir comment ça marche ». Il trouve alors le bouton de commande et obtient ainsi que la machine fasse ses devoirs à sa place… et lui grave des dvd.

42Un autre découvre qu’il y a un bouton d’auto(?)destruction et invite à la prudence. Pour lui, le robot, c’est son père, il veut en obtenir une bmw, il ajoute cependant qu’il ne la conduira que quand il aura l’âge. Puis il se lâche et demande alors des parents architectes et un million d’euros…

43Alors, à ce robot corne d’abondance, on vient réclamer tous les objets du désir, scooter et liberté de sortir, à manger et des consoles de jeu très sophistiquées…

44Ainsi, cet engin est une aubaine. À l’instar des bons parents de la prime enfance, il satisfait tous les désirs, et l’on peut même y ajouter les objets nouveaux de la quête adolescente. Par surcroît, il se prête à l’exploration, il est un instrument qu’on peut asservir à ses besoins sans en dépendre, lui faire donner tout ce qu’on sent faire encore défaut dans la construction personnelle, il nourrit, autorise et aide à moins craindre l’inconnu de l’avenir en aménageant le transfert sur ces femmes thérapeutes chargées de représentations de puissance archaïque menaçante (d’ailleurs, ce robot ne peut-on pas le contrôler, et s’il débordait, l’autodétruire [sic] ?).

45« On n’est pas des pd ! »

46La suite de ce jeu très significatif fera apparaître, sur quelques séances, des préoccupations autour de l’homosexualité (il est vrai que le sous-groupe des participants n’est pas mixte et que les deux thérapeutes sont des femmes !). Ainsi, l’on parle des « garçons qui s’enc… dans les toilettes, de la technodanse, danse de pd… ». Ils ne sont certes pas comme ça, s’empressent-ils de proclamer, mais n’en sont pas moins très excités. Toute tentative d’intervention est noyée dans un brouhaha de paroles et de rires. Et puis l’on y va des blagues sur les blondes (telle est la couleur des cheveux des thérapeutes) « qui sont encore plus connes que les autres filles… »

47On est dans « l’entre-soi garçon », cerné par deux menaces, les filles et les pd !

48Un cinquième participant va rejoindre le groupe. 13 ans, 5e, phobique et évitant, bloqué dans l’échange individuel, supporte mal le collège. Faisant bon accueil au nouveau, les autres questionnent avec une pointe d’ironie : « Ça y est, la famille a fini de s’agrandir ? » On met rapidement le nouveau au pli du groupe en établissant avec lui la liste des déplorations qu’ils ont en commun en rapport au vécu scolaire, au comportement décrit de façon outrée des adultes et, ce faisant, l’un des participants évoque une injustice scolaire subie, dans l’indifférence des délégués de classe. Celui qui parle en est très meurtri et va apprécier le soutien des autres, qui ne manquera pas, mais qui évoluera à mesure que le plaignant se sentira rasséréné. Alors, certains oseront dire qu’ils sont, ont été, ou auraient voulu être délégué. Cette pente offerte au relativisme sera alors empruntée par le malheureux qui concédera que son « bahut est spécial, pourri même et qu’on ne peut pas y apprendre… »

49Faire groupe

50Mais au fait, cela fait combien de temps qu’on est ensemble ? Est-on arrivé ensemble, successivement ? Il y eut même un premier, lequel évoque ce premier groupe d’avant ce groupe-ci. Étaient-elles (les thérapeutes) déjà comme ça ?

51Trois dans le groupe ont des origines étrangères et évoquent alors des paysages lointains et des souvenirs d’enfance, une sorte de Paradis Perdu. Un mouvement dépressif affecte le régime du groupe, les silences se font plus fréquents, le climat change.

52« Je pense à rien, ça me repose… »

53« J’aimerais dormir, me réveiller plus vieux… »

54Me réveiller plus vieux

55Un jeu donc : On se retrouve, les mêmes, et changés, après le bac… Qu’est-on devenu ?

56Les pensées qui font peur

57Les séances suivantes verront des expressions plus personnelles autour des difficultés d’endormissement, des pensées qui tiennent éveillé, comme des rêves qui font peur. Et puis cette crainte des rêves prémonitoires…

58Ils peuvent ainsi évoquer, dans la sécurité du groupe ce nocturne en eux qui les menace, ces pensées autres qui ne sont pas encore des pensées hôtes…

59Les téléphones portables

60Possédé par certains, envié ou renié par d’autres, c’est un objet mixte. Ainsi, peut-on en user pour dire l’intime dans la confidence avec le pair (en attendant celle avec laquelle on fait la paire), mais c’est aussi le fil à la patte, ou l’assurance de la possibilité d’un lien permanent entre parent et enfant.

61Pour l’un d’entre eux, qui n’en possède pas encore, sa mère a annoncé qu’elle allait lui en offrir un.

62Attention, préviennent les autres, les mères sont toujours collées… au téléphone.

63Les pères ? Ils sont moins collants. Mais ils sont vieux, en tout cas, c’est l’inquiétude de l’un d’entre eux, dont le père est bien plus âgé que sa mère…

64Jeu : Une mère s’inquiète de son fils, lequel voudrait bien que son père temporise et dise : « Laisse-le, c’est de son âge ! »

65Nouveauté, deux participants assumeront les rôles d’adultes, et sans les tourner en ridicule… Les jeux prennent, restant plaisants, un certain tour de sérieux…

66La coupure des grandes vacances

67Perspective de la séparation, tristesse assumée ou niée, espoir des retrouvailles, chacun annonce ce qu’il va faire et se projette dans la rentrée. Les orientations ont eu lieu…

68La rentrée de septembre : choc visuel

69Ils ont grandi, pensent, les voyant entrer dans la pièce, les thérapeutes. Ce sont des ados ! L’un d’entre eux, en début de la séance de reprise, remarque, s’adressant à l’une d’elles : « Je ne me souvenais pas que vous étiez aussi petite ! »

70Ils parlent par allusion, quand on les interroge, ils exhibent une sorte de joker, ajoutant : « C’est personnel ! »

71La critique des filles persiste, mais sur un autre registre où il entre de la convoitise et du dépit : « Elles ne s’intéressent qu’aux vedettes ! »

72L’âge des choix
Jeu : un ado hésite entre deux bandes, l’une aime la musique, l’autre le foot, et lui, les deux.
Une des thérapeutes jouera, elle seule, c’est leur volonté, la bande des amateurs de musique. Tous sauf un, qui joue l’hésitant, en tiennent pour le foot. Chacun déploie ses arguments avec force inventivité. L’hésitant conclut : « J’ai bien le droit d’aller à un concert avec une fille et de retrouver mes copains le lendemain pour aller au foot ! »
Où se nouent la question du désir et celle du positionnement social, l’adolescent se fait sujet du choix de ses appartenances, irréductible à aucune d’elle…
Finalement
Au début de ce travail groupal, ces jeunes garçons étaient au bord de ce choc pubertaire dont ils pouvaient pressentir les premiers remous. Au cours de ces 18 mois, ils sont « entrés » dans le chantier qu’ouvre la puberté avec tous les remaniements que cela suppose, passage de la sexualité infantile phallique à la sexualité génitale, rencontre de l’autre sexe et du féminin en soi, quel que soit son sexe biologique, acceptation de la différence générationnelle et de la finitude. Problème de tous et de chacun, inhérent à l’humaine condition et dont l’adolescent fait la transfixiante rencontre, le renoncement au leurre de la promesse œdipienne comme le formule Serge Lesourd [9]. Il faut alors pouvoir s’adosser aux acquis d’une enfance que cependant il faudra se résoudre à quitter… Cela ne va pas sans peine.

Remarque conclusive

73Le groupe d’analyse de groupe avec psychodrame nous paraît tenir une place de choix parmi les outils de l’aide psychothérapique utile à cet âge, apportant à ces êtres en métamorphose un cadre contenant où vécus et carences peuvent s’exprimer, où ils pourront penser et élaborer ces transformations auxquelles ils sont soumis, et entamer ainsi une ébauche de travail de subjectivation. Le rôle des analystes de ces groupes sera alors d’être des « passeurs » et cela dans le sens où Jean-José Baranes [10] l’emploie, c’est-à-dire, des passeurs « entre le passé de la sexualité infantile, ce présent si intensément investi, et un futur encore indécidable ».

Bibliographie

  • Arbisio, C. 1997. L’enfant de la période de latence, Paris, Dunod.
  • Baranes, J.-J. 2001. « Les adolescents au présent, psychanalyse et temporalité », Enfance et Psy, n° 13.
  • Bourgignon, A. 1988. L’homme imprévu, Paris, puf.
  • Denis, P. 1990. « L’éloge de l’âge bête », dans L’âge bête, esf.
  • Huerre, P. ; Pagan-Reymond, M. ; Reymond, J.-M. 1997. L’adolescence n’existe pas, Paris, Odile Jacob.
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Mots-clés éditeurs : adolescents, groupes, psychodrame

Date de mise en ligne : 01/01/2010

https://doi.org/10.3917/rppg.053.0067