Mobilité sociale et Empire : les gouverneurs coloniaux français entre 1830 et 1960
Pages 53 à 88
Citer cet article
- CHAMBRU, Cédric
- et VIALLET-THÉVENIN, Scott,
- Chambru, Cédric.
- et al.
- Chambru, C.
- et Viallet-Thévenin, S.
https://doi.org/10.3917/rhmc.664.0053
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- Chambru, C.
- et Viallet-Thévenin, S.
- Chambru, Cédric.
- et al.
- CHAMBRU, Cédric
- et VIALLET-THÉVENIN, Scott,
https://doi.org/10.3917/rhmc.664.0053
Notes
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[1]
Cet article a grandement bénéficié des commentaires de Julie d’Andurain, Sylvain Brunier, Stéphanie Ginalski, Alix Meiniger et Claire Lemercier, ainsi que des commentaires de participants aux séminaires du Laboratoire de sociologie quantitative (CREST-INSEE), « L’histoire et l’historien-ne face au quantitatif » (ENS Ulm), et des conférences « Changing Elites in Europe » (LSE), et IPSA (Poznan). Nous remercions également Marie-Andrée Durand (ANOM) et Christine Minjollet (musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie) pour leur disponibilité et leurs conseils sur le traitement des dossiers de carrière, et Fernanda Martins pour son assistance pendant la collecte des données. Toutes les erreurs factuelles sont de la responsabilité des auteurs.
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[2]
Archives nationales d’outre-mer (désormais ANOM), EE II/109 (1) : dossier personnel Jean Éloi Bricard, directeur des établissements de Côte d’Ivoire en 1892.
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[3]
ANOM, EE II/1772 (3) : dossier personnel Jules Joseph Bride, résident supérieur du Tonkin par intérim de juillet à septembre 1933.
-
[4]
Julie d’Andurain, « Formation et sélection des artilleurs de marine à Polytechnique. Approche prosopographique du corps des bigors (1870-1910) », Revue historique des armées, 271, 2013, p. 20-32 ; Amandine Lauro, Valérie Piette, « Le Congo Belge (1908-1945) : coloniser sans élites ? », in Au sommet de l’empire : Les élites européennes dans les colonies (xvie-xxe siècle), Bruxelles, Peter Lang, 2009, p. 119.
-
[5]
Derrière la dénomination de gouverneur local, nous regroupons tous les postes de gouverneurs de colonies quel que soit le titre officiel de la fonction (commissaire, haut-commissaire, gouverneur, lieutenant-gouverneur, résident supérieur). Par opposition, gouverneur général fait référence aux individus ayant été à la tête de l’Algérie, de Madagascar, de l’Afrique-Occidentale française, de l’Afrique-Équatoriale française et de l’Indochine ; Pierre Singaravélou, Les Empires coloniaux (xixe-xxe siècles), Paris, Seuil, 2013.
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[6]
Christophe Charle souligne la continuité administrative du xixe siècle pendant lequel la haute fonction publique, successeurs des « administrateurs d’Ancien Régime » et « prédécesseurs des technocrates contemporains », ont régi les différentes structures de l’État français ; Christophe Charle, Les Hauts Fonctionnaires en France au xixe siècle, Paris, Gallimard-Juillard, 1980.
-
[7]
Pierre Ramognino, « Les vrais chefs de l’Empire », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 85, 2001, p. 57-66.
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[8]
N. Rezzi s’est également intéressée au groupe des gouverneurs coloniaux, mais ses recherches se limitent à la période 1880-1914 : Nathalie Rezzi, Servir la République. Prosopographie de hauts fonctionnaires coloniaux de 1880 à 1914, Université d’Aix-Marseille, 2005 ; Ead., « Les gouverneurs français de 1880 à 1914 : essai de typologie », Outre-mers, 98-370, 2011, p. 9-19.
-
[9]
Jean Clauzel (éd.), La France d’outre-mer (1930-1960). Témoignages d’administrateurs et des magistrats, Paris, Karthala, 2003 ; David Gagneur, Prosopographie des élites politiques d’une colonie républicaine : La Réunion, 1870-1914, thèse de l’Université de La Réunion, 2004 ; Véronique Helenon, French Caribbeans in Africa : Diasporic Connections and Colonial Administration, 1880-1939, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2011 ; Patrice Morlat (éd.), Les Grands Commis de l’Empire colonial français, Paris, Les Indes savantes, 2010 ; Elizabeth Mouilleau, « Deux figures de l’administration coloniale en Tunisie à la fi n du protectorat : Bardin et Nullet (1946-1956) », Revue française d’histoire d’outre-mer, 87-328, 2000, p. 277-297.
-
[10]
De nombreuses enquêtes s’intéressent également aux acteurs des administrations coloniales en Afrique du Nord, mais ces derniers ne constituent pas des élites. Voir par exemple Stève Bessac-Vaure, « Étude comparative des administrations française et espagnole dans le Maroc colonial, 1912-1936 », Monde(s), 9-1, 2016, p. 185-203 ; Annick Lacroix, « Au contact : Postiers non-citoyens dans l’Algérie colonisée (vers 1900-1939) », French Politics, Culture & Society, 34-2, 2016, p. 11-31.
-
[11]
Florence Renucci, « Les chantiers de l’histoire du droit colonial », Clio@Themis, n° 4, 2011 ; Isabelle Merle, « De la “légalisation” de la violence en contexte colonial. Le régime de l’indigénat en question », Politix, 66-2, 2004, p. 137-162 ; Emmanuelle Saada, « Citoyens et sujets de l’Empire français. Les usages du droit en situation coloniale », Genèses, 53-4, 2003, p. 4-24.
-
[12]
Georges Steinmetz, « Le champ de l’État colonial. Le cas des colonies allemands (Afrique du Sud-Ouest, Qingdao, Samoa », Actes de la recherche en sciences sociales, 1-2, 2008, p. 122-143 ; Samya El-Machat (éd.), Les Administrations coloniales, xixe-xxe siècles. Esquisse d’une histoire comparée, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
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[13]
Hélène Blais, Claire Fredj, Sylvie Thénault, Introduction au dossier « Désenclaver l’histoire de l’Algérie à l’époque coloniale », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 63-2, 2016, p. 7-13 ; Christopher E. Goscha, S. Thénault, « Maghreb-Indochine, xixe-xxe siècles. Comparaisons impériales », Monde(s), 12-2, 2017, p. 9-20 ; Emmanuelle Sibeud, H. Blais, C. Fredj, Introduction au dossier « Sociétés coloniales : enquêtes et expertises », Monde(s), 4-2, 2013, p. 6-22. Claire Laux, François-Joseph Ruggiu, P. Singaravélou, Au sommet de l’Empire. Les élites européennes dans les colonies (xvie-xxe siècle), Berne, Peter Lang, 2009.
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[14]
Caroline Douki, Philippe Minard, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? Introduction », Revue d’histoire moderne & contemporaine, 54-4 bis, 2007, p. 7-21.
-
[15]
Pierre Bourdieu, « Champ du pouvoir et division du travail de domination. Texte manuscrit inédit ayant servi de support de cours au Collège de France, 1985-1986 », Actes de la recherche en sciences sociales, 190-5, 2011, p. 126-139.
-
[16]
C. Charle, Les Hauts Fonctionnaires…, op. cit. ; Id., « Naissance d’un grand corps. L’Inspection des finances à la fin du xixe siècle », Actes de la recherche en sciences sociales, 42-1, 1982, p. 3-17.
-
[17]
Véronique Dimier, « For a Republic “Diverse and Indivisible” ? France’s Experience from the Colonial Past », Contemporary European History, 13-1, 2004, p. 45-66, p. 45.
-
[18]
Base de données Léonore (désormais B. L.), LH/413/15 : dossier de Jules Martin Cambon, gouverneur général de l’Algérie entre avril 1891 et octobre 1897. B. L., LH/413/21 : dossier de Pierre Paul Cambon, résident général en Tunisie entre février 1882 et octobre 1886.
-
[19]
Jean-Pierre Machelon, « Au service du pouvoir politique : remarques sur les préfets de la IIIe République (1870-1914) », La Revue administrative, 56-333, 2003, p. 293-307 ; Luc Rouban, « Les préfets de la République 1870-1997 », Cahier du CEVIPOF, 26, 2000, p. 2-59 ; Gildas Tanguy, Jean-Michel Eymeri-Douzans, Look at the s (S) tate of Prefects ! A European Comparison, Londres, Routledge, 2013 ; Bernard Le Clère, Vincent Wright, Les Préfets du Second Empire, Paris, Armand Colin, 1973.
-
[20]
J. d’Andurain, « Formation et sélection… », art. cit. ; William B. Cohen, Empereurs sans sceptre. Histoire des administrateurs de la France d’outre-mer et de l’École coloniale, Paris, Berger-Levrault, 1973.
-
[21]
C. Laux, F.-J. Ruggiu, P. Singaravélou, Au sommet de l’empire…, op. cit. Catherine Ladds signale que, dans le cas des étrangers s’engageant au sein du service de la douane chinoise, la perspective d’une carrière stable et la possibilité de gains importants plus que la défense des intérêts de leurs nations respectives étaient au centre de leurs préoccupations ou motivations : Catherine Ladds, « “Youthful, Likely Men, Able to Read, Write and Count” : Joining the Foreign Staff of the Chinese Customs Service, 1854-1927 », The Journal of Imperial and Commonwealth History, 36-2, 2008, p. 227- 242. Sur l’émergence de la méritocratie en Europe : James R. Hollyer, Merit Recruitment in 19th and Early 20th Century European Bureaucracies, 2011 ( https://ssrn.com/abstract=1861469).
-
[22]
Ce que font des enquêtes portant sur les officiers coloniaux. Voir J. d’Andurain, « Formation et sélection… », art. cit. ; Philip E. Razzell, « Social Origins of Officers in the Indian and British Home Army : 1758-1962 », British Journal of Sociology, 14-3, 1963, p. 248-260.
-
[23]
Pour une synthèse sur l’essor et l’usage de la prosopographie en France : C. Charle, « La prosopographie ou biographie collective. Bilan et perspectives », in Homo historicus. Réflexions sur l’histoire, les historiens, Paris, Armand Colin, 2013, p. 94-108.
-
[24]
G. Steinmetz, « Le champ de l’état colonial. Le cas des colonies allemandes (Afrique du Sud-Ouest, Qingdao, Samoa) », Actes de la recherche en sciences sociales, 171-1, 2008, p. 122-143.
-
[25]
C. Laux, F.-J. Ruggiu, P. Singaravélou, Au sommet de l’empire…, op. cit., p. 18, soulignent l’importance de décloisonner l’historiographie coloniale afin de faciliter les comparaisons.
-
[26]
Dans son étude sur les magistrats coloniaux, J.-C. Farcy souligne que les vieilles colonies répondaient à des logiques qui leur étaient propres et constituaient en cela un espace différent du reste des colonies : Jean-Claude Farcy, « Quelques données statistiques sur la magistrature coloniale », Clio@ Thémis, 4, 2011, p. 1-29. Ne pas inclure la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion se justifie donc. Voir annexe 1 pour une liste complète des colonies.
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[27]
Au point culminant de la colonisation, cela représente une vingtaine de postes. En conséquence de notre premier choix, travailler sur la totalité du champ bureaucratique aurait été impossible vu les moyens à notre disposition. Par ailleurs, les travaux de Cohen fournissent déjà une vision large du champ bureaucratique et de la carrière coloniale.
-
[28]
Sur l’importance de la longue durée pour identifier les transformations de la structure sociale et les dynamiques d’une population, ou dans notre cas d’une profession : Olivier Marchand, Claude Thélot, Le Travail en France, 1800-2000, Paris, Nathan, 1997.
-
[29]
Gabriel Massa, Y. Georges Madiéga, La Haute-Volta coloniale. Témoignages, recherches, regards, Paris, Karthala, 1995.
-
[30]
BnF, NUMP-7080, Annuaire général de l’Indo-Chine française, Hanoï-Haïpong, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1921.
-
[31]
Il s’agit du corps des chefs de bureau du ministère des Colonies : W.B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit.
-
[32]
P. Ramognino, « Les vrais chefs… », art. cit.
-
[33]
Sur la méthodologie et les sources utilisées pour construire la base de données, voir annexe 3.
-
[34]
P. Morlat (éd.), Les Grands Commis…, op. cit., p. 16.
-
[35]
B. L. 19800035/1210/39740 : dossier d’Auguste Henri Alphonse Dirat. Robert Cornevin (éd.), Hommes et destins, vol. 8, Gouverneurs, administrateurs, magistrats, Paris, Académie des sciences d’outremer, 1988, p. 120-121.
-
[36]
Nous avons fait le choix d’inclure également les sept individus ayant gouverné le Sénégal entre 1820 et 1830. Nommés sur ordonnance royale depuis la restitution du Sénégal à la France en 1814, ces individus, dont la fonction officielle est « commandant et administrateur du Sénégal et dépendances », ont les mêmes prérogatives que les futurs gouverneurs coloniaux.
-
[37]
Le processus d’indépendance des Établissements français de Somalie débute en 1975, date à laquelle l’administration coloniale cesse d’exercer ses fonctions. Nous avons fait le choix d’inclure les individus ayant gouverné ce territoire jusqu’en 1975.
-
[38]
Ryo Ikeda, « Tunisia and Morocco under French Protectorates », in Id., The Imperialism of French Decolonisation. French Policy and the Anglo-American Response in Tunisia and Morocco, Londres, Springer, 2015, p. 13-23 ; Mary Dewhurst Lewis, Divided Rule. Sovereignty and Empire in French Tunisia, 1881-1938, Berkeley, University of California Press, 2013.
-
[39]
Inclure l’ensemble des gouverneurs de ces quatre colonies dans notre base de données, ainsi qu’un échantillon représentatif de huit cent administrateurs coloniaux, représente une des prochaines étapes de notre projet de recherche.
-
[40]
Marianne Nordli Hansen, Magne Flemmen, Patrick Lie Andersen, « The Oslo Register Data Class Scheme (ORDC) », Final Report from the Classification Project Memorandum, 1, 2009.
-
[41]
Robert Erikson, John H. Goldthorpe, « Individual or Family ? Results from Two Approaches to Class Assignment », Acta Sociologica, 35-2, 1992, p. 95-105.
-
[42]
Pour plus de détails sur la méthodologie adoptée : Cédric Chambru, Scott Viallet-Thévenin, « Mobilité sociale et empire colonial : Les gouverneurs coloniaux français entre 1830 et 1960 », Working Papers of the Paul Bairoch Institute of Economic History, 51, 2017.
-
[43]
Ces défauts sont notamment liés au fait que la profession du père et le lieu de naissance décrivent – quoiqu’imparfaitement – le milieu à la naissance, et que ce milieu évolue durant les vingt ans qui précèdent le début de la carrière. Toutefois, l’âge moyen du père à la naissance est de 37 ans dans notre population. Cela réduit les possibilités d’une mobilité sociale ascendante forte durant l’enfance des gouverneurs : Jean Peneff, « La fabrication statistique ou le métier du père », Sociologie du travail, 26-2, 1984, p. 195-211.
-
[44]
Ainsi que le remarque P. Morlat : « ceux qui montent ne montent pas seuls. Ils montent de conserve avec ceux placés soit au-dessus d’eux soit en dessous » : P. Morlat (éd.), Les Grands Commis…, op. cit., p. 14.
-
[45]
ANOM, EE II/4383 (7) et EE II/4403 (5) : dossier personnel d’Émile Louis François Grandjean, résident supérieur du Tonkin de novembre 1940 à juin 1941, puis résident supérieur en Annam de juin 1941 à août 1944.
-
[46]
Eric T. Jennings, Curing the Colonizers. Hydrotherapy, Climatology, and French Colonial Spas, Durham, Duke University Press, 2006, p. 288.
-
[47]
Pour des exemples de reconversions dans le secteur public et dans le secteur privé, voir P. Morlat (éd.), Les Grands Commis…, op. cit., p. 18.
-
[48]
Gilles de Gantès, « Administrer une colonie à la française au xixe siècle : Le cas de l’Indochine (1860-1911) », in P. Morlat (éd.), Les Grands Commis…, op. cit., p. 21-56.
-
[49]
L. Rouban, « Les préfets… », art. cit.
-
[50]
Nous avons tiré parti de la classification très détaillée de L. Rouban qui nous a permis, par des rassemblements de catégories adéquats, de parvenir à la même classification pour les préfets que pour les gouverneurs coloniaux.
-
[51]
Parmi les diplômés de l’ENFOM : 40 % de fi ls de fonctionnaires dont 13 % de militaires, d’après les données d’une enquête réalisée par l’association des anciens élèves (voir annexe 3).
-
[52]
Sur l’importance de la reproduction sociale dans les familles de militaires français au tournant du xxe siècle : William Serman, Les Officiers français dans la nation, 1848-1914, Paris, Aubier-Montaigne, 1982.
-
[53]
C. Charle, Les Hauts Fonctionnaires…, op. cit.
-
[54]
Il n’existe pas de profil type de gouverneurs (position hiérarchique, zone géographique de la carrière, lieu de naissance) surreprésentés parmi les 218 individus manquants.
-
[55]
De nombreux travaux soulignent l’importance des mécanismes de transmission horizontale dans l’acquisition du capital social et culturel. L’environnement socio-économique dans lequel chacun évolue joue ainsi un rôle important dans la détermination de sa carrière professionnelle et d’une hypothétique mobilité sociale. Voir par exemple Alberto Bisin, Thierry Verdier, « The Economics of Cultural Transmission and the Dynamics of Preferences », Journal of Economic Theory, 97-2, 2001, p. 298-319 ; Raj Chetty, Nathaniel Hendren, Lawrence F. Katz, « The Effects of Exposure to Better Neighborhoods on Children : New Evidence from the Moving to Opportunity Project », American Economic Review, 106-4, 2016, p. 855-902.
-
[56]
J. d’Andurain, « Formation et sélection… », art. cit. ; L. Rouban, « Les préfets… », art. cit.
-
[57]
Sur le rapport des Corses à la colonisation et leur rôle dans ce processus : Pascal Bonacorsi, « Au service de la “Plus grande France”. Histoire et mémoire des Corses en Indochine, xixe-xxe siècles », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 39-1, 2014, p. 91-101 ; Vanina Profizi, « Les fonctionnaires d’origine corse en AOF (1900-1920). Une identité régionale en contexte colonial », Outre-mers, 98-370, 2011, p. 31-42 ; Ead., « La légende coloniale des Corses : les Corses et l’Empire colonial français (xixe-xxe siècles) », in Nouvelle histoire des colonisations européennes (xixe-xxe siècles), Paris, PUF, 2013, p. 103-115. Voir aussi Mathieu Marly, L’Âme des régiments. Le corps des sous-officiers : promotion, recrutement et discipline dans les rangs de l’armée française (1872-1914), thèse, Lille, Université Lille-III, 2015.
-
[58]
C. Charle, Les Élites de la République. 1880-1900, Paris, Fayard, 2006.
-
[59]
A minima, les individus issus de petites communes ont rejoint la sous-préfecture ou la préfecture de leur département pour étudier au lycée.
-
[60]
Nous avons pris en compte les dix plus grands ports civils en 1880 et les trois plus grands ports militaires. Ces ports représentent une ouverture sur le monde, et notamment sur l’empire. On peut s’attendre à ce que leur présence augmente les vocations coloniales. Paul Caruana-Galizia, « Estimating French Regional Income : Departmental Per Capita Gross Value Added, 1872-1911 », Research in Economic History, Bingley, Emerald Group Publishing Limited, 29, 2013, p. 71-95.
-
[61]
En annexe 5, nous répétons cette analyse avec d’autres indicateurs afin de vérifier la validité des résultats : les départements où le nombre de gouverneurs par habitant est le plus élevé ont en moyenne des recettes fiscales par habitant (1876-1877) plus faible que la moyenne. En se fondant sur les résultats d’une étude utilisant la méthode de classification ascendante hiérarchique (CAH), nous montrons que ces départements sont aussi considérés comme « les moins développés ».
-
[62]
Jean Meyer et alii, Histoire de la France coloniale des origines à 1914, Paris, Armand Colin, 2016.
-
[63]
V. Dimier, « For a Republic… », art. cit. ; M. D. Lewis, Divided Rule…, op. cit.
-
[64]
L. Rouban, « Les préfets… », art. cit.
-
[65]
Denis Cogneau, Yannick Dupraz, Sandrine Mesplé-Somps, « Public Finances in Colonial West Africa : British and French Compared », World Economic History Congress Working Paper, 17, 2015.
-
[66]
C. Charle, « Naissance d’un grand corps… », art. cit. ; Nathalie Carré de Malberg, « Le recrutement des inspecteurs des finances de 1892 à 1946 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 8-1, 1985, p. 67-91.
-
[67]
W. Serman fait remarquer que si la population des sous-lieutenants est relativement hétérogène socialement, elle reflète des voies de recrutement différenciées. Ainsi, l’âge de nomination à ce grade des individus issus des classes populaires est beaucoup plus élevé que celui des enfants de classes dominantes. Cette arrivée tardive limite l’accès des classes populaires et de la petite bourgeoisie aux grades supérieurs : W. Serman, Les Origines des officiers français, 1848-1870, Paris, Publications de la Sorbonne, 1979, p. 348.
-
[68]
B. L., C/0/1 : Dossier de Louis Eugène Cavaignac, gouverneur général d’Algérie de février à août 1848.
-
[69]
B. L., LH/492/34 : Dossier de Pons-Guillaume-Bazile Charmasson de Puylaval ; Dictionnaire de biographie française, Paris, Letouzey, 8, p. 598-599.
-
[70]
B. L., LH/586/11 : Dossier de Xavier Coppolani.
-
[71]
J. d’Andurain, « Formation et sélection… », art. cit. ; François Berge, « Le sous-secrétariat et les sous-secrétaires d’État aux Colonies : Histoire de l’émancipation de l’administration coloniale », Revue française d’histoire d’outre-mer, 47-168, 1960, p. 301-376.
-
[72]
W. B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit.
-
[73]
Considérées comme des « dépenses de souveraineté », les soldes des administrateurs coloniaux étaient jusque-là prises en charge par la métropole. Par ailleurs, le décret du 21 mai 1898 supprime les fonctions de directeur de l’intérieur, sauf en Indochine et à Madagascar, ce qui signifie que désormais la responsabilité de préparer le budget de la colonie incombe au gouverneur.
-
[74]
B. L., LH/1250/37 : Dossier de Camille Guy, lieutenant-gouverneur du Sénégal d’octobre 1902 à juillet 1907, puis gouverneur de La Réunion entre février 1908 et juillet 1910, puis lieutenant-gouverneur de la Guinée de juillet 1910 à mai 1912, et gouverneur de la Martinique entre 1915 et 1920.
-
[75]
Philip D. Curtin, « The End of the “White Man’s Grave” ? Nineteenth-Century Mortality in West Africa », The Journal of Interdisciplinary History, 21-1, 1990, p. 63-88.
-
[76]
J. d’Andurain, « Formation et sélection… », art. cit.
-
[77]
C. Charle, Les Hauts Fonctionnaires…, op. cit.
-
[78]
L. Rouban, « Les préfets… », art. cit.
-
[79]
ANOM, EE/II/965/2 : Dossier d’Alfred Louis Fourneau. B. L., 19800035/264/35184 : dossier d’Alfred Louis Fourneau.
-
[80]
B. L., LH/505/14 : Dossier de Jean-Baptiste Chaudié.
-
[81]
De 1887 à 1913, l’administration coloniale en Afrique passe de 40 à 861 administrateurs : W. B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit.
-
[82]
B. Le Clère, V. Wright, Les Préfets…, op. cit.
-
[83]
P. D. Curtin, « The End… », art. cit.
-
[84]
B. L., L0039080 : Dossier de Gabriel Louis Angoulvant ; Dictionnaire biographique des anciens élèves de l’École nationale de la France d’Outre-Mer, op. cit., p. 170.
-
[85]
W. B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit.
-
[86]
Les gouverneurs recrutés durant l’après-guerre sont à 48 % originaires de la strate I ; 30 % de la strate II ; 13 % de la strate III et 9 % de la strate IV.
-
[87]
B. L., 19800035/268/35908 : Dossier de Charles Jean Luizet ; notice biographique rédigée pour l’Ordre de la Libération.
-
[88]
ANOM, EE/II/4376/9 : Dossier de Émile Édouard Bollaert ; notice biographique rédigée pour l’Ordre de la Libération.
-
[89]
Frederick Cooper, L’Afrique depuis 1940, Paris, Payot, 2008.
-
[90]
W.B. Cohen, Empereurs sans sceptre…, op. cit.
-
[91]
B. L., LH/148/32 : Dossier de André Ange Bayardelle ; Dictionnaire biographique des anciens élèves de l’École nationale de la France d’Outre-Mer, op. cit., p. 257.
-
[92]
C. Charle, Les Hauts Fonctionnaires…, op. cit.
-
[1]
Commission française du Guide des Sources de l’Histoire des Nations, Sources de l’histoire de l’Asie et de l’Océanie dans les archives et bibliothèques françaises, vol. 1, Archives, Paris, K.G. Saur, 1981 ; Conseil international des Archives, Sources de l’histoire de l’Afrique au sud du Sahara dans les archives et bibliothèques françaises, vol. 1, Archives, Zug, 1971.
-
[2]
Nous avons choisi de structurer la base de données autour des individus plutôt que des postes, car cette organisation permet de comptabiliser les individus une seule fois, sachant que chacun d’eux a pu occuper plusieurs postes de gouverneur dans sa carrière.
-
[3]
Sur l’usage des dossiers de carrières pour reconstruire des parcours professionnels : Aude Béliard, Émilie Biland, « Enquêter à partir de dossiers personnels », Genèses, 70-1, 2008, p. 106-119 ; Marie-Bénédicte Daviet-Vincent, « La prise en compte de plusieurs générations dans la méthode prosopographique : l’exemple des hauts fonctionnaires prussiens sous l’Empire et la République de Weimar », Genèses, 56-3, 2004, p. 117-130 ; J.-C. Farcy, « Quelques données… », art. cit.
-
[4]
Raphaël Franck, « The Political Consequences of Income Shocks : Explaining the Consolidation of Democracy in France », Review of Economics and Statistics, 98-1, 2016, p. 57-82.
-
[5]
Paul Cornut, Répartition de la fortune privée en France par département et nature de biens au cours de la première moitié du xxe siècle, Paris, Armand Colin, 1963.
-
[6]
Par exemple, la moyenne des recettes fiscales en 1876-1877 est de 27000 francs pour le département de la Seine, alors que la moyenne nationale est de 8900 francs.
-
[7]
Mickaël Benaim, Faustine Perrin, « Regional Patterns of Economic Development. A Typology of French Departments during the Industrialization », Working Papers, 4, 2017.
-
[8]
Pour un autre exemple d’application : Sandra Brée, « La fécondité en banlieue parisienne dans la seconde moitié du xixe siècle », Annales de démographie historique, 126-2, 2013, p. 81-112.
-
[9]
M. Benaim, F. Perrin, Regional Patterns…, op. cit., p. 25.
-
[10]
Richard L. Zijdeman et alii, « Creating a Historical International Standard Classification of Occupations : an Exercise in Multinational Interdisciplinary Cooperation », Historical Methods. A Journal of Quantitative and Interdisciplinary History, 37-4, 2004, p. 186-197 ; Paul S. Lambert et alii, « The Construction of HISCAM : a Stratification Scale Based on Social Interactions for Historical Comparative Research », Historical Methods. A Journal of Quantitative and Interdisciplinary History, 46-2, 2013, p. 77-89.
-
[11]
Pour d’autres études s’intéressant à la France et ayant utilisé une approche similaire, voir Jean-Pierre Pélissier et alii, « Migration and Endogamy According to Social Class : France, 1803-1986 », International Review of Social History, 50, 2005, p. 219-246 ; Richard L. Zijdeman et alii, « Working Women in France, Nineteenth and Twentieth Centuries. Where, When, and Which Women were in Work at Marriage ? », The History of the Family, 19-4, 2014, p. 537-563.
1Jean Éloi Bricard est né en 1857 à Priverzac, dans l’Aveyron [1]. Fils d’un maréchal-ferrant, il fréquente l’École des arts et métiers avant d’effectuer son service militaire comme sous-officier dans le génie en Algérie. Il est ensuite chef d’atelier en métropole, puis effectue une mission dans l’Orénoque pour l’établissement de voies de communication. En 1889, il est chef du secrétariat de la Côte de l’Or, puis directeur des établissements de Côte d’Ivoire en 1892. La Côte d’Ivoire devient ensuite officiellement une colonie, il y occupe les fonctions de directeur des affaires politiques. Il décède d’une fièvre en 1896 à Dakar au Sénégal [2]. Jules Bride est né à Courlans dans le Jura, en 1871. Son père est tuilier, sa mère cultivatrice. Il fait son service militaire dans l’infanterie de ligne avant de rejoindre l’Indochine comme commis. Il y effectue une longue carrière administrative, achevée comme gouverneur [3]. Ces parcours illustrent la mobilité sociale des dirigeants des colonies du second empire colonial français. Plusieurs études ont déjà souligné les possibilités importantes d’ascension offertes par la carrière coloniale pendant la période de mise en place des empires coloniaux au xixe siècle [4]. Il s’agit pourtant, côté français, d’une question peu renseignée dans son ampleur, aussi bien temporelle que spatiale. Nous proposons de l’étudier à partir de l’élite administrative constituée par les gouverneurs coloniaux et d’interroger les conditions d’une telle mobilité en examinant les origines sociales des 599 individus qui ont occupé un poste de gouverneur général ou de gouverneur local entre 1830 et 1960 [5]. Les gouverneurs coloniaux étaient les hauts fonctionnaires représentant l’État dans les colonies [6]. Investis d’un pouvoir considérable, leurs attributions couvraient l’ensemble des domaines législatif, judiciaire, militaire et de représentation [7]. Les caractéristiques générales de cette population la font apparaître comme un groupe loin d’être homogène : les origines socio-économiques diffèrent selon les périodes et les colonies, ainsi qu’en fonction de l’organisation de l’administration coloniale et des relations entre les colonies et la métropole [8].
2Un certain nombre de travaux portant sur l’administration coloniale française reposent sur des groupes précis dans un contexte géographique restreint [9], sans chercher à les inscrire dans un espace impérial plus large ou à retracer les liens qu’ils tissent avec l’espace métropolitain [10]. Cette littérature a été largement renouvelée par l’étude du droit impérial [11] et par des perspectives comparées [12]. Les travaux les plus récents sur l’empire colonial proposent de l’étudier sous forme de circulations plus que de territoires [13]. Ils incitent à réintégrer les élites coloniales dans un cadre plus large que la seule colonie, et à prendre en compte les circulations entre métropole et espace proprement colonial, s’inscrivant dans une perspective d’histoire connectée [14]. Nous prenons donc en compte les gouverneurs de l’ensemble de l’Empire, à l’exception de la Tunisie et du Maroc, dirigés par des diplomates, ainsi que des anciennes colonies, dont la structure administrative est spécifique. Pour comprendre les spécificités de l’élite administrative coloniale, nous la resituons dans l’ensemble impérial dont la métropole ne constitue qu’un espace parmi d’autres. Pierre Bourdieu considère que l’élite peut être appréhendée comme un champ, c’est-à-dire comme un espace de luttes mettant aux prises différents groupes dont les oppositions tiennent à leurs trajectoires et déterminent leurs pratiques et prises de position [15]. Dans son étude des élites de la IIIe République, Christophe Charle a mis en œuvre cette perspective [16]. Il écarte toutefois de son enquête l’administration coloniale, pourtant en pleine structuration avec la création des fédérations. Plus largement, dans les enquêtes sur les élites administratives, les élites coloniales sont mises de côté sous prétexte qu’elles suivent des trajectoires dissociées de la métropole. On réintègre ici au contraire les élites coloniales dans le champ de l’élite administrative française en faisant l’hypothèse qu’elles y ont leur place, afin de mieux appréhender leurs spécificités.
3Afin d’évaluer la place des gouverneurs dans la haute administration française, nous proposons donc des comparaisons avec des élites administratives similaires. Le corps préfectoral constitue une population de référence adéquate, en raison de sa professionnalisation tardive et de ses fonctions comparables. Ses membres sont chargés, comme les gouverneurs, de représenter l’État sur un territoire de taille variable. Véronique Dimier rapporte ainsi les paroles d’un ancien administrateur colonial devenu préfet : « J’ai continué à faire en France, ce que j’avais toujours fait en Afrique : connaître, comprendre, négocier avec les élus comme avec les chefs africains » [17]. La similitude entre les fonctions facilite entre les deux corps des passages qui persistent pendant toute la période étudiée – notamment après la décolonisation. Ainsi les deux frères Jules Martin Cambon et Pierre Paul Cambon étaient préfet du Rhône et préfet du Nord avant de devenir respectivement gouverneur général en Algérie et résident général en Tunisie [18]. Par ailleurs, les nombreuses enquêtes sur les préfets en font une élite dont la composition et les dynamiques sont bien connues [19].
4Il s’agit donc d’interroger les origines sociales des gouverneurs afin de soulever la question de la mobilité sociale dans les carrières coloniales. Les enquêtes portant sur les corps d’administrateurs ou d’officiers coloniaux concluent à un recrutement plus méritocratique que leurs équivalents métropolitains, sans faire des origines sociales et géographiques une question centrale [20]. Pour expliquer cette ouverture, elles évoquent le faible attrait des colonies, ou situent dans l’espace colonial la naissance de la méritocratie [21]. En prenant appui sur une analyse dynamique portant sur l’ensemble de la seconde colonisation, nous proposons d’affiner ces thèses. Dans les travaux existants, l’absence de comparaison systématique avec un point de référence – une élite métropolitaine, par exemple – interdit souvent une compréhension fine des spécificités des groupes étudiés [22], et l’utilisation de classifications ad hoc – qui ont le mérite d’être adaptées à la population étudiée mais sont plus axées sur les professions les plus fréquentes que sur leur pertinence sociologique – rendent les comparaisons difficiles. Enfin, une partie des auteurs, s’inscrivant dans la grande vague des études prosopographiques des années 1970, reprend des catégories contemporaines – contestables même lorsqu’elles sont appliquées aux seules années 1970 – comme celle de « classe moyenne », catégories dont la définition nécessite de s’y arrêter, tant elle influe sur les résultats [23].
5Nous proposons ainsi de conjuguer la perspective de champ de P. Bourdieu puis C. Charle avec la prise en compte de l’évolution de la population d’une élite administrative coloniale sur le long terme. Nous montrons que les origines des gouverneurs comme leur carrière les inscrivent dans l’espace social métropolitain, suivant en cela Steinmetz [24]. Ils font partie de l’élite administrative, au même titre que les préfets ou les ambassadeurs. Ils présentent cependant des origines sociales en partie spécifiques, signalant notamment une forte ascension sociale.
6Après une description de l’objet d’étude, de la construction de la base de données et de la méthode adoptée, la seconde partie décrit les origines sociales des gouverneurs coloniaux. La troisième souligne l’évolution de la position des gouverneurs coloniaux dans le champ de la haute administration française, le degré d’ascension sociale variant selon le rapport des colonies à la métropole. Autrement dit, quand les gouverneurs coloniaux sont très insérés dans l’espace social métropolitain, leurs origines se distinguent peu de celles de corps similaires, comme la préfectorale. En revanche, quand ce rapport se distend, le recrutement répond à des logiques propres à l’espace colonial.
Analyser les origines d’une élite administrative coloniale
Les gouverneurs dans l’administration coloniale
7Pour délimiter l’étendue de notre enquête, nous avons posé deux choix méthodologiques préalables. Voulant rendre compte de la diversité du parcours des individus dans le temps et l’espace sans privilégier une époque ou une zone géographique [25], nous avons travaillé sur la totalité des colonies constituées pendant le second empire colonial couvrant une période d’environ 130 ans (1830-1960) [26]. Le second choix a été de restreindre notre attention à la seule population des gouverneurs coloniaux qui constituaient la partie émergée de la haute administration coloniale [27].
8Afin de mettre en évidence les évolutions au sein de la population des gouverneurs coloniaux, nous l’avons scindée en quatre cohortes sur la base de ruptures propres à l’histoire de l’administration coloniale [28] et qui apparaissent également dans l’évolution des carrières des gouverneurs (voir la troisième partie). L’administration coloniale est composée de deux entités en grande partie distinctes : les structures administratives faisant partie de l’administration centrale métropolitaine et celles situées dans les colonies. Durant la seconde colonisation, l’administration centrale métropolitaine s’institutionnalise progressivement, mais reste faible face aux administrations locales dirigées par les gouverneurs coloniaux, auxquelles nous nous intéressons (voir en annexe 2 un schéma représentant l’organisation de l’administration coloniale).
9Par rapport à l’administration métropolitaine dédiée aux colonies, l’administration coloniale in situ joue un rôle primordial. Elle s’appuie sur des structures mises en place en Algérie, puis au Sénégal, qui divisent les colonies en unités administratives. Parfois appelées cercles, districts ou provinces, ces subdivisions étaient dirigées par un administrateur territorial secondé par un personnel européen restreint et par des auxiliaires indigènes. Ainsi, la Haute-Volta ne disposait que de cinquante fonctionnaires coloniaux pour administrer une population de plus de trois millions d’habitants en 1929 [29]. En Indochine, le personnel européen des provinces indochinoises, tous cadres confondus, s’élève en moyenne à une vingtaine d’individus [30]. C’est seulement dans un second temps que des structures administratives se développent à l’échelle de la colonie, autour du gouverneur. Celles-ci acquièrent rapidement une grande autonomie de gestion, que William Cohen explique par la conjonction de nombreux facteurs : l’absence de moyens de communication ; l’inexpérience coloniale des ministres et leur instabilité (moins d’un an en moyenne) ; la structuration de l’administration centrale, faite de telle sorte qu’une administration forte ne se développe pas (loi de 1894) ; la spécialisation géographique des bureaux, et l’inexpérience coloniale des fonctionnaires, due notamment au fait que jusqu’en 1942 les fonctionnaires du ministère font partie d’un corps différent de celui des administrateurs coloniaux [31]. Par ailleurs, cette situation se conjugue à une autonomie financière des colonies variable mais grandissante. Les gouverneurs coloniaux se trouvent donc à la tête d’administrations largement autonomes, et leur action n’est contrôlée que par une trentaine d’inspecteurs responsables devant le ministre [32].
10Notre population se compose des 599 individus ayant occupé au moins une fois au cours de leur carrière professionnelle le poste de gouverneur des colonies entre 1830 et 1960 [33]. Elle comprend aussi bien les gouverneurs titulaires que ceux nommés par intérim. Ces derniers, contrairement aux fonctionnaires coloniaux faisant fonction, sont également nommés par décret du président de la République. Il est important de ne pas négliger ces derniers car « parfois, ils sont appelés à diriger les pays aussi longtemps que les titulaires et cela plusieurs fois de suite et pour des gouverneurs généraux différents » [34]. Ainsi, Auguste Dirat, né à Asnières en 1872 et fils d’un commissaire-priseur, ayant commencé sa carrière comme commis dans l’administration en Algérie, ne gouverne jamais en titre une colonie, bien qu’il assure l’intérim de l’Oubangui-Chari de 1920 à 1921 puis celui de l’A.-O.F. pendant les longs séjours en métropole du gouverneur en titre, en 1924, 1926, 1927, 1929 et 1931 [35]. De plus, ce statut représente souvent la dernière étape dans le processus d’accession à la carrière gouvernorale, le poste de gouverneur par intérim étant occupé par le secrétaire général de la colonie concernée ou, le cas échéant, un des principaux responsables administratifs de la fédération. Cette méthodologie a l’avantage de prendre en compte un ensemble plus important d’individus au sommet de la hiérarchie administrative coloniale mais aussi de nous permettre d’observer des individus qui ne sont finalement jamais parvenus à être nommés gouverneurs en titre.
111830, année de l’expédition d’Alger, est un bon marqueur du renouveau de la politique expansionniste de la France et un symbole du début de la seconde colonisation [36]. En 1960, la Communauté française prend fin et l’administration coloniale est dissoute [37]. Ainsi, notre base de données inclut l’ensemble des individus ayant exercé dans les colonies des fédérations indochinoise et malgache, des fédérations d’Afrique-Équatoriale française (A.-E.F.) et d’Afrique-Occidentale française (A.-O.F.), en Algérie ainsi que dans les protectorats du Togo et du Cameroun. Nous avons exclu de notre enquête les protectorats de Tunisie (1881-1956) et du Maroc (1912-1956) car ceux-ci répondaient à des logiques administratives différentes [38]. Pour preuve, seuls deux gouverneurs parmi les 599 que nous avons étudiés ont été résidents généraux de France au Maroc ou en Tunisie. Par opposition, 62 individus ont exercé des fonctions de gouverneur en Guadeloupe, en Guyane, à la Martinique ou à La Réunion [39].
Méthode et classifications
12Afin de caractériser les origines sociales des gouverneurs, nous avons mis en place une classification adaptée à notre population, mais suffisamment générale pour permettre la comparaison avec d’autres élites administratives. Son usage permet un usage de la notion de champ selon Bourdieu, qui distingue au sein d’un champ volume de capital et nature des capitaux détenus par les individus. Deux principes de distinction ont donc été mis en avant : l’appartenance à des strates plus ou moins élevées de la société, et ce que la profession révèle sur la position du père dans le champ social, d’un pôle culturel à un pôle économique. Cette classification nous a amenés à définir quatre strates et cinq types de combinaisons de capitaux. La catégorie capital économique comprend les professions impliquant une activité avec une forte proportion de capital relativement à la qualification des individus. Au contraire, dans la catégorie capital culturel figurent des professions comparativement peu rémunératrices mais exigeant un haut niveau d’études, tel qu’universitaire. Un grand nombre de professions se trouvant entre les deux pôles dans le cas de notre population, nous proposons de définir trois groupes de professions, caractérisées par un capital mixte, c’est-à-dire un haut niveau d’études et des revenus conséquents, sans pour autant être associées à un capital économique important [40]. Ce groupe étant particulièrement conséquent, nous distinguons les individus travaillant dans la fonction publique, dans les forces armées et dans le secteur privé. Pour définir les strates de la classification, nous nous sommes appuyés sur les critères de John Goldthorpe et Robert Erikson (voir annexe 4) [41] et, après quelques ajustements, avons obtenu quatre strates. La plus haute correspond peu ou prou à la classe dominante, ou dirigeante, étudiée par C. Charle, la plus basse aux classes populaires, plus faiblement représentées dans notre échantillon. Les deux strates intermédiaires équivalent respectivement aux notables et à la petite bourgeoisie (document 1) [42]. Cette classification est ensuite mise en comparaison avec une classification éprouvée dans des contextes historiques (voir annexe 6).
| Capital culturel | Capital mixte (public) | Capital mixte (militaire) | Capital mixte (privé) | Capital économique | |
| Strate i | Profession intellectuelle | Haut fonctionnaire, juge, élu national | Officier de haut rang | Avocat, ingénieur, médecin, notaire | Rentier, financier, industriel, négociant |
| Strate ii | Instituteur, homme de religion | Cadre de la fonction, publique, élu local | Officier subalterne | Cadre du privé | Petit propriétaire |
| Strate iii | Employé de la fonction publique | Sous-officier | Employé, commis | Artisan, commerçant | |
| Strate iv | Ouvrier qualifié, ouvrier non qualifié, agriculteur, militaire du rang | ||||
Le gouvernorat colonial : une voie d’accès à la haute administration
13Comparativement aux élites administratives métropolitaines, les carrières coloniales, et plus particulièrement l’accès au gouvernorat, ont été un vecteur d’ascension sociale plus important. Quatre indicateurs socio-économiques permettent de s’en rendre compte : la profession du père à la naissance – donnée par l’acte de naissance –, le lieu de naissance, les diplômes, et le lieu de décès. Malgré des défauts [43], la première approche présente l’avantage d’être courante dans la littérature sur les élites administratives, ce qui permet de prendre appui sur des repères comparatifs. L’analyse des lieux de naissance et de décès met en lumière la mobilité géographique forte des gouverneurs coloniaux, avec un déplacement des petites et moyennes villes vers de grandes agglomérations, mais aussi des départements les moins développés économiquement vers les plus riches. Enfin, l’analyse des diplômes secondaires et universitaires illustre la multitude des trajectoires possibles pour parvenir au plus haut échelon de l’administration coloniale.
Une élite insérée en partie en métropole
14Dans les travaux portant sur la haute administration française, l’administration coloniale retient peu l’attention au motif qu’elle est associée à un espace distinct de la métropole et que les trajectoires de ses membres procèdent de logiques différentes. Or, l’étude des carrières des gouverneurs coloniaux révèle une association étroite à la métropole, tant à travers le capital social des gouverneurs, le temps passé en métropole, en congé et en poste, et enfin les reconversions vers des postes en métropole en fin de carrière.
15Les dossiers de carrière des individus devenus gouverneurs coloniaux révèlent l’action constante d’hommes politiques, voire de notables, en faveur de leur ascension. Chaque fois que l’un d’eux est susceptible de passer au grade supérieur, ou de changer de poste, un ou plusieurs députés interviennent pour en recommander l’avancement. Parmi les personnes à l’origine de ces interventions figurent le supérieur hiérarchique dans l’administration coloniale, mais aussi très souvent des acteurs en métropole [44]. Par exemple, lorsqu’il brigue un poste de résident supérieur en Indochine à la fin des années 1930, Émile Grandjean, alors administrateur de 1re classe des services civils d’Indochine, reçoit le soutien entre autres du gouverneur général Jules Brévié, d’Ernest Outrey, ancien député de l’Indochine, du sénateur du Loiret Camille Chautemps, et d’Albert Sarraut [45]. Cela suggère l’entretien en métropole d’un capital social conséquent, qui peut aussi tenir à la localisation de la famille car elle ne séjourne pas toujours dans les colonies.
16Par ailleurs, les gouverneurs coloniaux passent une partie non négligeable de leur carrière dans des postes en métropole, ou en congé. En moyenne, ceux qui parviennent à cette fonction ont passé un tiers de leur carrière en métropole, au ministère des Colonies, à l’occasion d’une carrière politique, ou encore dans le secteur privé. Les hommes en poste dans les colonies reviennent également tous les deux ou trois ans en métropole, pour des congés qui durent jusqu’à six mois – outre de nombreux congés de convalescence en France. L’hydrothérapie et les séjours climatiques constituent alors un des éléments centraux de la médecine coloniale. Ceux-ci sont également l’occasion pour les membres de l’élite coloniale de rencontrer leurs pairs, et de renforcer ainsi leur capital social [46]. Les seuls gouverneurs coloniaux à mourir dans les colonies sont ceux qui décèdent en fonction : 12 % entre 1830 et 1960. Les retraites se déroulent exclusivement en métropole. Les gouverneurs ne prolongent que rarement leur séjour dans les colonies, et occupent bien souvent des postes en métropole après la fin de leur carrière coloniale [47].
17Il résulte de ces éléments que les gouverneurs coloniaux sont insérés dans l’espace métropolitain, au sein de la notabilité et de l’administration. Intégrer l’administration coloniale à une réflexion sur le champ de la haute administration fait donc tout à fait sens. Cependant, les carrières de ces individus présentent également des spécificités. Rapidement, les perspectives d’ascension sociale et de carrière peuvent se trouver réduites à cause du trop grand nombre de candidats, comme ce fut le cas en Indochine avant la Première Guerre mondiale [48]. De plus, certains doivent, malgré des débuts prometteurs, mettre un terme à leur carrière coloniale à cause du climat, qui obère leur santé et leur espérance de vie. Outre le lieu d’exercice, ce qui différencie fondamentalement les carrières des gouverneurs de celles des préfets est le confort de vie qui leur est accordé. Les congés en métropole pour raisons médicales sont nombreux, mais l’éloignement de la famille est fréquent, souvent pour préserver des enfants en bas âge des maladies tropicales. Comme pour les préfets métropolitains, l’âge moyen d’accession au poste de gouverneur est de 45 ans, mais la durée des carrières est ensuite nettement plus réduite (environ quatre ans contre sept) le plus souvent pour des raisons de santé [49]. Enfin, l’accession à un poste de gouverneur n’est pas suffisante pour atteindre des positions prestigieuses par la suite : la possibilité d’en faire un tremplin pour une carrière dans la fonction publique métropolitaine dépend entièrement du parcours qui a permis d’atteindre la position de gouverneur. Autrement dit, le poste de gouverneur peut être une étape dans une carrière métropolitaine, mais il ne permet que rarement à des individus issus de l’administration coloniale d’atteindre l’espace métropolitain.
Une élite administrative aux origines relativement modestes
18L’examen des origines sociales de l’ensemble de la population des gouverneurs coloniaux permet d’en saisir les spécificités. Il est notable qu’elles ne varient pas significativement selon la colonie gouvernée.
Origine sociale des gouverneurs des colonies(%)
| Capital culturel 9 | Capital mixte (public) 18 | Capital mixte (militaire) 17 | Capital mixte (privé) 15 | Capital économique 30 | Total | |
| Strate I | 5 | 6 | 4 | 6 | 15 | 36 |
| Strate II | 4 | 6 | 12 | 5 | 7 | 34 |
| Strate III | 0 | 6 | 1 | 4 | 8 | 19 |
| Strate IV | 11 | 11 | ||||
Origine sociale des gouverneurs des colonies(%)
| Capital culturel 9 | Capital mixte (public) 32 | Capital mixte (militaire) 7 | Capital mixte (privé) 18 | Capital économique 30 | Total | |
| Strate I | 4 | 19 | 1 | 13 | 15 | 52 |
| Strate II | 5 | 6 | 6 | 2 | 4 | 23 |
| Strate III | 0 | 7 | 0 | 3 | 11 | 21 |
| Strate IV | 3 | 3 | ||||
19Les gouverneurs coloniaux, à l’instar des autres élites administratives, sont plutôt issus des strates supérieures de la société. À première vue, leur origine sociale est sensiblement la même que celle des préfets pour la même période : ils sont majoritairement issus de la fonction publique ou de l’armée (38 %), ou de familles à capital économique dominant (30 %). Peu de gouverneurs sont nés d’un père à capital culturel dominant. En affinant cette comparaison, nous constatons toutefois que les origines sociales des gouverneurs sont plus modestes (documents 2 et 3) [50]. Les classes dominantes sont sous représentées, avec un peu plus d’un tiers de la population qui en est issue contre plus de la moitié pour les préfets. Les classes populaires (11 %) sont également surreprésentées par rapport aux préfets (3 %). Cela correspond aux résultats suggérés par l’utilisation de l’échelle d’interaction sociale et de stratification HISCAM. Comparés aux autres élites métropolitaines (préfets), les gouverneurs coloniaux se caractérisent ainsi par une mobilité sociale ascendante plus forte : si, selon notre classification, les gouverneurs coloniaux se trouvent dans la première strate, seuls 36 % d’entre eux en sont pourtant issus, contre 52 % des préfets.
20En termes de répartition des capitaux, les gouverneurs comme les préfets sortent principalement de familles au capital économique dominant : parmi les pères, on compte 11 % de rentiers, 7 % de petits propriétaires, 8 % de commerçants et 4 % d’industriels, financiers et directeurs dans le secteur privé. 30 % des gouverneurs viennent donc de familles où la profession du père exige la possession d’un capital. On constate une importante reproduction en termes de milieux d’origine, avec près 40 % de fils de militaires et fonctionnaires, une statistique similaire chez les préfets et les administrateurs coloniaux [51], avec toutefois une ascension sociale plus marquée pour ces derniers : seuls 2 % d’entre eux sont fils de hauts fonctionnaires (contre 19 % des préfets). Ces hauts fonctionnaires ne sont par ailleurs pas membres des corps les plus prestigieux : on compte un préfet, un sous-préfet, un trésorier payeur général (de Martinique), un receveur des finances, un gouverneur des colonies et un inspecteur général de l’instruction publique. Le nombre élevé de pères militaires – comparativement aux préfets – peut s’expliquer par le fait que beaucoup de gouverneurs coloniaux commencent leur carrière dans l’armée, voire en sont seulement momentanément détachés au début de la colonisation [52].
21Les préfets étaient considérés par C. Charle comme une élite aux origines relativement modestes [53]. C’est encore plus vrai des gouverneurs coloniaux. Cette modestie des origines du corps constituant l’élite administrative coloniale illustre la position de celle-ci vis-à-vis de l’administration métropolitaine. Élite de premier ordre dans les colonies, elle constitue une élite de second ordre en métropole. Cependant, elle ne diffère guère, par ses diplômes, du corps préfectoral. Le nombre de diplômés du supérieur y est équivalent, notamment pour la période 1880-1914, ce qui permet de penser que le gouvernorat colonial vient conclure la carrière d’individus n’ayant pas eu accès à l’administration métropolitaine, malgré des diplômes suffisants, en raison d’un moindre capital social.
22La profession du père ne renseigne que sur le contexte familial immédiat. Le lieu de naissance des gouverneurs coloniaux autorise une appréhension plus large de leur socialisation. Par ailleurs, nous ne connaissons la profession du père que pour 373 gouverneurs (sur 599) [54]. Les analyses à partir de la commune de naissance permettent quant à elles de prendre en compte l’ensemble de la population.
Origines géographiques : le milieu de naissance
23Par milieu de naissance, nous entendons l’environnement social plus large que la famille dans lequel les hommes grandissent et parfois entament la carrière qui les mène au gouvernorat [55]. Afin de l’appréhender, nous proposons une approche en trois temps. En premier lieu, une représentation cartographique simple met en avant les disparités géographiques au niveau départemental (documents 4, 5 et 6). Contrairement aux artilleurs de Marine (départements de l’Est), et aux préfets (départements du Sud-Ouest), aucune région de France ne semble être surreprésentée dans les origines géographiques des gouverneurs coloniaux [56]. Seules la Corse et les colonies issues de la première vague de colonisation présentent un ratio de gouverneur par million d’habitants particulièrement élevé [57].
Répartition totale et pondérée (population de 1891) des lieux de naissance des gouverneurs
Répartition totale et pondérée (population de 1891) des lieux de naissance des gouverneurs
Répartition totale et pondérée (population de 1891) des lieux de décès des gouverneurs
Répartition totale et pondérée (population de 1891) des lieux de décès des gouverneurs
Lieu de naissance par période
| Algérie | Colonies | Anciennes colonies | Étranger | Paris | Province | Total | |
| 1830-1879 | 0 | 0 | 7 | 8 | 5 | 63 | 83 |
| 1880-1914 | 2 | 3 | 10 | 9 | 19 | 137 | 180 |
| 1915-1939 | 8 | 1 | 12 | 2 | 18 | 129 | 170 |
| 1940-1960 | 3 | 4 | 9 | 4 | 11 | 107 | 138 |
| Total | 13 | 8 | 38 | 23 | 53 | 436 | 571 |
Lieu de naissance par période
Lieu de naissance par période(%)
| Algérie | Colonies | Anciennes colonies | Étranger | Paris | Province | Total | |
| 1830-1879 | 0 | 0 | 8 | 10 | 6 | 76 | 15 |
| 1880-1914 | 1 | 2 | 6 | 5 | 11 | 76 | 32 |
| 1915-1939 | 5 | 1 | 7 | 1 | 11 | 76 | 30 |
| 1940-1960 | 2 | 3 | 7 | 3 | 8 | 78 | 24 |
| Total | 2 | 1 | 7 | 4 | 9 | 76 | 100 |
Lieu de naissance par période(%)
24En second lieu, nous cherchons à éclairer l’origine de ces disparités en prenant d’abord en compte la taille des communes d’origine des gouverneurs, puis un ensemble de critères socio-économiques permettant une comparaison plus fine. Les recensements de la Statistique Générale de France fournissent des données sur la situation socio-économique des départements pour les années 1850 et 1890, période durant laquelle la majorité des gouverneurs est née, et permettent, en spécifiant les caractéristiques des départements de naissance, une première approche de la socialisation des futurs gouverneurs.
25Il s’agit tout d’abord d’une élite provinciale, comme les officiers généraux, les préfets ou les ingénieurs de corps techniques en 1900 [58]. Au maximum, ils sont 10 % à être nés à Paris (contre 26 % pour l’ensemble des élites administratives en 1900). Un nombre équivalent d’individus est né dans l’ensemble des dix plus grandes villes de France au tournant du xxe siècle. Environ la moitié d’entre eux sont nés dans des sous-préfectures ou des communes d’importance moindre (6500 habitants en moyenne). La commune typique de naissance est une petite ville métropolitaine (document 7). Pour autant, cette analyse par commune rencontre vite ses limites : elle met sur le même plan des communes rurales et d’autres jouxtant une ville importante et elle ne prend pas en compte les mobilités durant l’enfance, importantes dans ce groupe dont la grande majorité possède le baccalauréat [59].
26Pour combler cette lacune, une comparaison supplémentaire est effectuée sur la base des départements de naissance. À l’aide des résultats des recensements publiés dans la Statistique Générale de France, nous avons construit des variables concernant la part de la population qui travaille dans l’agriculture, dans l’industrie, dans l’administration, dans le commerce, qui exerce une profession libérale, et qui vit dans des villes. Nous avons ajouté une variable binaire indiquant si le département comportait un grand port, ainsi qu’une mesure du produit intérieur brut de chaque département [60]. Il apparaît que les gouverneurs sont issus de départements plus urbains que la moyenne, où la population et la productivité du secteur agricole sont plus faibles. Ils sont également plus pauvres avec un revenu moyen par habitant de 629 francs en 1872, contre 795 francs pour les départements où peu de gouverneurs sont nés (document 8) [61].
Distribution des petites communes de naissance selon le nombre d’habitants en 1891
0.00025
0.00020
0.00015
0.00010
0.00005
0.00000
0 10 000 20 000 30 000 40 000 50 000
Distribution des petites communes de naissance selon le nombre d’habitants en 1891
| Départements avec une population de gouverneurs élevée | |||||
| N | Moyenne | Écart-type | Pctl (25) | Pctl (75) | |
| Ratio gouverneur par million d’hab. | 11 | 30 | 9 | 25 | 31 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 50 | 13 | 45 | 59 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 22 | 12 | 16 | 20 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 3,1 | 2,5 | 1,9 | 3,0 |
| Taux d’urbanisation | 11 | 33 | 13 | 24 | 40 |
| Revenu par habitant (1872) | 9 | 630 | 235 | 468 | 731 |
| Valeur ajoutée secteur agricole (1896) | 9 | 84 | 28 | 60 | 104 |
| Recettes fiscales par habitant (1876-1877) | 11 | 7,6 | 2,8 | 5,3 | 9,8 |
| Patrimoine par habitant (1908) | 10 | 2,5 | 1,4 | 1,9 | 3,1 |
| Départements avec une population de gouverneurs faible | |||||
| N | Moyenne | Écart-type | Pctl (25) | Pctl (75) | |
| Ratio gouverneur par million d’hab. | 11 | 3 | 0 | 3 | 4 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 55 | 17 | 49 | 65 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 23 | 12 | 17 | 20 |
| Ratio pop. agricole pour 100 hab. | 11 | 1,7 | 0,5 | 1,6 | 2,0 |
| Taux d’urbanisation | 11 | 22 | 17 | 13 | 24 |
| Revenu par habitant (1872) | 11 | 796 | 277 | 592 | 917 |
| Valeur ajoutée secteur agricole (1896) | 11 | 105 | 55 | 76,5 | 108 |
| Recettes fiscales par habitant (1876-1877) | 11 | 7,9 | 3,3 | 5,6 | 9,6 |
| Patrimoine par habitant (1908) | 11 | 3,0 | 1,6 | 2,0 | 3,7 |
27La comparaison du lieu de naissance et du lieu de décès peut également être utilisée comme un indicateur de la mobilité sociale des gouverneurs (document 5). Trente-neuf gouverneurs sont morts en fonction dans les colonies, et 51 autres en poste dans l’administration coloniale, après avoir été gouverneur. La grande majorité d’entre eux sont décédés en métropole, en moyenne quatorze ans après avoir pris leur retraite. Sauf exception, le lieu de décès est donc celui où ils ont occupé leur dernière résidence. Or il s’agit de Paris dans 40 % des cas, alors que seuls 10 % d’entre eux, on l’a vu, y étaient nés (documents 9 et 10). De même, trente-six résident dans les Alpes Maritimes, notamment à Nice, alors que seuls trois y étaient nés. Par ailleurs, la part des petites villes est divisée par deux, et celle des sous-préfectures et préfectures réduite. De manière plus marquante, aucun gouverneur ne résidait dans l’une des anciennes colonies, alors que quarante d’entre eux y avaient vu le jour. Ces changements sont à nos yeux un indicateur de la mobilité sociale ascendante des gouverneurs. À leur retraite, ils effectuent très souvent le choix de ne pas résider dans leur localité ou département de naissance, mais plutôt à Paris ou dans un département riche au cadre de vie confortable (Alpes-Maritimes).
Lieu de décès par période
| Algérie | colonies | Anciennes Colonies | Étranger | Paris | Province | Total | |
| 1830-1879 | 2 | 7 | 0 | 4 | 25 | 37 | 75 |
| 1880-1914 | 0 | 21 | 1 | 4 | 40 | 65 | 131 |
| 1915-1939 | 3 | 12 | 1 | 4 | 42 | 60 | 122 |
| 1940-1960 | 0 | 10 | 0 | 5 | 41 | 49 | 105 |
Lieu de décès par période
Lieu de décès par période(%)
| Algérie | Colonies | Anciennes colonies | Étranger | Paris | Province | Total | |
| 1830-1879 | 3 | 9 | 0 | 5 | 33 | 49 | 17 |
| 1880-1914 | 0 | 16 | 1 | 3 | 31 | 50 | 30 |
| 1915-1939 | 2 | 10 | 1 | 3 | 34 | 49 | 28 |
| 1940-1960 | 0 | 10 | 0 | 5 | 39 | 47 | 24 |
| Total | 1 | 12 | 0 | 4 | 34 | 49 | 100 |
Lieu de décès par période(%)
28Au cours de la seconde colonisation, le gouvernorat colonial est donc un vecteur d’ascension sociale important pour un ensemble d’individus aux origines socio-économiques plus modestes que le reste des élites administratives métropolitaines. Les gouverneurs sont issus, en moyenne, de départements plutôt pauvres, et la part de ceux qui viennent des classes populaires y est plus forte que chez les préfets. Ils choisissent en revanche souvent de passer leur retraite à Paris, plus conforme à leur nouveau statut social et leur cercle actuel de socialisation que leur département de naissance. Il existe cependant des différences marquantes entre, par exemple, les gouverneurs coloniaux du milieu du xixe siècle et ceux de la Belle Époque. L’évolution de la place de chaque colonie dans l’espace politique et économique impérial, ainsi que les débuts de la professionnalisation de l’administration coloniale, avec la création de l’École coloniale en 1889, se traduisent par l’apparition de gouverneurs ayant des origines sociales et des carrières professionnelles différentes.
Ouverture et fermeture du recrutement social : les effets de la colonisation et de la décolonisation
Une démocratisation paradoxale ?
29L’évolution de leurs profils de carrière et l’histoire coloniale permettent de définir des périodes où les parcours des gouverneurs sont relativement homogènes. Celle qui va de 1830 à 1859 fournit une situation de référence, caractérisée par les débuts de l’extension des comptoirs au Sénégal, vers la création d’une colonie au sens plein, et par la colonisation de l’Algérie. Bien qu’elles soient marquées par la constitution d’une proto-administration locale sous le gouvernement de Faidherbe au Sénégal et par les débuts de la colonisation en Indochine, nous avons inclus les années 1860 à 1879 dans la première période. La seconde période débute en 1880 avec la fin du « gouvernement des amiraux » [62]. La nomination progressive de civils aux postes de gouverneur s’accompagne, en 1881, de la création du premier sous-secrétariat d’État aux Colonies. Dans les années 1880- 1890, l’administration coloniale se renforce avec la fusion des corps préexistants, la fondation de l’École coloniale formant les futurs administrateurs coloniaux, et la création des fédérations. Cette période, qui correspond également à la fin des conquêtes coloniales et à la démilitarisation de l’administration, s’achève en 1914 avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La phase suivante (1915-1939) est celle d’une stabilisation de l’administration coloniale, marquée par sa professionnalisation. Enfin, la période 1940-1960 est marquée par une reprise en main forte de la métropole, d’abord par le gouvernement de Vichy puis par les gouvernements successifs de la IVe République qui cherchent à réformer l’administration coloniale et à donner un second souffle à l’Empire [63].
Distribution de la profession du père par période selon la classification HISCLASS
Distribution de la profession du père par période selon la classification HISCLASS
Distribution de la profession du père par période selon la classification HISCLASS
Distribution de la profession du père par période selon la classification HISCLASS
Évolution des origines sociales des gouverneurs en termes de strates(%)
| Interprétation | 1830-1879 | 1880-1914 | 1915-1939 | 1940-1960 | 1830-1960 | |
| Strate I | Classes dominantes | 50 | 33 | 28 | 42 | 36 |
| Strate II | Bourgeoisie | 32 | 28 | 33 | 34 | 34 |
| Strate III | Petite bourgeoisie | 14 | 22 | 30 | 16 | 20 |
| Strate IV | Classes populaires | 5 | 17 | 9 | 8 | 11 |
Évolution des origines sociales des gouverneurs en termes de strates(%)
30L’évolution des quatre strates repérées précédemment est importante. Un mouvement de démocratisation du recrutement social des gouverneurs culmine de 1880 à 1939 ; les individus issus des deux strates inférieures représentent alors jusqu’à 39 % du groupe. À partir de 1940 toutefois, une fermeture sociale est sensible : la proportion retombe à 25 % (documents 11, 12, et 13). Cette démocratisation est beaucoup moins marquée dans le corps préfectoral, au sein duquel la petite bourgeoisie et les classes populaires représentent, entre 1881 et 1939, 22 % des individus [64]. En revanche, elle s’y poursuit jusqu’en 1958, les hommes issus des deux strates inférieures représentant alors près de 28 % des préfets (document 14), au moment même où la population des gouverneurs s’embourgeoise.
31Cette évolution du recrutement social des gouverneurs coloniaux semble paradoxale dans la mesure où ils règnent, de 1914 à 1939, sur des territoires mieux administrés, avec des budgets plus larges [65]. Comme le soulignent C. Charle et N. Carré de Malberg à propos de l’inspection des finances, la montée en puissance d’un corps s’accompagne habituellement de sa « parisianisation » et de l’embourgeoisement de son recrutement [66]. Ces conclusions ne sont pas applicables au cas des gouverneurs coloniaux.
Évolution des origines sociales des préfets en termes de strates(%)
| Interprétation | 1870-1881 | 1881-1939 | 1939-1958 | 1870-1958 | |
| Strate I | Classes dominantes | 59 | 54 | 48 | 53 |
| Strate II | Bourgeoisie | 21 | 23 | 24 | 23 |
| Strate III | Petite bourgeoisie | 16 | 20 | 22 | 20 |
| Strate IV | Classes populaires | 3 | 2 | 6 | 3 |
Évolution des origines sociales des préfets en termes de strates(%)
Ouverture du recrutement
32Trois dynamiques contribuent à expliquer l’évolution des origines sociales des gouverneurs coloniaux : la professionnalisation de l’administration coloniale, ses liens avec la métropole, et son attractivité.
33La première entité administrative en métropole dédiée aux colonies est le Bureau des colonies créé en 1710 et dépendant du ministère de la Marine. Une direction des colonies est créée à la Révolution. Lors de la première période couverte par notre étude, de 1830 à 1879, ce sont des officiers supérieurs de la marine, voire de l’armée de terre, momentanément détachés de l’armée, qui prennent la tête des colonies. Ils ont passé peu de temps dans les colonies au cours de leur parcours antérieur (moins d’un tiers de leur carrière), et occupent brièvement la fonction de gouverneur, moins de trois ans en moyenne. Les origines des gouverneurs de cette période – très liés à la métropole où ils ont effectué l’essentiel de leur carrière – sont proches de celles des préfets et des officiers supérieurs [67]. Eugène Cavaignac en est un bon exemple. Son père est avocat, député de la Convention puis directeur des Domaines, de l’enregistrement et des eaux et forêts du royaume de Naples. Polytechnicien, il se spécialise dans l’artillerie et passe quinze ans en Algérie. Il est nommé à la tête du gouvernorat général d’Algérie en 1848 grâce à ses opinions républicaines [68]. Autre exemple, Pons-Guillaume-Bazile Charmasson de Puylaval dirige le Sénégal de 1839 à 1841, puis la Guyane de 1841 à 1843, date à laquelle il prend sa retraite. Fils d’un juge de paix, il fait carrière dans la Marine où il débute comme novice pour rapidement devenir aspirant, et il termine sa carrière avec le grade de capitaine de vaisseau [69]. Les origines sociales élevées des gouverneurs durant cette période ne reflètent pas un attrait des classes dominantes pour l’administration coloniale, mais le fait que les gouverneurs ne sont pas inscrits dans des carrières coloniales, encore moins administratives.
34Durant la période suivante (1880-1914), les origines sociales des gouverneurs sont plus souvent situées dans des milieux plus populaires. Ainsi, Coppolani, né en 1866 d’un colon corse en Algérie, commence sa carrière comme instituteur. Il passe ensuite dans l’administration coloniale en Algérie, puis rejoint le ministère des Colonies en 1899. En mai 1903, il est finalement nommé délégué du gouverneur général de l’A.-O.F. en Pays Maure et reçoit, le 2 février 1904, la Légion d’honneur pour ses états de services. Sa carrière prend brutalement fin lorsqu’il est tué en mai 1905 à Tidjikdja alors qu’il est toujours gouverneur [70]. On voit qu’elle s’effectue dans une administration coloniale qui se structure, en métropole et dans l’empire. Un sous-secrétaire d’État est affecté aux colonies en 1881, rattaché au ministère du Commerce, puis de nouveau en 1882, au ministère de la Marine. La succession de trois personnalités marquantes entre 1881 et 1894 contribue à lui donner une certaine autonomie. Il devient séparé physiquement, et indépendant [71]. Cependant, le président hésite à en faire un plein ministère, en raison de l’hostilité de la Chambre, qui vote pourtant pour cette création le 20 mars 1894. Pour autant, le ministère des Colonies ne centralise pas entièrement la gestion des colonies, qui sont sous la juridiction de trois ministères en 1914 : Colonies, Intérieur et Affaires étrangères. Cette division de l’autorité est déterminée par des circonstances historiques spécifiques. Les protectorats du Maroc et de Tunisie sont sous l’autorité du ministère des Affaires étrangères en raison de la situation internationale qui interdit de leur donner le statut de colonies. L’Algérie est gérée par le ministère de la Guerre, et sera versée plus tard à l’Intérieur.
35L’administration locale se structure également, en s’appuyant sur un corps d’administrateurs dont Cohen décrit la professionnalisation. En 1887, un corps unique est créé, puis en 1889 un lieu de formation : l’École coloniale, qui forme de plus en plus d’administrateurs de l’empire [72]. Enfin, dans les années 1890, des fédérations dotées de gouvernements généraux sont mises en place, en A.-E.F., en A.-O.F., à Madagascar et en Indochine. Cette administration locale acquiert de l’autonomie par rapport à l’administration métropolitaine, d’autant qu’elle est autonome financièrement. La loi du 20 janvier 1825 stipule que toutes les recettes et les dépenses devaient appartenir aux colonies à l’exception de celles de la guerre et de la marine. Une proportion croissante des dépenses est alors payée par les colonies, même si l’autonomie financière ne se matérialise réellement qu’avec la loi du 13 avril 1900 dont l’article 33 stipule :
« Toutes les dépenses civiles et de la gendarmerie sont supportées en principe par les budgets des colonies. Des subventions peuvent être accordées aux colonies sur le budget de l’État. Des contingents peuvent être imposés à chaque colonie jusqu’à concurrence des dépenses militaires qui y sont effectuées » [73].
37Entre 1880 et 1914, la fin du « régime des amiraux » entraîne une relative démilitarisation des gouvernements locaux et généraux des colonies françaises. Pour autant, les gouverneurs de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle ne suivent pas une trajectoire aussi professionnalisée que les préfets au même moment : une minorité (28 %) est diplômée d’une licence spécialisée dans l’administration (droit, langues orientales, École libre des sciences politiques, École coloniale), alors que plus de 70 % de préfets sont licenciés en droit (document 15). En revanche, leurs parcours sont plus fermement ancrés dans l’espace colonial que ceux de leurs prédécesseurs : la proportion de la carrière passée dans les colonies augmente continuellement, pour atteindre 60 % du parcours menant à la première nomination comme gouverneur (document 16). Enfin, la durée moyenne de gouvernorat atteint cinq ans ; les gouverneurs ne le sont plus au détour d’une carrière sans lien avec l’administration coloniale, mais sont plus spécialisés dans l’espace des colonies. Ainsi, Camille Guy, agrégé d’histoire, né à Saint-Vit dans le Doubs en 1860, est d’abord professeur de lycée jusqu’en 1895. Il est ensuite chef du service géographique et des missions du ministère des Colonies, puis, après une courte carrière coloniale, gouverne à partir de 1902 successivement le Sénégal, La Réunion, la Guinée, puis la Martinique [74].
Nombre total et type de diplômes de l’enseignement supérieur par période
| Licence de droit | Autres licences | enlov | Doctorat de droit | Autres doctorats | elsp | enfom | Ingénieur | École militaire | Médecin | Autres Diplômes | |
| 1830-1879 | 2 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 0 | 46 | 0 | 2 |
| 1880-1914 | 45 | 5 | 5 | 9 | 1 | 3 | 11 | 2 | 53 | 10 | 13 |
| 1915-1939 | 67 | 13 | 14 | 17 | 0 | 5 | 66 | 2 | 25 | 3 | 12 |
| 1940-1960 | 55 | 9 | 14 | 12 | 3 | 7 | 72 | 4 | 17 | 1 | 26 |
| Total | 169 | 27 | 33 | 38 | 4 | 15 | 149 | 8 | 141 | 14 | 53 |
Nombre total et type de diplômes de l’enseignement supérieur par période
Note : École nationale des langues orientales vivantes (ENLOV), École libre des sciences politiques (ELSP), École nationale de la France d’Outre-Mer (ENFOM).Proportion de la carrière passée dans les colonies
Proportion de la carrière passée dans les colonies
38Cependant, l’administration coloniale, peu développée et disposant de faibles moyens, reste peu attractive. Philip Curtin évoque une mortalité cinq à sept fois plus importante pour les personnels administratifs français en Afrique au début du siècle [75]. La carrière coloniale attire donc des individus qui ne trouvent pas leur place dans l’administration métropolitaine, ou sont freinés dans leur carrière au sein de l’armée [76]. Durant cette seconde période, les gouverneurs coloniaux sont issus à près de 40 % des deux strates inférieures de notre classification, une proportion bien supérieure aux préfets – et aux autres élites administratives étudiées par C. Charle [77]. La proportion de gouverneurs issus des classes populaires (strate IV) est particulièrement élevée, et atteint 15 % contre 2 % pour les préfets [78]. Alfred Louis Fourneau est ainsi le fils d’un garde du génie de Rambouillet. Engagé dans le génie en Algérie, il intègre des missions d’exploration après un contrat de cinq ans dans l’armée. Il explore le Gabon durant huit ans, puis est titularisé dans l’administration coloniale au Congo en 1892. Il termine sa carrière en tant que gouverneur du Tchad entre 1902 et 1905 [79]. De même, Jean-Baptiste Chaudié, fils d’un percepteur des impôts, commence sa carrière au commissariat de la Marine en 1873 avant d’intégrer l’administration coloniale en 1889. En 1895, à la faveur de promotions rapides, il prend la tête de l’A.-O.F. nouvellement créée [80].
39L’absence d’une administration coloniale structurée et pourvue de cadres laisse ainsi la place à des individus issus de milieux populaires, aux côtés des fils de la bourgeoisie [81]. Durant la même période, l’administration préfectorale s’est professionnalisée et, pour devenir préfet, il faut s’inscrire tôt dans cette administration, ce qui ferme le recrutement aux classes populaires [82].
Fermeture du recrutement
40Durant la période suivante (1915-1939), un attrait renouvelé pour les colonies se conjugue avec un renforcement de la professionnalisation, via des formations spécialisées. La mortalité dans les colonies chute pour la seconde fois en un siècle, en raison de l’application des théories des germes et de l’identification du moustique comme vecteur de la malaria [83]. Ainsi, seuls 10 % des gouverneurs meurent en poste de 1915 à 1939 contre 20 % durant les périodes précédentes.
41Les carrières des gouverneurs coloniaux sont de plus en plus inscrites dans l’administration et dans l’espace coloniaux ; ils ont effectué l’essentiel de leur carrière antérieure dans les colonies françaises durant cette période (document 16). Ainsi, Gabriel Angoulvant, le major de la promotion 1891 de l’École coloniale, est fils d’un tailleur d’habits né à Longjumeau (Essonne). Il est également diplômé de l’École nationale des langues orientales vivantes. Il commence sa carrière au Tonkin avant de rejoindre la Côte française des Somalis, puis la Guadeloupe. Il devient en 1906 gouverneur des possessions françaises en Inde, puis prend la tête de la Côte d’Ivoire, de l’A.-E.F., et enfin brièvement de l’A.-O.F. [84] De fait, le corps des administrateurs coloniaux s’est structuré et représente un vivier de recrutement pour les gouverneurs. Dans les carrières, l’École coloniale joue un rôle de plus en plus important, jusqu’à détenir le monopole en 1920 de l’accès au corps des administrateurs. Or l’entrée dans cette école, de même que les études de droit, sont difficilement accessibles aux classes populaires : les études secondaires sont payantes jusqu’en 1931 et les droits d’inscription à l’École coloniale et à la faculté de droit représentent de 8 à 10000 francs, soit trois années de salaire d’ouvrier, ou deux années de revenus d’un fonctionnaire moyen avant la Seconde Guerre mondiale [85]. Cette professionnalisation par la formation entraîne une fermeture du corps des gouverneurs, qui profite à la strate III, correspondant à la petite bourgeoisie qui peine à entrer dans les grands corps métropolitains.
42Par conséquent, le recrutement des gouverneurs de la dernière période (1940- 1960) se rapproche de celui des préfets. En considérant les flux et non plus les stocks, c’est-à-dire les gouverneurs recrutés durant cette période, le resserrement autour des classes dominantes est encore plus spectaculaire [86]. Il ressort à deux dynamiques.
43D’une part, un nombre conséquent de gouverneurs coloniaux sont nommés alors qu’ils s’inscrivaient auparavant exclusivement dans l’espace métropolitain (document 16) et qu’ils bénéficient de la confiance du gouvernement pour réintégrer l’empire à la métropole en effectuant des réformes de la législation coloniale (fin du régime de l’indigénat, etc.) et de l’organisation institutionnelle de l’empire sous la forme de l’Union puis de la Communauté française, et en contrôlant enfin les mouvements indépendantistes de plus en plus puissants qui émergent dans de nombreuses colonies et qui s’appuient sur des syndicats et partis politiques. La diminution du temps moyen passé dans les colonies doit être attribuée à l’apparition de ces nouvelles trajectoires. Les origines sociales de ces gouverneurs à la carrière métropolitaine sont tributaires des processus de recrutement et des filtres métropolitains, ce qui les rapproche de celles des préfets. Ainsi sont nommés gouverneurs d’anciens résistants et militaires, comme Charles Luizet, ou des hauts fonctionnaires métropolitains comme Émile Bollaert. Charles Luizet est né en 1903. Fils d’un astronome, il est affecté dans un régiment de tirailleurs en Algérie à sa sortie de Saint-Cyr. Il alterne entre des postes dans l’armée et au sein du contrôle civil marocain. Durant la guerre, il prend des fonctions administratives comme sous-préfet en Algérie, puis en Corse à la Libération, et enfin comme préfet de police de Paris. En 1947, il est nommé gouverneur général de l’A.-E.F. [87] Émile Bollaert, licencié en droit et fils d’un musicien, effectue une carrière dans l’administration préfectorale de 1919 à 1940, en dirigeant régulièrement le cabinet du président du Conseil Herriot. Délégué général du Comité de libération nationale en France occupée, il est nommé haut-commissaire en Indochine en 1947 [88]. L’arrivée de ces gouverneurs venus de métropole entraîne la diminution de la durée moyenne d’exercice de la fonction, qui est de trois ans dans cette dernière période. Elle s’explique également par l’attractivité plus forte de l’empire aux yeux d’un haut fonctionnaire après la Seconde Guerre mondiale : la métropole lance de grands programmes d’investissement [89].
44D’autre part, l’École nationale de la France d’Outre-mer (ENFOM) étend son emprise sur le corps des administrateurs coloniaux. Les gouverneurs issus de la carrière administrative coloniale sont diplômés de l’École coloniale (document 15). Depuis la fin des années 1920, Hardy, nouveau directeur de l’École (1926-1933), aspire au prestige des grandes écoles et calque le recrutement sur le système des classes préparatoires. L’École coloniale y gagne en attrait sans compter qu’il est désormais possible d’en préparer le concours dans de nombreux endroits, notamment en province. La sélection à l’entrée est de plus en plus importante (soixante-douze candidats en 1927, quatre-cent-dix en 1933) et l’établissement attire beaucoup d’enfants issus des professions libérales (entre 20 et 30 %) et des hauts fonctionnaires (de 40 à 30 %) entre 1929 à 1936 [90]. Ange Marie Bayardelle fait partie de cette génération. Fils d’un pharmacien, il naît à Basse-Pointe en Martinique en 1896. Diplômé de l’ENFOM, il devient gouverneur des Côtes-du-Somalis en 1942, puis gouverneur général de l’A.-E.F. de 1944 à 1946 [91].
45La haute administration coloniale se révèle donc plus accessible à la petite bourgeoisie – et aux classes populaires dans une moindre mesure – quand les voies d’accès au gouvernorat sont essentiellement coloniales et reposent sur une connaissance intime de cet espace. Il reste à savoir comment les administrateurs coloniaux ont pu prendre le contrôle des nominations dans le corps des gouverneurs, dont la professionnalisation croissante passe par l’affirmation d’une légitimité à administrer les colonies, d’abord à travers l’image du broussard, puis à travers la revendication de savoirs spécialisés sur les indigènes. Cette légitimité nouvelle a pu permettre aux administrateurs coloniaux de garder l’accès au corps des gouverneurs coloniaux.
46Notre étude d’une élite coloniale selon ses origines sociales présente trois apports. Elle montre que les élites administratives coloniales sont inscrites dans l’espace de la métropole et les situe dans le champ de l’élite métropolitaine. Elle signale les voies d’accès à la haute fonction publique coloniale et offre des interprétations pour expliquer les évolutions de son recrutement. Enfin, elle propose une méthodologie d’enquête s’appuyant sur l’usage de la comparaison et pouvant être systématisée à l’étude d’autres élites, métropolitaines ou coloniales, notamment administratives.
47En reprenant les distinctions élaborées par C. Charle [92], entre positions faibles, rassemblant les préfectures, les ministères techniques et les directions de ministère et les positions fortes, constituées des grands corps, nous montrons que le gouvernorat colonial se situe du côté des positions faibles, par son recrutement et par les opportunités qu’il offre. Les gouverneurs constituent une élite de premier rang au sein des colonies, mais de second ordre en métropole. Il s’agit de ce fait d’un moyen d’accès à la haute administration pour les classes populaires et la petite bourgeoisie, issues de villes et territoires relégués par le développement économique. Si le recrutement social et géographique des gouverneurs coloniaux est comparable à celui des préfets, quoique plus modeste, il connaît par ailleurs des variations beaucoup plus importantes, dues à l’institutionnalisation de l’administration coloniale et aux liens que la métropole entretient avec elle. Autrement dit : quand le gouvernement des colonies touche à leur articulation – politique – à la métropole, et à la définition de cette articulation, les origines sociales des gouverneurs coloniaux sont élevées et comparables à celles des élites administratives métropolitaines. Ainsi, durant la phase de colonisation, ce sont des militaires de carrières qui gouvernent les colonies. Durant la phase de décolonisation, les hauts fonctionnaires métropolitains et officiers de l’armée réapparaissent, d’origine plus aisée. En revanche, quand les colonies forment, du point de vue politique, un espace stable et plus autonome, dont l’articulation avec l’espace métropolitain ne constitue pas un enjeu majeur, les classes populaires et la petite bourgeoisie sont davantage représentées parmi les gouverneurs. Est ainsi posée la question des trajectoires qui mènent des individus de différentes strates sociales à la même position en fin de carrière – une question qui appelle des enquêtes plus précises.
Annexes
Annexe 1 Liste des colonies incluses dans la base de données
| Colonies* | Début | Fin |
| Algérie | 1830 | 1962 |
| Indochine | 1898 | 1954 |
| Cochinchine (Vietnam) | 1858 | 1954 |
| Tonkin (Vietnam) | 1884 | 1954 |
| Annam (Vietnam) | 1883 | 1954 |
| Cambodge | 1863 | 1953 |
| Laos | 1893 | 1954 |
| Madagascar | 1886 | 1960 |
| Côte Française des Somalis (Djibouti) Afrique-Équatoriale française | 1884 1886 | 1971 1960 |
| Congo Français | 1889 | 1922 |
| Oubangui-Chari (République Centrafrique) | 1894 | 1960 |
| Tchad | 1920 | 1960 |
| Gabon | 1886 | 1960 |
| Afrique-Occidentale française | 1895 | 1959 |
| Côte d’Ivoire | 1862 | 1960 |
| Dahomey (Bénin) | 1894 | 1960 |
| Soudan français (Mali) | 1883 | 1946 |
| Sénégambie et Niger | 1902 | 1904 |
| Guinée française | 1882 | 1958 |
| Mauritanie | 1902 | 1960 |
| Niger | 1911 | 1960 |
| Sénégal | 1815 | 1960 |
| Haute Volta (Burkina Faso) | 1929 | 1932 |
| Togo | 1916 | 1957 |
| Cameroun | 1916 | 1960 |
Annexe 2 Représentation simplifiée de l’organisation administrative du ministère des Colonies et de l’administration coloniale en 1900
Annexe 3 Construction de la base de données
48Nous avons procédé en deux temps pour construire la base de données. Nous avons d’abord établi la liste des gouverneurs coloniaux à partir des annuaires administratifs des colonies, croisés avec d’autres sources pour en vérifier l’exactitude [1]. Nous avons ensuite constitué des fiches autour des individus [2]. Pour chacun d’eux, nous avons collecté des données biographiques relatives à leurs origines sociales et géographiques, ainsi qu’à leur trajectoire professionnelle, à partir des sources et instruments suivants :
- Dossiers de carrière conservés aux Archives nationales d’outre-mer (ANOM) [3].
- Dossiers de nomination à la Légion d’honneur : www.culture.gouv.fr/documentation/leonore/accueil.htm.
- Dictionnaire biographique des anciens élèves de l’École nationale de la France d’Outre-mer, Paris, Association des anciens élèves de l’ENFOM, 2003.
- René Bargeton, Dictionnaire biographique des préfets, septembre 1870-mai 1982, Paris, Archives nationales, 1994.
- Adolphe Robert, Edgar Bourloton, Gaston Cougny (éd.), Dictionnaire des parlementaires français depuis le 1er mai 1789 jusqu’au 1er mai 1889, 5 vol., Paris, Bourloton, 1889-1891.
- Jean Jolly (éd.). Dictionnaire des parlementaires français ; notices biographiques sur les ministres, députés et sénateurs français de 1889 à 1940, 8 vol., Paris, Presses universitaires de France, 1960-1977.
- Dictionnaire de biographie française, 21 vol., Paris, Letouzey et Ané, 1929-2015.
- Antoine Brebion, Dictionnaire de bio-bibliographie générale, ancienne et moderne de l’Indochine française, Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1935.
Annexe 4 Classification de Goldthorpe
| Classification de Goldthorpe | Classification adoptée | |
| I | Higher-grade professionals, administrators, and officials ; managers in large industrial establishments ; large proprietors | Strate I : classe dominante : rentiers, dirigeants de grandes entreprises, hauts fonctionnaires |
| II | Lower-grade professionals, administrators, and officials, higher-grade technicians ; managers in small industrial establishments ; supervisors of non-manual employees | Strate II : cadres de la fonction publique et privée, petits propriétaires |
| IIIa | Routine non-manual employees, higher grade (administration and commerce) | Strate III : employés, petits commerçants et artisans, contremaîtres |
| IIIb | Routine non-manual employees, lower grade (sales and services) | |
| IVa | Small proprietors, artisans, etc., with employees | |
| IVb | Small proprietors, artisans, etc., without employees | |
| IVc | Farmers and smallholders ; other self-employed workers in primary production | |
| V | Lower-grade technicians ; supervisors of manual workers | |
| VI | Skilled manual workers | Strate IV : ouvriers et ouvriers agricoles |
| VIIa | Semi-skilled and unskilled manual workers (not in agriculture, etc.) | |
| VIIb | Agricultural and other workers in primary production |
Annexe 5 Complément sur les origines géographiques
50Afin d’identifier les caractéristiques des principaux départements pourvoyeurs de gouverneurs, nous avons utilisé les informations fournies par la Statistique générale de France. Pour compléter ces résultats, nous proposons ici de confronter notre analyse à deux autres types d’indicateurs.
51Il s’agit d’une part du montant des recettes fiscales par habitant (en milliers de francs) perçues par l’État français en 1876-1877. Cette variable permet d’approcher le niveau de l’activité économique et des revenus par habitant dans chaque département. Les données ont été notamment collectées et utilisées par Raphaël Franck dans ses travaux sur la consolidation de la démocratie en France durant la seconde moitié du xixe siècle [4] ; il utilise les informations fournies annuellement par les Bulletins de Statistique et de Législation Comparée pour reconstruire le montant des recettes fiscales par habitant au niveau départemental. Nous utilisons également des données sur le patrimoine moyen par habitant (en milliers de francs) en 1908. Bien que l’année 1908 soit postérieure à l’année de naissance médiane (1871) ainsi qu’au troisième quartile (1892), cela ne pose pas un problème en soi. En effet, il est assez peu probable que le classement ordinal des départements, au regard du patrimoine moyen par habitant, ait été complétement bouleversé pendant les deux dernières décennies du xixe siècle. Ces données sont issues des travaux de Paul Cornut [5]. Les résultats sont présentés dans le document 8. En raison de sa position unique, le département de la Seine (Paris) est systématiquement exclu des analyses [6]. Les départements où le ratio de gouverneurs par habitant est le plus élevé avaient également des recettes fiscales par habitant plus faibles, et une fortune moyenne en 1908 moins élevée, que les départements où le ratio de gouverneurs par habitant est relativement faible.
52D’autre part, nous avons recours aux travaux de Faustine Perrin et Mickaël Benaim [7] qui rassemblent des données démographiques (taux de fertilité, nombre d’enfants par femme, taux de célibat, mortalité infantile, espérance de vie à la naissance, etc.), économiques (taux d’urbanisation, taux de migration masculine temporaire, taux d’emploi et salaires moyens par genre dans l’industrie, l’agriculture et les services, niveau de production industrielle, inégalités dans la propriété foncière, etc.), socio-culturelles (religion, langues régionales, structure familiale, index d’égalité des genres), et éducatives (nombre d’écoles, taux de scolarisation et d’alphabétisation par genre, etc.) pour classer les départements suivant leurs caractéristiques communes à l’aide la méthode de classification ascendante hiérarchique (CAH). Cette méthode mesure la dissimilarité des observations (ici les départements) afin de les regrouper en plusieurs classes [8]. Cinq groupes de départements sont ainsi créés, différenciant les départements « industriels et riches » (type 3), les départements « protestants et éduqués » (type 4), les départements « agrariens et non éduqués » (type 2), et les départements les « moins développés » (type 5) [9]. Parmi les dix départements ayant le ratio de gouverneurs par habitants le plus élevé, cinq départements sont de type 1 et trois de type 2. Cela indique ainsi qu’il s’agit en majorité de départements ayant un dynamisme économique faible, la moins bonne qualité de vie, les salaires les plus bas dans l’industrie, et une population plutôt urbaine. Cela correspond donc à la description de ces départements que nous pouvons faire à partir des quelques variables présentées dans le document 8.
Annexe 6 Codification Hisco-hiscam
53Pour compléter la classification proposée dans la partie I, nous utilisons le schéma de codification HISCO (Historical International Standard Classification of Occupations) qui, avec l’échelle HISCAM, permet de déterminer la position d’une occupation professionnelle dans la hiérarchie sociale [10]. Cette méthodologie aboutit à l’attribution d’un score compris entre 1 et 99 pour chaque profession. Par exemple, un domestique se voit attribuer un score de 39, contre 99 pour un avocat, marquant ainsi la distance qui sépare ces professions dans la société. Un des avantages de cette classification est qu’elle permet d’effectuer des comparaisons homogènes dans le temps et l’espace. Nous utilisons la version française 1.3.1 de l’échelle de conversion HISCAM disponible sur le site Internet du projet CAMSIS de l’Université de Cambridge [11]. Cette codification, par l’absence de frontières entre des groupes de professions, permet l’obtention d’une distribution continue, plus fine que ce qu’il est possible d’obtenir avec une classification discrète.
Mots-clés éditeurs : e, élites administratives, empire colonial, France, mobilité sociale, prosopographie, siècle, xx
Date de mise en ligne : 30/12/2019
https://doi.org/10.3917/rhmc.664.0053