Les révoltes en Californie mexicaine : entre résistance à l’État et intégration du républicanisme fédéral (1821-1832)
Pages 7 à 34
Citer cet article
- PEREZ TISSERANT, Emmanuelle,
- Perez Tisserant, Emmanuelle.
- Perez Tisserant, E.
https://doi.org/10.3917/rhmc.662.0007
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Notes
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[1]
François-Xavier Guerra, Modernidad e independencias. Ensayos sobre las revoluciones hispánicas, Madrid, Editorial MAPFRE, 1992 ; pour des réflexions proches sur la France, voir Pierre Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, 1992.
-
[2]
Maurice Agulhon, La République au village, Paris, Plon, 1970.
-
[3]
Entre autres, David Waldstreicher, In the Midst of Perpetual Fetes. The Making of American Nationalism 1776-1820, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1997 ; Mary P. Ryan, Civic Wars. Democracy and Public Life in the American City During the Nineteenth Century, Berkeley, University of California Press, 1997 ; Peter F. Guardino, The Time of Liberty. Popular Political Culture in Oaxaca, 1750-1850, Durham, Duke University Press, 2005.
-
[4]
Federica Morelli, « Entre ancien et nouveau régime », Annales. Histoire, sciences sociales, 59-4, 2004, p. 759-781.
-
[5]
Todd Estes, The Jay Treaty Debate, Public Opinion, and the Evolution of Early American Political Culture, Amherst, University of Massachusetts Press, 2006.
-
[6]
John Charles Chasteen, « Making Sense of Caudillos and Revolutions in Nineteenth-Century Latin America », in Id., Joseph S. Tulchin, Problems in Modern Latin American History. A Reader, Wilmington, SR Books, 1994, p. 37-68 ; Laurent Bourquin et Philippe Hamon (éd.), La politisation. Conflits et construction du politique depuis le Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 ; Laurent Bourquin, Philippe Hamon et Pierre Karila-Cohen (éd.), S’exprimer en temps de troubles. Conflits, opinion(s) et politisation de la fin du Moyen Âge au début du xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
-
[7]
Josefi na Zoraida Vázquez, « Los años olvidados », Mexican Studies/Estudios Mexicanos, 5-2, 1989, p. 313-326.
-
[8]
Gilles Pécout, « La politisation des paysans au xixe siècle. Réflexions sur l’histoire politique des campagnes françaises », Histoire & sociétés rurales, 2-2, 1994, p. 91-125 ; Laurent Le Gall, « Des processus de politisation dans les campagnes françaises (1830-1914) : esquisse pour un état des lieux », in Jean-Claude Caron et Frédéric Chauvaud (éd.), Les campagnes dans les sociétés européennes. France, Allemagne, Espagne, Italie (1830-1930), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 104-139 ; Laurent Le Gall, Michel Offerlé et François Ploux, La politique sans en avoir l’air. Aspects de la politique informelle, xixe-xxie siècle, Paris, Presses universitaires de Rennes, 2012.
-
[9]
Marie-Jeanne Rossignol, Le ferment nationaliste. Aux origines de la politique extérieure des États-Unis : 1789-1812, Paris, Belin, 1994 ; Jean-François Soulet, Les Pyrénées au xixe siècle. L’éveil d’une société civile, Bordeaux, Éditions Sud-Ouest, 2004.
-
[10]
Jack P. Greene, Negotiated Authorities. Essays in Colonial Political and Constitutional History, Charlottesville, University of Virginia Press, 1994.
-
[11]
Silyane Larcher, L’autre citoyen, Paris, Armand Colin, 2014.
-
[12]
Une exception qui s’explique notamment par l’annexion par les États-Unis en 1848 et une colonisation accélérée à partir de cette même date avec la « ruée vers l’or », qui ont pour conséquence d’une part l’équipement administratif du pays et d’autre part le développement d’une historiographie locale, voir Albert L. Hurtado, « Professors and Tycoons : The Creation of Great Research Libraries in the American West », Western Historical Quarterly, 41-2, 2010, p. 149-169.
-
[13]
Il s’agit principalement des archives judiciaires, administratives et militaires concernant la révolte, et de la correspondance privée des collections de la bibliothèque Bancroft, en particulier la correspondance de Mariano Guadalupe Vallejo (Mariano G. Vallejo, « Documentos para la historia de California, 1769-1850 » – ci-après DHC www.archive.org), ainsi que des Archives nationales du Mexique (Archivo General de la Nación, désormais AGN).
-
[14]
Hubert Howe Bancroft, The Works of Hubert Howe Bancroft. Vol. XX, History of California. Vol. III, 1824-1840, San Francisco, The History Company, 1885 ; Douglas Monroy, Thrown Among Strangers. The Making of Mexican Culture in Frontier California, Berkeley, University of California Press, 1990 ; Rosaura Sanchez, Telling Identities. The Californio Testimonios, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1995.
-
[15]
R. Sanchez, Telling Identities…, op. cit. ; Louise Pubols, The Father of All. The De La Guerra Family, Power, and Patriarchy in Mexican California, Berkeley, University of California Press et Huntington Library, 2009.
-
[16]
F.-X. Guerra, Modernidad e independencias…, op. cit. ; Timothy E. Anna, « Inventing Mexico : Provincehood and Nationhood After Independence », Bulletin of Latin American Research, 15-1, 1996, p. 7-17 ; Pour une proposition similaire concernant l’Argentine, voir Geneviève Verdo, L’indépendance argentine entre cités et nation, 1808-1821, Paris, Publications de la Sorbonne, 2006.
-
[17]
Warren L. Cook, Flood Tide of Empire. Spain and the Pacific Northwest, 1543-1819, New Haven, Yale University Press, 1973 ; David J. Weber, The Spanish Frontier in North America, New Haven, Yale University Press, 1992.
-
[18]
Lisbeth Haas, Conquests and Historical Identities in California, 1769-1936, Berkeley, University of California Press, 1995 ; Steven W. Hackel, Children of Coyote, Missionaries of Saint Francis. Indian-Spanish Relations in Colonial California, 1769-1850, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2005 ; S. W. Hackel (éd.), Alta California : Peoples in Motion, Identities in Formation, 1769-1850, Berkeley, University of California Press, 2010 ; L. Haas, Saints and Citizens. Indigenous Histories of Colonial Missions and Mexican California, Berkeley, University of California Press, 2013.
-
[19]
George Harwood Phillips, Indians and Intruders in Central California, 1769-1849, Norman, University of Oklahoma Press, 1993 ; Natale A. Zappia, Traders and Raiders : The Indigenous World of the Colorado Basin, 1540-1859, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2014.
-
[20]
Robert Howard Jackson et Edward D. Castillo, Indians, Franciscans and Spanish Colonization. The Impact of the Mission System on California Indians, Albuquerque, University of New Mexico Press, 1996.
-
[21]
Antonio María Osio, The History of Alta California. A Memoir of Mexican California, Madison, University of Wisconsin Press, 1996, p. 105.
-
[22]
L. Pubols, The Father of All…, op. cit. ; Emmanuelle Perez Tisserant, « Nuestra California. Faire Californie entre deux constructions nationales et impériales (vers 1810-1850) », thèse, Paris, EHESS, 2014.
-
[23]
David Igler, « Diseased Goods : Global Exchanges in the Eastern Pacific Basin, 1770-1850 », The American Historical Review, 109-3, 2004, p. 693-719.
-
[24]
Georgina López González, « Los debates en torno a la creación de los territorios federales en el Congreso Constituyente de 1823-1824 », Jahrbuch für Geschichte Lateinamerikas – Anuario de Historia de América Latina, 42-1, 2005, p. 321-343.
-
[25]
Sur le statut de « Territoire » aux États-Unis, voir Peter S. Onuf, Statehood and Union. A History of the Northwest Ordinance, Bloomington, Indiana University Press, 1987.
-
[26]
C. Alan Hutchinson, Frontier Settlement in Mexican California : The Híjar-Padrés Colony and Its Origins, 1769-1835, New Haven, Yale University Press, 1969, p. 126. Instructions au gouverneur de Californie : « State Papers Missions and Colonization » (désormais SPMC), Bancroft Library, Gómez Pedraza à Echeandía, 2, p. 42, 31 janvier 1825.
-
[27]
On trouve le point de vue des missionnaires dans : AGN, Mexico, Californias, 18, Exp 24. Pour les difficultés du gouvernement à expulser les missionnaires récalcitrants, voir AGN, Justicia y Negocios Eclesiasticos (JNE), 44 1/2 et 52. Sur le choix de « ne pas contrarier ouvertement les missionnaires dont l’influence offensée pourrait causer des maux plus grands », voir SPMC, 2, p. 42. L’empire mexicain proclamé en 1821 prévoyait que le trône de l’empire fût proposé à Ferdinand VII, mis en difficulté en Espagne lors de la révolte libérale de ces années-là, ou du moins à un membre de la famille royale, ce qui avait adouci pour les missionnaires et les sujets loyaux au roi d’Espagne la rupture de l’indépendance.
-
[28]
Voir par exemple la lettre de Josef Pineda au capitaine de la Guerra, Santo Tomas, le 3 octobre 1822, BL, DHC Guerra, 5, p. 104.
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[29]
Cette inadéquation des catégories est bien montrée par les commentaires des officiers et du gouverneur sur le « mauvais usage » que certains font de leur liberté (voir par exemple BL, Departmental Records, 1827, 5, 44) ainsi que par un soulèvement Chumash et Yokut en 1824 dans la région de Santa Barbara, voir James A. Sandos, « Levantamiento ! The 1824 Chumash Uprising Reconsidered », Southern California Quarterly, 67-2, 1985, p. 109-133.
-
[30]
L. Haas, Saints and Citizens…, op. cit.
-
[31]
Au sujet du profit que tirent certains groupes amérindiens de l’indépendance du Mexique, voir Pekka Hämäläinen, L’empire comanche, Toulouse, Anacharsis, 2012 ; Brian Delay, War of a Thousand Deserts. Indian Raids and the U.S.-Mexican War, New Haven, Yale University Press, 2008.
-
[32]
Nettie Lee Benson, The Provincial Deputation in Mexico : Harbinger of Provincial Autonomy, Independence, and Federalism, Austin, University of Texas Press, 1992 ; Antonio Annino, Luis Castro Leiva et F.-X. Guerra (éd.), De los imperios a las naciones : Iberoamérica, Zaragoza, España, IberCaja, Obra Cultural, 1994 ; Antonio Annino, La revolución novohispana, 1808-1821, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 2010.
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[33]
Departmental State Papers [DSP] Ben Mil CT (BL) p. 42, p. 72-73 ; DSP, 2, p. 2.
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[34]
Legislative Records (BL), 1, p. 91-103.
-
[35]
Une nécessité bien mise en évidence par Jack Greene dans le gouvernement des empires. J. P. Greene, Negotiated Authorities…, op. cit.
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[36]
Par exemple, AGN, Californias, 18, 26, p. 273.
-
[37]
Procès de la révolte dans DSP Ben Mil, 72, p. 151-231. Le texte du manifeste se trouve p. 153-161.
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[38]
Il a choisi ce lieu de résidence plutôt que la capitale historique, Monterey, entre autres pour mieux assurer la gouvernance à la fois de la Haute et de la Basse-Californie. Ce choix fut à l’origine d’une certaine animosité de la part des habitants de la capitale, mais devait le servir par la suite dans sa querelle avec l’agent des finances Herrera.
-
[39]
Pablo Vejar, Recuerdos de un viejo hijo del pais, 1877 (www.calisphere.universityofcalifornia.edu), p. 11 et 15.
-
[40]
Voir par exemple AGN, JNE, 52, 25 avril 1829.
-
[41]
Sur l’évolution de la pratique de la députation, de conseil consultatif à dépositaire de la souveraineté, voir N. L. Benson, The Provincial Deputation…, op. cit.
-
[42]
M. Vallejo faisait l’objet d’une enquête après avoir séduit une jeune femme. Son protecteur Estrada s’était déjà arrangé pour mettre fin aux poursuites, au grand dam de Herrera, et Echeandia ne jugea pas bon de ressusciter l’affaire.
-
[43]
Estevan. de la Torre, Reminiscencias, p. 12 (BL, C-D 163).
-
[44]
A. M. Osio, The History of Alta California…, op. cit., p. 105.
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[45]
P. Vejar, Recuerdos…, op. cit.
-
[46]
La rivalité entre ces loges a aussi une dimension internationale, puisque les Écossais étaient réputés proches des Britanniques alors que les loges yorkines avaient pu être reconnues grâce à l’entremise de Joel Poinsett, l’envoyé des États-Unis au Mexique.
-
[47]
L’Espagne, qui n’avait pas reconnu l’indépendance, fit des tentatives pour reconquérir son ancienne colonie. Cela donna lieu, sous les gouvernements radicaux, à des mesures d’expulsion des Espagnols en 1827-1829 : Harold Dana Sims, La expulsión de los españoles de México (1821-1828), Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1974.
-
[48]
Michael P. Costeloe, La Primera República Federal de México, 1824-1835 : Un estudio de los partidos políticos en el México independiente, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1975.
-
[49]
Voir par exemple Mariano G. Vallejo, Recuerdos, 2, p. 54 et 112 ou Juan B. Alvarado, Historia, 2, p. 162 et 174. L’hostilité générale contre José María Padrés dans les sources vient à la fois des missionnaires et leurs partisans, et des Californiens qui étaient proches de lui en 1830 à cause de ses actions ultérieures. Il fut à l’origine d’une entreprise de colonisation des terres de Californie en 1833, entreprise très mal reçue par les Californiens, même ceux qui avaient été ses proches. Cette expérience a influencé les témoignages a posteriori, y compris pour les périodes antérieures à ces évènements.
-
[50]
La seule attestation explicite de l’existence de cette loge se trouve dans une lettre envoyée par le père de Santiago E. Argüello au député pour la Californie à Mexico (JNE, 100, p. 196, Santiago Argüello à C.A. Carrillo, 1831) mais d’autres indices le confirment, en particulier dans la correspondance de Mariano G. Vallejo (DHC Vallejo, 1, 237).
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[51]
M. Vallejo, Recuerdos, 2, p. 174 ; DLG J. Carrillo, José de la Guerra, « Ocurrencias Curiosas », p. 31, transcrit dans L. Pubols, The Father of All…, op. cit.
-
[52]
Voir par exemple la session du conseil territorial du 7 avril 1825 : LR, I, p. 47.
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[53]
C’est précisément cet aménagement qui conduisit le gouvernement à désapprouver la réforme d’Echeandia et Padrés, et non pas l’idée d’une réforme en général. Pour toute la réforme, voir SPMC, 2.
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[54]
Archives de Santa Barbara, Fitch, Causa criminal por matrimonio nulo, José Sanchez, 17 novembre 1830.
-
[55]
Les contemporains et les historiens ont par la suite toujours accepté cette interprétation des missionnaires, qui n’est qu’une manipulation politique. Voir notamment J. Bautista Alvarado, Historia, 2, p. 162 (www.calisphere.universityofcalifornia.edu).
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[56]
Le nouveau gouverneur Victoria est nommé bien avant la réception par le président Bustamante des courriers des missionnaires contre le gouverneur Echeandia. Afin d’atteindre ce soutien qu’il prétend déjà avoir, le président des missions écrit en effet au président en espérant que ses arguments et la proximité d’Echeandia avec le gouvernement précédent mettront le président dans leur camp. JNE, 99, 257.
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[57]
Lucas Alamán est l’une des personnalités les plus influentes de la période. C’est la campagne menant à sa démission en 1826 qui est considérée comme le point de départ des luttes partisanes à Mexico. M. P. Costeloe, La Primera…, op. cit.
-
[58]
J. B. Alvarado, Historia, II, p. 162.
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[59]
L’argumentaire des missionnaires, ici repris par Victoria, est énoncé ici : California Missions and Church Misc, 12, Duran, sur le bando du 6 janvier 1831, 31 décembre 1831.
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[60]
Ainsi doit être interprétée la « réception très favorable » notée par le commerçant proche du gouvernement Enrique Virmond dans sa lettre à Lucas Alamán datée du 21 février 1831 à Mazatlán, qui semble être contradictoire avec la révolte quelques mois plus tard. David J. Weber, « California in 1831 : Heinrich Virmond to Lucas Alaman », Journal of San Diego History, 21-4, 1975 (https://sandi-egohistory.org/journals/).
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[61]
SPMC, 2.
-
[62]
Le feuilletage des normes jusqu’à la fin du xixe siècle n’est pas exactement spécifique à la Haute-Californie mais se retrouve en maints endroits qui ont fait partie de la monarchie espagnole, comme l’ont montré les travaux d’histoire critique du droit du groupe HICOES, notamment Carlos Garriga et Marta Lorente Sariñena, Cádiz, 1812 : la constitución jurisdiccional, Madrid, Centro de Estudios Políticos y Constitucionales, 2007.
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[63]
Cette interprétation est particulièrement visible dans les mémoires de Julio Carrillo cité dans A. M. Osio, The History of Alta California…, op. cit.
-
[64]
LR, 1, p. 253-268 et AGN, Gobierno Legajos (GL) 120, 15-19.
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[65]
DHC Vallejo, 30, 261, Mariano Vallejo à Salvador Vallejo, San Francisco, 17 octobre 1831.
-
[66]
Bandini défend ses aménagements dans AGN, JNE, 100, p. 186-188, Bandini à C. A. Carillo, 10 mai 1831 San Diego. Victoria dénonce les abus de Bandini dans Departmental Records, 9 p. 44, Victoria à Bandini, 7 septembre 1831 « Fuertes Reconvenciones ».
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[67]
DR, 4, p. 147.
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[68]
Cet Amérindien était accusé du viol et du meurtre de deux enfants. Ce procès fut utilisé par Padrés pour dénoncer l’arbitraire du gouverneur, qui demandait la condamnation à mort alors que les preuves n’étaient selon lui pas suffisantes.
-
[69]
GL, 120, Padrés à Stearns et BL, DHC Vallejo, 1, 239, Padrés à Vallejo, 17 octobre 1831 ; Vallejo, 3, 25, p. 145.
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[70]
DHC Vallejo, I, 24 juillet 1831, Padrés à Stearns. La méfiance envers un projet de colonisation étatsunien dans un contexte de débuts de tension au Texas pour les mêmes raisons, sa demande de réunion du conseil territorial et le soupçon qu’il cherche lui aussi à profiter de la loi de sécularisation des missions de son prédécesseur conduisent le gouverneur Victoria à ordonner son départ du territoire en mai 1831, alors même que son projet était soutenu par le gouvernement fédéral, ruinant ainsi ses projets d’investissement. Le projet de Stearns ne s’appuyait pas sur le décret de sécularisation d’Echeandia de 1831 mais sur une loi de colonisation de 1828. GL, 120, 19, Stearns à Victoria, 31 août 1831.
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[71]
DHC Bandini, Victoria, Manifiesto a los habitantes de California, 21 septembre 1831, Monterey. Pour la reprise de la formule et plus globalement les réponses à cette déclaration, voir Bandini, 10 octobre 1831, et Pío Pico, 15 octobre 1831.
-
[72]
Ces personnes ne sont pas les seules à avoir fait les frais du gouverneur Victoria. Comme l’énonce le dossier d’accusation a posteriori, au moins deux Amérindiens ont été exécutés arbitrairement par ses ordres. Mais c’est bien le fait de viser des notables influents du territoire qui conduit à l’organisation et à la réussite d’une révolte contre lui, les cas des Amérindiens ne servant a posteriori qu’à étoffer le dossier d’accusation, alors que Padrés et ses disciples s’étaient déjà servis de l’un des cas pour présenter Victoria comme un tyran. DSP Ben Mil, 66, p. 326 C-A 18.
-
[73]
Pour l’analyse plus détaillée de ces conflits à Los Angeles dans les années 1820, voir E. Perez Tisserant, « Nuestra California… », op. cit, chapitre 3, I, D. Les évènements sont également racontés par Bancroft, dans HHB2, p. 558.
-
[74]
DHC Jose Carrillo, p. 17-20 ; BL, DSP, 3, p. 9-21 (passim) ; Departmental Records, 9, p. 84-102 (passim).
-
[75]
Will Fowler, Forceful Negotiations : The Origins of the Pronunciamiento in Nineteenth-Century Mexico, Lincoln, University of Nebraska Press, 2011 ; Will Fowler, Malcontents, Rebels, and Pronunciados : The Politics of Insurrection in Nineteenth-Century Mexico, Lincoln, University of Nebraska Press, 2012.
-
[76]
Clément Thibaud, « Entre les cités et l’État. Caudillos et pronunciamientos en Grande-Colombie », Genèses, 62-1, 2006, p. 15 (p. 5-26).
-
[77]
Les pronunciamientos mexicains sont répertoriés dans la base de données « The Pronunciamiento in Independent Mexico », constituée par Will Fowler (http://arts.st-andrews.ac.uk/pronunciamientos/).
-
[78]
DHC Vallejo, 1, 283. F. Morelli, « Entre ancien et nouveau régime », art. cit., p. 26.
-
[79]
Michael J. González, « “The Child of the Wilderness Weeps for the Father of Our Country”. The Indian and the Politics of Church and State in Provincial California », in Contested Eden. California Before the Gold Rush, Berkeley, University of California Press, 1998, p. 162.
1 Comme l’Europe, les Amériques connaissent une période de construction des États et des nations au cours du xixe siècle. Au sud des États-Unis, qui ont déclaré leur indépendance en 1776, une dizaine de nouvelles entités politiques apparaissent sur la carte, à partir des anciens royaumes américains de la monarchie espagnole (et portugaise, pour le Brésil) après un processus long et complexe, résultant en bonne partie des guerres napoléoniennes en Espagne. Parmi elles, le Mexique prend son indépendance en septembre 1821. Il se constitue à partir de ce qui était la vice-royauté de Nouvelle-Espagne, c’est-à-dire toute l’Amérique du Nord espagnole (voir document 1). Cette indépendance relativement tardive (les premières indépendances ibéro-américaines ont eu lieu dans les années 1810) fait que la plus grande partie du pays a été concernée par une première révolution politique : l’adoption à l’échelle de toute la monarchie espagnole d’une Constitution libérale, dite de Cadix, en 1812. D’abord un empire, le Mexique adopte en 1823-1824 un système républicain fédéral, à l’image de nombre de ses voisins américains, qu’ils soient issus des empires espagnol ou anglais. Les historiens ont souligné le paradoxe que constituait l’adoption par ces nouveaux pays d’un système politique libéral, individualiste, égalitaire, avec un accès large au vote dans des sociétés organiques, ordonnées en collectifs au sein desquels l’unanimité était privilégiée. Une telle situation conduit à des superpositions et des hybridations autour des notions politiques clés de souveraineté du peuple et de liberté [1].
2 Cette question de la familiarisation avec de nouvelles conditions de participation à la vie politique et d’organisation de la vie en société n’est pas particulière à l’Amérique ibérique puisqu’elle a aussi été étudiée pour l’Europe, notamment en France à partir des travaux de Maurice Agulhon sur le processus de politisation [2]. Pour les Amériques, les historiens étudient les évolutions de ce qu’ils appellent la « culture politique » [3]. Implicitement ou explicitement, deux trajectoires sont opposées. D’une part, les États-Uniens ont fait figure de bons élèves depuis les écrits de Tocqueville vantant la manière naturelle et ordonnée avec laquelle s’y est déroulé le processus de démocratisation. Par contraste, les Hispano-américains semblent avoir eu davantage de difficultés pour intégrer les nouvelles règles de la vie politique, comme en témoigneraient les nombreuses révolutions, les coups d’État, le refus de l’alternance politique, la montée en puissance d’hommes forts (les caudillos) [4]. Ce tableau simplificateur a cependant été nuancé : de nouvelles recherches historiques ont montré d’une part que le processus de démocratisation et de construction de l’État rencontrait des résistances aussi aux États-Unis, où la vie politique était loin d’être complètement pacifiée, comme en témoigne à l’extrême la guerre de Sécession en 1861, avec le refus par le Sud de l’élection du président Abraham Lincoln [5]. D’autre part, les travaux sur la culture politique comme sur le processus de politisation ont montré que la conflictualité faisait partie intégrante de l’apprentissage politique, même lorsque les conflits s’opposaient à la construction du nouvel ordre libéral et national [6]. Au Mexique, les années 1820 constituent ce que les historiens ont appelé les « années oubliées », des années qui sont difficiles à étudier non seulement du fait de leur « chaos » événementiel, mais aussi parce que les historiens contemporains de l’époque ou ultérieurs ont eu un intérêt à les présenter ainsi, qu’ils soient des Mexicains réformateurs ou des États-Uniens cherchant à justifier l’annexion du Texas et la guerre entre Mexique et États-Unis qui en a résulté [7].
3 Un autre enjeu des études sur la politisation est de comprendre les dynamiques du changement de pratiques et d’imaginaires politiques dans toute la société, des élites aux classes populaires, des créoles aux autochtones, des capitales aux provinces. L’expression de « descente de la politique vers les masses », jadis utilisée pour décrire le processus de politisation a pu donner l’impression d’une dynamique de diffusion de haut en bas ; mais des études plus récentes insistent davantage sur la dimension négociée de l’intégration de ces nouvelles pratiques et représentations, ainsi que sur les hybridations et les initiatives locales [8]. On voit là tout l’intérêt d’observer ce processus depuis les provinces. Les régions isolées, éloignées du centre du pouvoir, campagnes ou frontières amérindiennes, occupent une place particulière dans ces réflexions sur le changement politique : leur éloignement les rend de fait moins faciles à contrôler, alors même que ce contrôle apparaît nécessaire, surtout sur les frontières, afin d’affirmer la souveraineté des États naissants [9]. L’historiographie sur les empires, depuis Jack Greene, a bien mis en avant leur dimension nécessairement négociée, dont héritent les nouvelles nations dans leurs périphéries [10]. L’héritage colonial aux Amériques, à l’heure de la construction des nations et du tournant libéral, introduit aussi une tension entre le principe d’universalité et d’égalité supposé par le libéralisme et les régimes d’exception qui souvent caractérisent les situations coloniales [11]. La Haute-Californie appartient à ce cas de figure mais, contrairement à d’autres provinces éloignées du pouvoir, les sources qui permettent de documenter les pratiques politiques ordinaires y sont bien conservées [12].
Le Mexique et la Haute-Californie après l’indépendance
Le Mexique et la Haute-Californie après l’indépendance
4 Dans cet article, dans une perspective micro, l’objectif est de montrer comment deux révoltes qui se sont produites en Haute-Californie en 1829 et 1831 permettent de comprendre le processus de politisation dans le cadre de la construction de la fédération mexicaine. En effet, ces conflits locaux interagissent avec les conflits politiques qui ont lieu ailleurs dans la république et en particulier à la capitale, Mexico. Si la première révolte de 1829 peut s’interpréter comme une forme de résistance à l’indépendance et à la construction nationale mexicaine en Californie, son échec montre également une forme d’adhésion au projet mexicain de la part de certaines catégories de la population californienne. Quant à la deuxième révolte, celle de 1831, elle montre au contraire que ses meneurs ont intégré un certain nombre de codes des nouvelles règles du jeu politique depuis l’indépendance et l’adoption de la Constitution fédérale. Le déroulement événementiel de ces révolutions est bien connu et a été reconstitué par des historiens érudits grâce au croisement des sources, qu’elles soient exactement contemporaines des faits (notamment la correspondance) [13] ou plus ou moins postérieures (de quelques semaines à des dizaines d’années). Pour ce qui est de l’interprétation, les historiens ont utilisé principalement les sources a posteriori, ce qui a mis l’accent sur les justifications des acteurs et leur volonté de légitimation plutôt que sur leurs choix au moment de la crise et en période d’incertitude [14]. Par exemple, ces explications incriminent le développement d’affiliations partisanes dans la révolte de 1831. C’était la conviction de certains contemporains mais, comme nous le verrons, l’étude des sources montre que la causalité doit être nuancée. Autre exemple, ces révoltes sont parfois décrites comme des manifestations précoces du séparatisme californien, préfigurant la déclaration d’indépendance de 1836 puis le manque de loyauté et de combativité lors de la guerre contre les États-Unis en 1846-1848 [15]. Souvent, du reste, l’histoire de la Californie est traitée comme une histoire régionale, le contexte national mexicain étant méconnu. Or il est utile de rappeler que le Mexique comme nation ne préexiste pas à l’indépendance, que c’est une entité politique en cours de construction, et que la Haute-Californie est un territoire de colonisation espagnole tardive (1769). Dans ce contexte, il est au contraire frappant de constater comment ces révoltes témoignent de formes d’appropriation inventive des nouvelles manières de faire de la politique au Mexique dans la première moitié du xixe siècle [16].
5 Pour mettre en lumière ce processus, on montrera d’abord comment le contexte particulier à la Haute-Californie conditionne la réception de l’indépendance dans les années 1820. La révolte de 1829, que nous présenterons ensuite, peut se comprendre comme une réponse aux changements portés par les débuts de l’organisation de la Haute-Californie mexicaine et républicaine, placée sous la tutelle du gouvernement fédéral. Nous montrerons ensuite comment le tournant des années 1820 et 1830 est l’occasion d’une acclimatation des étiquettes politiques mexicaines en Haute-Californie, selon des modalités locales. L’arrivée d’un nouveau gouverneur en 1830 révèle ensuite la tension inhérente au gouvernement direct de la Haute-Californie : la volonté mexicaine d’intégrer le territoire au Mexique en y développant une société politique civile normale entre en conflit avec l’état d’exception que suppose le statut de territoire plutôt que d’État fédéré de plein exercice. Enfin, la révolte à laquelle conduit cette tension montre qu’une autre pratique mexicaine et même ibérique s’acclimate en Haute-Californie, celle du « pronunciamiento ».
Les années 1820 : entre résistances et ralliements à l’État fédéral mexicain
6 La Haute-Californie, située au nord-ouest du Mexique, entre l’Océan Pacifique, la péninsule de Basse-Californie et les provinces de Sonora et du Nouveau-Mexique (voir document 1), était le dernier effort de colonisation de la monarchie espagnole, commencé en 1769 par la fondation d’une mission et d’un fortin à San Diego. Il s’agissait pour elle d’affirmer sa souveraineté en Amérique du Nord, contre les ambitions territoriales de la Russie (présente sur les îles aléoutiennes et la côte Pacifique Nord, en particulier en Alaska), de l’Angleterre et des États-Unis dans la région. Il s’agit aussi de renforcer les défenses de la Nouvelle-Espagne après la catastrophique guerre de Sept Ans [17]. La Haute-Californie au début du xixe siècle est pour les Espagnols un front pionnier, une marche, où la monarchie espagnole et ses agents (soldats, missionnaires) cherchent à établir un ordre espagnol et catholique sur les populations autochtones. Les établissements espagnols consistent en une vingtaine de missions franciscaines, dans lesquelles travaillent des milliers d’Amérindiens, quatre forts armés d’une petite centaine de soldats, chacun avec sa famille, et de trois villages, le tout concentré sur la côte entre San Diego et San Francisco (voir document 2). Les missions franciscaines détiennent la plupart des terres cultivables dans cette région et les colons sont peu nombreux [18]. Le reste de la Haute-Californie est sous souveraineté des sociétés autochtones, notamment les Yokuts (vallée centrale de l’actuel État de Californie) et les Utes (actuel État d’Utah) [19]. Sur la côte comme dans l’intérieur des terres, les autochtones sont en écrasante supériorité numérique malgré des pertes démographiques importantes [20]. Les compagnies des forts sont constamment sur le pied de guerre pour se défendre contre des attaques, des raids ou des révoltes de leur part. Cette province isolée, qu’on ne peut pas atteindre par voie terrestre à cause de l’hostilité des populations amérindiennes sur l’itinéraire, est touchée de plein fouet par la crise de la monarchie. En effet, sa colonisation récente nécessitait un soutien constant par des approvisionnements acheminés par bateau : ceux-ci sont interrompus ou perturbés lors des insurrections. Les habitants de la province n’ont pas combattu lors de la guerre d’indépendance du Mexique entre 1810 et 1821, bien qu’ils aient contribué financièrement à la résistance contre l’invasion française en Espagne, protesté de leur loyalisme et organisé la défense contre des espions ou pirates ennemis. La rupture politique de l’indépendance est très difficile à concevoir pour la plupart des colons californiens qui, malgré la distance, considèrent qu’ils font partie intégrante du corps politique de la monarchie catholique. Les soldats en particulier, notamment les plus anciens, voient les rois catholiques comme les « bienfaiteurs des Californies », qui ordonnèrent la conquête « sans compter les dépenses » [21]. Les missionnaires ne finissent par accepter l’indépendance que par peur des réformes libérales contre les privilèges de l’Église qui sont mises en place en Espagne lors du Triennat libéral. Le gouverneur est poussé à proclamer l’indépendance, de longs mois après sa proclamation à Mexico et en avoir reçu la nouvelle, poussé par les officiers créoles qui craignent les effets d’une désobéissance à la nouvelle capitale [22].
7 Cette situation, une fois connue, incite le nouveau gouvernement de Mexico à agir. Comme la monarchie espagnole avant lui, le Mexique tient à s’assurer de la solidité de sa frontière nord et craint que les puissances rivales dans la région cherchent à profiter de la faiblesse de la nouvelle nation pour l’amputer de cette région. On redoute un moment que l’Espagne, qui n’a pas reconnu l’indépendance de son ancienne colonie, cherche à conserver la Haute-Californie ou la cède à la Russie. Après l’achat de la Louisiane à la France, les États-Unis commencent eux aussi à s’intéresser au Pacifique afin de commercer avec l’Asie par l’ouest. La Haute-Californie apparaît aussi prometteuse de ressources animales – les voyages de Cook ont montré que la fourrure des loutres marines se vend très cher en Chine [23] – agricoles, minérales, fort nécessaires à un pays comme le Mexique qui sort exsangue d’une décennie de conflits. Le bref empire mexicain (1821- 1823) comme la république fédérale mexicaine (1824-1835) cherchent donc à mieux intégrer la Haute-Californie, d’une part en démontrant les avantages de l’indépendance aux populations locales et d’autre part en exerçant un contrôle direct sur la lointaine province. Au Congrès républicain fédéral est décidée la création dans la Constitution d’un statut de « territoire », à côté des États fédérés, pour les provinces encore en voie de colonisation, considérées encore trop faibles pour soutenir un gouvernement autonome [24]. Ces provinces étant majoritairement peuplées d’Amérindiens, cela revient à nier à ces populations l’égalité politique promise par les textes de l’indépendance. Ce statut de territoire est directement inspiré des textes fondateurs des États-Unis d’Amérique, en particulier de l’« ordonnance du Nord-Ouest » (Northwest Ordinance, 1787) [25]. La situation de la Haute-Californie justifiait, selon les députés et le ministre de l’Intérieur, de la mettre sous tutelle par ce statut, c’est-à-dire de la gouverner directement depuis Mexico (par l’intermédiaire d’un gouverneur nommé), d’accroître et d’éduquer sa population, avant qu'elle puisse devenir un État fédéré à part entière.
La Haute-Californie au début du xixe siècle
La Haute-Californie au début du xixe siècle
8 Dans ce contexte, le gouverneur nommé par la république mexicaine pour diriger les Californies en 1825 est chargé de la mission délicate d’ancrer ces territoires dans la république : d’une part en affirmant l’autorité du nouvel État fédéral, d’autre part en favorisant le développement politique, économique et démographique de la Californie afin de mieux l’intégrer au Mexique, qu’elle l’enrichisse et qu’elle ne tombe pas entre les mains d’une autre puissance [26]. Un premier obstacle vient des missionnaires franciscains : s’ils avaient fini par accepter l’indépendance, ils refusent de jurer fidélité à la Constitution républicaine fédérale de 1824 [27]. Le gouvernement mexicain, qui avait anticipé les difficultés posées par les missionnaires et qui, fort de ses convictions libérales, souhaitait réduire le pouvoir de l’Église en Californie, avait ordonné au gouverneur de mettre fin aux missions pour en faire de simples paroisses et distribuer ainsi les terres en propriété privée à la fois aux Amérindiens et aux colons. Mais le gouverneur se montre impuissant sur ces deux tableaux : il est incapable de punir les missionnaires ouvertement rebelles au régime comme de convertir les missions en paroisses. En effet, mettre fin aux missions et menacer les missionnaires pose de nombreux problèmes en pratique : les missions sont les principales productrices de la province ; malgré des tensions, ce sont elles qui entretiennent les soldats en l’absence d’approvisionnements gouvernementaux ; les démanteler risquerait de ruiner la province économiquement et les Californiens craignent aussi que les Amérindiens, majoritaires, soient hors de contrôle sans la supervision des Franciscains. De plus, l’intégration de la Haute-Californie au système mexicain implique de faire des Amérindiens des citoyens, une proposition avec laquelle très peu de Californiens, en particulier les officiers, sont en accord [28]. Du reste, si le gouverneur propose une émancipation des autochtones, c’est seulement dans des termes qu’il définit lui-même, sans tenir compte de ce que le mot de liberté pourrait recouvrir pour eux [29]. De plus, la plupart sont avertis par les missionnaires de se méfier du libéralisme proclamé qui risque de dissimuler une confiscation de leurs terres. Une révolte de grande ampleur et associant plusieurs groupes amérindiens en 1824 témoigne de leur volonté de faire entendre leur propre version de la libération impliquée par l’indépendance [30]. Ils sont également sensibles aux divisions et au relatif affaiblissement impliqué par l’indépendance [31].
9 Dans ces circonstances, le gouverneur opère avec prudence. Il commence par réorganiser les municipalités pour les développer et les rendre davantage autonomes. Bien que la Constitution fédérale ne mentionne pas explicitement une telle institution, le gouverneur organise en Californie un conseil territorial, la « députation », qui permet à une poignée d’élus à l’échelle du territoire de s’informer et de participer aux décisions politiques. Cette institution vient des pratiques révolutionnaires espagnoles et fut institutionnalisée par la législation de l’assemblée constituante espagnole de Cadix entre 1812 et 1814. Suite à l’application de cette Constitution dans une grande partie du territoire pendant les guerres d’indépendance, la plupart des provinces mexicaines, à l’origine des futurs États fédérés, avaient adopté cette institution à la fin des années 1810, mais pas la Haute-Californie. Les États fédérés mexicains, qui se dotent tous d’une Constitution propre au début des années 1820, adoptent généralement à ce moment-là le bicamérisme, avec une chambre des représentants et un Sénat. Dans le territoire de Haute-Californie, le gouverneur mexicain estime prématuré ce type d’institutions dans un territoire peu peuplé et aux maigres ressources et préfère d’abord l’organisation de ce conseil consultatif de neuf personnes [32].
10 Le développement des institutions civiles lui permet aussi de se faire des clients et des alliés, en nommant ou faisant élire des jeunes gens à des postes politiques ou administratifs. Il espère ainsi, en associant la population et en développant le gouvernement civil (et dans une moindre mesure l’administration), convaincre progressivement les Californiens des atouts de la république indépendante et de la réforme des missions. Cela s’accompagne aussi, à la députation, dans sa correspondance avec les municipalités, auprès des jeunes gens, d’une éducation à la république et au libéralisme par l’énonciation d’arguments susceptibles de contrer ceux des missionnaires, qui eux ont l’occasion de les déclamer depuis leur chaire dominicale. Tout cela ne va pas sans difficulté et la correspondance du gouverneur témoigne de son découragement, d’autant qu’il doit aussi faire face aux critiques des autres employés publics mexicains présents, qui le trouvent inefficace et trop conciliant. De plus, ces employés publics viennent prendre des postes précédemment occupés par des Californiens, ce qui ne se fait pas non plus sans heurts : par exemple, à Monterey, les notables s’associent contre le nouveau responsable des finances, Herrera, qui a pris la place de l’un d’entre eux [33]. Il ne s’agit pas simplement d’une affaire de poste, mais du contrôle et de la répartition des maigres ressources du territoire. Le gouverneur tranche en faveur des Californiens au détriment du responsable des finances [34], dans une décision qui montre le pouvoir de négociation des populations locales [35].
11 La mise en place de la république fédérale mexicaine à partir de 1822 et surtout de 1825, avec l’arrivée du premier gouverneur mexicain, ne se fait donc pas sans vives tensions. La volonté de réformer et d’intégrer la Haute-Californie se heurte à de fortes résistances qui confirment la nécessaire dimension négociée du gouvernement à distance de cette marche impériale avant comme après l’indépendance. Les années 1820 sont en effet marquées par les difficultés du gouverneur et des employés publics envoyés par Mexico à affirmer l’autorité de l’État fédéral mexicain en Californie et à appliquer effectivement leurs instructions [36]. La mutinerie qui éclate en 1829 au fort de Monterey témoigne de ces tensions mais son échec montre aussi que l’insatisfaction, loin d’être générale, touche certaines catégories de la population californienne alors que d’autres sont disposées à participer à la construction du Mexique comme république libérale et fédérale.
La révolte de 1829
12 Les soldats de Monterey et des missions environnantes se soulèvent la nuit du 12 au 13 novembre 1829. Ils se saisissent de leurs officiers et sous-officiers, du comptable du fort chargé de distribuer les soldes et des représentants du pouvoir municipal et territorial pour les mettre au cachot. Le lendemain, ils nomment à la tête de leur mouvement un condamné déporté en Californie qui avait participé aux guerres d’indépendance, Joaquin Solis. Le 15, ils lisent publiquement un texte, énonçant à la fois les doléances des soldats et le plan proposé pour mettre fin à leurs difficultés [37]. Le mécontentement des soldats vient de leur dénuement – leurs soldes ne sont pas payées et les approvisionnements en nourriture et en vêtements sont très maigres – et du sentiment d’être défavorisés par rapport aux soldats du sud de la Haute-Californie, où réside le gouverneur [38], et aux employés civils, qui se multiplient. L’employé des finances mexicain écarté par le gouverneur joue un rôle dans ce sentiment d’injustice : c’est lui qui révèle aux soldats ce favoritisme [39]. C’est lui aussi qui est vraisemblablement l’auteur du texte du manifeste, dont le but est de rallier, au-delà des soldats, la population civile, notamment commerçante, de Monterey, en appelant à la fin des « désordres », un terme générique qui dénonce le favoritisme jusqu’aux malversations, et demande l’établissement d’une justice digne de ce nom [40]. Dans ce texte, Herrera prend publiquement position contre la stratégie d’accommodation et de petits pas du gouverneur Echeandia (qui lui a porté personnellement préjudice).
13 Le manifeste réclame la destitution du gouverneur, une demande assez classique dans les révoltes contre le « mauvais gouvernement » depuis l’époque coloniale. Mais si le texte en appelle au gouvernement supérieur pour remplacer le mauvais gouvernant, la solution d’interim proposée fait appel à des pratiques qui viennent davantage des guerres d’indépendance et de la législation du Parlement impérial espagnol, les Cortes, réunies à Cadix en 1812-1814 pour résister à l’invasion française. Dans la pratique de cette nouvelle législation, c’est le conseil territorial, la diputación, qui doit être chargé du gouvernement temporaire en cas de vacance gouvernementale. Cette proposition, qui émane vraisemblablement seulement de Herrera, peut être interprétée à un double niveau. Sur le plan des pratiques politiques, Herrera propose ce qui, du fait de son expérience ailleurs au Mexique, fait partie de ses acquis : il est pour lui admis que le conseil territorial, élu, a une forme de souveraineté [41]. Sur un plan plus stratégique, Herrera utilise le conseil territorial comme l’a fait le gouverneur Echeandia avant lui : pour proposer une alliance aux notables californiens qui y siègent.
14 Mais les soldats ne sont pas convaincus : plutôt que de reconnaître la souveraineté du conseil territorial, ils préfèrent arrêter et emprisonner certains de ses membres, qui s’avèrent également être leurs officiers, soit les cibles de leur colère. Par exemple, le face-à-face entre le mutin Raymundo de la Torre et l’officier et conseiller territorial Mariano Vallejo est révélateur. Ces deux hommes du même âge, respectivement nés en 1808 et 1807, partagent des liens familiaux, leurs grands-mères étant sœurs. Mais Vallejo, cadet de la compagnie, conseiller territorial, fait partie des jeunes gens protégés et élevés par le gouverneur Echeandia [42]. Raymundo de la Torre, par contraste, bien que fils d’un ancien secrétaire du conseil territorial, n’est que chef de la garde d’une mission. Par sa participation à la révolte, il reproche à la République de n’avoir amélioré que le sort de quelques privilégiés, mais pas du plus grand nombre. La première nuit de la révolte, c’est Raymundo de la Torre qui procède à l’arrestation de Vallejo. Ce dernier l’aurait interpellé comme César, Brutus : « Toi aussi Raymundito ? » tandis que Raymundo de la Torre aurait simplement ordonné, de manière quelque peu emphatique : « Au nom de la Nation, rendez-vous » [43]. De la Torre reprend à son compte la rhétorique nationale et républicaine contre la personnalisation paternaliste de Vallejo.
15 Mais le mouvement souffre de contradictions internes : là où Herrera souhaiterait une meilleure mise en place de la république, sans favoritisme, la plupart des soldats restent attachés quant à eux à une forme ancienne d’ordre : ils dénoncent surtout leur abandon et expriment une nostalgie pour un âge d’or fantasmé où ils servaient la grande monarchie espagnole qui les payait régulièrement [44]. La république mexicaine n’a pour l’instant pas pu leur redonner ce sens de leur mission, d’autant qu’elle se propose de faire de ceux qu’ils voient comme leurs ennemis, les Amérindiens, des citoyens à part entière. De plus, ils cherchent à exprimer des doléances, pas forcément à renverser leur commandant en chef. Par exemple, le soldat Leonardo Arceo abandonne la révolte après avoir fait part de son inconfort envers le manifeste politique. Les désertions dans les rangs des mutins atteignent un pic après les propositions d’amnistie de la part du gouverneur, alors que les rebelles arrivent en vue de ses forces devant Santa Barbara [45]. Les rebelles, dont les forces se réduisent, sont vaincus, capturés et jugés. Les meneurs sont condamnés à la déportation. Le gouverneur Echeandia utilise la répression de cette révolte pour se débarrasser de son rival, le financier Herrera, mais aussi pour tenter d’avancer sur la question des missions et des missionnaires franciscains. Il décide de faire un exemple d’un missionnaire qui avait aidé les rebelles, de manière plus ou moins volontaire, et de le faire déporter de Californie (un résultat qu’il n’avait pas pu obtenir auparavant malgré le refus de ce missionnaire de prêter serment sur la Constitution). Le chef d’accusation invoqué était monté de toutes pièces : les rebelles auraient eu l’intention, sous l’influence des missionnaires, de rendre la Californie à l’Espagne. Mais il prenait son sens dans un contexte où l’Espagne n’avait pas reconnu l’indépendance du Mexique et concevait même des projets de reconquête et où les Espagnols étaient visés par des lois d’expulsion.
L’adoption des étiquettes partisanes en Haute-Californie (1830-1831)
16 La révolte de Solis de fin 1829-début 1830 a aussi lieu dans un contexte bien particulier au Mexique, celui d’une polarisation de la vie politique dans la deuxième moitié des années 1820 qui mène à l’identification de deux regroupements politiques associés à des réseaux de loges maçonniques. Initiées pendant la guerre d’indépendance, ces loges représentaient une nouvelle forme de sociabilité, un lieu de discussion puis d’élaboration politiques. Elles devinrent centrales surtout après l’indépendance et encore davantage après la mise en place de la république fédérale. Les premières furent organisées selon le rite écossais, comme en Espagne ; en 1821, au moment de l’indépendance, elles furent le support de l’opposition contre le nouvel empereur Iturbide dans ses dérives autoritaires contre le Congrès. Après la chute d’Iturbide en 1823 et l’organisation de la république fédérale en 1824, un nouveau mouvement d’opposition s’organisa pour donner une fondation sociale solide aux partisans du fédéralisme et d’une république populaire, estimant que les maçons « écossais » représentaient davantage les classes supérieures et étaient favorables à un pouvoir politique centralisé à Mexico et entre leurs mains. C’est dans ce but que d’autres loges furent fondées selon le rite d’York en 1825, dont les participants et ceux qui étaient proches des idées qu’elles défendaient furent appelés « yorkins » [46]. Ces loges étaient donc en définitive des clubs politiques, qui s’organisèrent non seulement à Mexico, mais aussi dans les provinces, bien qu’en raison du caractère secret de ces sociétés il soit très difficile de les étudier. Quoiqu’il ne s’agisse pas de partis politiques au sens moderne du terme et qu’on ne puisse pas parler de programmes à proprement parler, le tableau suivant résume schématiquement les positions et oppositions de ces deux groupes :
Positions et oppositions des Écossais et des Yorkins
| Écossais | Yorkins |
| Classes supérieures | Membres plus populaires |
| Quelques monarchistes, partisans d’un exécutif plus fort | Républicains |
| Centralistes ou partisans d’un fédéralisme modéré | Fédéralistes |
| Favorables aux Espagnols établis au Mexique (pourvoyeurs de capitaux, investisseurs, marchands…) | Partisans d’une expulsion des Espagnols |
| Plus proches des Britanniques | Plus proches des États-Unis |
Positions et oppositions des Écossais et des Yorkins
17 La rivalité entre Écossais et Yorkins s’exprima à diverses reprises dans la deuxième moitié des années 1820, notamment via la presse. Les Yorkins s’illustrèrent dans des campagnes contre les ministres écossais du gouvernement et contre les Espagnols installés au Mexique, considérés comme des ennemis intérieurs : ils firent ainsi adopter des lois d’expulsion en 1827 et 1829 [47]. La polarisation atteint son apogée en 1828-1830 à partir de la campagne électorale présidentielle de 1828 : les Yorkins du Congrès firent annuler l’élection du candidat écossais et le remplacèrent par leur candidat. En retour les Écossais organisèrent un coup contre le nouveau gouvernement et prirent le pouvoir en 1830 [48].
18 La question est de savoir si et comment ces luttes politiques et ces affiliations partisanes avaient du sens dans les États fédérés et les territoires et comment s’y articulaient enjeux nationaux et enjeux locaux. Le cas de la Haute-Californie nous en donne un exemple. On sait que ces luttes politiques commencent à être connues et que les étiquettes politiques de « yorkins » ou « écossais » sont utilisées en Haute-Californie à partir de 1830. L’adoption de ces étiquettes s’y effectue selon deux mouvements parallèles : d’un côté, les Yorkins parviennent à établir une loge et trouver des partisans ; de l’autre les missionnaires franciscains tentent de s’associer aux Écossais pour obtenir le soutien du nouveau gouvernement écossais de 1830.
L’organisation d’une loge yorkine et le projet de sécularisation des missions
19 L’organisation d’une loge yorkine en Haute-Californie peut être attribuée à un inspecteur des douanes arrivé de Mexico fin 1829, José Maria Padrés, après avoir été le vice-gouverneur de Basse-Californie en 1826 puis élu député de ce territoire en 1827 [49]. Il siège donc au Congrès fédéral entre 1827 et 1829, une période de politisation intense et d’accentuation des divisions entre Écossais et Yorkins, incluant la campagne présidentielle de 1828. En Haute-Californie, il constate que l’influence des missionnaires espagnols n’a pas faibli, alors que les Yorkins viennent de passer des lois pour les expulser et cherchent à diminuer le pouvoir de l’Église. Il voit aussi que le gouverneur en place a des difficultés pour affirmer la souveraineté de l’État fédéral, notamment par manque de soutiens locaux, bien qu’il ait commencé à s’en forger. L’organisation d’une loge yorkine par Padrés est alors un outil puissant pour fédérer ces soutiens, transmettre un argumentaire politique, forger des opinions [50]. Il s’agit en effet de convaincre et de mobiliser pour rendre possible la sécularisation des missions franciscaines (leur transformation en paroisses) et la distribution des terres aux Amérindiens et aux colons, à laquelle les Californiens ont résisté avec succès jusque-là. José Maria Padrés, via cette sociabilité yorkine, se constitue un noyau de « disciples », des jeunes gens, nés dans les années 1800, dont la plupart ont grandi ensemble à la capitale, Monterey. Il laisse aussi des traces à San Diego, plus au sud, qui est la résidence du gouverneur : Santiago E. Argüello, fils du commandant de San Diego, « reçoit des leçons d’arithmétique et de politique du géomètre Padrés, et va continuer à Monterey son apprentissage » [51]. Ces jeunes gens s’enthousiasment pour ces idées politiques exaltantes et nouvelles, tout en y percevant un intérêt pour eux-mêmes et leur territoire. D’autres ne se vantent pas d’être ses disciples, mais leurs positions ultérieures sont visiblement influencées par ce que Padrés a pu leur apprendre de la situation mexicaine. Padrés les convainc de faire pression sur le gouverneur Echeandia, qui avait été le protecteur de certains d’entre eux, pour accélérer la réforme des missions. Depuis sa nomination, le gouverneur Echeandia recevait des instructions pour faire évoluer ce système, mais la situation politique ne le lui avait pas permis : les missionnaires s’y opposaient frontalement et ils étaient en cela soutenus par une grande partie de la population, qui les respectait comme leurs guides spirituels et craignait la libération des Amérindiens [52]. Le tour de force de Padrés fut de convaincre une petite partie de l’opinion, en premier lieu ses fameux « disciples », des bienfaits d’une telle réforme. Pour cela, il imagina une adaptation des dispositions de sécularisation des missions (adoptées par l’assemblée législative espagnole pendant la révolution de 1812- 1814 et en vigueur alors au Mexique) pour permettre aux jeunes Californiens l’accès à des postes d’administrateur, en charge de la répartition des terres (entre Amérindiens et colons), à la tête des anciennes missions [53]. C’est à partir de ce moment-là seulement que ces jeunes gens se mettent à militer pour la sécularisation des missions. La constitution de ce groupe et la présence de Padrés apparaissent comme des éléments déterminants dans la préparation concrète d’un plan de sécularisation en 1830, même si le gouverneur évoque aussi d’autres facteurs pour agir à cette date tardive par rapport à ses instructions initiales. La mobilisation des jeunes gens par Padrés, la présence de certains d’entre eux dans le conseil territorial pressent le gouverneur Echeandia d’agir. C’est ainsi qu’il publie, avant de recevoir un avis favorable du gouvernement, un décret de sécularisation des missions en janvier 1831, alors même que son successeur est déjà présent sur le territoire.
20 Tous ces éléments – l’expulsion de l’un des leurs après la révolte de 1829, la nouvelle détermination du gouverneur, les débuts d’un retournement de l’opinion californienne – convainquent les missionnaires de trouver d’autres moyens d’agir pour protéger leur ordre et leurs missions californiennes. Le changement de gouvernement en 1830 leur offre cette opportunité. Si les missionnaires n’organisent pas de loge maçonnique, ils bénéficient d’une influence importante au sein de la population grâce à leurs prêches. Ils décident aussi de faire un procès en droit canon contre le gouverneur, prenant pour prétexte l’intervention qu’il aurait effectuée pour favoriser un mariage irrégulier, affirmant ainsi leur privilège juridictionnel. Ils font de ce procès une tribune pour dénoncer le gouverneur en des termes politiques. Les missionnaires reprennent d’abord le vocabulaire commun aux imaginaires ancien et libéral et le décrivent comme un « tyran ». Mais ils se saisissent aussi de la nouvelle qu’ils apprennent au cours de l’année 1830 : le gouvernement fédéral d’obédience radicale a été renversé et remplacé par un gouvernement plus modéré (voir document 4). Au cours du procès, le président des missions californiennes brandit et cite des extraits d’une lettre du nouveau président mexicain, Anastasio Bustamante ; la citation, extraite de son contexte, semble indiquer un lien privilégié entre le nouveau président et les Franciscains [54].
21 Or le contexte est ici primordial : on a vu que la Californie sort d’une révolte qui y a ébranlé l’ordre mexicain et que le nouveau président est arrivé au pouvoir par un coup d’État. À la lumière de ce contexte, et en lisant l’intégralité de la lettre, on constate qu’il s’agit de la part du président de la république d’une missive très générale visant à affirmer la légitimité du nouveau président mexicain comme garant de la « tranquillité publique » et à rétablir l’ordre mexicain en Californie après la révolte de 1829 [55]. Le nouveau président Bustamante nomme aussi un nouveau gouverneur pour la Haute-Californie, Manuel Victoria. Cette nomination est présentée par les missionnaires comme une désapprobation de la politique de sécularisation des missions entreprise par son prédécesseur, Echeandia, et à laquelle s’opposaient de toutes leurs forces les Franciscains [56]. Or c’est tout le contraire, comme nous le montrent les archives du ministère de l’Intérieur : c’est à cause de l’échec d’Echeandia à réformer les missions que le ministre Alamán, qui avait nommé le gouverneur en 1825 lorsqu’il était déjà ministre, décide de le remplacer [57]. Ce que tentent de faire les missionnaires, c’est donc de convaincre les Californiens que le nouveau gouvernement est opposé à la réforme et, réciproquement, de convaincre le nouveau gouvernement à Mexico que ceux qui veulent réformer les missions en Californie appartiennent au camp de leurs ennemis politiques. On a ici l’exemple d’une utilisation inventive et locale, de la part des missionnaires, de la conflictualité politique partisane qui se développe à Mexico.
Chronologie des évènements
| Mexique (et monarchie espagnole avant 1821) | Californie |
| 1808 : Crise de la monarchie espagnole (invasion napoléonienne, abdication des rois) | 1769 : Début de la colonisation de la Haute-Californie (fondation de San Diego) |
| 1812 : Constitution de Cadix | |
| Sept. 1821 : Indépendance de l’empire mexicain | |
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1822 : Proclamation de l’indépendance en Haute-Californie | |
| 1823-1824 : Organisation d’une république fédérale | |
| 1827-1829 : Lois d’expulsion des Espagnols | 1825 : Arrivée du premier gouverneur mexicain en Haute-Californie |
| 1828 : Campagne présidentielle, contestation de l’élection, candidat arrivé second confirmé par le Congrès | |
| Nov. 1829-jan. 1830 : Mutinerie à Monterey | |
| 1830 : Arrivée de Bustamante (Écossais) à la présidence | |
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1831 : Arrivée du 2e gouverneur mexicain en
Haute-Californie (Manuel Victoria) Novembre 1831 : Pronunciamiento contre Victoria Décembre 1831 : Bataille de Los Angeles, défaite de Victoria | |
| 1832 : Affrontements sur les résultats de la révolution, menant à un statu quo après la mobilisation des Amérindiens | |
| 1835 : Révision constitutionnelle vers moins de fédéralisme. Déclaration d’indépendance du Texas | |
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1836 : Déclaration conditionnelle d’indépendance
de la Haute-Californie 1837 : La Haute-Californie revient sur son indépendance | |
| 1846-1848 : Guerre entre États-Unis et Mexique |
1846-1848 : Guerre États-Unis-Mexique 1848 : Annexion de la Haute-Californie par les États-Unis, ruée vers l’or |
Chronologie des évènements
22 Les missionnaires ne se sont jamais attribué l’étiquette d’« écossais ». Le Californien Juan B. Alvarado, qui était alors jeune secrétaire du conseil territorial, les associe à ce parti dans ses mémoires (des années 1870) en affirmant que « les plaintes du […] président des missions furent prises en compte avec la plus grande promptitude par le général Bustamante, arrivé au pouvoir grâce aux loges écossaises » [58]. Pour affirmer cela, Alvarado ne dispose en théorie que de cette lettre rendue publique par les Franciscains et du cadre d’interprétation que lui donne son maître à penser du moment, José María Padrés. Si l’adoption des étiquettes politiques est importante, c’est que ce vocabulaire produit une compréhension du réel qui permet ensuite d’agir sur lui. Le soutien des missionnaires au gouvernement Bustamante-Alamán, d’après Padrés, en fait des « Écossais ».
23 Au tout début de l’année 1831, tous les éléments sont ainsi en place pour la connexion entre politique nationale et politique locale. Alors qu’auparavant, s’il y avait des conflits politiques, ils n’opposaient pas des groupes clairement identifiables autour d’une idéologie ou d’une politique donnée, en 1830-1831 au contraire, deux groupes s’opposent clairement au sujet de la politique à adopter concernant les missions et sont associés à des partis bien identifiés comme tels à Mexico (bien que les deux partis en question à Mexico soient favorables à la sécularisation). L’arrivée du nouveau gouverneur, Manuel Victoria, confirme cette configuration.
24 Celui-ci, nommé par le gouvernement écossais d’Anastasio Bustamante et Lucas Alaman, parvient sur le territoire en décembre 1830. À bord du navire d’un commerçant qui fait des affaires avec les missionnaires et leur ami José de la Guerra, commandant à Santa Barbara, il débarque dans ce dernier port. Ce détail est d’importance car il détermine la manière dont Victoria s’informe des évènements en cours en Californie. Santa Barbara, siège d’un fort commandé par un Espagnol et d’une mission, est en effet un haut lieu de l’opposition à la sécularisation des missions. Le nouveau gouverneur s’y trouve accueilli par ceux-là mêmes qui espèrent le soutien du nouveau gouvernement, ce qui conditionne sa lecture des évènements californiens. Alors qu’il arrive avec l’ordre de procéder à la sécularisation des missions, et qu’Echeandia vient de publier un décret en ce sens, les missionnaires et le commandant de Santa Barbara le convainquent que le décret est illégal et qu’il est le fruit d’une politique ennemie du gouvernement puisque conçue par une faction yorkine. Le fait qu’Echeandia temporise pour la passation de pouvoir conforte cette analyse. Dans la correspondance du nouveau gouverneur avec son ministre de tutelle, l’argument invoqué pour rejeter le décret en question montre bien l’influence des missionnaires : il dénonce le fait que le texte favorise les colons et risque de spolier les Amérindiens de leurs terres, une préoccupation très rarement invoquée dans les travaux au Congrès ou au ministère. Au contraire, la priorité a toujours été de favoriser l’installation de colons [59]. Le gouvernement était très favorable à une évolution du statut des missions et peu sensible aux arguments concernant les Amérindiens des missions. En revanche, dans un contexte politique tendu, le fait que Padrés soit dénoncé comme un comploteur et fomenteur de révoltes était un argument de plus grand poids auprès du ministre de l’Intérieur. L’opposition de Victoria à la sécularisation ne vient donc pas de ses instructions ni du changement de gouvernement à Mexico, mais des circonstances de son arrivée en Californie : l’impression que la passation de pouvoir est retardée par le gouverneur sortant, les activités de Padrés, et par contraste, l’accueil hospitalier et empressé par le commandant de la Guerra et les missionnaires à Santa Barbara [60]. Autrement dit, il n’y a pas de lien mécanique entre le changement de gouvernement à Mexico et l’opposition de Victoria à la sécularisation en Californie. Le contexte animé des relations politiques à la fois à Mexico et en Californie produit une opposition artificielle entre ce que souhaite le gouvernement et les actions du gouverneur sur place. Le gouverneur Echeandia a fait adopter d’une manière qui a pu sembler un peu précipitée la réforme des missions, son successeur étant déjà sur le territoire et le gouvernement n’ayant pas encore donné son agrément. Pour se justifier auprès du gouvernement à son retour, il expliqua qu’il craignait de se voir reprocher son inaction, au moment où il aurait à rendre des comptes à Mexico, et ce d’autant plus que la révolte de 1829 et l’arrivée prochaine de nouveaux missionnaires (mexicains, cette fois) rendaient urgente une réforme du système. Il ajouta que la séduction de Victoria par les missionnaires dès son arrivée lui fit alors craindre que cette réforme, qui avait déjà pris du retard par son inaction, ne fût encore ajournée [61]. La boucle était alors bouclée : le nouveau gouverneur Victoria devint de fait l’allié des missionnaires et l’opposant à la réforme des missions, tandis que l’ex-gouverneur Echeandia, le conseil territorial et Padrés et ses disciples la défendaient, les uns et les autres se revendiquant respectivement soutiens ou opposants du gouvernement alors au pouvoir.
La révolte de 1831 : les ambiguïtés du libéralisme en situation coloniale
25 Arrivée sous de tels augures, on peut ne pas s’étonner que le nouveau gouverneur en question soit renversé et expulsé de Californie un an plus tard. Mais la révolte témoigne plus largement d’une friction, d’une tension politique née de l’ambiguïté du statut de la Haute-Californie, comme « territoire » au sein d’une république fédérale. Le gouverneur nommé par Mexico y réunit tous les pouvoirs (en vertu du statut de « territoire »), la consultation du conseil territorial élu n’est pas une obligation constitutionnelle mais un héritage de la Constitution de Cadix, en vigueur en Haute-Californie tant que le territoire n’est pas doté d’une autre loi organique et dans la mesure où elle n’est pas contredite par la législation mexicaine [62]. L’équilibre politique en Haute-Californie est donc soumis d’une part en théorie aux choix d’une personne, le gouverneur, et d’autre part, en pratique, au rapport de force social qu’il trouve sur place : comme l’a montré l’exemple précédent d’Echeandia, il s’agit bien d’un pouvoir en partie négocié.
26 Les affrontements entre les Californiens et le gouverneur Victoria sont multiples au cours de l’année 1831. On a pu les résumer à une volonté des Californiens de s’approprier les terres des missions en défendant la réforme du gouverneur précédent [63]. Tout découlerait ensuite de cette volonté fondamentale, notamment la revendication de réunir le conseil territorial pour promouvoir l’adoption d’une telle réforme. En réalité, ce que montre cette conflictualité, c’est à quel point un certain nombre de Californiens ont compris les ressources qu’ils pouvaient tirer des pratiques libérales et républicaines, notamment sous l’influence de Padrés. Or, en raison du contexte que nous venons de décrire, le gouverneur Victoria dénie aux Californiens les droits et une autonomie qu’ils ont exercés jusque-là. Dès sa prise de fonctions, il décide de suspendre les réunions du conseil territorial, dont il pense que les membres les plus actifs sont des fidèles du précédent gouverneur et de José María Padrés. De fait, les proches de Padrés s’organisent en retour pour demander avec insistance la réunion du conseil territorial, au nom des lois en vigueur [64]. Or ces lois sont ambiguës sur le sujet : la Constitution de 1824 ne mentionne pas le gouvernement intérieur des États, ni des Territoires. Les États à part entière se dotent de leur propre Constitution, tandis qu’une commission à Mexico est chargée de rédiger des textes organiques pour les Territoires, ce qui n’est jamais finalisé. Dans l’attente de ces textes, la Haute-Californie est réputée être régie par un feuilleté de dispositions, principalement la Constitution espagnole de Cadix de 1812, mais également des règlements antérieurs à l’indépendance et bien sûr la Constitution et la législation mexicaines. Si, comme on le voit, le débat juridique se pose, il est dans les faits impossible en 1831 en Haute-Californie : le gouverneur Victoria interprète ces pétitions comme une démonstration de l’organisation d’un mouvement contre lui et donc comme une sédition. Le caractère secret des sociabilités partisanes, de pair avec une évaluation négative de l’idée même de partis politiques, accusés de diviser et d’ainsi troubler la tranquillité publique, contribuent sans doute à rendre difficiles les délibérations politiques, en Haute-Californie comme ailleurs au Mexique [65]. La colonisation récente de la Haute-Californie joue aussi un rôle : pour le gouverneur Victoria, les Californiens sont inaptes au gouvernement, comme le montrent, selon lui, les nombreuses irrégularités qu’il relève dans l’élection des conseillers. Il va ainsi à l’encontre du choix de son prédécesseur qui a été de favoriser un apprentissage par la pratique, avec une tolérance, parfois agacée, envers les écarts à la norme et les accommodations.
27 De fait, l’une des cibles principales du gouverneur Victoria était le commerçant Juan Bandini, résident de San Diego originaire du Pérou, ancien conseiller territorial, chargé des finances du territoire depuis l’éviction du mexicain Herrera. Au conseil territorial, il avait été très actif pour demander au gouvernement fédéral d’autoriser des lois commerciales d’exception pour la Californie, au regard de son éloignement et de l’absence de productions locales. À sa prise de fonctions, le gouverneur Victoria constate ces aménagements avec les lois commerciales fédérales et les dénonce. Il y voit aussi la preuve que le conseil territorial est un outil de légitimation de manœuvres d’enrichissement personnel au détriment de la nation [66]. Il démet Bandini de ses fonctions financières et cherche à la poursuivre pour malversations dans le cadre de son mandat financier. Au-delà du cas de Bandini, qui bénéficiait personnellement des aménagements commerciaux demandés, deux approches s’affrontent concernant l’exceptionnalité de la Haute-Californie du fait de sa situation coloniale : Echeandia avait ouvertement choisi la voie de la négociation et de l’accommodation des lois, tolérant un certain nombre d’écarts par rapport aux normes mexicaines, tout en visant une harmonisation, acceptant des formes de délégation, de gouvernement indirect ou de partage du pouvoir ; Victoria, lui, plaide pour un gouvernement sous son autorité directe, « purement militaire » [67].
28 Le débat politique restant lettre morte, c’est dans le Nord, à San Francisco, loin du regard du gouverneur (qui réside à Monterey), que les jeunes gens autour de Padrés se retrouvent, sous prétexte de pêche à la loutre marine, alors que Padrés y a été envoyé par le gouverneur pour être avocat dans le procès d’un Amérindien [68]. Padrés leur fait clairement part de son analyse des actions du gouverneur comme celles d’un « tyran » ; il estime aussi que ses actions vont à l’encontre de l’esprit, sinon de la lettre, de la Constitution fédérale. Il encourage ses disciples à défendre les droits du conseil territorial à cogouverner la Haute-Californie, mais il leur recommande « d’attendre un temps plus clément », de « tolérer que se produisent des injustices si dégradantes pour la Nation et le régime », un « sacrifice au nom de l’ordre et de la tranquillité publique » [69]. Après son départ, ordonné par le gouverneur, il décourage encore toute velléité de révolution en montrant aux Californiens que leur engagement prend place dans un combat plus large, à l’échelle nationale, pour la reconquête du gouvernement sur les Écossais. À un Américain qui cherche aussi à faire réunir le conseil territorial pour obtenir la confirmation d’un titre foncier et se fait renvoyer du territoire par Victoria, Padrés conseille de s’adresser en recours au gouvernement fédéral [70]. Ainsi, le principal responsable de l’introduction de la partisanerie en Haute-Californie ne semble pas avoir organisé le recours à la révolte contre le gouverneur. Au contraire, il préconise le respect des règles électorales et du gouvernement fédéral.
29 Les conflits en Haute-Californie en 1831 entre le gouverneur et certains Californiens révèlent les tensions entre d’une part son statut de frontière, territoire à contrôler étroitement, sans ressources suffisantes pour se gouverner, et d’autre part la volonté de l’intégrer en la républicanisant, en y développant une vie politique autonome. De plus, la polarisation politique mexicaine contribue à tendre les relations locales en politisant la fonction de gouverneur. Enfin, et c’est ce que nous allons étudier dans une dernière partie, une plus grande participation de la Haute-Californie à la politique mexicaine se traduit aussi par la pratique du pronunciamiento.
Le pronunciamiento comme pratique politique en Haute-Californie
30 En septembre 1831, suite à une déclaration menaçante de Manuel Victoria invoquant des « ressources inconnues de ses ennemis » et réaffirmant l’illégalité des demandes de réunion du conseil territorial, Juan Bandini et le jeune Pio Pico, un conseiller territorial sous son influence, répondent de San Diego en octobre en affirmant qu’ils ne sont pas intimidés. Reprenant la revendication des députés du Nord, ils demandent eux aussi la réunion du conseil territorial au nom de l’esprit de la Constitution fédérale, contestant l’accusation par Victoria de l’irrégularité des élections [71]. Victoria décide d’agir pour l’exemple et menace de les faire exécuter. C’est à partir de ce moment-là que les choses s’accélèrent : Bandini doit réagir face à cette menace qui pèse directement sur sa vie. Ceux qui orchestrent la révolte le font ainsi en réponse directe à une menace du gouverneur à leur encontre, qu’il s’agisse de l’exil, de la confiscation de leurs biens ou même de la mort [72]. Les tensions les plus importantes concernent en particulier le sud du territoire. Plus que par une opposition Nord-Sud qui a souvent focalisé l’attention des historiens, cela s’explique par plusieurs facteurs : une intense conflictualité politique à Los Angeles à la faveur du développement de la municipalité, la résidence de Bandini à San Diego et enfin le séjour prolongé de l’ex-gouverneur Echeandia dans cette même localité.
31 Le développement de la politique municipale à Los Angeles dans les années 1820, du fait des réformes introduites avec l’indépendance, avait conduit à la rivalité de deux groupes pour l’occupation des fonctions municipales. Ils se distinguaient surtout par leur composition sociale et l’ancienneté de leur résidence à Los Angeles : un premier groupe représentait les familles de colons plus anciens, tandis qu’un deuxième était plutôt associé aux anciens soldats de San Diego et de Santa Barbara, les « vétérans », installés plus tardivement au pueblo [73]. José Antonio Carrillo, bien qu’il ait été un représentant du commandant de Santa Barbara à Los Angeles, s’associe à partir de 1826 au premier groupe et devient l’ennemi personnel du champion du deuxième, Vicente Sanchez. Dans cette rivalité locale, Sanchez tente en vain d’interpeller le gouverneur Echeandia contre Carrillo à l’automne 1830, mais Echeandia semble plutôt favorable à ses ennemis. Sanchez, comme les missionnaires l’avaient fait, essaie donc de mettre à profit le changement de gouverneur et la disgrâce de ses alliés pour obtenir gain de cause : il y parvient et obtient l’exil de son rival, tandis que le gouverneur menace le village de Los Angeles d’une intervention militaire en cas de désordres ultérieurs [74].
32 Menacés physiquement, Carrillo, Bandini et Pico décident de fomenter une révolte. Ils rédigent une déclaration publique pour destituer le gouverneur Victoria. Arrivant par surprise au fort de San Diego le 30 novembre 1831, les conjurés lisent leur déclaration et demandent aux officiers de se rallier à leurs demandes, c’est-à-dire de les aider à renverser celui qu’ils appellent un « tyran ». Après la révolte de 1829, c’est la deuxième fois qu’une telle pratique, appelée pronunciamiento, est mobilisée en Haute-Californie.
33 Le pronunciamiento est, pour l’historien William Fowler, la « pratique politique la plus importante au Mexique au xixe siècle » [75]. Le terme de pronunciamiento, qui signifie l’acte de se prononcer, recouvre une variété de situations, bien qu’on l’associe dans le sens commun à un soulèvement de l’armée permettant à un chef militaire de renverser le pouvoir pour y accéder. L’observation des pronunciamientos dans leur diversité permet de nuancer cette image. Selon la définition de l’historien de la Grande Colombie Clément Thibaud, un pronunciamiento consiste en « la publication formalisée par écrit de l’opinion d’un corps politique concernant une circonstance extraordinaire » [76]. Cette pratique consiste donc à formuler et dénoncer ce qui est considéré par les auteurs comme des attaques contre le bon gouvernement, mais aussi contre la légalité et la légitimité, dans le but de rassembler des partisans prêts à défendre cet ordre bafoué [77]. Cette pratique repose notamment sur une disposition de la Constitution espagnole de Cadix (1812), selon laquelle tout citoyen est responsable de veiller à l’application de celle-ci et donc a le droit, et même le devoir, de dénoncer les abus et les manquements.
34 Le premier pronunciamiento de Californie est celui de 1829, lors de la mutinerie de Monterey. Le responsable des finances Herrera, qui en était l’auteur, a introduit cette pratique, alors déjà courante ailleurs au Mexique, dans le territoire. Son but était d’intégrer les doléances des soldats affamés et déconsidérés à des objectifs plus généraux et de présenter les manquements du gouverneur à la figure du bon gouvernant. Ce premier pronunciamiento échoua, à la fois parce que les soldats ne se reconnaissaient pas dans l’argumentaire politique et parce que le porteur du message n’était pas reconnu comme légitime par ceux qui auraient pu le soutenir, comme les notables et commerçants de Monterey. En novembre 1831 au contraire, les personnes à l’origine du pronunciamento peuvent s’appuyer sur une base sociale politisée et organisée, certes minoritaire, mais existante. La dimension militaire, réelle, peut être nuancée : les rebelles cherchent à obtenir le soutien de la troupe de San Diego pour disposer de forces armées, mais c’est en tant que citoyens plus qu’en tant que soldats qu’ils cherchent à les convaincre : admettant « qu’ils répugnent à la démarche » et que « leur profession leur demande de s’y opposer », ils leur conjurent de considérer « qu’en tant que citoyens mexicains il leur revient de garder et de faire garder le code inviolable sur lequel [ils ont] prêté serment ». Or, le gouverneur a « enfreint notre Constitution fédérale et les lois ». Pour rétablir l’ordre, il faut donc le destituer, et cela leur revient, puisque leur service armé tend à la « conservation de la société », à « la félicité et au soutien des lois ». Enfin, la distance et l’éloignement empêchent le gouvernement fédéral, le « bon gouvernement » d’intervenir, c’est donc aux citoyens de le faire. Comme le suggère l’historienne Federica Morelli, plus qu’à une militarisation de la société, on assiste à une socialisation de l’armée [78]. Les officiers et la troupe de San Diego ne sont pas d’emblée convaincus. Il leur faut le ralliement d’un chef plus crédible et légitime à leurs yeux, l’ancien gouverneur Echeandia, toujours parmi eux, pour prendre la tête du mouvement. Lors du combat qui s’ensuit entre les rebelles et le gouverneur Victoria, ce sont bien les civils qui jouent un rôle de premier plan. La bataille de Los Angeles, le 5 décembre, montre l’ardeur au combat des villageois qui se défendent d’une intervention militaire contre leurs libertés municipales L’échec du gouverneur Manuel Victoria sur le champ de bataille à Los Angeles et son départ effectif ne rendent pas le pronunciamiento légitime et consensuel pour autant : à Monterey, l’aide de camp du gouverneur et un petit groupe de notables s’élèvent contre la légalité d’un tel acte accompli au nom de l’esprit de la Constitution fédérale. Alors que le conseil territorial tente de jouer le rôle d’arbitre, ce collectif le leur dénie : les troupes de l’un et l’autre camp n’évitent l’affrontement sur le champ de bataille en 1832 que sous la menace d’une participation des Amérindiens mobilisés par Echeandia. Les Californiens se réconcilient autour de ce consensus contre l’ancien gouverneur : il ne saurait être question au nom d’aucun principe d’armer les Amérindiens dans ce territoire de frontière, qui s’est bâti et continue de se construire sur leur domination et leur subjugation. Pour Echeandia et ses alliés autochtones au contraire, leur participation comme égaux à la vie politique a été instaurée définitivement par l’indépendance [79]. Et là encore, les Californiens revendiquent un état d’exception : de telles mesures signifieraient l’anéantissement de leurs efforts de « civilisation » et de « pacification » de la Haute-Californie, comme l’a montré une grande révolte, autochtone cette fois, des Chumashs et de leurs alliés Yokuts, en 1824. Dans cette situation, en attendant l’arrivée d’un nouveau gouverneur nommé par Mexico, les deux parties décident de se partager le pouvoir : Echeandia gouverne le Sud, avec les membres de la députation, et Agustin Zamorano le Nord, depuis Monterey. Lorsque le gouvernement mexicain nomme un nouveau gouverneur en 1833, tous deux le reconnaissent et lui cèdent le pouvoir pacifiquement.
35 La révolte de 1829 et celle de 1831, menées par des groupes d’acteurs californiens différents, témoignent toutes deux des tensions à l’œuvre lors de l’organisation de la Haute-Californie comme « territoire » du Mexique, après l’indépendance de 1821. Le gouvernement mexicain cherche en effet à convaincre des bienfaits de l’indépendance puis de la république fédérale des colons et soldats ou anciens soldats qui s’identifient encore largement au projet colonial espagnol. Cela se traduit notamment par leur valorisation des missionnaires franciscains et du système des missions et leur hostilité à ce que les Amérindiens soient considérés comme des citoyens libres et égaux, dans une situation démographique où ils sont largement majoritaires. Le gouvernement, au contraire, souhaite adopter en Haute-Californie une politique libérale visant à mettre fin aux missions et à faire des Amérindiens des citoyens et petits propriétaires. Le gouverneur nommé par Mexico est alors contraint d’adapter ses instructions en fonction de ce rapport de force local. Il compose avec les notables locaux et s’y fait des alliés. Si les logiques clientélaires et les intérêts personnels jouent un rôle important dans cette alliance, le vocabulaire et l’argumentaire libéraux font aussi leur entrée enthousiaste dans les discours et les pratiques, légitimant en grande partie la fronde contre le gouverneur en 1831. Les étiquettes partisanes sont adaptées aux enjeux locaux, le débat sur les missions étant en effet propre à la Haute-Californie. Contrairement à ce qui se passe ailleurs au Mexique (lors des élections nationales ou locales, comme dans le cas d’Oaxaca étudié par Peter Guardino), ces appellations politiques ne sont pas mobilisées au cours d’une campagne électorale, puisque les élections ne décident guère de la politique menée en Haute-Californie, un « territoire » où le gouverneur est nommé par le gouvernement fédéral qui donne aussi les instructions sur la politique à conduire. Néanmoins, la distance et les ressources limitées du gouvernement mexicain obligent à des formes de négociation avec la population locale par le biais de l’institution de la « députation ». Au cours de cette période, les Hauts-Californiens apprennent à avoir recours à la pratique du pronunciamiento – une pratique héritée de la Constitution de Cadix – pour faire appel au gouvernement lorsque l’esprit de la Constitution républicaine fédérale n’est pas respecté (même si la Californie est un « territoire »). Cette pratique, comme l’adoption des étiquettes partisanes, est aussi contestée en Haute-Californie, d’une part parce qu’elle favorise l’esprit de faction et rompt un ordre pensé comme divin, d’autre part parce qu’elle fragilise une société coloniale toujours menacée. La Californie connaît une autre révolte majeure en 1836, menée à nouveau par une grande partie des membres de la députation pour défendre la Constitution fédérale de 1824, remplacée en 1835 par un système de gouvernement davantage centralisé. Ce soutien du fédéralisme, s’il correspond aussi à une volonté de gouvernement local, montre là encore que les rebelles s’inscrivent dans un horizon politique mexicain, celui d’une alliance entre entités politiques par le pacte fédéral. Les difficultés induites par une telle construction rendent plus difficiles le gouvernement à distance, la mobilisation de ressources pour construire durablement un État, équiper, peupler et défendre son territoire, autant d’éléments qui rendent le Mexique plus vulnérable lors de la guerre qui l’oppose aux États-Unis en 1846-1848.
Mots-clés éditeurs : Californie, e, Mexique, nation, politisation, pronunciamiento, siècle, xix
Date de mise en ligne : 19/07/2019
https://doi.org/10.3917/rhmc.662.0007