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La vérité est ailleurs : corrélats de l'adhésion aux théories du complot

Pages 31 à 61

Citer cet article


  • Wagner-Egger, P.
  • et Bangerter, A.
(2007). La vérité est ailleurs : corrélats de l'adhésion aux théories du complot. Revue internationale de psychologie sociale, Tome 20(4), 31-61. https://shs.cairn.info/revue-internationale-de-psychologie-sociale-2007-4-page-31?lang=fr.

  • Wagner-Egger, Pascal.
  • et al.
« La vérité est ailleurs : corrélats de l'adhésion aux théories du complot ». Revue internationale de psychologie sociale, 2007/4 Tome 20, 2007. p.31-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-internationale-de-psychologie-sociale-2007-4-page-31?lang=fr.

  • WAGNER-EGGER, Pascal
  • et BANGERTER, Adrian,
2007. La vérité est ailleurs : corrélats de l'adhésion aux théories du complot. Revue internationale de psychologie sociale, 2007/4 Tome 20, p.31-61. URL : https://shs.cairn.info/revue-internationale-de-psychologie-sociale-2007-4-page-31?lang=fr.

Notes

  • [*]
    Département de psychologie, Université de Fribourg, Route de Faucigny 2, 1700 Fribourg, Suisse. Courriel : pascal.wagner@unifr.ch
  • [**]
    Institut de psychologie du travail et des organisations, Université de Neuchâtel, Rue Maladière 23, 2000 Neuchâtel, Suisse. Courriel : adrian.bangerter@unine.ch
  • [1]
    La troisième formule qui décrit les TC est selon Campion-Vincent (2005a) « les choses ne semblent pas ce qu’elles semblent être », ce qui fait écho aux dimensions d’anomie et de paranoïa évoquées plus haut.
  • [2]
    La passation a été effectuée par Olivier Lovey, que nous remercions ici pour son travail.
  • [3]
    Bien que l’analyse factorielle exploratoire puisse sembler plus appropriée pour tester notre hypothèse (Fabrigar, Wegener, MacCallum, & Strahan, 1999), nous avons choisi l’ACP – qui donne généralement des résultats très semblables – afin de pouvoir travailler ultérieurement sur les scores factoriels. Nous avons préféré la méthode de rotation oblique PROMAX à d’autres méthodes comme OBLIMIN (Tucker & Mac Callum, 1997).
  • [4]
    Les autre corrélations sont positives mais non significatives, sauf concernant l’item « Terrorisme » qui est corrélé de façon cohérente avec le facteur TC « Minorités », lequel comprenait la TC « Al-Qaïda ».

1Dans nos sociétés modernes, les événements tragiques (p. ex., l’assassinat de Martin Luther King, les attentats du 11 septembre) ou marquants (la conquête de la lune, les visites présumées d’extraterrestres sur la terre) provoquent souvent l’apparition de théories du complot, à savoir des explications naïves concurrentes aux versions officielles, impliquant souvent l’intervention d’un groupe agissant dans l’ombre (Licata & Klein, 2000). Nombreux en sont les exemples mentionnés dans les médias, la politique, la littérature et d’autres sphères de la culture : rappelons seulement le succès populaire récent de films ou de séries télévisées comme « The Matrix » ou « X-Files ». En même temps, certains de ces complots allégués sont au contraire très anciens, comme le « complot juif », ou ceux attribués de manière récurrente aux francs-maçons ou aux Templiers, qui sont vus comme des menaces à l’ordre social existant.
Ces quelques constatations suffisent à faire des théories du complot (ci-après TC) un objet d’étude privilégié pour la psychologie sociale, laquelle peut contribuer de façon importante à comprendre leur diffusion et leur persistance au sein de la population. Notamment, les aspects de la formation des TC (Graumann, 1987) ou l’adhésion du grand public (Goertzel, 1994) peuvent être étudiés. Cependant, les psychologues sociaux ne se sont que peu intéressés à ce thème, ayant choisi de le laisser aux sociologues, politologues, philosophes et autres théoriciens de la culture. Dans cet article, notre propos concerne la mesure dans laquelle l’adhésion aux TC constitue un phénomène unitaire : y a-t-il une ou plusieurs catégories de TC ? Nous allons d’abord développer les arguments en faveur de l’existence de deux catégories distinctes, à savoir des TC mettant en cause des minorités et des TC mettant en cause le « système ». Puis nous résumerons les principales recherches qui ont été menées sur ce thème, tant dans le domaine de la sociologie et de la science politique que celui de la psychologie, pour en dégager différents corrélats possibles de l’adhésion. Enfin, nous présenterons les résultats d’une étude testant l’hypothèse de deux formes de TC différentes et les liens entre ces différents corrélats et l’adhésion.

Existe-t-il une ou deux catégories de théories du complot ?

2Keeley (1999) définit les TC comme des explications de certains événements en termes d’action causale de la part d’un groupe de personnes – les conspirateurs – agissant en secret (p. 116). Il ajoute différentes caractéristiques que partageraient les TC : (1) Les intentions cachées des conspirateurs sont néfastes, et (2) ceux-ci font preuve d’une volonté manifeste de cacher la vérité. (3) Les TC contredisent une version « officielle » ou « évidente », et (4) lient des événements qui n’ont pas de rapport évident entre eux. Finalement, (5) les données aberrantes (éléments contradictoires ou qui n’ont pas été expliqués dans la version « officielle ») sont les éléments de base des TC. Le contenu des TC est traversé par un paradoxe : on y trouve souvent des éléments fantaisistes, mais en même temps une espèce d’hyper-cohérence logique dans les détails invoqués pour soutenir le récit. Les auteurs s’accordent à écrire que les TC sont de ce fait souvent irréfutables, tout argument contre le complot étant transformé en preuve de son existence (Harrison & Thomas, 1997).

3Au-delà de ces caractéristiques, partagées par toutes les TC, on peut constater que certaines différences apparaissent selon le groupe auquel le complot est attribué. Par exemple, Moscovici (1987) a proposé que les TC mettent en cause les minorités. La minorité constitue, de par son existence même, une menace, un complot contre l’ordre établi et le mode de vie majoritaire. Des cas tels que le complot juif pendant le Moyen Âge ou la menace communiste perçue aux États-Unis pendant la période maccarthyste sont des bons exemples de cette catégorie de TC. Campion-Vincent (2005b) propose cependant que, depuis le dix-neuvième siècle (plus précisément depuis la Révolution Française et la fin de la monarchie et des certitudes qu’elle inaugurait), une nouvelle forme de TC a émergé dans les mentalités populaires. Cette nouvelle forme mettrait en cause non pas des minorités, mais des élites maléfiques et puissantes (les aristocrates, le gouvernement, les services secrets, l’industrie pharmaceutique). Souvent, ces élites demeurent mal définies, et c’est le « système » qui est mis en cause de façon diffuse. L’assassinat du président américain J. F. Kennedy en 1963 est l’exemple paradigmatique de cette catégorie de TC. Le complot présumé (qui met en cause entre autres la CIA ou le KGB, selon la version du récit en question) est plus plausible pour une majorité d’individus que la version officielle de l’assassinat impliquant un tueur isolé (Goertzel, 1994). Selon Campion-Vincent, la première catégorie de TC, très ancienne, permettait de détourner la frustration et l’hostilité vécues par le peuple opprimé sur des boucs émissaires (par exemple les juifs au Moyen Âge). La deuxième catégorie de TC ferait son apparition avec l’émergence de l’état moderne, moins répressif des idées critiques et déviantes que l’étaient autrefois la monarchie et l’Église. Toutefois, cette deuxième catégorie ne succède pas à la première, mais coexiste avec elle.
La thèse de Campion-Vincent implique qu’il existe au moins deux catégories de TC aujourd’hui : une catégorie Système et une catégorie Minorité. Un des objectifs de cette recherche est de mettre à l’épreuve cette idée. Autrement dit, nous voulons tester si l’adhésion aux TC constitue une dimension attitudinale unique, ou au contraire si différentes catégories de TC peuvent être identifiées. Notons que l’étude de Goertzel (1994) a identifié une seule dimension à partir de 10 TC proposées aux répondants (l’assassinat de Kennedy, le virus du SIDA, les soucoupes volantes, etc.), qui corrélaient toutes positivement entre elles. Nous avons mesuré le degré d’adhésion à 8 TC choisies pour être relativement connues et pour représenter potentiellement les deux catégories Système et Minorité.

Corrélats de l’adhésion aux théories du complot

4Dans ce qui suit, nous explorons différents facteurs qui, selon la littérature en sciences sociales, seraient liés à la croyance aux TC. Dans la mesure du possible, nous précisons les liens potentiellement différents entre un corrélat donné et les TC de type Système versus Minorité. Pour chaque facteur, nous indiquons l’instrument (échelle) au moyen duquel nous l’avons opérationnalisé.

Paranoïa

5Le concept qui est le plus souvent associé aux TC par les analystes du phénomène est sans conteste celui de paranoïa (De Benoist, 1992 ; Hofstadter, 1965 ; Knight, 2002 ; Marcus, 1999 ; Melley, 2000 ; Pipes, 1997). Au sens clinique, la paranoïa désigne un mode de pensée troublé, dominé par une méfiance intense, irrationnelle et persistante à l’égard d’autrui, et une tendance correspondante à interpréter les actions des autres comme étant délibérément menaçantes ou rabaissantes (Fenigstein, 1994). Néanmoins, certains auteurs s’accordent sur l’existence d’une forme de paranoïa « normale », le « style paranoïde » (Hofstadter, 1965 ; Pipes, 1997) ou la « cognition paranoïde » (Kramer, 1998).

6D’après Hofstadter (1965), l’individu paranoïde considère que la force motrice des événements de l’histoire est un gigantesque complot, souvent dépeint en termes apocalyptiques, fruit de la lutte entre le bien absolu et le mal absolu. Pour défendre ses thèses, l’individu paranoïde s’accroche à quelques preuves et les défend de manière inflexible. Il invoque des scénarios complexes et irréalistes, se sent victime et impuissant face aux forces puissantes et secrètes qui en tirent les ficelles. Il élude les preuves contredisant sa théorie, voire même les explique comme étant des preuves supplémentaires d’un complot (fausses preuves inventées par les comploteurs). Finalement, pour Hofstadter, la différence essentielle entre le paranoïaque clinique et le paranoïde est que le premier voit le monde hostile et comploteur comme dirigé spécifiquement contre lui, alors que le second le perçoit comme dirigé contre une nation, une culture, un mode de vie, affectant avec lui des millions d’autres personnes.

7Fenigstein et Vanable (1992) ont validé une échelle mesurant la fréquence de cognitions paranoïdes. Les scores à l’échelle sont sensibles à des variations situationnelles dans le sentiment d’être observé par autrui. Nous avons adopté cette mesure pour l’étude.

Anxiété

8Le second concept fréquemment associé aux TC est celui d’anxiété. Le titre de l’ouvrage collectif dirigé par Parish et Parker (2001) consacré aux TC s’intitule précisément « L’Âge de l’Anxiété », que vivraient nos sociétés occidentales contemporaines. Maints auteurs évoquent cette explication concernant le succès des TC (Groh, 1987 ; Hellinger, 2003 ; Knight, 2001 ; Parish, 2001 ; Poulat, 1992 ; Stewart, 1999). Les catastrophes écologiques, le terrorisme, la complexité croissante des sociétés menant à la prolifération de sous-cultures, la vitesse accrue des déplacements et de la circulation de l’information, les changements sociaux rapides, les risques associés aux nouvelles sciences et technologies (notamment la génétique), sont autant de causes possibles de cette anxiété contemporaine. D’autres facteurs anxiogènes cités sont relatifs à la sphère économique : la globalisation (Hofstadter, 1965 ; Parish, 2001), ou l’insécurité du marché du travail (Parker, 2001).

9Twenge (2000) a montré une augmentation linéaire et non négligeable (d’un écart type expliquant 20 % de la variance) du taux d’anxiété chez des écoliers et collégiens aux États-Unis entre 1952 et 1993. Parmi les indicateurs sociaux corrélatifs de cette augmentation pris en compte, les plus importants sont le manque de liens sociaux (taux de divorces, pourcentage de célibataires) et la menace environnementale (criminalité, suicide). Le taux de chômage est également corrélé à l’anxiété, mais de façon moins nette. Dans cette recherche, nous nous proposons de mesurer l’anxiété sociale, c’est-à-dire liée à des problèmes sociaux ou environnementaux spécifiques, ainsi que l’anxiété personnelle, considérée comme un trait de personnalité ou un état affectif du moment.

Anomie

10Le concept d’anomie a été proposé par Durkheim (1897/1967), lequel désignait par là un certain malaise individuel causé par un recul des valeurs (éthiques, religieuses) ou un manque de lois et de règles sociales. Parish (2001) souligne le rôle du sentiment de perte de contrôle et d’anomie dans les croyances aux TC, s’exprimant notamment par un manque de confiance envers les « experts » et les autorités. Nous avons relevé plus haut qu’Hofstadter (1965) attribue à l’individu paranoïde la tendance à se sentir impuissant face aux forces puissantes et secrètes présumées responsables des complots. De fait, au niveau des grands sondages d’opinion qui sont régulièrement menés aux États-Unis et dans l’Union Européenne, l’anomie est mesurée par (a) la méfiance envers les institutions, notamment politiques, (b) le sentiment que la situation personnelle se détériore, et (c) le sentiment de ne pas pouvoir contrôler le monde environnant. Goertzel (1994) a pu constater que la croyance en dix TC typiques des États-Unis était corrélée avec le sentiment d’anomie, l’appartenance à une minorité ethnique (noire et hispanique), et dans une moindre mesure le manque de confiance « interpersonnelle » (envers les proches, les voisins et la police), et le sentiment d’insécurité lié au chômage. En suivant Goertzel (1994), nous avons inclus trois échelles mesurant diverses facettes du concept d’anomie : la méfiance envers les institutions, le sentiment de ne pas pouvoir contrôler le monde environnant, et la satisfaction dans la vie.

Irrationalité

11Parish (2001) fait remarquer que dans les sociétés post-modernes, « New Age », les croyances dans les phénomènes paranormaux ne s’affaiblissent pas, bien au contraire (comme le révèlent les sondages Gallup aux États-Unis), malgré le scepticisme de la communauté scientifique. Selon maints auteurs, la recherche de signes, de connexions, est l’une des caractéristiques de l’amateur de TC, pour qui « tout est lié » (Campion-Vincent, 2005a ; Parish, 2001 ; Stewart, 1999), et « rien n’arrive par hasard » (De Benoist, 1992 ; Campion-Vincent, 2005a), qui sont deux éléments de la « pensée magique » (Moscovici, 1992) [1]. Selon ce raisonnement, l’adhésion aux TC devrait aller de pair avec la croyance en d’autres phénomènes mal connus. Nous avons utilisé une échelle de Wagner-Egger et Joris (2004) pour mesurer les croyances irrationnelles.

Simplification de la complexité

12La tendance à rechercher à confirmer ses croyances, et la réticence à les infirmer (Anderson & Lindsay, 1998 ; Nisbett & Ross, 1980) est au cœur de la pensée conspirationniste (Harrison & Thomas, 1997 ; De Benoist, 1992). Nous avons vu plus haut comment Hofstadter (1965) décrit cette tendance chez l’individu paranoïde, sans doute encore plus prononcée dans le domaine des TC que pour d’autres formes de croyances. En effet, celui-ci peut considérer les éléments contraires à sa théorie – sans même les ignorer ou les minimiser – comme étant des preuves supplémentaires d’un complot (fausses preuves inventées par les comploteurs). De plus, on peut observer chez les plus délirants des adhérents aux TC (Campion-Vincent, 2005a) une volonté de simplifier un monde de plus en plus complexe en ramenant la plupart des événements importants à une cause unique (comme l’action des Illuminati ou des extraterrestres), ce qui pourrait être également une motivation à la base de l’adhésion plus modérée de tout un chacun (De Benoist, 1992 ; Fenster, 1999 ; Groh, 1987 ; Parish & Parker, 2001). Ainsi, il nous semble important de tester si une volonté de simplification de la complexité est en rapport avec la croyance aux TC : une première façon d’opérationnaliser cette question est selon nous de se demander si les individus les plus intolérants envers l’ambiguïté au niveau cognitif (montrant par exemple un « besoin de clôture » plus élevé, Webster & Kruglanski, 1994) croient davantage aux TC. Une deuxième façon de l’opérationnaliser que nous avons choisie est de mesurer le degré de croyance en un monde juste (Lerner, 1980). En effet, la croyance en un monde juste a pour fonction de diminuer l’incertitude et le hasard de la vie, par la conviction que les gens ont ce qu’ils méritent (notamment par exemple en attribuant paradoxalement aux victimes innocentes une part de responsabilité de leur malheur).

Lieu de contrôle

13Une autre raison expliquant le succès actuel des TC est l’individualisme de nos sociétés occidentales (Campion-Vincent, 2005a ; Fenster, 1999 ; Melley, 2000 ; Parish & Parker, 2001). L’absence de mythes collectifs comme dans les sociétés traditionnelles expliquerait la tendance à fabriquer de nouveaux récits liés à la modernité. Selon Featherstone (2001), ce type de récit reproduit les vues « atomistes » et « asociales » de la société véhiculées par l’individualisme, en magnifiant la crainte de l’altérité qui est au cœur de cette idéologie. Selon ce point de vue, on peut imaginer que les individus adhérant le plus à l’idéologie individualiste devraient également être plus enclins à souscrire aux TC.
L’échelle de lieu de contrôle mesure ce à quoi les individus attribuent divers événements de la vie parmi trois ensembles de causes : (1) internes à la personne (capacités, habiletés, etc.) ou externes à la personne parce que dues (2) à la chance ou (3) à l’action d’autrui puissants. Le lieu de contrôle reflète une disposition stable chez l’individu, et paraît donc particulièrement lié à la mentalité de complot, particulièrement la troisième sous-échelle. En effet, elle renvoie à la description de Hofstadter (1965) de l’individu paranoïde pour qui les événements historiques importants sont secrètement contrôlés par des forces obscures et puissantes.

Discrimination

14Comme nous l’avons évoqué plus haut, les TC de la première catégorie constituent souvent un dispositif permettant de justifier la discrimination envers des minorités. Il s’agit d’un phénomène de bouc émissaire (Graumann & Moscovici, 1987 ; De Benoist, 1992), consistant en l’attribution d’intentions malfaisantes à la minorité en question. Par exemple, en Europe, ce sont les membres de certaines confessions, partis ou ethnies (les plus célèbres étant les juifs, les sorcières, les jésuites, les francs-maçons et les communistes) qui ont de tous temps été vus comme les instigateurs de complots contre les chrétiens (Graumann, 1987 ; Moscovici, 1987). Selon Moscovici (1987), l’hostilité, la peur et le ressentiment envers les minorités expliqueraient ces fantasmes de persécution. Nous nous attendons à ce que les individus qui discriminent plus les minorités (par exemple les étrangers) soient plus enclins à adhérer aux TC de la catégorie Minorité. Nous avons donc inclus une mesure de discrimination dans notre étude.

Méthode

Participants et procédure

15Cent nonante-huit étudiants (dont 113 femmes et 77 hommes) de l’Université de Fribourg (Suisse) ont participé à l’étude. L’âge variait de 18 à 43 ans (M = 22,44 ; SD = 3,07). Les participants ont été interrogés en passation collective durant un cours [2].

Mesures

16Adhésion aux TC. La première échelle (8 items) du questionnaire avait pour but de mesurer l’adhésion à différentes TC, qui portaient sur (1) les attentats terroristes du 11 septembre à New York (ci-après dénommée « 11 septembre »), (2) l’assassinat de John F. Kennedy (« JFK »), (3) l’accident de voiture de la princesse Diana (« Diana »), (4) la mission Apollo sur la lune en 1969 (« Apollo »), (5) les attentats d’Al-Qaïda (« Al-Qaïda »), (6) le complot juif mondial (« Complot juif »), (7) un complot économique de l’industrie pharmaceutique concernant le médicament contre la grippe aviaire (« Pharma »), et (8) le complot relatif au virus du SIDA dans la communauté noire états-unienne (« SIDA »). Pour chacune de ces TC, il était demandé le degré d’accord sur une échelle en 7 points allant de 1 = Pas du tout à 7 = Tout à fait. La première partie du paragraphe relatait les faits en rapport avec l’événement, une seconde partie la version officielle de ces mêmes faits, et la troisième partie une théorie du complot (quand ce canevas général était applicable). Les TC ont été décrites avec plus de détails que dans l’étude de Goertzel (1994), pour s’assurer que nos participants connaissaient bien de quoi il était question (voir Annexe).

17Paranoïa. Nous avons traduit en français 10 items sur 20 (? = 0,84) tirés de l’échelle de paranoïa de Fenigstein et Vanable (1992 ; items 4, 6, 10, 11, 12, 14, 17, 18, 19 et 20 de l’échelle originale), p. ex., « Des gens ont déjà essayé de voler mes idées et d’en tirer profit », ou encore « Je suis dérangé(e) par les gens qui me regardent dans la rue, en voiture ou dans les magasins »).

18Anxiété. L’anxiété sociale a été mesurée au moyen d’une échelle (10 items, ? = 0,75) qui sondait l’inquiétude relative aux phénomènes sociaux suivants : la compétition économique internationale (globalisation), la pauvreté, le chômage, le racisme, l’environnement, la violence, le SIDA, la consommation de drogues, l’immigration et le terrorisme. L’échelle de croyance en un monde dangereux (Duckitt, Birum, Wagner, & du Plessis, 2002) a été représentée par six items (? = 0,81) traduits de l’anglais, par exemple « Tout indique que le chaos et l’anarchie peuvent survenir n’importe quand de nos jours ». Il s’agissait d’opérationnaliser l’idée d’anxiété sociale d’une manière plus générale. L’anxiété personnelle a été mesurée par une échelle comprenant 6 items (? = 0,68) tirés du State/Trait Anxiety Inventory (Spielberger, Gorsuch, Lushene, Vagg, & Jacobs, 1983). On demandait aux participants de répondre à la question « Comment vous sentez-vous dans la vie en général ? » au moyen des adjectifs suivants : inquiet, à l’aise, agité, relaxé, nerveux, détendu.

19Anomie. L’échelle utilisée (7 items, ? = 0,60) comportait deux sous-dimensions de méfiance envers les institutions (p. ex., perception de l’augmentation de la corruption), et le sentiment de ne pas pouvoir contrôler le monde environnant (p. ex., le sentiment que les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres). Nous avons aussi mesuré la satisfaction dans la vie (4 items, ? = 0,69) en reprenant des items classiques des grands sondages d’opinion (Eurobaromètre 47.1). Ils avaient pour but de sonder la sous-dimension de l’anomie qui s’exprime par le sentiment que la situation personnelle se détériore (Goertzel, 1994). Enfin, nous avons également inclus une échelle formée de 4 items (? = 0,73) relatifs au degré de confiance accordé aux voisins, aux gens du quartier, à la police et au système judiciaire, adaptée de Goertzel (1994).

20Irrationalité. Les items de cette échelle (10 items, ? = 0,82) étaient tirés d’une échelle plus longue de l’étude de Wagner-Egger et Joris (2004). Ils portent sur la croyance en l’existence des phénomènes mal connus tels que la magie, la connaissance du destin par la divination (voyance) ou les effets de la pleine lune sur le comportement des êtres humains.

21Simplification de la complexité. La croyance en un monde juste a été mesurée par 6 items (? = 0,76) traduits d’une échelle de Dalbert, Montada et Schmitt (1987). L’échelle de besoin de clôture comportait 8 items de la version française traduite et validée par Caroff, Berjot, Fievet, et Drozda-Senkowska (2003). Nous avons choisi 4 items (? = 0,69) de la sous-échelle « étroitesse d’esprit », qui mesure le fait de ne pas prendre en considération d’autres points de vue que le sien propre en général (p. ex., « Je vois toujours beaucoup de solutions possibles aux problèmes que je rencontre » inversé). Quatre items de la sous-échelle « inconfort dû à l’ambiguïté » (? = 0,73) exprimant le fait de ne pas aimer l’incertitude (p. ex., « Je n’aime pas les situations incertaines ») ont été également retenus.

22Lieu de contrôle. Nous avons utilisé une version écourtée (de 24 à 9 items, de 8 à 3 items pour les trois sous-échelles) de l’échelle IPC de Levenson traduite en français (Loas, Dardennes, Dhee-Perot, Leclerc, & Fremaux, 1994 ; Rossier, Rigozzi, & Berthoud, 2002), mesurant le lieu de contrôle (Rotter, 1966). Les consistances internes sont de 0,57, 0,68 et 0,38 pour les sous-échelles I, P et C respectivement. La valeur pour l’échelle C étant clairement insuffisante, nous avons renoncé à analyser cette dimension dans ce qui suit.

23Discrimination. Nous avons ensuite demandé aux participants d’estimer (1) le pourcentage réel de personnes de nationalité étrangère qui vivent actuellement en Suisse, et (2) le pourcentage idéal selon eux de ces mêmes personnes (Mugny, Sanchez-Mazas, Roux, & Pérez, 1991). La discrimination a été évaluée par soustraction du deuxième pourcentage au premier.
Pour toutes les mesures, sauf l’adhésion aux TC et la discrimination, les réponses se donnaient sur des échelles en 5 points allant de 1 = Pas du tout (d’accord) à 5 = Tout à fait (d’accord).
Dans la partie finale du questionnaire, outre les questions démographiques de l’âge et du sexe, il était demandé aux participants leur orientation politique sur une échelle en 7 points (1 = Gauche à 7 = Droite), et leur sentiment religieux (indépendamment de toute appartenance religieuse) sur une échelle en 5 points (1 = Pas du tout croyant à 5 = Très croyant).

Résultats

24Avant de répondre aux questions de recherche, il nous a paru intéressant de vérifier si une population d’origine autre que nord-américaine était également susceptible de manifester un certain niveau d’adhésion à différentes TC, sans lequel l’étude perdrait sa raison d’être. Les moyennes de l’adhésion aux huit TC proposées aux participants sont indiquées dans la Figure 1.

Figure 1

Adhésion moyenne aux huit théories du complot (Les barres d’erreur représentent l’erreur standard)

Description de l'image par IA : Graphique à barres montrant l'adhésion moyenne à huit théories du complot avec des barres d'erreur représentant l'erreur standard.

Adhésion moyenne aux huit théories du complot (Les barres d’erreur représentent l’erreur standard)

25L’adhésion à la TC JFK (M = 4,74) est la plus élevée, suivie de la TC Pharma (M = 4,57), et celle impliquant Al-Qaïda (M = 4,45). Les trois moyennes sont statistiquement significativement supérieures au point milieu de l’échelle (respectivement t (196) = 6,25 ; p< 0,05 ; t (197) = 4,28 ; p< 0,05 ; t (196) = 3,55 ; p< 0,05). Ainsi, ces trois TC sont les seules à être acceptées en moyenne par les membres de notre échantillon, les autres étant significativement inférieures au milieu de l’échelle. Les TC les moins acceptées sont dans l’ordre celles relatives au virus du SIDA (M = 2,71 ; t (196) = 10,37 ; p < 0,05), au Complot juif (M = 2,76 ; t (196) = 9,01 ; p < 0,05), à l’accident de Diana (M = 3,13 ; t (197) = 6,66 ; p < 0,05), à la mission Apollo (M = 3,15 ; t (196) = 6,00 ; p < 0,05) et aux attentats du 11 septembre (M = 3,24 ; t (197) = 5,39 ; p < 0,05).

26Afin de comparer au mieux nos résultats et ceux obtenus aux États-Unis, nous retiendrons la TC entourant la mort de John Kennedy et celle relative au SIDA, qui figuraient toutes deux dans l’étude de Goertzel (1994). Celui-ci a pu constater que 69 % des 348 personnes interrogées adhéraient à l’affirmation selon laquelle Kennedy a été la victime d’un complot organisé, et non pas d’un tueur isolé, tandis que seuls 15 % des mêmes répondants acceptaient l’idée que le virus du SIDA aurait été créé dans un laboratoire du gouvernement. Bien que nos échelles de réponse soient un peu différentes et que notre scénario comprenait plus de détails afin de s’assurer que nos répondants européens connaissaient effectivement ces affaires, nous pouvons calculer que 58 % d’entre eux ont répondu sur le pôle positif de l’échelle (5, 6, ou 7) pour JFK, et 17 % à propos de la TC SIDA. Dès lors, on peut conclure que les deux échantillons donnent des réponses relativement proches.

27Pour répondre à notre première question de recherche, qui s’interrogeait sur la structure des croyances aux différentes théories du complot (en termes de croyance unitaire ou croyances plurielles), nous avons procédé à plusieurs analyses. Goertzel s’est appuyé sur les résultats suivants pour défendre l’existence d’une seule dimension de croyance : une consistance interne élevée (? de Cronbach = 0,78), un seul facteur issu d’une Analyse en Composantes Principales, et des corrélations toutes positives entre les 10 TC étudiées (dont 37 sur 45, soit 82 %, de façon statistiquement significative).

28Dans notre recherche, l’alpha de Cronbach s’est révélé satisfaisant (? = 0,71), et les corrélations entre les 8 TC étaient toutes positives (sauf une qui était nulle), et parmi elles 22 sur 27 (81 %) de façon statistiquement significative. À nouveau, les résultats paraissent très proches de ceux de Goertzel (1994).
Néanmoins, une analyse en composantes principales [3] sur les huit TC avec rotation oblique, qui permet d’évaluer, outre le nombre de facteurs, leur intercorrélation (méthode du maximum de vraisemblance, rotation PROMAX, KMO = 0,77), a produit deux facteurs expliquant respectivement 34 % et 14 % de la variance totale (valeurs propres > 1). Les saturations sont indiquées dans le Tableau 1.

Tableau 1

Matrice de structure de l’ACP (en italique, coefficients > 0,50)

Description de l'image par IA : Tableau avec coefficients Facteurs 1 et 2 pour différentes entreprises, certains coefficients sont en italique.
Facteurs TC 1 2 JFK 0,66 0,18 Apollo 0,64 –0,12 11 sept. 0,63 0,14 Diana 0,63 0,45 Pharma 0,63 0,27 Complot juif 0,59 0,50 Al Qaïda -0,04 0,78 SIDA 0,49 0,60

Matrice de structure de l’ACP (en italique, coefficients > 0,50)

29On voit que le premier facteur regroupe principalement les TC accusant les autorités (correspondant aux TC Système), tandis que le second facteur comprend les TC liées à des minorités, Al-Qaïda principalement, mais également le Complot juif et la TC SIDA. Ces deux facteurs corrèlent entre eux de manière significative (r = 0,28 ; p < 0,05). Tout comme chez Goertzel (1994), nos résultats permettent d’affirmer l’existence d’une dimension générale d’adhésion aux TC (corrélations entre TC et alpha de Cronbach) qui peut être subdivisée en deux sous-dimensions (ACP) liées mais en partie indépendantes, en concordance avec la thèse de Campion-Vincent (2005a, b).

30À propos de la seconde question de recherche qui portait sur les corrélats potentiels de l’adhésion aux TC, dans un premier temps, nous avons considéré les corrélations entre chaque dimension et les deux facteurs de TC (Tableau 2).

Tableau 2

Coefficients de corrélation entre les prédicteurs et les facteurs TC Système et Minorités

Description de l'image par IA : Tableau de coefficients de corrélation entre divers prédicteurs et facteurs.
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 1. Facteur TC « Système » 2. Facteur TC « Minorités » .28** 3. Anxiété sociale .24** .10 4. Irrationalité .13 .05 .28** 5. Anomie .23** .26** .45** .26** 6. Confiance -.22** -.25** -.15* .04 -.37** 7. Discrimination -.07 .27** .16 .19** .11 -.04 8. Croyance en un monde dangereux .05 .22** .27** .21** .44** -.35** .26** 9. Paranoïa .06 .19** .02 .08 .27** -.32** .21* .45** 10. Inconfort dû à l’ambiguïté -.04 .16* .13 .12 .15* -.06 .11 .24** .27** 11. Orientation politique .07 .17* -.05 .00 -.05 .04 .43** .29** .24** .17* 12. Lieu de contrôle P .12 .15* .17* .12 .29** -.11 .14 .25** .35** .17* .06 13. Anxiété personnelle .03 .12 .13 .14 .16* -.30** .01 .33** .40** .23** .08 .21 14. Lieu de contrôle I .07 .00 -.02 -.05 -.06 .14* -.11 -.17* -.19** -.04 .00 -.32** -.23** 15. Étroitesse d’esprit -.11 -.01 -.19** -.07 -.09 -.12 .01 .09 .11 .00 .11 -.02 .09 -.24** 16. Croyance en un monde juste -.01 -.01 .01 .16* -.03 .19** .10 .05 .07 .23** .32** .13 -.01 .15* .02 17. Satisfaction dans la vie -.01 -.09 .07 -.14* -.11 .08 -.14 -.07 -.21** -.01 .08 -.24** -.25** .41** -.03 .25** 18. Croyance religieuse .08 .08 .27** .40** .11 .01 .16 .24** .07 .22** .26** .12 .12 -.05 .06 .23** .10 Remarque : * p < 0,05 ; ** p < 0,01 (test bilatéral).

Coefficients de corrélation entre les prédicteurs et les facteurs TC Système et Minorités

31Deux variables corrèlent de façon significative avec les deux facteurs de TC, à savoir l’anomie et la confiance (négativement). De plus, le facteur TC Système est corrélé avec l’anxiété sociale. Le facteur TC Minorités est corrélé quant à lui, outre à l’anomie et au manque de confiance, à l’indice de discrimination, la croyance en un monde dangereux, la paranoïa, l’inconfort avec l’ambiguïté, l’orientation politique de droite, et le lieu de contrôle autrui puissants.
Dans un deuxième temps, les prédicteurs potentiels de l’adhésion aux TC ont été soumis à une analyse en composantes principales, pour éviter les problèmes de colinéarité qui pourraient se poser pour l’analyse de régression, notamment parce que certaines échelles sont conceptuellement proches. L’analyse a abouti après rotation varimax à 6 facteurs expliquant 66 % de la variance (KMO = 0,77), comme l’indique le Tableau 3.

Tableau 3

Saturations de l’ACP sur les prédicteurs de l’adhésion aux TC (pour la clarté du tableau, les saturations inférieures à 0,40 ont été enlevées)

Description de l'image par IA : Tableau avec des coefficients pour divers prédicteurs et facteurs, incluant des valeurs positives et négatives.
Facteurs Prédicteurs 1 2 3 4 5 6 Confiance -0,81 Anomie 0,70 Croyance en un monde dangereux 0,69 Paranoïa 0,58 0,41 Satisfaction 0,85 Lieu de contrôle I 0,69 Lieu de contrôle P -0,42 Irrationalité 0,75 Croyance religieuse 0,75 Anxiété sociale 0,56 0,41 Discrimination 0,87 Orientation politique 0,74 Inconfort dû à l’ambiguïté 0,74 Croyance en un monde juste 0,55 Anxiété 0,41 -0,44 0,45 Étroitesse d’esprit -0,87

Saturations de l’ACP sur les prédicteurs de l’adhésion aux TC (pour la clarté du tableau, les saturations inférieures à 0,40 ont été enlevées)

32Le premier facteur peut être nommé peur et méfiance, puisqu’il regroupe le manque de confiance, l’anomie, la croyance en un monde dangereux, la paranoïa et l’anxiété personnelle. Le second facteur a trait à une confiance en soi satisfaite (satisfaction et lieu de contrôle interne saturant positivement sur ce facteur, lieu de contrôle autrui puissants et anxiété personnelle saturant négativement), tandis que le troisième traduit l’irrationalité (croyance religieuse, irrationalité, et anxiété sociale dans une moindre mesure). Le quatrième facteur peut être qualifié de conservatisme politique, puisqu’il conjugue une position politique de droite avec une attitude restrictive envers les étrangers. La peur de l’incertitude caractérise le cinquième facteur, par la conjonction de l’inconfort avec l’ambiguïté et de la croyance en un monde juste (ainsi que dans une moindre mesure de l’anxiété personnelle et de la paranoïa), tandis que le sixième et dernier facteur renvoie à l’ouverture d’esprit (l’étroitesse d’esprit saturant négativement). Notre concept de simplification de la complexité se scinde ici en deux dimensions différentes.
Des analyses de régression ont ensuite été effectuées en prenant les deux facteurs de TC (Système et Minorités) comme critères et les 6 facteurs décrits ci-dessus comme prédicteurs. Les résultats concernant le premier facteur TC Système sont indiqués dans le Tableau 4.

Tableau 4

Coefficients de régression des prédicteurs sur le facteur TC Système (méthode Entrée, R2 = 0,09)

Description de l'image par IA : Tableau de coefficients de régression avec valeurs pour B, SE B, β, t et p.
B SE B ? t p Constante -0,02 0,09 -0,26 0,80 F1 : Peur et méfiance 0,20 0,08 0,21 2,43 0,02 F2 : Individualisme 0,02 0,08 0,02 0,22 0,82 F3 : Irrationalité 0,19 0,09 0,19 2,22 0,03 F4 : Conservatisme -0,001 0,09 -0,001 -0,02 0,99 F5 : Peur de l’incertitude -0,03 0,08 -0,03 -0,35 0,73 F6 : Ouverture d’esprit 0,10 0,09 0,10 1,17 0,24

Coefficients de régression des prédicteurs sur le facteur TC Système (méthode Entrée, R2 = 0,09)

33Les prédicteurs significatifs sont peur et méfiance et irrationalité. Les résultats concernant le facteur TC Minorités sont indiqués dans le Tableau 5. Tandis que peur et méfiance prédit aussi ce facteur, c’est cette fois le conservatisme politique qui est également significatif.

Tableau 5

Coefficients de régression des prédicteurs sur le facteur TC Minorités (méthode Entrée, R2 = 0,16)

Description de l'image par IA : Tableau de coefficients de régression avec valeurs B, SE B, β, t et p pour différents prédicteurs.
B SE B ? t p Constante 0,12 0,08 1,53 0,13 F1 : Peur et méfiance 0,27 0,08 0,28 3,36 0,001 F2 : Individualisme -0,02 0,08 -0,02 -0,24 0,81 F3 : Irrationalité 0,05 0,08 0,05 0,57 0,57 F4 : Conservatisme 0,24 0,08 0,24 2,90 0,004 F5 : Peur de l’incertitude 0,08 0,08 0,08 0,96 0,34 F6 : Ouverture d’esprit 0,10 0,08 0,11 1,28 0,20

Coefficients de régression des prédicteurs sur le facteur TC Minorités (méthode Entrée, R2 = 0,16)

34En effectuant les mêmes analyses de régression sur chaque TC prise séparément, on trouve que la TC relative au Complot juif, qui saturait sur les deux facteurs TC (Tableau 1), est bien prédite significativement par peur et méfiance (? = 0,23 ; t (131) = 2,7 ; p < 0,05) et le conservatisme politique (? = 0,27 ; t (131) = 3,18 ; p < 0,05), et non pas par le facteur irrationalité (? = 0,02 ; t (131) = 0,28 ; p > 0,05). Par contre, la TC SIDA, qui saturait également sur les deux facteurs, est prédite significativement par peur et méfiance (? = 0,21 ; t (130) = 2,5 ; p < 0,05) et par l’irrationalité (? = 0,28 ; t (130) = 3,4 ; p < 0,05), mais pas par le conservatisme politique (? = 0,07 ; t (130) = 0,79 ; p > 0,05). Néanmoins, cette TC diffère des deux autres TC que nous avons classées comme TC Minorités dans le sens où la minorité est dans ce cas victime du complot, qui n’est donc pas dirigé contre l’endogroupe des participants, tandis qu’elle en est l’instigatrice et vise l’endogroupe des participants dans les TC concernant le Complot juif et Al-Qaïda. Ainsi, on peut rapprocher la TC SIDA davantage des TC Système que des TC Minorités, pour notre échantillon bien entendu (on ne s’attendrait pas à une telle distinction avec un échantillon de participants noirs états-uniens).

Discussion

35Dans cette recherche, nous avons cherché à répondre à deux questions. La première était de savoir si l’adhésion aux TC constitue une unique dimension attitudinale, ou si au contraire il est possible d’identifier deux catégories distinctes de TC. La seconde question de recherche s’interrogeait sur l’effet de différents corrélats de l’adhésion aux TC évoqués dans la littérature, mesurés à un niveau intra-individuel, et portant sur différentes opinions concernant le monde social, sur des variables de personnalité, ou encore sur des dimensions plus cognitives de traitement de l’information.

36Avant de répondre à ces questions de recherche, nous avons montré au préalable que le taux d’adhésion aux TC dans notre échantillon d’étudiants suisses est comparable aux résultats rapportés par Goertzel (1994). Il semblerait que la question des TC soit davantage liée aux sociétés occidentales modernes qu’à un pays particulier comme les États-Unis. Il se peut néanmoins que l’importance de l’industrie culturelle de ce pays puisse contribuer à la diffusion de certaines TC (par exemple celles liées à la mort de John F. Kennedy), mais certainement pas de l’ensemble d’entre elles (les TC relatives à la mort de Diana ou entourant l’industrie pharmaceutique, par exemple).

37En proposant à nos participants différentes TC, soit anciennes, soit au contraire très actuelles, mettant en cause soit les autorités, soit des minorités, nous avons voulu répondre à notre première question de recherche concernant la structure des croyances aux différentes théories du complot (en termes de croyance unitaire ou croyances plurielles). Certains résultats suggèrent que l’adhésion aux TC peut être considérée comme une dimension générale : les 8 TC proposées corrèlent toutes entre elles, et certains prédicteurs comme l’anomie et le manque de confiance (inclus dans le facteur peur et méfiance) sont communs aux deux facteurs de TC. Néanmoins, d’autres analyses plus fines (ACP et prédicteurs spécifiques à chaque facteur de TC) penchent en faveur de deux sous-dimensions corrélées, l’une se rapportant aux TC mettant en cause le Système, l’autre attribuant l’origine du complot à des minorités. Ces résultats vont dans le sens d’un compromis entre les tenants de l’existence d’une mentalité de conspiration (Goertzel, 1994 ; Moscovici, 1987) et ceux qui identifient deux catégories de TC à un niveau théorique (Campion-Vincent, 2005a ; Melley, 2000) : la croyance aux TC est une dimension générale qui se subdivise en deux sous-dimensions partiellement indépendantes. Il semble qu’une condition de base prédisposant les individus à y adhérer soit la peur et la méfiance envers les institutions sociales existantes. Il s’agit donc d’individus et de groupes qui, idéologiquement parlants, se situent loin du consensus social (Inglehart, 1987). Ensuite, les préférences idéologiques de l’individu détermineront le type de TC (Système ou Minorité) qui leur paraîtra la plus plausible.

38La seconde question de recherche a évalué différents corrélats de l’adhésion aux TC (selon les deux sous-dimensions identifiées précédemment), à partir des résultats empiriques existants ainsi que des analyses théoriques des sociologues et politologues. Par des analyses de régression effectuées sur des scores issus d’analyses factorielles, nous avons pu montrer que les deux sous-dimensions de l’adhésion aux TC sont principalement prédites par un facteur de peur envers les problèmes sociaux et de méfiance face aux autorités. Au niveau des variables corrélant de façon commune avec les deux sous-dimensions, on trouve l’anomie (Hofstadter, 1965 ; Parish, 2001) et le manque de confiance envers les personnes géographiquement proches (voisins, gens du quartier), envers la police et le système judiciaire, qui étaient également les deux plus importants prédicteurs trouvés par Goertzel (1994) dans une recherche de type empirique comme la nôtre.

39Un autre prédicteur spécifique de l’adhésion aux TC Système est ce que nous avons qualifié ici d’irrationalité, comme certains auteurs en ont fait l’hypothèse à propos des TC en général (De Benoist, 1992 ; Campion-Vincent, 2005a ; Parish, 2001 ; Stewart, 1999), c’est-à-dire la croyance dans certains phénomènes ésotériques et le degré de croyance religieuse. Ce facteur TC Système est de plus corrélé avec l’anxiété générée par des problèmes sociaux ou environnementaux (Groh, 1987 ; Hellinger, 2003 ; Knight, 2001 ; Parish, 2001 ; Poulat, 1992 ; Stewart, 1999). En détaillant ce résultat, on peut relever que l’anxiété face à la globalisation économique, et celles face à la pauvreté, au SIDA et à la consommation de drogues sont significativement corrélées avec le facteur TC Système [4].

40Il est intéressant de constater que l’adhésion aux TC impliquant des minorités est d’autre part prédite, outre par la peur et la méfiance, par des variables liées à la personnalité autoritaire (Adorno, Frenkel-Brunswick, Levinson, & Sanford, 1950), et plus précisément à sa conceptualisation plus récente en autoritarisme de droite par Altemeyer (1988) : la discrimination envers les étrangers (Graumann & Moscovici, 1987 ; De Benoist, 1992) et l’orientation politique de droite. Au niveau des corrélations, d’autres variables viennent conforter cette interprétation : la Croyance en un monde dangereux (qui corrèle avec l’autoritarisme de droite, Altemeyer, 1988 ; Duckitt et al., 2002) et l’inconfort avec l’ambiguïté au niveau cognitif, qui fait écho à la rigidité des opinions décrite par Adorno et al. (1950) ou à la rigidité cognitive liée à l’autoritarisme de droite (McHoskey, 1996). Celle-ci constitue en outre un corrélat connu du conservatisme politique (Jost, Glaser, Kruglanski, & Sulloway, 2003). La paranoïa, le lieu de contrôle « autrui puissants » et l’anxiété personnelle correspondent à notre sens également bien aux caractéristiques connues de l’autoritarisme de droite. À noter que la paranoïa, pourtant presque toujours accolée aux théories du complot (De Benoist, 1992 ; Hofstadter, 1965 ; Knight, 2002 ; Marcus, 1999 ; Melley, 2000 ; Pipes, 1997), n’intervient en fait qu’assez peu comme déterminant de la croyance, du moins telle qu’opérationnalisée par l’échelle de Fenigstein et Vanable (1992).

41En analysant plus en détail le concept d’anomie, nous avons noté plus haut qu’il recouvre en fait les trois sous-dimensions (a) méfiance envers les institutions politiques, (b) sentiment que la situation personnelle se détériore, et (c) sentiment de ne pas pouvoir contrôler le monde environnant. Tandis que la sous-dimension (b) était mesurée par notre variable satisfaction et ne s’est pas révélée avoir d’impact sur les croyances aux TC, les sous-dimensions (a) et (c) étaient présentes dans notre échelle d’anomie. Comme nos données ne permettaient pas de les isoler comme deux dimensions séparées (ni par l’alpha de Cronbach, ni par analyse en composantes principales), nous avons inspecté les corrélations entre chaque item de l’anomie et les deux facteurs TC. De cet examen, il ressort que ce sont les 3 items relatifs à la méfiance envers les institutions qui corrèlent avec les deux facteurs de TC (5 corrélations sur 6 positives et significatives), mais pas les 4 items mesurant le sentiment d’impuissance (1 corrélation sur 8 positive et significative). Ainsi, on peut avancer que c’est la sous-dimension de l’anomie relative à la méfiance envers les institutions qui est vraiment liée à l’adhésion aux TC.

42Le facteur que nous avons appelé la simplification de la complexité (De Benoist, 1992 ; Fenster, 1999 ; Groh, 1987 ; Parish & Parker, 2001) ne semble jouer qu’un rôle limité dans les croyances aux TC. En effet, seule la facette inconfort avec l’ambiguïté de cette dimension corrèle avec les TC mettant en cause des minorités exogroupes, mais ce lien disparaît dans les analyses de régression qui opèrent sur la base de corrélations partielles.
Pour résumer, l’adhésion aux théories du complot peut être caractérisée selon notre recherche par une dimension générale, liée à la peur et la méfiance envers les proches et les institutions, dimension générale qui se subdivise en deux sous-dimensions en partie indépendantes. Les TC Système sont liées spécifiquement à la croyance dans certains phénomènes ésotériques, ce qui peut suggérer qu’elles prennent part à une certaine mode « New Age », telle que popularisée dans la série télévisée « X-Files » par exemple. Dans ce système de pensée magique, « tout est lié » et « rien n’arrive par hasard » (Campion-Vincent, 2005a ; Moscovici, 1992). Les théories du complot qui visent non pas le « système » mais des minorités sont plus classiquement liées au conservatisme politique.
Notre étude a deux limitations principales. D’abord, l’échantillon est composé d’étudiants universitaires. Des enquêtes auprès de populations plus diversifiées permettraient d’assurer les résultats observés. Néanmoins, il n’y a pas lieu de penser que de grandes variations pourraient venir heurter nos conclusions, étant donné les nombreux points de convergence observés entre nos résultats et ceux de Goertzel (1994). L’autre limitation de l’étude est d’ordre méthodologique. La méthode corrélationnelle utilisée ne permet au mieux que de faire des hypothèses sur la direction des liens de causalité enter les variables mesurées. Par exemple, on ne peut statuer sur le fait de savoir si c’est bien l’anxiété ou le manque de confiance qui produisent davantage d’adhésion aux théories du complot, ou l’inverse. Seules des méthodes expérimentales sont à même de pallier cette carence.
Comme pistes de recherches futures, d’autres phénomènes liés aux théories du complot seraient à notre avis dignes de l’intérêt des chercheurs en psychologie sociale, comme les fonctions et les processus par lesquels ils sont communiqués, comme cela a été fait pour les légendes urbaines (Heath, Bell, & Sternberg, 2001), ou les théories pseudoscientifiques (Bangerter & Heath, 2004). En effet, il serait intéressant d’étudier la transformation du contenu de ces TC lorsqu’elles sont transmises d’un individu à l’autre, pour voir si ce contenu se stabilise, et, le cas échéant, autour de quels éléments. De telles études pourraient postuler un effet d’interaction entre le type de TC (Système versus Minorité) et les préférences idéologiques des participants sur les processus de transformation de contenus. On rejoindrait ainsi une perspective dynamique sur la transmission des idées, telle qu’elle a été récemment utilisée pour l’étude des rumeurs (Green & Clémence, sous presse ; Tafani, Marfaing, & Guimelli, 2006).


Annexe

Descriptions des TC

43(1) Le 11 septembre 2001, un Boeing 757 s’écrase sur les bâtiments du Pentagone à Washington. La version officielle conclut à un attentat terroriste du réseau Al-Qaïda et son chef Oussama Ben Laden. Pourtant, en analysant les photographies officielles du drame dans son livre « L’effroyable imposture », Thierry Meyssan défend la thèse qu’aucun avion n’est tombé sur le Pentagone, mais qu’il s’agit d’une supercherie orchestrée par la CIA afin de justifier les interventions américaines au Moyen-Orient visant au contrôle du pétrole.

44(2) Le 22 novembre 1963, le président des Etats-Unis John F. Kennedy est assassiné en pleine rue à Dallas. L’enquête conclura à la responsabilité d’un déséquilibré, Lee Harvey Oswald, ayant agi seul. Mais cette thèse officielle a été contestée : selon certaines sources, l’attentat a été commandité par des opposants à Kennedy (CIA, opposants anti-castristes, milieux mafieux).

45(3) Le 31 août 1997, la princesse Diana et son compagnon Dodi Al-Fayed trouvent la mort dans un accident de voiture à Paris. Selon les résultats de l’enquête, l’accident est dû à l’état d’ébriété du chauffeur Henri Paul, qui tentait apparemment de semer des paparazzis à moto. Néanmoins, certaines personnes dont le père de Dodi Al-Fayed sont d’avis que la princesse Diana et son amant sont les victimes d’un assassinat de la part des services secrets britanniques.

46(4) Le 21 juillet 1969, trois astronautes de la mission Apollo posent le pied sur la lune. Néanmoins, par l’analyse des photographies officielles, plusieurs ouvrages américains concluent à un photomontage et donc à une vaste supercherie, dans un contexte de guerre froide entre les États-Unis et l’URSS dont l’un des enjeux était la suprématie dans le domaine spatial.

47(5) Al-Qaïda est un mouvement terroriste islamique fondé en 1988 par Oussama Ben Laden, à qui on attribue, outre les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les attentats à Madrid du 11 mars 2004 et ceux du 7 juillet 2005 à Londres. Selon certains gouvernements occidentaux, le but ultime d’Al-Qaïda est de renverser les régimes non islamiques, en particulier les démocraties occidentales, à l’aide d’un réseau de groupes extrémistes islamiques alliés.

48(6) Selon certains groupes minoritaires, le peuple juif manifeste depuis longtemps une volonté de dominer le monde, en raison de sa présence (au travers d’associations comme le Congrès juif Mondial) dans les sphères de pouvoir des pays occidentaux (politique, finance, industrie, etc.).

49(7) Depuis l’apparition de la grippe aviaire dans le monde et l’achat préventif massif de médicaments, on entend parfois que l’industrie pharmaceutique limite intentionnellement la quantité de médicaments fabriqués afin de garder le prix élevé et ainsi réaliser un plus grand bénéfice.

50(8) Aux États-Unis, lors de ce qu’on a appelé les « expériences de Tuskegee » datant de 1932 à 1972, le gouvernement américain a volontairement laissé plusieurs centaines d’hommes noirs souffrant de la syphilis sans traitement pendant des années afin d’étudier l’évolution de la maladie. À partir de cet événement véridique, une importante proportion de la population noire croit actuellement que le virus du SIDA ne serait pas d’origine naturelle mais qu’il aurait été créé dans des laboratoires du gouvernement américain pour porter préjudice à la population noire dans le monde.

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Mots-clés éditeurs : anomie, croyance, méfiance, mentalité, théories du complot

Date de mise en ligne : 01/01/2011