La nouvelle du tremblement de terre est arrivée à Königsberg : les écrits de Kant sur l'événement
Pages 185 à 213
Citer cet article
- BERNARDO, Luís Manuel A. V.,
- Bernardo, Luís Manuel A. V..
- Bernardo, L.-M.-A.-V.
https://doi.org/10.3917/rmm.132.0185
Citer cet article
- Bernardo, L.-M.-A.-V.
- Bernardo, Luís Manuel A. V..
- BERNARDO, Luís Manuel A. V.,
https://doi.org/10.3917/rmm.132.0185
Notes
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[1]
Bien que cet article ne porte pas sur le tremblement de terre de Lisbonne en tant que tel, on pourra trouver quelques repères sur l’événement dans les ouvrages suivants : A. Araújo et al. (org.), Terramoto de 1755 – Impactos Históricos, Lisbonne, Livros Horizonte, 2007 ; T. Braun et J. Radner (dir.), The Lisbon Earthquake of 1755 – Representations and Reactions, Oxford, Voltaire Foundation, 2005 ; H. Buescu et G. Cordeiro (eds.), O Terramoto de Lisboa : Ficar Diferente, Lisbonne, Gradiva, 2005 ; J. Fonseca, 1755 – o Terramoto de Lisboa, Lisbonne, Argumentum, 2004 ; J.-A. França, Une ville des lumières. La Lisbonne de Pombal, Paris, Centre Culturel Portugais, 1988 ; T. Kendrik, The Lisbon Earthquake, Londres, Methuen & Co. Ltd., 1956 ; A. Lisboa, Providências do Marquês de Pombal que se deram no terramoto que padeceu a corte de Lisboa no ano de 1755, Lisbonne, Flad/Público, 2005 ; R. Machete et al., O Grande Terramoto de Lisboa – Descrições, Lisbonne, Flad/Público, 2005 ; J.-P. Poirier, Le Tremblement de terre de Lisbonne : 1755, Paris, Odile Jacob, 2005 ; M. Rollo (dir.), História e Ciência da Catástrofe – 250 aniversário do terramoto de 1755, Lisbonne, Colibri, 2008 ; R. Tavares, O Pequeno Livro do Grande Terramoto, Lisbonne, Tinta da China, 2005.
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[2]
N’ayant pas trouvé de traduction française du premier et du troisième de ces textes, nous les traduisons nous-mêmes à partir de l’édition de l’Académie (AK), avec l’appui de la traduction portugaise : I. Kant, Escritos sobre o Terramoto de Lisboa, Coimbra, Almedina, 2005. Pour le second, nous avons consulté la traduction de Jean-Paul Poirier, Cahiers Philosophiques 78, mars 1999. Pour les autres textes, nous nous référons à l’édition des Œuvres philosophiques de Kant publiée chez Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », sous la direction de Ferdinand Alquié, ci-après « Pléiade ».
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[3]
« De grands événements qui affectent le destin collectif des hommes réveillent, à juste titre, cette fameuse envie de nouvelles que ce qui est extraordinaire suscite en nous tous, nous obligeant à nous enquérir de ses causes. En de tels cas, l’obligation du chercheur de la Nature envers le public sera de l’informer des connaissances que l’observation et la recherche lui auront fournies. » AK, I, 419.
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[4]
Nous prétendons ainsi nous écarter, soit des jugements génériques, comme celui devenu classique de Walter Benjamin sur le caractère fondateur de la sismologie scientifique qui reviendrait à ces textes, soit des appréciations contraires, comme celle que l’on rencontre, par exemple, dans le livre de Michel Puech sur la causalité, sujet de réflexion décisif pour notre propre argument. Ce dernier les résume en deux paragraphes, concluant tout simplement que : « Kant est un philosophe newtonien, mais non un physicien. » : M. Puech, Kant et la causalité, Paris, Vrin, 1990, p. 236.
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[5]
Malgré son importance, notamment par la formulation de la théorie dite de Kant-Laplace, il concerne un problème plus vaste, celui de la cosmologie, ce qui nous a imposé de l’utiliser parcimonieusement, du fait que son apport théorique formerait un cadre trop générique pour l’explication des phénomènes sismiques, comme cela ressortira de notre argumentation.
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[6]
« On ne doit donc pas s’étonner si je m’avance à dire que la formation de tous les corps célestes, la cause de leurs mouvements, en bref l’origine de toute la constitution présente de l’univers, peut être saisie avant que ne soit clairement et complètement connue la production à partir de causes mécaniques d’une seule herbe ou d’une chenille. » Pléiade, I, p. 48.
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[7]
Ces conceptions se retrouvent encore à la base des raisonnements de savants qui influencèrent explicitement Kant, comme Buffon qui écrivait à l’article XVI des « Preuves de la théorie de la terre » : « Voilà ce que c’est qu’un volcan pour un physicien, et il lui est facile d’imiter l’action de ces feux souterrains, en mêlant ensemble une certaine quantité de soufre et de limaille de fer qu’on enterre à une certaine profondeur, et de faire ainsi un petit volcan dont les effets sont les mêmes, proportion gardée, que ceux des grands […]. » Œuvres complètes, vol. 2, partie 2, Paris, Verdrière et Ladrange, 1874, p. 370.
Bien que notre propos n’inclue pas la comparaison entre la position de Kant et celles de ses auteurs de référence, nous aimerions néanmoins signaler un ou deux points en rapport avec notre argument, en prenant comme cas exemplaire le rapport à Buffon. Il nous semble que les deux seules mentions appréciatives des travaux du Français, sur la loi de la propagation et sur la constitution rocheuse des cavernes, confirment, d’une part, l’appartenance mutuelle à l’horizon explicatif aristotélicien – mais il faut remarquer, au-delà de l’accord sur les cavernes souterraines et les procès d’ignition, les dérives constantes de Buffon vers une explication plutôt neptuniste que volcaniste – et, d’autre part, la conviction d’un écart significatif en ce qui concerne l’épistémologie. Nous serions ainsi tentés de considérer que si l’épistémologie de Buffon, en accord avec l’esprit scientifique des Lumières, constitue un aboutissement du modèle baconien, celle avancée par Kant aurait la prétention de la dépasser. Cette prise de distance se donne à voir dans certains traits fondamentaux qu’une comparaison entre le Premier discours (Buffon, Œuvres, Paris, Gallimard, 2007, pp. 29-66) et les Opuscules permet aisément de repérer : tandis que Buffon construit sa conception de la science en opposant histoire et système, survalorisant la considération du particulier, Kant relance la valeur générale du système, même pour l’histoire naturelle, en défendant l’importance de l’effort d’unification ; à la visée réaliste sur laquelle Buffon insistait, Kant substitue progressivement une perspective transcendantale, laquelle est déjà en partie présente dans les Opuscules ; la philosophie de la connaissance sur laquelle le premier prend appui est celle de l’empirisme lockéen, avec ses deux moments, bien délimités, de l’observation et de la description des cas particuliers, puis du raisonnement, son accumulation de datas à la base du travail de l’analogie, tandis que celle de Kant présente déjà beaucoup d’aspects originaux, notamment le rôle de la synthèse ou la différence entre la condition objective et la nécessité subjective d’un jugement ; l’anthropocentrisme, dont l’utilisation par Aristote était déjà louée par Buffon, constitue pour celui-ci un point de référence sûr pour l’organisation du plan de recherche et d’exposition des connaissances, les animaux domestiques, par exemple, du fait de leur proximité, devant être étudiés en premier lieu, alors que celui qui préside aux textes de Kant correspond déjà, en grande partie, à une nouvelle modalité qui devra aboutir à la question : « que m’est-il permis d’espérer ? ». -
[8]
Il faut rappeler, par exemple, le très important travail de John Mitchell, Conjectures concerning the Cause & Observations upon the Phaenomena of Earthquakes, communiqué à la Royal Society de Londres, pendant cinq sessions consécutives en mars 1760 ; cet essai suit une discursivité scientifique similaire où apparait énoncé le caractère ondulatoire des vibrations sismiques. On doit, cependant, prendre en considération trois aspects qui introduisent des différences importantes par rapport au philosophe allemand : Mitchell a pris son temps pour réfléchir à sa théorie ; il maintient le caractère ésotérique de sa démarche scientifique ; il écrit en tant que savant, ne proposant pas une philosophie de la connaissance.
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[9]
C’est ainsi que Kant se montre à l’aise avec le caractère hypothétique de ses propos et, dès les premières lignes de son article inaugural, s’empresse de le déclarer : « Mes réflexions seront simplement schématiques ou, pour m’exprimer avec clarté, elles iront inclure tout ce qui peut être dit de probable jusqu’ici sur le sujet. » AK, I, 419.
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[10]
AK, I, 443.
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[11]
Pléiade, I, p. 48.
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[12]
« J’ai banni en effet avec la plus grande vigilance toutes les imaginations arbitraires. » Ibid., p. 51.
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[13]
Ibid., p. 48.
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[14]
AK, I, 469.
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[15]
Voir la discussion des bénéfices de la chaleur souterraine et des éruptions volcaniques : AK, I, 457-458.
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[16]
Réflexion 3704, Pléiade, I, p. 28.
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[17]
Ibid., pp. 32-34.
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[18]
Ibid., p. 155.
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[19]
Ibid., p. 160.
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[20]
Ibid., p. 161.
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[21]
Ibid., p. 169.
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[22]
Ibid., p. 174.
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[23]
Ibid., p. 160.
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[24]
Ibid., p. 159.
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[25]
Ibid., p. 119 ; 131.
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[26]
Cependant, le philosophe fait valoir une justification positive, précaution sans doute de jeunesse, comme paraît l’indiquer la référence à l’autorité de l’adversaire de Wolff, en même temps qu’expression de limites thématiques non dépassées, même si elles tendent à être subsumées : « J’ai préféré également remplacer l’expression raison suffisante par raison déterminante, et j’ai pour moi l’approbation de l’illustre Crusius, car le mot suffisant est ambigu, comme Crusius le montre fort bien, puisqu’on ne voit pas tout de suite dans quelle mesure cela suffit ; mais comme déterminer, c’est poser une chose de telle manière que tout opposé soit exclu, ce mot exprime ce qui suffit certainement pour que la chose soit conçue ainsi, et pas autrement. » Ibid., p. 122.
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[27]
Ibid., p. 125.
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[28]
Ibid., pp. 154-155.
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[29]
Ibid., pp. 119-120.
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[30]
Ibid., p. 123.
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[31]
Ibid.
-
[32]
Ibid., pp. 123-124.
-
[33]
Ibid., p. 124.
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[34]
Idem.
-
[35]
AK, I, 459.
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[36]
Pléiade, I, p. 134.
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[37]
Ibid., p. 135.
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[38]
Ibid., p. 145.
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[39]
Idem.
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[40]
Ibid., p. 146.
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[41]
Idem.
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[42]
Idem.
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[43]
Ibid., pp. 148-149.
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[44]
AK, I, 458.
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[45]
Ibid., 422.
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[46]
Ibid., 466.
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[47]
Ibid., 465.
-
[48]
Ibid., 471.
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[49]
Ibid., 432-433 ; 435 ; 440.
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[50]
Ibid., 446.
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[51]
Idem.
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[52]
Idemv.
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[53]
Ibid., 424.
-
[54]
Pléiade, I, p. 61-62.
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[55]
AK, I, 420.
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[56]
Météor., 368 a, 25-30.
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[57]
Ibid., 361 b, 30.
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[58]
AK, I, 460.
-
[59]
Méteor., 368 a.
-
[60]
Ibid., 366 b, 30.
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[61]
Sa formulation philosophique définitive devra attendre, bien sûr, la Critique de la Raison Pure.
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[62]
Voir, par exemple, AK, I, 436.
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[63]
Ibid., 421-422.
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[64]
Ibid., 456-457.
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[65]
Ibid., 440-441.
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[66]
Ibid., 449.
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[67]
Ibid., 444.
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[68]
Ibid., 472.
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[69]
Ibid., 434.
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[70]
Ibid., 456.
-
[71]
Ibid., 458.
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[72]
Idem.
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[73]
Ibid., 431.
-
[74]
Ibid., 469.
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[75]
Ibid., 452.
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[76]
Ibid., 420-421.
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[77]
Ibid., 460.
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[78]
Ibid., 446-447.
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[79]
Ibid., 460.
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[80]
Ibid., 461.
1Depuis le tremblement de terre du 1er novembre 1755, partout en Europe, Lisbonne était au centre des conversations. En même temps, cette violente activité sismique faisait couler beaucoup d’encre, au début surtout sous forme de poèmes, puis, peu après, de toutes sortes de réflexions, morales, philosophiques, théologiques, ici et là scientifiques. Malgré la distance, Königsberg n’échappait pas à l’impact des nouvelles qui arrivaient du Sud, ni à la compulsion à participer à cette expiation collective par la voie de l’écriture, premier signe de l’universalisation du paradigme communicationnel qui est devenu le nôtre. L’horreur et la commisération éprouvées à la lecture des rapports détaillés des Allemands habitant le Portugal se trouvaient mêlées à un sentiment local d’assurance aux contours parfois nationalistes et religieux, ou à une nostalgie aventurière liée à un certain exotisme reliant les pays méridionaux et équatoriaux, la Péninsule Ibérique et l’Amérique du Sud, que les excès de la nature ne démentaient pas [1].
2En cette même année 1755, Emmanuel Kant, alors âgé de trente-et-un ans, commençait à peine sa carrière académique comme privat-docent à l’université de la ville limitrophe qu’était sa ville natale. Partageant la conviction de l’époque sur le caractère exceptionnel du séisme, il décida lui aussi d’avancer son interprétation des événements. Ainsi, en janvier 1756, il publiait dans un hebdomadaire local, le Königsbergischen wochentlichen Frag – und Anzeigungs – Nachrichten, son premier article sur le tremblement de terre de Lisbonne portant le titre « Sur les causes des tremblements de terre, à propos de la calamité qui a atteint la zone occidentale de l’Europe vers la fin de l’année précédente ». En mars sortait, comme publication indépendante, chez Johann Heinrich Hartung, l’opuscule « Histoire et description des plus remarquables événements relatifs au tremblement de terre qui a secoué une grande partie de la terre à la fin de l’année 1755 ». Enfin, en avril, le même journal inclut les « Considérations additionnelles sur les tremblements de terre qui se font sentir depuis un certain temps jusqu’à présent » [2]. Bien que de dimensions différentes, le second étant beaucoup plus long que les deux autres, et d’intérêt philosophique inégal, ils offrent une unité thématique et notionnelle qui justifie un traitement en bloc.
Des textes à multiple portée
3Issus de l’exigence de publicité inhérente au nouveau paradigme de la rationalité communicationnelle, ces écrits prétendent intervenir dans l’espace public, profitant de réseaux de transmission qui échappent aux protocoles académiques, bien qu’étayant cet espace de liberté sur la crédibilité propre à la figure du chercheur scientifique. C’est ainsi qu’apparaît justifié, dès les premières lignes du premier article, l’intérêt universel de cette forme hybride qu’est la nouvelle, à la fois information partagée, prise de conscience, prétexte pour la réflexion mais aussi déclic pour une déontologie du fonctionnement normal de la science, appelée, dorénavant, à fournir une information de second degré qui puisse éclairer le grand public, c’est-à-dire, faire valoir auprès de lui un type d’explication s’offrant comme le schème de la vérité [3]. À partir du moment où les nouvelles du tremblement de terre sont arrivées à Königsberg, la responsabilité sociale et culturelle du philosophe-scientifique est engagée dans la tâche de normalisation du mode de raisonnement du public en général : la proposition d’un système explicatif s’accompagne de tout un ensemble de préceptes sur la bonne façon de comprendre les faits et de réagir aux dégâts qui en sont les conséquences. Ce savoir construit à partir des nouvelles, prodigué en tant que modèle de la raison, divulgué dans les médias d’où sont issues ces informations, produit alors une espèce de mise à distance des événements qui est à l’origine de ce que l’on peut désigner comme une pragmatique de la discursivité scientifique, dont l’intentionnalité de base engage ce que l’on pourrait appeler une « narrativité de rapport », qui rassemble les différents sens du second terme.
Une intention philosophique cachée ?
4Par ailleurs, ces textes constituent la contribution de Kant à la discussion sur les raisons de cet événement qui a si profondément ébranlé son époque et méritent, comme nous essayerons de le montrer, une attention particulière. Nous nous proposons, ainsi, de mettre en évidence l’intention épistémologique générale qui les soutient et donne un sens philosophique au choix « naturaliste », à rebours du type d’explications centrées sur le divin ou l’humain : malgré le prétexte circonstanciel, les opuscules de Kant sur le tremblement de terre de 1755 auraient, ainsi, une portée qui ne peut pas être réduite à ces circonstances. Notre perspective revient à supposer que ces textes ne doivent pas exclure une interprétation philosophique, sous prétexte qu’ils sont des écrits mineurs ou des pionniers d’une certaine version du discours scientifique, conforme au modèle conventionnel des sciences de la nature [4]. De fait, non seulement ces lectures que nous écartons dépendent de critères dont l’évidence reste à accepter, comme l’obligation de penser le parcours kantien rétrospectivement par référence au seul moment critique, ou bien la valeur accordée aux sciences dites dures ; mais, aussi, elles rendent plus difficile l’intégration des textes concernés dans le réseau global des préoccupations et des enjeux de la pensée kantienne à l’époque de leur production, ce qui, en revanche, ressort si on leur accorde une certaine consistance théorique. Il est vrai que nous sommes face à des textes de vulgarisation sur un sujet particulier, mais, pour cette même raison, le fond intentionnel commun sous-jacent, cet ensemble d’idées qui paraissent aller de soi, doit être mis au clair, ce qui impose à l’interprète une triple exigence : comprendre ce qui y est écrit ; établir les rapports avec d’autres travaux de la même période grâce auxquels certains points de vue peuvent acquérir une nouvelle pertinence ; réfléchir sur le sens de l’apparent retour à une matrice épistémologique qui s’enracine dans les Météorologiques d’Aristote pour répondre aux exigences de la connaissance scientifique moderne. Toutefois, il nous est apparu que ces trois entrées ne pouvaient acquérir leur plein sens qu’en étant comprises à partir d’une intentionnalité hybride, qui soutiendrait le croisement des aspects relevant de la métaphysique, de l’épistémologie et de la pratique scientifique. Ce sera, donc, surtout cette dynamique fondamentale que nous nous proposerons de tracer, en évitant, par conséquent, d’adopter un point de vue strict, fût-il celui de la philosophie des sciences ou de l’histoire de la philosophie.
5Les écrits sur le tremblement de terre s’inscrivent, à part entière, dans un même horizon global de pensée qui correspond à la période initiale de la recherche de Kant, moment où il publia ses dissertations académiques, moment de tâtonnement par rapport à l’idée d’un système complet, moment qui permet de rencontrer certains traits de la tâche critique, sans doute, mais qui est surtout dominé par des problèmes spécifiques, comme celui du finalisme, de l’optimisme, de la causalité naturelle, de la théodicée, des difficultés propres à certains domaines scientifiques particuliers tels que la Cosmologie ou la Géographie. Ainsi, il nous semble qu’il faut les voir comme des produits de la pensée kantienne en action, configurant une originalité, pointant une certaine direction que, certes, l’on trouvera accomplie dans les Critiques, mais qui, à l’époque, correspondait à un parcours typique impliquant forcément des thèmes caractéristiques des débats philosophiques et académiques du temps. En outre, au-delà des études kantiennes, ces publications sont des documents clés pour saisir ce tournant épistémologique complexe qui a mené à notre organisation du savoir et des disciplines. En conséquence, nous n’hésiterons pas à signaler certains de ces nœuds thématiques et/ou temporels.
6Cette dimension plus générale se donne à voir dans le fait que ces écrits se prêtent à un certain regroupement par grands problèmes, selon une sorte de délimitation triangulaire : la question de l’optimisme, qui traverse tous les ouvrages de cette phase, est traitée directement en deux ensembles de réflexions ; les sujets scientifiques, comme celui qui est l’objet des articles considérés, correspondent à l’ordre du jour, atteignant leur point majeur dans l’œuvre publiée en 1755 sous le titre Allgemeine Naturgeschichte und Theorie des Himmels, véritable plaque tournante de la science moderne et contemporaine [5] ; de même, les défis épistémologiques, qui absorbent une partie significative de la pensée kantienne, se matérialisent la même année dans des publications telles que la Principiorum primorum cognitionis metaphysicae nova dilucidatio, indispensable pour l’interprétation des écrits sur le tremblement de terre.
7Ce cadre une fois établi nous permet donc de préciser notre hypothèse initiale, à savoir que les opuscules sur le tremblement de terre de Lisbonne s’inscrivent aisément dans l’ensemble des réflexions kantiennes de la même époque, en ajoutant que cette inscription correspondrait à un travail d’application. Kant essayait ainsi de trouver une explication pour les phénomènes sismiques qui valait en tant que telle, mais aussi en tant qu’application de certains principes, postulats ou contenus, mis au point ailleurs, auxquels il attachait une importance particulière dans la mesure où il en revendiquait l’originalité.
8Précisément, parce que le tremblement de terre était un phénomène réel complexe, il offrait un triple intérêt pour la démarche à la fois philosophique et scientifique kantienne : d’un côté, il se présentait comme un événement global d’une échelle suffisamment large pour permettre une interrogation sur le fonctionnement typique de la nature, l’échelle s’avérant déterminante pour la visée scientifique [6] ; d’un autre côté, c’était une occasion toute particulière de s’affranchir des limites du petit laboratoire, avec ses expériences-modèle contrôlées concernant, par exemple, la poudre de feu ou les échanges chimiques à la base des effets explosifs, de façon à soutenir des hypothèses supposées plus fondamentales [7] ; enfin, la nouvelle métaphysique que l’auteur était en train de développer trouvait dans cette succession d’événements naturels une vraie mise à l’épreuve, d’autant plus importante qu’elle impliquait une expression spatiale et temporelle – les deux repères du phénomène – diversifiée, laquelle exigeait, ainsi, une réflexion intense sur la façon d’unifier la pluralité des données que l’observation retenait.
Quelques comparaisons
9Ce dernier aspect est également repérable à partir d’une considération plus générale. Pour celui qui cherche à reconstituer la toile de fond, la comparaison avec les autres témoignages, documents ou réflexions de l’époque, même avec ceux qui se prétendent modérés comme les rapports du nonce papal, impose, à l’évidence, un clivage entre deux horizons d’interprétation : celui de la majorité, dominé par une perspective cathartique, insistant sur la coïncidence entre événement et tragédie, horizon littéraire, donc, nonobstant sa dépendance à l’égard de la métaphysique ; celui qu’adopte Kant, et que l’on peut retrouver chez un très petit nombre réagissant à la catastrophe [8], lequel se veut producteur d’un autre régime de narrativité. On peut avoir, désormais, un aperçu de cette divergence en considérant le point de vue adopté par chacun des deux partis. Tandis que le plus grand nombre, quel que fût le type d’explication favorisé, adoptait le statut du témoin oculaire, spectateur engagé de la violence de la nature indépendamment de sa présence physique au moment des événements – statut dont la logique, avec l’ordre du discours qu’il implique, ouvre sur une appréciation de type juridique (théodicée) ou poétique (esthétique du mal ou du sublime) –, Kant explore les possibilités du détachement offert par la lecture d’une information partagée, celle fournie par les nouvelles. Cela revient à exploiter, pour la fixation paradigmatique du discours de la science, une position qui, a priori, pourrait avoir moins de crédibilité, dans la mesure où Kant et ses lecteurs, en puisant les faits dans ce fond commun de seconde main, annulent tacitement la valeur du vécu.
10Paradoxalement, la platitude du niveau initial des informations rapportées, dépendant surtout de la fidélité du medium, et qui va de pair avec un refus de mettre en place les rôles prévus pour un grand drame, est supposée reconduire tous les intervenants à ce qui importe, c’est-à-dire à l’exercice de la rationalité, sans mélange de variantes statutaires ou pathologiques, en même temps qu’elle influe sur la considération du statut des événements : un analyste non engagé, un chercheur de laboratoire, se consacre à une objectivité qui s’impose, non par son caractère existentiel ou ontologique, mais par son aspect conditionnel, celui d’une explication par hypothèses heuristiques [9]. Aspect dégageant, au fond, une marge de liberté pour les raisonnements qui s’avère très productive, comme on peut le vérifier par exemple dans l’explication des causes de la destruction de la ville de Setúbal [10], mais dont la relative incertitude n’est pas en mesure de satisfaire les requêtes strictes de l’Académie.
11Ainsi se comprend mieux le recours de Kant au circuit des hebdomadaires pour communiquer ses réflexions scientifiques et philosophiques sur le tremblement de terre de Lisbonne : c’est qu’au fond la teneur de ce qu’il a à dire et de ce qu’il veut produire avec ces publications est à la mesure du procès de transmission. Non seulement le périodique permet de marquer, sans ambiguïtés, le refus kantien d’incarner cette figure juridique qui est celle du témoin, mais, du fait des particularités éditoriales et du discours qui lui est propre, il constitue un lieu idéal pour le travail de dédramatisation de l’événement, en accord avec un procédé inévitable de contamination du contenu par la forme. Notons que cet exercice de déconstruction du tragique, déjà à l’œuvre dans ce choix d’une certaine textualité, est effectué par des écarts, des mises à distance, plutôt que par une écriture revendiquant pour elle l’autorité de la science, comme on le trouvera, plus tard, dans les panégyriques du positivisme. Ce qui est mis en jeu, comme une espèce de toile de fond préalable à la sélection des contenus, c’est une élision systématique des traits dramatiques de l’événement, jusqu’à ce qu’il ne reste que sa grandeur de fait : élision du caractère « extraordinaire », de la dimension catastrophique, de l’aspect historique exemplaire, de l’évidence d’une expérience hors du commun, de la pertinence de l’esthétisme, de la logique du pathos.
Apprendre la scientificité
12Ces articles sont ainsi des textes qui, de manière privilégiée, donnent à voir un moment décisif de l’apprentissage de ce qui correspond en gros à l’attitude scientifique, laquelle se présente également, en tant qu’éthique de la raison moderne, comme une alternative consciente à l’éthique prémoderne du pathos. Non que, à vrai dire, celui-ci soit absent. Bien au contraire, il y a toute une sphère de sentiments propres au comportement scientifique ou, plutôt, au comportement conforme au canon de la rationalité scientifique, tel que Kant l’envisageait dans cette étape initiale de son parcours. Néanmoins, cette sentimentalité se veut non affectée, neutre, en quelque sorte, parce que la charge pathologique des événements est désamorcée : tel qu’il se donne à lire dans le présent, l’événement possède le même statut que la nouvelle, une figure fugace dont il faut prendre note, mais qui n’est pas destinée à survivre, sauf si l’on arrive à cerner sa causalité historique ou le message qu’elle délivre concernant l’avenir. Ainsi la science doit-elle prendre la relève des événements en pleine conscience de leur évanescence, c’est-à-dire de leur caractère de phénomènes naturels. Cela implique qu’ils soient vidés de leur substantialité au profit d’un ordre des relations. Celui-ci, tout en le justifiant, réduit ce qui est contingent dans le phénomène, dans la mesure où il suppose l’impossibilité de rendre raison de l’événement en tant qu’isolé de la chaîne explicative dont il n’est qu’une confirmation.
13Dans ces articles, pour le dire sans ambages, on se trouve soudain face à une logique nouvelle, point d’aboutissement d’une cohérence liée au devenir de la rationalité scientifique. Il est vrai que, à la suite du moment cartésien, l’exigence de substituer au paradigme de la substance celui de la relation était à l’ordre du jour, mais tous les philosophes avaient maintenu un aspect décisif de l’ancien archétype. En ce qui concerne le rapport au pathologique face au tremblement de terre, au-delà des énormes différences entre théodicée et anthropologie, Leibniz et Voltaire insistent tous les deux sur la dimension dramatique de l’événement et donc sur son caractère unique, ce qui le place en dehors de la possibilité d’une explication scientifique. Le non-sens de toute la scène est la condition nécessaire de l’attribution d’un sens, qu’il soit le châtiment mérité, la volonté divine, la souffrance humaine ou le hasard. Toutefois, on comprend bien que, malgré tous les efforts de ces philosophes pour construire un système de la nature, ils continuent à inscrire certains événements dans le registre du surévénement miraculeux, qui échappe, en tant que tel, à l’ordre général. Dans l’explication de la nature il y aurait des événements qui ne seraient pas naturels, contradiction évidente si on envisage les choses au point de vue de l’idée totalisante de système et non dans le cadre particularisant du concept de faculté, humaine ou divine.
14C’est précisément sur cette idée de système que se fonde le propos kantien d’inclure la physique et la cosmologie dans la charte des sciences mathématiques, provoquant, du même pas, une unification des sciences. La démarche générale de Kant était déjà établie en 1755, comme on peut le constater dans la préface à L’Histoire générale de la nature et théorie du ciel [11]. D’un côté, on y trouve la confirmation d’un zèle assumé pour l’attitude scientifique, exprimé en des termes où résonne le thème newtonien des « hypotheses non fingo » [12], position qui traverse, comme on vient de le dire, les écrits sur le tremblement de terre. D’un autre côté, elle laisse apparaître sans doute aucun l’idéal d’un système dépourvu d’exceptions, ce qui oblige à y inclure des phénomènes comme les séismes, si tenté qu’on puisse être par d’autres sémiotiques. Mais le plus important est que la réduction des événements au statut de phénomènes, excluant donc le particulier et l’unique, est établie comme la condition nécessaire de l’approche scientifique :
Est-on en état de dire : Donnez-moi de la matière, je vais vous montrer comment une chenille peut être produite ? Ne demeure-t-on pas ici arrêté dès les premiers pas, à cause de l’ignorance de la vraie disposition interne de l’objet et de la diversité interne qu’il comporte [13] ?
16En dépit des apparences, celles d’un argument mécaniciste appliqué au biologique, le tournant épistémologique est notable. Ce qui constitue l’obstacle préalable, c’est une impossibilité au niveau de la connaissance : l’unique n’est pas du domaine de la nature, à partir du moment où l’on comprend bien que celle-ci n’est pas une réalité ontologique, mais un objet de connaissance. Ainsi envisagé, le choix n’est plus à faire entre ce qui, dans la réalité, est explicable et ce qui ne l’est pas, mais entre ce qui peut devenir objet d’explication et ce qui ne le peut pas. Cela revient à considérer, soit que les phénomènes sismiques peuvent entrer dans le cadre d’une explication générale, devenant des objets de connaissance ; soit qu’ils ne peuvent être connus, devant être définitivement bannis de la sphère de la nature, possibilité absurde puisque, même si leur cause était un acte miraculeux, ils continueraient toujours à se présenter comme des phénomènes relevant du domaine naturel. Cette évidence contamine également le plan textuel, à travers le fait que les considérations épistémologiques et les passages doctrinaires sont entremêlés, avec pour conséquence un enchevêtrement de plusieurs types de textualité qui, pour Kant, va de soi, parce qu’il est soutenu par l’idée même d’un tournant gnoséologique.
Toujours une philosophie de la connaissance
17C’est, donc, déjà, une philosophie de la connaissance qui assure chez Kant l’unité qui manquait aux autres conceptions, toutes absorbées par l’impact réel des événements sismiques et par la certitude que ceux-ci relevaient d’une métaphysique surnaturelle, laquelle redonnait un sens au déterminisme de la légalité naturelle. On restait dans la question du droit et dans celle de la transcendance. Kant, au contraire, tend à uniformiser des procédés gnoséologiques fondamentaux, conçus dorénavant comme conditions incontournables de la procédure scientifique, ce qui fait pencher les questions de droit du côté du possible plutôt que du réel vécu. La transcendance, alors, se trouve réduite à alimenter un discours parénétique qui, bien qu’engendré par certaines conclusions scientifiques, constitue un énoncé parallèle, un résidu qui revient, impossible à éliminer, comme plus tard les Idées de la Raison, mais ne peut plus interférer avec les questions qui concernent le plan constitutif.
18L’idée d’un ordre de la nature reste ainsi dépendante de la théorie de la connaissance que Kant inaugure dans l’ouvrage qui porte le titre assez révélateur de Nouvelle Explication des premiers principes de la connaissance métaphysique. Le double problème de la légalité et de la légitimité, que les autres explications séparent, se fond dans l’exigence d’une Constitution préalable touchant les principes de la connaissance. Le juridique, en ce qui concerne la nature, est pris en charge par ce que l’on serait tenté de considérer comme la sphère de la politique scientifique. Les écrits de Kant sur le tremblement de terre de 1755 peuvent être vus, dans cette ligne d’interprétation, comme des essais d’instauration de ce nouvel ordre constitutionnel, proposé à un public plus vaste que celui des savants parce qu’il ne concerne pas, simplement, le cas des séismes ou les questions internes aux débats académiques, mais rend compte de ce qui apparaît à Kant comme le régime de rationalité propre de la Modernité. Entre la Constitution et le Système de la légalité naturelle s’interpose une instance médiatrice et régulatrice, judiciaire, laquelle prend déjà, dans le troisième de ces textes, la figure du « tribunal de la raison [14] ». Sous prétexte d’intervention dans une dispute locale, on peut penser que le philosophe de Königsberg avait la prétention de faire passer quelques points de vue révolutionnaires, ce qui conférerait à ces opuscules une touche pamphlétaire insoupçonnée au premier abord.
19Pourtant, dans cette opposition structurante entre le scientifique, le moral et l’esthétique, qui pointe la diffraction de la raison consacrée par les trois Critiques, il ne faut pas penser que le scientifique soit pris comme évident. Tout au contraire, c’est lui qui est en constitution et c’est sur lui que se concentrent les préoccupations philosophiques de Kant, les deux autres instances d’interprétation lui servant simplement de miroir négatif pour consolider la nouvelle conception. C’est, à notre avis, la raison pour laquelle il s’en prend autant à la Caractéristique de Leibniz qu’à sa téléologie optimiste. C’est aussi ce qui justifie qu’il envisage les principes gnoséologiques de l’optimisme plutôt que la logique des conséquences, comme le fait Voltaire. Cette façon eschatologique de concevoir les effets d’un événement naturel est, elle aussi, neutralisée dans les opuscules sur le tremblement de terre de Lisbonne par une réduction de l’événement au statut épisodique. Par le biais d’un jeu d’échelles où bien et mal sont compris par rapport à l’ordre propre de la nature, la calamité vécue par les hommes comme un mal est rapportée à l’idée de besoin naturel. Celle-ci permet de comprendre la calamité en tant qu’effet requis par le fonctionnement naturel de la nature, ce qui lui confère le statut d’un bien supérieur au niveau macroscopique [15].
Le cas Leibniz
20Cette distinction fondamentale correspond à une modification de la façon dont Kant, dès 1755, interroge la conception leibnizienne. Auparavant, dans les Premières réflexions sur l’optimisme, où l’optimisme est défini comme « cette conception qui légitime le mal dans le monde en supposant un Être premier infiniment parfait, bon et puissant [16] », en particulier dans la Réflexion 3705, intitulée « défauts de l’optimisme », l’argument kantien consistait surtout à dénoncer un raisonnement fallacieux : Leibniz aurait, d’un côté, violé le principe de non-contradiction, présupposant le monde comme, à la fois, dépendant et indépendant de la volonté de Dieu ; d’un autre côté, il aurait fait une pétition de principe, en postulant un être suprême au lieu d’établir une preuve de son existence ; il aurait, enfin, transgressé le principe d’identité, en conjecturant une différence qualitative entre les parties et le tout qui impliquerait que Dieu prendrait plaisir à l’ordre total mais non à chacune de ses parties [17]. Bien que préfigurant la place centrale ultérieurement accordée au gnoséologique, la critique se meut encore dans le plan de la théodicée et prend comme terme de référence la cause première, absolue. Dans cette logique, le discours sur le monde se donne comme un corollaire de ce qui serait pensable du divin. La physique reste, donc, dans la stricte dépendance de la métaphysique.
21En revanche, dans la Nouvelle Explication des premiers principes de la connaissance métaphysique, on s’aperçoit que c’est le monde qui constitue le problème objectif de la connaissance, dont les principes subjectifs sont à réviser. La critique du système de Leibniz concerne désormais le potentiel explicatif du concept d’harmonie préétablie, et non plus les apparentes contradictions à propos du créateur :
Notre démonstration ruine de fond en comble l’harmonie préétablie de Leibniz, non, comme on le fait généralement, par des causes finales que l’on juge indignes de Dieu, et qui fournissent souvent un appui bien chancelant, mais par l’impossibilité interne de cette harmonie [18].
23Kant veut bien accepter le concept d’harmonie des choses en tant qu’il sert à garantir l’unité du divers dans la nature ainsi que la réciprocité entre actions et réactions des substances [19], « mais cette harmonie n’est pas l’harmonie préétablie de Leibniz qui, à proprement parler, établit un accord et non une dépendance entre les substances [20] ». Cette prééminence d’une explication du monde, en soi et par soi, peut être confirmée par la lecture de l’Essai de quelques considérations sur l’optimisme, daté de 1759, dans lequel la discussion de l’idée de meilleur des mondes possible, soutenue par la distinction, que les optimistes n’auraient pas prise en compte, entre degré et nature, meilleur et parfait [21], permet d’introduire la différence entre monde et univers [22], geste qui renvoie de manière paradigmatique à la procédure philosophique de Kant.
24Revenant au texte de 1755, on y trouve toujours la considération d’un monde existant, réel, mais ce qui désormais importe philosophiquement, c’est la difficulté qu’engendre la volonté de se restreindre au seul plan de l’immanence : comment peut-on penser dans ces conditions un rapport entre les substances qui soit justifiable en soi, sans exiger la causalité première et sans perdre, du même coup, la réalité objective ? C’est donc la réalité du rapport qui est prise en charge, plutôt que l’existence des substances, celle-ci étant dépendante de la volonté de Dieu. C’est cette distinction épistémologique, d’un côté, qui rend concevable l’existence de plusieurs mondes [23], selon le bon plaisir de cette volonté [24], mais elle suppose, d’un autre côté, que l’explication de la particularité de notre propre monde soit réduite à la seule idée de l’ordre, c’est-à-dire aux déterminations causales qui sont à l’origine des phénomènes tels qu’ils sont vérifiables par l’observation scientifique. Ainsi arrive-t-on au concept central de toute cette démarche, à savoir celui de causalité, dans sa première formulation originale.
L’inévitable causalité
25Pour Kant, comme d’ailleurs pour tout moderne, la science, trouvant son contenu dans la causalité, dépend de ce qu’elle peut faire de ce concept. Mais cette évidence doit aboutir au remplacement du schéma ontique qui plaçait la causalité dans une situation secondaire par rapport à l’ontologie, ce qui revenait à déduire le lien causal d’une spéculation sur l’identité de l’étant. Le principe de raison suffisante, avec sa double entrée, exhibe suffisamment cette contradiction, en même temps que sa formulation négative laisse impensée la raison même des rapports entre causes et effets, puisque de l’exigence d’une raison pour l’existence d’un être ne peut être déduite la formule positive de cette raison. De même, la présupposition d’une cause pour un effet laisse ouverte la question du type de cause qui est à l’origine de tel type d’effet.
26Dans ce texte capital, nous voyons que Kant avait pris en considération cette double limitation, en proposant d’interpréter le principe de raison suffisante comme un principe de raison déterminante. Ce que Kant a ainsi bien compris, c’est que ce contenu suppose une même forme, donc une légalité causale, la métaphysique ne pouvant contrarier ou infirmer une telle condition sous peine de manquement à la scientificité. En dépit de son insistance sur l’idée que le principe de raison déterminante est l’équivalent de celui « communément » appelé de raison suffisante [25], l’adverbe laisse soupçonner un certain déplacement des plans que la formulation traditionnelle essayait de maintenir soudés [26].
27Certes, une telle stratégie d’approximation signifie que Kant discutera tout au long du texte des problèmes conventionnels pour lesquels il prétend avoir des solutions moins conventionnelles, comme c’est le cas de l’existence de Dieu [27], ou du rapport entre l’âme et les corps [28]. Cependant, le registre épistémologique sous-jacent apparaît nettement divisé en deux fonctions : l’une, qui correspond à la logique des questions ontologiques ; l’autre, en contraposition, qui est dominée par le problème décisif de la causalité et forme ainsi une espèce de noyau problématique autonome, bien que non complètement indépendant du premier, point d’émergence d’une véritable épreuve philosophique qui poursuivra Kant toute sa vie, comme le prouve son Opus postumum. Pour nous, c’est cet axe qu’il faut suivre pour comprendre le substrat philosophique des écrits sur le tremblement de terre.
28Dès la première définition du principe est consacrée la distinction entre la raison de l’existence de l’être, raison métaphysique du fait qu’elle suppose la question du pourquoi, dite « raison déterminante antérieure », et la raison dite « postérieurement déterminante », à la base de la connaissance, en tant qu’elle se rapporte à la question du « quoi » [29]. Ce double point de vue, qui laisse partiellement entrevoir la distinction entre jugements analytiques et synthétiques et révèle, du même pas, un procédé philosophique caractéristique de Kant, qui consiste à opérer par différentiation épistémique, permet une articulation double elle aussi : d’un côté, on est censé établir le principe comme condition universelle, soit de l’existence, soit de la connaissance, « ce qui revient à dire qu’il faut établir le principe que rien n’est vrai sans raison déterminante [30] » ; d’un autre s’ouvre la possibilité, on serait tenté de dire la nécessité, de mener une quête à double logique, génétique et explicative [31]. Toutefois, la dynamique ainsi instaurée établit l’universalité du principe de causalité, en premier lieu en ce qui concerne l’existence, tout devant avoir sa raison hors de soi, et notamment une raison vraiment et non idéalement déterminante, c’est-à-dire ni tautologique, ni contradictoire, comme l’indiquent la proposition VI et son corollaire :
En effet, tout ce qui renferme en soi la raison de l’existence de quelque chose est la cause de cette chose. Si l’on admettait une chose qui ait en soi-même la raison de son existence, elle serait elle-même sa propre cause. Mais parce que la notion de cause est par nature antérieure à la notion d’effet, la notion d’effet est postérieure : la même chose serait alors antérieure et postérieure à elle-même, ce qui est absurde [32].
30Dieu lui-même n’échappe pas à cette exigence ferme, comme il ressort d’une déclaration polémique de Kant, au tout début de la scholie :
Je trouve dans les affirmations des philosophes modernes cette sentence, souvent répétée, que Dieu contient en lui-même la raison de sa propre existence ; mais je ne puis les approuver [33].
32Le même schéma de cohérence est requis pour le domaine de la connaissance, celui des explications qui sont intrinsèquement probables du fait qu’elles sont dépendantes des raisons postérieurement déterminantes, lesquelles s’avèrent être des hypothèses fondant des théories plus ou moins vraisemblables, ce qui met en évidence la libération relative du plan de la connaissance scientifique par rapport à la sphère de l’ontologie. C’est qu’y reproduire le même type d’exigence brise la stricte hiérarchie entre les deux approches, les obligeant à une discipline logique fondamentale qui complète légitimement leur validité intrinsèque. L’enjeu, ici, n’est plus de contrôler la tentation de confondre « la raison de connaître » de l’existence avec la raison antérieurement déterminante [34], mais d’éviter l’équivalence entre des ordres de raisons diverses, non seulement entre les deux formes générales, mais aussi entre des combinaisons produites par les théories. Si, dans la première direction de recherche, on était hanté par le spectre de la nécessité, donc de l’hallucination de l’évidence, on est maintenant accablé par le danger de la pulvérisation du contingent, c’est-à-dire par le délire du non-sens au moment précis où l’on se considère, finalement, en possession du sens, dans la mesure où la découverte d’une série de raisons différentes donne l’illusion d’une explication assez soutenue. Quête du sens, non de la vérité, la science est forcée de toujours remettre en œuvre le procès de sa normalisation, la falsification ne venant pas des phénomènes, mais de la méthodologie de base.
Une science de la nature sensée
33La condition de possibilité d’une « science de la nature sensée », expression que l’on retrouve précisément dans le second écrit sur le tremblement de terre de Lisbonne [35], confirmant bien l’identité de propos, est triple : il faut qu’elle présente des raisons déterminantes ; celles-ci doivent être causales, donc obéir au schéma de la succession ; la validité des causes déployées est soumise à une double exigence d’homogénéité, entre les types de causes et entre les causes et les effets, selon la logique de la réciprocité. Ces demandes, en apparence simples, mais qui n’étaient pas à l’ordre du jour dans d’autres philosophies importantes de l’époque et encore moins dans la façon courante de raisonner, constituent un apport significatif à la régularisation de la recherche scientifique. Elles sont toutes centrées sur la rationalisation du rapport de causalité. La première conséquence, absolument décisive pour notre sujet, en est le besoin de distinguer les types de causes par rapport au principe qui peut être envisagé comme leur raison déterminante, ce qui implique la différence principielle entre la causalité naturelle et la causalité morale :
Quand nous distinguons la nécessité hypothétique, d’espèce morale, de la nécessité absolue, il ne s’agit pas de la force ou de l’efficacité de la nécessité, c’est-à-dire de savoir si, dans l’un ou l’autre cas, une chose est plus ou moins nécessaire, mais c’est le principe même de la nécessité qui est en question, c’est-à-dire l’origine de la nécessité d’une chose [36].
35On le comprend bien, ce qui importe c’est que, du moment que la distinction est de principe – celui-ci étant interprété comme condition gnoséologique, au fondement même du scientifique –, non de dignité ou d’efficacité, il n’y a plus à confondre les raisons ou à en appeler aux cas exceptionnels. En réalité, la distinction ne s’inscrit pas dans l’ordre ontologique parce que, en matière de science, il ne s’agit pas de raisons antérieurement déterminantes. Elle n’est pas d’ordre éthique ou moral, dès lors que la possibilité de la pensée, dans ce domaine, repose sur la définition d’un principe spécifique qui distingue une sphère de causalité inexplicable dans les termes de la causalité physique, c’est-à-dire que
la manière dont la certitude de ces actions est déterminée par leurs raisons donne toute la latitude d’affirmer qu’elles portent la marque de la liberté ; car seuls les motifs de l’entendement appliqués à la volonté suscitent ces actions ; au contraire, chez les êtres privés de raison, et dans les actions physico-mécaniques, tout est nécessité selon des sollicitations et des impulsions externes, et sans aucune inclination spontanée du libre arbitre [37].
37La formulation intègre une double réduction : les actions explicables moralement se restreignent à celles qui dépendent d’une volonté libre, ce qui exclut les actions des animaux ; en revanche, les actions physiques ne peuvent pas être expliquées de cette façon, ce qui oblige à en chercher une explication de type naturel, ni moral, ni transcendant : la physique est science de la nature ; la science de la nature est physique. La dynamique prédomine, dès lors que la causalité est pensée à partir de l’idée que tout se passe dans la nature selon un jeu de forces, ce qui permet d’intégrer en un seul système l’explication de la spatialité et celle du mécanisme.
Le protocole de recherche
38Reste à structurer épistémologiquement ce programme de recherche, en déduisant ce que Kant désigne comme « quelques corollaires naturels du principe de raison déterminante [38] », clauses indispensables pour éviter les extrapolations abusives, qui pourraient aller jusqu’à la pure superstition. Si le premier corollaire, selon lequel « il n’y a rien dans l’effet qui n’ait été dans sa raison [39] », reprend, au fond, du point de vue des conséquences, le principe d’homogénéité (bien que, dans la discussion qui suit, l’on découvre aussi une intention claire de délimiter toute relation causale, même la créatrice [40]), les deux autres introduisent des conditions riches de conséquences pour la formulation des hypothèses scientifiques en général et, bien sûr, de celles qui concernent les tremblements de terre en particulier.
39En acceptant que « de deux choses qui n’ont rien de commun, l’une ne peut être la raison de l’autre [41] », on exclut forcément, toutes les justifications non naturelles d’un phénomène naturel et l’on s’oblige à chercher la série des raisons physiques qui peuvent fonctionner comme causes de cet événement. Suivant la distinction établie entre déterminisme naturel et liberté, toute explication qui fait appel à la liberté comme raison déterminante est exclue d’une théorie qui se veut scientifique – ce qui devient dorénavant une expression redondante – concernant les phénomènes naturels. Ainsi est définitivement établi que les tremblements de terre, relevant de l’action de la nature, ne sont pas explicables par des raisons morales, qu’elles soient référées aux actions divines ou humaines.
40Le troisième corollaire, d’après lequel « il n’y a pas plus dans l’effet que dans sa raison [42] », impose une condition encore plus limitative, en supposant une stabilité intrinsèque à l’idée de nature, qui ne demande d’autre type d’explication que causal. Le dernier paragraphe résume bien cette conclusion :
Tout ce que j’ai dit jusqu’ici de la quantité immuable de réalité absolue dans l’univers doit s’entendre de tout ce qui arrive selon l’ordre de la nature. Car, par l’intervention divine, peut-être rétablie la perfection déchue du monde matériel, les intelligences peuvent être illuminées d’en haut par une lumière plus pure que ne le permet la nature, et toutes les choses peuvent être portées à un degré de perfection supérieure ; de tout cela, qui oserait douter [43] ?
42Même si personne ne le faisait, cela ne concerne plus la science.
43Ainsi, lorsque, dans le second écrit sur le tremblement de terre, Kant soutient que la science est le meilleur chemin pour la théodicée [44], il part déjà de leur séparation accomplie. Pour les séismes, cela revient non seulement à faire éclater le couple des logiques explicatives naturelles et surnaturelles, en faisant du recours à la seconde un choix purement personnel [45], mais aussi, en établissant une proportionnalité nécessaire entre l’effet et la cause [46], à installer une discipline de la raison qui consacre le principe de la cause locale la plus proche de l’effet, cause efficiente d’un phénomène, lui aussi, bien limité [47]. Pour rendre plus accessible l’idée de cet effort mixte de contention et de concentration, indispensable à la visée scientifique, Kant introduit, dans son troisième article sur le tremblement de terre de Lisbonne, la référence au « goût apuré » :
Les Sciences de la Nature sont, cependant, dotées d’une espèce de goût très apuré, qui leur permet de distinguer rapidement entre les divagations déréglées de têtes soucieuses de nouveautés et les jugements prudents et sûrs de ceux qui s’appuient sur les témoignages de l’expérience et la crédibilité de la raison [48].
Tremblements géologiques, tremblements philosophiques
45Deux mois à peine après les premiers événements et tandis que des secousses se répétaient, faisant envisager la probabilité de calamités majeures, Kant défendait donc sans équivoque une lecture scientifique naturaliste des événements qui reprenait, avec aisance, la conceptualité du procédé épistémologique que l’on vient de présenter. En somme, au moment où tous les philosophes discutaient des événements dans les termes de Leibniz, accablés qu’ils étaient par le désastre, étourdis par ses conséquences, ébahis par la violence du courroux divin en un temps historique où l’humanité paraissait avoir pris le chemin du progrès, Kant était prêt à présenter une explication naturelle dont les hypothèses renouaient avec la tradition aristotélicienne, reléguant les questions morales et anthropologiques dans les marges. Une telle attitude nous montre, sans doute, que les grandes décisions philosophiques, à cette étape de la pensée kantienne, étaient prises, les écrits postérieurs ne faisant que confirmer la direction suivie, en sorte que l’on pourrait presque inverser le rapport de dépendance couramment admis : au lieu de penser que l’événement aurait éveillé Kant au problème des séismes, il faudrait admettre que le philosophe avait tout à fait préparé le scientifique, en sorte que le tremblement de terre devint le laboratoire attendu pour mettre à l’épreuve le bien fondé des nouveaux principes de la connaissance.
46À partir de là, trois aspects méritent d’être mis en relief : la rapidité avec laquelle Kant produit une théorie générale des séismes, qui intègre aussi une explication des tsunamis ; la considération systématique de tous les nouveaux événements dans le cadre des hypothèses présentées ; la reprise des thèses volcanistes et neptunistes anciennes [49], avec l’adhésion à la théorie des voûtes et du feu terrestre, et pour innovation principale la distinction entre l’origine et la propagation [50]. Celle-ci dépend d’une interprétation, elle aussi moderne, dans la lignée de Buffon et Maupertuis entre autres, du fonctionnement de la nature, dominée par l’idée du temps plutôt que par celle de l’espace, ce qui rend l’histoire des tremblements de terre plus intéressante et nécessite un inventaire circonstancié de la séquence chronologique des manifestations, soit pour assurer une « observation plus rigoureuse et correctement réfléchie du phénomène [51] », soit pour comprendre l’« alternance entre périodes de crise sismique et périodes d’accalmie [52] ». Toutefois, du point de vue matériel, on pourrait considérer que, d’une certaine façon, cette reprise des opinions anciennes et modernes réduit l’apport kantien à une répétition de certaines évidences déjà exposées dans le chapitre VIII du second livre des Météorologiques d’Aristote, et même que son effort pour concilier des théories dont le principe explicatif est a priori divergent ne va pas sans un certain risque de contradiction.
47En ce qui concerne ce dernier point, nous pensons qu’il trouve sa justification, moins dans l’intention de superposer des perspectives diverses comprises comme complémentaires, que dans une intentionnalité de fond qui traverse, elle aussi, le parcours philosophique de Kant dans sa totalité. Il s’agit de la quête d’un concept qui puisse opérer la synthèse de plusieurs théories, ramenant, de ce fait, leur vraisemblance relative à un degré supérieur de probabilité et donc de la subsomption des apports des savants dans la logique conceptuelle. Encore une fois, il y a là l’espoir que la solution épistémologique puisse contribuer directement à l’éclaircissement de problèmes scientifiques particuliers comme l’insuffisance de l’hypothèse ondulatoire ou l’absurdité de celle de l’électricité [53]. Cette virtualité attribuée au concept, encore repérable dans le tournant critique, est explicitement indiquée dans un passage de l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel. Après avoir exposé les deux positions concernant l’existence d’une cause matérielle du mouvement des planètes, Kant conclut, à l’opposé de Newton :
Une considération impartiale fait voir que les raisons sont ici des deux côtés également fortes et que les deux affirmations sont à tenir pour également et pleinement certaines. Mais il est tout aussi clair qu’il doit y avoir un concept, dans lequel ces raisons, contradictoires en apparence, peuvent et doivent être unies, et que c’est dans ce concept qu’il faut chercher le vrai système [54].
49Remarquons que la théorie du chaos initial explorée dans cet ouvrage sera reprise tout au début du premier écrit sur le tremblement de terre [55] ce qui rend patent l’interaction des deux textes et contribue à confirmer notre conviction qu’un fond commun peut être détaché de l’ensemble des productions de ces années inaugurales.
Aristote, oui ; Aristote, non
50La considération de l’horizon gnoséologique propre à l’enquête kantienne devrait nous éviter une mauvaise appréciation de sa reprise de la version aristotélicienne. Les rapproche sans doute le projet d’une explication de type physique orientée vers la recherche des causes naturelles, ainsi que la valeur conférée à l’expérience et aux expériences, en particulier celles qui servent à confirmer certains détails impossibles à vérifier à partir de l’observation de l’événement. Il y a aussi identité dans le souci d’exhaustivité touchant le repérage des diverses possibilités et situations, dans une discipline de scientificité qui s’alimente à l’idée de système, dans un bon sens présidant à la détermination des causes susceptibles de correspondre directement aux phénomènes analysés.
51En revanche, un point de démarcation évident est la distinction aristotélicienne de rigueur entre la cause motrice – le vent –, héritage de l’association ancienne entre tremblement de terre et tonnerre, et la cause matérielle – la terre et l’eau [56] –, qui marque la permanence d’un type d’opposition constitutif du mode de réflexion des penseurs présocratiques, celui du sec et de l’humide. Il faut aussi distinguer l’approche substantialiste aristotélicienne qui le conduit à valoriser, en tant que critère, l’idée de la substance qui présenterait la plus grande puissance motrice [57] et suppose la possibilité d’une approche du séisme en général, et le choix, repérable dans les écrits de Kant, d’aller au bout d’un principe explicatif construit à partir du déploiement minutieux des circonstances ainsi que de la comparaison des occurrences, chaque événement sismique étant vu comme un cas notable d’une narrativité épistémique. Soulignons, enfin, le refus de Kant de céder aux divers jugements anthropomorphiques, l’homme ne pouvant, selon lui, figurer à titre de fin dans une téléologie de la nature [58], tandis que chez Aristote la comparaison avec le corps humain est un critère décisif qui permet de clore l’ensemble de l’argument [59].
52Il est vrai qu’on ne saurait confondre l’anthropocentrisme téléologique visé par Kant avec l’anthropomorphisme ontique, caractéristique de la conception philosophique d’Aristote. Mais ce sont précisément ces nuances qui nous montrent que, malgré la proximité de certains contenus, l’horizon de sens a subi un déplacement tel qu’il faut considérer que Kant reprend certaines solutions anciennes pour donner consistance à une nouvelle scientificité, laquelle, évidemment, sera appelée à produire assez vite des hypothèses d’un tout autre ordre, en conformité avec la perspective moderne. Cette tâche n’appartiendra pas à Kant, mais, par contre, il fera sienne la responsabilité de thématiser le tournant philosophique qui soutient le nouveau paradigme. Une des vertus, non des moindres, qu’offrent ces brefs écrits sur le tremblement de terre de Lisbonne est alors de rendre perceptible un aspect particulier de cet effort de prise de conscience du changement, à savoir la réception de points de vue antérieurs sur un sujet très précis pour négocier un virage significatif dans la façon de l’envisager.
Faire du nouveau avec de l’ancien
53Il faut alors reconnaitre que cette revalidation de l’explication originaire est dialectique, et même pragmatique, dans la mesure où il s’agit de faire sciemment du nouveau avec de l’ancien. Ce qui, on s’en doute, implique une appropriation critique qui ne peut pas laisser Aristote intact, eu égard spécialement à un point fondamental de la science moderne, ses exigences épistémologiques. On pourrait, bien sûr, mettre l’accent sur la manière propre à Kant de ressaisir les théories anciennes à partir de sa compréhension des auteurs modernes. Néanmoins, on ne peut qu’y insister, ce qui est, à notre avis, décisif, c’est encore la modification du schéma de fonctionnement du principe de causalité, laquelle déterminera forcément un nouveau protocole scientifique.
54En analysant plus attentivement l’argumentation aristotélicienne, on vérifie qu’elle est construite sur un principe gnoséologique, toujours présent chez des auteurs modernes comme Buffon, mais qui n’a plus cours chez Kant, à savoir l’analogie. Celle-ci est notoire, par exemple, dans l’utilisation de la topique concernant la possibilité de comparer le petit et le grand [60]. Les conditions que l’Allemand avait imposées à l’établissement d’une relation de causalité brisaient ce rôle central dévolu à l’analogie, les expériences produites à une échelle inférieure, comme, par exemple, autour des effets de la poudre, ne servant qu’à fournir un élément, entre autres, de la preuve, et n’étant jamais le soutien logique de l’argument ou la raison déterminante du lien causal.
55On peut envisager cette même différence au niveau du schématisme de l’imagination, en considérant l’anticipation de ce qui peut devenir objet d’une science de la nature et, ainsi, des caractéristiques générales de la nature qui sont transposées à chaque fois que l’on identifie un objet comme naturel. Tandis que, chez Aristote, l’analogie est admise sur un fond d’identité qui permet de mettre en œuvre tout un ensemble de variations sur une adéquation garantie, pour Kant la causalité doit réduire la pluralité des caractéristiques de l’événement à un concept qui inclura l’identification du statut dans la relation, à savoir cause ou effet, ce qui revient à un travail de constitution de la régularité de phénomènes dont l’identité est elle aussi à constituer. Cette exigence est d’autant plus complexe qu’un nouveau facteur sur lequel on ne peut que revenir, le temps, fait partie intégrante de ce qui est compris par nature [61].
56Pour Aristote, l’histoire des explications antérieures était importante pour assurer la spécificité de son propre apport, mais l’effet du temps s’arrêtait là. S’il faisait référence à certains tremblements de terre, c’était simplement pour marquer une correspondance des manifestations au sceau de l’identité. Kant, en revanche, à la suite des naturalistes modernes, fait le décompte des jours, des heures et des minutes, compare avec les vérifications horaires effectuées à d’autres endroits [62], tire de ces constats des conclusions, fait entrer en scène les séismes fréquents du Pérou dont la normalité s’offre comme un critère d’organisation de la régularité des secousses européennes, critère dont la validité, au-delà des inquiétudes purement épistémologiques, n’est pas étrangère, peut-on soupçonner, à la transposition de l’idée paradigmatique du bon sauvage [63]. Cependant, en philosophe, il recourt au devenir comme à un grand miroir qui aide à mettre en perspective chaque événement, donnant lieu à une téléologie du temporel, avec des fins associées aux cycles naturels et aux besoins de la biodiversité [64].
57La fixation d’une régularité doit tenir compte, donc, de l’occurrence des données dans l’espace et dans le temps, raison pour laquelle Kant est si soucieux de joindre au registre des multiples manifestations spatiales des tremblements de terre celui de l’ensemble des occurrences temporelles. Dans le même sens, on comprend pourquoi s’avère indispensable la distinction claire entre tremblement de terre et tsunami [65] : c’est que pour établir un rapport entre eux, il faut au préalable savoir si l’on est en face d’un même phénomène ou de deux phénomènes différents entre lesquels on peut reconnaître des liens de causalité, ce qui suppose la formulation des questions adéquates, comme on peut le vérifier dans un passage du second opuscule :
L’observation de fréquentes secousses du fond de la mer est liée de façon naturelle à cette question : d’où vient que, de tous les lieux de la terre ferme, il n’en est aucun qui soit sujet à des tremblements de terre plus violents et plus fréquents que ceux qui sont peu éloignés du bord de mer ? Cette dernière proposition est indubitablement correcte [66]…
Le jugement fait son entrée
59Tout converge, donc, pour faire intervenir l’activité judicative, appelée à déterminer, à l’issue du complexe protocole scientifique, un genre de connaissance particulier, à mi-chemin entre les limites insurmontables de la recherche d’une part, et, d’autre part, une logique explicative qui puisse être acceptée par la raison, une visée approximative de la vérité susceptible d’être dotée d’une « probabilité intrinsèque si forte qu’elle s’impose facilement par soi-même [67] ». Mais en vertu de la proximité de cette notion avec le degré de connaissance qu’Aristote jugeait possible d’atteindre dans ces matières, degré approximatif au regard de la vérité, il faut là encore considérer que la probabilité intrinsèque ne correspond pas à un manque de vérité ou à un niveau d’indétermination récupérable à un autre stade ou dans un autre domaine, tout simplement parce qu’elle concerne la faculté de juger et non la condition imposée par l’objet de connaissance ou par une hiérarchie préalable du général et du particulier. Que les limites de cette activité cognitive soient insurmontables, comme Kant l’argumente, montre assez bien que ce sont là des restrictions intrinsèques au jugement, qui n’est plus pensé comme exercice d’induction et de déduction, mais comme travail de discernement et de synthèse. La faculté de juger nous rend une connaissance raisonnable, c’est-à-dire acceptable en raison pour la Raison, quel que soit le domaine où elle s’exerce, parce qu’elle n’est pas seulement concernée par la vérité objective, mais aussi par le sens.
60Une science sensée ne peut que correspondre à l’attente légitime d’un sujet connaissant qui réfléchit à ce qu’il fait, parce qu’il admet que la science est avant tout activité humaine. L’ébauche d’une première intuition du point de vue transcendantal, que l’on ne peut s’empêcher de subodorer dans ce nouveau régime épistémologique, est liée à ce recours au jugement humain (trop humain, dirait-on, reprenant le titre de l’ouvrage nietzschéen) pour justifier le tri de ce qui appartient à Dieu et de ce qui revient à l’homme. Assez humain, en contrepoint, pour imposer des limites à cette figure émergente de l’Inconditionné correspondant au progrès constant de la technoscience, qui tendrait, de manière voilée, à s’arroger le point de vue divin par le biais de la praxis. Au-delà d’une prudente réserve de pure forme, les considérations qui concluent le troisième écrit pointent vers ce danger majeur de transformer la science en technodicée, révélant du même coup une conscience claire de la fin du modèle strictement théorique :
Du Prométhée des Nouveaux Temps, Franklin, qui a voulu neutraliser le tonnerre, jusqu’à celui qui prétend éteindre le feu dans l’officine du volcan, tous ces projets sont des témoins de l’audace de l’homme qui transcende infiniment sa capacité de réalisation, le conduisant, en dernière instance, à l’humiliant rappel – duquel on devrait justement toujours partir – que, quel que soit le degré de son effort, il ne dépassera jamais sa condition d’être humain [68].
Écologie et prévention
62Il faut bien prendre acte alors du passage d’une science plutôt contemplative à une science orientée vers la praxis. La nature n’est plus : dorénavant, elle travaille. Ce qui conduit Kant à déclarer, dans le premier écrit, que sa seule intention est de « décrire le travail de la Nature, les circonstances naturelles spécifiques dans lesquelles a eu lieu l’événement fatidique et les causes qui l’auront produit [69] ». Le procès opératoire naturel est à la mesure d’une science qui, elle aussi, travaille, et suit par conséquent un schéma progressif. Deux concepts, à première vue proches, condensent, à vrai dire, ce détour : adéquation et adaptation. Le premier, aristotélicien, respecte un modèle de correspondance préparé au départ et assuré à la fin par la participation de l’homme et de la nature à la même étoffe ontologique ; le second, adopté par Kant, met en évidence la dimension de découverte, non de dévoilement, qui établit un compromis entre la quête humaine de savoir et le rythme de progression de la nature, toujours au risque de l’égarement.
63Est en cause l’apprentissage d’une plasticité qui se veut à l’opposé d’un jeu de forces ou d’un état de guerre, comme Kant l’explicite dans son second écrit, fondant ainsi ce que l’on pourrait considérer comme le principe d’une écologie avant la lettre : « L’homme doit apprendre à s’adapter à la Nature, mais, cependant, il voudrait que ce soit elle qui s’adapte à lui [70]. » Question de complicité avec le fonctionnement de la nature, lequel opère toujours pour le mieux, de telle façon que l’on est forcé d’accepter que la cause des tremblements de terre est un bien constant, du point de vue de la finalité fonctionnelle immanente, à l’origine de maints procès vitaux, les préjudices occasionnels n’étant que des effets négatifs mineurs dans ce grand plan de la vie [71]. Ce qui justifie un nouvel optimisme issu de la constatation du bon sens dont procède tout cet engrenage considéré en lui-même, sans qu’il soit nécessaire de recourir à une causalité transcendante ou à un finalisme extrinsèque. Pour le philosophe de Königsberg, la conclusion s’impose :
S’il en est ainsi, comme on ne peut guère refuser de l’admettre, ne devons-nous pas attendre les effets les plus avantageux de ce feu souterrain, qui procure en permanence à la terre une douce chaleur quand le soleil nous prive de la sienne, qui favorise la pousse des plantes et l’économie du règne de la nature [72] ?
65Question de prévoyance, car l’évaluation de la vraie dimension des effets est la condition indispensable à la conception d’un effet spécifique associant la neutralité de l’agencement naturel et la lecture humaine des événements, avec pour point d’aboutissement, au centre de notre pensée contemporaine de l’existence, l’idée de risque.
66S’ouvre alors l’étape de méditation sur la situation de l’homme au sein de la nature, laquelle a été préparée par l’effort explicatif et ne peut ni s’y substituer, ni être accomplie, on l’a déjà compris, sans lui :
Même les terribles épreuves qui affectent le genre humain, les convulsions de la terre, les colères qui agitent les mers jusque dans leurs profondeurs, les montagnes qui vomissent le feu, invitent les hommes à la contemplation. Ces justes conséquences de lois immuables sont établies par Dieu dans la nature tout autant que les causes ordinaires d’incommodités qui paraissent plus naturelles pour la seule raison qu’elles sont plus familières [73].
68C’est cette dialectique qui, d’ailleurs, transforme la rhétorique sur la fragilité de l’humanité face aux immenses forces de la nature en un discours rationnel sur la prévisibilité et les mesures à prendre pour éviter les principaux dommages. On comprend bien que l’engagement de la science déplace son centre, de la recherche de la pérennité de l’ordre naturel vers la préoccupation pour l’avenir de l’humanité. Pourtant, du moment que l’homme est perçu comme partie étrange de la nature du fait de sa raison et de sa liberté, cet avenir est pensé en tant que procès de survivance. La science assume ainsi une dimension épique qui lui permet de répondre aux tragédies vécues avec une stratégie de prévention et de contention des dégâts qui constitue un nouveau type de catharsis assuré par la connaissance et non par le sentiment [74].
Un nouvel héroïsme
69La recherche scientifique entre, ainsi, dans une dialectique de dépassement qui n’est plus verticale, transcendante, mais interne, progressive. L’identification des questions proprement scientifiques conduit dès lors à une stratégie de prévention, allant de conseils sur les coordonnées à respecter pour la construction des villes en général [75] ou, en particulier, sur la disposition géographique adéquate pour la reconstruction de Lisbonne [76], jusqu’à des indications sur la fonctionnalité des bâtiments dans les zones à risque [77]. Cela permet d’aboutir à une nouvelle déontologie du savant héros des temps modernes, illustrée par Bouguer supportant stoïquement les difficultés de l’observation locale d’un volcan, sans un moment de repos, pour arriver au seul constat de l’existence de moments d’interruption dans l’activité volcanique [78]. Au contraire de celle que suivait Aristote, dominée par la finalité d’une vie contemplative, cette déontologie est fondée sur la valeur de solidarité, toute l’humanité étant envisagée en tant que concitoyenneté, seule perspective décente à partir du moment où l’on reconnaît la différence entre le mal physique et le mal moral [79]. De là une défense du pacifisme visant à ne pas avoir à ajouter les vies perdues par l’effet des décisions arbitraires des hommes à celles qui le sont par suite des bouleversements naturels. L’appel par lequel Kant conclut le deuxième écrit, correspondant à une ligne constante de sa pensée philosophique qui aboutira à son Projet de paix perpétuelle (1796), porte bien la marque de l’authenticité, malgré le caractère conventionnel de l’expression :
Un prince qui, poussé par un noble cœur, s’émeut de ces afflictions du genre humain et évite les malheurs de la guerre à ceux qui sont menacés de tous côtés par de grandes infortunes est un instrument bienfaisant dans la main généreuse de Dieu des pires calamités, et un don qu’il fait aux peuples de la Terre, qu’ils ne pourront jamais apprécier à sa juste valeur [80].
Une science de la nature pour l’homme
71Si Kant s’affirme comme un défenseur de l’explication naturaliste des phénomènes sismologiques, il ne suppose cependant pas de science en dehors de l’homme. En vérité, il pose les bases du rôle éducatif et humanitaire de la science, qui se doit non seulement d’éclairer le peuple et les élites, mais d’offrir à côté de la vulgarisation scientifique un guide raisonné pour s’orienter dans les divers modes de pensée qui fournit en même temps des solutions pratiques de prévention des risques et de gestion des situations critiques, contribuant à une humanité meilleure, matériellement et spirituellement. Disons que, tout en étant convaincu que la science n’est pas tout, Kant considérait que dans ce tout, une place d’honneur lui était réservée, laquelle, bien comprise, rendrait la vie humaine plus supportable. Plutôt qu’une réduction du côté humain et culturel de la science, il faut discerner encore une fois dans cette visée naturaliste un des traits originaux de la démarche kantienne, à savoir la diffraction des plans de rationalité, condition médiatrice indispensable, selon le philosophe, pour que l’aspect proprement humain puisse apparaître avec la consistance du concept.
72Le cercle s’est refermé : le même procédé qui avait été établi au début comme condition de possibilité d’une connaissance scientifique de la nature, appliqué à nouveau quand il s’agissait de déterminer la place de l’homme dans la nature, se retrouve à la fin comme condition de réflexion sur la dimension humaine de la science. La science peut beaucoup faire pour l’homme si l’homme est disposé à faire beaucoup de science, mais cette réciprocité n’est valable que sur fond d’une reprise assidue des conditions épistémologiques de cette activité, une espèce de zèle philosophique appliqué au caractère scientifique de la science qui suppose l’introduction d’un moyen terme : pour faire beaucoup de science l’homme doit vouloir faire aussi beaucoup pour la science. Cette triple condition, soutenue par l’idée de l’importance du jugement éclairci philosophiquement que l’on rencontre dans les écrits sur le tremblement de terre de 1755, nous parle aujourd’hui où s’affrontent les vieux sortilèges de la superstition et les excessifs enthousiasmes des utopies technologiques, étouffant le droit au bon sens et à la tolérance, avec la même loquacité qu’en cette année de 1756, si marquée par le besoin évident d’une nouvelle narrativité du monde et de l’humain dont Kant commençait déjà à se montrer un des principaux créateurs.
Bibliographie
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- Benjamin W., Lumières pour enfants, Paris, Christian Bourgois, 1989.
- Buffon, Œuvres, Paris, Gallimard, 2007.
- Kant I., Gesammelte Schriften herausgegeben von der Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften, Band I, Berlin, Druck und Verlag von Georg Reimer, 1910.
- Kant I., Œuvres philosophiques, 3 vol., Paris, Gallimard, 1980-86.
- Kant I., Escritos sobre o Terramoto de Lisboa, Coimbra, Almedina, 2005.
- Larsen E., « The Lisbon earthquake and the scientific turn in Kant’s philosophy », European Review, 14, 2006, pp. 359-367.
- Leibniz G. W., Discours de métaphysique suivi de Monadologie, Paris, Gallimard, 1995.
- Michell J., « Conjectures concerning the Cause and Observations upon the Phaenomena of Earthquakes… », Lisbonne, Flad/Público, 2005.
- Puech M., Kant et la causalité : étude sur la formation du système critique, Paris, Vrin, 1990.
- Poirier J.-P., Le Tremblement de terre de Lisbonne : 1755, Paris, Odile Jacob, 2005.
- Quenet G., Les Tremblements de terre en France aux xviie et xviiie siècles. La naissance d’un risque, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
- Schonfeld M., The Philosophy of the Young Kant – the Precritical Project, New York, Oxford University Press, 2000.
- Voltaire, Mélanges, Paris, Gallimard, 1961.