Article de revue

Note autour de quelques études et éditions de textes d’expression occitane

Pages 157 à 171

Citer cet article


  • Couffignal, G.
(2015). Note autour de quelques études et éditions de textes d’expression occitane. Réforme, Humanisme, Renaissance, 81(2), 157-171. https://doi.org/10.3917/rhren.081.0157.

  • Couffignal, Gilles.
« Note autour de quelques études et éditions de textes d’expression occitane ». Réforme, Humanisme, Renaissance, 2015/2 N° 81, 2015. p.157-171. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-reforme-humanisme-renaissance-2015-2-page-157?lang=fr.

  • COUFFIGNAL, Gilles,
2015. Note autour de quelques études et éditions de textes d’expression occitane. Réforme, Humanisme, Renaissance, 2015/2 N° 81, p.157-171. DOI : 10.3917/rhren.081.0157. URL : https://shs.cairn.info/revue-reforme-humanisme-renaissance-2015-2-page-157?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhren.081.0157


Notes

  • [1]
    L’emploi de ce dernier terme est sujet à caution. Son histoire a fait l’objet d’études précises et détaillées (Boyer 2005 ; Courouau 2005a et 2005b), ainsi que son utilisation dans la prose scientifique (Luxardo, Rollan et Viaut 2012).
  • [2]
    Gardy 1999, p. 15-28. Pour une mise en perspective des différents travaux de Philippe Gardy sur la littérature occitane du xvie siècle et leur rapport au « canon français », voir Jourde 2014b.
  • [3]
    L’auteur, qui s’est depuis penché sur d’autres corpus, a choisi de publier tel quel son travail, avec quelques ajouts bibliographiques.
  • [4]
    Cet aspect de l’œuvre de Nostredame reste capital pour la compréhension des études méridionales à l’époque moderne et contemporaine. Voir la contribution de François Pic (1998).
  • [5]
    Une traduction italienne des Vies paraît la même année 1575 à Lyon.
  • [6]
    Les travaux de Jean-Yves Casanova ont ainsi permis le développement d’une recherche récente sur Nostredame (Jourde 2014a, Couffignal 2014).
  • [7]
    Notons que l’accès à l’œuvre complète de Bellaud doit encore passer par la réédition photographique de l’original, accompagnée d’une étude d’Auguste Brun et publiée en 1974.
  • [8]
    Cette question du rapport qu’entretiennent les auteurs de langue occitane avec leurs homologues francophones a fait l’objet de plusieurs études récentes. Le cas d’Auger Gaillard, notamment, a été analysé tant pour son rapport à la culture lettrée (Gardy 2007, Jourde 2010) que pour la circulation de ses ouvrages imprimés au xvie siècle (Bénévent 2014, Pic 2014).
  • [9]
    Voir le numéro de la revue Lengas consacré à Jean-Henri de Fondeville (Courouau 2011).

1Il n’est pas un manuel d’histoire de la langue ou de la littérature française qui ne rappelle le poids des langues autres que le français et le latin au xvie siècle, à défaut de proposer une véritable analyse de la situation linguistique de l’époque. Cependant, notre connaissance des corpus en langues aujourd’hui dites régionales ne cesse de s’améliorer. Pour nous en tenir au seul domaine occitan, des bibliographies sont régulièrement mises à jour et publiées dans la revue américaine Tenso, recensant les contributions à la recherche en linguistique et littérature médiévales, modernes et contemporaines. Sans prétendre à une telle exhaustivité, nous souhaiterions ici revenir sur quelques ouvrages et éditions de textes publiés dans la dernière décennie qui nous semblent propres à structurer et stimuler la recherche actuelle sur les textes occitans du xvie siècle et, ainsi, enrichir notre perception d’une littérature plus largement française.

Le choix linguistique ne va pas de soi

2Dans un article programmatique intitulé « La plume et les langues », Jean-François Courouau (2006) est parti d’un constat simple : la prise en compte de la diversité linguistique de la France du xvie siècle tend à rendre problématique la question de la langue, qu’une tradition universitaire marquée par l’histoire téléologique de l’institution de la langue nationale rend souvent invisible ou du moins peu audible. Le royaume de France connaît une multitude d’idiomes et le statut qu’on a pu leur donner selon notre pensée linguistique contemporaine – dialectes, langues autonomes, sans parler du très français « patois [1] » – importe moins, dans l’analyse de leurs usages, que les questions que soulève leur coprésence. De fait, l’auteur du xvie siècle, au moment de prendre la plume, a le choix entre « diverses langues », pour reprendre le titre d’un recueil multilingue de 1554 analysé par Philippe Gardy (1999, 2006). Jean-François Courouau montre l’importance que peut (ou doit) revêtir ce « choix linguistique » au xvie siècle, qu’il s’agisse de la langue de culture qu’est le latin, du français ou celui de ces autres langues qui, pour être moins employées à l’écrit, n’en restent pas moins disponibles et, surtout, toujours présentes dans les échanges vernaculaires. En un mot, « sélectionner une langue n’est pas un acte neutre » (Courouau 2006, p. 252) ; les motivations et les conséquences d’un tel acte, particulièrement lorsqu’il s’agit de littérature, demandent à être étudiées.

3Paradoxalement, c’est peut-être le « choix linguistique minoritaire » qui est le plus évident à mettre au jour, du fait de son incongruité par rapport à ce que nous savons de l’histoire linguistique de la France. C’est sur ce point que se concentre l’ouvrage de Jean-François Courouau, Moun lengatge bèl (2008b). Il s’agit de la première synthèse traitant de l’ensemble des « langues de France », puisqu’aux côtés du latin et du français sont convoqués les dialectes d’oïl, le franco-provençal, l’occitan, le breton, le basque, l’hébreu, les parlers judéo-romans et la langue tsigane. Les productions littéraires qui nous sont parvenues dans certaines de ces langues sont abordées de façon thématique et formelle ainsi que dans leur relation aux pouvoirs en place. C’est tout un corpus qui est ainsi constitué, dépassant souvent les frontières communément admises du littéraire. La littérature religieuse et les pièces de circonstances, notamment, sont nombreuses. En publiant, quatre ans plus tard, Et non autrement, Jean-François Courouau offre un contrepoint à cette première synthèse. Si certains chapitres continuent l’exploration du domaine « minoritaire », la première partie constitue une sorte de renversement, puisque c’est le choix du français qui est analysé. L’ouvrage revient sur un certain nombre de textes canoniques de l’histoire linguistique de la France et propose, en guise d’ouverture, une étude sociolinguistique de l’ordonnance de Villers-Cotterêts. Ensuite, alors que Philippe Gardy avait analysé le rapport à la langue locale que fonde Rabelais en ce qu’il constitue un modèle pour l’écriture en occitan des xvie et xviie siècles [2], Jean-François Courouau s’intéresse aux « épigones » d’expression française de l’illustre écrivain, Des Périers, Du Fail, Bouchet et Tabourot, qui font eux aussi intervenir, ponctuellement, les langues de France dans leur prose. Enfin, un dernier corpus, peut-être moins attendu, est convoqué, celui des théoriciens et poéticiens de langue française. L’élaboration même, qu’ils proposent, de la langue majoritaire, se fait dans le rejet et la marginalisation des langues minoritaires, que ce soit de façon implicite ou explicite.

4De nouvelles synthèses, donc, fournissent un point de départ aux seiziémistes curieux des textes en langues régionales. Mais encore faut-il avoir accès à ces textes. En ce qui concerne la littérature de langue occitane, hormis l’œuvre d’Auger Gaillard (éd. Nègre 1970), les chansons du Carrateyron (éd. Albernhe-Ruel et Gardy 1972) et quelques autres textes, on déplore régulièrement le manque d’ouvrages sûrs et accessibles, voire de simples mises à disposition des œuvres. Il n’est qu’à voir les indications bibliographiques de Moun lengatge bèl (Courouau 2008b) : les éditions citées sont le plus souvent originales, ou bien sont le fait d’érudits ou de philologues du xixe siècle aux méthodes plus que dépassées. Or les avancées, dans ce domaine, sont constantes, comme l’édition des recueils lyriques de Larade (Courouau 1999) et Ruffi (éd. Casanova 2000). Signalons encore la Requeste faicte et baillée par les dames de la ville de Tolose dont l’édition en 2003, comprenant une introduction très complète, a constitué un grand pas dans notre compréhension des milieux d’écriture littéraire en occitan. Quatre publications récentes viennent combler d’autres lacunes. Suivant un point de vue remontant aux travaux de Robert Lafont (Anatole et Lafont 1970, Lafont 1970), nous les évoquerons en distinguant les deux principaux espaces de création en langue occitane au xvie siècle : le « foyer gascon » et le « foyer provençal ».

La Provence en ses langues

5La publication de la thèse de Jean-Yves Casanova sur l’« historiographie » et la « littérature au xvie siècle en Provence » (2012) est plus que bienvenue. Soutenue il y a quinze ans, elle est désormais accessible [3]. Il s’agit pour l’essentiel de l’édition d’un manuscrit de Jean de Nostredame, dont l’œuvre ne se laisse pas aisément aborder. Pour qui s’intéressait à cet « antiquaire », il fallait recourir à l’édition savante de ses Vies des plus illustres poètes provensaux (Lyon, 1575), publiée par Chabanneau et Anglade en 1913. Au-delà de sa solidité philologique, cette édition avait le défaut de donner une image biaisée de l’auteur. Les deux médiévistes entendaient en effet tarir la source d’une longue tradition de propos erronés sur les troubadours occitans, que Nostredame avait curieusement tous rapatriés en Provence, procurant de faux textes et créant quelques mythes modernes qui ont parfois encore du mal à s’éteindre, comme celui des « Cours d’amour ». En un mot, la seule étude consacrée à Nostredame ne s’y intéressait que pour son rôle dans la réception, largement mythographique, des troubadours à l’époque moderne [4].

6La contribution de Jean-Yves Casanova à la connaissance de cet objet littéraire, qui se situe à la croisée des domaines occitan, français et italien [5], est triple. D’une part, elle révise entièrement la figure de Nostredame en reprenant à nouveaux frais sa biographie, sa carrière et, surtout, en publiant un important manuscrit jusqu’alors inconnu. On savait, en effet, que l’archiviste aixois avait écrit des Chroniques en français. Grâce à la découverte de Jean-Yves Casanova, on peut désormais lire aussi une chronique antérieure, en occitan. Un des intérêts, et non le moindre, de l’étude qui en est proposée, est de s’interroger constamment sur ce passage de l’occitan au français, que le chercheur date des années 1565-1575 (p. 133). Pour décrire le contexte sociolinguistique de ce phénomène, Jean-Yves Casanova explique que l’humanisme provençal aurait connu un état de « vide linguistique qui correspond aux années 1520-1550 », durant lequel l’occitan n’était pas en mesure de prendre la place du latin et le français n’était pas « définitivement une langue d’écriture » (p. 120). C’est de ce vide, en fin de compte, que Jean de Nostredame est le témoin, les caractéristiques de son œuvre (changement de langue, diversité des genres et des moyens de diffusion) devenant le signe d’une situation culturelle originale. Il est un « historien sans État. Son œuvre témoigne d’un enterrement linguistique et politique. […] Une partie de ses travaux est publiée, mais l’historiographie demeure manuscrite, miroir de l’absence d’un réel pouvoir provincial » (p. 124 et 125). Le passage au français, pour un historiographe qui a basé ses travaux sur une identité provençale en occitan, montre l’échec de son entreprise, dans une époque qui voit « apparaître les notions de régionalité et de provincialité » (p. 124). Le cas Nostredame est donc l’occasion d’entrer au cœur de la question du choix linguistique et de ses enjeux, tout en restituant un état de culture le plus complet possible. L’étude monographique est ainsi complétée d’une très riche synthèse sur l’écriture littéraire et historiographique provençale, au xvie siècle, dans toutes ses langues : latin, macaronique, occitan et français. Mais l’ouvrage de Jean-Yves Casanova se singularise tout particulièrement par ses suggestions de lecture et de recherche [6]. Sa volonté d’expliquer le geste d’écriture de Nostredame dans toute sa complexité mais aussi dans son unité l’amène à montrer les liens étroits, quoique ténus, entre historiographie et littérature. La démonstration est orientée par l’idée que l’auteur provençal aurait écrit « un seul “livre” : historiographie et littérature se rejoignent dans un dessein commun » (p. 131). Ce dessein commun, c’est de réinvestir les traces d’une riche littérature médiévale, celle des troubadours, et le souvenir du comté de Provence dans une nouvelle écriture de prestige. En prenant ce point de vue, la diversité des genres abordés et les différentes techniques de réécriture employées se présentent sous un nouveau jour. « Les Vies [des plus illustres troubadours] se dessinent au fil de l’écriture historiographique, mais se matérialisent à la fin de la vie de l’auteur, soulignant l’impossibilité littéraire de la “voie haute”. » (p. 131)

7Enfin, Jean-Yves Casanova revient sur les différents liens unissant la Provence à l’Italie, au travers de l’héritage des troubadours et des formes du pétrarquisme. Ce sont de curieux décalages qui nous sont donnés à voir, entre un Nostredame qui rappelle, à la suite des Italiens, la source occitane de la lyrique occidentale, tandis que, vingt ans plus tard, Bellaud de la Bellaudière, qui ne connaît pourtant rien des textes médiévaux et se situe dans une lyrique française, est célébré comme l’héritier des troubadours par César de Nostredame, représentant la nouvelle génération d’historiens de la Provence (p. 43).

8Il se trouve que la voix de Bellaud, précisément, nous est plus familière depuis l’édition de ses Obros et Rimos par Sylvan Chabaud (2010), qui permet enfin au lecteur non occitanophone de se plonger dans la principale œuvre poétique de la renaissance provençale [7]. Pour reprendre la terminologie proposée par Jean-Yves Casanova, Bellaud représente une « voie médiane » de la littérature occitane, à mi-chemin entre les prétentions de poésie haute que l’on décèle chez Nostredame et les exemples de poésie basse, qui n’a recourt à l’occitan qu’occasionnellement, souvent dans une veine comique. Il en résulte une œuvre riche et complexe, faite de nombreux emprunts aux modes pétrarquisante et marotique.

9Éditées en 1595 de façon posthume par un autre poète d’expression occitane, Pierre Paul, et dans les conditions très particulières du régime de Casaulx à Marseille, les poésies de Bellaud de la Bellaudière posent de nombreux problèmes. On saura gré à Sylvan Chabaud de donner une lecture très complète et réfléchie de l’œuvre : en extrayant la section des Obros et Rimos, il montre à quel point il s’agit d’un recueil modelé par son auteur, cohérent jusque dans sa diversité générique et linguistique. L’ensemble des sonnets, en effet, est entrecoupé de chansons et autres pièces en français, qui font bien évidemment partie de l’étude. Le lecteur peut désormais être directement plongé dans une œuvre profondément originale, dont les deux principaux aspects sont analysés dans une copieuse introduction (p. 23 à 105). La minutieuse reconstitution de l’itinéraire de Bellaud et de son réseau d’amitié permet de mieux lire ce qui apparaît comme un « Journal de prison » (p. 49). Parti pour Bordeaux en quête d’aventures en 1572, peut-être pour s’embarquer au service de Philippe Strozzi, la nuit de la Saint-Barthélemy le contraint de faire demi-tour. Sur le chemin du retour, il est arrêté à Chantelle puis emprisonné à Moulins. Les 164 sonnets qui composent les Obros et Rimos sont les appels du poète à ses amis, relatant sa vie carcérale. Le recueil s’ouvre sur la date de l’emprisonnement, qui remplace ici le traditionnel innamoramento (cf. p. 50-51), puis se laisse porter par les saisons, jusqu’au retour du printemps, qui est aussi le moment de la libération (sonnet 163, p. 505). En qualifiant ce récit d’enfermement, écho de l’Enfer de Marot, de « chant du désir », Sylvan Chabaud entend mettre en valeur sa dimension lyrique. Du fond de sa cellule, le poète chante le pays aixois comme il chanterait une dame lointaine (p. 82). Au travers de l’écriture du « sonnet désir » (p. 91), Bellaud déploie une poésie faite de visions oniriques, de désirs de fuite et d’évocations des plaisirs, qui viennent sans cesse se heurter à la réalité de la prison. Et c’est cette tension qui donne à l’œuvre du poète aixois son unité et sa force.

10Les choix éditoriaux, si importants pour la mise au jour d’un corpus en langue minoritaire encore mal documenté, sont solides. Certes, le linguiste sera déçu par l’absence de commentaires systématiques ou de véritable glossaire, que ne compense pas entièrement l’index lexical (p. 531-546). C’est que l’effort de Sylvan Chabaud s’est porté vers d’autres domaines, comme en témoigne l’index des noms propres et des figures mythologiques (p. 517-529), la liste des proverbes employés (p. 547-549) et, surtout, la riche annotation littéraire qui, pièce par pièce, montre les liens avec d’autres œuvres contemporaines. Les vers de Bellaud sont ainsi constamment comparés et mis en perspective avec les œuvres d’expression française de sont temps [8]. En publiant un texte sûr et une lecture approfondie, Sylvan Chabaud a permis de relancer les études sur Bellaud de La Bellaudière, ce dont témoigne un récent numéro de la revue Tenso qui lui est consacré (Pfeffer 2014).

Littérature religieuse et profane en Gascogne

11Si l’on bascule dans le domaine gascon, deux autres éditions de texte mettent à l’honneur la littérature de langue d’oc. La première concerne la traduction béarnaise du Psautier par Arnaud de Salette (éd. Darrigrand 2010). Son éditeur, Robert Darrigrand, est depuis longtemps lecteur et commentateur de littérature gasconne et plus particulièrement béarnaise. Il avait déjà donné à lire ces Psalmes de David metuts en rima bernesa dans une édition grand public en 1983. Il reprend ici son patient travail d’édition et d’annotation, au servie d’un texte important de l’histoire du protestantisme méridional, ce que rappelle la « présentation » confiée à l’historien Philippe Chareyre (9-20). L’introduction, l’établissement du texte, sa traduction et les nombreuses notes linguistiques sont le fruit d’une longue confrontation avec le texte béarnais, même si l’on peut regretter que ce travail n’ait pas pu profiter des tout derniers états de la recherche occitane. On pense aux travaux de Jean-François Courouau (2008a) et de Jean Eygun (2001) sur le texte protestant occitan, mais aussi aux articles de Patrick Sauzet et Hervé Lieutard qui posent, selon nous, de nouvelles méthodes pour décrire l’occitan moderne du xvie siècle et mieux saisir ses enjeux (Sauzet 2007, Lieutard et Sauzet 2010). Il est à noter que Robert Darrigrand est par ailleurs l’éditeur du Calvinisme de Bearn divisat en siex ecloges de Jean-Henri Fondeville (éd. Darrigrand 2002), texte en occitan du xviie siècle, jetant le discrédit sur la traduction des Psaumes par Salette et revenant sur le culte réformé installé par Jeanne d’Albret [9]. Ainsi, c’est un pan entier de l’histoire et de la littérature religieuses du Béarn qui se trouve précieusement documenté.

12L’œuvre de Salette, que l’on sait commanditée par Jeanne d’Albret tout comme la Bible basque de Liçarrague (voir Courouau 2008) est souvent comparée à une traduction partielle des Psaumes en occitan, les Psaumes de David viratz en rhythme gascon de Pey de Garros (Toulouse, 1565). Aucune édition, cependant, n’a donné à lire les œuvres complètes de ce poète gascon, depuis l’ouvrage très fautif et peu fiable d’Alcée Durrieux (1895). En revanche, une tradition critique remontant à la thèse d’André Berry ([1948]1998) s’intéresse plus volontiers aux églogues tirées du second ouvrage publié par Garros, les Poesias gasconas (Toulouse, 1567). Deux nouvelles éditions reprennent ce recueil. La première (éd. Guilhemjoan et Labandés 2011) ne fait que reprendre l’édition d’André Berry (1953) dans une perspective scolaire : la graphie de l’occitan est modernisée et la traduction légèrement retouchée. La seconde (éd. Penent 2012) a aussi une perspective pédagogique – Garros était alors au programme du CAPES d’occitan-langue d’oc –, ce qui lui vaut une présentation inaccoutumée et, nous semble-t-il, inutilement complexe : le texte original est mis en regard du texte en graphie modernisée, d’une traduction en occitan contemporain et enfin d’une traduction française. S’il ne s’agit pas d’une édition savante, elle a toutefois l’intérêt de proposer de nouvelles lectures de Garros. Jean Penent défend en effet une interprétation allégorique, et le plus souvent politique, des Eglogas, telle pièce dénonçant, sous le couvert du jeu pastoral, le premier mariage de Jeanne d’Albret, telle autre soulignant l’espoir suscité par la paix d’Amboise. L’ensemble des interprétations, reposant parfois sur des jeux de mots audacieux (voir par exemple 1, p. 209-210 et 3, p. 213), n’est pas toujours convaincant. De même, les multiples notes cherchant à éclairer le geste ethnographique de Garros à l’aune des recueils folkloristes du xixe siècle ne nous semblent pas entièrement probantes. Mais cette double lecture, politique et ethnographique, reste très suggestive et propose de nombreuses pistes de recherche. En tout état de cause, les Eglogas de Garros sont désormais accessibles à tous.

Quelle place pour la recherche en littérature occitane ?

13L’édition des textes de Nostredame, Bellaud, Salette et Garros nous permet de mieux connaître une partie de la littérature qui s’est développée dans les centres que sont Aix, Marseille, Pau et Toulouse. C’est, selon nous, un des plus grands bénéfices de la recherche occitane actuelle, que de s’intéresser à des milieux de création, situés dans le temps et dans l’espace et sans distinction de langue. Déjà, dans leur Nouvelle histoire de la littérature occitane, Christian Anatole et Robert Lafont (1970), revendiquaient une approche historienne attachée à la description des contextes d’écriture, faisant éclater une littérature occitane que l’ouvrage fondateur de Charles Camproux (1953) laissait apparaître comme un objet cohérent et indépendant. Ce mouvement, d’une conception de la littérature comme expression d’une langue vers la description de milieux lettrés circonscrits, s’est encore accéléré et amplifié avec le colloque, tenu à Toulouse en 2004 et publié par Nathalie Dauvois en 2006. Consacré à « l’Humanisme à Toulouse », de 1480 à 1596, cet événement scientifique a réuni des contributions venant des études littéraires, de l’histoire du droit ou encore de l’histoire des arts. C’est dans un tel effort de rendre compte globalement d’un état de culture que l’attention à la diversité linguistique prend tout son sens, permettant d’étudier aussi bien des textes en latin, français ou en occitan.

14On rejoint là les propositions de l’historien Paul Cohen, pour un décloisonnement de l’histoire linguistique française. Retracer la victoire de la langue nationale sur les autres formes d’expression du royaume en s’intéressant aux seuls monuments de l’histoire de la langue française est une forme de pétition de principe puisque « les réponses se trouvent déjà inscrites dans la question et le choix des sources » (Cohen 2011, p. 124). C’est pourquoi « jeter les bases d’une histoire véritablement scientifique impliquerait non pas de rechercher les premiers balbutiements d’un nationalisme linguistique ou de discerner les premières traces d’un projet d’unification culturelle, mais plutôt de reconstituer le rapport entre politique et langue dans les termes que les habitants de la France moderne l’imaginèrent et le vécurent eux-mêmes » (id.) Ainsi, que ce soit du point de vue des études littéraires ou de l’histoire de la langue, les avancées de la recherche actuelle sur les textes occitans du xvie siècle nous semblent reposer sur ce souci, d’ordre anthropologique, de mieux décrire et comprendre l’horizon linguistique des acteurs culturels et politiques de l’époque. Montrer tous les possibles qui s’offrent à l’écrivain et n’écarter aucune forme d’expression littéraire, aussi marginale puisse-t-elle paraître, permet de renouveler notre regard sur la littérature du xvie siècle. C’était déjà le programme annoncé par Jean Céard et Louis-George Tin dans une anthologie poétique qui entendait « proposer une vision aussi complète que possible de ce que fut la poésie française du xvie siècle. La poésie, toute la poésie, et non cette poésie restreinte que présentent trop souvent les manuels » (Céard et Tin 2005, p. 37). Les deux anthologistes avaient alors dû se contenter de sources parfois anciennes et dépassées pour ce qui concerne la poésie en occitan. Espérons que les efforts de la recherche dans ce domaine produiront certains des outils nécessaires pour dépasser cette vision « restreinte » de la littérature du xvie siècle qui est encore la nôtre.

Bibliographie

  • I. Éditions de textes

    • Anonyme, 1972, Les Chansons du Carrateyron, éd. Huguette Alberne-Ruel et Philippe Gardy, Paris, PUF.
    • Anonyme, 2002, La Requeste faicte et baillées par les dames de Tolose (1555), éd. Jean-François Courouau et Philippe Gardy, Toulouse, Presses universitaires du Mirail.
    • Bellaud de la Bellaudière, Louis, 1974, Obros et Rimos provenssalos. Suivies de l’étude d’Auguste Brun, Marseille, Laffitte.
    • Bellaud de la Bellaudière, Louis, 2010, Obros et Rimos (Sonnets et autres rimes de la prison), éd. Sylvan Chabaud, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée.
    • Fondeville, Jean-Henri, 2002, Calvinisme de Bearn divisat en siex ecloges, éd. Robert Darrigrand, Pau, CEPB.
    • Gaillard, Auger, 1970, Œuvres complètes, éd. Ernest Nègre, Paris, PUF. Garros, Pey de, 1895, Œuvres complètes, éd. Alcée Durrieux, 2 vol., Auch, G. Foix.
    • Garros, Pey de, 1953, Les Églogues, suivies du Chant nuptial. Texte de 1567, éd. André Berry, Toulouse, Privat.
    • Garros, Pey de, 2011, Eglògas, 1567, éd. Patric Guilhemjoan et Clàudia Labandés, Orthez, Per noste.
    • Garros, Pey de, 2012, Eglògas, éd. Jean Penent, Toulouse, Letras d’òc.
    • Larade, Bertrand, 1999, La Margalide gascoue, suivi de Meslangues (1604), éd. Jean-François Courouau, Toulouse, SFAIEO.
    • Nostredame, Jean de, 1913, Les Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux, éd. Camille Chabanneau et Joseph Anglade, Paris, Honoré Champion. Ruffi, Robert, 2000, Contradiccions d’amor / Contradictions d’amour, éd. Jean-Yves Casanova, Biarritz, Atlantica.
    • Salette, Arnaud de, 1983, Los Psalmes de David, éd. Robert Darrigrand et Benoît Cursente, Orthez, Per noste.
    • Salette, Arnaud de, 2010, Los Psalmes de Dauid metuts en rima bernesa, éd. Robert Darrigrand, Paris, Honoré Champion.
  • II. Études

    • Anatole, Christian, Lafont, Robert, 1970, Nouvelle Histoire de la littérature occitane, Paris, PUF.
    • Bénévent, Christine, Mellet, Paul-Alexis, 2014, « Un texte peu connu sur la réception et la censure du Réveille-matin et des Lunettes de Cristal de roche : le témoignage du poète occitan Auger Gaillard », Montaigne studies, p. 163-170.
    • Berry, André, 1998, Pey de Garros, poète gascon du xvie siècle, Talence, PUB [publication partielle d’une thèse soutenue en 1948].
    • Boyer, Henri, 2005, « “Patois”. Continuité et prégnance d’une désignation stigmatisante sur la longue durée », Lengas revue de sociolinguistique, no 57, p. 73-92.
    • Camproux, Charles, 1953, Histoire de la littérature occitane, Paris, Payot. Casanova, Jean-Yves, 2012, Historiographie et littérature au xvie siècle en Provence. L’œuvre de Jean de Nostredame, Turnhout, Brepols.
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    • Cohen, Paul, 2011, « Langues et pouvoirs politiques en France sous l’Ancien régime : cinq anti-lieux de mémoires pour une contre-histoire de la langue française », dans Serge Lusignan, Paul Cohen, Yves Charles Morin et France Martineau, L’Introuvable Unité du français. Contacts et variation linguistiques en Europe et en Amérique, xiie-xviie siècles, Québec, Presses de l’université de Laval, p. 109-143.
    • Couffignal, Gilles, 2014, « Jean de Nostredame : Vies des troubadours et vie littéraire », dans Matteo Residori, Hélène Tropé, Danielle Boillet et Marie-Madeleine Fragonard (éd.), Vies d’écrivains, Vies d’artistes dans l’Europe moderne. Espagne, France, Italie xvie-xviiie siècles, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, p. 55-69.
    • Courouau, Jean-François, 2005a, « L’invention du patois ou la progressive émergence d’un marqueur sociolinguistique français, xiiie-xviie siècles », Revue de linguistique romane, no 273-274, p. 185-224.
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Date de mise en ligne : 30/12/2016

https://doi.org/10.3917/rhren.081.0157