De l’information à la prévisibilité : la transparence sur le chemin de la gouvernance démocratique. Le cas de la Roumanie
- Par Sabina Schnell
Pages 715 à 734
Citer cet article
- SCHNELL, Sabina,
- Schnell, Sabina.
- Schnell, S.
https://doi.org/10.3917/risa.844.0715
Citer cet article
- Schnell, S.
- Schnell, Sabina.
- SCHNELL, Sabina,
https://doi.org/10.3917/risa.844.0715
Notes
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[1]
Traduction de l’article paru en anglais sous le titre : « From information to predictability : transparency on the path to democratic governance. The case of Romania ». Traduction en français réalisée par le Centre de traduction des ministères économiques et financiers (France) dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut de la Gestion Publique et du Développement Économique (France).
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NDT : constitue en Roumanie ce que l’on appelle par ailleurs une loi sur la liberté de l’information (LLI).
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NDT : constitue en Roumanie ce que l’on appelle par ailleurs une loi sur les réunions publiques (OML).
Introduction
1De l’augmentation exponentielle du nombre de lois sur la liberté de l’information (LLI) depuis les années 1990 aux récentes initiatives telles que le Partenariat pour un gouvernement ouvert (OGP), les efforts déployés pour améliorer la transparence de l’action publique se sont multipliés au cours des vingt dernières années. La popularité de la « transparence » est due à sa nature multi-facette et à sa structure, puisque c’est tout à la fois une valeur intrinsèquement démocratique (Birkinshaw, 2006) et un instrument (Heald, 2006). Si cette nature multi-facette contribue à sa popularité, elle ne facilite pas l’évaluation de la transparence réelle de l’action publique ni le repérage des domaines qui appellent une réforme.
2Pour nous aider à relever ces défis et à approfondir notre compréhension de la transparence en tant que valeur démocratique, le présent article propose un cadre conceptuel qui combine trois aspects de la transparence liés entre eux et pourtant distincts : 1) l’accès à l’information (par ex., Meijer, 2013), 2) la communication bidirectionnelle (par ex., Coglianese, 2009) et 3) la prévisibilité du processus décisionnel (par ex., Hood, 2006). Chacun de ces aspects correspond à une facette de la transparence dont la complexité croît, et chacun d’eux exige toujours plus des gouvernements, des citoyens et des organisations de la société civile (OSC). Par ailleurs, si ces trois aspects sont débattus dans la littérature consacrée à la transparence, ils ne sont que rarement mis en parallèle, voire ne le sont jamais.
3En rassemblant ces trois aspects dans un même cadre conceptuel, nous fournissons une approche pour l’évaluation de la valeur démocratique de la transparence à un niveau macro-systémique, c’est-à-dire gouvernemental. Pour illustrer l’intérêt de cette approche, nous appliquons le cadre conceptuel à la Roumanie, une démocratie relativement récente qui met de plus en plus l’accent sur la transparence. Nous observons que le potentiel démocratique plus large de la transparence risque d’être délaissé lorsqu’on se concentre uniquement sur l’accès à l’information. Si l’on veut exploiter ce potentiel, il faut que les chercheurs et les défenseurs de la transparence étudient la façon dont le principe de transparence se traduit dans les mécanismes de consultation citoyenne, et plus largement dans l’ensemble des règles et procédures régissant le processus décisionnel des autorités publiques.
4Le présent article détaille à cette fin le cadre conceptuel proposé en examinant les trois facettes de la transparence. Il utilise ensuite ce cadre pour étudier l’évolution de la transparence en Roumanie au cours des dernières décennies. Enfin, il s’achève sur des recommandations à l’intention des chercheurs et des praticiens qui souhaitent renforcer la relation entre transparence et démocratie.
Transparence de l’action publique
5La transparence, comme d’autres concepts liés à la gouvernance, peut avoir différentes acceptions qui, souvent, ne concordent pas. La définition la plus concise est peut-être celle qui voit la transparence comme la « capacité de savoir ce qu’il se passe à l’intérieur du gouvernement » (Piotrowski et Van Ryzin, 2007, 306).
6Si de nombreuses recherches ont étudié la transparence au niveau micro (la façon dont elle est mise en œuvre au quotidien dans le processus décisionnel des administrations), moins nombreuses ont été les recherches sur le niveau macro de la transparence (la façon dont elle est codifiée dans les lois et politiques, et dont elle se traduit dans l’action publique à un niveau systémique), c’est-à-dire le niveau auquel le pouvoir de ce concept en tant que valeur démocratique est le plus fort. Ce niveau macro est particulièrement pertinent pour les démocraties « les plus jeunes », dans lesquelles la notion de transparence comme valeur publique et le cadre juridique et institutionnel sur lequel elle s’appuie sont plus récents que dans les démocraties plus anciennes.
7La législation sur la transparence est particulièrement importante car elle consacre au niveau du système les droits et obligations liés à la transparence. Elle peut concerner la liberté de l’information (LLI), les déclarations de patrimoine, de revenus et d’intérêts des hauts responsables, les procédures administratives (LPA) imposant une consultation citoyenne au cours du processus décisionnel, l’ouverture des réunions des institutions au public (OML) ou la transparence des processus décisionnels (sunshine laws) ou encore la protection des lanceurs d’alerte. Parmi les autres mesures, réglementations et pratiques liées à la transparence, on compte la publication générale des statistiques publiques (Islam, 2006), des éléments d’e-gouvernement (Wong et Welch, 2004), des efforts pour améliorer la transparence fiscale et budgétaire (De Renzio et Masud, 2011), des initiatives sur les données ouvertes (Huijboom et Van den Broek, 2011) et divers mécanismes destinés à renforcer la transparence et l’obligation de rendre des comptes lors de la prestation de services (Kosack et Fung, 2014).
8Cependant, il est difficile de parvenir à une transparence réelle en s’appuyant uniquement sur la législation. L’adoption de lois peut être purement symbolique ; la transparence n’est alors qu’une « illusion », ou n’est que « nominale » et non « réelle » (Heald, 2006, 2012). De nombreuses lois sur la transparence « se perdent dans le processus d’exécution » parce que les agences publiques ne s’y conforment pas (Darch et Underwood, 2010 ; OSJI, 2006). Même une mise en conformité formelle peut être inefficace si les agences publiques usent de stratagèmes qui amoindrissent la transparence tout en restant dans le cadre de la loi (Heald, 2012 ; Pasquier et Villeneuve, 2007). La transparence réelle implique que le public exige vraiment de « savoir ce qui se passe à l’intérieur du gouvernement » et suppose que les agences publiques aient la capacité et la volonté de se conformer non seulement à la lettre, mais aussi à l’esprit des lois (Darch et Underwood, 2010 ; Pasquier et Villeneuve, 2007).
9Par conséquent, pour que la transparence puisse réellement être mise en œuvre, les agences et responsables publics, les OSC et les citoyens doivent en comprendre la signification et les objectifs, ainsi que le potentiel démocratique. Comme nous l’avons évoqué plus haut, ce peut être difficile compte tenu de la nature multi-facette du concept. Pour aider les universitaires et les praticiens à mieux évaluer la valeur démocratique de la transparence, nous présentons ci-après un cadre conceptuel qui montre trois aspects, différents mais liés, de la transparence : l’accès à l’information, la communication bidirectionnelle et la prévisibilité. Ce cadre doit nous aider à relever le défi.
Transparence et accès à l’information
10La définition la plus basique de la transparence correspond au fait « de ne pas cacher » l’information ou, selon une formulation plus ambitieuse, au fait de « dévoiler le secret » (Roberts, 2006). Coglianese (2009) qualifie cette transparence de « transparence du bocal à poissons » (fishbowl) pour souligner sa dimension passive et l’accent qu’elle met sur l’information existante. Une interprétation plus active inclut des mesures qui améliorent l’accès à l’information, que ce soit au moyen de dispositions telles que la « publicité obligatoire » dans les LLI ou les obligations de notification dans les dispositifs de publication agréés (APA), ou au moyen d’autres formes de divulgation proactive telles que les données ouvertes, les portails d’information ou les responsables communication. Les mesures qui « imposent » la publication d’informations, comme par exemple les mesures de protection des « fuiteurs d’informations » ou des lanceurs d’alerte, contribuent également à améliorer l’accès à l’information (Meijer, 2014).
11Cet aspect de la transparence peut constituer un élément puissant de démocratisation s’il est fondé sur l’idée que les citoyens ordinaires ont le droit d’accéder aux informations du gouvernement (Ackerman et Sandoval-Ballasteros, 2006). Toutefois, si le seul résultat en est que les citoyens ont accès à des informations « brutes », son potentiel de démocratisation est limité. Il est difficile d’interpréter de larges volumes d’informations décontextualisées et les intermédiaires spécialisés – organes de presse, OSC ou institutions spécialisées – doivent mobiliser des ressources considérables pour traiter et interpréter ces informations (Heald, 2012 ; Roberts, 2012). Par ailleurs, certains acteurs peuvent utiliser les informations de manière sélective en fonction des buts recherchés, voire dissimuler des intentions ou des faits importants (Heald, 2012 ; O’Neill, 2006). Dans ce cas, donner simplement accès à l’information n’améliore pas la transparence puisque les citoyens ne peuvent pas réellement « savoir ce qui se passe à l’intérieur du gouvernement » (Piotrowski et Van Ryzin, 2007, 306).
12Intelligibilité, exhaustivité et exactitude de l’information viennent s’ajouter à la disponibilité et à l’accessibilité de l’information dans certaines définitions plus complexes de la transparence (Heald, 2012). Ce qui est souhaité, ce n’est pas uniquement plus d’information, c’est aussi une meilleure information (par ex. IMF, 1999, 2007). Néanmoins, même ces interprétations plus exigeantes ne supposent qu’une action unidirectionnelle, des pouvoirs publics vers le public, « l’information étant considérée comme un élément distinct de la communication » (O’Neill, 2006, 81). Cela restreint les possibilités de parvenir à une transparence réelle si « de grandes quantités d’informations sont… rendues publiques pour satisfaire aux exigences de transparence mais que beaucoup de ces informations ne sont en fait communiquées à personne » (O’Neill, 2006, 81).
Transparence et communication bidirectionnelle
13Une deuxième facette de la transparence est axée sur la communication bidirectionnelle. Ainsi, Coglianese (2009, 537) défend une transparence « raisonnée » qui consiste pour le gouvernement à faire plus que simplement divulguer l’information et à expliquer le raisonnement qui sous-tend ses décisions et ses actes. Pour l’expliquer, il faut plus que simplement « dévoiler le secret » : il faut présenter des arguments forts fondés sur des principes normatifs et des éléments empiriques (Coglianese, 2009). De plus, ces arguments forts ne peuvent pas uniquement aller du haut vers le bas ; il doit y avoir des échanges d’arguments pour parvenir à une compréhension mutuelle (Mercier et Landemore, 2012).
14La « transparence raisonnée » implique donc une communication bidirectionnelle telle qu’elle existe dans le concept plus large de gouvernement ouvert, dont les différentes interprétations associent accès à l’information et participation, collaboration, réactivité et valeurs similaires (par ex. McDermott, 2010 ; Meijer et al., 2012). Tous ces éléments impliquent un « donner et prendre » ou un échange d’arguments entre les gouvernements et les citoyens. On peut citer en exemple les exigences de notification et de consultation figurant dans les lois sur l’ouverture des réunions des institutions au public et les APA (Piotrowski et Borry, 2010), ainsi que toute une série d’« initiatives pour la transparence et l’obligation de rendre des comptes » (Kosack et Fung, 2014).
15La transparence comme élément de communication bidirectionnelle est plus complexe et demande plus qu’une « simple » amélioration de l’accès à l’information. En plus d’informer les citoyens sur des décisions déjà prises et leur fournir des explications de fond (« ex post output transparency » selon la formule de Heald (2006)), il faut ici également les informer sur les décisions en cours (transparence en temps réel) et créer un espace de dialogue avec le gouvernement. La communication bidirectionnelle présente également un plus grand potentiel de développement démocratique. Non seulement elle renforce la capacité des citoyens de savoir ce qui se passe à l’intérieur du gouvernement, mais elle contribue aussi à une meilleure compréhension de ce qui se passe et pourquoi, et permet aux citoyens d’utiliser cette compréhension pour influer plus directement sur les décisions.
16Toutefois, limiter notre compréhension de la transparence à cette interprétation présente aussi des inconvénients. Une interprétation plus ambitieuse prend en compte la possibilité pour les citoyens de savoir non seulement pourquoi certaines décisions sont prises, mais aussi comment elles le sont, aussi bien de manière rétrospective que prospective. C’est en cela que l’on peut parler de prévisibilité pour la transparence.
Transparence et prévisibilité
17En imposant de fournir des explications claires sur les raisons qui sous-tendent les décisions publiques, la transparence comme élément de communication bidirectionnelle met l’accent sur la justification de fond. Les lois et règlements constituent une autre base, elle procédurale, de justification des décisions publiques (Prechal et De Leeuw, 2007). Ces procédures permettent de limiter le caractère arbitraire et donc non transparent des décisions et actes publics, et donc d’augmenter la prévisibilité de l’action de l’administration. Cet aspect de la transparence axé sur la prévisibilité reflète ce processus décisionnel fondé sur des règles claires et connues, ou susceptibles d’être connues du public. Il constitue l’aspect le plus complexe et le plus exigeant, mais aussi le moins étudié. Cela s’explique en partie par le fait que la prévisibilité est le résultat, non pas d’une législation « spécialisée » sur la transparence, mais plutôt d’un corpus général de lois qui régissent le processus décisionnel et l’application des textes, ainsi que de leur respect par les autorités publiques.
18La transparence comme instrument de prévisibilité va au-delà de l’accès à l’information et de la communication bidirectionnelle pour se concentrer sur la nature même du système de gouvernance. Ainsi, Hood (2006, 5, souligné par l’auteure de l’article) affirme que la « transparence révèle la nature d’un gouvernement sur la base de règles codifiées et publiées, d’informations et de procédures accessibles au public, et (dans certains cas) dans le cadre de domaines d’activité clairement délimités ». La transparence comme instrument de la prévisibilité est liée aux définitions juridique et procédurale de l’obligation de rendre des comptes, c’est-à-dire à la notion selon laquelle les responsables publics agissent conformément à des règles données. Les administrations transparentes sont celles qui se comportent conformément à des règles formelles et donc connues du public, par opposition à des pratiques informelles et donc « non transparentes ».
19Aspect encore plus important, cet aspect a des incidences considérables pour la démocratisation puisqu’il appréhende l’équité selon un point de vue très différent. Vue comme un instrument d’accès à l’information et de la communication bidirectionnelle, la transparence est un pré-requis quand on veut apprécier l’équité : un manque de transparence fait naître de la suspicion : ce qui a été fait a-t-il été bien fait ? Toutefois, au niveau de la prévisibilité, la transparence devient un élément de l’équité. L’égalité (accorder le même traitement aux dossiers similaires) et l’impartialité (objectivité du processus décisionnel) sont essentielles en tant que principes fondamentaux de la justice procédurale et d’une gouvernance légale-rationnelle, qui elles-mêmes constituent des éléments essentiels au bon fonctionnement des démocraties (Prechal et De Leeuw, 2007 ; Rothstein et Teorell, 2008).
20En conclusion, le cadre que nous avons décrit présente trois facettes de la transparence : l’accès à l’information, la communication bidirectionnelle et la prévisibilité. Toutes trois sont de plus en plus complexes au niveau des valeurs démocratiques qu’elles représentent et toutes trois requièrent toujours davantage de ressources pour leur mise en pratique. Les lignes directrices relatives aux « bonne pratiques en matière de transparence » dans différents domaines politiques et administratifs comprennent implicitement ces trois facettes dans la mesure où elles portent à la fois sur l’information qui doit être rendue publique (accès à l’information), sur la nécessité de fournir des explications (communication) et sur la clarté et la publicité des règles et réglementations (prévisibilité) (par ex. IMF, 2007 ; OMB, 2009).
21Le tableau 1 résume les trois facettes de la transparence et les concepts qui lui sont associés dans la littérature, les politiques et actes législatifs types qui les régissent et leur traduction dans des modèles plus larges de comportement politique et administratif. Ensemble, ces trois facettes fournissent un cadre utile pour étudier la transparence au niveau d’un gouvernement. C’est ce qu’illustrent les parties suivantes qui appliquent ce cadre au cas de la Roumanie.
Facettes de la transparence
Facettes de la transparence
Étude de cas : la transparence du gouvernement en Roumanie
22La Roumanie, démocratie relativement récente, est un cas particulièrement pertinent pour illustrer la façon dont le cadre décrit précédemment peut être utilisé. L’ancien régime comptait parmi les plus répressifs du bloc communiste. Au début du processus de démocratisation en 1990, les institutions et les valeurs démocratiques du pays étaient faibles ; la tradition du secret était bien ancrée et le rôle de la transparence comme valeur publique était difficilement compris. Si des défis demeurent, la Roumanie a néanmoins accompli au cours des 25 dernières années des progrès significatifs en matière de démocratisation. Ce pays est donc particulièrement adapté à l’application de notre cadre conceptuel pour étudier l’évolution de la transparence comme valeur démocratique.
23La question à laquelle nous tenterons de répondre est la suivante : comment ces trois facettes de la transparence ont-elles évolué dans la législation et la pratique alors que la démocratie prenait racine en Roumanie ? Nous étudierons en particulier la législation transversale relative à la transparence qui affecte à la fois le gouvernement central (l’exécutif) et les autorités locales. Les données étudiées ont été collectées au cours de l’automne 2011 et du printemps 2012 à partir de documents publics relatifs à la transparence et d’entretiens avec des spécialistes. Les documents examinés ont été les suivants : 1) textes législatifs et stratégies, rapports et déclarations officielles du gouvernement ; 2) déclarations et rapports d’OSC et de groupes de réflexion impliqués dans la politique roumaine en matière de transparence ; 3) rapports d’organisations internationales gouvernementales et non gouvernementales et 4) dossiers de presse et articles sur la transparence publiés par de grands quotidiens nationaux roumains.
24L’analyse des documents a été complétée d’entretiens semi-structurés menés entre novembre 2011 et février 2012. Sur la base d’une technique d’échantillonnage en boule de neige, les personnes interviewées ont été sélectionnées parmi des responsables gouvernementaux anciens ou en poste (six entretiens, numérotés de G1 à G6) et des acteurs de la société civile (douze entretiens, numérotés de C1 à C12) engagés dans l’élaboration et la mise en œuvre de la législation relative à la transparence. Dans chaque entretien, trois questions principales étaient posées aux fins de l’étude : 1) « Quelles sont les principales lois et politiques destinées à renforcer la transparence publique ? » ; 2) « Où en est leur mise en œuvre ? » ; et 3) « Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées ces politiques ? ». En se fondant sur ces sources, l’étude du cas roumain s’attache en premier lieu à décrire le cadre général et l’évolution de la transparence en Roumanie avant d’examiner comment les trois perspectives se traduisent dans la législation et la pratique de ce pays.
Cadre général et évolution de la transparence en Roumanie
25L’article 31 de la constitution roumaine de 1991 consacre le droit à l’information comme un droit fondamental, mais la loi permettant l’application de ce droit n’a été adoptée qu’en 2001. Cela prouve que si elle a théoriquement été reconnue comme une valeur démocratique, la transparence n’était pas une préoccupation centrale des premiers gouvernements roumains de l’ère post-communiste. Elle s’est davantage imposée dans l’agenda politique dans le contexte des mesures anti-corruption de la fin des années 1990 et du début des années 2000.
26En Roumanie, comme dans la plupart des pays, il n’existe pas de « politique en matière de transparence » à proprement parler, au sens d’une stratégie gouvernementale délibérée ou d’un ensemble d’actions et d’objectifs qui y seraient liés (C1, C2, C4, C6, C7, C8, C9, G4, G5). Il existe quelques grandes lois, dont les plus importantes sont la « Loi de 2001 sur l’accès aux informations d’intérêt public » [2] et la « Loi de 2003 sur la transparence dans le processus décisionnel » (OML) [3]. Ces deux lois illustrent parfaitement les deux premières facettes de la transparence : l’accès à l’information et la communication bidirectionnelle.
27Ces deux lois introduisent également un élément de la transparence comme instrument de prévisibilité de la façon dont les agences gouvernementales interagissent avec les citoyens lorsqu’elles fixent les règles, procédures et limites en matière de transparence. Comme l’a déclaré l’une des personnes interviewées, « ces deux lois ont été élaborées sous la pression de la société civile face au processus décisionnel chaotique du gouvernement, du parlement, de la classe politique et de l’administration publique » (C6). Ainsi, des militants de la société civile qui réclamaient une loi sur la liberté d’information ne critiquaient pas l’absence d’information du public, mais le fait que l’accès à cette information était irrégulier et découlait de « relations », d’actes de corruption, de fuites d’informations destinées à jeter le discrédit sur des opposants (voir Mungiu-Pippidi, 2001). Tandis que les médias bénéficiant de réseaux pouvaient obtenir des informations « scandaleuses », les informations publiques communes utiles aux citoyens, relatives par exemple aux votes du parlement, au budget, à la propriété immobilière, aux statistiques, etc., n’étaient pas disponibles ou étaient difficiles à obtenir (Mungiu-Pippidi, 2001).
28Parallèlement à ces deux grandes lois sur la transparence, on trouve parmi les stratégies gouvernementales des mesures qui intègrent les trois facettes de la transparence. Les stratégies anti-corruption (GoR, 2001, 2005, 2008, 2012) mettent l’accent sur la nécessité d’élargir l’accès à l’information, de renforcer l’obligation de consultation dans le cadre des processus décisionnels et d’élaborer des règles, et des procédures administratives, claires, simples et prévisibles. De la même manière, la « Stratégie de 2008 pour une meilleure réglementation » comporte des mesures destinées à développer la consultation (et donc la transparence) dans le cadre du processus décisionnel (G4), et les plans d’action roumains en faveur du Partenariat pour un gouvernement ouvert (OGP) mettent fortement l’accent sur l’amélioration de l’accès à l’information au moyen du renforcement des systèmes de données ouvertes (GoR, 2011, 2014).
29Cependant, comme nous l’avons évoqué plus haut, la législation est nécessaire mais n’est pas suffisante pour parvenir à une transparence réelle. Pour que leur potentiel démocratique soit exploité au mieux, les lois et les dispositions en matière de transparence doivent être mises en œuvre de manière cohérente et les principes qu’elles contiennent doivent être respectés dans la pratique. Les parties suivantes étudient si tel est le cas, pour ce qui est à la fois du respect des deux lois évoquées plus haut et des modèles plus généraux d’accès à l’information, de consultation et de prévisibilité dans le processus décisionnel.
Transparence et accès à l’information
30L’adoption d’une loi sur la liberté de l’information à la suite d’une campagne intense menée par des OSC a été vue comme une percée des valeurs démocratiques en Roumanie (Mungiu-Pippidi, 2001). Après l’adoption par le gouvernement des textes d’application de cette loi en 2002, les taux de compliance à la LLI et les délais de réponse ont progressé nettement, notamment en 2002-2003 et 2006-2007 (APD et TI Roumanie, 2007a ; et C1). La loi roumaine sur la liberté de l’information s’est par ailleurs bien classée par rapport à celles d’autres pays. En 2006, elle enregistrait parmi les meilleurs taux de compliance et de cohérence pour les 14 pays étudiés (OSJI, 2006). Le recours à la LLI est également important. En 2008, la Roumanie se situait au sixième rang mondial des demandes annuelles pour 100 000 habitants, formulées en vertu d’une LLI (Vleugels, 2009). Si certains observateurs rapportent une baisse du recours à cette loi et de la compliance après 2008 (GIR, 2008, 2010 ; et C1, C8), cette loi semble s’être institutionnalisée et banalisée de manière significative (Banque mondiale 2012 ; et C10, G2).
31Cela ne signifie pas que la LLI fonctionne sans heurts. Toutefois, la variabilité de la manière dont les institutions publiques se conforment à cette loi et la variété des types de demandes (CJI et IPP, 2009 ; et C12) n’est pas propre à la Roumanie (OSJI, 2006). Même dans les démocraties plus anciennes dotées d’une LLI depuis plus longtemps, les agences publiques disposent de plusieurs moyens d’éviter d’avoir à se conformer à la loi (Pasquier et Villeneuve, 2007). Par ailleurs, dans un contexte de ressources administratives réduites, des problèmes comme le manque de formation ou de ressources humaines et financières, tout comme les faiblesses des systèmes internes de gestion de l’information et de la communication constituent des obstacles supplémentaires à la mise en œuvre et à la compliance, notamment au niveau local et dans les zones rurales (Dragos et al., 2012).
32Au-delà de la compliance, la question plus essentielle est celle de savoir si la LLI a entraîné des changements dans les relations entre gestionnaires publics et citoyens. Il est difficile de l’affirmer compte tenu du manque de données sur les valeurs démocratiques des agents publics. La mise en œuvre hétérogène de la LLI a souvent été attribuée à une « culture de l’opacité » (C2, G1, G3, G4), à une propension au secret et à la confiance dans une communication informelle et personnalisée (CJI et IPP, 2009). Des éléments anecdotiques suggèrent également que des attitudes paternalistes, du haut vers le bas, persistent parmi les agents publics qui considèrent les citoyens comme des « sujets » plutôt que comme des « propriétaires » de l’information gouvernementale. En 2004 par exemple, des institutions publiques ont demandé des justifications pour 70 % des demandes formulées par des OSC sur la base de la LLI, alors même que ces justifications ne sont légalement pas obligatoires (APD et IRIS, 2004).
33On perçoit toutefois des signes d’amélioration. Une étude de suivi réalisée en 2007 a révélé que les demandes de justification n’étaient plus un problème (APD et TI Roumanie, 2007a), et que, comme nous l’avons déjà fait remarquer, la législation est relativement bien observée au jour le jour. L’exemple le plus significatif à cet égard est peut-être celui que rapporte un militant de la société civile au niveau local (C10) : Dans un premier temps, les autorités locales ont montré de l’embarras, de la peur et de la résistance face à une demande qu’il avait formulée en vertu de la LLI ; il a dû attendre à l’extérieur du bâtiment pendant que le fonctionnaire, qui doutait de l’existence d’une loi de cette nature, la cherchait et obtenait l’accord de son supérieur hiérarchique pour lui communiquer l’information qu’il demandait. Mais, à partir de 2011, les autorités locales « s’y sont habituées » et répondre à des demandes simples et non sensibles est devenu une routine pour elles.
34Si la LLI a permis d’améliorer l’accès à l’information gouvernementale « brute », il semble que les progrès ne soient pas aussi significatifs en ce qui concerne la publication proactive d’informations pertinentes, exhaustives et claires dans plusieurs domaines de l’action publique (G2). La transparence budgétaire existe en théorie, mais l’information rendue publique est difficile à utiliser pour les citoyens (GIR, 2008). Malgré l’obligation de publier tous les textes réglementaires au Journal officiel, seulement 52 % des actes législatifs ont été publiés en 2007 (APADOR-CH et SAR, 2008). Même le plan d’action en faveur du Partenariat pour un gouvernement ouvert montre des carences de taille : seuls 5 des 15 engagements du premier plan d’action étaient précis, pertinents, porteurs de changements et ont été remplis conformément au calendrier (Partenariat pour un gouvernement ouvert – Mécanisme d’évaluation indépendant, sans date).
Transparence et communication bidirectionnelle
35La loi « jumelle » de la LLI est la loi sur la transparence dans le processus décisionnel, qui contraint les institutions publiques à : 1) publier l’information relative aux actes législatifs en cours d’élaboration ; 2) autoriser les parties intéressées et les citoyens à formuler des commentaires et des propositions ; 3) organiser des séances publiques ; et 4), depuis 2010, à justifier le rejet des propositions soumises pendant le processus de consultation. Au moment de son adoption, cette loi a constitué une avancée considérable par rapport à l’ancienne législation qui interdisait aux agents publics de divulguer une information, quelle qu’elle soit, pendant le processus d’élaboration de la législation (Ristei, 2010).
36Les études portant sur la mise en œuvre de cette loi montre une compliance toujours faible de la part des autorités centrales et locales (APADOR-CH, 2007 ; APD et TI Roumanie, 2007b ; Dragos et al., 2012). Dans certains cas, la qualité des rapports de niveau local sur la compliance était si faible que les OSC ont évoqué « un franc mépris de la loi et des citoyens » (APADOR-CH, 2007, 40). Les militants des OSC se voyaient parfois refuser l’accès à des réunions qui étaient supposées être publiques (APADOR-CH, 2007). Les citoyens faisaient rarement des commentaires et des suggestions sur les propositions de lois ou de décisions au niveau local, et même lorsqu’ils le faisaient, les autorités locales les prenaient rarement en compte (APADOR-CH, 2007 ; Dragos et al., 2012).
37Les entretiens avec des représentants d’OSC et du gouvernement ont confirmé que la loi sur la transparence dans le processus décisionnel était peu utilisée dans la pratique, non seulement du fait d’une résistance de la part des agences publiques, mais aussi en raison de la faiblesse de la demande (C2, C9, G5). Au niveau local, en particulier à l‘extérieur de la capitale et de quelques autres centres urbains, peu d’OSC sont capables de représenter les citoyens et de s’impliquer dans les processus décisionnels publics (C1, C2). Même lorsqu’elles existent, ces organisations ont du mal à amener le public à participer au processus (C2, C10).
38Même au niveau central, l’une des critiques les plus persistantes à l’encontre du gouvernement roumain est qu’il agit dans la précipitation sans permettre une consultation et des débats suffisants sur les grands textes législatifs (APADOR-CH, 2012 ; ARC, 2012 ; et C2, C6, C11). Ces critiques émanaient des OSC, mais aussi des « technocrates » attachés à la qualité du processus décisionnel (G4, G5). Si les agences gouvernementales se conforment relativement bien aux obligations formelles de publication des projets de loi sur leurs sites internet (G5), elles lancent rarement une consultation en amont de l’élaboration de leurs politiques, par exemple pour formuler les problèmes ou évaluer les différentes options d’une politique (G4, G5). Le processus décisionnel de type descendant est aggravé par un manque d’analyse des politiques et d’évaluation de leur impact, ce qui limite d’autant les possibilités de mener des débats de fond sur les politiques proposées (Mungiu-Pippidi, 2010 ; et G4).
39Alors que l’intention qui a présidé à l’adoption de la loi sur la transparence dans le processus décisionnel était de promouvoir la transparence en tant qu’instrument de communication bidirectionnelle, nous pouvons dire en conclusion que son potentiel démocratique n’a pas été entièrement exploité. Non seulement cette loi est moins appliquée que la LLI, mais ni les autorités publiques, ni les citoyens ne semblent consacrer beaucoup d’efforts à la mise en pratique du principe de la transparence comme communication bidirectionnelle. Il en résulte un manque de communication lors de l’élaboration de la législation (C6, G4, G5), tout comme une réduction de la prévisibilité du processus décisionnel, comme le montrent les développements qui suivent.
Transparence et prévisibilité
40Comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, la loi sur la liberté de l’information et la loi sur la transparence dans le processus décisionnel définissent des obligations procédurales et, ainsi, introduisent le principe de transparence comme instrument de la prévisibilité. En effet, la loi de 2003 avait été adoptée également pour augmenter la prévisibilité dans le processus décisionnel (C6, C11). Comme l’a souligné l’une des personnes interviewées, si le public était davantage consulté pendant le processus législatif, il serait moins fréquent de devoir réviser la législation après son adoption (G5). Un homme d’affaires roumain résume parfaitement ce défi : « Le problème n’est pas seulement que les lois changent, mais… que le gouvernement ne s’explique jamais. Si l’on veut que les gens supportent la rigueur, on doit les impliquer dans le processus décisionnel » (Dietrich, 2000, 20).
41Les modifications fréquentes, en l’absence de toute explication, de la législation, et donc le manque de transparence comme instrument de la prévisibilité, constituent un problème global majeur du processus décisionnel en Roumanie (Mungiu-Pippiddi, 2010). Néanmoins, même dans des domaines où la législation est relativement stable et claire, le comportement de l’administration est empreint d’imprévisibilité. Par exemple, comme nous l’avons déjà fait remarquer, même la compliance vis-à-vis des deux principales lois sur la transparence est variable et dépend de l’agence publique concernée et des personnes physiques impliquées.
42Au-delà de la non-compliance vis-à-vis de lois spécifiques, le niveau élevé de la corruption en Roumanie est en soi le reflet d’une compliance variable de l’ensemble du cadre législatif régissant les actes de l’administration. Comme l’affirme Mungiu-Pippidi (2003, 83, souligné par l’auteure de l’article) :
Le traitement abusif de la part des différentes administrations de l’État n’est pas universel. Il est simplement arbitraire et imprévisible, comme le résume bien la réponse à la question : « Devez-vous souvent verser des pots de vin ? ». À cette question, 53 % des Roumains… ont répondu : « Ça dépend du fonctionnaire ».
44La corruption est donc l’expression de l’imprévisibilité du comportement des agents publics, et constitue une forme de « non-transparence ».
45La nature arbitraire et non transparente du processus décisionnel se reflète également dans la politisation souvent critiquée des politiques en matière de personnel, notamment au niveau des cadres supérieurs et moyens (Ionita et Freyberg-Inan, 2008 ; Mungiu-Pippidi, 2010). Des propositions actuelles de réforme mettent l’accent sur la nécessité, non seulement de limiter les nominations de nature politique dans le secteur public, mais aussi de le faire en concertation avec les partis politiques pour que cela soit « accepté par tous de manière ouverte et transparente, et régi en conséquence » (Tudorache, in Pantazi, 2016, souligné par l’auteure de l’article). L’objectif est de garantir le respect des règles afin d’atteindre « un niveau de prévisibilité qui permette à l’administration de fonctionner correctement » (Tudorache, in Pantazi, 2016, souligné par l’auteure de l’article).
46Un autre domaine qui illustre bien à la fois les progrès accomplis en matière de transparence comme instrument de la prévisibilité et les défis auxquels le pays reste confronté à cet égard, est celui des relations entre autorités locales et gouvernement central. Dans le cadre du processus de transition vers la démocratie, les rôles, les responsabilités et la répartition des ressources entre le gouvernement central et les autorités locales ont été progressivement clarifiés au moyen d’un ensemble de lois et d’actes administratifs. Ionita (2004, 25, souligné par l’auteure de l’article) estime qu’en 1998-1999 « la nouvelle législation relative aux finances locales a introduit pour la première fois en Roumanie le système d’une répartition des ressources fondée sur des formules automatiques, ce qui a contribué à rendre le processus budgétaire local plus autonome, transparent et prévisible ».
47Néanmoins, les comportements discrétionnaires sont encore répandus. Les décisions clés relatives à l’allocation des transferts de péréquation entre les départements et les conseils municipaux sont souvent prises d’une manière non transparente, et le clientélisme et le favoritisme règnent encore (Ionita, 2005). Le terme de « barons locaux » lui-même (détenteurs du pouvoir politique et économique au niveau local), avec toutes les connotations féodales qui lui sont associées, souligne bien la faiblesse qui continue de caractériser la prévisibilité de la gouvernance légale-rationnelle en Roumanie.
48Ainsi, si des progrès ont été accomplis au cours des dernières décennies, la transparence comme instrument de la prévisibilité semble être la facette de la transparence la moins comprise et la moins pratiquée par les responsables publics. Cela n’est pas particulièrement surprenant dans la mesure où cette facette est la plus complexe et la plus difficile à mettre en œuvre. Par conséquent, malgré les divers règlements et lois qui ont été adoptés pour encadrer le processus décisionnel, les pratiques en la matière demeurent souvent arbitraires et imprévisibles.
49Nous noterons en conclusion que la Roumanie a fait des progrès significatifs en matière de transparence au cours des dernières décennies. La place de la transparence – dans ses trois facettes – au sein du discours public a gagné en importance et est imposée par un nombre croissant de dispositions et d’actes législatifs. L’adoption de la LLI et de l’OML a marqué un tournant décisif.
50Toutefois, des défis restent à relever. La transparence comme moyen d’accès à l’information est la forme la plus présente, mais la pratique administrative est davantage centrée sur le respect au jour le jour de la LLI plutôt que sur la publication proactive d’une information de haute qualité. La transparence comme outil de communication bidirectionnelle est consacrée dans la loi sur la transparence dans le processus décisionnel mais les responsables publics lancement rarement des consultations publiques. La transparence comme instrument de la prévisibilité est la forme la moins bien établie et le processus décisionnel est souvent arbitraire. La corruption, la politisation des services publics et l’allocation clientéliste des ressources entre les différents niveaux de gouvernement sont le reflet plus général du faible ancrage dans le système politique et administratif roumain de la transparence comme instrument de la prévisibilité. Le tableau 2 dresse une synthèse des trois facettes de la transparence dans la législation et la pratique roumaines.
Discussion et conclusion
51Les sections qui précèdent suscitent un certain nombre de réflexions. En premier lieu, elles montrent que l’accès à l’information, la communication bidirectionnelle et la prévisibilité représentent trois facettes liées mais distinctes de la transparence, de complexité et d’exigence croissantes. Elles montrent ensuite de quelle manière la distinction entre ces trois facettes permet de mieux comprendre comment la transparence est prônée et pratiquée. Enfin, elles réaffirment les limites que présente la recherche d’une transparence réelle par le seul biais de la législation. Il y a peu de chances de parvenir à une transparence réelle à moins que les responsables publics, les OSC et les citoyens l’acceptent comme un principe démocratique fondamental et développent les compétences et les ressources pour l’atteindre ou l’exiger. Cela représente en particulier un défi dans les pays en transition ou en développement, dont l’expérience démocratique est relativement courte et dans lesquels les dispositions en matière de transparence sont (plus) récentes.
52Le cadre conceptuel proposé et les résultats de cette étude présentent également un intérêt pour les tenants d’une plus grande transparence comme moyen de renforcer la gouvernance démocratique, qui suggèrent que l’accès à l’information est une condition nécessaire mais insuffisante pour atteindre une transparence réelle, et que la communication bidirectionnelle et la prévisibilité doivent aussi être améliorées. Les mesures destinées à améliorer la transparence comme instrument de communication bidirectionnelle recouvrent les lois sur la transparence dans le processus décisionnel, les lois sur la transparence ou les dispositions relatives à la notification et à la consultation dans le processus décisionnel administratif. Ces mesures doivent également être accompagnées d’efforts en vue de renforcer la capacité de communication et de consultation des autorités publiques, des OSC et des citoyens.
53La transparence comme instrument de la prévisibilité est peut-être la facette la plus difficile à promouvoir au moyen de mesures spécifiques. Elle peut être plus largement atteinte grâce à la définition progressive du rôle et des responsabilités des institutions publiques, y compris des règles relatives au processus décisionnel, et à des mesures destinées à améliorer la compliance à la législation et à réduire le caractère informel dans le secteur public. Cela étant dit, la transparence comme instrument de la prévisibilité est une caractéristique plus générale du bon fonctionnement d’un système de gouvernance légal-rationnel et ne peut être obtenue que dans le cadre du processus général d’un développement politique, économique et administratif. Comprendre le principe de la transparence comme élément de prévisibilité peut également aider les responsables et les militants à renforcer sa pratique.
54Le cadre conceptuel proposé et la présente étude permettent également de fournir des orientations pour des recherches futures. Tout d’abord, ils démontrent l’intérêt de combiner plusieurs facettes de la transparence. D’un point de vue normatif, une définition de cette nature est plus riche qu’une définition davantage axée sur l’accès à l’information. C’est particulièrement important lorsque l’on débat de la valeur démocratique de la transparence. En cherchant à déterminer si les raisons et procédures qui sous-tendent les décisions publiques sont « visibles » et « compréhensibles » on peut déplacer le débat d’une forme de transparence passive et facilement manipulable ou « faussée », à une forme qui met davantage l’accent sur la manière dont la transparence contribue à une meilleure compréhension de ce que fait le gouvernement et comment il le fait.
55Ensuite, d’un point de vue empirique, le cadre conceptuel et notre étude mettent en avant la nécessité de mener davantage de recherches sur la transparence au niveau national pour enrichir le débat en allant au-delà de la seule transparence au niveau des organisations. S’il existe un certain nombre d’exemples d’initiatives couronnées de succès en matière de transparence dans des pays en développement, de même qu’un certain nombre d’exemples d’échecs (Kosack et Fung, 2014), moins nombreuses sont les données sur l’incidence de mesures systémiques en faveur de la transparence, comme par exemple une législation transversale ou spécifique à certains secteurs (Gaventa et McGee, 2013). Il est toutefois peu probable que des succès ponctuels puissent être viables si le système politique et administratif dans son ensemble ne reconnaît pas la valeur de la transparence.
La transparence en Roumanie : principales lois et principaux schémas de comportement
La transparence en Roumanie : principales lois et principaux schémas de comportement
56Expérimentale par nature, notre étude de cas pose certaines questions et livre certaines hypothèses qui pourraient être étudiées lors de futures recherches sur la transparence au niveau macro. Nos résultats montrent que les trois facettes de la transparence sont étroitement liées et que les progrès de l’une dépendent des progrès des autres. La transparence comme moyen d’accès à l’information est peut-être la forme la « plus facile » à atteindre. Ouvrir les processus décisionnels et se comporter conformément à des « règles claires et publiquement connues » requiert davantage d’efforts, du côté du gouvernement comme des citoyens. Étudier quand, si et comment ces trois facettes progressent dans les pays constitue un défi dans la mesure où les données nationales croisées sur celles-ci sont peu nombreuses, notamment en ce qui concerne la transparence de fait par opposition à la transparence de droit. Toutefois, l’application de notre cadre conceptuel à l’étude d’autres pays pourrait aider à surmonter ce problème et à appréhender de manière plus précise la façon dont la transparence évolue avec le système de gouvernance, tout comme elle pourrait aider à faire évoluer le programme de recherche vers l’étude de la façon dont des « forces importantes » structurent l’évolution de l’administration publique (Roberts, 2013) au-delà des pays développés et des démocraties plus anciennes.
Financement
57La présente étude n’a bénéficié d’aucune subvention du secteur public, privé ou associatif.
Remerciements
L’auteur tient à remercier Tina Nabatchi, Jennifer Brinkerhoff et Gjalt de Graaf pour leurs commentaires et suggestions.Références bibliographiques
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Mots-clés éditeurs : accès à l’information, démocratie, gouvernement ouvert, obligation de rendre des comptes, participation, transparence, valeurs publiques
Date de mise en ligne : 11/12/2018
https://doi.org/10.3917/risa.844.0715