Article de revue

La question périurbaine

Enquête sur la croissance et la diversité des espaces périphériques

Pages 641 à 679

Citer cet article


  • Cusin, F.,
  • Lefebvre, H.
  • et Sigaud, T.
(2016). La question périurbaine Enquête sur la croissance et la diversité des espaces périphériques. Revue française de sociologie, . 57(4), 641-679. https://doi.org/10.3917/rfs.574.0641.

  • Cusin, François.,
  • et al.
« La question périurbaine : Enquête sur la croissance et la diversité des espaces périphériques ». Revue française de sociologie, 2016/4 Vol. 57, 2016. p.641-679. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2016-4-page-641?lang=fr.

  • CUSIN, François,
  • LEFEBVRE, Hugo
  • et SIGAUD, Thomas,
2016. La question périurbaine Enquête sur la croissance et la diversité des espaces périphériques. Revue française de sociologie, 2016/4 Vol. 57, p.641-679. DOI : 10.3917/rfs.574.0641. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2016-4-page-641?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfs.574.0641


Notes

  • [1]
    Selon le ZPIU, les communes « dortoirs » correspondent aux communes rurales ayant un faible taux d’agriculteurs et/ou une forte proportion de migrants alternants.
  • [2]
    Par exemple, les aires métropolitaines américaines sont construites en prenant un seuil de 25 % d’actifs navetteurs, mais sans effet rebond (Bretagnolle, 2015).
  • [3]
    En effet, le ZAU distingue la couronne du pôle mais, au sein de celui-ci, il agrège la ville-centre et la banlieue.
  • [4]
    Les communes « isolées » sont celles qui constituent à elles seules une unité urbaine.
  • [5]
    Il y aurait plus de 200 edge cities aux États-Unis, à la fois complémentaires et concurrentes des centres urbains. Leur développement, depuis les années 1960, favorise la constitution de systèmes urbains polycentriques (Garreau, 1991 ; Ghorra-Gobin, 2003).
  • [6]
    Le terme « métropolisation » désigne le processus de concentration des entreprises les plus créatrices de valeur ajoutée, des emplois qualifiés, des capitaux et des richesses dans un nombre limité de villes ou de régions urbaines situées au sommet de la hiérarchie urbaine (Ascher, 1995 ; Scott et Storper, 2006). Ce processus peut être observé à différentes échelles : régionale, nationale ou mondiale (Cattan, Pumain et Rozenblat, 1999 ; Veltz, 2005 ; Cusin, 2014, 2016).
  • [7]
    Contrairement aux graphiques précédents, les centres ne sont présentés que sous la forme d’une barre et non d’une « boîte » car, composés d’une commune unique, ils ne comprennent qu’une observation.

1 Depuis le début des années 1970, la France est entrée dans un nouveau cycle d’urbanisation qui associe deux tendances principales. L’une, centripète, se caractérise par la concentration des emplois les plus qualifiés dans un nombre limité de métropoles. L’autre, centrifuge, conduit à la diffusion de populations et de certaines activités de plus en plus loin des centres, et à la périurbanisation des espaces en question (Ascher, 1995 ; Julien, 2000). Ce phénomène d’extension des périphéries n’est pas propre aux métropoles. Il s’observe à tous les niveaux de la hiérarchie urbaine, donnant corps à ce qu’Henri Lefebvre (1970) a qualifié d’« urbain généralisé ».

2 La construction d’infrastructures routières et l’équipement des ménages en automobiles ont rendu possible la périurbanisation. L’essor du crédit immobilier et les politiques d’aide à l’accession à la propriété ont constitué le carburant de l’« exode urbain » dans un contexte où une majorité de Français souhaite devenir propriétaire d’une maison individuelle (Merlin, 2009 ; Bonvalet et Bringé, 2013 ; Driant, 2015). Les ménages en quête d’espace et d’une qualité de vie inaccessible en ville se sont donc prioritairement dirigés vers les territoires où le foncier était abondant et abordable. L’augmentation générale du niveau de vie et l’arrivée à l’âge adulte des baby-boomers expliquent l’ampleur du phénomène (Berger, 2004).

3 Au sein des sciences humaines, la périurbanisation fait l’objet d’un vif débat. Les critiques ne manquent pas (Wiel, 2010). Au plan urbanistique, le périurbain a été associé à une « non-ville » (Choay, 1994), à un espace fragmenté, sans qualité et « insoutenable » (Berque, Bonnin et Ghorra-Gobin, 2006). Au plan social, la croissance périurbaine se nourrirait du séparatisme des classes moyennes. Fuyant les quartiers de relégation des banlieues et ne pouvant accéder à des centres devenus trop chers, les classes moyennes trouveraient refuge dans les périphéries éloignées des villes où elles créeraient un entre-soi aussi « défensif » qu’« exclusif » (Donzelot, 2004 ; Maurin, 2004). À l’image des suburbs américaines (Davis, [1998] 2000), la « clubbisation » des intercommunalités périurbaines serait en marche (Estèbe, 2008 ; Charmes, 2011). L’accession à la propriété d’une maison individuelle remplirait en outre une fonction de « réassurance » pour des classes moyennes qui se sentent fragilisées par le risque de déclassement professionnel (Jaillet, 2004). Associé à un mode de vie individualiste et à un faible « degré d’urbanité » (Lévy, 2013), le périurbain jouerait donc un rôle-clé dans la fragmentation sociospatiale de notre société. L’image des « aventuriers du quotidien » (Bidou, 1984) partant à la conquête d’espaces ruraux pour y inventer de nouveaux modes de vie aurait vécu.

4 Cette lecture du périurbain au prisme de la ségrégation sociospatiale a été récemment retravaillée dans une perspective macro-géographique par Christophe Guilluy. Au même titre que les villes industrielles en difficulté et les communes rurales isolées, le périurbain constituerait selon lui un espace de relégation des « laissés pour compte de la mondialisation » et symboliserait la fracture croissante entre une France des métropoles et une France « périphérique » dans laquelle se concentreraient des classes populaires et des classes moyennes précarisées (Guilluy, 2010, 2014). La montée du vote d’extrême droite dans le périurbain a renforcé l’image négative de cet espace très souvent véhiculée par les médias (Billard et Brennetot, 2009) et a donné une résonnance forte à la thèse de C. Guilluy. L’idée d’une frustration commune aux habitants périurbains fait écho à la critique radicale adressée par Pierre Bourdieu (2000) au développement du marché de la maison individuelle, fortement encouragé par l’État. Selon le sociologue, ce développement aurait permis l’accomplissement d’un rêve illusoire porteur d’une « misère petite-bourgeoise » pour des classes populaires ou moyennes modestes se retrouvant captives de leur maison à rembourser.

5 Appréhendé ainsi, le périurbain est avant tout présenté comme un problème. Mais certains dénoncent l’« idéologie urbaine » qui trop souvent inspire la critique du périurbain. La périurbanisation serait moins un phénomène à combattre qu’un mode de croissance urbaine à organiser (Mayoux, 1979 ; Jaillet, 2013 ; Piron, 2014). Ni urbain ni rural, ce « tiers espace » favoriserait l’émergence de nouveaux modes de vie (Bauer et Roux, 1976 ; Dubois-Taine et Chalas, 1997). La périurbanisation participerait à l’élargissement des possibles en matière de localisation dans une société marquée par la croissance des mobilités et des déplacements. Répondant aux aspirations d’une partie des ménages (Berger et Jaillet, 2007), le périurbain présenterait des qualités propres qui expliquent son « potentiel d’accueil » (Kaufmann, 2014). Par ailleurs, l’unité de la société périurbaine relève plus du « mythe » que d’une réalité empiriquement constatée (Berger, 2004). Ni espace spécifique pour classes moyennes – dont il n’existe d’ailleurs pas de définition stabilisée (Cusin, 2012 ; Damon, 2013) –, ni espace de relégation (Roux et Vanier, 2008 ; Girard et Rivière, 2013 ; Marchal et Stébé, 2015), le périurbain se caractériserait par la prédominance de quartiers « moyens-mélangés » où les classes populaires sont assez présentes (Préteceille, 2006). Les trajectoires sociales et résidentielles qui conduisent à l’installation dans le périurbain seraient multiples et varieraient dans l’espace et le temps (Rougé, 2009 ; Debroux, 2011 ; Cary et Fol, 2016). En particulier, l’intégration des fractions supérieures des classes populaires serait facilitée par l’acquisition d’un statut social à travers l’accession à la propriété et par leur engagement associatif et politique local (Lambert, 2015 ; Girard, 2014).

6 In fine, le périurbain apparaît comme un univers saturé de représentations souvent contradictoires, qu’elles soient fondées ou non empiriquement. Le débat est d’autant plus difficile à trancher que les approches quantitatives et systématiques du phénomène restent trop rares. Beaucoup plus fréquents, les travaux monographiques offrent des analyses fines des trajectoires résidentielles et des modes de vie périurbains. Mais la très grande diversité des terrains rend difficile une montée en généralité. Et cela d’autant plus que la définition même du périurbain ne fait pas consensus et que les fragments de périurbain étudiés sont souvent dissociés de l’organisation spatiale plus large dans laquelle ils s’insèrent. À l’arrivée, ce n’est pas seulement le périurbain qui apparaît comme fragmenté, mais également la connaissance du périurbain produite par les sciences sociales.

7 Notre approche vise à appréhender le périurbain non comme un problème qu’il faudrait dénoncer ou au contraire nuancer, mais comme une question. Elle part de l’idée que la périurbanisation doit être replacée dans le cadre des transformations contemporaines des systèmes urbains (Pumain, 2004). Pour dépasser un débat trop souvent structuré autour d’exemples et de contre-exemples, nous proposons une analyse statistique originale reposant sur le croisement de deux zonages de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) : le zonage en aires urbaines et le zonage en unités urbaines. Ce croisement permet de comparer la dynamique démographique et la composition sociale des villes-centres, des banlieues et des couronnes périurbaines. Pour ce faire, nous avons traité les données de recensement de la population de 1968 à 2011.

8 La première partie propose une discussion de la catégorie « périurbain » telle que définie par l’INSEE à partir du zonage en aires urbaines. Si cette nomenclature fait l’objet de nombreuses critiques qu’il faut prendre en compte avant toute approche statistique du phénomène périurbain, elle constitue néanmoins à ce jour l’unique langage commun pour étudier le phénomène. Par ailleurs, comme pour toute nomenclature, sa pertinence doit non seulement être jugée à la manière dont elle est construite, mais aussi en fonction de sa capacité à rendre compte des phénomènes sociaux qui, sans elle, resteraient inaperçus (Chenu, 1997 ; Passeron, 2006). La deuxième partie propose une analyse statistique du poids du périurbain et de son évolution depuis 1968 à l’échelle des 230 « grandes aires urbaines » du zonage INSEE. Cette analyse est prolongée par une approche comparative du phénomène de périurbanisation des douze « aires métropolitaines », identifiées comme telles par l’INSEE. Nous verrons que l’intensité de la croissance démographique du périurbain mérite d’être relativisée par rapport à l’image le plus souvent véhiculée. Le périmètre des espaces périphériques croît en effet plus vite que leur population. Par ailleurs, le phénomène est très variable d’une aire urbaine à l’autre et les métropoles ne se signalent pas par une périurbanisation plus forte, relativement à la croissance de leur pôle urbain. Enfin, la troisième partie compare le profil sociodémographique des habitants des couronnes périurbaines des douze métropoles. Elle précise les spécificités du peuplement périurbain par rapport aux centres et aux banlieues, tout en montrant pourquoi le périurbain est avant tout marqué par la diversité sociale, loin de l’image d’un espace pour classes moyennes ou au contraire d’un nouvel espace de relégation.

Le périurbain : une catégorie en question

9 La première difficulté à laquelle est confrontée toute étude du phénomène périurbain est la délimitation de l’espace en question. Dans les débats évoqués plus haut, parle-t-on vraiment de la même chose ? Le périurbain est souvent réduit à quelques caractéristiques telles que la faible densité, l’habitat pavillonnaire ou l’éloignement aux centres. Ces critères ne permettent toutefois pas de délimiter les espaces périurbains. Pour ce faire, il faut se tourner vers le zonage en aires urbaines (ZAU) de l’INSEE. Ce zonage ne fait cependant pas l’unanimité. Certains reprochent à la représentation du périurbain qui en résulte d’être trop restrictive (Berger et Jaillet, 2007), tandis que d’autres l’accusent au contraire de surestimer le périurbain au détriment des territoires ruraux (Piron, 2014). En l’absence de définition consensuelle du périurbain, la nomenclature de l’INSEE reste toutefois incontournable, aussi bien pour mesurer l’évolution dans le temps de la périurbanisation que pour comparer les systèmes urbains entre eux. C’est pourquoi une présentation et une discussion approfondie de ce zonage s’imposent.

Le périurbain comme construction statistique

10 La définition classique de la ville repose sur le principe de continuité du bâti. Dans les nomenclatures de l’INSEE, la ville agglomérée (ville-centre et banlieue) est appréhendée à partir du zonage en unités urbaines (ZUU), élaboré dans les années 1950. Une hiérarchie est ensuite établie selon le nombre d’emplois des unités urbaines, distinguant les « pôles urbains » (avec initialement un seuil de 5 000 emplois). Cette nomenclature a été complétée en 1962 par les zones de peuplement industriel et urbain (ZPIU). Les ZPIU permettaient de saisir l’urbain au-delà de critères morphologiques jugés réducteurs, en identifiant les territoires sous influence urbaine. Il prenait en compte une pluralité de critères socio-économiques : migrations domicile-travail, proportion de la population agricole locale, taux de croissance démographique, etc. Ce zonage, qui a servi à appréhender le phénomène de la périurbanisation pendant trente ans, distinguait les unités urbaines, les communes rurales industrielles et les communes dites « dortoirs » [1] (Berger, 2004 ; Bretagnolle, 2015). Les critères n’ayant pas changé durant cette longue période, la nomenclature des ZPIU est devenue trop peu discriminante et donc obsolète : en 1990, les ZPIU rassemblaient 96 % de la population française, le rural hors ZPIU n’en représentait donc plus que 4 %. D’où une surestimation de l’aire d’influence des villes et du phénomène de la périurbanisation (Le Jeannic, 1996).

11 La nomenclature des ZPIU a été remplacée en 1996 par le zonage en aires urbaines (ZAU), construit à partir des données du recensement de 1990, qui a permis de remédier à ce problème. Ce zonage a été modifié à plusieurs reprises pour tenir compte du caractère évolutif de la périurbanisation et mieux répondre à certaines attentes de ses utilisateurs (Tableau 1).

Tableau 1

Évolution des zonages de l’INSEE

Zonage Intitulé Année Nature du changement par rapport au zonage précédent
ZPIU Zones de peuplement industriel et urbain 1962 Création
ZAU Zonage en aires urbaines 1996 Complet
ZAUER Zonage en aires urbaines et aires d’emploi de l’espace rural 2002 Très partiel
ZAU Zonage en aires urbaines 2010 Significatif : même méthode, mais réduction du nombre d’aires urbaines
Description de l'image par IA : Tableau avec des zones et initiatives, années et nature des changements pour zones en France.

Évolution des zonages de l’INSEE

12 Quelles que soient ses variantes, le ZAU est construit à partir des « pôles urbains ». Chaque aire urbaine est constituée de ce pôle et d’une « couronne périurbaine » qui rassemble les communes dont au moins 40 % des actifs travaillent dans le pôle ou dans une autre commune attirée par celui-ci. Cette construction repose sur un processus itératif incluant des « effets rebond » ou « boule de neige ». Par exemple, une commune dont 25 % des actifs travaillent dans le pôle urbain et 20 % dans des communes de la couronne périurbaine de ce pôle sera à son tour considérée comme périurbaine (Carte 6, Annexe). Ce processus itératif conduit à une définition extensive du périurbain, alors que dans le même temps le seuil de 40 % de navetteurs est plus restrictif (Le Jeannic, 1996) [2]. Outre les couronnes des pôles, la définition du périurbain intègre les communes dites « multipolarisées ». Il s’agit de communes qui ne font pas partie d’une couronne périurbaine, mais dont au moins 40 % des actifs résidants travaillent dans au moins deux aires urbaines, sans que ce seuil ne soit atteint pour l’une des aires en question. Les couronnes et les espaces multipolarisés sont construits de façon à être d’un seul tenant, sans coupure ni enclave. À l’arrivée, l’aire urbaine renvoie à une définition à la fois économique et fonctionnelle du territoire, articulant les notions de bassin d’emploi et bassin de déplacement. Le principal objectif de cette nomenclature est de mesurer l’influence des villes sur l’ensemble du territoire (Brutel et Levy, 2011).

13 Le zonage en aires urbaines de 1996 a été complété en 2002 pour prendre en compte les pôles d’emploi de l’espace rural et leur couronne. Il a pris le nom de zonage en aires urbaines et aires d’emploi de l’espace rural (ZAUER). Ce nouveau zonage ne remet pas en question le précédent. En revanche, un véritable tournant est opéré avec le ZAU 2010, établi sur la base des données du recensement de la population de 2008 (Carte 1, Annexe). Si les critères de base restent inchangés (seuil de 40 % et processus itératif), ce zonage introduit une hiérarchie entre les aires urbaines (INSEE, 2011). Il distingue parmi les 792 aires : 1) Les grandes aires urbaines (230 en France métropolitaine) dont le pôle comprend plus de 10 000 emplois ; 2) Les moyennes aires dont le pôle comprend entre 5 000 et 10 000 emplois ; 3) Les petites aires dont le pôle comprend entre 1 500 et 5 000 emplois (Floch et Levy, 2011).

14 Cette hiérarchisation des pôles, et donc des aires, a pour conséquence de modifier le périmètre du périurbain tel qu’il est mesuré à l’échelle nationale. Si, par définition, un pôle est nécessairement « urbain », le relèvement du seuil de 5 000 à 10 000 emplois réduit le nombre des aires qualifiées d’« urbaines » par l’INSEE. Contrairement au zonage précédent, les couronnes des pôles comprenant entre 5 000 et 10 000 emplois (correspondant aux « moyennes aires urbaines ») ne sont donc plus comptabilisées dans le périurbain tel que le définit l’INSEE. Les communes qui les composent basculent ainsi dans la catégorie du « rural ». Ce changement fait mécaniquement perdre 6 % de sa population et 10 % de ses emplois à la catégorie des aires urbaines (Brutel et Levy, 2011). Il entraîne également, par construction, une réduction du périurbain multipolarisé.

15 La restriction de la catégorie des aires dites « urbaines » a été justifiée par le souci de renforcer la cohérence (du point de vue de la taille) entre les pôles urbains et les communautés d’agglomération, ceci notamment afin de mieux coller aux enjeux d’action publique, comme le souligne le rapport Cuillier (2009). Ce rapport du Conseil national de l’information statistique (CNIS) a servi de cadrage au nouveau zonage. Du côté de l’INSEE, un autre argument est avancé : « Le seuil de 10 000 emplois assure qu’un pôle important est cohérent avec la représentation qu’on peut se faire de l’urbain. » (INSEE, 2011, p. 10). Faute de plus de précisions, l’argument reste discutable. Rien ne vient en effet étayer le caractère censément partagé de cette représentation de l’urbain.

16 Enfin, une autre nouveauté du zonage 2010 concerne les catégorisations « urbaine » et « rurale » des communes. La distinction précédemment faite par le ZAUER 2002 entre l’« espace à dominante urbaine » et l’« espace à dominante rurale » disparaît (Brutel et Levy, 2011). Le premier se composait des pôles urbains et du périurbain tandis que le second comprenait des petites unités urbaines et des communes rurales n’appartenant pas à l’espace à dominante urbaine. Cette définition du rural comme contrepartie de l’urbain avait notamment fait l’objet de critiques de la part du CNIS (Cuillier, 2009). Le nouveau zonage prend désormais en compte la coprésence, dans le périurbain, de communes « rurales » et de communes « urbaines ». Dans la couronne périurbaine de Paris, par exemple, un peu plus de 600 communes rurales de moins de 2 000 habitants voisinent avec des unités urbaines de taille parfois conséquente. L’unité urbaine de Meaux, avec ses six communes et ses 67 500 habitants, est la plus peuplée d’entre elles. Suivent Fontainebleau (37 000 habitants), Étampes (27 500) et Coulommiers (24 500). Aujourd’hui, ces agglomérations font partie intégrante de la zone d’influence parisienne (Julien, 2000). Cela rappelle que le périurbain n’est pas un ensemble homogène. Outre les espaces à très forte spécialisation résidentielle, il comprend des polarités secondaires anciennes qui offrent les services publics et marchands de la ville. La présence d’unités urbaines explique également que le logement collectif est loin d’être négligeable dans le périurbain : dans les couronnes périurbaines de Paris, Marseille-Aix, Nice ou Strasbourg, les logements collectifs comptent pour près de 25 % de l’ensemble des logements (Cusin, 2016).

Regards critiques sur le zonage INSEE

17 Parmi les travaux consacrés au périurbain, en particulier en sociologie urbaine, peu font un usage intensif du zonage de l’INSEE. Les approches qualitatives le mobilisent a minima, en général pour préciser que les terrains choisis appartiennent bien au périurbain tel que défini par l’INSEE. Quant aux approches quantitatives, moins nombreuses et plutôt l’œuvre des géographes, elles l’utilisent souvent « faute de mieux », tout en pointant ses limites. Certaines approches s’en extraient même en produisant un zonage ad hoc, jugé plus pertinent au regard de la thématique de la recherche effectuée (Berger, 2004 ; Roux et Vanier, 2008 ; Wiel, 2010).

18 Pour Olivier Piron (2014), auteur d’une critique acerbe du zonage INSEE, la définition par trop extensive du périurbain conduit à une vision inflationniste de l’urbain, au nom de ce qu’il appelle l’« impérialisme du tout-urbain ». Le fait que l’INSEE proclame qu’aujourd’hui 95 % de la population vit sous l’influence urbaine (Brutel et Levy, 2011) témoigne selon lui d’une volonté d’éradiquer le rural de nos représentations des territoires. L’auteur dénonce la disparition des « pôles ruraux » au profit des « petites aires urbaines » qui résulte du ZAU 2010. Parallèlement, il conteste une lecture « économique » du territoire (dépendance à l’égard des pôles d’emploi) au détriment d’une lecture par les formes de l’« habiter » et les modes de vie. Si ce dernier argument est recevable, sans doute ne faut-il pas surinterpréter l’idée d’« influence urbaine » en l’associant à une volonté de faire disparaître la catégorie du rural. Comme nous l’avons vu, le nouveau zonage réintroduit la différenciation rural/urbain au sein du périurbain et réduit par construction – à tort ou à raison – le périurbain à travers la hiérarchisation des pôles.

19 La critique d’un espace périurbain exclusivement déterminé en fonction de la polarisation de l’emploi et des migrations alternantes se retrouve chez Emmanuel Roux et Martin Vanier (2008). Les auteurs soulignent cependant que si le ZAU ne permet pas de rendre compte de toute la diversité des logiques de périurbanisation, il a au moins le mérite de la simplicité. En revanche, ils précisent que la construction du zonage par rebonds conduit à surestimer le périurbain tandis qu’un double zonage (avec des seuils de 40 % et de 20 %) aurait permis une lecture plus prospective en identifiant les communes en voie de périurbanisation. Par ailleurs, selon les mêmes auteurs, le zonage INSEE impose une vision auréolaire de la ville et de ses périphéries alors que la cartographie élaborée à partir des données relatives à la construction neuve fait apparaître d’autres logiques : une urbanisation le long de corridors prolongeant les agglomérations ou par « micro-pigmentation » de larges fractions de l’espace rural à partir de toutes ses polarités locales. Pour E. Roux et M. Vanier, l’usage d’une cartographie inductive mettant en valeur la progression du front du bâti apparaît comme un complément nécessaire au zonage INSEE.

20 Se pose également la question de la pertinence de la distinction entre banlieue et couronne périurbaine. Le zonage introduit une rupture alors qu’il existe des continuités : de part et d’autre de cette frontière se trouvent des espaces pavillonnaires accueillant des populations et des modes de vie pouvant être très similaires. Pour remédier à ce problème, et éviter de limiter l’extension périurbaine aux couronnes définies par l’INSEE, Martine Berger (2004) a travaillé sur la grande couronne parisienne, qui inclut des communes de banlieue éloignée et des communes rurales franciliennes hors aire urbaine. En procédant ainsi, la géographe embrasse sans doute mieux la réalité du périurbain comme localisation, type d’habitat et mode de vie. Il reste que ce découpage par département n’est pas transposable aux autres aires urbaines. En outre, l’utiliser aujourd’hui conduirait à exclure de l’analyse tous les espaces non franciliens désormais inclus dans le périurbain de l’INSEE, ainsi que les espaces multipolarisés.

21 Un autre point du débat a trait à l’association entre périurbain et étalement urbain. D’un point de vue théorique, cette association est contestable. La notion d’étalement fait référence à un processus morphologique d’urbanisation en « tache d’huile » ou en « doigts de gant » à partir des zones agglomérées. Cette forme de croissance urbaine est bien antérieure à la périurbanisation. Elle est à l’origine de la formation des banlieues des villes industrielles au XIXe siècle et de leur forte extension tout au long du XXe siècle. La véritable nouveauté caractéristique du cycle d’urbanisation en cours depuis les années 1970 ne réside pas tant dans la prégnance d’un mouvement centrifuge que dans sa forme. La périurbanisation se traduit en effet par le « mitage » de territoires ruraux où l’on construit des habitations, des équipements et des locaux destinés à des activités économiques, plus que par un étalement au sens classique du terme (Mayoux, 1979). Le mouvement centrifuge à l’œuvre promeut une « ville diffuse » dont la croissance repose sur des formes d’occupation du sol peu denses et surtout de plus en plus discontinues (Wiel, 2010). Cette discontinuité est d’autant plus prononcée que la construction de maisons individuelles se fait de moins en moins à travers l’intervention de promoteurs et de lotisseurs. Et s’il y a étalement, ce n’est pas tant à partir de pôles urbains que des petites unités urbaines et des communes rurales de l’espace périurbain. Quoi qu’il en soit, le ZAU ne peut pas servir d’outil pour étudier l’étalement urbain (Vanier et Roux, 2008). En revanche, nous le verrons, c’est un outil adapté pour appréhender la croissance démographique des espaces à faible densité de population, en lien avec leur basculement dans l’aire d’influence des villes.

22 Nous terminerons cette discussion critique en évoquant deux points cruciaux pour la compréhension des structures urbaines à partir du ZAU. Le premier concerne la question de la centralité. Le ZAU appréhende l’espace selon une logique centre-périphérie classique. Il admet en théorie l’existence de centralités secondaires structurantes (celles d’unités urbaines situées dans l’aire urbaine), mais les critères retenus imposent une représentation monocentrique des systèmes urbains (Cusin, 2016). Or, des aires comme Marseille-Aix, Nice ou Lille se distinguent nettement de ce modèle simplifié du fait de leur polycentrisme, à la différence de Lyon, Toulouse, Nantes ou Rennes.

23 Le second point renvoie à la nature fondamentalement dynamique de la périurbanisation et aux problèmes méthodologiques qui en résultent. Compte tenu du rythme soutenu d’étalement diffus, le ZAU doit être régulièrement révisé à partir des nouvelles données de recensement. Le périmètre du périurbain est donc fortement évolutif. Cela rend plus difficiles les comparaisons dans le temps, avec d’un côté les communes ou unités urbaines du périurbain qui rejoignent la banlieue, et de l’autre celles qui basculent dans le périurbain. Un autre phénomène à prendre en compte est la fusion d’aires urbaines. Par exemple, lors du passage au ZAU 2010, élaboré à partir des données du recensement de 2008, les aires urbaines d’Elbeuf, Forbach, Saint-Chamond et Villefranche-sur-Saône ont respectivement intégré les aires de Rouen, Sarrebruck (en Allemagne), Saint-Étienne et Lyon. Si ces regroupements d’aires traduisent une réalité fonctionnelle, ils constituent également un artefact statistique qui a pour conséquence la disparition des territoires en question de la liste des aires urbaines françaises et l’augmentation mécanique de la taille des aires d’accueil.

24 Toute construction statistique peut être soumise à la critique et le débat sur l’arbitraire des découpages territoriaux est « récurrent et sans fin » (Desrosières, 2008b). La nomenclature établie par l’INSEE est toutefois un outil incontournable pour mesurer globalement le phénomène de la périurbanisation, comparer des systèmes urbains nationaux ou encore étudier les formes de la croissance urbaine dans la durée. Elle constitue un langage commun pour l’étude d’un phénomène par essence complexe, multiforme et évolutif. C’est en tout cas un point de départ difficilement contournable pour des analyses qui devront ensuite être poursuivies à une échelle plus fine, ou au contraire élargies pour prendre en compte la formation de régions urbaines ou de réseaux plus vastes de territoires (Veltz, 2005 ; Vanier et Roux, 2008).

L’explosion périurbaine : un phénomène à relativiser

25 Nous allons d’abord étudier les évolutions démographiques de l’ensemble des espaces périurbains, puis nous nous attacherons à une analyse comparative en nous centrant sur les douze « aires métropolitaines » françaises telles que définies par l’INSEE (voir Encadré 1, p. 653). Nous verrons que, derrière la tendance générale de la périurbanisation, le phénomène est loin d’être homogène.

26 Nos traitements statistiques reposent sur l’utilisation des bases de l’INSEE (données renseignées à la commune) issues des différents recensements depuis 1968. Nous avons croisé le zonage en aires urbaines (ZAU) et le zonage en unités urbaines (ZUU) de l’INSEE afin de pouvoir distinguer, pour chaque aire urbaine, la ville-centre, la banlieue et la couronne périurbaine [3]. Notre zonage distingue également les communes multipolarisées, l’espace rural et les communes dites « isolées » [4].

Croissance périurbaine et tendances générales de l’urbanisation

27 En 2011, la France périurbaine comptait 15,3 millions d’habitants, dont 12 millions dans les couronnes des grandes aires urbaines et 3,3 millions dans les communes multipolarisées, soit près d’un quart de la population métropolitaine. Cette population se répartit sur un espace vaste (38 % du territoire métropolitain pour 24 % de la population) avec une densité moyenne très faible de 74 habitants au km2 (Tableau 2).

Tableau 2

Répartition de la population par zone en 2011 (selon ZAU 2010 et ZUU 2010)

Population Superficie (km2) Densité (hab/km2)
En millions En %
Centre 17,3 27,5 21 457 808
Banlieue 22,4 35,5 43 436 515
Périurbain 15,3 24,2 207 258 74
dont couronnes périurbaines des grandes aires urbaines 12,0 19,0 155 797 77
dont espaces multipolarisés des grandes aires urbaines 3,3 5,2 51 461 64
Rural et isolé 8,1 12,8 271 748 39
Total France métropolitaine 63,1 100 543 899 116
Description de l'image par IA : Tableau statistique détaillant la population, superficie et densité de différentes régions en France métropolitaine.

Répartition de la population par zone en 2011 (selon ZAU 2010 et ZUU 2010)

Champ : France métropolitaine.
Note : Les catégories « centre » et « banlieue » prises en compte ici sont celles des 792 pôles urbains correspondant à la nomenclature de l’INSEE, tandis que le périurbain, selon cette même nomenclature, est calculé sur la base des 230 « grandes aires urbaines ».
Recensement de la population (RP) 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

28 Plus encore que par son poids actuel, le périurbain se caractérise par sa forte croissance démographique durant la période 1968-2011. Nous l’avons vu, cette croissance n’est pas seulement « interne » (densification des communes déjà périurbaines), mais également « externe » (intégration d’unités urbaines et de communes rurales dans le périurbain). Parallèlement, des communes périurbaines rattrapées par l’étalement du pôle urbain (la ville agglomérée) rejoignent celui-ci et sont retranchées de la couronne périurbaine. Ces mouvements expliquent que, indépendamment des changements de méthode opérés par l’INSEE pour la construction du ZAU, le périmètre du périurbain évolue continuellement.

29 Pour procéder à des comparaisons dans le temps, il est donc nécessaire de raisonner à zonage constant (Julien, 2000 ; Baccaïni et Sémécurbe, 2009). Nous avons ainsi rétropolé notre propre zonage pour l’appliquer à chaque vague de recensement depuis 1968. Ceci revient à traiter comme périurbaines nombre de communes qui ne l’étaient pas encore lors de recensements antérieurs. L’analyse à zonage constant ne nous informe donc pas sur ce qu’était le périurbain dans le passé, mais sur l’évolution démographique des espaces aujourd’hui définis comme périurbains. Cette démarche est la plus pertinente pour appréhender la périurbanisation non comme un état, mais comme un processus dont on veut saisir la portée démographique.

30 Construite sur cette base, la Figure 1 montre que la croissance démographique des communes aujourd’hui périurbaines a été forte et soutenue depuis 1968 (+ 62 % et près de 6 millions d’habitants en plus), avec une accélération entre 1975 et 1982. La croissance des espaces périphériques tranche particulièrement avec la dynamique des villes-centres, marquées par un déclin démographique entre 1975 et 1990. Cette tendance a pu laisser penser qu’un phénomène de « contre-urbanisation » était à l’œuvre (Berry, 1976). Mais, à partir des années 1990, bon nombre de centres connaissent à nouveau une croissance démographique (Le Jeannic, 1997). Les banlieues ont quant à elles enregistré un rythme de croissance soutenu (+ 48 %) durant la période 1968-2011, même si la courbe se tasse progressivement. Si, en taux de croissance, le périurbain l’emporte sur les banlieues, en volume le rapport s’inverse : les banlieues ont gagné 7,3 millions d’habitants durant la période, contre 6 millions pour le périurbain.

31 La population vivant dans les pôles urbains a diminué relativement à celle du périurbain, mais elle reste largement majoritaire : les pôles urbains concentrent aujourd’hui 64 % de la population contre 24 % pour le périurbain. En 1968, à zonage constant, ces chiffres étaient respectivement de 65 % et de 19 %. La densification des banlieues n’est certes plus le seul moteur de la croissance urbaine, mais le mouvement de redistribution des populations a des effets contenus sur les pôles en raison de leur poids initial.

32 En décomposant les évolutions démographiques sur la période 1968-2011 entre solde naturel et solde migratoire, on saisit plus précisément les logiques à l’œuvre (Tableau 3). Sans surprise, la croissance du périurbain est portée par les mobilités résidentielles. Le solde naturel du périurbain (calculé relativement à la population) est inférieur à celui des centres et surtout à celui des banlieues, mais il distingue nettement le périurbain des espaces ruraux, quant à eux déficitaires. La croissance démographique des banlieues est en revanche portée par un fort excédent naturel et un solde migratoire positif. Sur la période, les centres enregistrent un déficit migratoire plus que compensé par l’excédent naturel.

Figure 1

Évolution de la population par zone entre 1968 et 2011 (en millions)

Description de l'image par IA : Graphique montrant l'évolution de la population par zone (centre, banlieue, périphérie, rural et isolé) de 1968 à 2011 (en millions).

Évolution de la population par zone entre 1968 et 2011 (en millions)

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.
Tableau 3

Contribution des soldes naturels et migratoires à l’évolution de la population par zone sur la période 1968-2011 (en %)

Évolution de la population Dont :
solde naturel solde migratoire
Centre 0,3 21,1 – 20,8
Banlieue 48,5 36,3 12,1
Périurbain 61,8 16,3 45,6
Rural et isolé 2,1 – 5,8 7,9
Description de l'image par IA : Tableau population et migration

Contribution des soldes naturels et migratoires à l’évolution de la population par zone sur la période 1968-2011 (en %)

RP 1968 et 2011, séries historiques (INSEE), traitement des auteurs.

33 La croissance périurbaine est incontestablement le produit de forces centrifuges puissantes. Cependant, les banlieues ont également bénéficié de l’arrivée de nouvelles populations, même si, dans le même temps, elles perdaient des habitants au profit du périurbain. Ensuite, les installations dans le périurbain n’obéissent pas toutes à une logique centrifuge : nombre de ménages sont venus de territoires extérieurs aux aires urbaines en question. C’est particulièrement le cas dans le Sud, comme à Marseille-Aix, Montpellier ou Toulouse (Le Jeannic, 1997 ; Jaillet, 2013). Même s’il n’est pas prédominant, ce phénomène se vérifie aussi dans le cas parisien (Berger, 2004). Enfin, l’un des principaux enseignements de l’analyse statistique à zonage constant est que l’ampleur démographique de la périurbanisation doit être relativisée. En effet, si l’espace périurbain compte 15,3 millions d’habitants en 2011, l’ensemble des communes qui constituent aujourd’hui cet espace enregistrait déjà 9,4 millions d’habitants en 1968. Autrement dit, les territoires en question n’étaient pas des déserts humains. Contrairement à une image très répandue, on ne peut expliquer le poids actuel du périurbain dans la population totale (24 %) par la seule « marée pavillonnaire ». Il faut également tenir compte du fait que la périurbanisation repose sur l’intégration de territoires ruraux et urbains dans l’aire d’influence des pôles urbains. Le renforcement du lien fonctionnel entre communes périphériques et pôles d’emploi se nourrit donc à la fois de l’éloignement résidentiel d’actifs travaillant dans ces pôles et de l’attraction que ces mêmes pôles exercent sur les actifs habitant les communes en cours de périurbanisation. Le maintien en place des populations locales a pu être renforcé par l’arrivée des nouveaux habitants qui ont contribué à redynamiser les territoires investis. D’où la création sur place d’équipements, de services et d’emplois de la sphère « présentielle ». Et, sur ce point, on rejoindra O. Piron (2014, p. 31) lorsqu’il souligne l’erreur fréquente qui consiste à « assimiler les territoires périurbains à ceux qui viennent y habiter, en oubliant ceux qui y habitaient avant ».

34 Le phénomène de desserrement ne concerne pas seulement les populations. Les activités économiques et l’emploi participent également de ce mouvement centrifuge. Cela concerne en premier lieu les activités les plus consommatrices d’espace et/ou ayant besoin d’un accès rapide au réseau routier et autoroutier, telles que la logistique, l’industrie du bâtiment et des travaux publics, ou encore le commerce de grande distribution et les loisirs. Les nombreux parcs d’activités créés en périphérie des villes concentrent également des activités industrielles traditionnelles ou technologiques (Wiel, 2010). Ce phénomène est particulièrement marqué en Île-de-France (Gilli, 2005).

35 Le double mouvement centrifuge (des populations et des emplois) favorise la formation de nouvelles polarités au sein des aires urbaines qui viennent compléter celles des petites unités urbaines incluses dans le périurbain. Les centralités secondaires, anciennes ou émergentes, jouent un rôle important dans les choix résidentiels des ménages qui investissent le périurbain et dans la manière dont s’organisent les modes de vie et les déplacements quotidiens (Kaufman, 2014 ; Marchal et Stébé, 2015). En particulier, les zones d’activités commerciales concentrent des équipements et des services et constituent des lieux de brassage de populations très diverses. La sociabilité des périurbains s’organise ainsi à d’autres échelles spatiales que celles du lotissement ou de la commune. De ce point de vue, les périphéries apparaissent moins dominées et dépendantes du centre principal (Jaillet, 2013).

36 La question demeure de savoir si l’on peut pour autant parler d’organisation polycentrique de la ville, tel que le suggèrent notamment les promoteurs de la « ville émergente » (Dubois-Taine et Chalas, 1997). Comme le souligne Denise Pumain (2004), le mouvement de desserrement des activités profite principalement aux banlieues, ce qui favorise par ricochet la périurbanisation en permettant des localisations résidentielles plus éloignées des centres (Le Jeannic, 1997 ; Berger, 2004). Sur le plan strictement quantitatif, les 230 grands pôles urbains concentrent 71 % de l’emploi pour environ 60 % de la population (Brutel et Levy, 2011). Le desserrement de l’emploi est donc plus limité que celui de la population. Sur le plan plus qualitatif, on n’assiste pas à un essaimage des fonctions métropolitaines, autrement dit des activités et des emplois les plus créateurs de valeur ajoutée. Les polarités « émergentes » (pour partie situées en banlieue) ne sont porteuses que de fonctions partielles et fragmentaires au regard des centres urbains. Elles organisent le milieu périurbain mais ne sont pas de nature à leur faire concurrence, à la différence des edge cities américaines [5]. Certes, l’espace périurbain est moins monofonctionnel qu’on ne le croit souvent. Cependant, les récentes analyses par bassins de vie de l’INSEE montrent que le périurbain accueille essentiellement des équipements de proximité et de « gamme intermédiaire », et très peu d’équipements de la « gamme supérieure » (agences Pôle emploi, hypermarchés, lycées, urgences, maternités, médecins spécialistes, cinémas, etc.) qui se concentrent dans les pôles urbains (Brutel et Levy, 2012).

L’inégale intensité de la périurbanisation des métropoles

37 Pour approfondir l’analyse, nous proposons de jeter un regard comparatif sur les espaces périurbains des aires urbaines dites « métropolitaines », c’est-à-dire les douze aires urbaines se situant au sommet de l’armature des villes (Encadré 1). Nous ne prenons ici pas en compte les espaces multipolarisés car, par définition, ils ne peuvent pas être rattachés à une seule aire urbaine. Notre objectif est double : 1) montrer que l’intensité de la périurbanisation varie selon les aires considérées ; 2) interroger le lien entre périurbanisation et métropolisation évoqué par certains auteurs (Ascher, 1995 ; Roux et Vanier, 2008) [6].

Encadré 1. – Les aires métropolitaines

Les « aires métropolitaines » possèdent la plus forte concentration d’emplois à fort potentiel de développement économique et à contenu décisionnel élevé. Ce sont les douze aires comptant plus de 500 000 habitants et 20 000 cadres ou chefs d’entreprise occupant des fonctions de conception-recherche, prestations intellectuelles, commerce interentreprises, gestion et culture-loisirs. Il s’agit de Paris, Lyon, Marseille-Aix-en-Provence, Lille, Toulouse, Bordeaux, Nice, Nantes, Strasbourg, Rennes, Grenoble et Montpellier. Cette liste a été élaborée à partir des données du recensement de 2006 (Brutel, 2011). En 2011, les aires métropolitaines concentraient 39 % de la population de France métropolitaine, 41 % des actifs occupés et 60 % des cadres et professions intellectuelles supérieures.

38 En moyenne, les couronnes périurbaines des « aires métropolitaines » représentent 19 % de leur population. Ce chiffre masque cependant des différences marquées entre les aires (Figure 2). À Nice, le périurbain et ses 60 000 habitants ne représente que 6 % de la population. Marseille-Aix (9 %) et Lille (12 %) se signalent également par le faible poids démographique de leur couronne. À l’opposé, Rennes (54 %), Strasbourg (41 %) et Nantes (32 %) s’imposent comme les métropoles les plus périurbanisées. À Paris, la couronne périurbaine rassemble une population importante (1,8 million d’habitants), mais ne pèse que 15 % de l’aire. De fait, le poids relatif du périurbain n’est pas une affaire de taille des aires urbaines ou de degré de métropolisation, ce que confirme la comparaison avec les aires « non métropolitaines » où, en moyenne, 25 % de la population réside dans les couronnes périurbaines. La périurbanisation relève donc plus d’un processus d’« urbanisation généralisée » (Lefebvre, 1970) que d’une dynamique propre à la métropolisation.

Figure 2

Population des couronnes périurbaines des 12 aires métropolitaines en 2011

Description de l'image par IA : Graphique comparant population et pourcentage de croissance urbaine de 12 métropoles françaises en 2011.

Population des couronnes périurbaines des 12 aires métropolitaines en 2011

Note : Les aires urbaines sont classées par ordre décroissant de taille.
RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

39 La comparaison des taux de croissance des couronnes périurbaines des douze métropoles semble mettre en lumière un phénomène de rattrapage à l’œuvre dans les aires urbaines faiblement périurbanisées. De 1968 à 2011, ces taux varient entre 51 % (Strasbourg) et 215 % (Marseille-Aix) (Tableau 4). Mais l’erreur serait de conclure que, en raison de taux de croissance élevés, Marseille-Aix, Montpellier ou Nice connaîtraient un phénomène massif de périurbanisation : ces chiffres sont d’autant plus élevés que la population initiale du périurbain était faible.

Tableau 4

Évolution de la population des aires métropolitaines par zone, 1968-2011 (en %)

Centre Banlieue Périurbain
Paris – 13,2 38 94
Lyon – 6,9 61 107
Marseille-Aix – 4,3 108 215
Toulouse 20,6 299 117
Lille – 4,6 17 53
Bordeaux – 10,2 84 89
Nice 6,7 97 166
Nantes 10,6 104 98
Strasbourg 9,2 69 51
Grenoble – 2,6 58 99
Rennes 15 241 107
Montpellier 63,4 375 207
Ensemble des aires métropolitaines – 2,9 52 99
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des données économiques pour différentes villes françaises, incluant les colonnes Centre, Banlieue, et Périurbain.

Évolution de la population des aires métropolitaines par zone, 1968-2011 (en %)

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

40 Les couronnes périurbaines des douze métropoles affichent une croissance moyenne de 99 % entre 1968 et 2011, soit près du double des banlieues. Mais, en valeur absolue, la croissance des banlieues reste prédominante. La mesure de la contribution des couronnes périurbaines à la croissance des aires métropolitaines révèle que la croissance du périurbain a représenté 35 % du total contre 65 % pour les pôles (Tableau 5). Cette contribution est d’ailleurs moins importante pour les couronnes périurbaines des aires métropolitaines que pour celles des aires « non métropolitaines » (46 %). Elle ne dépasse la barre des 50 % qu’à Rennes (65 %) et Strasbourg (52 %). À l’autre bout de l’échelle, Nice affiche une contribution de seulement 11 %. Paris est quant à elle un peu en dessous de la moyenne avec 31 %. Si l’on s’intéresse plus particulièrement à la période la plus récente (entre 2006 et 2011), on observe que la contribution du périurbain à la croissance démographique des aires métropolitaines a progressé, atteignant 38 %. Ce chiffre indique en même temps que la dynamique du périurbain reste en deçà de la dynamique des pôles urbains. Mais, là encore, les contrastes sont forts. Tandis que cette contribution du périurbain à la croissance des aires atteint un niveau record à Strasbourg et Rennes (plus de 80 %), elle n’est que de 20 % à Paris, qui reste marquée par la dynamique de sa banlieue. Paris est décidément un cas à part.

Tableau 5

Contribution des couronnes périurbaines à la croissance des aires urbaines

Entre 1968 et 2011 Entre 2006 et 2011
Évolution de la population de l’aire (en milliers) Dont couronne périurbaine (en %) Évolution de la population de l’aire (en milliers) Dont couronne périurbaine (en %)
Paris 2 801 31 336 20
Lyon 692 46 104 39
Marseille 439 25 28 32
Toulouse 603 32 80 50
Lille 154 32 7 57
Bordeaux 389 35 55 53
Nice 354 11 8 60
Nantes 328 43 43 65
Strasbourg 202 52 14 84
Grenoble 208 42 16 58
Rennes 291 65 42 80
Montpellier 318 34 32 41
Total aires métropolitaines 6 779 35 765 38
Autres grandes aires urbaines 5 967 46 541 78
Description de l'image par IA : Tableau comparatif de l'évolution démographique et de la couverture pérurbaine de plusieurs villes entre 1968-2011 et 2006-2011.

Contribution des couronnes périurbaines à la croissance des aires urbaines

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

41 Sur le plan démographique, une forte différenciation apparaît donc au sein des aires métropolitaines, sans que l’on puisse en donner une explication simple. Une analyse plus poussée devrait à la fois prendre en compte la géographie et l’histoire spécifiques des métropoles en question (Bessy-Pietri, 2000). Dans le cas des grandes conurbations et des systèmes polycentriques, comme Marseille-Aix, Lille ou Nice, le zonage en aires urbaines de l’INSEE est peu adapté à l’analyse précise des dynamiques d’urbanisation (Cusin, 2016). Il est en revanche plus pertinent dans le cas d’aires s’organisant selon un modèle centre-périphérie classique, comme Paris et la plupart des aires de la moitié ouest de la France (Julien, 2000).

Loin des stéréotypes, un monde de diversité

42 Les espaces périurbains font souvent l’objet d’interprétations globalisantes qui leur supposent une réalité sociale commune sans l’établir empiriquement. Pour dépasser cette vision, nous procéderons, dans un premier temps, à une analyse du profil sociodémographique par zone (centre, banlieue, périurbain) des douze aires métropolitaines prises dans leur ensemble. Dans un deuxième temps, l’analyse factorielle en composantes principales permettra de révéler les principales configurations sociales des couronnes périurbaines, faisant émerger à la fois ce qui constitue les caractéristiques communes à ces territoires et ce qui les différencie. Dans un troisième temps, une analyse comparative permettra de souligner la pluralité des modèles urbains et d’en identifier l’impact sur le profil des populations des couronnes périurbaines.

La composition sociale du périurbain des aires métropolitaines

43 L’analyse est ici menée à partir de boxplots (Encadré 2, p. 658). Les caractéristiques de l’ensemble des douze aires métropolitaines par zone pour une série de neuf variables sociodémographiques sont présentées dans la Figure 4. À cette échelle, la composition par âge est ce qui distingue le plus les territoires. Le périurbain apparaît comme l’espace des familles : les 30-59 ans et les moins de 14 ans y sont très présents, avec des parts médianes respectives de 43 % et 21 % ; contre 36 % et 15 % dans les centres et 41 % et 20 % en banlieue. La part de population de 15 à 29 ans dans le périurbain est quant à elle très inférieure à celles des centres et des banlieues, avec une médiane de 15 % contre respectivement 30 % et 17 % pour les deux autres espaces.

44 En ce qui concerne les groupes socioprofessionnels, deux catégories – cadres et ouvriers – distinguent les espaces périurbains des autres territoires, tandis que les employés et les professions intermédiaires se distribuent de manière très homogène dans les trois zones des aires métropolitaines. Les cadres sont nettement moins présents dans le périurbain que dans les centres et les banlieues : plus de la moitié des communes périurbaines comptent moins de 9 % de cadres (valeur de la médiane), alors que pratiquement tous les centres présentent des parts supérieures à 9 %. Néanmoins, la part des cadres dans le périurbain est supérieure à la moyenne française. Certaines communes périurbaines présentent des taux très élevés : la valeur maximale enregistrée est de 34 %, soit un chiffre supérieur aux valeurs les plus élevées observées dans les villes-centres (27 %) et les communes de banlieue (32 %). La faible présence des cadres dans le périurbain des aires métropolitaines est donc à relativiser.

Encadré 2. – Les boxplots : un outil pour visualiser la diversité des périurbains

Les boxplots permettent d’observer la forme de distributions statistiques. Chaque « boîte », située entre les 1er et 3e quartiles de la distribution, regroupe 50 % des individus. La ligne horizontale tracée au milieu de la boîte correspond la médiane (2e quartile). Les lignes verticales représentent les communes pour lesquelles les valeurs sont plus élevées que le 3e quartile et moins élevées que le 1er. Ces lignes sont le plus souvent surmontées de points, les outliers, correspondant aux observations éloignées du reste de la distribution. L’exemple ci-dessous présente la part d’individus de 15 à 29 ans dans la population par zone dans les aires métropolitaines en 2011 (Figure 3).
Figure 3

Les 15-29 ans dans les aires métropolitaines en boxplot en 2011 (en % de la population de référence)

Description de l'image par IA : Boxplot montrant les données des 15-29 ans en 2011.

Les 15-29 ans dans les aires métropolitaines en boxplot en 2011 (en % de la population de référence)

La boîte de gauche indique que les centres sont occupés par une population plus jeune que les banlieues et le périurbain. La part médiane des jeunes est pour les centres de 30 %, alors qu’elle est d’environ 18 % pour les banlieues et 15 % pour les communes périurbaines. Deux communes se distinguent néanmoins, avec des parts de jeunes particulièrement basses et apparaissent comme des outliers. On peut voir que si les communes périurbaines présentent des écarts très importants en termes de population jeune (allant de moins de 10 % à près de 40 % pour le maximum), les 1er et 3e quartiles sont relativement proches par rapport à ceux des centres et des banlieues.
Figure 4

Profil général de la population des aires métropolitaines en 2011 par zone (en % de la population de référence)

Description de l'image par IA :

Profil général de la population des aires métropolitaines en 2011 par zone (en % de la population de référence)

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

45 La polarisation des ouvriers s’oppose à celle des cadres, confirmant les résultats de travaux antérieurs (Tabard ; 1993 ; Préteceille, 2006). La moitié des communes périurbaines a une part d’ouvriers supérieure à 14 %. Cette valeur médiane est supérieure à celle des banlieues et des centres des aires métropolitaines (respectivement 10 et 9 %). Néanmoins, comme pour les cadres, la part médiane d’ouvriers dans les communes périurbaines est proche de la moyenne nationale (14 %). Les variations sont cependant importantes entre les communes, allant de près de 0 % à 40 %, témoignant de la diversité de ces espaces pris dans leur ensemble et de l’existence de phénomènes locaux de polarisation sociale.

46 La comparaison des parts de cadres et d’ouvriers mesurées à l’échelle communale révèle donc une forte hétérogénéité au sein des couronnes périurbaines des aires métropolitaines. Néanmoins, la forte présence des professions intermédiaires et leur plus faible dispersion (ce qui est aussi le cas pour les employés) laissent à penser que les espaces « moyen mélangés », selon l’expression d’Edmond Préteceille (2006), sont majoritaires.

47 Les travaux consacrés à la mesure des niveaux de vie complètent cette approche par les Professions et catégories socioprofessionnelles (PCS). En particulier, les chiffres récents publiés par l’INSEE montrent que les couronnes périurbaines et les espaces multipolarisés affichent un niveau de vie supérieur à ceux enregistrés dans les centres et dans les banlieues des grandes aires urbaines (Aerts, Chirazi et Cros, 2015). Le taux de pauvreté (8,8 %) y est minimal, comparativement aux centres (19,5 %) et aux banlieues (13,9 %). On ne peut donc associer en bloc le périurbain à un espace de relégation, précarisé et paupérisé, comme le fait C. Guilluy (2010). Si les habitants du périurbain sont en moyenne plus à l’aise financièrement que ceux des pôles urbains – avec néanmoins des différences marquées selon le degré d’éloignement au centre – c’est notamment parce que la part des actifs et de couples biactifs y est plus importante (Roux et Vanier, 2008). On ne peut pas non plus faire du périurbain un espace pour classes moyennes. Comme le montre la mesure des niveaux de vie, il s’agit plutôt d’un espace « moyennisé » (par rapport aux centres et aux banlieues), à la fois en raison de la coprésence (en des proportions variables d’une commune à l’autre) de toutes les PCS et de la moindre présence des ménages se situant aux deux extrémités de la hiérarchie sociale (Berger, 2004 ; Jaillet, 2013). Ce que confirme le niveau des inégalités, plus faible que dans les autres espaces (Aerts, Chirazi et Cros, 2015).

Cohérence et hétérogénéité du périurbain

48 Afin d’approfondir l’approche sociodémographique, nous avons procédé à une analyse factorielle en composantes principales (ACP). L’ACP permet de synthétiser des relations complexes entre de nombreuses variables. En tant qu’« outil d’exploration et de visualisation de la variabilité interne d’une population caractérisée par de nombreuses variables » (Desrosières, 2008a), elle aide à identifier les lignes de force qui structurent les phénomènes sociaux en plaçant les « individus » sur des « axes » factoriels. Chaque axe synthétise une partie des relations entre les variables incluses dans l’analyse et propose une mesure de la distance entre les individus. Particulièrement adaptée pour étudier des phénomènes dont les dimensions structurantes sont mal connues (Amossé et Chardon, 2006), l’ACP permet de tester, dans le même temps, la capacité d’une catégorie statistique à regrouper les individus qui y appartiennent et à les différencier de ceux des autres catégories.

49 Notre ACP distingue chacune des aires métropolitaines et traite les aires non métropolitaines comme un tout, de même que les espaces hors aire urbaine. Pour chaque aire urbaine, on a distingué le centre, la banlieue et la couronne périurbaine. On a retenu comme variables actives la répartition de leur population par âge, catégorie socioprofessionnelle, niveau de diplôme, type de ménage, taille des familles, statut d’activité des résidents et caractéristiques des emplois. Les deux premiers axes dégagés comptent pour 83 % de l’inertie totale, c’est-à-dire de l’ensemble des relations que ces variables dessinent entre les espaces retenus dans l’analyse. Ils mettent en valeur une double opposition structurante (Tableau 6).

Tableau 6

Résultats détaillés de l’ACP

Axe 1 (65,5 % de l’inertie) Axe 2 (17,6 % de l’inertie)
Coordonnées Contributions Coordonnées Contributions
Âge
15-29 ans 0,22 0,09 0,05 0,01
30-44 ans – 0,07 0,01 – 0,03 0,01
45-59 ans – 0,16 0,05 – 0,02 0,00
Catégorie socioprofessionnelle
Agriculteurs exploitants* – 0,84 0,32
Artisans, commerçants, chefs d’entreprise – 0,18 0,01 0,04 0,00
Cadres, professions intellectuelles supérieures 0,32 0,11 – 0,20 0,15
Professions intermédiaires 0,03 0,00 – 0,07 0,03
Employés – 0,02 0,00 0,06 0,02
Ouvriers – 0,20 0,05 0,16 0,11
Diplôme
BEPC ou moins – 0,09 0,01 0,13 0,12
CAP, BEP – 0,22 0,06 0,03 0,00
Baccalauréat – 0,02 0,00 – 0,03 0,00
Bac + 2 ou plus 0,25 0,11 – 0,14 0,12
Type de ménage
Personnes seules 0,29 0,17 0,10 0,08
Couples sans enfant – 0,16 0,04 – 0,02 0,00
Couples avec enfant.s – 0,22 0,08 – 0,12 0,09
Familles monoparentales 0,03 0,00 0,03 0,00
Taille des familles avec enfant.s
1 enfant 0,05 0,01 0,03 0,01
2 enfants – 0,07 0,01 – 0,05 0,02
3 enfants – 0,02 0,00 – 0,01 0,00
4 enfants ou plus 0,18 0,01 0,18 0,03
Description de l'image par IA : Tableau de données statistiques avec des coefficients et contributions pour divers groupes démographiques.
Statut d’activité
Actifs occupés – 0,05 0,01 – 0,05 0,04
Chômeurs 0,14 0,01 0,15 0,04
Étudiants 0,35 0,08 0,04 0,00
Retraités – 0,26 0,03 0,04 0,00
Autres inactifs – 0,01 0,00 0,17 0,05
Statut d’emploi des actifs occupés
Salariés 0,01 0,00 0,00 0,00
Non-salariés – 0,09 0,01 0,03 0,00
Nature du contrat des salariés
Stable – 0,03 0,01 – 0,02 0,01
Précaire 0,18 0,03 0,12 0,05
Description de l'image par IA : Tableau de données statistiques avec des valeurs numériques.

Résultats détaillés de l’ACP

Note : * variable traitée comme supplémentaire.
RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

50 L’axe 1 oppose des espaces au peuplement jeune et très qualifié (15-29 ans, étudiants, personnes vivant seules, cadres supérieurs, individus très diplômés) à des espaces au peuplement populaire (ouvriers, détenteurs d’un CAP ou d’un BEP) et familial (45-59 ans, couples avec enfant.s). L’axe 2 oppose quant à lui des espaces peuplés de cadres supérieurs, d’individus très diplômés, mais aussi de couples avec enfant.s à des espaces au peuplement populaire dans lequel sont surreprésentés les familles nombreuses et les individus sans diplôme, chômeurs ou sans profession (Figure 5). Le croisement de ces deux axes permet de représenter un « système complet des positions relatives » (Desrosières, 2014) des différents espaces qui composent la France métropolitaine.

51 En ce qui concerne les différents espaces, l’axe 1 oppose les villes-centres, à droite du graphique, aux couronnes périurbaines, situées sur la gauche, avec au milieu les banlieues. Sur cet axe, l’opposition centre-périphérie pèse plus que l’appartenance ou non à la même aire urbaine, ce qui montre la spécificité sociodémographique du périurbain. L’axe 2 permet quant à lui de différencier les couronnes périurbaines entre elles : il sépare le périurbain des aires métropolitaines, situé dans la partie basse du graphique, et les espaces non métropolitains, situés dans la partie haute. Le croisement des deux axes circonscrit les couronnes périurbaines des aires métropolitaines dans la partie inférieure gauche du graphique. Ces couronnes forment une catégorie bien distincte des autres. Les espaces périurbains des aires métropolitaines sont ainsi plus proches les uns des autres qu’ils ne le sont des centres et des banlieues : ils ne se distinguent pas par leur appartenance à une aire urbaine particulière, mais par un profil sociodémographique opposé à celui des centres et des banlieues. Le périurbain ne saurait pourtant être réduit à un espace périphérique homogène. La position des couronnes périurbaines sur le second axe montre que celles-ci sont aussi des espaces de mélange sociodémographique dont la spécificité réside moins dans le poids certes réel du peuplement populaire et familial que dans la coexistence des classes populaires avec des actifs occupés fortement diplômés, des cadres supérieurs et des professions intermédiaires.

Figure 5

Représentation factorielle des différents espaces de France métropolitaine

Description de l'image par IA : Carte factorielle de différentes villes françaises, différenciant les zones urbaines, périurbaines et rurales selon deux axes principaux.

Représentation factorielle des différents espaces de France métropolitaine

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

52 L’ACP révèle la cohérence du périurbain en tant qu’espace se distinguant à la fois des centres et des banlieues par ses propriétés sociales. Mais elle met aussi en avant les facteurs de différenciation qui le parcourent. Leur position sur l’axe 1 montre que les couronnes périurbaines de Nantes et de Bordeaux présentent les profils sociodémographiques les plus périphériques alors que ceux de Montpellier, Marseille et Lille sont très proches du groupe composé des banlieues des aires métropolitaines. L’axe 2 oppose les couronnes périurbaines de Lille et de Grenoble, très éloignées des espaces non métropolitains, à celles de Nice et de Bordeaux, situées au même niveau que le périurbain des aires non métropolitaines. Quant à la couronne périurbaine de Paris, elle ne se distingue pas de celles des autres aires métropolitaines. L’aire parisienne se démarque en revanche très nettement en raison des coordonnées extrêmes de son centre sur les deux axes. L’aire de Marseille-Aix s’oppose à l’aire parisienne du fait de la position de son centre principal. En revanche, leurs couronnes périurbaines respectives sont très proches l’une de l’autre. Plus globalement, les aires urbaines (métropolitaines ou non) ne se différencient pas tant par les caractéristiques sociodémographiques de leurs couronnes périurbaines respectives que par celles de leurs villes-centres.

53 Cette approche permet aussi de mettre en évidence les différenciations internes au périurbain de chaque aire métropolitaine. Pour ce faire, nous avons introduit chaque commune des espaces périurbains des aires métropolitaines comme « individu » supplémentaire dans l’analyse en composantes principales afin d’attribuer à chacune d’entre elles des coordonnées sur les axes dégagés par l’analyse. On a ensuite calculé l’écart type des coordonnées de ces communes pour mesurer la dispersion des communes au sein de chaque espace (Tableau 7).

Tableau 7

Dispersion des communes du périurbain des aires métropolitaines

Écart type des coordonnées des communes sur l’axe 1 Écart type des coordonnées des communes sur l’axe 2
Grenoble 0,086 Grenoble 0,115
Paris 0,082 Toulouse 0,105
Toulouse 0,071 Nice 0,101
Montpellier 0,064 Paris 0,095
Marseille-Aix 0,065 Strasbourg 0,090
Rennes 0,060 Lyon 0,087
Strasbourg 0,060 Rennes 0,084
Nice 0,052 Montpellier 0,082
Bordeaux 0,052 Bordeaux 0,078
Lyon 0,051 Marseille-Aix 0,068
Lille 0,050 Lille 0,067
Nantes 0,043 Nantes 0,064
Description de l'image par IA : Tableau comparatif des types de coordonnées des communes sur deux axes avec des valeurs numériques.

Dispersion des communes du périurbain des aires métropolitaines

RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

54 Tant sur l’axe 1 que sur l’axe 2, c’est à Grenoble que les communes périurbaines sont les plus hétérogènes, alors que le périurbain de Nantes est le plus homogène. Le périurbain de Grenoble est ainsi composé de communes aux caractéristiques sociodémographiques plutôt centrales (placées sur la droite de l’axe 1) et métropolitaines (placées en bas de l’axe 2), et de communes au profil opposé. Cette mesure de la dispersion intercommunale au sein des couronnes périurbaines métropolisées apporte un nouvel éclairage sur le mélange sociodémographique propre à ces espaces. Il en résulte une certaine mixité sociale dans les couronnes périurbaines de Nantes et de Lille, dont les communes présentent une faible dispersion sur les deux axes. Il peut au contraire être interprété comme une forme de ségrégation sociospatiale à Grenoble et à Toulouse qui se joue à l’échelle intercommunale par la coexistence de communes au profil très central et au peuplement diversifié d’une part, et de communes au profil plus périphérique et au peuplement plus segmenté d’autre part. L’ACP révèle ainsi la cohérence du périurbain métropolisé par rapport aux autres espaces. Mais, du fait de sa diversité interne, le périurbain ne saurait donc être considéré comme un bloc homogène.

Une polarisation des cadres et des ouvriers variable selon les modèles urbains

55 Pour mieux cerner les différenciations sociodémographiques des espaces périurbains, et afin de mettre en lumière plus finement les différences entre les aires métropolitaines, nous avons élaboré une représentation en boxplots de la part des cadres et des ouvriers (les deux PCS les plus discriminantes) calculée à l’échelle communale pour chacune des zones des aires en question [7].

56 Paris, Lyon, Bordeaux et Nantes présentent une décroissance de la part médiane des cadres à mesure que l’on s’éloigne du centre (Figure 6).

57 Cette configuration correspond à une structure de prix immobiliers correspondant au modèle centre-périphérie « classique », avec les prix les plus élevés au centre et les plus bas dans le périurbain (Cusin, 2016). Lille, Montpellier et Nice se distinguent de ce modèle avec une part médiane de cadres dans la couronne périurbaine très proche de celle du centre. Quant à l’aire de Marseille-Aix, elle se signale par une part médiane de cadres dans le périurbain supérieure à celle de la ville-centre.

58 On a vu plus haut que, pour les aires métropolitaines prises dans leur ensemble, la polarisation des ouvriers suivait un schéma inverse à celui des cadres, avec des parts médianes plus élevées dans le périurbain que dans les autres zones. Ce n’est cependant pas une règle absolue. De fait, la part d’ouvriers dans le périurbain est très variable d’une aire à l’autre, s’échelonnant de 9 % pour Marseille à 18 % pour Nantes (Figure 7). Comme pour les cadres, certaines aires s’écartent sensiblement du modèle centre-périphérie classique, notamment dans les métropoles de Marseille, Lille et Montpellier, où les parts d’ouvriers dans le périurbain sont les plus faibles. À Marseille, par exemple, la part médiane d’ouvriers est de 9 % pour les communes périurbaines, contre 10 % dans le centre. Que ce soit pour les cadres ou pour les ouvriers, Marseille-Aix confirme son caractère « inversé » par rapport au modèle centre-périphérie classique : la sélectivité sociale et les prix immobiliers tendent à augmenter avec l’éloignement au centre (Cusin, 2016). À Lille, la part médiane d’ouvriers dans les communes périurbaines (10 %) est inférieure à leur part dans les communes de banlieue (11 %), tandis qu’à Montpellier et Nice la part médiane d’ouvriers dans le périurbain est assez proche de celle observée dans le centre. Plus globalement, le périurbain ne se caractérise pas par un entre-soi généralisé, comme le soulignent les parts enregistrées pour les professions intermédiaires et les employés. L’identification du périurbain à un espace marqué par une forte présence ouvrière est également à nuancer à partir de la mesure des disparités entre communes. Sur l’ensemble des douze couronnes périurbaines, seule une poignée de communes présente une part d’ouvriers supérieure à 30 %, et cette part est inférieure à 20 % dans les trois quarts des communes.

Figure 6

Part de cadres des communes des aires métropolitaines par zone en 2011 (en % de la population de référence)

Description de l'image par IA : Graphiques comparant la répartition des cadres dans différentes communes en 2011.

Part de cadres des communes des aires métropolitaines par zone en 2011 (en % de la population de référence)

Note : Population de référence : plus de 15 ans.
RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.
Figure 7

Part d’ouvriers des communes des aires métropolitaines par zone en 2011 (en % de la population de référence)

Description de l'image par IA : Graphiques à barres comparant la répartition des ouvriers dans diverses communes métropolitaines en 2011.

Part d’ouvriers des communes des aires métropolitaines par zone en 2011 (en % de la population de référence)

Note : Population de référence : plus de 15 ans.
RP 2011 (INSEE), traitement des auteurs.

59 La représentation cartographique des parts de cadres et d’ouvriers permet de mettre en évidence la mosaïque sociale que constitue le périurbain. Deux aires métropolitaines au profil bien différent ont été choisies pour l’illustrer : Lyon, qui suit un modèle « classique », et Marseille-Aix, qui obéit à une logique « inversée ».

60 Les Cartes 2 et 3 (Annexe) relatives à l’aire lyonnaise font apparaître la polarisation des cadres au centre et dans les communes limitrophes (surtout à l’ouest), tandis que les communes avec des parts importantes d’ouvriers se situent clairement dans le périurbain (en majorité à l’est). Néanmoins, aucune commune périurbaine ne présente une part d’ouvriers supérieure à 27 %, et pour une majorité de communes cette part est inférieure à 19 %. Si l’on ajoute qu’un certain nombre de communes périurbaines ont une part de cadres relativement élevée, c’est bien l’image d’une mosaïque sociale qui prédomine, et cela malgré la prégnance d’une structure immobilière marquée par la décroissance des prix avec l’éloignement au centre (Cusin, 2016).

61 Dans le cas de Marseille-Aix, les Cartes 4 et 5 (Annexe) soulignent la faible étendue d’une couronne périurbaine dont le poids démographique au sein de l’aire urbaine est également faible. Comme à Lyon, l’image qui prédomine est celle d’une mosaïque sociale. Les parts de cadres et d’ouvriers traduisent de faibles différences entre communes. Le contexte plus général est marqué par de plus fortes polarisations sociales dans la zone agglomérée : celle des ouvriers à l’ouest, sur le pourtour de l’Étang de Berre, et celle des cadres à Aix-en-Provence et dans les communes limitrophes. À la différence de Lyon, le centre principal que constitue la commune de Marseille présente un profil moyen à la fois pour les cadres et les ouvriers. Cette structure spécifique à Marseille est le résultat d’une organisation polycentrique de la métropole et d’une dévalorisation relative du centre par rapport à la périphérie.

62 Les travaux consacrés au périurbain s’inscrivent le plus souvent dans un cadre soit trop général – le périurbain traité comme un bloc –, soit trop particulier – comme l’illustrent les nombreuses monographies sur le sujet. Celles-ci produisent des résultats qualitatifs riches, mais fragmentaires. En partant des zonages de l’INSEE dont nous avons discuté les apports et les limites, nous avons proposé une démarche qui vise à renouveler le débat scientifique et révèle la diversité des mondes périurbains.

63 Nous avons montré que, si la périurbanisation est bien un phénomène majeur, ce phénomène dilate la ville plus qu’il ne la dilue. En dépit d’un phénomène d’« exode urbain » bien réel, l’idée selon laquelle on assisterait à une « explosion périurbaine » est à relativiser. Non seulement les pôles urbains progressent sur le plan démographique, mais leur centralité économique n’est pas remise en cause. Et loin de se limiter aux lotissements pavillonnaires et à l’habitat diffus, la périurbanisation se traduit par la mise sous orbite de pôles urbains et de petites unités urbaines qui jouent le rôle de centralités secondaires.

64 La diversité périurbaine n’est pas seulement morphologique, elle est également sociale. Si la présence significative des ouvriers et des employés dans les couronnes périurbaines va à l’encontre de l’image d’une terre d’élection pour classes moyennes, le périurbain n’est pas pour autant un espace de relégation. La part des professions intermédiaires est à peu près la même que dans les centres et les banlieues, et les cadres, bien que sous-représentés dans le périurbain, n’en sont pas absents. En outre, les espaces périurbains affichent des niveaux de vie supérieurs aux centres et aux banlieues (Aerts, Chirazi et Cros, 2015). Les taux de pauvreté et le niveau des inégalités y sont également moindres. L’idée avancée par C. Guilluy (2010) d’une fracture sociale entre le périurbain et les pôles urbains des métropoles ne se vérifie donc pas.

65 Le périurbain n’est l’espace d’aucune catégorie socioprofessionnelle en particulier. Comme c’est le cas dans les pôles urbains, il se compose en majorité d’espaces « moyens-mélangés » (Préteceille, 2006) dans lesquels, à la différence des centres et des banlieues, on ne retrouve pas les formes les plus marquées de ségrégation sociospatiale, celle des quartiers embourgeoisés et celle des quartiers en difficulté. Les espaces périurbains ont globalement une tonalité populaire, mais ils comprennent en même temps une part plus importante de propriétaires et d’actifs insérés dans l’économie des pôles urbains. La prédominance de communes « moyennes-mélangées » ne signifie pas l’absence de division sociale de l’espace, qui peut être marquée localement, comme nous avons pu l’observer avec des communes qui polarisent les cadres et d’autres les ouvriers. Mais, plutôt que d’en conclure à la formation d’un entre-soi qui serait propre au périurbain, on peut y voir la conséquence d’une généralisation de l’urbain : les pôles projettent dans les territoires périphériques non seulement des populations, mais aussi des logiques sociales de regroupement résidentiel. Ces logiques se renforcent d’autant plus qu’elles influent localement sur le niveau des prix immobiliers et qu’elles peuvent faire l’objet d’incitations par les pouvoirs publics locaux. Ce phénomène n’est cependant pas l’apanage du périurbain.

66 À une échelle plus large, la comparaison entre les aires urbaines fait ressortir d’autres facteurs de différenciation. Le périurbain des aires métropolitaines se distingue de celui des autres aires urbaines par ses caractéristiques sociodémographiques, avec un poids plus important des cadres, des diplômés et des actifs occupés. Cependant, cette différence est beaucoup moins prononcée que celle que l’on observe entre le périurbain et les autres espaces des aires urbaines. L’analyse factorielle a montré que les couronnes périurbaines partagent des caractéristiques communes qui les distinguent des centres et des banlieues. À tel point que l’« effet périphérie » semble primer sur le fait d’appartenir à telle ou telle aire urbaine. La comparaison entre les métropoles et les autres aires urbaines montre que ce n’est pas tant la composition sociale de leurs couronnes périurbaines qui distingue le plus ces deux ensembles que celle de leurs centres. En tant que catégorie statistique, le périurbain fait donc preuve d’une forte cohérence malgré la diversité des espaces concernés. C’est cette capacité à faire ressortir des caractéristiques générales sans écraser les cas particuliers (Desrosières, 2008a) qui conforte a posteriori la portée heuristique du zonage de l’INSEE.

67 L’analyse statistique a également permis de montrer que l’intensité de la périurbanisation ne dépend pas du degré de métropolisation, comme nous l’avons vu à travers la comparaison entre les aires métropolitaines et non métropolitaines. La périurbanisation apparaît donc comme un phénomène plus général que la métropolisation. Les différences entre métropoles s’expliquent par des facteurs historiques qui, compte tenu des propriétés géographiques des territoires, des systèmes économiques locaux, des modèles résidentiels et des politiques urbaines, ont façonné leur développement sur le long terme. In fine, ce n’est pas tant la catégorie statistique qui doit être remise en cause que les cadres théoriques mobilisés pour rendre compte du fait périurbain. Loin des analyses qui la résument à un phénomène de relégation sociospatiale ou de sécession urbaine, il apparaît que la périurbanisation ne se produit pas contre la ville, mais en lien étroit avec elle, tout en concourant à son changement d’échelle et à sa recomposition sociospatiale.


Carte 1

Le zonage du territoire français

Description de l'image par IA : Carte de France avec villes et espaces urbains colorés.

Le zonage du territoire français

Note : Zonage des auteurs construit à partir d’un croisement entre ZAU et ZUU 2010 de l’INSEE.
RP 2010 (INSEE), carte des auteurs.
Cartes 2 et 3

Parts de cadres et parts d’ouvriers dans le pôle urbain de Lyon

Description de l'image par IA : Cartes de Lyon : répartition des personnes âgées et ouvrières dans la métropole.

Parts de cadres et parts d’ouvriers dans le pôle urbain de Lyon

Fond : maps.stamen.com.
RP 2011 (INSEE), carte des auteurs.
Cartes 4 et 5

Parts de cadres et parts d’ouvriers dans le pôle urbain de Marseille-Aix

Description de l'image par IA : Cartes de Marseille : densité de population par âge dans les quartiers.

Parts de cadres et parts d’ouvriers dans le pôle urbain de Marseille-Aix

Fond : maps.stamen.com.
RP 2011 (INSEE), carte des auteurs.
Carte 6

Illustration de la construction du périurbain par l’INSEE

Description de l'image par IA : Carte urbaine avec zones colorées et pourcentages, légende détaillée.

Illustration de la construction du périurbain par l’INSEE

RP 2011 (INSEE), carte des auteurs.

Références bibliographiques

  • AERTS A.-T., CHIRAZI S., CROS L., 2015, « Une pauvreté très présente dans les villes-centres des grands pôles urbains », INSEE première, 1552.
  • AMOSSÉ T., CHARDON O., 2006, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale ? », Économie et statistique, 393-394, p. 203-229.
  • ASCHER F., 1995, Métapolis ou l’avenir des villes, Paris, Odile Jacob.
  • BACCAÏNI B, SÉMÉCURBE F., 2009, « La croissance périurbaine depuis 45 ans. Extension et densification », INSEE première, 1240.
  • BAUER G., ROUX J.-M., 1976, La rurbanisation ou la ville éparpillée, Paris, Le Seuil.
  • BERGER M., 2004, Les périurbains de Paris. De la ville dense à la métropole éclatée ? Paris, CNRS Éditions.
  • BERGER M., JAILLET M.-C., 2007, « Introduction », « Vivre les espaces périurbains », Norois [en ligne], 205 | 2007/4, mis en ligne le 01 décembre 2007, consulté le 27 septembre 2016 : http://norois.revues.org/1211 ; DOI : 10.4000/norois.1211.
  • BERQUE A., BONNIN P., GHORRA-GOBIN C., 2006, La ville insoutenable, Paris, Belin.
  • BERRY B. (ed.), 1976, Urbanization and Counter-Urbanization, Beverly Hills (CA), Sage.
  • BESSY-PIETRI P., 2000, « Les formes récentes de la croissance urbaine », Économie et statistique, 336, p. 35-52.
  • BIDOU C., 1984, Les aventuriers du quotidien. Essai sur les nouvelles classes moyennes, Paris, Presses universitaires de France.
  • BILLARD G., BRENNETOT A., 2009, « Le périurbain a-t-il mauvaise presse ? Analyse géoéthique du discours médiatique à propos de l’espace périurbain en France », Articulo – Journal of Urban Research [en ligne] 5 | 2009, mise en ligne le 25 avril 2010, consulté le 23 septembre 2016 : http://articulo.revues.org/1372 ; DOI : 10.4000/articulo.1372.
  • BONVALET C., BRINGÉ A., 2013, « Les effets de la politique du logement sur l’évolution du taux de propriétaires en France », Revue européenne des sciences sociales, 51, 1, p. 153-177.
  • BOURDIEU P. 2000, Les structures sociales de l’économie, Paris, Le Seuil.
  • BRETAGNOLLE A., 2015, « La naissance du périurbain comme catégorie statistique en France. Une perspective internationale », L’Espace géographique, 44, 1, p. 18-37.
  • BRUTEL C., 2011, « Un maillage du territoire français. 12 aires métropolitaines, 29 grandes aires urbaines », INSEE première, 1333.
  • BRUTEL C., LEVY D., 2011, « Le nouveau zonage en aires urbaines de 2010. 95 % de la population vit sous l’influence des villes », INSEE première, 1374.
  • BRUTEL C., LEVY D., 2012, « Bassins de vie », INSEE première, 1425.
  • CARY P., FOL S., 2016, « Éditorial : Du périurbain stigmatisé au périurbain valorisé ? » Géographie, Économie, Société, 18, p. 5-13.
  • CATTAN N., PUMAIN D., ROZENBLAT C., 1999, Le système des villes européennes, Paris, Anthropos.
  • CHARMES É., 2011, La ville émiettée. Essai sur la clubbisation de la vie urbaine, Paris, Presses universitaires de France.
  • CHENU A., 1997, « La catégorisation statistique. Présentation », Sociétés contemporaines, 26, p. 5-9.
  • CHOAY F., 1994, « Penser la non-ville et la non-campagne de demain » dans DATAR, La France au-delà du siècle, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.
  • CUILLIER F., 2009, Rapport du groupe de travail Statistiques et nouvelles tendances de localisation des populations et des activités sur le territoire, rapporteurs Mohamed HILAL, Dalila VIENNE, Conseil national de l’information statistique.
  • CUSIN F., 2012, « Le logement, facteur de sécurisation pour des classes moyennes fragilisées ? », Espaces et sociétés, 148-149, p. 17-36.
  • CUSIN F., 2014, « Les dynamiques urbaines au prisme des mobilités résidentielles longues » dans S. FOL, Y. MIOT, C. VIGNAL (dir.), Mobilités résidentielles, territoires et politiques publiques, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, p. 65-95.
  • CUSIN F., 2016, « Y a-t-il un modèle de la ville française ? Structures urbaines et marchés immobiliers », Revue française de sociologie, 57, 1, p. 97-129.
  • DAMON J., 2013, Les classes moyennes, Paris, Presses universitaires de France.
  • DAVIS M., [1998] 2000, City of Quartz. Los Angeles, capitale du futur, Paris, La Découverte.
  • DEBROUX J., 2011, « Stratégies résidentielles et position sociale : l’exemple des localisations périurbaines », Espaces et sociétés, 144-145, p. 121-139.
  • DESROSIÈRES A., 2008a, Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique I, Paris, Presses de l’École des Mines de Paris.
  • DESROSIÈRES A., 2008b, Gouverner par les nombres. L’argument statistique II, Paris, Presses de l’École des Mines de Paris.
  • DESROSIÈRES A., 2014, Prouver et gouverner : une analyse politique des statistiques publiques, Paris, La Découverte.
  • DONZELOT J., 2004, « La ville à trois vitesses : relégation, périurbanisation, gentrification », Esprit, mars-avril, p. 14-39.
  • DRIANT J.-C., 2015, Les politiques du logement en France, Paris, La Documentation française.
  • DUBOIS-TAINE G., CHALAS Y. (dir.), 1997, La ville émergente, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.
  • ESTÈBE P., 2008, Gouverner la ville mobile. Intercommunalité et démocratie locale, Paris, Presses universitaires de France.
  • FLOCH J.-M., LEVY D., 2011, « Le nouveau zonage en aires urbaines de 2010. Poursuite de la périurbanisation et croissance des grandes aires urbaines », INSEE première, 1375.
  • GARREAU J., 1991, Edge City : Life on the New Frontier, New York (NY), Anchor Books.
  • GHORRA-GOBIN C., 2003, Villes et société américaine, Paris, Armand Colin.
  • GILLI F., 2005, « La région parisienne entre 1975 et 1999 : une mutation géographique et économique », Économie et statistique, 387, p. 3-33.
  • GIRARD V., 2014, « Des classes populaires (encore) mobilisées ? Sociabilité et engagements municipaux dans une commune périurbaine », Espaces et sociétés, 156, p. 109-124.
  • GIRARD V., RIVIÈRE J., 2013, « Grandeur et décadence du “périurbain”. Retour sur trente ans d’analyse des changements sociaux et politiques », Métropolitiques, 3 juillet [en ligne] : http://www.metropolitiques.eu/Grandeur-et-decadence-du.html.
  • GUILLUY C., 2010, Fractures françaises, Paris, François Bourin Éditeur.
  • GUILLUY C., 2014, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion.
  • INSEE, 2011, « Méthode d’actualisation du nouveau zonage en aires urbaines 2010 », note méthodologique [en ligne] : http://www.insee.fr/fr/methodes/zonages/methodologie-def.pdf.
  • JAILLET M.-C., 2004, « L’espace périurbain : un univers pour les classes moyennes », Esprit, 303, p. 40-62.
  • JAILLET M.-C, 2013, « Peut-on encore vivre en ville ? L’exemple de Toulouse », Esprit, mars-avril, p. 68-82.
  • JULIEN P., 2000, « Mesurer un univers urbain en expansion », Économie et statistique, 336, p. 3-33.
  • KAUFMANN V., 2014, Retour sur la ville, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes.
  • LAMBERT A., 2015, « Tous propriétaires ! ». L’envers du décor pavillonnaire, Paris, Le Seuil.
  • LEFEBVRE H., 1970, La révolution urbaine, Paris, Gallimard.
  • LE JEANNIC T., 1996, « Une nouvelle approche territoriale de la ville », Économie et statistique, 294-295, p. 25-45.
  • LE JEANNIC T., 1997, « Trente ans de périurbanisation : extension et dilution des villes », Économie et statistique, 307, p. 21-41.
  • LÉVY J., 2013, Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie, Paris, Fayard.
  • MANGIN D., 2004, La ville franchisée. Formes et structures de la ville contemporaine, Paris, Éditions de la Villette.
  • MARCHAL H., STÉBÉ J.-M., 2015, « La multiplication des centralités à l’heure de la périurbanisation », L’Année sociologique, 65, p. 247-272.
  • MAURIN É., 2004, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Le Seuil.
  • MAYOUX J. (dir.), 1979, Demain l’espace. L’habitat individuel périurbain, Paris, La Documentation française.
  • MERLIN P., 2009, L’exode urbain. De la ville à la campagne, Paris, La Documentation française.
  • PASSERON J.-C., 2006, Le raisonnement sociologique, Paris, Albin Michel.
  • PIRON O., 2014, L’urbanisme de la vie privée, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube.
  • PRÉTECEILLE E., 2006, « La ségrégation sociale a-t-elle augmenté ? La métropole parisienne entre polarisation et mixité », Sociétés contemporaines, 62, p. 69-93.
  • PUMAIN D., 2004, « Urban Sprawl : Is There a French Case ? » dans H. RICHARDSON, C.-H. BAE, Urban Sprawl in Western Europe and the United States, Burlington, Ashgate, p. 137-158.
  • ROUGÉ L., 2009, « L’installation périurbaine entre risque de captivité et opportunités d’autonomisation », Articulo – Journal of Urban Research [en ligne] : 5/2009, mis en ligne le 25 avril 2010, consulté le 27 septembre 2016 : http://articulo.revues.org./1440 ; DOI : 10.4000.articulo.1440.
  • ROUX E., VANIER M., 2008, La périurbanisation : problématique et perspectives, Paris, La Documentation française.
  • SCOTT A., STORPER M., 2006, « Régions, mondialisation et développement », Géographie, Économie, Société, 8, p. 169-192.
  • TABARD N., 1993, « Des quartiers pauvres aux banlieues aisées : une représentation sociale du territoire », Économie et statistique, 270, p. 5-22.
  • VELTZ P., 2005, Mondialisation, villes et territoires. L’économie d’archipel, Paris, Presses universitaires de France.
  • WIEL M., 2010, Étalement urbain et mobilité, Paris, La Documentation française.

Mots-clés éditeurs : croissance urbaine, démographie, étalement, habitat, métropolisation, périurbanisation, polarisation, relégation, ségrégation, systèmes urbains, zonage en aires urbaines

Date de mise en ligne : 30/11/2016

https://doi.org/10.3917/rfs.574.0641