Rentrer dans les bons tuyaux de l'organisation
Le sort du client domestique dans le processus de raccordement au gaz
Pages 615 à 640
Citer cet article
- POUPEAU, François-Mathieu,
- Poupeau, François-Mathieu.
- Poupeau, F.-M.
https://doi.org/10.3917/rfs.514.0615
Citer cet article
- Poupeau, F.-M.
- Poupeau, François-Mathieu.
- POUPEAU, François-Mathieu,
https://doi.org/10.3917/rfs.514.0615
Notes
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[*]
L’auteur tient à remercier Pascal Ughetto pour sa lecture attentive d’une première version de ce texte et ses commentaires avisés.
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[1]
Un usage est dit captif lorsqu’un consommateur ne peut se passer – ou alors au prix d’importants sacrifices – d’un type d’énergie donné. L’exemple classique en est l’éclairage privé, qui nécessite de contracter un abonnement à l’électricité, sauf à envisager d’avoir recours soit à une source de production propre, soit à la bougie ou à la lampe à pétrole.
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[2]
Cet article s’appuie sur un suivi longitudinal des réformes mises en œuvre au sein, successivement, d’EDF-GDF Services, d’EDF-Gaz de France Distribution et de GrDF, structures qui ont en charge la gestion des raccordements de la clientèle des particuliers. Il est alimenté d’observations personnelles directes (1995, 2001-2002) et du suivi, à partir de 2002, de mémoires réalisés par des agents d’EDF et de GDF (GDF-Suez) dans le cadre du cours « Sociologie des organisations » du DIU « Management des équipes et des projets en milieu industriel » de l’Université Paris X-Nanterre. Pour un récapitulatif précis des matériaux fondant cet article, voir l’Annexe I. Nous remercions en particuliers nos élèves du DIU de nous avoir permis d’utiliser leurs travaux, en précisant que la thèse ici défendue n’engage que l’auteur de l’article et que les dernières données sur lesquelles nous nous appuyons datent de fin 2008.
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[3]
Le lecteur trouvera en Annexe II une chronologie plus détaillée des transformations qui ont affecté, d’un triple point de vue, le système d’acteurs impliqués dans le raccordement aux réseaux gaz : institutionnel (grandes étapes de la libéralisation du secteur), changements de structure internes (passage progressif de la Direction de la distribution à GrDF) et innovations gestionnaires (introduction d’une démarche qualité, diffusion d’un management par les processus, renouvellement des outils informatiques, etc.).
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[4]
Nous nous plaçons ici dans le cas, majoritaire en France, où Gaz de France était en charge de la distribution de gaz. Pour des raisons historiques, plus d’une vingtaine d’entreprises locales de distribution (ayant le statut de régies ou de sociétés d’économie mixtes) existaient au milieu des années 1970, desservant une ou plusieurs communes situées sur leur territoire (Beltran et Williot, 1992).
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[5]
Il a été mis en place après la Seconde Guerre mondiale, au moment où il s’agit de reconstruire le pays et de le doter des infrastructures de base favorisant son développement économique et social.
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[6]
Sur la réforme de la Direction de la distribution, voir Berrivin (1995, pp. 223-244), Curien (1992, pp. 202-209) et Poupeau (1999).
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[7]
Ce texte (directive 98/30/CE du Parlement européen et du Conseil du 22 juin 1998 concernant des règles communes pour le marché intérieur du gaz naturel) ne prévoit qu’une libéralisation partielle du marché européen, limitée aux seuls grands consommateurs. Il ne fait cependant aucun doute, pour les observateurs avertis du secteur énergétique, que le processus se poursuivra, ce qui est chose faite avec la directive 2003/55/CE du 26 juin 2003 abrogeant le texte précédent. Elle stipule que l’ensemble des consommateurs particuliers pourront faire jouer la concurrence à compter du 1er juillet 2007.
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[8]
Cette direction dépend d’EDF Gaz de France Distribution (EGD), une filiale commune avec ErDF, l’homologue de GrDF pour la gestion du réseau de distribution d’électricité.
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[9]
Néologisme qui fait partie du langage indigène du monde de l’énergie, et que nous reprendrons dans la suite de cet article.
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[10]
Il conviendrait, évidemment, de faire état des différentes étapes, controverses, volte-face qui ont accompagné, depuis le début des années 1990, la transformation du secteur énergétique français. Le lecteur trouvera quelques éléments de réponse dans Wieviorka et Trinh (1989), Stoffaes (1995), Henry (1997), Tixier (2002) et Poupeau (2004).
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[11]
Voir l’Annexe II pour une chronologie des changements organisationnels menant de la Direction de la distribution à GrDF.
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[12]
Les éléments qui suivent s’appuient sur une série d’observations menées en 2001-2002 sur deux centres EDF-GDF Services, dans le cadre d’une étude consacrée à la diffusion des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) au sein de Gaz de France, outil mis au service de la démarche qualité notamment (voir ÉtudeII, Annexe I).
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[13]
Rappelons qu’il ne l’est qu’à compter du 1er juillet 2004 pour la clientèle des « petits professionnels » (artisans, commerçants, professions libérales, etc.) et du 1er juillet 2007 pour les particuliers.
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[14]
Source : « Le management des processus de GrDF », Direction générale de GrDF, document interne en date du 29 avril 2009 (référence P-08/15 A), 27 pages.
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[15]
Propos tenus par la chargée de projet SIAG lors d’une réunion du Comité central d’établissement de GrDF (Compte rendu du CCE de GrDF du mardi 29 avril 2008 réalisé par la CFE-CGC, pages 3-4, source : www.cfe-energies.com/download.php?id=5008040, consulté le 19 octobre 2009).
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[16]
« Lettre de l’administratrice “salarié cadre” au CA de GrDF. 1er CA de GrDF du 13 juin 2008 », page 2 (source : site de la CFE-CGC, www.cfe-energies.com/download.php?id=5008282, consulté le 19 octobre 2009). Ces informations sont corroborées par les nombreux échanges que nous avons eus en 2008 et 2009 avec des agents de GrDF à l’occasion de nos actions de formation à Nanterre.
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[17]
Les observations qui suivent proviennent de deux mémoires réalisés sous notre direction (voir Études III et IV en Annexe I) ainsi que de nombreuses discussions avec d’autres stagiaires du DIU de Nanterre. Précisons que l’Étude IV portait sur deux des huit DOR de GrDF et qu’elle gagnerait donc à être consolidée par une série de travaux complémentaires. Elle n’en fournit pas moins des éléments intéressants et représentatifs de la situation actuelle.
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[18]
Les chiffres et les lettres minuscules cerclés correspondent aux étapes mentionnées dans le schéma ci-dessus.
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[19]
Deux principaux indicateurs sont mis en place pour mesurer le degré de satisfaction de la clientèle : des indicateurs associés au pilotage des processus, qui permettent de voir si le traitement des demandes en interne est ou non conforme aux engagements consignés dans le catalogue de prestations aux clients et fournisseurs (qui portent surtout sur les délais) ; l’enquête de satisfaction des clients, qui est régulièrement diligentée par les services centraux et qui a pour vocation d’identifier de manière plus qualitative les motifs de mécontentement. En sa qualité d’entité en charge des relations avec les clients et les commercialisateurs, la DOR accorde naturellement une grande importance au suivi de la « performance clients » de ses agents.
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[20]
C’est en particulier le cas des services d’ingénierie, sur lesquels nous reviendrons plus loin.
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[21]
Comme les explosions survenues à Dijon (1999) et à Mulhouse (2004), lesquelles ont fait respectivement 11 et 18 morts et ont donné lieu à deux procès retentissants contre Gaz de France. À la suite de ces explosions, l’entreprise a accéléré son programme de remplacement des fontes cassantes, lequel s’est achevé fin 2007, ce qui ne signifie pas que les efforts en la matière ne se poursuivent pas actuellement.
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[22]
Voir également, sur ce point, notre étude sur les NTIC (Étude II figurant en Annexe I). Ce constat d’un malaise dans les métiers techniques (sentiment d’appauvrissement de l’activité et de déqualification) a été également mis en évidence dans des travaux portant quant à eux sur les agences clientèle EDF-GDF Services, dont les AGNRC sont aujourd’hui un héritage (Rosanvallon, 2007, pp. 382-391).
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[23]
Sentiment qui n’est pas que pur fantasme si l’on en juge par l’expérience « Achats d’ouvrage » menée à grande échelle par GrDF, qui consiste à confier à des bureaux d’études privés l’ensemble des prestations d’ingénierie associées aux opérations de raccordement. Dans ce type d’expérience, qui pourrait être appelé à se généraliser, les chargés d’affaires se transforment en contrôleurs de prestations, ce que beaucoup d’entre eux considèrent comme une tâche plus ingrate et moins valorisante.
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[24]
Vieux « serpent de mer » de la théorie des organisations, cette recherche du « one best way » bute sur la difficulté, d’une part, de trouver une définition claire et incontestable des attentes des clients et, d’autre part, d’obtenir un accord consensuel sur ce qui devrait être la « juste » charge de travail incombant à GrDF et, par conséquent, à l’ensemble des acteurs qui le composent.
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[25]
Il s’agit là d’une configuration d’action générale qui gagnerait à être affinée par une étude plus approfondie des stratégies déployées par les clients pour tenter de se faire entendre par GrDF. Elle nous renverrait à leur aptitude à comprendre les rouages internes de GrDF, à toucher certains acteurs-clés et les convaincre de hâter le processus, à mobiliser des réseaux sociaux de diverses natures pour relayer leur demande.
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[26]
Même si elle dépend, certes, du bon vouloir des agents et de l’aptitude des usagers à trouver les bons relais dans leur propre organisation.
1 En France comme ailleurs, l’argument de la satisfaction des clients a été largement mobilisé pour justifier l’ouverture à la concurrence des grands réseaux de service public tels que l’énergie, les télécommunications/hauts débits, les transports aériens et ferroviaires ou le secteur postal (Stoffaes, 1995 ; Tixier, 2002). Présentés comme les perdants de l’ancien modèle – le monopole public –, les clients sont censés être placés désormais au cœur des nouvelles formes d’organisation : réagencement des organigrammes en fonction d’une approche clients ; segmentation de l’offre ; innovations technologiques et de services ; mise en œuvre de processus qualité ; mise en avant d’une « culture client » pour faire évoluer les mentalités et les pratiques des agents, etc. Remplissant une fonction de légitimation assez analogue à celle que pouvait avoir la rhétorique de l’intérêt général dans le modèle de service public issu des nationalisations, le client semble donc devenu le nouveau « principe organisateur », celui qui justifie pour partie les évolutions affectant aujourd’hui l’ensemble des opérateurs.
2 La grande majorité des travaux qui se sont penchés, en France, sur cette irruption du client dans les services en réseaux ont surtout privilégié l’étude des segments organisationnels avec lesquels ce dernier est en contact direct : agences commerciales, espaces clientèle, boutiques, centres d’appel téléphoniques, etc. Dans la continuité des enquêtes sur les usagers et la relation de service, un premier courant de recherche s’est attardé à analyser les interactions concrètes et « ordinaires » qui peuvent se nouer à l’occasion du traitement d’une demande singulière, au guichet ou au téléphone (Jeantet, 2001 ; Buscatto, 2002 ; Beauquier, 2003). Ces travaux ont montré en quoi la relation au client est le fruit d’ajustements complexes et de rapports de force parfois difficiles, les agents devant composer avec de multiples logiques et contraintes organisationnelles non toujours perceptibles par leurs interlocuteurs. En écho aux analyses plus générales sur le rôle et la place des consommateurs dans le fonctionnement des marchés (Dujarier, 2008) et sur l’action des professionnels du marché (Cochoy et Dubuisson, 2000), un second courant de recherche, largement influencé par l’anthropologie des sciences (Callon, 1998), a porté quant à lui sur la manière dont les organisations commerciales mettent en œuvre des dispositifs sociotechniques « performant » les échanges marchands dans les services en réseaux (pour une synthèse, voir Mallard, 2009). Il a mis en évidence l’importance des opérations de cadrage à la fois marchand et relationnel élaborées par les entreprises, opérations qui ont des effets décisifs sur la formation du jugement des consommateurs et l’orientation de leurs choix.
3 En se focalisant sur les organisations clientèle et commerciales, ces travaux ne disent rien, cependant, sur ce qui se joue dans d’autres collectifs de travail non directement exposés aux clients mais dont le rôle n’en demeure pas moins décisif. Aux côtés des agences, boutiques ou centres d’appel, les entités en charge des activités liées à la gestion et au développement des infrastructures, qui vont fournir le courant ou la chaleur, transmettre la voix, diffuser le haut débit, transporter le voyageur, expédier le courrier contribuent elles aussi à la fourniture d’une prestation de qualité. Il n’est qu’à entendre les réclamations véhiculées dans la presse ou les constats ressortant de la publication annuelle des rapports des médiateurs spécialisés (problèmes d’interruption de service, réclamations, difficultés d’obtention de conseils spécifiques sur une installation, etc.) pour se rendre compte que bon nombre de préoccupations des clients interpellent aussi la capacité de ces entités à intégrer la « contrainte » clients. Par suite, on ne saurait dresser un tableau complet des évolutions actuelles sans s’intéresser à ces segments souvent oubliés de la chaîne de valeur car incarnant encore l’« ancien monde », celui du monopole régulé et de la technique.
4 C’est précisément à ces services en marge de la relation client que nous voudrions nous intéresser dans cet article, afin de voir comment eux aussi, avec la spécificité qui est la leur, prennent en compte l’« impératif client ». Pour illustrer ce qui peut se jouer dans les évolutions actuelles, nous prendrons l’exemple du raccordement au gaz naturel pour les particuliers français. Le choix du gaz naturel est motivé par le fait qu’il s’agit d’un secteur fortement concurrentiel qui ne comporte aucun usage dit captif [1] (contrairement par exemple à l’électricité) et qui doit donc faire face à de nombreuses sources d’énergie alternatives (électricité, propane, butane, fioul, réseaux de chaleur, bois). Par conséquent, la satisfaction du client constitue une préoccupation constante pour des opérateurs désireux de véhiculer une bonne image de leur énergie, gage de son attractivité. Le choix du raccordement au réseau (ou accès au gaz) renvoie quant à lui à la place importante qu’occupe cette étape dans la relation aux clients domestiques. Premier point d’entrée avec les opérateurs, elle fait l’objet d’attentes particulières en matière de tarifs (somme à investir pour avoir accès aux réseaux) mais aussi de conseils et de délais, le demandeur étant soucieux de bénéficier d’une installation livrée en temps et en heure afin de lui permettre d’emménager dans les meilleures conditions. Elle constitue ainsi un bon révélateur de la capacité de GrDF, principal gestionnaire du réseau gaz, à placer la satisfaction des clients au cœur de son fonctionnement quotidien.
5 À partir d’un matériau collecté depuis une quinzaine d’années et nourri par des observations régulières [2], nous commencerons par décrire la manière dont la prise en charge de l’accès au gaz a évolué depuis le milieu des années 1990, passant d’une gestion de type bureaucratique à un mode de traitement par processus qualité. Nous montrerons ensuite, thèse centrale de cet article, que ces évolutions donnent lieu à des résultats pour le moins contrastés s’agissant du rapport au client. Dans la majorité des cas, lorsque le problème posé est simple et qu’il rentre dans un processus « industrialisé », la chaîne de production de services mise en place au sein de l’opérateur de réseaux fonctionne sans difficulté majeure et donne lieu à des délais de raccordement jugés satisfaisants. En revanche, dans le cas de problèmes plus atypiques, nécessitant un traitement plus individualisé, l’organisation peine à répondre aux clients en temps et en heure, occasionnant des retards importants, de l’ordre de quatre à cinq mois fréquemment, que les acteurs s’accordent à trouver supérieurs à ceux qu’ils pouvaient constater avant les réformes. Cette forme de discrimination entre clients, qui n’a jamais été véritablement mise au jour dans les travaux portant sur les services en réseaux, ne tient pas, à proprement parler, à une volonté délibérée des dirigeants de GrDF, ni à ce qui serait l’incomplétude des dispositifs de gestion associés au management par les processus. Elle s’explique plutôt par l’agrégation de multiples stratégies individuelles, déployées notamment à tout niveau de la chaîne hiérarchique, afin de concilier l’impératif de la satisfaction des clients et les nombreuses autres contraintes constituant le quotidien des collectifs de travail. Au-delà de ce qu’il nous apprend sur la portée du management par les processus, cet exemple nous semble révélateur des mutations organisationnelles que connaît actuellement le modèle français de service public.
De la bureaucratie aux processus qualité : les transformations du traitement de l’accès au gaz
6 Résultat d’une série de réformes longues à se dessiner et à se mettre en œuvre, l’organisation du secteur du gaz naturel se stabilise en France à partir de juillet 2007, date à laquelle l’ensemble des clients domestiques peuvent faire jouer la concurrence [3]. Le nouveau mode de gestion, qui se veut être davantage que par le passé au service du client, se traduit en fait par une grande complexité organisationnelle, fruit d’une division du travail et d’une spécialisation fonctionnelle poussées à l’extrême. Pour ce qui concerne la question des raccordements au réseau gaz, il donne lieu à l’introduction d’une nouvelle forme de coordination, le management par processus, dont le caractère transversal et la grande sophistication sont censés favoriser la coopération entre les différents acteurs et ainsi fluidifier au mieux les collectifs de travail.
Un « client roi » au milieu d’une multitude de principautés
7 Le raccordement au gaz des particuliers est une opération qui exige, par nature, l’intervention de nombreux acteurs investis chacun d’une fonction qui lui est propre : des conseillers clientèle intervenant dès l’amont, au moment de la formulation de la demande, des commerciaux chargés de proposer une offre au client, des maîtres d’ouvrage veillant à ce que les tuyaux tirés dépassent un seuil minimal de rentabilité fixé par les pouvoirs publics, des techniciens dont le travail consiste à définir, en lien avec les exploitants, le contenu du projet (tracé, débit, délais), des ouvriers effectuant les travaux de génie civil, des entreprises privées réalisant l’installation intérieure et enfin des agents assurant la mise en service du nouveau point de livraison. L’ensemble de ces acteurs doit être en mesure de gérer des situations différentes, en fonction du type de bâti (maison individuelle, lotissement, immeuble neuf ou ancien), du débit demandé (par exemple inférieur ou supérieur à 16m3/h) mais aussi de la nature des travaux à effectuer, laquelle dépend de la distance aux réseaux existants. Dans certains cas, il s’agira de poser des canalisations sur quelques mètres lorsque d’autres opérations nécessiteront des extensions beaucoup plus importantes, engendrant de ce fait des coûts et des délais différents pour le client.
8 Jusqu’à la fin des années 1980, au moment où se profile la perspective d’une libéralisation, la coordination de cet ensemble composite d’intervenants se fait dans le cadre d’un fonctionnement de type bureaucratique, au sein de Gaz de France, entreprise qui jouit d’un monopole public [4]. L’usager – la notion de « client » n’apparaît pas encore – est alors géré par la Direction de la distribution, qui est elle-même organisée de manière déconcentrée aux niveaux régional (directions régionales), départemental (centres de distribution) et infradépartemental (subdivisions et districts). Dans ce système pyramidal, où chaque échelon se voit confier un type de problème et/ou de client particulier, les questions de raccordement au gaz sont traitées par le centre et ses implantations locales. Toutefois, bien qu’appartenant à cette même unité déconcentrée, bien qu’étant placés sous la responsabilité d’un même chef hiérarchique, les différents acteurs de la chaîne du raccordement sont faiblement coordonnés entre eux. Dépendant de filières verticales structurées depuis les services centraux jusqu’aux districts (filières technique, commerciale, gestion de contrats, etc.), ils restent cloisonnés les uns vis-à-vis des autres, étant censés appliquer les directives et suivre les priorités définies par les instances nationales (Berrivin, 1995). Dans ce type de configuration organisationnelle, le processus de raccordement s’apparente alors à une succession de tâches juxtaposées mais dont la cohérence n’est pas pensée ex ante. Ce modèle de « bureaucratie mécaniste » (Mintzberg, 1980), qui est très adapté à la logique équipementière dans laquelle se trouve alors le monopole public [5], ne méconnaît pas totalement le consommateur final. Une vraie capacité de gestion horizontale existe et se développe en marge des règles formelles, les agents sachant sortir de leur rôle pour se coordonner et répondre aux demandes qui leur sont faites (Reynaud C., 1992 ; Poupeau, 1999). Mais celle-ci est variable. Elle dépend des individus, notamment des chefs de subdivision et des rapports de force qu’ils ont instaurés avec les puissants chefs de service (Sauban, 1992). Elle ne revêt en tout cas aucun caractère systématique, la satisfaction du consommateur demeurant un impensé de la gestion du monopole public.
9 C’est, entre autres, cette absence de formalisation et de rationalisation du traitement des demandes des clients qui est au cœur des réformes visant à transformer Gaz de France et, plus généralement, l’ensemble du secteur gazier. Cet objectif trouve son origine dès les années 1980, période de profonds changements pour Gaz de France. La montée en puissance d’une économie de services (Gadrey, 1996), la perspective d’une libéralisation (Stoffaes, 1995 ; Henry, 1997), la décentralisation et la remise en cause du rôle de l’État (Poupeau, 2004) incitent les dirigeants de la Direction de la distribution à refonder un modèle considéré comme inadapté à la nouvelle donne institutionnelle (Wieviorka et Trinh, 1989 ; Berrivin, 1995 ; Poupeau, 1999). La transformation suit deux principales étapes, aboutissant au régime de coordination actuel, davantage centré sur le client.
10 Dès la fin des années 1980 et malgré les incertitudes qui pèsent encore sur l’issue des réformes portées par la Commission européenne, les dirigeants de la Direction de la distribution décident d’entamer la longue mue de leur organisation vers le client [6]. Cette volonté de changement se traduit tout d’abord par l’introduction d’une démarche de services symbolisée par le changement de nom de la Direction, qui devient en 1990 Direction EDF-GDF Services. Désormais, l’usager revêt les habits du « client ». L’adoption d’une « garantie des services » lui procure de nouveaux droits, dont celui de se voir indemnisé au cas où l’organisation se trouverait dans l’incapacité de répondre en temps et en heure à certaines de ses demandes. L’outil informatique Optimia est créé et généralisé afin de permettre de mieux connaître les besoins des consommateurs et de leur proposer des offres plus adaptées. La réforme présente aussi un important volet organisationnel et managérial, qui entend rompre avec la logique bureaucratique jusque-là en vigueur. Désormais, les unités de distribution deviennent des centres de résultat autonomes, le directeur ayant davantage de latitude et de moyens d’action. Cette plus grande liberté de gestion et de stratégie doit lui permettre de « casser » les filières techniques et de penser de façon plus globale l’insertion de son unité dans l’environnement local, notamment en valorisant les autres métiers que la technique. Pour ce faire, le directeur est chargé de définir, avec les agents de son unité, un « plan stratégique de centre », dans lequel doivent apparaître, à partir d’un diagnostic local, les principales orientations qu’il compte suivre. L’organisation des centres est également revue puisque les subdivisions et districts doivent être à terme supprimés, car constituant, aux yeux des réformateurs, des échelons désormais inutiles. Enfin, les dirigeants préconisent une démarche de contractualisation des relations internes qui s’inspire de la théorie économique des contrats (Curien, 1992 ; Berrivin, 1995 ; Sociologie du travail, 1996). D’une taille variant de trois à une quinzaine de personnes, des Groupes responsables (GR) doivent être constitués dans les centres. Ils représentent des cellules opérationnelles spécialisées dans un domaine particulier : l’exploitation des réseaux de gaz, les travaux d’extension, la gestion des contrats des particuliers, la prospection de nouveaux clients, etc. Contrairement à la période précédente, où cohabitaient différents métiers au sein des unités territoriales, les GR instituent une nette séparation entre les activités du centre, en vue de professionnaliser les agents. Ils instaurent une logique interne de « clients-fournisseurs » dont on attend qu’elle favorise un mode de coordination beaucoup plus transversal et qu’elle responsabilise les agents autour de l’atteinte des objectifs de l’organisation, dont fait partie la satisfaction des clients.
11 La seconde étape se dessine à la fin des années 1990, peu après l’adoption de la directive européenne de 1998, qui introduit une mise en concurrence des anciens monopoles publics, par seuils successifs, pour l’ensemble des consommateurs de gaz en France [7]. Transposé dans le droit français par la loi du 3 janvier 2003, ce texte marque une véritable rupture car il conduit à l’éclatement du système d’acteurs impliqués dans le raccordement au gaz des particuliers. Les commerciaux chargés de vendre au client le contrat de fourniture de gaz sont désormais strictement séparés de leurs anciens collègues responsables de l’acheminement, qui appartiennent à une entreprise distincte, GrDF. Afin de garantir à l’ensemble des fournisseurs un accès équitable et non discriminatoire aux réseaux, ces deux entités ne sont plus autorisées à communiquer entre elles, sauf par l’intermédiaire de systèmes informatiques véhiculant des informations standardisées et identiques pour tous.
12 Si les autres protagonistes de la chaîne de raccordement au gaz restent regroupés au sein d’une même organisation, GrDF, leurs relations changent elles aussi considérablement par rapport à la période de transition précédente. Deux nouvelles directions sont créées, en charge, pour l’une, de la maîtrise d’ouvrage et du développement des réseaux (Direction concession investissement, DCI), pour l’autre, de l’exploitation et de la maintenance (Direction des opérations en région, DOR) [8], avec pour effet de séparer fonctionnellement des acteurs placés jusque-là sous une même tutelle hiérarchique de proximité. La différenciation entre activités s’accroît, les GR, qui n’avaient jusque-là qu’une portée limitée du fait notamment de l’absence de vraie concurrence (Berrivin, 1995), trouvant leur pleine mesure à une période où la pression sur les performances se fait de plus en plus sentir. Bien qu’il jouisse d’un statut de monopole naturel qui le protège de toute mise en concurrence, GrDF est en effet une entreprise soumise à un contrôle extérieur de plus en plus important. Les fournisseurs commercialisateurs [9], pour lesquels il assure une prestation de service, ont des exigences accrues en termes de respect des délais et de qualité de service pour leurs clients. Celles-ci sont consignées dans un catalogue de prestations déterminant des règles du jeu précises, assorties, le cas échéant, de pénalités financières en cas de défaillance de l’entreprise. La Commission de régulation de l’énergie, le « gendarme de la concurrence », veille de son côté à ce que le coût d’acheminement soit le plus bas possible, afin de ne pas entraver la libéralisation réelle du secteur. Elle joue un rôle éminent dans la fixation par l’État des tarifs d’utilisation des réseaux publics de distribution de gaz naturel, lesquels rémunèrent GrDF pour son activité. Ces pressions de l’environnement externe se répercutent, via les GR, sur les acteurs de la chaîne de raccordement, posant avec une acuité nouvelle la question de la « balkanisation » de l’entreprise déjà à l’œuvre dans les années 1990.
Coordonner pour faire coopérer : les processus qualité comme ciment organisationnel
13 Ces multiples transformations, fruit d’un processus qui n’a rien de linéaire ni de « naturel » [10], aboutissent à une modification substantielle du système d’acteurs impliqués dans la gestion des raccordements. Autrefois regroupés au sein d’une même unité décisionnaire – le centre de distribution –, ces derniers appartiennent désormais, fin 2009, à des entités de plus en plus distinctes, soit sur le plan juridique, soit sur le plan fonctionnel :
Les acteurs du processus d’accès au gaz
Les acteurs du processus d’accès au gaz
14 Dans une telle configuration organisationnelle, la question de la coordination et de la fluidité des échanges collectifs devient un enjeu capital pour les acteurs du monde gazier, et tout particulièrement pour GrDF, l’acteur désormais en charge du raccordement au gaz de la clientèle des particuliers. Afin d’y faire face, les responsables de l’entreprise peuvent s’appuyer sur le système de management par les processus mis en œuvre à partir du début des années 2000 par leurs prédécesseurs de la Direction d’EDF-GDF Services puis de ses avatars successifs (EDF Gaz de France Distribution, GrDF) [11]. Ce dispositif s’appuie sur deux principaux outils : la démarche qualité (ISO 9000 version 2000) d’une part, le business process management (gestion par les processus métiers) d’autre part.
15 La démarche qualité est lancée dans l’entreprise dès le début des années 2000 [12]. Ciblée sur quelques processus jugés stratégiques, parmi lesquels l’« Accès au gaz », elle donne lieu, fin 2002, à une certification de l’ensemble des centres de distribution d’EDF-GDF Services. Durant ces deux années, la Direction EDF-GDF Services devient ainsi un grand chantier de « mise en processus qualité » des activités des agents gaziers et électriciens. La démarche n’est pas toujours aisée car elle bouscule les habitudes. Plutôt bien perçue par les commerciaux, qui y voient un moyen de faire passer un peu mieux leurs priorités – au nom du client –, elle est plus difficilement admise par les techniciens en charge de l’ingénierie sur les réseaux, lesquels la vivent comme une tentative de mise au pas de leur activité, dans un contexte social difficile. Elle oblige en effet la hiérarchie de ces GR à rationaliser l’organisation interne, à imposer de nouvelles contraintes aux chargés d’affaires afin qu’ils répondent en temps et en heure aux demandes émanant des commerciaux notamment. Toutefois, malgré ces réticences bien réelles et dans un contexte où le marché n’est pas encore ouvert à la concurrence [13], la démarche qualité progresse au fil des mois, largement facilitée par l’existence déjà ancienne des GR, lesquels, en familiarisant les différents acteurs avec une démarche de type client-fournisseur, ont déjà permis de poser les bases d’une gestion transversale.
16 Une nouvelle étape est franchie en 2003 avec la mise en œuvre du business process management (BPM, gestion par processus métiers). Bien que s’inscrivant dans la continuité des démarches qualité, l’approche BPM s’en distingue très nettement par son caractère beaucoup plus « techniciste ». Diffusé par de grandes sociétés éditrices de logiciels informatiques, le BPM consiste à modéliser à l’extrême l’ensemble des processus métiers de l’entreprise et à y associer une batterie d’outils informatiques organisés autour de progiciels de gestion intégrés (Burlton, 2001). L’objectif final est de « durcir » le pilotage par processus, de lui conférer un caractère quasi automatique (Segrestin, 2004) en enserrant les acteurs contributeurs dans une chaîne immatérielle de production de services, réduisant par là même le risque qu’ils fassent défection. Le BPM est introduit à partir de 2003 par la Direction EDF-GDF Services, dont les services en charge de l’accès au gaz font encore partie. Il s’appuie sur Qualigram Designer, un logiciel qui permet de décrire l’organisation de l’entreprise (organigrammes, relations fonctionnelles, fiches de fonction) et d’y associer des outils de gestion de l’information. C’est à l’aune de cette nouvelle méthode que le processus d’accès au gaz (ou processus opérationnel « raccordement des clients individuels gaz ») est repensé.
ENCADRÉ. – Le business process management (BPM) et son application à GrDF
La réflexion et les méthodes développées par Burlton s’articulent autour de l’idée selon laquelle les actifs de l’entreprise que sont les individus, la technologie, les infrastructures, l’information et la connaissance doivent être synchronisés et travailler de concert pour produire de la valeur, objectif ultime de toute entreprise. Cette création d’une relation d’interdépendance efficace se fait grâce à la mise en œuvre de processus métiers, qui, adossés à des applications informatiques diverses organisées par des architectes des systèmes d’information, font figure de véritables lignes de production (production lines) d’une nouvelle économie de services.
Concrètement, si l’on s’en tient au cas de GrDF exposé dans cet article [14], la démarche consiste d’abord à définir des « domaines » ou « métiers » auxquels sont assignés des objectifs de performance. Pour GrDF, ils sont au nombre de quatre et correspondent à ce que l’entreprise identifie comme sa valeur ajoutée fondamentale : développement gaz (assurer un développement rentable et durable des réseaux de gaz, domaine qui nous intéresse dans cet article) ; réseau (maintenir un niveau élevé de qualité et de sécurité du réseau) ; acheminement livraison (assurer la distribution du gaz de manière efficace et non discriminatoire pour l’ensemble des fournisseurs et de leurs clients) ; collectivités locales et territoriales (gérer et valoriser les concessions). Chaque domaine est ensuite décliné en une série de processus, synthétisés sous forme de carte. À GrDF, les processus sont au nombre de trois principalement : les processus de management (pour ce qui concerne cet article, « développement marché de masse »), les processus opérationnels (toujours dans le cadre de cet article, le « raccordement des clients individuels gaz » ou accès au gaz pour les « indigènes » de l’entreprise, qui fera l’objet de nos développements ultérieurs) et les processus supports (achats et approvisionnements, immobilier et logistique, RH, etc.) venant soutenir les deux précédents processus. Ces processus sont adossés à des outils informatiques et à des démarches qualité ayant pour objectif de consigner très clairement la procédure à suivre par les agents, les obligeant à se conformer à des prescriptions précises (nature de la prestation, délai, etc.). Pour maintenir une pression sur les agents, chaque domaine se voit attribuer des pilotes opérationnels, véritables chevilles ouvrières de la mise en œuvre des processus car chargés, par le biais de revues régulières, d’évaluer les performances et d’arbitrer les ressources, les actions et les projets d’amélioration.
17 À partir d’une typologie des situations rencontrées par les gestionnaires du réseau gaz, le processus opérationnel « Accès au gaz » identifie quatre cas types de demandes clients, sortes de « sous-processus », avec pour chacun un « code finalité ». A0 désigne l’activité la plus courante, celle d’un raccordement pavillonnaire nécessitant une extension inférieure à 35 mètres et un débit demandé ne dépassant pas 16m3/h. B0 concerne un raccordement de même type mais qui doit obliger GrDF à tirer des tuyaux sur plus de 35 mètres. Il constitue donc un exercice un peu plus compliqué. Le « code finalité » C0 recouvre un acte de branchement de pavillons ou de logements collectifs sans extension et pour un débit de 16m3/h. Enfin, D0 désigne un branchement d’un débit supérieur à 16m3/h mais sans extension et aux conditions standard de pression et de débit (inférieur à un seuil de 40 ou 100m3/h).
18 Avec la démarche qualité et le BPM se dessine donc l’idéal d’une activité « Accès au gaz » gouvernée par les processus transverses. Au fil des années, son mode d’organisation ne cesse de gagner en formalisation et de se solidifier grâce à l’implantation d’applications informatiques de plus en plus raffinées. Les classeurs des premiers temps sont complétés en 2002 par des sites Intranet qui permettent à tout un chacun d’avoir facilement accès aux différents documents. La transmission des dossiers entre GR, qui se faisait au début des années 2000 par fax ou par courrier, notamment entre commerciaux et techniciens d’ingénierie, gagne en facilité et en fluidité. Elle bénéficie de la diffusion des NTIC, qui permettent d’échanger instantanément informations et documents, ce qui génère des gains de temps précieux lorsqu’il s’agit, par exemple, de transmettre les plans fournis par certains clients. Mi-2005, le portail OMEGA est mis en place pour faciliter l’échange d’informations entre GrDF et l’ensemble des commercialisateurs. Ces derniers peuvent alors rentrer leurs demandes de raccordement directement sur Internet. Courant 2008, un nouvel outil informatique, le SIAG (Système d’information accès gaz), est mis en service. C’est par lui que transitent désormais l’ensemble des demandes de raccordement adressées à GrDF, soit directement par les clients (qui peuvent formuler eux-mêmes leur besoin sur le site de l’entreprise), soit via OMEGA (pour les clients qui passent par leur commercialisateur). Cet outil informatique est composé d’un portail Internet destiné aux clients, aux partenaires et aux fournisseurs de GrDF et d’une série d’applications permettant de gérer et de suivre en interne les demandes qui ont été enregistrées. Certaines opérations sont générées automatiquement. L’outil se veut « centralisateur d’informations » afin de « fluidifier les parcours client » et donc de s’assurer qu’ils progressent correctement au sein de la chaîne d’acteurs impliqués dans le processus « Accès au gaz » [15]. Il s’appuie sur une solution de type SAP et est déployé dans l’ensemble de l’entreprise durant le premier semestre 2008, avec le soutien de la société de conseil Cap-Gemini. S’ajoutant aux dispositifs déjà existants de contrôle des performances, cet outil informatique parachève la mise en place d’une organisation pilotée par les processus, censée résoudre, au bénéfice du client, l’épineux problème de la coordination d’une chaîne d’intervenants de plus en plus complexe.
Rentrer dans les bons tuyaux de l’organisation
19 En dépit de ce vaste chantier de formalisation et de rationalisation, la question du raccordement suscite toujours autant de préoccupations chez les gestionnaires du réseau gaz, au point qu’elle a fait l’objet de discussions nourries à l’occasion du premier conseil d’administration de GrDF, le 13 juin 2008 [16]. Les indicateurs ne sont pas au mieux et ternissent l’image de l’entreprise auprès des clients particuliers et des fournisseurs de services. À partir de l’étude des relations entre les acteurs de la chaîne du raccordement [17], nous montrerons dans cette partie que ces difficultés tiennent non pas à la qualité et à la robustesse intrinsèques des dispositifs formels de traitement des demandes, mais à la manière dont les acteurs de terrain s’en saisissent. Pris entre une multitude de sollicitations, ceux-ci établissent, à tout niveau, une hiérarchie dans le traitement des demandes, aboutissant à favoriser les plus répétitives et les plus aisées à honorer, au détriment des cas particuliers nécessitant quant à eux un traitement davantage sur mesure.
Le processus d’accès au gaz : une chaîne d’acteurs très codifiée
20 Afin d’illustrer ce propos, nous prendrons l’exemple des deux types de demandes dont le traitement est à la fois le plus courant et le plus contrasté au sein des unités chargées de l’accès au gaz à GrDF : A0 et B0. Avant d’en venir à l’examen attentif du comportement des acteurs, il nous faut prendre le temps de revenir plus en détail sur la manière dont elles sont prises en compte et « travaillées » par l’ensemble de l’organisation. Comme le montre le schéma suivant, qui résume, façon « processus métier », les grandes étapes de la chaîne de traitement, ces deux cas types font intervenir un grand nombre d’acteurs appartenant à des entités bien distinctes :
La chaîne de traitement d’une demande de raccordement (A0 et B0)
La chaîne de traitement d’une demande de raccordement (A0 et B0)
21 Un client dépourvu de gaz et qui souhaite faire établir un devis pour raccorder son habitation au réseau contacte tout d’abord l’agence gaz naturel raccordements clients (AGNRC) [18]. Celle-ci lui donne quelques informations générales sur la démarche à suivre et lui transmet la liste des fournisseurs susceptibles de lui proposer une offre commerciale : Gaz de France Suez mais aussi EDF, Powéo, Direct Énergie, etc. Le client prend alors contact avec ces opérateurs (2) et choisit celui qui sera son futur fournisseur de gaz. Deux possibilités s’offrent alors à lui (3). Soit il passe par son fournisseur pour formuler, via le portail OMEGA, une demande de raccordement au réseau. Soit il décide de s’occuper lui-même de cette démarche et remplit un questionnaire en ligne disponible sur le site Internet de GrDF. Dans les deux cas, sa demande est alors enregistrée dans le SIAG. Suite à cette première étape, le client est informé par l’AGNRC sur les étapes à venir ainsi que sur le coût qu’il devra supporter pour obtenir le gaz (. Ce coût dépend de la distance au réseau, laquelle, si elle est importante, peut occasionner des frais substantiels. Deux cas de figure se présentent alors.
22 Dans l’hypothèse d’une extension inférieure à 35 mètres (A0), le calcul est très simple car il est forfaitaire. Le client sait alors immédiatement quel prix il devra payer. Il contacte alors un chauffagiste (5) qui effectue les travaux sur son installation intérieure et lui délivre un certificat de conformité, document technique indispensable à la mise en gaz. Le client contacte une nouvelle fois l’AGNRC. La demande passe alors à l’entité de GrDF chargée des investissements sur le réseau (Direction concession investissement, DCI). Le bureau d’études régional gaz (BERG) est saisi automatiquement via le SIAG 6). Il détermine, en fonction des contraintes du réseau existant, le type d’extension à réaliser (diamètre de la canalisation à poser, tracé exact, etc.) et fait valider le dossier par l’assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) de la DCI 7). Dans ce cas, la décision d’investissement est quasi automatique car elle ne donne lieu à aucun calcul financier, le forfait étant défini à l’avance. La demande revient à l’AGNRC(8), qui la transmet à l’entité chargée de l’ingénierie (DOR), c’est-à-dire de la mise en œuvre et du suivi effectif des travaux (9). L’ingénierie crée une commande et mandate une entreprise prestataire pour réaliser l’extension nécessaire 10. Elle en informe parallèlement l’exploitant 1), lequel reçoit de cette entreprise les documents techniques et réglementaires nécessaires à la mise en gaz de l’installation 2). Une fois cette séquence achevée, l’AGNRC déclenche le branchement gaz en faisant appel à l’équipe des agents petites interventions 3).
23 Si l’extension est comprise entre 35 et 200 mètres (B0) et que le client se situe dans une zone isolée (cas rare), il devra supporter seul le coût – beaucoup plus élevé – du raccordement au réseau. S’il l’accepte, l’AGNRC contacte là encore la DCI afin qu’elle fasse réaliser une étude d’extension (étapes à). Contrairement au cas précédent, la DCI raisonne en fonction d’un critère bien précis, le ratio B/I (bénéfices sur investissements). Cette étape renvoie au fait que le gaz ne se trouve pas dans une situation identique à ErDF, laquelle est obligée de raccorder tout client qui en fait la demande, quelle que soit sa situation, et sans lui faire supporter directement la totalité des coûts afférents. En tant que gestionnaire du réseau, GrDF est soumis à une obligation de rentabilité pour ses investissements, consignée sous la forme du ratio B/I. Ce ratio est fixé par les pouvoirs publics pour éviter que GrDF n’investisse à perte dans le développement de ses réseaux, ce qui grèverait le tarif d’acheminement et, partant, le tarif payé par le client final. Sa mise en œuvre effective est examinée de près par la Direction générale de GrDF et par la Commission de régulation de l’énergie, qui est habilitée à analyser les coûts d’acheminement. Cette étape est donc essentielle dans le traitement des demandes singulières, de type B0 notamment. En cas de validation par la DCI, le dossier retourne à l’agence clientèle (8) et suit un traitement normal, comme précisé plus haut (étapes à).
24 Si l’extension est toujours comprise entre 35 et 200 mètres (B0) mais que des clients potentiels peuvent être repérés sur le parcours du futur tuyau (cas le plus fréquent pour ce type de demande), l’AGNRC propose alors au demandeur de déclencher une démarche de prospection par les développeurs de l’unité « Performance des réseaux » de la DCI a). En règle générale, le client ne peut qu’être favorable à cette proposition dans la mesure où elle peut lui permettre de réduire sa facture de manière significative. Les développeurs de la DCI, qui sont des commerciaux, sont chargés de voir s’il est possible de générer d’autres projets de raccordement venant de particuliers, d’entreprises ou de collectivités locales proches du tracé de la future extension. Ils consultent alors l’application informatique GEOSIC, qui permet de repérer l’emplacement du réseau et d’identifier la liste des prospects potentiels. Après enquête par téléphone et/ou sur le terrain, si besoin est en organisant une réunion publique avec la mairie, les développeurs transmettent leurs résultats à l’AMO b), laquelle valide ou non les conclusions des développeurs et transmet le nouveau dossier au bureau d’études régional gaz c). La demande suit alors le traitement mentionné dans le paragraphe précédent (étapes à), jusqu’à la mise en service finale.
Traitement de masse versus traitement sur mesure : une hiérarchisation implicite des demandes des clients
25 Face à cette structuration par processus, les clients particuliers ne sont pas placés sur un pied d’égalité. Les préoccupations du conseil d’administration de GrDF que nous avons évoquées plus haut en matière d’accès au gaz, notamment sur la question des délais, recoupent en fait deux réalités distinctes. Dans le cas des demandes de type A0, chacun s’accorde à reconnaître la maîtrise des délais (trois à quatre semaines) et la relative fluidité qui imprègne les relations au sein de la chaîne de traitement, tout en soulignant toutefois que ces délais n’ont pas été nécessairement réduits par rapport au passé. Les difficultés se focalisent surtout sur les demandes relatives au code finalité B0, qui suscitent de réels problèmes de coopération, occasionnant des délais atteignant fréquemment quatre à cinq mois.
26 Lorsque la demande du client concerne une extension inférieure à 35 mètres et un débit demandé limité au maximum à 16m3/h (cas A0), la coordination de la chaîne d’acteurs décrite dans le paragraphe précédent ne pose guère problème. Sauf incident particulier, les délais consignés dans les documents de la démarche qualité sont globalement respectés. Les relations entre les différents protagonistes sont pour ainsi dire pacifiées et facilitées par l’utilisation des NTIC, qui permettent un gain de temps et une meilleure traçabilité des demandes. Les chercheurs en sciences de gestion y verraient une illustration remarquable de l’hypothèse selon laquelle les dispositifs et outils de gestion, lorsqu’ils sont bien calibrés, ont la capacité d’orienter durablement le comportement des individus, limitant toute tentative de contournement ou de détournement des prescriptions imposées (Berry, 1983 ; Riveline, 1991). Il est vrai qu’en la matière le traitement des demandes A0 est cadré par un ensemble d’éléments contraignant fortement l’action des individus et qui s’inscrivent dans un projet managérial où la démarche qualité sert davantage d’instrument de contrôle que de simple guide et support pour l’action (Cochoy et Terssac, 1999). Le « code finalité » A0 a le statut en interne de GEM 170 (guide d’état-major), document émanant des services centraux et considéré dans la hiérarchie des prescriptions comme étant de haute importance. Représentant la majorité des demandes de raccordement, il pèse également très fortement sur les indicateurs de satisfaction clientèle, outils de pilotage de la DOR [19]. De ce fait, il est l’objet d’une attention toute particulière de la part des chefs de GR, lesquels n’hésitent pas à rappeler à l’ordre les agents en cas de dérive importante. Dans ce type de configuration d’action, le comportement des acteurs de la chaîne de traitement relève d’une logique de « bon élève », qui consiste à faire en sorte que la hiérarchie ait les chiffres qu’elle veut avoir.
27 Cette attitude de conformation aux règles et aux procédures prend un autre éclairage quand on la rapporte à l’attitude de ces mêmes acteurs lorsqu’ils sont confrontés à la gestion d’autres demandes clients. Dans le cas du « code finalité » B0, l’incertitude règne. Les conseillers de l’AGNRC ne s’estiment pas en mesure de s’engager vis-à-vis du client sur le niveau de prestation qui sera assuré par l’organisation, notamment en termes de délais. Les relations internes se détériorent quelque peu, les rappels à l’ordre se multiplient pour faire progresser les dossiers. Ces dysfonctionnements, qui tirent aujourd’hui vers le bas les indicateurs de satisfaction clientèle et préoccupent jusqu’à la direction générale de GrDF, ne sauraient être imputés à ce qui serait l’incomplétude des dispositifs formels existants. Ils résultent plutôt de stratégies et de multiples arbitrages individuels et collectifs (Crozier et Friedberg, 1977) faits à tout niveau de l’organisation, et qui ne peuvent se comprendre sans tenir compte de l’ensemble des prescriptions, des priorités mais aussi des contradictions venant impacter le travail quotidien des agents, internes et externes à l’entreprise.
28 Dans cette confrontation entre gestion par processus et organisation verticale, la hiérarchie – des chefs de GR jusqu’aux responsables des services centraux – joue un rôle essentiel, dans la mesure où elle transmet aux acteurs de terrain un certain nombre de signaux – explicites ou non – à partir desquels s’effectue ce travail quotidien d’arbitrage. Cette attitude renvoie à trois types de contraintes auxquelles GrDF doit faire face. La première est la contradiction dans laquelle l’opérateur est pris entre la préoccupation de fournir un service de qualité à ses clients et l’obligation de maîtriser ses coûts, ce qui s’accompagne de réductions d’effectifs pas toujours compensées par des gains de productivité. La deuxième est la nécessité de composer avec les contingences multiples qui font le quotidien de l’entreprise : climat morose voire délétère dans certains services, problèmes de motivation ou de mal-être, difficultés de recrutement, etc. [20]. Comme beaucoup d’autres entreprises publiques confrontées au changement, GrDF est en proie à des difficultés récurrentes en matière de gestion des ressources humaines. Beaucoup de salariés ont le sentiment d’avoir été « mis sur la touche » ou d’avoir subi une forme de relégation interne, les métiers de « back-office » n’ayant plus la reconnaissance qu’ils avaient durant la période du monopole, où le « geste technique » était beaucoup plus valorisé. Désormais, à coup d’externalisation vers le privé d’activités de travaux ou d’ingénierie, ce sont avant tout les fonctions clientèle et commerciale qui constituent les activités « nobles » au sein du groupe GDF-Suez, même si l’entreprise essaie de revaloriser les fonctions à caractère technique, qui demeurent toujours essentielles. Ce sentiment diffus se double d’une réelle lassitude à l’égard des réorganisations et de l’introduction incessante de nouveaux outils managériaux, entraînant une certaine prise de distance de la part des agents, comme a pu le montrer, sur d’autres terrains, Olivier Guillaume (2008), dans son travail sur les démarches qualité. Ce contexte social délicat pèse constamment sur les arbitrages à opérer, bien loin d’une vision idéale où les collectifs de travail seraient pilotés aveuglément par les processus. La troisième contrainte renvoie au fait que la satisfaction en temps et en heure du client n’est pas la seule priorité des membres de l’organisation et que d’autres tâches, tout aussi importantes, doivent être honorées afin d’assurer l’ensemble des missions confiées à GrDF. Pour résoudre cette difficile équation, privilégier les demandes des clients les plus standardisées – et donc les plus aisées à traiter – au détriment des autres devient une stratégie payante. Elle permet à la chaîne hiérarchique de créer du « slack organisationnel » (Cyert et March, 1970), c’est-à-dire des marges de manœuvre, notamment humaines et financières, permettant de répondre pour partie aux difficultés évoquées plus haut et, ce faisant, de faciliter la bonne marche quotidienne de leur structure. Ce « slack » ne doit pas être analysé en termes de dysfonction mais comme une manière d’ajuster l’organisation au changement et de gérer un fonctionnement souvent difficile (Bourgeois, 1981). Comme toute forme de « régulation autonome » (Reynaud J.-D., 1988), cette attitude obéit elle aussi à une logique d’efficacité : celle de faire tenir ensemble un faisceau de contraintes et de priorités parfois contradictoires.
29 Concrètement, cette stratégie se décline de deux manières dans l’organisation. Tout d’abord, les « codes finalités » ne se voient pas attribuer le même degré d’importance. A0, qui concerne la majorité des sollicitations des clients, celles qui sont les plus rapides à traiter, se voit placé en haut de la hiérarchie des demandes, jouissant, nous l’avons vu, du statut de guide d’état-major (GEM). Cette distinction, que ne connaît pas son homologue B0, n’est pas neutre pour les acteurs chargés de l’appliquer. Elle indique une priorité, oriente les agents, les invite à faire preuve de discrimination s’ils sont confrontés à l’afflux de demandes. Cette hiérarchisation se retrouve à un autre niveau, lorsqu’il s’agit de délimiter les périmètres qui feront l’objet d’une démarche de type ISO 9000. Alors qu’A0 englobe l’ensemble de la chaîne de traitement de la demande du client, B0 n’en embrasse qu’une partie. Les étapes confiées à la DCI (a, b et c) sont hors démarche qualité, traduisant la difficulté pour les responsables de la DOR, ceux qui doivent rendre des comptes aux clients, à mobiliser autour de leurs objectifs leurs collègues de la DCI. Ces derniers, investis d’une fonction de « gardiens du temple » de la doctrine financière de l’entreprise (le respect du ratio B/I), tiennent en effet à conserver un certain degré d’autonomie en refusant de s’engager sur des délais de réponse vis-à-vis des demandes de la DOR. Rentrer formellement dans la démarche processus initiée par la DOR réduirait ipso facto leurs marges de manœuvre, ce dont ils souhaitent se préserver. Ce jeu sur le périmètre joue là encore une fonction de signal auprès des acteurs de terrain, leur indiquant implicitement le statut qui est accordé par GrDF au traitement des cas associés au « code finalité » B0.
30 L’ensemble de ces indications émanant des différents niveaux hiérarchiques (services centraux, responsables de directions, chefs de GR) a bien évidemment une influence sur la gestion au quotidien du « code finalité » B0. Elles autorisent – si ce n’est encouragent – une attitude de distanciation vis-à-vis des demandes singulières des particuliers, lesquelles peuvent passer au second plan par rapport aux objectifs individuels ou collectifs des acteurs impliqués. Ce comportement se retrouve à différentes étapes de la chaîne de traitement des demandes de type B0. Lorsqu’ils sont sollicités par l’AGNRC pour faire de la prospection a), les développeurs gaz ne considèrent pas le dossier de raccordement d’un client individuel comme étant nécessairement prioritaire, quand bien même la satisfaction du client est érigée en valeur sacrée par la culture d’entreprise. Ils ont d’autres affaires importantes à gérer et ont leur propre définition de l’urgence : les demandes d’extension de réseaux formulées par les collectivités locales, le démarchage volontaire, sur la base d’études internes de géomarketing, de clients se trouvant sur des zones à fort potentiel de développement, l’entretien de relations suivies avec l’ensemble des professionnels de la filière gaz naturel (installateurs de chauffage, constructeurs de maisons individuelles, lotisseurs, promoteurs, géomètres, architectes, etc.). Les développeurs sont également contraints par les objectifs que leur fixe leur hiérarchie, qui privilégie les placements importants (lotissements en voie de construction, grandes opérations de réhabilitation de logements, etc.). Dès lors, une demande singulière pèse peu pour le pôle chargé du développement, qui préfère consacrer son énergie à des affaires susceptibles de générer une part de marché plus conséquente.
31 Ce décalage se retrouve à un autre moment-clé de la chaîne de traitement : l’intervention du service ingénierie 9). À ce stade, les demandes d’accès au gaz de type B0 doivent composer une nouvelle fois avec les contraintes de l’organisation. Contraintes en matière d’objectifs, les chargés d’affaires privilégiant les demandes standard, plus faciles à instruire et plus valorisées par les indicateurs de performance, ou des dossiers jugés très importants par la hiérarchie, comme le renouvellement de certaines conduites de gaz afin d’éviter des accidents graves [21]. Contraintes également humaines et managériales, la hiérarchie devant faire face à des problèmes de recrutement et de turnover du fait de la faible attractivité en interne de leur service, qui pâtit, comme beaucoup de fonctions techniques, d’un réel sentiment de dévalorisation [22]. Les cadres responsables des services ingénierie doivent composer avec un climat social difficile et ont peine à motiver des chargés d’affaires qui ont bien souvent mal vécu les réformes et estiment que la tendance pourrait être à réduire leur activité voire à la transférer purement et simplement au privé [23]. Dans ce contexte, il arrive bien souvent que les affaires un peu délicates soient mises de côté, nécessitant des relances de la part de l’AGNRC, qui s’inquiète, au nom du client, du retard pris dans l’opération de raccordement.
32 Cette prise de distance vis-à-vis de la demande trop singulière va au-delà même des frontières de l’organisation, comme le montre l’attitude des entreprises prestataires de travaux, chargées de réaliser les chantiers de raccordement 10. L’externalisation de cette activité, qui était auparavant réalisée pour tout ou partie par les centres de distribution (subdivisions et districts), n’induit pas toujours un rapport de force favorable à GrDF. Dans beaucoup de régions, du fait de la charge de travail existante, le gestionnaire des réseaux gaz est fortement dépendant de ses prestataires, lesquels sont alors en mesure d’imposer leurs conditions et leurs délais. Payés à l’année dans le cadre de contrats fixant la charge de travail, ceux-ci ont tendance eux aussi à privilégier l’activité routinière que représentent les demandes standard, faisant passer au second plan les cas de raccordement plus exceptionnels et susceptibles de remettre en question leur programmation existante.
33 Problème quasi structurel depuis la création des premiers réseaux de distribution, la question de l’accès au gaz a fait l’objet, ces dernières années, d’une vaste entreprise de formalisation et de rationalisation ayant pour but d’assurer la satisfaction des clients. Elle repose sur la mise en œuvre d’une démarche de type management par les processus, à même, selon ses promoteurs, d’instaurer une meilleure coordination entre des intervenants multiples, qui agissent dans un contexte de différenciation juridique et fonctionnelle de plus en plus exacerbée. En examinant de près les deux principaux cas types de raccordement au sein du processus opérationnel « Accès au gaz » (A0 et B0), nous avons montré que ce nouveau mode de gestion se traduit par un comportement dual des agents de GrDF, qui nous invite à relativiser la portée d’un management par les processus, parfois présenté, selon le point de vue que l’on adopte, comme la solution idéale ou honnie au problème de la coopération et de la qualité de services dans les entreprises ou les administrations. Bien loin d’être un outil omnipotent de coordination et de contrôle, celui-ci fait l’objet d’une appropriation pour le moins pragmatique et distanciée, que l’on peut mieux mettre en évidence en « sortant » du processus en lui-même pour appréhender la manière dont il se négocie en amont et dont il s’insère au quotidien dans les organisations qui en sont le support. Dans ce travail d’adaptation, qui marque d’une certaine manière le « retour de l’organisation » (Ménégoz, 2003), les dirigeants et cadres de GrDF jouent, nous l’avons vu, un rôle essentiel. Confrontés à une multiplicité de sollicitations en tout genre, toutes impératives, occupant une position de « passeurs » entre logiques transversale et verticale, ils opèrent, à tout niveau, un travail constant de hiérarchisation des demandes en négociant des périmètres, en rendant des arbitrages, en envoyant des signaux implicites ou explicites à l’ensemble des membres de l’organisation. Ce faisant, il s’agit pour eux de « faire tenir » des collectifs de travail mis sous tension par l’irruption du client mais aussi par les autres transformations qui affectent les entités auxquelles ils appartiennent.
34 La prégnance des contraintes de coût et de productivité constitue une première forme de « frottement » entre logiques de processus et d’organisation verticale. Il faut certes satisfaire le client mais aussi répondre au souci qu’ont la Commission de régulation de l’énergie et les fournisseurs de services de proposer un tarif d’acheminement maîtrisé, condition parmi d’autres, pour eux, de l’efficacité du nouveau modèle de service public. La mise au point d’un « juste » tarif rémunérant l’opérateur de réseau tout en satisfaisant l’ensemble des acteurs étant quelque peu illusoire [24], l’incertitude pèse toujours sur les moyens à mettre à disposition des agents et, partant, ouvre la voie à un travail de gestion interne des priorités, duquel ressort une discrimination entre clients. Dans cette activité de traduction de la contrainte client vers les agents de terrain, la hiérarchie joue un rôle majeur. Elle s’efforce de composer avec les moyens du bord et les contingences de toutes sortes, notamment sociales, de se ménager des marges de manœuvre pour la bonne marche de la structure en envoyant différents signaux aux acteurs en charge d’honorer les engagements discursifs de l’organisation.
35 De multiples autres priorités internes, propres à chaque segment de la chaîne de traitement des dossiers, y compris pour les prestataires, limitent elles aussi la portée d’un management par les processus. La volonté de préserver son autonomie et de ne pas se trouver enchaînée au client (ou plutôt aux collègues qui s’en font les porte-parole) incite une direction à vocation financière comme la DCI à se mettre volontairement « hors processus », limitant par là même l’efficacité du dispositif. La recherche de « gros » placements, l’importance accordée au partenariat avec les collectivités locales et les professionnels de la filière gaz pèsent constamment sur le travail des développeurs et viennent dans bien des cas « concurrencer » les demandes des clients. Le souci de traiter des volumes d’affaires conséquents, l’atteinte d’objectifs nationaux en matière de qualité des réseaux gaz accaparent fortement l’attention des services d’ingénierie et peuvent les empêcher d’honorer certains engagements pourtant consignés dans les démarches qualité. Dans des collectifs où les prescriptions verticales et transversales s’entrecroisent constamment, où le pilotage par les résultats et par les indicateurs se fait nettement plus sentir, les agents opèrent ainsi, de manière pragmatique, un travail constant d’appropriation de l’« impératif client » pour tenter d’honorer les objectifs qu’ils perçoivent à l’aune des signaux qui leur sont envoyés par la hiérarchie.
36 Ce détour par l’appropriation concrète du management par les processus métiers (BPM) nous semble intéressant en ce qu’il met au jour un phénomène d’une portée plus générale sur la nature des réformes affectant les grands services en réseaux. Bien loin de traiter de manière indifférenciée l’ensemble des clients, les nouvelles organisations tendent, on le voit, à opérer une discrimination, pour partie involontaire, entre les catégories de consommateurs qu’elles sont censées servir au mieux. Les « bons » clients, dont la demande rentre dans la catégorie des cas standard, bien identifiés, sauront trouver une réponse assez rapide à leurs problèmes, bénéficiant d’une chaîne de traitement qui a gagné en professionnalisation avec l’introduction de nouveaux outils. Pesant fortement sur la construction des indicateurs de satisfaction, ils bénéficieront d’une attention toute particulière. Les « mauvais » clients, ceux qui sont porteurs d’un cas nécessitant des opérations sur mesure, risqueront, en revanche, d’endurer les affres d’une coordination rendue plus complexe. Ils subiront les répercussions du processus de rationalisation des demandes, lequel, dans un contexte de forte réduction des coûts et de recherche de productivité, tend à mettre au second plan les affaires les moins valorisantes car situées aux confins du monde visible par les indicateurs [25].
37 De ce point de vue, la lecture que l’on peut faire des réformes actuelles est bien celle d’une rationalisation de type industriel de la relation de service (Gadrey, 1994), dont les prémices remontent à la fin des années 1980, bien avant que se stabilise le cadre institutionnel que l’on connaît aujourd’hui. Si cette dynamique ouvre de nouvelles opportunités aux clients, en créant des « chaînes » de production de service plus formalisées et en professionnalisant davantage les agents, elle génère également de nouvelles rigidités pour qui n’est pas à l’origine d’une demande facile à honorer. Cette double facette des réformes, qui mêlent souci d’une posture de service et focalisation sur les coûts et le chiffre d’affaires, volonté de transversalité et tendance au repli sur ses propres objectifs, nous invite à porter un autre regard sur les mutations du modèle français de service public, au-delà des débats convenus service public versus concurrence, égalité de traitement versus logique de marché. Ce qui se joue plus fondamentalement dans les réformes actuelles nous semble être le passage d’une forme bureaucratique à une autre : la première (le modèle wébérien du monopole d’État) marquée par une faible valorisation du client mais une assez forte capacité organisationnelle à dépasser les cloisonnements internes pour le satisfaire dans sa singularité [26] ; la seconde (le modèle néolibéral du monopole régulé) caractérisée par une plus forte valorisation du client mais, concomitamment, une plus faible capacité organisationnelle à surmonter les rigidités, qui résultent notamment du caractère polycentrique du système d’acteurs. Cette vision symétrique des transformations – et les paradoxes qu’elle soulève – nous semble utile pour comprendre la nature et la portée des réformes actuelles dans le secteur gazier et, plus généralement, dans les grands réseaux de service public.
ANNEXE I. – Matériaux et méthodologie de l’enquête
38 Cet article s’appuie sur quatre principaux dispositifs d’enquête menée par nos soins ou sous notre direction entre 1995 et 2008. Chacun d’entre eux a intégré une étude empirique sur l’« Accès au gaz », permettant un suivi longitudinal des transformations qui l’ont affecté sur la période. De ce fait, trois grandes coupes photographiques ont été réalisées : en 1995, 2001-2002 et 2008. Elles correspondent à des étapes importantes des mutations à l’œuvre.
Étude I
39 F.-M. Poupeau, « La fonction commerciale et la diffusion de la démarche commerciale au centre EDF-GDF Pays de Somme », Rapport CAFI-CSO pour la Direction EDF-GDF Services, septembre 1995, 87 pages.
40 — « La fonction commerciale et clientèle dans le cadre EDF-GDF de Douai », Rapport CAFI-CSO pour la Direction EDF-GDF Services, octobre 1995, 24 pages.
41 Enquête reposant sur une cinquantaine d’entretiens semi-directifs réalisés dans deux centres de distribution EDF-GDF Services (Douai et Pays de Somme) et cherchant à analyser la manière dont ces unités géraient au quotidien la démarche commerciale et clientèle impulsée par les services centraux. La question du raccordement aux réseaux gaz a fait l’objet d’une analyse approfondie dans la mesure où elle cristallisait un certain nombre de difficultés entre techniciens, commerciaux et agents chargés de la clientèle.
Étude II
42 F.-M. Poupeau, « Étude sociologique auprès des agents gaziers sur les utilisations et attentes liées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) », Rapport CSO-CAFI pour la Direction de la Recherche et la e-compagnie de Gaz de France, mai 2002, 159 pages.
43 Enquête reposant notamment sur une quarantaine d’entretiens semi-directifs répartis sur deux centres EDF-GDF Services (EGS Drôme Ardèche et Normandie Rouen) et visant à établir un diagnostic portant à la fois sur les utilisations (analyse de l’existant) et surtout sur les attentes (projection dans l’avenir) liées aux outils de l’Intranet. Nous y avons plus particulièrement étudié le processus « Accès au gaz », qui était alors en voie de certification ISO 9000, et qui sera ensuite repris et transformé dans le cadre d’une démarche de processus métiers.
Étude III
44 C. Pommier, J.-M. Durieux, C. Paparella, D. Fusy, « Organisation du développement » (dir. F.-M. Poupeau), DIU « Management des équipes et des projets en milieu industriel », Université Paris X-Nanterre, novembre 2007, 17 pages.
45 Mémoire de sociologie des organisations réalisé sous notre direction par quatre agents de GrDF en formation continue (formation diplômante de Paris X-Nanterre), et qui portait sur l’intervention des services de développeurs gaz dans les processus raccordement de deux régions DOR. Elle permet de mieux saisir les logiques à l’œuvre au sein des services de développement des réseaux gaz, qui contribuent de manière importante à la bonne marche des processus de type B0.
Étude IV
46 D. Garopin, D. Zyber, « Étude de sociologie des organisations. L’accès au gaz pour les clients particuliers » (dir. F.-M. Poupeau), DIU « Management des équipes et des projets en milieu industriel », Université Paris X-Nanterre, novembre 2008, 16 pages.
47 Mémoire de sociologie des organisations réalisé sous notre direction par deux agents de GrDF en formation continue (formation diplômante de Paris X-Nanterre) sur le raccordement des clients particuliers dans deux des huit DOR de GrDF. Il fournit l’essentiel des constats qui se rapportent à la période actuelle.
ANNEXE II. – Repères chronologiques
| Années | Changements institutionnels | Changements de structure | Innovations gestionnaires |
| 1990 | La Direction de la distribution se transforme en DEGS. |
– Démarche de service aux
clients. – Introduction des groupes responsables (contractualisation interne). | |
| 1998 | Première directive européenne libéralisant partiellement le secteur gazier (directive 98/30/CE du 22 juin 1998). | ||
| 2001-2002 | Certification ISO 9000 des unités de la DEGS. | ||
| 2003 |
– Transposition de la première
directive européenne dans le
droit français (loi du 3 janvier
2003). – Deuxième directive européenne ouvrant la totalité du secteur gazier à la concurrence (directive 2003/55/CE du 26 juin 2003). | Introduction du business process management à la DEGS. | |
| 1er juillet 2004 | Ouverture à la concurrence pour tous les clients professionnels. |
– La DEGS devient EDF Gaz
de France Distribution (EGD). – EGD ne gère plus la partie commercialisation. – Création au sein d’EGD de deux gestionnaires des réseaux de distribution électricité et gaz distincts : EDF Réseau Distribution et Gaz de France Réseau Distribution. | |
| 2005 | Démarrage du projet OMEGA (portail pour les commercialisateurs). | ||
| 2006 | Transposition de la deuxième directive européenne dans le droit français (loi du 7 décembre 2006). | Lancement du projet SIAG (Système d’information accès gaz). | |
| 1er juillet 2007 | Ouverture totale du secteur gazier à la concurrence. | ||
| 1er janvier 2008 |
– La partie « gestion du réseau
de distribution » électricité et
gaz est retirée d’EGD. – Elle est confiée à deux nouvelles entreprises : ErDF, filiale d’EDF (partie électricité), et GrDF, filiale de GDF-Suez (partie gaz). | ||
| Été 2008 | Généralisation de l’outil SIAG à GrDF et EGD. |
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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