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Fracturation, fermeture sociale et action collective des milieux d’affaires : où en est-on ?

Pages 7 à 32

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  • Comet, C.,
  • Vion, A.
  • et Oubenal, M.
(2023). Fracturation, fermeture sociale et action collective des milieux d’affaires : où en est-on ? Revue française de sociologie, . 64(1), 7-32. https://doi.org/10.3917/rfs.641.0007.

  • Comet, Catherine.,
  • et al.
« Fracturation, fermeture sociale et action collective des milieux d’affaires : où en est-on ? ». Revue française de sociologie, 2023/1-2 Vol. 64, 2023. p.7-32. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2023-1-page-7?lang=fr.

  • COMET, Catherine,
  • VION, Antoine
  • et OUBENAL, Mohamed,
2023. Fracturation, fermeture sociale et action collective des milieux d’affaires : où en est-on ? Revue française de sociologie, 2023/1-2 Vol. 64, p.7-32. DOI : 10.3917/rfs.641.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2023-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfs.641.0007


Notes

  • [1]
    Ce numéro thématique fait notamment suite à quatre sessions Corporate Networks, coordonnées par Roy Barnes, Richard Benton, Catherine Comet et Mohamed Oubenal, au congrès 2020 de l’International Network for Social Network Analysis et deux sessions conjointes des RT Réseaux sociaux et Sociologie des élites, coordonnées par Catherine Comet et Antoine Vion, au congrès 2021 de l’Association française de sociologie.
  • [2]
    Un interlock (ou interlocking directorate) est un lien formé entre deux entreprises par la coappartenance d’un dirigeant à leurs organes de gouvernance respectifs. Les interlocks studies s’intéressent aux réseaux formés par ces liens.
  • [3]
    Nous sommes reconnaissants aux membres du comité de rédaction de la Revue qui ont contribué à sa réalisation et tout particulièrement à celles et ceux qui y ont consacré le plus de temps, les membres du comité de lecture en exercice : Claire de Galembert, Béatrice de Gasquet, Olivier Godechot, Marine Haddad, Lilian Mathieu et Ingrid Tucci. Ce texte a en outre bénéficié des conseils de Michel Grossetti, Marine Haddad et Emmanuel Lazega, que nous remercions vivement, ainsi que l’éditrice de la Revue, Christelle Germain, pour ses suggestions avisées et son soutien constant.
  • [4]
    Il fait écho à d’autres numéros publiés par la Revue française de sociologie, en particulier les deux numéros coordonnés par Emmanuel Lazega, « Analyse de réseaux et structures relationnelles » (1995, 36, 4) et avec Lise Mounier et Tom Snijders, « Dynamique des réseaux sociaux » (2008, 49, 3), de même que ceux coordonnés par Pierre François et Thomas Reverdy, « Sociologie des firmes et mutations du capitalisme » (2015, 56, 3) et plus récemment par Laure Bereni et Sophie Dubuisson Quellier, « Mondes militants, mondes économiques. Contestations, frontières et coopérations » (2020, 61, 4).
  • [5]
    Ainsi, dès la deuxième note de son livre, il écrit : « L’expression “classe dominante” a un contenu trop chargé. “Classe” est un terme économique ; “dominante”, un terme politique. Donc l’expression “classe dominante” renferme l’idée qu’une classe économique est politiquement dominante. Que cette théorie en raccourci soit vraie ou non, nous ne voulons pas transporter cette idée assez simple dans tous les termes que nous utilisons pour définir nos problèmes ; nous cherchons à présenter les théories sous une forme explicite, en utilisant des termes ayant un sens précis et unilatéral. Spécifiquement, l’expression “classe dominante” dans son acception politique habituelle n’accorde pas une autonomie ****
    (Suite note 5)
    ***suffisante à l’ordre politique et à ses agents, et elle ne dit rien des militaires en tant que tels. Le lecteur doit s’être rendu compte que nous n’acceptons pas l’idée simpliste selon laquelle les grands hommes économiques prennent unilatéralement toutes les décisions d’importance nationale. Nous affirmons qu’à cette idée simple du “déterminisme économique” il faut ajouter le “déterminisme politique” et le “déterminisme militaire”, que les agents supérieurs de chacun de ces trois domaines ont souvent aujourd’hui une assez grande autonomie ; et que c’est seulement dans une coalition souvent complexe qu’ils prennent et exécutent les décisions les plus importantes. Voilà les raisons essentielles pour lesquelles nous préférons “élite du pouvoir” à “classe dominante” pour désigner les cercles supérieurs quand nous les considérons sous l’angle du pouvoir. » (Mills, 1956, cité dans Denord et al., 2011, p. 28).
  • [6]
    Il s’agit du cours qui est repris dans son livre, La lutte de classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles (Aron, 1964).
  • [7]
    Il a notamment développé cette notion dans un article intitulé « Classe sociale, classe politique, classe dirigeante » (Aron, 1960) qu’il a publié en 1960 dans le deuxième numéro de la revue trilingue European Journal of Sociology/Archives européennes de sociologie qu’il a cofondée avec plusieurs collègues. Il y précise que « la pluralité des catégories dirigeantes est inséparable de la nature des sociétés modernes, mais ces catégories peuvent constituer une classe dirigeante soit lorsqu’elles sont mises au pas par un parti unique, soit quand elles gardent, en dépit de la compétition, le sens de l’intérêt commun au régime et à l’État, soit quand elles continuent à se recruter, en majorité, dans un milieu étroit et pour ainsi dire aristocratique » (p. 281).
  • [8]
    Il s’agit en fait d’un dossier spécial intitulé « Catégories dirigeantes ou classe dirigeante ? » publié sur trois éditions : en 1964 dans les numéros 2 et 4 ainsi qu’en 1965 dans le numéro 1 de la Revue française de science politique.
  • [9]
    La critique que J. Meynaud a adressée à R. Aron et qui a suscité un débat lors de la table ronde susmentionnée est surtout reprise dans un ouvrage intitulé Rapport sur la classe dirigeante italienne (1964).
  • [10]
    C’est le terme utilisé par Michel Crozier (voir Joly, 2015) lorsqu’il évoque la relation entre eux : « La fascination qu’éprouvait le maître pour le jeune Bourdieu, comme lui normalien surdoué, lequel semblait éprouver la même fascination pour le maître. » (Crozier, 2002, p. 191-192). Dominique Schnapper, fille de R. Aron, présente ainsi sa rencontre avec P. Bourdieu au moment où il travaillait « pour » son père : « C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Pierre Bourdieu, qui venait d’être nommé assistant de sociologie à la Sorbonne par mon père. Il nous paraissait aussi doué que loyal et généreux. Séducteur et brillant, il était plein d’ambition intellectuelle et voulait créer un centre de recherche sous la direction officielle de mon père – « pour lui », disait-il. » (Busino, 2006).
  • [11]
    Le choix entre une stratégie de reproduction ou de conversion dépend de la rentabilité et de la légitimité de la forme de capital détenu dans un contexte donné.
  • [12]
    Dans cet article, l’auteur cite les travaux américains sur l’élite au pouvoir de C. W. Mills, Floyd Hunter, Suzanne Keller et Robert A. Dahl. Cela montre que les membres de l’équipe connaissaient les débats qui avaient lieu aux États-Unis sur la notion d’élite.
  • [13]
    P. Bourdieu était en discussion avec les historiens qui ont travaillé sur le patronat et a notamment participé en 1977 à une table ronde portant sur celui de la seconde industrialisation, qui a débouché sur un livre collectif coordonné par M. Lévy-Leboyer (1979).
  • [14]
    M. de Saint Martin souligne que P. Bourdieu connaissait bien les travaux américains sur les élites économiques et le pouvoir (Ducourant et Éloire, 2014) mais n’en a pas fait mention dans l’article. Pourtant, quatre ans plus tôt, O. Lewandowski (1974) discutait déjà de l’apport de G. W. Domhoff ([1967] 2014) pour s’en distinguer au sujet de la variable « style de vie ».
  • [15]
    Notons également que les années 1970 se caractérisent par les travaux du sociologue Pierre Birnbaum et de ses co-auteurs sur les sommets de l’État (1977) et sur la classe dirigeante (1978) ainsi que les ouvrages sur les grands corps et les grandes écoles en France de l’américain Ezra Suleiman (1976, 1979) qui furent rapidement traduits en français.
  • [16]
    Il faut noter ici le développement de travaux au Canada lors de la mise en place de la Royal Commission on Corporate Concentration dont l’un des rapports est, entre autres, coordonné par Stephen Berkowitz et al. (1978). Celui-ci va proposer, comme François Morin en France, de prendre en compte la structure de l’actionnariat en plus des liens interlocks. Notons également l’existence d’une école d’Amsterdam qui travaille aussi sur les réseaux d’administrateurs à partir du début des années 1970 autour de Robert J. Mokken, Frans N. Stokman et Meindert Fennema (Fennema et Heemskerk, 2018). En Espagne, Narciso Pizarro, après avoir travaillé au Canada, montre combien la structure des élites est restée stable après le franquisme (Baena del Alcázar et Pizzaro, 1985 ; Baena del Alcázar, Garrido et Pizzaro, 1984).
  • [17]
    Notons que Mark Granovetter, qui est également un étudiant d’H. White, est aussi recruté comme professeur à la SUNY où il se fera connaitre pour ses travaux en analyse de réseaux et en sociologie économique.
  • [18]
    Le terme est parfois traduit en français par « directions imbriquées ». Notons également que l’une des premières conférences d’analyse de réseaux organisées en France par le Laboratoire d’analyse secondaire et de méthodes appliquées en sociologie (LASMAS) à Paris les 20 et 21 juin 1991 a tenu une session intitulée « Interconnexions des instances dirigeantes » pour qualifier les interlocking directorates.
  • [19]
    Notons la concomitance des développements des power structure research autour de G. W. Domhoff après son livre de 1967 et ceux de l’analyse de réseaux sociaux autour d’H. White (Lorrain et White, 1971).
  • [20]
    Il raconte en détail son cheminement dans l’entretien accordé à François Denord, Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Laurens (2020) ainsi que dans l’entretien en fin de numéro.
  • [21]
    Il comprend, avec l’appui de G. W. Domhoff, qui en était le coordinateur, trois articles d’un numéro spécial de The Insurgent Sociologist, intitulé « Mapping Power Structures », paru en 1975.
  • [22]
    En particulier dans le cas de la Grande-Bretagne, une analyse des réseaux interlocks reposant sur le Footsie (par exemple le FTSE 100) produit une image relativement fausse du monde des affaires britannique, car cet indice est composé d’entreprises du Commonwealth et non strictement britanniques.
  • [23]
    R. S. Burt, 2006, Interlocking directorates behind the S&P indices: http://ronaldsburt.com/research/files/IDS&P.pdf.
  • [24]
    On s’expose moins avec des théories sur la dépendance en ressources (niveau organisationnel) que sur les classes sociales (niveau individuel).
  • [25]
    Quand un réseau biparti (en l’occurrence comprenant comme sommets des entreprises et des dirigeants) est transformé en réseau unimodal (avec un seul type de sommet), il ne perd pas sa nature duale. Dans le réseau interfirme, les liens sont formés par les administrateurs communs. Inversement, dans le réseau interindividuel, les liens sont les entreprises dans lesquelles siègent simultanément deux dirigeants.

1 Après une relative désaffection de la recherche en sciences sociales dans les années 1990, les milieux d’affaires et cercles dirigeants connaissent un regain d’intérêt depuis la crise financière de 2007-2008 avec la publication d’ouvrages collectifs (David et Westerhuis, 2014 ; Denord et al., 2020 ; Heilbron et al., 2018) et de numéros spéciaux (Barnes, 2012 ; Boussard et Buisson-Fenet, 2010 ; Cousin et al., 2018 ; François et Lemercier, 2016) ainsi que l’organisation de nombreux séminaires, journées d’études et sessions dans les grands congrès [1]. Cette question a fait l’objet de nombreux travaux dans la seconde moitié du XXe siècle, dont l’essor a connu une apogée dans les années 1970-1980 en particulier dans le domaine des power structure et interlocks[2]studies. Le reflux coïncide avec le déclin des théories marxistes dans les années 1990 et un revirement théorique. Concentrées dans les business schools, ces recherches menées à l’origine dans une visée critique adoptent une orientation axée sur la performance et le leadership. Le récent renouveau survient à la suite des scandales financiers au tournant des années 2000 (avec notamment les affaires Enron et WorldCom) et surtout de la crise financière.

2 Ce numéro thématique [3] se propose de rendre compte de chantiers rouverts ou initiés dans différentes traditions de recherche en vue de mesurer le chemin parcouru et les défis qui se présentent encore. Il comprend sept articles [4]. Les deux premiers portent sur la cohésion des milieux d’affaires, les trois suivants sur leur recomposition et les deux derniers sur leur action collective. Des entretiens avec trois pionniers étasuniens de ce champ d’études, G. William Domhoff, Michael Schwartz et Karl M. van Meter, et six recensions d’ouvrages complètent le tout. La première partie de ce texte introductif expose les grandes controverses dans ce domaine, en particulier celles autour des notions de classes et d’élite(s), en revenant sur son histoire, relativement méconnue en France. Nous en présentons les enjeux actuels à la fois théoriques et méthodologiques dans la deuxième, avant d’introduire, dans la troisième et dernière partie, les articles du numéro. La conclusion souligne quelques-uns de leurs apports.

Les grandes controverses qui ont structuré ce champ de recherche

3 Dans le titre du numéro, nous avons opté pour les notions de « cercle » et de « milieu » plutôt que de « classes » ou d’« élite », plus précises mais plus controversées. Nous commençons par faire un détour historique afin de mettre en perspective les usages de ces différentes notions depuis les débuts de la discipline en insistant sur trois éléments importants. Premièrement, les circulations intellectuelles des concepts d’élite et de classes ne sont pas récentes. Deuxièmement, l’acception même de ces deux termes ne revêt pas les mêmes enjeux analytiques dès la période d’institutionnalisation de la sociologie. Troisièmement, il y a un biais analytique à puiser uniquement dans la sociologie anglo-saxonne des cinquante dernières années pour développer une sociologie des cercles dirigeants et des milieux d’affaires, car cela revient à tenir pour admises, sans analyse historique, des problématisations qui trouvent leurs sources dans le contexte politique de l’après-guerre. Rappeler ici les principales controverses liées à ces différentes notions invite à en historiciser les usages.

Elite(s) et classes

4 S’il connait un certain regain, l’intérêt des sociologues pour les strates supérieures de la hiérarchie sociale a varié selon les pays et les périodes historiques. Les terminologies employées renvoient à des traditions de recherche différentes opérant des conceptualisations divergentes des ordres sociaux (Dudouet, 2019). De ce point de vue, la tendance contemporaine à un usage indifférencié des notions de classe et d’élite donne lieu à un certain brouillage des cadres d’analyse.

5 Historiquement, la sociologie européenne a été marquée par un profond clivage entre approches classistes et élitistes. Signifiant une sélection de ce qu’il y a de meilleur parmi un ensemble de choses ou de personnes, le terme élite est utilisé par Auguste Comte pour définir une minorité d’exception qui fait passer l’humanité d’un stade de développement à un autre (Comte, 1851, p. 25 cité par Dudouet, 2019). Émile Durkheim emploie à son tour, dans une logique pas si éloignée, le terme élite pour insister sur le rôle des intellectuels, dans l’avènement de la démocratie, par les œuvres de production scientifique et d’éducation populaire. La pensée élitiste italienne est plus complexe. Pour Vilfredo Pareto, l’hétérogénéité sociale qui caractérise les relations entre l’élite et la masse est le résultat d’un écart « naturel » de talents et d’un équilibre social fondé sur l’agrégation d’actions sociales, logiques et non logiques. Le maintien de l’équilibre est garanti par un phénomène de circulation des élites, selon lequel la minorité supérieure trahit une partie de ses membres en s’en défaisant et en la remplaçant par une autre minorité qui trahit, elle-même, la fidélité à son groupe d’appartenance. Quand les dérivations (c’est-à-dire l’idéologie, voir Bouvier, 2023) de l’élite se révèlent insuffisantes à maintenir l’ordre social, la coercition devient alors le seul moyen de préserver les institutions.

6 Pour différentes que soient ces approches, c’est du marxisme, qui développe une analyse des rapports de classe comme produit historique des rapports de production, qu’elles se distinguent surtout (voir, notamment, Genieys, 2011). En s’arrogeant le contrôle de l’État par l’accumulation du capital, la bourgeoisie reçoit le soutien des hommes politiques et des hauts fonctionnaires dont elle assure l’accession aux responsabilités. Elle contrôle les moyens de production intellectuelle et le pouvoir religieux, grâce auxquels elle fait croire au bien-fondé et au caractère immuable de l’ordre social existant. Cet autre aspect de la domination bourgeoise est approfondi par les thèses gramsciennes relatives à l’hégémonie culturelle qui subsume le contrôle économique de l’État et son expansion impériale.

7 Aux États-Unis, les fondateurs des premiers départements de sociologie s’intéressent peu aux dominants. Albion Small, le premier titulaire d’une chaire de sociologie à Chicago, connait d’autant mieux les travaux de Karl Marx qu’il a longuement étudié en Allemagne. Il développe pourtant une théorie évolutionniste d’inspiration spencérienne très antimarxiste, qui inspire les premiers travaux d’écologie urbaine et de sociologie des migrations de son département. Charles Horton Cooley élabore un cadre d’analyse pragmatique de la construction des identités sociales et William E. B. Du Bois une ethnographie du racisme ordinaire et de ses effets de domination. À propos des strates supérieures de la société, c’est sans doute à Thorstein Veblen qu’on doit les propositions sociologiques les plus intéressantes. Dans The Theory of the Leisure Class. An Economic Study of Institutions (1899), il élabore une théorie qui repose sur l’observation de la recherche de rentes et du confort par la haute bourgeoisie américaine et ses effets sur son style de vie, dans lequel la consommation ostentatoire, qui, s’inscrivant dans des formes d’émulation dans la manifestation de la réussite sociale, favorise des pratiques que Pierre Bourdieu qualifie plus tard de stratégies de distinction. Bien qu’il connaisse lui aussi les travaux de Marx, T. Veblen analyse les rapports de classe d’une façon très différente. Selon lui, la recherche du confort est le ressort du changement technique permis par le processus d’accumulation dans une société industrielle moderne. Dans un tel système, une technocratie assure la croissance de la productivité des travailleurs et garantit une rente indue aux actionnaires, qui jouissent ainsi d’une autant plus grande oisiveté – signe prépondérant de la réussite sociale.

8 Aux États-Unis, la période maccarthyste explique pour beaucoup les prises de distance avec la notion de classe, que Paul Sweezy, dans son papier sur l’American Ruling Class (1953), est quasiment le dernier à utiliser avant sa résurgence dans les universités étasuniennes après 1968. Ainsi, C. Wright Mills, dans The Power Elite (1956), prend un soin tout particulier à s’en distinguer [5], tout en développant une conception de l’élite qui n’a rien à voir avec son acception initiale dans la sociologie européenne. L’existence d’une élite « du pouvoir » se manifeste par l’exercice du pouvoir, les ressorts de celui-ci pouvant être de trois ordres (économique, politique, militaire) suivant des rapports susceptibles de se transformer, sans que les transformations des hiérarchies et des coalitions modifient ontologiquement le type de domination, qui reste celui de l’« élite ». Il y a ainsi une forme de tautologie à considérer qu’il existe une élite définie comme strate supérieure parce qu’elle exerce le pouvoir sous forme de coalition dominante, et que le propre de l’exercice de cette domination est d’être l’apanage d’une élite issue d’un processus de coalition.

9 Cette question centrale agite le débat entre monistes et pluralistes pendant une bonne vingtaine d’années, avec, d’un côté, ceux qui, suivant C. W. Mills, entretiennent l’idée d’une strate supérieure dominante (Domhoff, [1967] 2014 ; Zeitlin, 1974) et ceux qui, comme James Burnham (1943) ou Robert Dahl (1961), considèrent que l’organisation de la société est fondamentalement pluraliste, produisant des ordres mouvants au gré des rapports de force entre groupes concurrents.

10 La résurgence de l’analyse en termes de classe trouve son origine aux États-Unis dans la sortie de la Guerre froide et des turbulences politiques de 1968. Malgré leurs différences de perspectives théoriques, des auteurs comme Maurice Zeitlin, G. W. Domhoff ou Stephen Hymer ont en commun d’expliquer la domination de l’élite ou de la classe dominante par la montée en puissance du phénomène corporatif aux États-Unis. Ils rejoignent en cela le constat de départ des thèses managériales (Berle et Means, 1932 ; Burnham, 1942), sans en livrer la même interprétation. Là où ces derniers voyaient dans les statuts de la société anonyme la source d’une relation de coopération-compétition entre actionnaires et managers, ces monistes postmarxistes voient dans le contrôle des grandes corporations multinationales une instance centrale d’accès aux positions dominantes dans l’ordre social et aux ressources-clés pour gouverner.

11 La sociologie britannique s’est trouvée après-guerre dans une tout autre situation, comme l’a montré Mike Savage (2017), puisque, influencée par le marxisme d’inspiration néofabienne, elle a produit nombre d’intellectuels organiques du parti travailliste dominant, qui se sont quasi exclusivement focalisés sur les conditions de vie des ouvriers. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’intérêt pour les dirigeants suscite outre-Manche un ensemble de travaux qui s’inscrivent soit, comme ceux de John Scott, dans les débats transatlantiques sur les interlocking directorates studies, soit dans le renouvellement des théories marxistes, comme ceux de Leslie Sklair, soit dans les débats européens relatifs aux thèses de P. Bourdieu.

Catégories de dirigeants et de patrons en France

12 En France, la célèbre controverse entre P. Bourdieu et Maurice Lévy-Leboyer sur le degré d’ouverture sociale du grand patronat (voir, à ce sujet, Joly, 2013) éclipse de plus anciennes, comme celle opposant Raymond Aron et Jean Meynaud, pourtant déterminantes. De même, l’importance prise dans ce champ par les travaux menés par P. Bourdieu avec Monique de Saint Martin tend à faire oublier d’autres contributions également importantes.

13 R. Aron, considéré comme l’un des « patrons » de la sociologie entre la seconde moitié des années 1950 et mai 1968 (Joly, 2015), interroge, dans son cours de la Sorbonne [6], la notion d’élite unifiée sous forme de classe sociale dirigeante pour lui préférer celle plurielle de « catégories dirigeantes » [7]. En 1963, il réaffirme cette position face à J. Meynaud, lors d’une table ronde sur l’existence d’une classe dirigeante, organisée par l’Association française de science politique. Cette discussion argumentée est, entre autres, reprise dans un dossier spécial [8] qui comprend notamment un article de celui-ci, dans lequel il définit les catégories dirigeantes comme « les minorités qui occupent des positions [stratégiques] ou accomplissent des fonctions telles qu’elles ne peuvent pas ne pas avoir une influence sur le gouvernement de la société » (1965, p. 12). J. Meynaud [9] lui reproche surtout le fait de ne pas hiérarchiser les catégories dirigeantes selon leur qualité et degré d’influence. Il estime, en effet, que « chacune des catégories que l’on peut raisonnablement tenir pour dirigeante dispose d’une capacité d’influence dans sa sphère propre — capacité susceptible de lui valoir également une influence sur d’autres catégories (y compris le cas échéant, le personnel politique). C’est la somme de cette double série de facultés qui constitue son influence sociale totale, celle-ci devant être diminuée de l’influence subie si l’on veut faire état d’une capacité nette. » (1964, p. 287-288). Il considère également que le recrutement des membres des catégories dirigeantes se fait principalement dans les couches supérieures de la société, mais que les cas exceptionnels permettent surtout de légitimer l’ordre établi, sur la base d’exemples méritocratiques, et de coopter de brillants éléments qui auraient pu jouer un rôle dans la contestation de différents groupes sociaux (1964, p. 363). Face à la remarque que lui adresse R. Aron (1964, p. 23-24) sur l’impossibilité pour les catégories dirigeantes d’être toujours conscientes de leur unité dans le cadre de leurs rivalités et divergences d’intérêt, il souligne l’importance des alliances familiales, des liens d’amitié et des espaces d’entresoi qui permettent un équilibrage des points de vue. Il précise que : « Chacun des mondes dirigeants est en réalité pour les participants et aussi pour les initiés un petit monde. Tel geste ou signe dont le sens, sinon même l’existence, risque d’échapper au profane prendra pour ceux qui sont au courant valeur d’approbation, d’avertissement, de mécontentement. […] Par sa souplesse et sa variété même, ce réseau de relations permet aux membres des catégories dirigeantes d’effectuer les échanges de vue nécessaires, que ces démarches se réalisent sous les yeux du public ou à l’insu de celui-ci. Il en résulte un certain niveau d’organisation qui facilite l’adoption de positions cohérentes ou permet l’établissement de compromis. » (1964, p. 371).

14 Les sociologues français s’intéressent de nouveau aux cercles dirigeants à partir des années 1970. La rupture entre le jeune P. Bourdieu et son maitre [10] R. Aron lors des évènements de mai 1968 conduit celui-ci et d’autres chercheurs, membres du Centre de sociologie européenne de R. Aron, à fonder une nouvelle équipe qui impactera durablement la recherche sur les élites en France. En 1974, la Revue française de sociologie publie un numéro comprenant des articles de cette dernière. P. Bourdieu, dans un article intitulé « Avenir de classe et causalité du probable » (1974), s’intéresse, entre autres, aux stratégies de reproduction sociale du patrimoine économique, social et culturel des différentes fractions de la classe dirigeante. Selon lui, chaque fraction se caractérise par une certaine structure patrimoniale des capitaux et s’investit dans des stratégies, scolaires ou matrimoniales par exemple, de conversion ou de reproduction [11] des différents capitaux qu’elle détient (1974, p. 38-39). Dans le même numéro, Olgierd Lewandowski (1974) présente une partie des résultats d’une recherche, menée par la jeune équipe bourdieusienne [12] sur le rôle des investissements scolaires dans la reproduction de la classe dirigeante. Tout en précisant les limites de l’usage de la notion d’élite, O. Lewandowski propose de l’appréhender en utilisant l’annuaire du Who’s Who in France. Il s’agit, plus particulièrement, d’étudier les hommes d’affaires et hauts fonctionnaires qui représentent, selon lui, la fraction dominante de la classe dirigeante. La revue Actes de la recherche en sciences sociales publie en 1978 un dossier spécial sur le patronat qui comprend un article fondateur, dans lequel P. Bourdieu [13] et Monique de Saint Martin [14] (1978) réalisent une analyse factorielle montrant l’opposition entre les patrons du pôle privé, souvent héritiers de la bourgeoisie d’affaires, et ceux liés à l’État, souvent mieux dotés en capitaux scolaires. Le dossier comprend une contribution de l’historien Christophe Charle (1978) sur les milieux d’affaires autour de 1900, qui mobilise le Who’s Who in France, ainsi qu’un article d’Alain Desrosières (1978) sur les propriétés du marché matrimonial, y compris chez les classes supérieures [15].

Phénomène corporatif et directions imbriquées

15 L’intérêt pour la composition des conseils d’administration des grandes entreprises, qui donnera lieu par la suite à ce qu’on appelle aujourd’hui les interlocking directorates studies, date du début du XXe siècle. Aussi bien en Allemagne (Hilferding, 1910 ; Jeidels, 1905) qu’aux États-Unis (Brandeis, 1915), on s’intéresse alors au pouvoir de la finance, qui se manifeste par la forte présence de représentants des banques dans les conseils d’administration des entreprises industrielles. Il faut toutefois attendre la rencontre entre des chercheurs marxistes critiques et la théorie mathématique des graphes et des réseaux pour que les interlocks studies se développent, principalement aux États-Unis [16]. M. Schwartz, l’un des étudiants de Harrison White au département de sociologie de Harvard, joue de ce point de vue un rôle particulièrement important. Militant marxiste et pacifiste, il se fait expulser, en raison de son activisme politique, de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), où il a côtoyé Phillip Bonacich. Ce dernier fait également partie des étudiants qui, après avoir suivi les cours de H. White, jouent un rôle moteur dans l’essor de l’analyse de réseaux. Il est notamment connu pour avoir développé une mesure de centralité visant à repérer dans un système donné les acteurs, souvent peu visibles, qui comptent pour les gens qui comptent (who matter for people who matter). Malheureusement, les données interlocks ne permettent pas d’identifier des acteurs de ce type, pourtant cruciaux pour l’action collective organisée des élites.

16 En dépit de cet épisode à UCLA, M. Schwartz obtient un poste de professeur en sociologie à Stony Brook à la State University of New York (SUNY), créée en 1956 pour former, entre autres, des enseignants en mathématiques (Convert et Heilbron, 2005). Il participe alors à la formation d’une nouvelle génération de sociologues [17] qui vont s’illustrer par des recherches sur les milieux d’affaires, dont notamment Mark S. Mizruchi, Beth Mintz et Donald Palmer. L’intérêt suscité par l’enseignement de la formalisation mathématique auprès d’H. White (Schwartz, 2008) et la collaboration avec P. Bonacich vont se poursuivre à Stony Brook, en utilisant notamment cette approche pour étudier les interlocking directorates[18] (voir les entretiens dans ce numéro et Fennema et Heemskerk, 2018).

17 Avant même les premiers développements de l’analyse de réseaux sociaux [19], G. W. Domhoff s’intéresse aux élites au pouvoir dans le sillage de C. W. Mills (1956) et découvre, dans le travail de Digby Baltzell (1958), une manière de délimiter les contours de celle-ci grâce aux annuaires, ce qui le conduit à enquêter sur le célèbre club de San Francisco, le Bohemian Grove [20]. Cela lui permet de s’inscrire en rupture avec l’approche pluraliste (Dahl, 1961), dominante à l’époque, et de se distinguer, par son étude des lieux de socialisation élitaires, des analystes de réseaux qui se concentrent sur les conseils d’administration d’entreprises.

18 En France, le reproche de P. Bourdieu à l’égard des approches structurales, ignorant la dimension du pouvoir au sein du champ (Bourdieu, 2000), contribue à empêcher, pendant plusieurs années, le rapprochement avec les travaux américains sur les cercles d’affaires. L’initiative de la revue Bulletin de méthodologie sociologique (BMS) de publier en 1984 un numéro spécial consacré à l’analyse de réseaux, comprenant plusieurs articles sur les élites économiques (voir à ce sujet l’entretien avec Karl M. van Meter), n’a pas suffi. Ce numéro [21] incluait un article de G. W. Domhoff (1984) appliquant l’analyse de réseaux à des clubs élitaires, deux autres articles en anglais sur les rapports de pouvoir dans une ville américaine (McLaughlin, 1984) et sur les interlocks des entreprises américaines (Sonquist et Koenig, 1984), et surtout le premier article d’analyse de réseaux en français, expliquant comment faire une matrice de coaffiliations aux conseils d’administration (Degenne et Flament, 1984). Ce n’est que récemment que des chercheurs tentent de combiner l’analyse géométrique des données et l’analyse des réseaux (voir, notamment, Bühlmann et al., 2013 ; Denord, 2015). Notre numéro thématique comprend des articles mobilisant les principales approches de ce champ – notamment celles néomarxiste, bourdieusienne et structurale –, voire tentant d’en concilier plusieurs, par exemple les héritages néomarxistes et structuraux pour celui de Lukas Arndt et les bourdieusiens et structuraux pour celui de Thierry Rossier et Christoph Houman Ellersgaard.

Réseaux d’affiliation et cercles dirigeants

19 Cercle dirigeant est la traduction d’inner circle, un avatar de la notion simmelienne de cercle social (Simmel, 1894). En France, Célestin Bouglé reprend la notion pour décrire le tissu social d’une petite ville, en se référant aux « communautés de travaux ou de manières, d’exercices ou de plaisirs, de pratiques ou de goûts » comme des entrecroisements de cercles sociaux (Bouglé, 1897). Bien plus tard, ce sont les travaux sur les réseaux personnels qui mobilisent explicitement cette notion (Bidart et al., 2011 ; Grossetti et Bès, 2003). En analyse de réseaux, on doit par ailleurs entretemps à Ronald Breiger (1974) la traduction algébrique de l’argument simmelien de dualité des personnes et des groupes (la symétrie selon laquelle les groupes se définissent par leurs membres et les individus par leurs appartenances), autorisant l’application des outils de l’analyse de réseaux sociaux aux données d’affiliation.

20 Aux États-Unis, Charles Kadushin (Pizarro, 2007) est l’un des premiers à s’inspirer de cette notion pour analyser d’abord les mécanismes d’influence (en 1966), puis les élites au pouvoir (en 1968). D’après lui, ces problématiques gagnent à être repensées en termes de cercles sociaux. Cette conceptualisation a ensuite essaimé. La théorie de l’inner circle (Useem, 1984) en est un exemple. D’après cette dernière, il existerait à l’avant-garde de l’action politique du monde des affaires un groupe de dirigeants économiques (l’inner circle), qui se distinguent par le fait d’être membres de plusieurs conseils d’administration en même temps. La théorie repose sur deux arguments principaux. Le premier est dans la droite ligne de la théorie de la dépendance des ressources (voir, à ce sujet, Pfeffer et Salancik, 1978) : le réseau interlocks, qui relie quasiment toutes les grandes entreprises entre elles, est la conséquence involontaire du fait que les entreprises, pour être mieux informées et mieux contrôler leur environnement, cooptent dans leur conseil des dirigeants, qui sont déjà administrateurs d’une autre grande entreprise. Le second argument est que le cumul de mandats confère à ces dirigeants une conscience des intérêts collectifs du monde des affaires, quand les dirigeants mono-positionnés s’identifient aux seuls intérêts de leur entreprise. Les dirigeants de l’inner circle sont, pour cette dernière raison, voués à intervenir dans toutes sortes de forums : les conseils d’administration des universités, des organisations philanthropiques et culturelles, des think tanks, etc.

21 Pendant tout le XXe siècle, les interlocks ont joué un rôle majeur dans la coordination des élites économiques (David et Westerhuis, 2014). On le voit à travers la diffusion de certaines pratiques, comme l’adoption massive, dans les années 1960, de la forme multidivisionnelle des entreprises (Palmer et al., 1993), l’intensification, à partir des années 1980, de l’adoption de modèles de croissance externe fondés sur le recours aux OPA (Haunschild, 1993), les premières réponses anti-OPA (Davis, 1991), l’adoption de systèmes de droits de vote limitants ou poison pills  (Davis et Greve, 1997), la diffusion des modèles de croissance par joint-ventures (Gulati et Westphal, 1999 ; Venkatraman et al., 1994), la diversification des sources de rémunération (Hallock, 1997 ; Wong et al., 2015) et les « parachutes dorés » (Davis et Greve, 1997).

22 Au XXIe siècle, cette capacité de coordination est remise en cause avec l’effondrement du nombre de ces participations croisées. La principale raison à l’origine de ce phénomène tiendrait à l’adoption de nouvelles normes et pratiques en matière de gouvernance et à la fin consécutive de la prédilection pour les administrateurs cumulants (Chu et Davis, 2016). Les politiques de recrutement et les critères de sélection des administrateurs ont été profondément revus. Ceux qui apparaissaient jusque-là comme les stars convoitées du monde des affaires sont aujourd’hui perçus comme surchargés et trop occupés. Ce renversement des valeurs, qui débute dès les années 1990 avec les politiques de diversité, a rapidement conduit à ce que ce soit des Afro-Américains qui cumulent le plus de mandats. Le nombre de ces derniers n’a alors plus été un bon indicateur ni de l’appartenance à l’élite économique américaine, ni du pouvoir dans le monde des affaires. D’après Johan S. G. Chu et Gerald F. Davis, la notion d’inner circle aurait de ce fait perdu sa pertinence.

Les enjeux théoriques et méthodologiques actuels

23 Les oppositions théoriques tranchées, telles que celles entre pluralistes et monistes, semblent aujourd’hui en grande partie dépassées. On observe un relatif consensus autour de la nécessité d’adopter des approches empiriques relativement prudentes et des conclusions plus nuancées que par le passé. Il faut dire que les routines établies dans ce champ ont été remises en cause en particulier avec la dynamique de financiarisation et ses conséquences. De nouveaux défis se présentent, que tentent de relever les articles de ce numéro.

Analyser la financiarisation de l’économie

24 Au cours des dernières décennies, l’économie a connu, à des degrés divers, un phénomène de financiarisation (Davis et Kim, 2015 ; François et Lemercier, 2016). L’étude du secteur financier est importante pour comprendre les nouvelles dynamiques que connaissent les milieux d’affaires. La sociologie de la finance s’est d’ailleurs fortement développée à partir des années 2000 (voir, à ce sujet, Godechot, 2009). La coopération entre concurrents (Lazega et Mounier, 2002) figure parmi ses thématiques (Oubenal, 2015). À propos du marché de l’Investissement socialement responsable (ISR) en France, Élise Penalva-Icher (2007) montre par exemple comment le réseau des interdépendances permet aux acteurs centraux d’imposer, au moment de son institutionnalisation, leur conception financière et d’écarter la vision éthique défendue par ses précurseurs.

25 Cependant, les travaux sur la finance n’épuisent pas les questions posées par la dynamique de financiarisation. Cette dernière a des effets sur de très nombreuses organisations, en premier lieu les grandes entreprises (Couloumies, 2023 ; Fligstein et Goldstein, 2022) et leur gouvernance (avec la pression de la valeur pour l’actionnaire). Elle influe sur la manière dont elles sont dirigées (avec le poids des normes anglo-saxonnes et des codes de gouvernance) ainsi que sur les personnes qui les dirigent (avec les limites au cumul de mandats et les politiques de diversité). Cette question constitue un enjeu pour les recherches de ce champ (voir, notamment, François et Lemercier, 2016, 2017).

26 La financiarisation a de plus occasionné des controverses majeures au sujet de l’unité des milieux d’affaires et de leur éventuelle transnationalisation. Si la question de la cohésion des élites économiques a toujours été centrale dans ce champ d’étude, celle-ci fait l’objet depuis dix ans d’une vive controverse. Elle oppose les tenants de l’argument de la fracturation à ceux de la dominance de classe. Le premier camp défend l’idée que les élites économiques se sont fracturées (Mizruchi, 2013). D’une part, elles ont perdu leur motivation à agir collectivement après avoir gagné l’essentiel des combats politiques dans les années 1970-1980. Les dirigeants n’ont plus ni à construire une vision commune de leurs intérêts, ni à lutter, car, ayant remporté l’essentiel des combats idéologiques, leur action collective en a perdu sa finalité. D’autre part, ils ne disposent plus du dispositif des directions imbriquées pour se coordonner efficacement, ni ne peuvent se reposer sur le rôle de médiateur des banques. Celles-ci représentaient, du fait de leur centralité dans les réseaux d’affaires, des lieux où pouvaient se forger un consensus et une vision commune des grands enjeux. Avec leur perte de centralité, ce n’est plus le cas. Cette fracturation aurait aussi des conséquences au niveau macrosocial, avec la fin d’un mode de régulation favorisant la modération politique et les équilibres sociaux. Le second camp récuse l’idée de fracturation et de moindre mobilisation politique des élites économiques, en mettant en avant leurs nombreux dispositifs alternatifs de coordination, que ce soient les liens de parenté, les clubs selects, les associations d’alumni, et surtout les think tanks (Banerjee et Murray, 2021 ; Barnes, 2017 ; Comet, 2019 ; Domhoff, [1967] 2014 ; Murray et Jordan, 2019). Selon cette dernière perspective, le déclin des participations croisées ne remet aucunement en cause ni les modes d’action politique du patronat, ni sa capacité d’action collective.

Saisir les phénomènes de transnationalisation et repenser les échelles d’analyse

27 Le processus de financiarisation soulève en outre la question de l’éventuel changement d’échelles géographiques et de l’articulation des niveaux d’analyse. Dans une étude comparative et un bilan théorique des évolutions des milieux d’affaires, John Scott (1997) voit les classes capitalistes nationales se fragmenter, sans pour autant former une classe capitaliste transnationale (voir, à ce sujet, Sklair, 2001). Depuis, les controverses se sont déplacées de la question de l’ampleur et de la vitesse du phénomène de transnationalisation (Heemskerk et al., 2016) à celle de sa mesure (Burris et Staples, 2012), donnant lieu à des travaux portant sur des échelles géographiques plus ou moins étendues. Val Burris et Clifford L. Staples (2012) suggèrent de mesurer la cohésion des élites économiques à partir des réseaux interindividuels plutôt qu’interorganisationnels, comme le font habituellement les chercheur·ses. Le débat se poursuit sur l’émergence de cette classe capitaliste ou d’une communauté d’affaires transnationales. Cela a été étudié à des échelles géographiques plus ou moins larges, par exemple transatlantique (Van der Pijl et al., 2011), intra-européenne (Dudouet et al., 2012 ; Heemskerk et al., 2016) ou mondiale (Carroll, 2010 ; Fennema, 1982).

28 Finalement, il est difficile de trancher la question de savoir s’il existe ou non des élites transnationales. Une piste pour dépasser les limites respectives des approches marxistes et structurales serait de tenter de les réarticuler. En dépit de ses faiblesses méthodologiques, les premières ont posé de bonnes questions (voir Sklair, 2001). Les secondes sont plus robustes d’un point de vue méthodologique, mais présentent des faiblesses conceptuelles et ne rendent pas compte de manière satisfaisante des processus sociaux et politiques impliqués. Les travaux du groupe formé par Eelke Heemskerk, pionnier en matière d’analyse de larges bases de données, illustrent particulièrement ce point. En dépit de l’étendue des données, ces travaux peinent à rendre compte des structures globales du capitalisme par rapport à ceux de L. Sklair qui mettent mieux au jour les rapports de pouvoir ou la perspective gramscienne concernant l’hégémonie culturelle du consumérisme des grandes entreprises américaines. En outre, plutôt que de chercher à éclairer les structures de pouvoir transnationales à partir de bases de données globales, c’est peut-être plutôt par l’accumulation de travaux conduits à différentes échelles (et selon différentes méthodes) que l’on saisit le mieux l’imbrication des espaces sociaux.

29 La question de l’échelle d’analyse dépasse par ailleurs celle des phénomènes de transnationalisation. Elle renvoie notamment à celle de la définition des frontières des corpus. Dans les études de cas nationales, celle-ci se fait souvent en fonction de la composition des principaux indices boursiers. Or la pertinence de ce choix varie selon les pays, en particulier selon qu’ils sont plus ou moins centralisés. En effet, les milieux d’affaires ne recoupent pas les places financières [22]. Paradoxalement, l’approche fondée sur les interlocks s’est d’ailleurs développée dans des pays où elle était peu ajustée. Aux États-Unis, pays fédéral, les milieux d’affaires sont morcelés autour de différentes grandes villes reliées entre elles par des ponts. Il en existe des offshores, dont la Silicon Valley fournit un exemple emblématique. Les réseaux interlocks, évacuant cet aspect, paraissent lâches, alors qu’en prenant en considération leur dimension géographique on obtient une tout autre photographie (voir, à ce sujet, les travaux de Ronald S. Burt) [23]. M. S. Mizruchi en tient d’ailleurs peu compte dans la structuration du réseau américain. Ses premiers travaux étant centrés sur les banques, il reste très focalisé sur une appréhension des milieux d’affaires à partir de Wall Street.

30 Par ailleurs, les travaux comparatifs pionniers des années 1980 – en particulier ceux de Frans N. Stokman, Rolf Ziegler et John Scott, 1985 – mettent au jour des régularités structurelles, mais pas les hiérarchies et rapports de dépendances entre économies. Ils n’abordent par exemple pas la question du poids du dollar et de l’hégémonie américaine dans les réseaux d’affaires, à l’instar de plus récents (David et Westerhuis, 2014 ; Windolf, 2002). Ils offrent des panoramas comparatifs d’études nationales, qui relèvent plus de la juxtaposition que d’une recherche systématique de facteurs explicatifs institutionnels ou d’une mise en cohérence d’ensemble, au-delà des typologies de l’économie politique comparative (plus ou moins dérivées de Hall et Soskice, 2001). Pour cela, les recherches devraient s’atteler à mesurer les rapports d’interdépendance dans lesquels les milieux d’affaires sont parties prenantes et sortir d’une visée simplement comparative au profit d’une vision étagée de ceux-ci.

31 Au sujet des échelles d’analyse, de nouvelles méthodes d’analyse de réseaux multiniveaux ont en outre été imaginées pour articuler l’analyse de réseaux interindividuels et interorganisationnels (voir, pour une synthèse et des exemples, Lazega et Snijders, 2016). Celles-ci permettent de décrire des structures invisibles à partir de données uniquement (voir, pour d’autres applications à la finance, Huault et Richard, 2012).

Mieux comprendre l’imbrication des milieux d’affaires dans d’autres espaces sociaux

32 Les travaux pionniers sur la structure relationnelle des milieux d’affaires, aux États-Unis puis en Europe, se sont focalisés sur les liens formels et plus précisément sur les directions imbriquées. Or ces dernières sont controversées tant du point de vue de leur signification exacte (Mizruchi, 1996), que de leur éventuelle insignifiance (Stinchcombe, 1990). Au sujet de leur signification, deux approches s’opposent (Murray, 2014). La première considère ces liens comme un phénomène sui generis : les participations croisées engendrent des stratégies, qui reflètent les intérêts de classe des dirigeants multipositionnés. La seconde les voit plutôt comme les reflets de liens sociaux sous-jacents : il ne s’agit que de simples moyens de communication, qui ne présagent en rien de la manière dont ils sont ou non mobilisés. Celle-ci incite à l’exploration d’autres types de liens noués par les dirigeants et à leur intégration dans les analyses. Les premiers travaux sur les relations personnelles, à la suite de Maurice Zeitlin (Zeitlin, 1974 ; Zeitlin et al., 1974), mettent au jour l’importance de l’amitié (Kadushin, 1995) et, à partir d’études centrées sur l’Asie, des relations de parenté (Numazaki, 1986, 1996). Le décentrement du regard s’est poursuivi avec le développement de travaux qui étudient l’encastrement des relations d’affaires dans des systèmes de castes ou des réseaux familiaux ou ethniques (Aldrich et Waldinger, 1990 ; Dana et Anderson, 2007 ; Naudet et al., 2018).

33 Par ailleurs, tourner la focale vers le travail concret des élites économiques constitue un autre moyen de dépasser les limites des perspectives positionnelles et des données interlocks. Les dirigeants passent notamment une grande partie de leur temps à négocier entre eux. Or cette activité n’est jamais simple et routinière et requiert de l’action collective organisée (voir, pour un exemple d’analyse d’une décision collective, Éloire, 2020), une coordination toujours collégiale (pas au sens idéalisé, mais au sens organisationnel plus général) et formelle (au sein de conseils, commissions, clubs, think tanks, etc.). Dès lors qu’ils sont engagés dans ce travail collégial dans de nombreuses arènes à la fois, leur activité consiste à faire vivre cette collégialité au quotidien (échanges multiplexes et encastrés, surveillances mutuelles et personnalisées, rappels à l’ordre plus ou moins brutaux, etc.). Cette architecture relationnelle peut être analysée sous l’angle de systèmes organisationnels multiniveaux (voir, à ce sujet, Lazega, 2020, chap. 5).

34 Du point de vue de ces problématiques, l’étude des liens entre élites économiques et politiques représente par ailleurs un programme de recherche prometteur (Gana et al., 2022). Les dynamiques politiques peuvent transformer la structure des milieux d’affaires, comme en Turquie avec la percée de patrons anatoliens conservateurs liés à l’AKP (Yankaya-Péan, 2013) ou dans l’Afrique du Sud postapartheid avec le développement d’une nouvelle élite économique proche de l’ANC (Freund, 2007), sans oublier la consolidation des positions de certaines fractions de la bourgeoisie tunisienne, qui ont récupéré les entreprises confisquées à l’ancien clan présidentiel (Kchouk, 2017 ; Oubenal, 2022). Les pouvoirs politiques déploient également des mécanismes de contrôle et de captation vis-à-vis des milieux d’affaires, qui peuvent aller de la coercition, comme en Russie (Volkov, 2017), jusqu’au recours aux dispositifs de gouvernance et d’ingénierie financière, comme au Maroc (Oubenal et Zeroual, 2017), en passant par le contrôle capitalistique direct, comme en Chine (Ma, 2017). En France, au lieu de s’intéresser à l’immixtion des élites économiques dans la fabrique des politiques publiques comme le font de très nombreux travaux aux États-Unis après-guerre, les sociologues ont surtout défendu la vision inverse d’un État et de ses élites administratives s’ingérant dans, voire contrôlant, pour certaines d’entre elles, les affaires des grandes entreprises (voir Bauer et Bertin-Mourot, 1994 ; Bourdieu, 1989). Pendant des décennies, l’intrusion du privé dans la conception des politiques publiques a constitué, jusqu’au milieu des années 2000, une sorte d’impensé dans les sciences sociales françaises. Le succès de la thèse immunitaire (Courty et Milet, 2023), qui voudrait que l’État en tant que représentant de l’intérêt général soit étanche aux groupes de pression, explique en partie cette cécité. Elle a été élaborée pendant la IVe République – et entretenue ensuite – principalement dans les lieux de formation des élites administratives, en particulier à Sciences Po et à l’ENA.

Mesurer les continuités et les changements dans la structuration des élites

35 Si saisir des formes de recomposition des élites est l’un des objectifs évidents de ce champ, cette tâche soulève des problèmes méthodologiques. L’enjeu est avant tout de collecter des données longitudinales. Il est par ailleurs important de garder une distance critique vis-à-vis des données, de se méfier des mirages créés par les instruments de mesure et de conserver une certaine prudence dans les généralisations. Certaines pratiques concernant la construction des bases de données doivent ainsi être interrogées. Nous nous en tiendrons ici à deux aspects : l’inflation de leur taille au détriment de la qualité des données et la focalisation sur la dimension organisationnelle au détriment de l’individuelle.

36 En premier lieu, on observe une surenchère typique des big data (Bastin et Tubaro, 2018), qui encourage une compétition pour des bases de données toujours plus grandes. La course au gigantisme élude souvent la question de la qualité des données. Elle s’explique en partie par l’engouement pour la question de la transnationalisation des élites. Ce n’est qu’une partie de l’explication, car il y a aussi des effets d’opportunité créés par les bases de données commerciales et l’augmentation de la puissance de calcul des ordinateurs, qui rend l’exploitation de ces dernières plus facilement praticable. Celles du Bureau van Dijk sont particulièrement appréciées pour les interlocks studies, notamment parce qu’elles proposent une couverture mondiale. Elles soulèvent cependant tant de problèmes que Lukas Arndt (2023) les déconseille pour la recherche. Les palmarès, à l’instar du classement Forbes, sont une autre source communément utilisée. Cette dernière, reposant sur des mesures de la richesse économique, est elle aussi sujette à caution, car les patrimoines des grandes fortunes sont particulièrement difficiles à évaluer. Au-delà de l’accès aux informations, le problème est d’estimer la valeur d’actifs, tels que les œuvres d’art, aux cours erratiques. De plus, le patrimoine est d’autant plus difficile à rabattre sur un plan linéaire qu’il est diversifié, comme tel est le cas à mesure que l’on atteint les strates sociales les plus dotées. À côté d’importants actifs économiques, une « grande » famille détient habituellement un capital culturel et symbolique d’autant plus important que sa richesse est ancienne (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1996). En outre, ces classements donnent l’impression trompeuse que ces strates se renouvellent et connaissent une relative instabilité. Selon le seul critère économique, de nouveaux venus percent continuellement, alors qu’il faut des générations pour constituer un patrimoine diversifié dans toutes les formes de capitaux, en particulier symbolique. On obtiendrait une image autrement plus stable de ces strates si l’on y mesurait les capitaux dans toute leur diversité.

37 En second lieu, l’essentiel des interlocks studies concerne les réseaux interfirmes (et non interindividuels). Bien évidemment, collecter des données sur les organisations plutôt que sur les individus – plus de dix fois plus nombreux – est beaucoup moins coûteux. D’autres raisons se greffent à celle-ci, liées aux cadres théoriques mobilisés [24]. Il est pourtant nécessaire d’articuler les deux niveaux d’analyse pour appréhender correctement la nature duale de ces réseaux [25]. Au-delà des interlocks studies, ce biais organisationnel se vérifie moins en France, en Grande-Bretagne ou en Suisse à cause du poids de l’héritage bourdieusien dans ces pays.

Présentation des contributions du numéro thématique

38 Les articles se structurent autour de trois questions principales. Pour chacune, le numéro rend compte d’une diversité d’approches conceptuelles et associe des articles à dominante aussi bien quantitative que qualitative.

Les milieux d’affaires sont-ils en voie de fracturation ?

39 Dans ce numéro, l’article de Julia Chardavoine portant sur « La cohésion du milieu d’affaires au Mexique autour de clans familiaux » aborde la question du maintien de l’unité de l’élite économique d’un pays d’Amérique latine dont l’économie s’est radicalement ouverte sur l’étranger et financiarisée. L’autrice étudie le réseau interlocks et les trajectoires de plus de 500 dirigeants ayant occupé des positions de pouvoir dans quatorze entreprises cotées à la bourse mexicaine sans interruption entre 2000 et 2015. Le concept de clan lui permet d’appréhender la cohésion du milieu d’affaires mexicain en incluant, en plus des liens familiaux, les relations d’amitié et d’autres réseaux informels de solidarité. Le réseau clans-entreprises montre que les clans familiaux agissent de manière solidaire afin de défendre leurs intérêts auprès du gouvernement et de faire face à la concurrence internationale. Leurs membres s’invitent mutuellement dans les conseils d’administration et mettent à l’écart les quelques rares acteurs qui développent des liens forts et trop visibles avec le pouvoir politique. Le cas mexicain souligne donc la possibilité qu’une logique de financiarisation puisse renforcer la cohésion d’un milieu d’affaires dominé par des clans familiaux plutôt que conduire à sa fracturation.

40 Dans l’article intitulé « The Peak of Capital? Super-Rich Capitalist Families in Global Interlocking Directorate Networks », Lukas Arndt s’intéresse aux familles ultra-riches impliquées dans la direction de grandes entreprises dans différents pays du globe. L’auteur reconstitue un réseau administrateurs-entreprises comportant 4 250 membres des familles les plus riches du monde (disposant d’au moins 250 millions de dollars). Il montre, à travers des modèles de régression logistique, que le fait que deux individus soient membres de deux familles super-riches différentes n’augmente pas les chances qu’ils siègent dans le même conseil d’administration. Cela tend à infirmer l’argument d’une cohésion de classe au niveau transnational, qui consiste à considérer que les grands capitalistes de différents pays se coordonnent au sein des conseils d’administration parce qu’ils sont motivés par une commune possession du capital. Cela ne suffit toutefois pas pour le rejeter, car l’étude ne couvre pas d’autres arènes où pourraient avoir lieu une telle coordination, telles que les think tanks à dimension mondiale ou les associations patronales internationales. Les résultats suggèrent en revanche que les grandes entreprises cotées recrutent des membres de grandes fortunes dans leurs conseils d’administration plutôt comme signes de crédibilité vis-à-vis des parties prenantes ou comme potentiels clients ou investisseurs (ou les deux).

Comment les élites et les milieux d’affaires se recomposent-ils ?

41 Alors que l’article précédent porte sur les élites économiques au niveau international, Pedro Araujo et Felix Bühlmann cherchent plutôt à comprendre le degré d’internationalisation du secteur bancaire suisse. Celui-ci est très spécifique et gagnerait à être comparé aux secteurs bancaires et financiers d’autres pays pour mesurer la portée des processus étudiés. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs montrent une polarisation entre élites transnationales et élites nationales parmi les dirigeants. La combinaison d’une analyse approfondie des trajectoires des dirigeants de 37 grandes banques suisses et d’une ACM (analyse des correspondances multiples) aboutit à opposer deux profils d’élites. Le premier regroupe des dirigeants souvent diplômés à l’étranger et ayant connu une forte mobilité à l’international dans un ou plusieurs grands groupes, quand le second comprend ceux qui ont fait leur carrière professionnelle dans des groupes bancaires peu financiarisés et qui disposent d’un fort ancrage régional et local.

42 La féminisation est une autre source frappante de recomposition des élites du fait de son ampleur et de sa rapidité. Dans ce champ de recherche, l’essentiel des travaux aborde cette question sous le sceau de la féminisation paradoxale des instances dirigeantes, avec la contradiction apparente entre celle massive des conseils d’administration et celle bloquée des instances exécutives. C’est le cas de l’article de Valérie Boussard et François-Xavier Dudouet, qui traite des transformations du monde des affaires français avec l’entrée massive des femmes dans les organes de gouvernance du CAC. Les deux sociologues montrent que les femmes dirigeantes restent, pour la plupart, écartées des fonctions de commandement supérieur, ainsi que de certains lieux-clés comme les comités stratégiques. Sur le plan relationnel, elles continuent d’être pénalisées par l’entresoi masculin et par une maitrise moins forte des jeux en coulisse. En revanche, elles sont bien mieux représentées parmi les nouvelles fonctions de contre-pouvoir (membre référent) et dans les comités d’expertise, notamment les comités d’audit, de nominations et de rémunérations ainsi que de la RSE. Elles sont aussi relativement multipositionnées, au moins autant que les hommes, et savent par cette voie construire le crédit symbolique nécessaire au déroulement de leur carrière.

43 L’article illustre le paradoxe que constitue le renforcement de la position des femmes dans les instances dirigeantes suite au mouvement de financiarisation des entreprises et aux réformes de la corporate governance qu’elle introduit, notamment pour les sociétés cotées. L’approche « corporative » adoptée dans cet article se concentre sur les rôles officiels et les statuts formels des femmes plutôt que sur ce qu’elles font dans d’autres espaces sociaux-clés comme les organisations philanthropiques ou les institutions familiales. Or le rôle « traditionnel » des femmes dans les classes dirigeantes concerne l’entretien et la gestion du capital social (voir, notamment, Pinçon et Pinçon-Charlot, 1996), ce que saisissent difficilement ce type de travaux centrés sur les conseils d’administration et les grandes entreprises.

44 Par ailleurs, les bases de données longitudinales sont précieuses pour caractériser les changements et les continuités au sein des élites. Dans ce domaine, l’Observatoire des élites suisses à l’université de Lausanne est particulièrement en pointe. L’article de Thierry Rossier et Christoph Houman Ellersgaard en illustre les travaux. Les deux auteurs étudient les changements sociodémographiques du noyau des élites suisses entre 1910 et 2015 pour comprendre la relation entre cohésion du réseau et fermeture sociale, en lien avec différents processus de reproduction des élites. Ils montrent que, depuis le début de la période étudiée, le noyau de l’élite passe d’un processus de reproduction familiale parmi des élites économiques très intégrées vers un autre, entre les années 1950 et 1980, fondé sur l’éducation et la profession au sein d’un noyau corporatiste plus ouvert. Ce mouvement s’accélère encore lorsque celui-ci se désagrège en une élite d’affaires fragmentée après les années 1990 et en un groupe pluraliste peu soudé quelques années après la crise financière. Un nouveau mode de reproduction ne chasse toutefois pas les précédents. Certains individus incarnent la persistance de la reproduction familiale reposant sur l’héritage de ressources acquises au sein de très grandes entreprises.

Quelle est la capacité d’action collective des élites économiques ?

45 Rattachés au même observatoire, Fabien Foureault, Lena Ajdacic et Felix Bühlmann évaluent la capacité d’action collective de deux fractions du grand patronat américain. Ils distinguent, d’un côté, les entreprises établies présentes dans les secteurs anciens comme l’industrie, les matières premières ou l’alimentation et le commerce de détail et, de l’autre, les challengers qui appartiennent à des secteurs récents tels que les fonds spéculatifs (hedge funds), les sociétés de capital-investissement (private equity) et les entreprises technologiques. Ils mobilisent une base de données originale portant sur les activités extraprofessionnelles des élites économiques qui leur permet de construire un réseau reliant environ 1 500 dirigeants d’entreprises issus de dix secteurs économiques à plus de 5 000 organisations de huit domaines sociaux. Cela leur permet de déplacer la focale d’une approche corporative centrée sur les interlocks au domaine, moins exploré, des activités politiques et culturelles. Les résultats montrent que les élites des entreprises établies ont des liens plus forts entre elles, plus d’affiliations à des organisations extraprofessionnelles et sont davantage présentes dans le réseau de planification. Elles conservent donc une meilleure capacité d’action collective que les élites des entreprises challengers. Les banques d’affaires, étant donné leur rôle historique, et le secteur pharmaco-chimique, comme on l’a vu durant la crise du Covid-19, en ont une forte. Inversement, les secteurs en ayant une plus faible sont ceux des hedge funds et des fonds mutuels connus pour leur discrétion et leur relatif isolement. Ce dernier résultat relativise les recherches qui accordent une grande importance aux asset managers comme BlackRock et Vanguard à cause de leur inquiétante concentration de capital.

46 Thomas Depecker, Marc-Olivier Déplaude et Nicolas Larchet analysent les interdépendances entre milieux d’affaires et monde scientifique à partir de l’étude sociohistorique de la Fondation française pour la nutrition créée en 1974 par l’industrie agroalimentaire pour faire face aux critiques des associations de consommateurs. En partant d’une discussion des travaux sur les répertoires d’action collective et la production de l’ignorance, les auteurs montrent que la fabrique du doute n’est qu’une modalité parmi d’autres d’un répertoire d’action plus large qu’ils appellent « rassuriste ». Ils se différencient donc des travaux qui voient les think tanks comme de simples instruments au service des classes dominantes et les experts comme nécessairement alignés sur les intérêts des élites économiques. Les auteurs montrent comment ce think tank associant des élites économiques et savantes s’est construit en réaction à la montée du mouvement consumériste, en élaborant un répertoire d’action spécifique reposant sur une action discrète auprès de certaines professions chargées de relayer une information scientifique rassurante auprès du grand public. En revanche, la succession de crises et de controverses alimentaires à partir du milieu des années 1990 se traduit par une évolution importante du répertoire d’action de la fondation, dont l’activité n’est plus de diffuser le point de vue, présenté comme consensuel, des experts, mais au contraire de mettre en évidence les multiples débats dont l’alimentation fait l’objet, en détournant l’attention de la sécurité des aliments vers les dimensions sociale et culturelle des comportements et la responsabilité des consommateurs. Cet article ouvre une réflexion sur les modalités par lesquelles les entreprises détournent l’attention de ces derniers de l’éventuelle nocivité de leurs produits en leur faisant porter, à titre individuel, la responsabilité des risques sanitaires. Il interroge enfin le déploiement d’un populisme scientifique « rassuriste », également présent chez les climato-sceptiques (qui cherchent à relativiser les préconisations issues des travaux scientifiques), et qui sert, en dernière instance, les intérêts de certaines fractions des élites économiques.


47 En bref, les résultats auxquels aboutissent ces articles mènent à des positions nuancées au sujet des trois axes du numéro. Leur principal apport est d’offrir des conclusions circonstanciées. À propos de la thèse de la fracturation notamment, il est ainsi difficile de conclure de manière tranchée (d’autant plus que celle-ci nécessite de grandes bases de données longitudinales pour être véritablement testée). Quant à une éventuelle solidarité de classe, si J. Chardavoine en observe une au Mexique entre les principaux clans familiaux, L. Arndt n’en trouve pas de trace tangible entre les grandes fortunes à partir des liens interlocks au niveau mondial. De même, T. Rossier et C. H. Ellersgaard constatent que le cœur de l’élite suisse a tendance à se fragmenter au XXIe siècle, quand F. Foureault, L. Ajdacic et F. Bühlmann montrent, à propos des États-Unis, que la cohésion extraprofessionnelle des élites économiques est variable selon les secteurs et reste forte dans les plus anciens. Au sujet de l’ouverture sociale, l’intégration de profils internationaux, observée par P. Araujo et F. Bühlmann dans la finance suisse, se limite à la frange des établissements bancaires la plus internationalisée. Et la féminisation des instances dirigeantes, étudiée par V. Boussard et F.-X. Dudouet dans les grandes entreprises françaises, se cantonne surtout aux positions non exécutives et aux comités les moins stratégiques. Enfin, si la capacité d’action collective varie selon les secteurs, T. Depecker, M.-O. Déplaude et N. Larchet montrent la labilité des répertoires d’action. Les élites économiques non seulement adaptent leurs stratégies aux menaces auxquelles elles font face, mais les remanient également en fonction de l’efficacité des précédentes.

48 Les autrices et auteurs de ce numéro apportent par ailleurs des réponses innovantes aux défis actuels de ce champ de recherche. Par exemple, plusieurs articles éclairent de manière originale les conséquences de la financiarisation, que ce soient ceux qui traitent spécifiquement de secteurs financiers (comme ceux de P. Araujo et F. Bühlmann ou de F. Foureault, L. Ajdacic et F. Bühlmann) ou d’autres sur les grandes entreprises (comme ceux de V. Boussard et F.-X. Dudouet ou de J. Chardavoine). À propos des échelles d’analyse, F. Foureault, L. Ajdacic et F. Bühlmann démontrent l’intérêt des comparaisons intersectorielles, relativement inédites dans ce champ d’études. T. Depecker, M.-O. Déplaude et N. Larchet exhortent à sortir d’une conception trop simpliste des relations entre les milieux d’affaires et les autres espaces sociaux en dévoilant des relations plus conflictuelles qu’attendu (au regard de la littérature) entre industriels et scientifiques. En outre, les contributions se distinguent aussi par la portée des bases de données étudiées, historique dans le cas de celle séculaire de T. Rossier et C. H. Ellersgaard et mondiale dans le cas de celles gigantesques de L. Arndt. Enfin, au-delà des innovations méthodologiques relevons-en, d’autres, plus conceptuelles. Inspirée de l’anthropologie, la notion de clan familial mobilisée par J. Chardavoine, particulièrement ajustée au cas Mexicain, mérite notamment d’être éprouvée dans d’autres pays. Pour terminer, nous espérons que ce numéro ouvrira des perspectives aux doctorant·es et chercheur·ses en leur inspirant de nouveaux points à approfondir.

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Date de mise en ligne : 29/01/2024

https://doi.org/10.3917/rfs.641.0007