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Pouvoir, emprise et générations dans les institutions

Pages 55 à 65

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  • Gaillard, G.
(2008). Pouvoir, emprise et générations dans les institutions. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 51(2), 55-65. https://doi.org/10.3917/rppg.051.0055.

  • Gaillard, Georges.
« Pouvoir, emprise et générations dans les institutions ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2008/2 n° 51, 2008. p.55-65. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2008-2-page-55?lang=fr.

  • GAILLARD, Georges,
2008. Pouvoir, emprise et générations dans les institutions. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2008/2 n° 51, p.55-65. DOI : 10.3917/rppg.051.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2008-2-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.051.0055


Notes

  • [*]
    Georges Gaillard, 22, rue des Écoles, 69580 Sathonay-Camp. georges. gaillard@ wanadoo. fr
  • [1]
    E. De Luca (1997), Alzaia, Paris Payot et Rivages, 2002.
  • [2]
    Cf. la lapidaire formule freudienne « l’objet naît dans la haine » (1915, Pulsions et destins des pulsions), et la non moins célèbre « l’enfer c’est les autres » de J.-P. Sartre dans Huis clos (1943).
  • [3]
    Cf. le « pouvoir de l’horreur » dont parle J. Kristeva (1980), et les propos de Jean Guillaumin ci-après?: « Je fais l’hypothèse […] que les particularités et les difficultés que présentent l’abord et le traitement psychanalytique des adolescents et de certains post-adolescents renvoient à l’existence – au moins chez ces patients et peut-être de manière générale chez tous les êtres humains – d’une sorte d’appétence ou besoin traumatophilique, ou traumatotropique, impliquant une recherche des limites de l’excitation. » Jean Guillaumin (1985), « Besoin du traumatisme et adolescence », Adolescence III, 1, p. 127. Le passage en italique est souligné par nous pour marquer l’extension de l’hypothèse que Jean Guillaumin propose.
  • [4]
    Cf. également G. Gaillard rppg, 35-2001, rppg, 42-2004.
  • [5]
    Max Weber associe le politique à l’usage légitime de la violence physique. La proposition a pour elle la force de l’évidence?: puisque le pouvoir est domination, il ne peut se réduire à l’action libre et concertée?; puisqu’il est une volonté s’exerçant sur d’autres volontés, il doit pouvoir réduire les résistances. J.-M. Donegani, M. Sadoun, Raison politique, 2003-1, p. 3.
  • [6]
    G. Gaillard, « La généalogie institutionnelle et les écueils du travail d’historisation?: entre filicide et parricide », Connexions, 76/2002.
  • [7]
    « Quels que soient la richesse, le caractère hétéroclite, la mouvance des objets, que tout au long de son existence le Je va poursuivre, tous ces objets doivent leur brillance au pouvoir qu’on leur impute d’aimanter sur celui qui les possède le désir du Je de l’autre, et il en va de même pour les emblèmes identificatoires que le Je poursuit et convoite, emblèmes grâce auxquels l’autre reconnaîtrait en celui qui les possède celui qu’il désire. Je dirais que le désir est le seul objet circulant entre les Je, l’organisateur de ce champ relationnel et de ce champ identificatoire que chaque Je parcourt et remodèle tout au long de son existence. » Piera Aulagnier (1991), « Voies d’entrée dans la psychose » (communication orale du 27 janv. 1991, retranscrite par S. de Mijolla-Mellor et N. Zaltzman), Topique, Revue freudienne, n° 49, Dunod, 1992, p. 18.
  • [8]
    Pour souligner le poncif selon lequel les postes de direction agissent comme de véritables « pièges à narcissisme », signalons un travail de recherche, mené en 1995 autour de la fonction de direction dans les milieux des établissements sociaux, par P. Dosda, H. Journet, D. Barin, P. Fustier (1995), Les directeurs dans le travail social, par eux-mêmes et par nous, Lyon, Publications du cri. Plusieurs articles font ainsi du narcissisme une des dynamiques essentielles dans la recherche et l’occupation de cette place de direction. Cf. notamment une des contributions de Paul Fustier intitulée « Narcissisme et direction » (p. 133-154), et celle de Danièle Barin?: « La fonction de direction et les pièges à narcissisme du lien social » (p. 97-132).
  • [9]
    « L’amour du pouvoir » est donc bien effectif, mais il fait symptôme, plus fondamentalement, à une stratégie « érotique », tout en lui fournissant une « échappatoire » : celui qui aime passionnément le pouvoir rend en quelque sorte son désir superflu, puisqu’il produit une « jouissance » (narcissique, phallique, mortifère) qui le place au-delà même du désir. L’objet de cette « pulsion de pouvoir » est donc bien imaginaire, en ce qu’il fait écran au désir, mais il peut revendiquer par là même toute sa place, comme affirmation de soi et par ses effets destructifs. Le désir de pouvoir est en ce sens déni du désir de l’autre. Paul-Laurent Assoun (1994), « La psychanalyse à l’épreuve du pouvoir », dans Analyse et réflexion sur le pouvoir, vol. II, ouvrage collectif, Paris, Ellipses, p. 71.
  • [10]
    En écho au titre de l’ouvrage de V. de Gaulejac et I. Taboada-Léonetti (1997).
  • [11]
    Cf. G. Gaillard, 2002.
  • [12]
    Les figures du filicide se déclinent dans celle du « casseur »?: ce mouvement qui mène à l’écrasement de l’histoire, à la destruction de l’institution, ou de celle de la « statue du commandeur »?: qui conduit à une immobilisation de l’histoire, à sa transformation en mausolée. G. Gaillard, 2002.
  • [13]
    Selon les mots d’Erri De Luca posés en exergue de ce texte.
« On se glisse selon son filetage dans une existence fixée par la nécessité et les devoirs, en rêvant toujours de laisser à la surface une trace en creux de notre passage forcé ».
(Erri De Luca [1])

1La tentation de l’emprise se loge au cœur des dynamiques institutionnelles relatives au pouvoir et à la transmission.

2Vivre ensemble oblige à considérer la question de la violence et à poser la question du pouvoir. Tout groupe humain se doit d’organiser l’ordonnancement des places, et d’instaurer une référence qui permette de limiter la lutte de tous contre tous. La violence est en effet inhérente au lien entre les humains et sous-tend l’ensemble des rapports sociaux [2]. L’une des tâches majeures qui incombent aux groupes sociaux consiste précisément à lier cette violence, à faire pièce à la présomption phallique et narcissique qui en tout humain voudrait voir triompher « his majesty the baby » et son omnipotence cruelle, à faire pièce à la visée de complétude de tout sujet, cette prétention, jamais éradiquée, à être « tout ».

3Dans toute configuration groupale, sociétale, la déshumanisation de l’autre, son asservissement à ses propres fins, et donc la barbarie, ne sont jamais loin. Socialement nous nous leurrons aisément en rapport à ce fond de destruction, de morbidité présent en chacun, à coups de refoulements, de dénis et de clivages. La clinique rencontrée au quotidien des institutions de soin et de travail social nous oblige toutefois à prendre la mesure de la puissance agissante de la pulsion de mort. Au reste, il s’agit là de l’un des ressorts psychiques de l’attrait de ces professions, un attrait pour la fréquentation d’horreurs singulières [3], la mise en œuvre d’une appétence traumatophilique [4], à partir de la visée transformationnelle qui lui est corrélée.

4Tout groupe social tend à configurer le pouvoir de façon « suffisamment » stabilisée, au travers notamment de son attribution, de sa localisation et de sa structuration. Il s’agit en effet d’établir des différences potentiellement structurantes, au titre desquelles la différence hiérarchique?: cette différence qui en ce qu’elle réfère à la différence générationnelle garantit qu’existent une différence et un lien d’appartenance entre les différents professionnels, et que professionnels et « usagers » ne vont pas être amenés à se confondre.

5Selon la perspective développée par Max Weber, le pouvoir incarne l’instance détentrice de l’usage légitime de la violence[5], cette fonction de limitation de la violence de chacun, par la contrainte possible, qui se fait alors l’apanage des garants institutionnels. Dans les institutions, cet usage de la violence se joue notamment à partir des échanges qui concernent le registre de la légitimité, cet ingrédient qui autorise un sujet à s’identifier comme professionnel.

6Dans les groupes institués (du soin et du travail social…), cette tâche de limitation inhérente au pouvoir entre en résonance directe avec les parts de violence, de déliaisons mortifères qui sont présentifiées au sein des équipes à partir des symptômes des « usagers ». Une telle configuration surdétermine la donne relativement au pouvoir dans sa fonction de liaison de la violence. Dans ces institutions, l’incarnation du pouvoir hiérarchique (et du pouvoir du sens) constitue l’un des points nodaux de liaison de la violence – la métaphore du « double corps du roi » (Michelet, Kantorowicz) pourrait être ici avantageusement conviée –?; un autre point nodal et complémentaire de liaison de la violence se forge à partir de l’émergence du féminin au sein de ces mêmes groupes (Gaillard, 2009).

7La loi, les règles, leurs garants, et les liens qui se développent à l’égard et à partir de ces garants, ont donc une importance cruciale au sein de ces configurations institutionnelles.

8Si la dynamique psychique des institutions peut être éclairée à partir de ces temps de déliaison mortifère que sont les passages généalogiques, toute transformation importante des règles de fonctionnement remet en jeu la stabilité requise du pouvoir, et l’amarrage des institutions à leur histoire singulière (comme c’est le cas dans les mutations qui malmènent actuellement les organisations sociales). Les passages généalogiques butent en effet sur un refus de la génération, ils convoquent le cabrement du sujet face à la castration, et remobilisent les tentations archaïques du filicide et du parricide [6]. Les importantes modifications organisationnelles et la généralisation de la gestion « managériale » qui caractérisent la période actuelle s’inscrivent dans ces mêmes dynamiques destructrices et meurtrières.

9Ces modifications se cumulent du reste avec le départ de nombre de fondateurs ou de responsables d’institution qui atteignent l’âge de la retraite. Nous assistons ainsi à une recomposition du champ du soin et du travail social (restructurations, regroupements, fusions…) qui opère à partir de la transformation des règles de fonctionnement (lois de 2002 et de 2005 dans le travail social…) et des règles de financement (inflexions des modalités de financement à partir des transferts de compétences entre l’État et la Région, et des restrictions budgétaires présentées comme un réel incontournable, là où il ne s’agit que de choix politiques…).

10Tout passage généalogique et partant tout mouvement de restructuration oblige le sujet à reconsidérer le choix qu’il va agir face à la tentation de la prédation. Va-t-il jouer les mouvements de transformations et de la destructivité en donnant libre cours à une jouissance narcissique, phallique et mortifère, ou renoncer à de tels agirs et prendre place dans l’histoire et les héritages qui s’y déploient?? Si tout groupe se doit de limiter la prétention narcissique de chacun et de potentialiser une conflictualité dynamisante, un tel équilibre ne s’acquiert qu’à conjuguer « bien commun et bien individuel » (Agamben). Or dans le temps de la restructuration, le « bien commun » fait bien souvent l’objet d’un rapt de la part de celui (de ceux) en charge de mener la réforme.

Pouvoir, « phallus » et méta-organisateur œdipien

11Un détour par la notion de « pouvoir », par la mise au jour de ses résonances groupales et institutionnelles, et la clarification de la place qu’il occupe au sein de la psyché pour tout sujet (pour tout « Je »), permettra d’éclairer les mouvements institutionnels relatifs à la généalogie, aux mouvements de restructuration, à la prédation et aux violences meurtrières dont elles sont le lieu.

Le « pouvoir » gouffre narcissique

12De par la brillance qu’il entraîne et les emblèmes qu’il confère, le pouvoir apparaît comme lié à « la » question essentielle du « Je », la question du désir. Dans les positions de pouvoir, la fascination narcissique se trouve potentialisée. Le pouvoir joue en effet comme un piège identificatoire, comme focalisation pour le désir des autres « Je ». Dès lors la tentation est grande pour celui qui occupe une telle place de se lancer dans une poursuite (infinie) d’un « pouvoir » toujours plus conséquent. Le « Je » délaisse l’amour dont il pourrait légitimement jouir au profit d’une toujours plus grande prestance, d’une toujours plus grande fascination et focalisation du désir d’autrui (Assoun 1994). C’est du désir d’être objet de désir que se nourrit une telle quête. Il s’agit d’« aimanter » sur soi « le désir du “Je” de l’autre » (Piera Aulagnier [7]). Toute conquête du « Je » (amoureuse, de territoire, de prestige…) est alors le signe qu’il n’est que le pouvoir qui vaille, de par l’aura qu’il octroie, et l’inflation narcissique qui lui est corrélée.

13Un sujet qui s’est engagé dans un tel « défilé » peut aller jusqu’à faire de lui-même celui qu’il reconnaît comme possédant l’ensemble des emblèmes qui désignent l’objet désirable, et donc comme étant celui qu’il désire?: par où se rencontrent le gouffre narcissique et sa folie [8].

14Au niveau de la psyché, le pouvoir avoisine avec la configuration imaginaire où se figure le phallus. Dans la terminologie lacanienne le phallus constitue le pivot du carrefour œdipien. Il est cet objet imaginaire qui va permettre que s’opère une bascule dans l’ordre symbolique, en ce qu’il représente la visée supposée du désir de l’autre. Cet aspect d’opérateur symbolique lui confère une position de centralité dans la dynamique psychique d’émergence du « Je ».

15La proximité entre pouvoir et phallus s’éclaire dans la structuration symbolique à laquelle tous deux participent. Dans les institutions le pouvoir hiérarchique présentifie l’instance où s’incarne une différence?; en cela il se fait méta-organisateur. Il caractérise un professionnel (et quelques-uns dans leurs places respectives) comme supposé en avoir un « bout » – un bout (de pouvoir) de plus que les autres. Sur le plan fantasmatique, la proximité de ces deux objets imaginaires est source d’une fréquente confusion.

16Dans les institutions, les personnes en place de responsabilité (les différents garants institutionnels) incarnent la fonction instituante. Il n’est que de penser à la fonction performative du langage, et à son accroissement, corrélatif à l’accroissement du pouvoir hiérarchique. Cet accroissement concerne les différentes responsabilités et les différentes assignations qui en découlent au travers de la distribution des rôles, des territoires… Ce pouvoir évolue jusqu’à concerner les nominations elles-mêmes, lorsqu’il s’agit des fonctions de direction (de service, d’établissement…). Tout acte posé par un responsable dans le cadre d’une institution limite, autorise et spécifie les places. Ainsi d’une banale mise en œuvre d’une réunion où au travers des personnes conviées et de celles qui ne le sont pas, en fonction de l’objet de la réunion, et de ses convocations, les professionnels entendent le découpage produit comme un discours touchant aux places et aux fonctions professionnelles respectives. Être ou ne pas être convié à une réunion prend valeur signifiante, et donne lieu à de multiples commentaires et à des positionnements en conséquence?: acceptation des rôles assignés, plaintes, revendications concernant ces découpages et ces marqueurs différenciateurs, etc.

17La différence hiérarchique réfère métaphoriquement aux instances parentales et potentialise l’établissement d’une position œdipienne. Elle permet aux institutions de se maintenir vivantes et de faire face aux visées de Thanatos, en appelant les professionnels à s’extraire cycliquement des confusions et/ou des clivages dans lesquels ils se retrouvent pris de façon inévitable. Les nouages transférentiels n’en finissent pas de se tramer entre professionnels et usagers. Mais, outre ce qui des usagers vient prendre place dans le lien, ces confusions procèdent également à partir des parts en souffrance de la psyché des professionnels et de l’économie psychique qu’ils engagent dans ces relations. Rappelons que tout professionnel s’étaye sur ses « objets professionnels »?; il s’y répare dans le même temps où il répare l’objet.

Le pouvoir dans les institutions

18Sur la scène du lien social, les jeux relationnels, groupaux et institutionnels entretiennent la confusion selon laquelle le pouvoir serait le lieu supposé de la complétude (Enriquez, 1991). L’institution n’a en effet de cesse de raviver une telle visée à partir des modalités relationnelles archaïques qu’elle sollicite de la part des sujets. Au niveau des institutions, le phallus renvoie donc tout à la fois à un signifiant du désir, et à une place toujours « déjà occupée ». Le complexe d’Œdipe se trouve donc réactivé, « remis en chauffe », dans le jeu des places institutionnelles et dans la conquête du pouvoir. Se profilent alors les impasses œdipiennes du meurtre et de l’inceste – et en ce point s’ouvre la question du prix à payer pour les prétendants au pouvoir sur le registre de la culpabilité et de ses avatars (entre dénégation, déni et reconnaissance).

19C’est d’être référée à l’institution comme « instance maternelle » que la métaphore se met à fonctionner. La dynamique d’élection dans laquelle se précipitent et/ou sont précipitées, dès lors qu’elles sont nommées, les personnes qui occupent des postes de direction, atteste de ce gouffre narcissique dans lequel il est désormais possible de s’engloutir. Une confusion peut à tout instant s’instaurer dans cette aimantation dans le désir de l’autre, et la visée de possession imaginaire et d’emprise mortifère que cette position potentialise.

20C’est bien le fait qu’il en soit un qui soit investi comme occupant une fonction, comme étant en place de, qui garantit aux personnes placées sous la responsabilité d’un autre, que celui-ci se situe au lieu de cette instance qui témoigne d’une possible altérité, sans s’y confondre. Autrement dit, que pour eux aussi il y a de l’Autre, qu’il y a « du père ». C’est du moins là, pour celui qui vise à occuper une telle place et pour les institutions, un enjeu essentiel.

21Le pouvoir se trouve donc convoqué en tant qu’opérateur structural au sein des configurations institutionnelles sous le double registre de l’imaginaire et du symbolique. C’est à partir du « jeu » créé, par sa dimension métaphorique que le pouvoir génère une telle structuration symbolique, organisatrice de la groupalité institutionnelle, à l’identique avec le rôle et la place du phallus au sein de la configuration œdipienne?; cela pour autant que celui qui occupe le rôle ne se prenne pas pour « celui qui l’est ». Si phallus et pouvoir désignent tous deux un objet d’échange imaginaire, c’est de leur circulation que va dépendre la configuration groupale. Un des ressorts de cette circulation réside dans les échanges constants qui touchent à la légitimité (à la reconnaissance) et qui se jouent entre les professionnels, et entre les différents niveaux hiérarchiques. Lorsque cette circulation se trouve entravée, lorsqu’elle fait l’objet d’un rapt, elle se mue en emprise mortifère.

22Le pouvoir peut, en effet, aisément se substituer au désir. Si le désir place le sujet face à son manque, et le livre aux risques de l’altérité, le pouvoir en sa tentation extrême est bien ce miroir narcissique tendu au sujet, dans lequel toute altérité peut s’effondrer [9], et nombreux sont ceux qui succombent. Les dynamiques d’emprise liées aux jeux de pouvoir sont à ce point présentes qu’il est des temps où l’on est porté à les penser omniprésentes. Or le triomphe des seules positions phalliques a quelque chose de désespérant. Il est dès lors réjouissant de constater des effets libératoires qui se produisent lorsque, dans son entourage, l’on croise quelqu’un en position de pouvoir (ou en place de briguer une position de pouvoir avec une forte probabilité qu’elle lui échoie), et qui renonce à occuper (ou à accéder à) une telle place. La réassurance porte alors sur ce qui s’indique d’un « au-delà du phallique », sur ce repos momentané dans la « lutte des places [10] ».

Un mot d’ordre très « actuel »?: restructurer

23Dans la période actuelle, dans le secteur sanitaire et le travail social, crise de restructuration et crise générationnelle se potentialisent l’une l’autre. Pour donner à entendre ces mouvements de transformation, je vous propose de les regarder à partir d’une institution, qui se retrouve prise dans cette tourmente. Les mouvements en œuvre sont tels que nous pouvons même nous abstenir de spécifier la tâche primaire de l’institution évoquée, tant ce qui s’y dessine rejoint les dynamiques d’emprise et de déliaison mortifère qui envahissent l’ensemble de ce secteur.

24Il s’agit d’une institution du travail social initialement répartie en plusieurs services. Cette institution va céder à l’idéologie managériale actuelle et procéder à une « restructuration » de l’un de ses secteurs d’activité.

25Soulignons que cette restructuration va (comme souvent) coïncider avec le départ d’un directeur général et la nomination de son adjoint sur le poste. Bien qu’issu du cru, celui-ci va jouer la rupture, et mettre en œuvre une mutation culturelle. « Profitant » du départ à la retraite de l’un des responsables de service qui incarnait une position emblématique des pratiques antérieures du secteur, il procédera au recrutement et à la nomination d’une directrice en charge de conduire la restructuration. Là où étaient trois grosses équipes avec directeurs et chefs de service, la reconfiguration va dessiner une place de directeur du service et huit responsables d’antenne. Mentionnons également, puisqu’il s’agit là d’un mouvement fréquent, que cette institution recrutait traditionnellement ses responsables au sein de son personnel, et que le responsable à qui est confiée la charge de la restructuration est choisi en position d’extériorité relativement à la « culture maison ». La « casse » peut ainsi être menée sans encombre, les pactes et alliances antérieurs ne concernant pas le nouveau venu. Sa légitimité par les instances dirigeantes étant tributaire de sa seule capacité à mener à bien la transformation de l’organisation antérieure, il n’aura de cesse de montrer à ces instances qu’il/elle est l’homme/la femme de la situation. Dans un tel contexte, on perçoit aisément que la légitimité du nouvel arrivant n’étant fondée que sur cette capacité de transformation, les mouvements de violence s’en trouvent radicalisés. L’ensemble des configurations antérieures vole alors rapidement en éclats, sans égard pour les équilibres antérieurs (les pactes et les contrats) qui sous-tendaient ces organisations. Thanatos est à son affaire.

Délégitimer et fonder de nouvelles légitimités

26Lors de tels mouvements, les arguments utilisés pour agir les transformations sont largement axés sur la disqualification du travail antérieur?; le prétexte étant que les références antérieures ont fait long feu et sont désormais caduques. Rappelons que la disqualification professionnelle est un équivalent de meurtre professionnel (Fustier, 1995, 1999). Les compétences relationnelles étant de première importance dans ces métiers, lorsque l’attaque d’un professionnel du soin ou du travail social spécifie ses actes comme « non professionnels », celui-ci se trouve en position de désétayage et de vulnérabilité. La violence de la déliaison porte en premier lieu sur les liens entre les professionnels (Pinel, 1996)?; chacun ne se trouve plus référé au creuset groupal où cycliquement se restaure la professionnalité. Si dans les temps de stabilité, c’est l’équipe qui garantit (et qui permet de reconquérir) une telle professionnalité?; durant les temps de remaniements, cette instance éclatée n’est plus à même d’opérer sa fonction. Les responsables dérobent alors cette part de légitimité, antérieurement dévolue au groupe des pairs.

27On assiste dès lors à un rabattement. Du primat des appareillages groupaux (les appareillages inhérents à la constitution des équipes), on passe au primat du sujet. Les groupes sont « cassés », démantelés, reconfigurés, et les personnels qui sont dépositaires d’un savoir, d’une culture (une expérience accumulée), et qui tentent de préserver ce qui des affiliations, des fidélités et des appartenances antérieures, prend dès lors valeur identitaire, ces professionnels sont alors épinglés comme « caractériels », quand ils ne se retrouvent pas étiquetés à partir de la nosographie psychopathologique. On assiste ainsi à une inflation notable du diagnostic de « pervers ». Les professionnels les plus rétifs aux transformations sont alors individuellement « poussés à la faute », dans une rigidification (une fétichisation de certains fonctionnements antérieurs) à la mesure de la violence meurtrière qui est agie par les garants de la nouvelle donne. Ces derniers sont chargés de mettre de l’ordre dans ce qui est alors désigné comme le « chaos antérieur » dans lequel les travailleurs sociaux « faisaient vraiment ce qu’ils voulaient », et autres arguties du même acabit.

28Lors de ces mouvements d’emprise institutionnels, nous avons affaire à une rhétorique qui signe une volonté de méconnaissance, voire une fécalisation des temps précédents, et des pratiques singulières qui s’y développaient. « Il y a tout à faire ici?! » « Il faut que les gens se mettent au travail?![11] »

29Les nouveaux pactes prennent du reste l’allure d’un chantage. « Avec vous (qui est énoncé dans le meilleur des cas), je veux faire de cet établissement “le meilleur”. » Une telle formule sous-entend?: vous ne pouvez que m’instaurer comme votre nouvel emblème et coopérer avec moi à ce nouveau défi narcissique. Les mouvements paranoïaques et d’emprise perverse (ici le mouvement mérite le qualitatif) envahissent la place. On est « avec », ou on est « contre ». On est « progressiste » ou « rétrograde », etc. Se décline là la tentation de la tabula rasa, par où se propage une nouvelle épidémie de fièvre mégalomane?: « Du passé faisons table rase?! » C’est le fantasme d’un fils enfin délié de sa dette, enfin libre de posséder l’objet de sa convoitise, et d’en jouir sans entrave.

30Les pratiques du soin et du travail social relèvent de ce que Freud a épinglé comme l’un des métiers impossibles. Dès lors, si la conduite d’un professionnel n’est pas protégée par la légitimation groupale (et par une cyclique restauration de la professionnalité à partir d’un travail autoréflexif groupal), toute personne peut aisément être disqualifiée, à partir de n’importe quel acte cadré comme « insuffisamment professionnel » (voire non professionnel). On assiste du reste à une inflexion de l’argumentation disqualifiante actuelle qui épingle les positions et les actes comme « non scientifiques », signe de la prégnance de cette nouvelle idéologie que Jean-Pierre Pinel (2009) propose de nommer, fort à propos, « l’idéologie de la transparence ».

Au-delà du filicide et du parricide?: la reconnaissance d’une dette

31La violence du rapt, la dynamique de prédation auxquelles nous avons affaire dans les temps actuels sont d’autant plus vives que les « nouveaux » prétendants aux places de pouvoir pensent leurs prédécesseurs comme étant eux-mêmes en train de se protéger de la confrontation à la perte, et d’y jouer leur emprise en une violence filicide, face à laquelle il ne resterait d’autre issue que de prendre de force[12].

32Les mouvements d’emprise auxquels nous sommes confrontés agissent leur destructivité à partir de la dynamique qui fait pendant à ce fantasme d’un père qui refuse le don. Il prend alors la forme du parricide. Le sujet refuse de pactiser avec l’histoire, d’assumer sa part dans la dette qui lui échoit. La dette peut devenir le lieu d’une transformation féconde, pour autant qu’elle soit estampillée du sceau de la reconnaissance par celui qui prend place dans la génération (institutionnelle), et dans la place de pouvoir qui lui est conférée. Il importe que ce prétendant soit à même de se référer à ces autres qui l’ont précédé, et qui ont nourri de leurs traces le terreau institutionnel.

33Tout « Je » rêve « de laisser à la surface une trace en creux de (son) passage forcé[13] ». De ce point de vue, la scène institutionnelle offre des opportunités de transformation et de sublimation considérables. En ces temps de passage, de tels mouvements ne peuvent se faire sans la mise en œuvre de déliaisons et de renoncements partiels. Il convient dès lors de s’astreindre à prendre en compte l’histoire, et à se savoir hériter.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : emprise, filicide, génération, institution, légitimité, méta-organisateur œdipien, parricide, pouvoir, transmission

Date de mise en ligne : 02/03/2009

https://doi.org/10.3917/rppg.051.0055