Des LGBT, des non-binaires et des cases
Catégorisation statistique et critique des assignations de genre et de sexualité dans une enquête sur les violences
- Par Mathieu Trachman
- et Tania Lejbowicz
Pages 677 à 705
Citer cet article
- TRACHMAN, Mathieu
- et LEJBOWICZ, Tania,
- Trachman, Mathieu.
- et al.
- Trachman, M.
- et Lejbowicz, T.
https://doi.org/10.3917/rfs.594.0677
Citer cet article
- Trachman, M.
- et Lejbowicz, T.
- Trachman, Mathieu.
- et al.
- TRACHMAN, Mathieu
- et LEJBOWICZ, Tania,
https://doi.org/10.3917/rfs.594.0677
Notes
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[1]
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’enquête « Virage », dont nous sommes membres. Nous avons en particulier participé à la collecte et à l’analyse des données concernant les LGBT. Nous remercions Emmanuel Beaubatie et Michel Bozon pour leurs remarques.
-
[2]
Cette piste de recherche a été explorée de longue date dans les enquêtes de psychologie sociale (Hofman, 2001).
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[3]
Voir, par exemple, Jean Peneff (1984) ; et Thomas Amossé et Gaël de Peretti (2011).
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[4]
Les intersexes sont des personnes qui ne peuvent, pour des raisons médicales, et parfois ne veulent pas être catégorisées comme homme ou femme. Voir Elsa Dorlin (2005), Vincent Guillot (2008).
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[5]
L’orthographe et la syntaxe des réponses à cette question ouverte ont été respectées.
-
[6]
Le codage a été réalisé par les auteur·e·s de l’article, en deux temps : une première analyse menée ensemble a permis d’identifier différents registres des critiques ; nous avons ensuite codé chaque question séparément puis discuté des réponses, peu nombreuses, que nous avions codées différemment.
-
[7]
Assigned female at birth (assigné femme à la naissance).
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[8]
Nous ne disposons pas de cette information pour l’enquête « Virage LGBT », mais elle est d’une heure en moyenne pour l’enquête « Virage » en population générale, et sans doute plus pour l’enquête par internet.
-
[9]
Sur ces figures, voir Jack Halberstam (1998).
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[10]
Pour une critique du vocabulaire utilisé dans les études sur la sexualité et des suggestions pour une meilleure prise en compte de la diversité érotique, voir Esther Newton et Shirley Walton ([1984] 2000).
-
[11]
Sur les conceptions du genre et de la violence dans les enquêtes sur les violences envers les femmes, voir Catherine Cavalin (2016).
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[12]
Cette surreprésentation des bisexuel·le·s chez les personnes ne s’identifiant ni comme homme, ni comme femme se retrouve dans une enquête électorale française récente qui proposait, outre les catégories d’homme et de femme, la catégorie « Autre » (Mossuz-Lavau et Sénac, 2016).
1 L’Institut national d’études démographiques (Ined) a réalisé entre janvier et novembre 2015 une enquête quantitative sur les violences et les rapports de genre, intitulée « Virage » (Hamel et al., 2014 ; Debauche et al., 2017) [1]. Pour augmenter le nombre de répondant·e·s parmi les lesbiennes, gays, bisexuel·le·s et trans (LGBT), un dispositif de collecte spécifique reprenant le même questionnaire, « Virage LGBT », a été mis en place afin de compléter l’échantillon représentatif collecté auprès de la population générale. Les LGBT consultant les sites internet (de rencontre, d’associations, d’informations pour les LGBT) ont été invité·e·s à répondre à l’enquête « Virage LGBT » sur la base du volontariat. Dès les premiers jours de la collecte, le questionnaire a fait l’objet de vives critiques de la part de personnes qui ne se reconnaissaient pas dans les catégories proposées, en particulier les catégories « femme » et « homme » : c’était notamment le cas de personnes intersexes, trans, ou de celles qui se définissaient comme « non binaires » du point de vue du genre ou de la sexualité.
2Cet article étudie les ressorts de ces critiques, les identifications et les positions sociales des personnes qui les portent et leurs implications sur l’enregistrement statistique du genre et de la sexualité. Comme dans d’autres enquêtes (Pénissat, 2008), l’étude de ces critiques est utile pour comprendre comment l’enquête a été perçue par les enquêté·e·s, elle permet également d’analyser des dimensions du genre et de la sexualité occultées ou négligées au cours de l’élaboration du questionnaire. Les critiques émises à propos de « Virage LGBT » ne sont pas nécessairement spécifiques au thème de l’enquête, et portent plus généralement sur les statistiques. C’est le cas du refus exprimé par plusieurs enquêté·e·s de « mettre les gens dans des cases », de l’inadaptation ou de l’insuffisance des modalités proposées dans les questions, de la mise en forme d’expériences que les répondant·e·s vivent ou tiennent à garder comme floues, de l’usage des données par les chercheur·e·s (Héran, 1984 ; Desrosières, 2008 ; Dodier, 1996). Des questions plus spécifiques à « Virage LGBT » se posent cependant. Au cours des dernières années, des travaux ont été menés pour améliorer l’enregistrement du genre et de la sexualité, notamment à partir de certaines situations minoritaires. Ces travaux ont pour objectif de mieux prendre en compte de nouvelles catégorisations de genre et de sexualité, au-delà des distinctions entre femmes et hommes d’une part, hétérosexuel·le·s, homosexuel·le·s et bisexuel·le·s de l’autre (Jackson, 2000 ; Callis, 2014). Ils visent également à ne pas faire du genre une variable binaire mais à objectiver des différences de masculinités et de féminités ou, plus généralement, une diversité de genre (Magliozzi et al., 2016) [2]. Ils proposent, enfin, des recommandations pour élaborer des questionnaires plus inclusifs et respectueux des personnes (The GenIUSS Group, 2014 ; Westbrook et Saperstein, 2015). Ces travaux montrent ainsi que le sexe a, comme d’autres catégories statistiques supposées sans ambiguïté, une transparence trompeuse [3].
3Contrairement à ces recherches, cependant, notre objectif n’est pas seulement de réfléchir aux conditions de l’inclusion d’identifications sexuées et sexuelles minoritaires, mais d’objectiver les conditions sociales des critiques et les spécificités des personnes qui refusent les identifications majoritaires. Dans cette perspective, il ne s’agit pas nécessairement de reconnaitre de nouvelles identités mais de comprendre des positionnements par rapport aux catégorisations de genre et de sexualité. En effet, comme les autres catégorisations statistiques, celles-ci peuvent être analysées comme des artefacts produits au croisement de classifications sociales, de représentations politiques et cognitives des rapports sociaux (Desrosières et Thévenot, 2002). Les réponses à un questionnaire peuvent être autant une description de soi qu’une prise de position par laquelle un individu dit son appartenance à un groupe et affirme l’existence de celui-ci dans l’espace délimité par l’enquête (Boltanski et Thévenot, 2015). Après avoir explicité ce que les critiques disent des choix et des impensés de l’enquête, nous analysons les caractéristiques sociales et les ressources des répondant·e·s critiques.
Une enquête tribune Stratégie de collecte, matériaux et appropriations du questionnaire
4Si les critiques de « Virage LGBT » sont l’expression d’une réticence générale à la mise en chiffre, leur contexte est particulier : celui d’une enquête menée sur internet, via les réseaux sociaux et les associations LGBT, qui a pour thème les violences subies par ces dernier·e·s. La stratégie de collecte permet ainsi pour une part de comprendre les critiques qu’elle a suscitées et les possibilités pour l’équipe de recherche d’y répondre.
Le volet complémentaire d’une enquête en population générale sur les violences de genre
5« Virage LGBT » est le volet complémentaire adressé aux personnes s’identifiant comme lesbiennes, gays, bisexuelles ou trans d’une enquête sur les violences de genre, « Virage », menée par téléphone auprès de 27 000 femmes et hommes, âgé·e·s de 20 à 69 ans, vivant en ménage ordinaire en France métropolitaine. Parce que les LGBT sont des populations minoritaires, et qu’un des objectifs de l’enquête était de mieux saisir les violences subies par ces populations, un dispositif de collecte par internet a été mis en place pour constituer un échantillon de plus grande taille de ces populations. En s’appuyant sur les enquêtes sur les gays puis les lesbiennes mises en place en France lors de l’épidémie de VIH/sida (Pollak et Schiltz, 1991 ; Velter et al., 2015), nous avons choisi une stratégie de collecte recrutant des volontaires fréquentant des espaces LGBT. Ceux-ci sont divers : centres LGBT, centres de dépistage et associations de lutte contre le sida, sites et applications de rencontres, associations féministes et de défense des droits des personnes LGBT, associations culturelles, religieuses, politiques ou sportives, lieux de sociabilité sexuelle, médias en ligne, blogs. Une centaine de partenariats ont été établis. Une campagne de communication a été mise en place pour diffuser le lien du questionnaire et inciter les personnes à répondre, par des flyers, des cartes de visite, des bannières sur des sites internet, des campagnes de courriels auprès d’adhérent·e·s d’associations. De novembre 2015 à mars 2016, 10 612 personnes ont commencé à remplir le questionnaire, parmi lesquelles 7 148 personnes ont répondu entièrement à l’enquête. « Virage LGBT » concernait les personnes de 18 ans et plus résidant en France métropolitaine. La première partie du questionnaire recueillait des données sociodémographiques et de santé. Les parties suivantes enregistraient les violences subies par faits et par sphère de survenue (dans les études, le travail, l’espace public, les relations conjugales et familiales au cours des douze derniers mois, et enfin au cours de la vie entière). Quelques modifications du questionnaire de l’enquête en population générale ont été faites pour tenir compte des spécificités des populations LGBT (Encadré 2).
6L’échantillon de « Virage LGBT » a plusieurs caractéristiques notables. D’une part, il n’est pas représentatif des populations LGBT en France, pour lesquelles nous ne disposons pas de base de sondage, mais seulement d’échantillons de convenance. C’est notamment ce qui rend méthodologiquement hasardeux l’appariement entre l’échantillon de l’enquête « Virage » en population générale (qui comporte des personnes s’identifiant comme lesbiennes, gaies ou bisexuelles) et l’échantillon de « Virage LGBT ». De plus, nous faisons un usage secondaire de l’enquête, distinct de son objectif premier, la mesure et l’analyse des violences de genre subies par les individus.
7La collecte a finalement abouti à un ensemble de matériaux originaux qu’une autre enquête n’aurait sans doute pas produite. Lors de sa diffusion, elle a suscité un certain nombre de réactions, notamment sur les réseaux sociaux, que nous avons enregistrées. Certain·e·s répondant·e·s ont fait entendre leur voix dans ces questions ouvertes sans renoncer, pour une partie d’entre elles/eux, à répondre au questionnaire. Il est bien sûr impossible de mesurer la part de celles et ceux qui ont refusé de répondre parce qu’elles/ils ont jugé l’enquête inadaptée et celles et ceux qui y ont répondu malgré tout et ont préféré, selon les catégories d’Albert O. Hirschman, la voice à l’exit ([1970] 1995). L’intérêt de nos données est cependant de disposer, pour les personnes qui ont fait entendre leur voix, de plusieurs informations : leur prise de position concernant l’enquête en général, diverses modalités d’identification selon les possibilités de l’enquête, leurs appartenances sociales et certaines de leurs expériences en matière de sexualité et de violences subies.
Les espaces des critiques
8Le dispositif d’enquête est un premier élément qui permet de comprendre pourquoi elle a suscité des critiques. Au cours de la mise en place des partenariats avec les relais de l’enquête, peu de réserves ou de mises en garde ont été émises. Les critiques des répondant·es ont débuté dès le premier jour de collecte. Elles proviennent en premier lieu de militant·e·s intersexes non binaires et sont diffusées sur les réseaux sociaux. Elles dénoncent l’impossibilité de se déclarer comme personne intersexe, mais aussi l’obligation de se définir comme femme ou homme [4]. Nous répondons sur la page Facebook de l’enquête ouverte au lancement de la collecte en insistant d’abord sur les contraintes du travail statistique : l’exigence de maintenir la comparabilité avec l’enquête « Virage » menée en population générale et le fait d’avoir filtré de nombreuses questions sur le sexe nous oblige à identifier l’enquêté·e comme homme ou femme et rend l’ajout d’une modalité « Autre » inenvisageable. Nous soulignons que l’on peut refuser de se définir comme homme ou femme mais que cela n’empêche pas d’être considéré comme tel·le et d’en subir les conséquences. Cette réponse n’a pas mis un terme aux commentaires négatifs sur les réseaux sociaux, ce qui a conduit deux associations partenaires à nous contacter pour relayer les critiques de certains de leurs adhérent·e·s et demander des modifications du questionnaire.
9Un peu plus d’un mois après le lancement de la collecte, nous proposons au site internet Yagg, l’un des plus importants média LGBT français du moment et partenaire de l’enquête, de publier une interview pour répondre aux critiques et préciser les enjeux de l’enquête. Dans l’interview, nous insistons sur la conception de l’enquête et les choix de recherche : nous notons que la revendication de l’intersexuation comme une identité n’est pas portée par toutes et tous les intersexes, et qu’objectiver les catégories n’a pas pour objectif d’en affirmer la légitimité mais peut permettre de s’en déprendre. Le titre de l’article choisi par Yagg, « Est-il possible de faire rentrer tout le monde dans des cases ? » est de ce point de vue en décalage par rapport au contenu de l’interview : l’accent est mis sur les catégorisations statistiques, les réductions et les exclusions qu’elles impliquent.
10Certains aspects de la stratégie d’enquête permettent de saisir les manières dont les enquêté·e·s s’emparent de l’enquête et se sentent concerné·e·s par celle-ci, plus ou moins indépendamment des objectifs initialement fixés par les conceptrices. L’enquête n’a pas été présentée comme une enquête sur les violences, pour éviter de ne mobiliser que celles et ceux qui se considèrent comme victimes, mais comme une enquête sur « les modes de vie, la santé et les situations d’insécurité des LGBT ». Nous avons insisté dans la communication sur les aspects les plus « ordinaires » des vies des LGBT. Cette présentation avait pour objectif de faire de la non-spécificité de l’enquête un atout : alors que les enquêtes auxquelles les personnes LGBT peuvent être amenées à répondre concernent souvent les problèmes spécifiques auxquels elles sont supposées faire face (sida et homophobie notamment), il s’agissait ici d’enregistrer des conditions de vie partagées avec d’autres populations, moins documentées. Ce cadrage avait également pour but de comparer les expériences des personnes LGBT avec les femmes et hommes hétérosexuel·le·s, et donc de saisir la spécificité des expériences et des violences subies par les premières. Dans la question ouverte posée à la fin du questionnaire, qui demandait aux répondant·e·s de donner « leur opinion sur l’enquête », on lit les déceptions que cette stratégie a suscitées [5].
« Je m’attendais, peut-être par naïveté à un questionnaire plus de l’ordre du quotidien et de la famille. »
« Il est clairement accès sur les difficultés que peuvent rencontrer ou avoir rencontrer des homo dans l’acceptation de leur homosexualité ainsi que toutes les violences qui peuvent être inhérentes à l’homosexualité. »
« Je pensais que ça serait plus orienté sur les conditions de vies des LGBT, les habitudes de vies etc pas forcement sur les “traumatismes” de la vie. »
12Outre ce cadrage par les modes de vie plus que par la violence, la méthode de collecte par internet permet probablement des critiques plus virulentes, notamment sur les réseaux sociaux ou dans les commentaires d’articles : le questionnaire peut être diffusé au-delà des espaces initialement ciblés, il fait l’objet de discussions et de présentations diverses qui ne sont pas toutes contrôlables (Frippiat et Marquis, 2010).
13Enfin, en nous adressant aux LGBT, nous avons mobilisé lors de la collecte une catégorie qui rassemble des individus aux appartenances et aux trajectoires diverses. L’enquête ne porte pas sur une population aux contours plus ou moins stables, elle s’adresse à un collectif dont l’existence et la pertinence peut être objet de débat au sein des membres qui peuvent s’y inclure, et qui a été marqué ces dernières années par une prolifération de nouvelles identifications. L’émergence de nouvelles identifications de genre et de sexualité n’est pas nouvelle. Dès la fin du XIX e siècle apparaissent des manières de se définir qui jouent avec le genre, qui rendent compte d’une diversité érotique (Herdt, 1996 ; Murat, 2006). L’imposition progressive de la bicatégorisation par sexe (Laqueur, [1990] 1992) et de la distinction entre hétérosexualité et homosexualité (Sedgwick, [1990] 2007 ; Halperin, 2002) les a recouvertes sans les faire disparaitre. Au cours des dernières années, la définition et les contours de nouvelles identifications ont fait l’objet de discussions dans des cercles plus ou moins restreints (Encadré 1).
ENCADRÉ 1. – De nouvelles identifications de genre et de sexualité
Agenre : Se dit d’une personne qui a le sentiment de n’être ni un homme ni une femme, de ne pas avoir un genre.
Aromantique : Se dit d’une personne qui ne ressent pas le besoin de nouer des relations romantiques, que la solitude et les amitiés satisfont.
Asexuelle : Se dit d’une personne qui ne ressent pas d’attirance sexuelle pour autrui, qui ne ressent pas le besoin ou l’envie d’avoir des relations sexuelles avec d’autres personnes.
Butch : Lesbienne, bisexuelle ou pansexuelle dont l’identification est masculine et qui travaille, conscientise et performe les codes et les normes sociales de la masculinité.
Cis’ : Diminutif de cisgenre. Se dit d’une personne dont le genre correspond à celui qu’on lui a attribué à la naissance.
Demiboy : Se dit d’une personne qui se sent en partie un garçon, mais en partie autre chose, qui reste indéfini.
Demigirl : Se dit d’une personne qui se sent en partie une fille, mais en partie autre chose, qui reste indéfini.
Fluide : Se dit d’une personne dont l’identification de genre ou de sexualité est changeante ou non catégorisable.
Non-binaire : Se dit d’une personne dont le genre ne se cantonne pas aux genres binaires homme/femme.
Pansexuelle : Se dit d’une personne pouvant être attirée par tous les genres y compris non binaires (hommes, femmes, inter, trans, non binaire, queer, etc.). Souvent défini également par la possibilité d’aimer quelqu’un parce que c’est une personne.
Polyamoureuse : Se dit d’une personne qui vit simultanément plusieurs relations intimes (amoureuses et/ou sexuelles) de manière consensuelle et éthique.
Queer : Se dit d’une personne qui n’adhère pas à la vision binaire des genres et des sexualités et ne veut pas être catégorisée selon les normes imposées par la société.
14L’enquête s’insère finalement dans un espace de discussion et de lutte qui lui préexiste. De ce point de vue, pour certain·e·s, y répondre ne consiste pas à participer à une entreprise scientifique, mais à évaluer le questionnaire.
« Ce questionnaire confond le genre et le sexe. Il ne correspond pas du tout aux manières qu’on les personne trans et personnes non binaires de se définir. Attention, quand je dis “personnes non binaires”, je ne parle pas des personnes intersexe. Ce sont deux choses différentes. Ce que vous devriez savoir si vous saviez faire la différence entre genre et sexe. Vous posez des questions très intrusives. Elles sont plus qu’anxiogènes. Ca méritait de prévenir en introduction. Vous dites vouloir les comparer à la population non LGBT mais existe-t-il seulement un questionnaire aussi lourd pour les non-LGBT ?? Mon inquiétude est de voir ce questionnaire utiliser (pas par vous mais par d’autres) pour stigmatiser les personnes LGBTQIA+ [Lesbiennes, gaies, bisexuelles, trans, queer, intersexe, asexuelle et plus]. »
« Pourquoi il n’y a pas les mentions : neutre, genderfluid, demi-boy, demi-girl en fait tous les non-binaires ? Pourquoi dans la sexualité vous ne mettez pas : la pansexualité, l’asexualité, polysexualité [...] ? Ce questionnaire est plus LGB que LGBTQA++. Je suis déçu·e. Un·e genderfluid pansexuel·le. »
16Ce doute par rapport à l’autorité et l’entreprise scientifiques est pour une part issu de l’histoire des communautés LGBT dans leur rapport au monde médical, d’une contestation du partage entre savoir scientifique et savoir profane, d’une critique d’une science normalisatrice ou aveugle aux expériences spécifiques des LGBT : c’est le cas du sida pour les gays (Epstein, 1996 ; Barbot, 2002), du classement psychiatrique des trans (Giami, 2011), ou du rapport des lesbiennes aux institutions médicales. En présentant, dans les outils de communication, l’enquête comme une enquête pour les LGBT et non sur les LGBT, nous essayions de prévenir ce sentiment qui reste sans doute pour certaines personnes inhérent à la relation d’enquête. La constitution de l’enquête en tribune n’exclut pas d’autres appropriations, plus traditionnelles, sur le mode du témoignage, y compris pour des répondant·e·s qui notent le caractère réducteur du questionnaire.
« Assez précis, les questions sont très claires et compréhensibles (selon mon point de vue). Cependant le cas du polyamour n’est pas traité et c’est dommage puisque cela me concerne et je n’aurais pas été gênée par des questions à ce sujet si peu traité. »
18 Nous n’avions que partiellement anticipé ces critiques. En nous appuyant notamment sur les résultats de l’enquête de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale sur les populations trans (Giami et al., 2011), nous avions inclus les personnes ne se reconnaissant pas dans le sexe qui leur a été assigné à la naissance. Nous n’avions cependant pas pensé à inclure dans l’enquête les identifications intersexe ou non binaire. À la suite des premières critiques émises sur les réseaux sociaux et alors que 2 148 personnes y avaient déjà répondu, nous avons apporté quelques modifications au questionnaire (Encadré 2). Celles-ci avaient pour objectif de permettre aux individus trans, intersexes, et non binaires de s’identifier comme tel, sans changer l’architecture du questionnaire. C’est une autre caractéristique notable de notre échantillon que de ne pas disposer exactement des mêmes informations pour toutes et tous les répondant·e·s.
ENCADRÉ 2. – Les évolutions du questionnaire, de « Virage » à « Virage LGBT »
[« Virage »] Vous êtes...
- • Un homme
- • Une femme
- • Un homme
- • Une femme
- • Vous êtes né femme/avez été déclaré femme, mais aujourd’hui vous êtes un homme
- • Vous êtes née homme/avez été déclarée homme, mais aujourd’hui vous êtes une femme
Sur le changement d’état civil
Certaines personnes peuvent souhaiter changez de sexe à l’état civil. Souhaiteriez-vous ou avez-vous déjà demandé à changer de sexe à l’état civil ?
.../...
- • Oui, vous l’avez demandé à l’état civil
- • Oui, vous y pensez parfois ou souvent mais vous n’avez pas fait de demande à l’État civil
- • Non
- • Ne souhaite pas répondre
- • Masculin
- • Féminin
- • Ne souhaite pas répondre
- Actuellement, vous vous présentez dans votre genre souhaité...
- • En toutes circonstances
- • Partout, ou souvent, mais jamais au travail
- • Seulement au travail
- • Seulement avec mes ami·e·s
- • Seulement avec un·e partenaire sexuel·le ou votre conjoint·e
- • Souvent, mais jamais avec votre conjoint·e
- • Seulement chez vous/quand vous êtes seul·e
- • Vous refusez les catégories de sexe
- • Ne souhaite pas répondre
Certaines personnes ont un sexe atypique et ne peuvent être facilement classées dans une catégorie de sexe. On parle parfois d’intersexuation. Êtes-vous dans ce cas ?
- • Non, je ne suis pas concerné·e
- • Oui, je suis concerné·e ou je l’ai été
- • Ne souhaite pas répondre
- • Ne sait pas
Concernant votre identité de genre, comment vous définissez-vous actuellement ?
Réponse en clair__________________________________________
Dans votre vie quotidienne, quel terme utilisez-vous pour définir votre orientation sexuelle ?
Réponse en clair__________________________________________
19 Du fait de la stratégie et du mode de collecte, du cadrage de l’enquête, des luttes que cristallise la catégorie LGBT, certain·e·s répondant·e·s ont ainsi fait de l’enquête une tribune pour porter dans l’espace public des questions qui préexistent à l’enquête. Or ces questions portent sur des thèmes centraux de « Virage LGBT » et questionnent son cadre.
Des critiques minoritaires, un questionnement radical du cadre de l’enquête
20Les critiques concernant les identifications de genre et de sexualité sont des critiques parmi d’autres de l’enquête. La question ouverte à la fin du questionnaire permet de mesurer la place de ces critiques par rapport aux autres, elle permet également de distinguer différentes modalités de ces critiques et les conceptions du genre et de la sexualité qui les sous-tendent. Si elles sont minoritaires, certaines d’entre elles ont l’intérêt de formuler une remise en cause radicale du cadre d’une enquête statistique sur la violence de genre telle qu’elle avait été ici conçue, en considérant les conceptions du genre, des violences et du travail scientifique à son principe non seulement comme discutables mais illégitimes.
Un registre de la critique parmi d’autres
21Pour situer la contestation des enregistrements du genre et de la sexualité, nous avons codé l’ensemble des 7 148 réponses à la question ouverte posée à la fin du questionnaire selon deux principes : les modalités des interventions (positives, négatives ou neutres) et leur registre [6]. Huit registres ont été distingués. Le premier porte sur la précision, la complétude, la pertinence ou l’ergonomie de l’enquête, sans référence aux identifications de genre et de sexualité. Il s’agit de répondant·e·s pour qui le questionnaire était « un peu complexe ergonomiquement » ou encore « exhaustif ». Certain·e·s enquêté·e·s comparent le questionnaire à d’autres, ce qui signale une certaine habitude à répondre à des enquêtes statistiques, en ligne ou par téléphone. Dans ce cadre, répondre est aussi évaluer l’enquête : « Beaucoup de précautions, précisions, ce qui est bien. Quelques questions restent malgré tout ambiguës, mais je ne connais pas de questionnaire qui arrive à lever toute ambiguïté. » Le deuxième registre concerne la longueur de l’enquête, variable selon les expériences déclarées : « Un peu trop long à mon goût, j’y ai passé largement plus que les 40 mn annoncées au début. » Le troisième registre concerne la dimension intrusive du questionnaire : « Le questionnaire est très intime, voire trop, beaucoup de détails sont demandés et est-ce que ça va être utilisé ? » Le quatrième registre concerne les enjeux d’une enquête sur les violences, hormis ceux des violences concernant spécifiquement les LGBT. Il peut s’agir de la difficulté à revenir sur des faits douloureux, ou à faire le partage entre des situations consenties, des contraintes jugées normales et des violences : « Les questions sur le harcèlement sexuel ne comprennent pas la possibilité que ça soit de la simple drague. De même il y a une question qui demande si l’on a été abordé sous prétexte de drague et il est ensuite impossible d’expliquer que c’était vraiment de la drague. » Le cinquième registre concerne les spécificités des expériences des LGBT, en termes de conjugalité, de sexualité, de violence, notamment : « Je m’attendais à des questions plus orientées sur la santé, comme par exemple de savoir si les lesbiennes ont du mal à être informées sur les IST-MST [infections sexuellement transmissibles, maladies sexuellement transmissibles], des sujets qu’on aborde pas dans les cours de prévention à l’école et si cela avait pu créer un sentiment d’isolement. » Les sixième et septième registres concernent les critiques des identifications de genre et de sexualité. Le sixième concerne le genre, et notamment sa conception binaire que le questionnaire véhiculerait : « Il manque des cases pour ce qui est du genre ? Je suis AFAB [7]/né avec un vagin, et suis agenre, pas une femme. Mon apparence n’est pas toujours féminine, ça me met mal à l’aise d’être perçu comme une femme », « au début, vous demandez de spécifier notre identité de genre, mais il n’y a rien pour les agenres, intersexes, genderfluid, etc. C’est dommage. Sinon, bien ». Le septième registre concerne l’identification sexuelle, et notamment les limites d’une partition en homosexualité, bisexualité, hétérosexualité : « Il existe d’autres orientations sexuelles qui mériteraient d’être mentionnées, comme la pansexualité et l’asexualité notamment. Pour ma part, j’ai répondu bisexuel à votre question, mais je suis en réalité pansexuel et panromantique. » Enfin, le dernier registre rassemble les autres critiques, c’est-à-dire celles qui ne font pas référence à quelque chose en particulier (« J’ai adoré »), ou qui disent ne pas avoir d’avis sur le questionnaire.
22Le Graphique 1 présente la fréquence selon laquelle les différents registres sont mentionnés dans les commentaires, indépendamment de leur modalité. Un même commentaire peut mobiliser plusieurs registres. Si l’on laisse de côté les commentaires – très hétérogènes – rassemblés sous le registre « Autre », la précision et la complétude sont les aspects du questionnaire qui suscitent le plus de commentaires de la part des répondant·es, suivis par la longueur du questionnaire. Ce ne sont donc pas les enjeux de genre, de sexualité et de violence qui suscitent le plus de réactions, mais des aspects qui concernent toute enquête statistique. L’identification du genre et de la sexualité fait partie des registres les moins souvent mentionnés. Il y a donc une forte présence des registres généralistes, qui ne sont pas propres au thème de l’enquête, et une faible présence des registres spécifiques, dans lesquels les particularités des populations visées sont déterminantes.
GRAPHIQUE 1. – Les registres des interventions
GRAPHIQUE 1. – Les registres des interventions
Note : Les résultats sont donnés sur les commentaires finaux de 6 929 répondant·e·s, 219 commentaires n’étant pas classables. Un même commentaire peut mobiliser plusieurs registres de la critique.Lecture : 22,5 % des commentaires analysés (soit 1 556 commentaires) mentionnent la longueur de l’enquête.
Champ : Commentaires finaux des questionnaires « Virage LGBT ».
GRAPHIQUE 2. – Les modalités des critiques selon les registres
GRAPHIQUE 2. – Les modalités des critiques selon les registres
Note : 3 011 questionnaires mentionnent le registre « Précision », 1 645 le registre « Autre », 1 556 le registre « Longueur », 939 le registre « Violence », 824 le registre « Spécificité LGBT », 242 le registre « Identification de genre », 152 le registre « Intrusion » et 95 le registre « Identification sexuelle ».Champ : Commentaires finaux des questionnaires « Virage LGBT ».
Lecture : Parmi les 1 556 commentaires mentionnant la longueur, 99,4 % le font de façon négative, 0,3 % de façon neutre et 0,3 % de façon positive.
23Le Graphique 2 s’appuie sur les commentaires codés dans un ou plusieurs registres pour mesurer la modalité des critiques : celles-ci peuvent être positives, neutres ou négatives. Les registres concernant la précision, la pertinence et l’ergonomie, et ceux concernant l’enregistrement des expériences LGBT sont ceux qui suscitent le plus de commentaires positifs. À l’inverse, et de manière peu surprenante étant donné la longueur du questionnaire [8], la majeure partie des commentaires évoquant cet aspect le font de manière négative : le questionnaire, qui pose de façon explicite et répétée des questions sur les différents faits de violences potentiellement subies selon les sphères de vie, est souvent perçu comme fastidieux. Les questions de l’identification du genre et de la sexualité suscitent des commentaires dans leur majorité négatifs.
24Ces résultats dépendent des capacités et des envies des répondant·e·s à donner leur opinion : le retour demandé sur le questionnaire peut être plus ou moins pris au sérieux, il repose sur le sentiment d’être légitime à revenir sur un tel dispositif scientifique (Bourdieu, 1984). Hormis la question de la longueur du questionnaire, la majeure partie des répondant·e·s se conforme au cadre de l’enquête et n’intervient pas pour porter des critiques positives ou négatives : certains registres ne leur viennent pas à l’esprit, ou elles/ils ne jugent pas nécessaire de mentionner leur opinion. Cependant, ce sont justement les répondant·e·s qui prennent la parole qui nous intéressent ici. Parmi celles et ceux qui s’expriment, très peu investissent les questions de genre et de sexualité, et lorsqu’elles et ils le font, c’est majoritairement de manière négative. Outre la distinction entre registres généralistes et registres spécifiques, il y a donc des registres qui suscitent des avis différenciés, et d’autres qui sont évoqués très majoritairement sur le mode négatif. Les questions ouvertes portant sur le genre et la sexualité permettent de préciser plus finement le sens de ces critiques.
Maladresses, manques et violences
25Les critiques qui portent sur les expériences et spécificités des LGBT se différencient selon les conceptions des identifications sexuées et sexuelles ainsi que des usages et des effets d’une enquête statistique. Trois critiques, qui peuvent coexister dans une même prise de parole, peuvent être distinguées.
26La première porte sur l’image des LGBT que le questionnaire peut renvoyer : l’enquête serait maladroite. Les questions sur la santé ou les violences subies ne sont pas perçues comme la possibilité de témoigner, mais comme un risque de pathologisation : on trouve sans doute ici un écho de la médicalisation et de la psychiatrisation des homosexualités et des personnes trans qui caractérisent encore leur situation aujourd’hui (Beaubatie, 2017). En outre, dans un contexte de reconnaissance juridique et d’acceptation de principe (Bajos et al., 2008), il peut sembler plus opportun pour certain·e·s répondant·e·s de mettre l’accent sur les expériences positives que sur l’homophobie, la biphobie ou le mal-être. Alors que, comme nous le verrons, les autres critiques témoignent d’une revendication de différence, cette contestation porte plutôt une revendication d’indifférence présente au moins depuis les années 1990 chez les homo-bisexuel·le·s (Adam, 1999). Là encore, le cadrage sur les vies ordinaires plus que sur les violences a sans doute un effet négatif, en particulier pour les répondant·e·s qui estiment ne pas être dans ces situations de violence.
« Ce questionnaire n’évoque que des faits négatifs, laissant présupposer que l’homosexualité est nécessairement née d’un traumatisme. »
« Il est dommage de réduire les conditions de vie des LGBTQI à des questions à connotation négative. On vit heureux aussi, il faut le dire ! Beaucoup de questions ne me concernent pas. »
28La difficulté d’évoquer des violences passées, de parler de ce qu’on aurait préféré oublier relève également pour certain·e·s de telles maladresses. L’ajout d’un « trigger warning », qui consiste à avertir que le questionnaire aborde des expériences douloureuses, est parfois suggéré. Cette idée prend le contrepied de la stratégie de l’enquête : annoncer les sujets abordés n’est pas tenu pour un biais mais comme une manière de prévenir les effets négatifs de la remémoration de la violence. Les deux autres critiques concernent plus précisément les identifications de genre et de sexualité. On retrouve ici certains débats qui traversent les mouvements féministes depuis les années 1970 : certaines contestations demandent la reconnaissance de certaines identités, d’autres se donnent plutôt pour objectif de déconstruire les assignations identitaires (Fraser, 2012). L’enquête statistique peut alors être conçue comme un moyen, parfois imparfait mais potentiellement utile, de rendre visibles des expériences spécifiques, ou à l’inverse comme une opération de catégorisation intrinsèquement violente.
29Certain·e·s répondant·e·s dénoncent l’étroitesse des modalités proposées pour se définir : il s’agit d’une critique du réductionnisme de l’enquête, qui propose un nombre limité de catégories de définition de soi et contribue à invisibiliser des catégories minoritaires. Tout en questionnant la pertinence des catégories proposées, cette prise de parole témoigne d’une volonté d’amélioration de l’enquête, elle dépasse souvent la seule question de l’identification pour souligner plus généralement les spécificités des modes de vie LGBT dont certains soupçonnent qu’elles échapperaient aux chercheur·es.
« Certaines questions semblent meconnaitre le contexte de drague, parfois cru, en milieu homo. »
« Beaucoup de questions impliquent de “se mettre à la place de (vous, les gens normaux)”. beaucoup de questions sont posées de telle manière que ça ne ressemble pas du tout à ma vie telle qu’elle est pour ne prendre qu’un exemple, la question des partenaires/ex-partenaires/relation de couple, etc. demanderaient à être défini beaucoup plus clairement, mes relations a mes amantes durent en général 6 mois env, souvent plusieurs amantes sur une même période, etc. il m’est donc bien diificile de répondre aux questions relatives aux passifs de couple, etc. elles révèlent également, il me semble ; une vision tout à fait hétéronormative des relations, bref, on sent (ou on projette/imagine) que les questions sont posées par des hétéro, pour des hétéro [...]. »
31 L’aspect réducteur de l’enquête statistique peut donc être noté à partir de deux points de vue : le questionnaire suppose une mise en forme du flou et des catégories discrètes, des faits clairement délimités là où les parcours LGBT comme certaines expériences de violences sont difficiles à dater et à qualifier (Antoine et Lelièvre, 2006). Cette situation concerne un grand nombre de personnes, mais on peut penser que, dans le cas de populations dont les trajectoires se caractérisent par une rupture partielle avec les socialisations sexuées et sexuelles antérieures (Pollak et Schiltz, 1987 ; Schiltz, 1997 ; Beaubatie, 2017), elle se pose avec une plus grande acuité.
32 Par ailleurs, les différentes modalités proposées peuvent être tenues pour insuffisantes et manquer certaines expériences tenues pour importantes. Les contestations concernant les identifications insistent alors sur « la distance entre un schéma binaire de genre et les multiples expériences de genre vécues » (Halberstam, 1998, p. 23). Celles-ci concernent le genre comme la sexualité. Les critiques encouragent alors à mieux saisir les différences au sein des masculinités ou des féminités, les hiatus entre le sexe assigné à la naissance et les pratiques plus ou moins féminines et masculines, de nommer des figures de genre spécifiques (comme butch ou tomboy) [9]. En ce qui concerne la sexualité, il s’agit de rendre compte d’arrangements vécus comme singuliers entre des attirances, des pratiques, de distinguer les rôles, de mieux prendre en compte l’absence de désir ou d’activité sexuelle : les catégories proposées semblent de ce point de vue imprécises [10]. Les dénonciations peuvent être plus ou moins virulentes : elles vont des suggestions d’ajouts et d’amélioration du questionnaire à la dénonciation de l’aveuglement des chercheuses et chercheurs.
33 Une troisième critique ne porte pas sur l’insuffisance des catégories proposées mais sur les opérations de catégorisation elles-mêmes : c’est celle-ci qu’on peut qualifier de radicale. Ces répondant·e·s valorisent une fluidité en matière d’expériences et de définition de soi, et peuvent alors multiplier les catégories d’identification de soi dans les questions ouvertes.
« C’est la deuxieme fois que je sais le questionnaire vu que je ne peux pas repondre de façon intersexe, alors les deux questionnaires peuvent être mis ensemble, je suis intersexe, de corps d’esprit d’âme de metabolisme fluide questionnaires très binaire c’est quoi un homme c’est quoi une femme c’est quoi féminin masculin, être un homme à vagin sans embouchure ? ? ? ? ? ? ? quand les possibilités sexuelles sont heterosexuel, homosexuel, bisexuel moi j’aime les humains (homo sexuel, aimer les mêmes, on est tous humains donc homo) mais je suis hétéro pare que j’aime les êtres humains et ils sont tous différents de caractère d’âme de corps et d’esprit [...]. »
« Il invisibilise les non-binaires et les intersexes. Je suis considéré fille sur ma carte d’identité, mais je n’ai aucune envie d’être considéré garçon non plus. Je suis non binaire, je ne suis ni un homme ni une femme. »
« Je ne me sens pas ici représenté·e en tant que personne me définissant “trans non binaire”. F de naissance, mais de genre neutre, non opéré, non hormoné et bien comme ça. Je ne suis pas une fille “masculine”, mais bien que AFAB, je me sens fille ET gars à la fois. Je revendique la possibilité du genre “Autre” à l’état civil, comme alternative au M et F. Par ailleurs, j’ai répondu qques fois “je ne sais pas”, alors que je sais... tout simplement car vos réponses ne correspondent pas à ma réalité. J’ai pris les “je ne sais pas” comme “autre” (qui manque comme possibilité). »
35Cette critique n’a pas tout à fait pour but de proposer d’autres catégories plus pertinentes, elle vise plutôt à rendre incertaines celles communément mobilisées. Il s’agit souvent d’identifications négatives qui ont pour effet d’épuiser les catégories disponibles et de faire de l’expérience personnelle quelque chose d’ineffable, de désignateurs flous qui valent moins pour leur pertinence descriptive que pour leur refus de déclarer une identité clairement délimitée. Ici, le genre n’est pas uniquement une expérience complexe qui attend les termes précis pour être décrite, mais un système de catégorisation qui est rejeté.
36C’est à partir de cette troisième critique que l’accusation de violence apparait. En proposant aux individus de se ranger dans des catégories qui ne leur correspondent pas, le questionnaire rejouerait les assignations de genre et de sexualité subies par celles et ceux qui ne s’y conforment pas. C’est la manière dont l’enquête conçoit les violences de genre qui est en question ici. « Virage LGBT » met l’accent sur les violences interpersonnelles (verbales, psychologiques ou physiques) plus que sur les violences épistémiques, qui reposent sur l’assignation d’une personne à une catégorie qui n’est pas la sienne, ou la dépossède de la capacité à dire et interpréter ses propres expériences (Spivak, [1999] 2009). Cette seconde forme de violence a été largement analysée dans les études sur les LGBT, en particulier à travers le trope de l’invisibilité (Namaste, 2000 ; Yoshino, 2000 ; Deschamps, 2002). Un ensemble de questions spécifiquement destinées aux LGBT était présent dans le questionnaire, dans lequel les thèmes investigués sont le coming-out et l’acceptation de l’homo-bisexualité ou du changement de sexe par l’entourage plus ou moins proche. Mais les assignations et leurs conséquences ne sont pas directement renseignées.
37Outre la conception de la violence, ce sont également les présupposés théoriques concernant les rapports de genre dans l’enquête qui sont en question. « Virage LGBT » conçoit les rapports de genre comme des rapports sociaux de sexe, des rapports d’oppression entre femmes et hommes conçus comme des groupes sociaux : il s’agit d’identifier les victimes et les agresseur·e·s plus que d’objectiver la diversité des formes de masculinités et de féminités, ou les différentes identifications de genre [11]. Ces deux perspectives ne sont pas nécessairement contradictoires : subir une violence en tant qu’individu ayant telle appartenance, c’est être une cible du fait de cette appartenance, mais aussi être assigné à cette appartenance. Si, d’un point de vue théorique, la perspective des rapports sociaux de sexe peut tout à fait soutenir que le genre précède le sexe et produit celui-ci comme une caractéristique naturelle (Delphy, 1998) du point de vue du questionnaire, même après les ajouts consécutifs aux critiques, cette approche conduit à faire du sexe de naissance l’indicateur du genre.
38En pointant du doigt ou en dénonçant des maladresses, des manques ou des violences, certain·e·s répondant·e·s ne parlent pas seulement en leur nom, mais du point de vue d’autres personnes qui auraient dû être prises en compte : l’enquête statistique n’est pas utilisée ici seulement pour déclarer des expériences ou une situation, mais comme un dispositif tenu de représenter l’ensemble des LGBT. Les contestations se font ainsi au nom de principes de représentativité qui sont aussi des principes de justice ; ce faisant, certain·e·s répondant·e·s constituent certaines catégories, en particulier les trans et les intersexes, comme des cas révélateurs ou des causes (Boltanski, [1990] 2011).
39Les critiques adressées à l’enquête questionnent donc les routines du codage statistique et les présupposés théoriques d’une enquête sur les LGBT qui les sous-tendent. Le choix d’aborder les violences interpersonnelles en termes de rapports sociaux de sexe est d’abord une stratégie scientifique ; ce choix permet aussi de reprendre dans le questionnaire les catégorisations qui sont celles du plus grand nombre de personnes : en effet, suggérer dans une question que la bicatégorisation de sexe est une possibilité parmi d’autres pourrait avoir des effets difficiles à contrôler sur les personnes qui n’avaient jamais envisagé la question comme telle. La multiplication des modalités d’identification de genre et de sexualité a également pour inconvénient de produire de fausses identifications (The GenIUSS Group, 2014) ou de donner une tonalité spécifique au questionnaire pour les répondant·e·s qui ne remettent pas en question les catégorisations majoritaires. De ce point de vue, le dispositif d’enquête conduit à un conformisme théoriquement et méthodologiquement cohérent, mais qui entre en tension avec certain·e·s LGBT, qui perçoivent ce conformisme comme une exclusion.
Le temps de l’indétermination Jeunesse, trajectoires sociales et refus des assignations
40Les répondant·e·s qui critiquent l’enregistrement des identifications de genre et de sexualité ayant malgré tout rempli le questionnaire, nous disposons à leur sujet d’informations sur leurs positions sociales et certaines de leurs expériences en matière de genre et de sexualité. Les critiques peuvent exprimer certaines spécificités de ces dernier·e·s, elles peuvent également être liées à des expériences et des ressources qui les disposent à la critique sur ces questions ou sur d’autres. C’est d’autant plus le cas ici où, comme nous l’avons vu, les critiques du questionnaire ne sont pas nécessairement portées à partir des expériences spécifiques des répondant·e·s mais de ce que l’enquête devrait être pour prendre en compte la diversité des populations LGBT. Les résultats qui suivent doivent cependant être interprétés avec prudence. D’une part, les effectifs des répondant·e·s critiques sont relativement faibles, ce qui limite les possibilités d’analyse. D’autre part, nous ne disposons pour les situer que des indicateurs disponibles dans l’enquête, dont certains sont jugés précisément inadéquats. Enfin, cette analyse secondaire des données de « Virage » pose des questions distinctes des objectifs initiaux de l’enquête. D’autres informations, et en particulier les positions politiques ou les formes d’engagement, auraient permis de mieux saisir les critiques étudiées ici. Certaines données sociodémographiques, expériences de genre et de sexualité permettent cependant de cerner quelques éléments qui distinguent les répondant·e·s critiques des autres (Tableau 1).
Genre, âge et refus des assignations de genre et de sexualité
TABLEAU 1. – Caractéristiques socio-démographiques et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
| Caractéristiques socio-démographiques | Répondant·e·s critiquant l’enregistrement des identifications de genre et/ou sexuelle n = 260 | Répondant·e·s ne critiquant pas l’enregistrement des identifications ni de genre ni sexuelle n = 6 888 | p | |
|---|---|---|---|---|
| Sexe (*) | Femme | 67,3 | 48,8 | < 0,0001 |
| Homme | 32,7 | 51,2 | ||
| Âge | 18 à 29 ans | 77,3 | 40,5 | < 0,0001 |
| 30 à 39 ans | 13,9 | 23,4 | ||
| 40 à 49 ans | 5,0 | 19,2 | ||
| 50 ans et plus | 3,8 | 16,9 | ||
| Lieu de résidence | Île-de-France | 39,2 | 34,4 | < 0,0001 |
| Autre agglomération | 50,0 | 56,2 | ||
| Territoire rural | 6,6 | 8,3 | ||
| NVPD/NSP | 4,2 | 1,1 | ||
| Diplôme le plus élevé obtenu (**) | Sans diplôme, BEPC/BEP/CAP, baccalauréat | 31,5 | 26,0 | < 0,0001 |
| Diplôme supérieur du 1er cycle | 27,7 | 28,4 | ||
| Diplôme supérieur des 2e et 3e cycles | 38,1 | 45,2 | ||
| NVPD/NSP | 2,7 | 0,4 | ||
TABLEAU 1. – Caractéristiques socio-démographiques et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
41Le Tableau 1 compare les répondant·e·s de l’enquête « Virage LGBT » n’ayant pas émis de critiques sur les identifications de genre et sexuelles à celles et ceux qui en ont formulées selon quelques indicateurs socio-démographiques. Pour maintenir des effectifs suffisants, nous avons rassemblé critiques des identifications de genre et critiques des identifications sexuelles. Les répondant·e·s critiques se distinguent peu selon le lieu de résidence ou les diplômes obtenus : comme les autres répondant·e·s, elles/ils sont une population plutôt urbaine et même francilienne, possédant des capitaux scolaires importants. On retrouve ici les acquis des enquêtes précédentes sur les homo-bisexualités (Bajos et al., 2008), c’est aussi un effet du mode de collecte par internet, qui tend à surreprésenter les individus ayant plus de ressources (Frippiat et Marquis, 2010). La différence d’âge entre les deux groupes est sans doute la plus discriminante : les répondant·e·s critiques sont beaucoup plus jeunes que les autres, en grande majorité âgé·e·s de moins de 30 ans. Si elles/ils ont plus souvent le baccalauréat, c’est sans doute parce que le cursus universitaire d’une partie d’entre eux/elles n’est pas fini.
GRAPHIQUE 3. – Féminité, masculinité et critique des identifications de genre et de sexualité
GRAPHIQUE 3. – Féminité, masculinité et critique des identifications de genre et de sexualité
Note : La p-value du test statistique du Chi2 associé aux données du graphique est inférieure à 0,0001 et le test présente des effectifs théoriques par cases supérieurs ou égaux à 5.Champ : Ensemble des répondantes à l’enquête « Virage LGBT ».
TABLEAU 2. – Caractéristiques sexuelles et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
| Caractéristiques sexuelles | Répondant·e·s critiquant l’enregistrement des identifications de genre et/ou sexuelle n = 260 | Répondant·e·s ne critiquant pas l’enregistrement des identifications ni de genre ni sexuelle n = 6 888 | p | |
|---|---|---|---|---|
| Identification sexuelle | Homosexuelle | 30,8 | 80,5 | < 0,0001 |
| Bisexuelle | 43,5 | 14,7 | ||
| Hétérosexuelle | 6,9 | 2,4 | ||
| Ne sait pas | 10,0 | 1,8 | ||
| Ne veut pas dire | 8,8 | 0,6 | ||
| A déjà eu au moins une relation sexuelle | Oui | 85,8 | 96,0 | < 0,0001 |
| Non | 14,2 | 4,0 | ||
| Relation de couple au moment de l’enquête | Dans une relation | 47,3 | 60,1 | < 0,0001 |
| Dans plusieurs relations | 7,3 | 2,0 | ||
| Pas en couple mais l’a déjà été | 27,3 | 26,6 | ||
| Pas en couple et ne l’a jamais été | 17,3 | 10,8 | ||
| NVPD/NSP | 0,8 | 0,5 | ||
| Nombre de partenaires sexuel·le·s (*) | Moyen | 17 partenaires | 49 partenaires | |
| Médian | 5 partenaires | 10 partenaires | ||
TABLEAU 2. – Caractéristiques sexuelles et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
42Les critiques sont plus souvent émises par des répondantes qui s’identifient comme femme dans le questionnaire même si, comme nous l’avons vu, cette catégorie est problématique pour une partie d’entre elles. Le Graphique 3 permet de préciser les rapports des répondant·e·s au genre. Dans l’enquête, une question avait pour objectif de saisir des variations de féminité et de masculinité. Pour les femmes, elle était formulée ainsi : « On attend généralement des femmes qu’elles se comportent de façon féminine. Vous-mêmes vous diriez-vous très féminine, plutôt féminine, pas très féminine, un peu masculine, très masculine ? » La même question était posée aux hommes, mais les modalités étaient inversées. Les taux plus importants de non-réponse chez les répondant·e·s critiques signalent le refus des catégories proposées. Alors que la majeure partie des répondant·e·s se situent dans les modalités centrales, c’est dans les modalités extrêmes que les répondant·e·s critiques se distinguent. Les femmes sont plus susceptibles de se dire masculines et de refuser une féminité affirmée ; les hommes affirment plus encore leur féminité. Autant voire plus qu’un rapport à soi, la question enregistre une présentation de soi, y compris dans l’enquête, qui insiste sur les décalages entre le sexe assigné à la naissance et les variations du genre.
43 Le Tableau 2 présente les expériences des répondant·e·s en matière de conjugalité et de sexualité. Ces indicateurs sont dépendants de l’âge, et les différences entre les répondant·e·s critiques et les autres s’expliquent en grande partie par la jeunesse des premier·e·s. Les données montrent cependant que les répondant·e·s critiques sont plus nombreux·ses à n’avoir pas eu encore de rapports sexuels, à déclarer moins de partenaires sexuel·les, et qu’elles/ils sont très nombreux·ses à se dire bisexuel·les [12]. Sur ce dernier point, les taux importants de non-réponse signalent l’inadéquation des modalités pour une partie des répondant·e·s. Enfin, elles/ils sont plus nombreux·ses à n’avoir jamais été en couple ou à déclarer plusieurs relations de couple simultanées.
44Que les critiques émanent de femmes est un élément singulier au regard d’investissements politiques ou militants plutôt masculins (Nicourd, 2008). Elles tendent à situer ces critiques au sein des mouvements féministes, comme des revendications portées par des individus qui subissent particulièrement les rapports de genre, que ce soit en termes d’oppression des femmes ou d’assignation à leur sexe. Dans leurs formes les plus radicales, les critiques peuvent ainsi être conçues comme un effet de la « colère des opprimées », objets de discours savants exotisants ou pathologisants, qui affirment le droit de parler en leur nom (Guillaumin, 1992). Ces critiques s’inscrivent également dans les évolutions récentes des mouvements féministes, caractérisées par un usage militant d’internet, une diversification des fronts de lutte et un questionnement des assignations identitaires (Bergès, 2017). La jeunesse peut alors être comprise comme un moment favorisant la critique du genre et des sexualités : alors que l’avancée en âge est un processus de sexuation dans lequel les rôles et les pratiques de genre se durcissent (Rennes, 2016), les répondant·e·s critiques se situent dans un « âge de l’apesanteur » ou de « l’indétermination » (Mauger, 2015, p. 81 sq.) dans lequel les expériences sont encore à faire, les verdicts sociaux ne sont pas encore tombés, les contraintes du monde du travail ou de la conjugalité sont moins fortes. L’identification bisexuelle, dont les significations sont multiples (Rust, 2000), peut dénoter ici le refus d’un choix définitif de l’objet du désir ou une sexualité qui n’est pas déterminée par le sexe du partenaire. Les critiques semblent donc exprimer une indétermination objective dans les processus de sexuation et de sexualisation, liée à un moment de la vie où les appartenances ne sont pas encore fixées et peuvent être questionnées. Cette indétermination peut également être celle d’un moment historique où ces appartenances perdent de leur évidence, où les rôles et les catégorisations de genre et de sexualité perdent de leur poids. Enfin, elle est revendiquée comme un droit par des personnes qui refusent d’être déterminées.
Les effets sensibles du déclassement
45Des informations indépendantes du genre et de la sexualité peuvent également expliquer cette expérience et cette revendication de l’indétermination. On peut ainsi faire l’hypothèse que « plus les individus sont dotés de capitaux socioculturels, plus ils semblent en mesure de se distancier de la norme dominante de l’hétérosexualité » (Bajos et al., 2008, p. 249) et donc des catégorisations dominantes de la sexualité et du genre. Plus précisément, l’enquête nous fournissant des informations sur le niveau de diplôme, sur la catégorie socio-professionnelle du/de la répondant·e et sur celles de ses parents lorsque l’enquêté·e était âgé·e de 14 ans, nous avons comparé les trajectoires sociales des répondant·e·s critiques et des autres et construit un indicateur de mobilité sociale intergénérationnelle.
TABLEAU 3. – Mobilité intergénérationnelle et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
| Indicateur de mobilité sociale (sans prise en compte du chômage et de l’inactivité) | Répondant·e·s critiquant négativement l’enregistrement des identifications de genre et/ou sexuelle n = 260 | Répondant·e·s ne critiquant pas négativement l’enregistrement des identifications ni de genre ni sexuelle n = 6 888 | p | ||
|---|---|---|---|---|---|
| Effectif | % | Effectif | % | ||
| Entre Ego et son père | |||||
| Immobile « haut » | 35 | 13,5 | 1 824 | 26,5 | < 0,0001 |
| Mobile descendant | 20 | 7,7 | 275 | 4,0 | |
| Immobile « bas » | 5 | 1,9 | 463 | 6,7 | |
| Mobile ascendant | 11 | 4,2 | 1 085 | 15,7 | |
| Autre, indéterminé, non concerné dont Ego au chômage ou en inactivité | 189 116 | 72,7 44,7 | 3 241 1 351 | 47,1 19,6 | |
| Total | 260 | 100,0 | 6 888 | 100,0 | |
| Entre Ego et sa mère | |||||
| Immobile « haut » | 23 | 8,8 | 1 403 | 20,4 | < 0,0001 |
| Mobile descendant | 17 | 6,5 | 248 | 3,6 | |
| Immobile « bas » | 7 | 2,7 | 460 | 6,7 | |
| Mobile ascendant | 22 | 8,5 | 1 234 | 17,9 | |
| Autre, indéterminé, non concerné dont Ego au chômage ou en inactivité | 191 116 | 73,5 44,7 | 3 543 1 351 | 51,4 19,6 | |
| Total | 260 | 100,0 | 6 888 | 100,0 | |
TABLEAU 3. – Mobilité intergénérationnelle et critique des identifications de genre et de sexualité (%)
46En suivant les analyses de Camille Peugny (2006), nous avons regroupé les cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS) et professions intermédiaires et les employé·e·s et ouvrier·e·s (qualifié·e·s ou non). Si cette opération réduit la finesse de certaines hiérarchies sociales, elle permet de distinguer deux groupes selon la nature du travail effectué : c’est moins le statut d’emploi que le partage entre tâches d’exécution et tâches d’encadrement qui est déterminant ici. De ce point de vue, même si des différences existent entre cadres et professions intermédiaires, elles sont moins importantes que celles entre professions intermédiaires et employé·e·s ou ouvrier·e·s. Nous avons analysé séparément les professions du père et de la mère, les positions des parents pouvant être différentes dans un contexte de division sexuée du travail. Cet indicateur de mobilité intergénérationnelle peut finalement prendre cinq modalités : immobile « haut », mobile descendant, immobile « bas », mobile ascendant, et enfin, « Autre, indéterminé, non concerné ».
47La catégorie « Autre, indéterminé, non concerné » du Tableau 3 regroupe un nombre important de personnes, en particulier chez les répondant·e·s qui critiquent l’enregistrement du genre et de la sexualité. Il s’agit de personnes dont les informations concernant leur situation ou celle de leurs parents ne sont pas suffisantes pour construire un indicateur : les étudiant·e·s, les personnes au chômage ou en inactivité sont nombreux·ses dans cette catégorie. Cet indicateur de mobilité sociale n’est donc que partiellement pertinent, parce qu’il écarte de l’analyse des expériences qui caractérisent les répondant·e·s critiques : la difficulté d’accès à l’emploi, le temps des études en particulier. L’analyse en termes de mobilité intergénérationnelle doit donc être considérée comme un indice d’un phénomène dont elle n’éclaire qu’un aspect limité, pour une fraction des répondant·e·s concerné·e·s. Elle montre cependant que la précarité, comme manque de ressources mais aussi comme incertitude à propos de l’avenir (Van de Velde, 2008) est caractéristique d’une grande partie des répondant·e·s critiques de l’enquête.
48À cette indétermination s’ajoutent des phénomènes de mobilité sociale descendante plus marqués chez les répondant·e·s critiques. Du point de vue de la mobilité intergénérationnelle entre l’individu et son père, la proportion des mobiles descendants est deux fois plus importante chez les répondant·e·s critiques, tandis que celle des mobiles ascendants est plus de trois fois supérieure chez les personnes ne critiquant pas les identifications. Du point de vue de la mobilité intergénérationnelle entre l’individu et sa mère, les différences sont moins nettes, sans doute du fait d’une position sociale de la mère moins élevée. Mais, là encore, les personnes en situation de mobilité intergénérationnelle descendante sont deux fois plus nombreuses chez les répondant·e·s critiques, tandis que les personnes en mobilité intergénérationnelle ascendante sont deux fois plus nombreuses chez celles et ceux qui ne contestent pas. Ces résultats ouvrent une analyse en termes de déclassement comme mobilité intergénérationnelle descendante.
49Les interprétations des liens entre déclassement et position politique portent fréquemment sur des comportements électoraux et les opinions politiques en partie mises en forme par l’offre des partis et par ce moment spécifique de politisation qu’est l’élection ; elles mesurent souvent des opinions concernant des questions économiques et sociales traditionnelles, comme l’immigration, l’école, le nombre de fonctionnaires (Cautrès, 1995). D’autres approches du déclassement, plus fines ou tenant compte d’autres expériences sociales, comme les filières d’études, le secteur d’activité, les expériences militantes, les configurations familiales seraient nécessaires pour comprendre les critiques dont il est question ici et produire une typologie plus fine des déclassé·e·s et de leur disposition à la critique (Collectif, 2017). La contestation des catégorisations du genre et de la sexualité est plus limitée, ces questions étant très peu discutées dans les espaces habituels de débat comme les émissions politiques ou les réunions des partis. Ces catégorisations sont de plus fortement naturalisées, ce qui rend leur remise en cause incongrue pour une partie de la population.
50Les grilles d’analyses proposées pour comprendre les liens entre déclassement et politisation suggèrent cependant une piste d’interprétation qui insiste moins sur les dispositions à la critique que sur la sensibilité à certains rapports sociaux produite par certaines trajectoires sociales. Les personnes en mobilité sociale descendante sont en effet conduites à penser et agir dans des mondes sociaux différents, certaines idées et pratiques pertinentes ou légitimes dans l’un ne l’étant pas dans l’autre. Il ne s’agit pas nécessairement d’une perte de repère ou d’une acculturation, mais d’une situation sociale dans laquelle peuvent coexister plusieurs systèmes de valeurs et de catégorisations, systèmes qui ont ainsi plus de chances d’être perçus comme relatifs voire arbitraires. Les déclassé·e·s pourraient ici être conçu·e·s comme des individus difficiles à classer et peinant parfois à se classer, pris dans des systèmes de catégorisation et de valorisation distincts et parfois contradictoires. Cette position peut susciter des vulnérabilités spécifiques et produire une attitude polémique vis-à-vis de l’ordre social. Elle constitue également un point d’observation où les catégories les plus habituelles peuvent être remises en question, où la fluidité et la complexité des positions et assignations sociales peuvent être revendiquées parce qu’elles sont vécues. Le déclassement est ainsi, avec la jeunesse et les évolutions du militantisme féministe et LGBT, un aspect qui permet de comprendre la mise à distance des assignations dominantes de genre et de sexualité comme l’expression d’une indétermination. Celle-ci a un double aspect : elle peut être l’expression d’une situation où ces assignations sont moins prégnantes ; elle peut être le refus revendiqué des déterminations et des nécessités dont la persistance est déniée.
51 * * *
52En prenant au sérieux les critiques émises à propos de l’enregistrement du genre et de la sexualité dans une enquête sur les violences de genre, cet article avait un double objectif : saisir les ressorts de ces critiques, les conceptions du genre, de la sexualité et de l’enquête statistique qu’elles supposent ; objectiver les positions sociales des personnes qui les portent, les spécificités de leurs expériences en matière de genre et de sexualité et plus largement de leurs trajectoires sociales. L’analyse permet tout d’abord d’écarter deux lectures : l’une qui nierait la spécificité de ces critiques en les considérant comme l’expression d’une contestation plus générale de l’enquête statistique ; l’autre qui y verrait l’expression de nouvelles identifications qui nécessiterait une refonte de l’enregistrement statistique du genre et de la sexualité. Les critiques ne sont sans aucun doute pas strictement spécifiques à l’enquête « Virage LGBT », ni au genre et à la sexualité : elles se comprennent au regard de la conception de l’enquête, de son mode de collecte, des résistances à la catégorisation statistique, des usages des données chiffrées par des collectifs mobilisés. Cependant, elles questionnent directement les stratégies théoriques et méthodologiques d’une enquête sur les violences de genre, en particulier celles qui consistent à faire du sexe le principal indicateur du genre comme rapport social et celles qui reprennent la distinction entre hétérosexualité, homosexualité et bisexualité pour saisir l’identification sexuelle. Ce qui relève du codage et de contraintes statistiques pour les chercheur·e·s revêt pour certain·e·s enquêté·e·s un enjeu plus existentiel, les catégorisations proposées étant perçues comme des violences. La volonté de comparer population majoritaire et minoritaire, au centre de l’enquête « Virage », pose ainsi une question spécifique. Dans une enquête en population générale, la construction d’un espace d’équivalence qu’implique l’enquête statistique se fait du point de vue de la population majoritaire, le questionnaire tendant plus ou moins à s’adapter aux catégorisations, expériences et représentations de cette population. Dans notre cas, ce choix peut donner l’impression à certain·e·s enquêté·e·s de répondre à un questionnaire élaboré « par et pour des hétéros », comme le note un répondant, et susciter un sentiment d’exclusion. Cette difficulté n’appelle sans doute pas de réponse de principe : elle incite à se demander quelle stratégie d’enquête, sur quel thème et à propos de quelles populations le respect des conventions statistiques conduit à adopter le point de vue d’une population majoritaire ou dominante.
53Par ailleurs, les critiques enregistrées ici peuvent être l’indice d’évolutions plus générales concernant les identifications de genre et de sexualité. Le binarisme de genre et la distinction entre trois orientations sexuelles ne rendent pas compte de toutes les expériences de genre et de sexualité. L’enquête « Contexte de la sexualité en France », à partir des décalages entre les attirances, pratiques et identifications sexuelles des répondant·e·s soulignait déjà « les limites d’une catégorisation binaire homosexuel·le/hétérosexuel·le » (Bajos et Beltzer, 2008, p. 251). Concernant les rapports de genre, être considéré·e ou se considérer comme un homme ou une femme n’empêche pas de mettre à distance certaines formes de masculinité et de féminité. Nos données montrent que ces catégorisations peuvent être refusées parce qu’elles ont une portée descriptive limitée, mais aussi parce qu’elles ont des dimensions normatives jugées problématiques. Elles montrent également que les critiques sont émises depuis des positions et expériences sociales spécifiques, marquées par la jeunesse, le genre, la mobilité sociale. Ces spécificités conditionnent donc à la fois des processus d’identification minoritaire et une prise de parole critique. Il semble finalement que ces critiques n’expriment pas seulement des expériences spécifiques en matière de genre et de sexualité, des identifications stabilisées qui devraient être reconnues dans un dispositif d’enquête. Elles se comprennent également au regard d’une indétermination objective des expériences de genre et de sexualité et d’une volonté d’indéterminer les catégories de genre et de sexualité. Autant que l’émergence de nouvelles identifications, c’est la prise de distance à l’égard des catégorisations dominantes du genre et de la sexualité, les expériences et les ressources que suppose cette prise de distance que nous avons saisies dans cette enquête.
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Mots-clés éditeurs : catégorisation, critique, enquête, genre, sexualité, statistique, violence
Date de mise en ligne : 07/01/2019
https://doi.org/10.3917/rfs.594.0677