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Retour sur l'histoire de la sociologie du travail en France : place et rôle de l'Institut des sciences sociales du travail

Pages 723 à 761

Citer cet article


  • Tanguy, L.
(2008). Retour sur l'histoire de la sociologie du travail en France : place et rôle de l'Institut des sciences sociales du travail. Revue française de sociologie, . 49(4), 723-761. https://doi.org/10.3917/rfs.494.0723.

  • Tanguy, Lucie.
« Retour sur l'histoire de la sociologie du travail en France : place et rôle de l'Institut des sciences sociales du travail ». Revue française de sociologie, 2008/4 Vol. 49, 2008. p.723-761. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2008-4-page-723?lang=fr.

  • TANGUY, Lucie,
2008. Retour sur l'histoire de la sociologie du travail en France : place et rôle de l'Institut des sciences sociales du travail. Revue française de sociologie, 2008/4 Vol. 49, p.723-761. DOI : 10.3917/rfs.494.0723. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-1-2008-4-page-723?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfs.494.0723


Notes

  • [*]
    Je remercie tous celles et ceux qui m’ont aidée à réaliser cette étude : Jean-Daniel Reynaud qui m’en a donné l’idée ; Jean-Pierre Briand (Université Paris 8), Jean-Michel Chapoulie (Université Paris 1), Julien Mattern (doctorant, GTM Université Paris 10), Emmanuel Quenson (Université d’Évry), Françoise Ropé (Université d’Amiens) pour la lecture qu’ils ont faite d’une première version de ce texte et les améliorations qui en sont issues. Viviane Isambert-Jamati et Jean-René Tréanton m’ont apporté, outre les entretiens mentionnés, toutes sortes d’informations et de conseils extrêmement utiles et je les en remercie. Cette recherche n’aurait pu être menée sans l’assistance des archivistes : celles et ceux du ministère du Travail (et plus particulièrement Jean-Pierre Brière) qui m’ont facilité le dépouillement d’une centaine de cartons dont le classement n’était pas immédiatement compréhensible à la sociologue que je suis. Ma reconnaissance va également à toute l’équipe des archives du CNRS, et plus particulièrement à Marie-Laure Bachelerie, responsable de ce service, pour les conseils qu’elle m’a donnés. Cette recherche a été entreprise à l’occasion du centenaire du ministère du Travail, dans le cadre d’une convention avec la DARES (2005-2006), avec la collaboration de Paula Cristofalo (doctorante, GTM Université Paris 10-Nanterre).
  • (1)
    Ce projet, nommé Parex (par contraction de Paris et Sussex), s’est ensuite étendu à d’autres institutions européennes et a donné lieu à divers séminaires. L’ouvrage cité rassemble les contributions de l’un d’entre eux. Le secrétariat de ce groupe se trouvait à la Maison des sciences de l’homme (54, boulevard Raspail – Paris).
  • (2)
    L’histoire de la création du CES par Gurvitch, et des débuts de la sociologie qui y renaît après-guerre, est effectivement établie dans ses gr andes lignes ( Chapoulie, 1991 ; Heilbron, 1991 ; Marcel, 2004,2005 ; Martin et Vannier, 2002 ; Vannier, 2000).
  • (3)
    L’ISST, institution d’enseignement, est créé en 1951. La section recherche est mise en place en 1954, à la suite d’une mission de productivité aux États-Unis sur l’enseignement des sciences sociales dans ce pays, qui sera examinée plus loin. La réflexion qui suit porte exclusivement sur cette section recherche.
  • (4)
    Les énoncés sociologiques sont en effet généralement affirmés pour leur valeur scientif ique intrinsèque, coupés des idées et des politiques qui ont présidé au regard social sous-tendant le choix des questions traitées.
  • (5)
    Allocution de M. Davy, doyen de la Faculté des lettres de l’université de Paris, à l’inauguration de l’ISST (Revue française du travail, 1952,7-9, pp. 13-16).
  • (6)
    Il s’agit de l’Institut de sociologie de Bruxelles, fondé par l’industriel et philanthrope Ernest Solvay.
  • (7)
    Ancêtre du Centre de culture ouvrière, créé en 1951, lui-même à l’origine de Culture et liberté.
  • (8)
    Parmi elles, les lois sur le congé d’éducation ouvrière et les Instituts du travail dont il soutiendra la création (Tanguy, 2006).
  • (9)
    Lettre du 11 juin 1953 de la sousdirection des Relations professionnelles au ministre des Affaires économiques, président du Comité national de productivité (AN 76 0121, art. 127).
  • (10)
    Document intitulé : « Mission Enseignement des sciences sociales du travail », non daté, sans indication de destinataire mais figurant dans les pièces justificatives de cette mission, vraisemblablement adressé au Comité national de productivité et aux autorités américaines pour agrément (même source).
  • (11)
    D’origine russe, née en 1906 (arrivée en France en 1910), diplômé e de l’École nationale des langues orientales et de l’École libre des sciences politiques (section économie et financière), titulaire du brevet du Centre des hautes études administr atives ( CHEA), elle participe à la Résistance, et à partir de 1941 au CNR. Elle est chef de cabinet du ministre du Travail Alexandre Parodi de 1944 à 1945 et nommé e directeur- adjoint en 1946. Ses supérieurs hiérarchiques soulignent, tout au long de sa carrière, « une intelligence très pénétrante, animée d’un sens social très élevé, parfaitement apte à résoudre les questions compliquées […] un haut fonctionnaire d’une qualité exceptionnelle, rare sens du service public. Je n’ai guère rencontré jusqu’à présent (tant au ministère qu’ailleur s) d’agent r éuniss ant avec autant d’équilibre d’aussi rares qualités. » (dossier O. Raffalovich, AN 19780277, art. 90). Pour une analyse des carrières des administrateurs civils du ministère du Travail, voir Bodiguel (2007).
  • (12)
    Avant de s’orienter vers des études juridiques et administratives, il a suivi le cours de sociologie de Maurice Halbwachs à la Sorbonne en 1941-1942, et publié, en 1953, sous un nom d’emprunt, un article dans la revue Esprit, où il rencontre Crozier (extrait d’un entretien avec l’auteur, réalisé le 24-01-2004).
  • (13)
    Les missions de recherche aux États-Unis organisées par le ministère du Travail obéissent toutes à un même programme qui donne lieu à une dive rsité de réa lisations. Décidées par l’entourage proche du ministre, justifiées auprès du Comité national de productivité et négociées avec lui avant d’être soumises au contrôle et à l’agrément des autorités américaines, elles sont organisées au terme d’un long travail de préparation qui comprend : le choix du thème de la mission, des institutions universitaires, des usines, des organisations syndicales à rencontrer ; la composition des missions, la sélection des missionnaires, « des personnes hors de tout soupçon d’adhésion à des organisations d’inspiration marxiste », à partir de curriculum vitæ comportant un grand nombre d’informations sur les individus eux-mêmes, sur leurs ascendants, leur s motiva tions, leurs attentes et l’usage possible qu’ils feront des observations recueillies à leur retour de mission. Les faits restitués ici proviennent de l’exploitation de ces biography data, des rapports de préparation et d’exécution de ces missions versés aux archives.
  • (14)
    Note sur l’étude des relations humaines dans l’industrie aux États- Unis, sans date, classée dans les documents de préparation à la mission du même nom (AN 76 0121, art. 127).
  • (15)
    Voir aussi « Les missions sociales de productivité dans les années 1950 : une tentative pour importer en France une fonction d’expertise syndicale », Travail et emploi, 2008,116.
  • (16)
    « De L’Année sociologique va se dégager une théorie qui, exactement opposée au matérialisme historique si grossier et si simpliste malgré sa tendance objectiviste, fera de la religion, et non plus de l’économie, la matrice des faits sociaux. » (Besnard, 1998).
  • (17)
    Entretien avec l’auteur le 13/07/2007.
  • (18)
    Friedmann et Tréanton donnent deux indicateurs pour apprécier le rayonnement de cette discipline aux États-Unis : « En dix ans, l’American sociological society est passée de 1 500 à 4 000 membres. Le nombre des Ph. D. de sociologie délivrés annuellement par les universités s’élève à 140, contre 15 avant la guerre. Les débouchés professionnels s ’accroissent en proportion. » (1954, p. 232).
  • (19)
    Propos tenus par Touraine et Tréanton (entretiens cités).
  • (20)
    Friedmann publie dans le premier numéro de la troisième série de L’Année sociologique, qui suit la Seconde Guerre mondiale, un mémoire : « De quelques incidences psychologiques, sociales et morales dans l’évolution contemporaine des métiers industrie ls » et introduit une nouvelle section « Technologie » ( qui était une composante de la section « Divers » existant en 1925). Elle est rebaptisée « Sociologie du travail » dès le numéro suivant, et placée sous la direction de Naville en 1953.
  • (21)
    Lévy-Bruhller appelle dans l’in memoriam écrit à la mort de Mauss : « Mauss a dispersé une grande partie de sa science et de sa pensée dans les très nombreux comptes rendus écrits par lui dans L’Année. Il considérait que ces comptes rendus devaient être tout autre chose que des analyses ou même des jugements critiques, mais, autant que possible, des éléments constructifs. C’est à L’Année sociologique qu’il a donné le meilleur de lui-même, et c’est en continuant cette œuvre dans l’esprit qui a été le sien que nous croyons rendre le meilleur hommage au maître et à l’ami disparu. » (L’Année sociologique, 1948-1949, pp. 1-4).
  • (22)
    Friedmann souligne les prémices qui orientent cette étude comparative financée par la Fondation Ford : « Dans la théorie traditionnelle, il n’y a qu’un unique “enfant”, le mouvement ouvrier, auquel a donné naissance un seul “parent”, le capitalisme. Mais en réalité… il peut y avoir plusieurs sortes de “parents” dans le processus d’industrialisation, considéré dans son sens large, et plusieurs sortes d’“enfants”, outre les mouvements ouvriers. » (L’Année sociologique, 1952, pp. 486-488).
  • (23)
    « Problèmes humains du machinisme industriel », compte rendu rédigé par F. et V. Isambert (L’Année sociologique, 1940-1948, tome 2, pp. 779-781).
  • (24)
    « Où va le travail humain ? », compte rendu r édigé par Touraine ( L’Année socio-logique, 1949-1950 [publié en 1952], pp. 419-423).
  • (25)
    Touraine, qui ne cesse de manifester critiques et réserves à l’égard des présupposés qui sous- tendent les cour ants les plus développés aux États-Unis, consacre une rubrique « Méthodologie » à la discussion de trois conférences du bureau de Psychologie industrielle de cet organisme (dont une de Jean Dubost, qui a été retenu par le ministère du Travail pour participer à une mission de recherche aux États-Unis, mais dont la candidature a été refusée par les autorités américaines) (L’Année sociologique, 1948-1949, pp. 451-455).
  • (26)
    Cette association groupe des socio-logues et d’autres spécialis tes en sciences sociales donnant une orientation sociologique à leurs travaux, quelle que soit leur nationalité, à condition qu’ils utilisent le français pour une part notable de leur activité scientifique (Bourricaud, 1983, p. 17).
  • (27)
    « La recherche sociale dans l’industrie » (Revue française du travail, 1958,1, pp. 7-81).
  • (28)
    C’est ainsi que sont invariablement cités une liste d’ouvrages de Friedmann, Naville et Touraine, La sociologie de l’action (1965), La conscience ouvrière (1966), ou de Crozier, Le phénomène bureaucratique (1964), pour s’en tenir à eux.
  • (29)
    Allem agne f édérale, A ngleterr e, Belgique, Italie, France, et Pays-Bas, pour la première. L’Angleterre ne figure plus dans la seconde, mais le Luxembourg y participe.
  • (30)
    L’étude sur « Les attitudes des ouvriers de la sidé rurgie en face des changements techniques » (sur laquelle nous reviendrons plus loin), commencée en 1955, émane d’experts de l’AEP et est financée par cet organisme européen. La recherche sur « Les cadres âgés en face des progr ès techniques » et sur « Les aspects psychologiques et sociaux de la cessation d’activité professionnelle » (menée sous la direction de Tréanton) est lancée à l’initiative du Commissariat général à la productivité et financée par ce der nier. L’étude des « Problèmes humains d’une entreprise en expansion » a été décidée à la suite de contacts pris par la direction de l’ISST et les responsables de cette entreprise (en clair, l’entreprise Merlin-Gérin, qui compte alors 4 000 personnes et fait face à des conflits répétés) ; elle aussi est financée par le CGP. Les études menées par Crozier et son équipe sur l’organisation de la manufacture des tabacs et le travail de bureau dans une compagnie d’assurances relèvent des mêmes conditions. Celles qui portent sur « Les attitudes à l’égard de la Sécurité sociale » ont été sollicitées l’une par la Caisse nationale de la Sécurité sociale, l’autre par la Direction générale du travail et de la Sécurité sociale du ministère du Travail. Seules sont mentionnées ici les études faites ou initiées dans les années 1950.
  • (31)
    Alors qu’au CES les chercheurs sont libres dans le choix de l’objet et de l’orientation de leurs recherches.
  • (32)
    « La recherche sociale dans l’industrie » (Revue française du travail, 1958, 1, pp. 7-81).
  • (33)
    Lors de son congrès en 1955, la puissante CGT soumet pour la première fois à discussion l’examen des possibilités ouvertes par le changement technique au syndicalisme, ouvrant ainsi une brèche dans la doctrine de la paupérisation.
  • (34)
    Les rapports sont publiés sous le nom des r esponsables de l’étude (Reynaud et Touraine, 1954,1955), les chercheurs qui la réalisent sur le terrain sont désignés comme des collaborateurs. Dix ans plus tard, les auteurs de l’ouvrage, dont le contenu est sensiblement celui du dernier rappor t publié par l’ISST, sont désignés par ordre alphabétique. Ce changement d’ordre laisse voir ceux intervenus dans la division du travail au sein de la recherche : Durand est entré au CNRS, Dofny est professeur à l’université du Québec à Montréal, Reynaud et Touraine ont créé leurs propres laboratoires. Le troisième rapport, publié en 1958 (Dofny, Durand, Reynaud et Touraine, 1966), n’a pas été cons ervé dans les archives du Centre de recherche de l’université de Paris- Sud (54, boulevard Desgranges – Sceaux).
  • (35)
    Touraine, en collaboration (mentionnée seulement en première page) avec Durand (chargé de recherche au CNRS), Pécaud (chef de travaux à l’EPHE), Willener (attaché au CNRS). Ce rapport a été commandé à des fins pratiques : intégrer les conclusions des études disponibles sur le sujet et fournir un cadre qui rende les rapports et la documentation existants plus accessibles à ceux qui ont à s’occuper des problèmes de main-d’œuvre et de relations industrielles dans les services publics et les entreprises. La notion de progrès ne figure plus dans le titre mais elle est discutée dans le texte avant d’être réfutée.
  • (36)
    En France, elle est conduite par Claude Durand, Claude Prestat, Alfred Willener (1958) au sein de l’ISST, soit dans des conditions matérielles et financières analogues à celles rappelées plus haut. Cette r echer che socio-logique est effectuée dans la sidérurgie à la demande de la Haute autorité de la Communauté européenne du charbon et de l’acier.
  • (37)
    M. Bolle de Bal, « Les modes de rémunération et les sciences sociales du travail en Grande-Bretagne » (Note critique, Sociologie du travail, 1962, 4, 4, pp. 379-395).
  • (38)
    À ces références devraient s’ajouter d’autres publications parues dans d’autres revues françaises ou étrangères pour montrer le rayonnement que connurent ces travaux. Citons, à titre d’exemple, Frey (1961), Lutz (1960).
  • (39)
    Les travaux sur lesquels s’appuie cette synthèse sont aussi, majoritairement, d’origine anglo-saxonne. Du côté français, seuls sont cités : Crozier, Friedm ann, Mallet, Naville, Touraine et, bien sûr, le Traité de sociologie du travail, devenu la référence obligée.
  • (40)
    Touraine souligne ce fait dans la note critique qu’il rédige sur le Traité de sociologie du travail (commentée ci-après) : « La lecture des bibliographies qui correspondent à ces chapitres montre un souci d’information internationale qu’on ne trouve que rarement à un tel degré dans les ouvrages américains le plus souvent utilisés par les sociologues français. », « Bilan de la sociologie du travail. (À propos du Traité de sociologie du travail) » (Sociologie du travail, 1962, 4, 3, note critique, pp. 278-285).
  • (41)
    On notera que les termes classe sociale ne sont utilisés dans aucune de ces publications.
  • (42)
    Eliard (1996) note la faiblesse des références à Naville dans les manuels de socio-logie français. Vatin (dans Blum, 2007, note 81, p. 265) signale que le Dictionnaire de la pensée sociologique, publié sous la direction de Borlandi et al. (2005), non seulem ent ne consacre pas d’article à Naville, mais ne lui fait aucune place dans les entrées d’index.
  • (43)
    Elle connut, sous ce nom et celui qui lui succéda, Cahiers d’études des sociétés industrielles et de l’automation, huit livraisons entre 1957 et 1967.
  • (44)
    « L’ISST, grâce à la situation centrale qu’il occupe dans le domaine de la recherche et dans celui de la formation et des contacts, se trouve exactement qualifié pour assur er la réussite d’une telle entreprise […] Les revues scientifique s exista ntes sont d’orientation beaucoup trop théoriques et les revues littéraires ne permettent pas la rigueur de ton indispensable à l’exposé d’un problème scientifique. » (compte rendu, CA 15-04-1957). La formule, la périodicité, le public, le coût et le choix de l’éditeur y sont discutés et évalués à divers moments jusqu’en 1958.
  • (45)
    Intervention de Stoetzel (compte rendu, CA 20-06-1961) (CAC 200 104 98, art. 194).
  • (46)
    La totalité des comptes rendus publiés dans le deuxième numéro de 1960 et sept articles sur huit sont s ignés par des chercheur s de l’ISST, ou associés à cet institut. La publication d’un article de Delamotte dans le premier numéro, ainsi que son titre, « Conflit et participation ouvrière », ne sont pas moins significatifs.
  • (47)
    Pierre Grémion (1995) consacre un chapitre – « La fin des idéologies : une problématique, une identité (1955-1965) » – à cet épisode dans son ouvrage très documenté.
  • (48)
    Friedmann lui-même s’est « trouvé mis à l’index par le maccarthysme et vu refuser sa demande de séjour aux États-Unis en 1950-1951. Hughes, qui l’avait accueilli en 1948, était scandalisé. J’étais aux États-Unis à l’époque et il m’a demandé de lui acheter des livres. Ulcéré par ce refus, il n’y est jamais retourné. Par contre, il y a envoyé beaucoup de monde. C’était un homme très ouvert » (entretien avec Tréanton, le 22-06- 2007). V iviane Isa mbert-Jam ati rapporte également qu’en 1962 le visa d’accès aux États-Unis où se tenait le congrès de l’Association internationale de sociologie ( à Washington) lui a été refusé ainsi qu’à François Isambert et Jacques Maître (et à d’autres pour des raisons du mê me ordre ), pa rce qu’ils militaient à la FEN-CGT et au Mouvement de la paix. Cette interdiction fut levée après une intervention de Raymond Aron aupr ès de l’Ambassade américaine à Paris (entretien avec Isambert-Jamati, le 24-04-2007).
  • (49)
    V. Leduc, « Un “mein kampf” américain. (À propos de “Pour la domination mondiale” de Burnham) » (La nouvelle critique, 1949, pp. 33-40).
  • (50)
    P. Fougeyrollas, « L’idéologie de la productivité et la sociologie bourgeoise contemporaine » (La nouvelle critique, 1951,31, pp. 58-68).
  • (51)
    « Une occupation idéologique » (La nouvelle critique, 1952,34, pp. 64-92).
  • (52)
    Les difficultés financières conjuguées aux revendications d’indépendance des chercheurs, à leur par oxysme en 1968, conduisent à la disparition de l’ISST, institut relevant de la double autorité du ministère et de l’université de Paris, et à la création, en 1970, du Centre de recherches en sciences sociales du travail (CRESST) rattaché à l’université de Paris-Sud, puis plus tard au CNRS. Bien que se réclamant de l’héritage intellectuel, et plus précisément du courant des relations professionnelles, ce centre change radicalement de statut puisque le ministère du Travail ne dispose plus que d’un seul représentant au conseil scientif ique (A rchive s du CNRS, 92 0003 SH S, carton 12).
  • (53)
    La quasi-totalité des vingt-cinq rapports de recherche (ou autres types de publications) parus avant 1970 obéissent à ce modèle.
  • (54)
    Journée d’études sur la recherche sociale dans l’industrie ( voir note 27). Delamotte, rendant compte des entretiens de Florence qui avaient réuni, à l’initiative de l’AEP, une vingtaine d’universitaires américains et européens (dont Friedmann) « en vue de donner un fondement plus rationnel aux actions entreprises en matière de relations de travail dans l’industrie », souligne que ces échanges ont contribué efficacement à la coopération internationale dans le domaine des sciences sociales et « dégagé une volonté commune des chercheurs en sciences sociales de faire servir leurs connaissances à de s f ins concr ètes, et une haute conscience du rôle que doivent jouer ces disciplines dans notre société industrielle » (« Les relations humaines au cours du travail. Entretiens de Florence, 13-22 avril 1952 », Rapport établi par R. Clémens et M. A. Massart, Paris, Organisation européenne de productivité économique, L’Année sociologique, 1955, pp. 432-434).
  • (55)
    En témoigne la réflexion collective menée, à l’initiative de Reynaud, sur la théorie du système de relations industrielles de Dunlop à l’occasion de l’anniversaire de la parution de son livre, devenu un classique, Industrial relations systems (1958).

1L’émergence d’une nouvelle discipline scientifique est une question qu’historiens et sociologues s’appliquent à comprendre depuis déjà trois ou quatre décennies. Le projet de collaboration entre chercheurs français et britanniques, engagés dans les social studies de la science, lancé en 1970, témoigne de cet intérêt pour l’étude du développement des sciences (Lemaine, Macleod, Mulkay et Weingarten, 1976)  [1]. De l’importante littérature consacrée à ce sujet, nous retiendrons ce fait souligné par tous : la réunion d’une série de conditions institutionnelles d’une part et intellectuelles d’autre part. La mise en évidence des premières exige un long travail d’observation pour identifier les différents phénomènes qui, dans une conjoncture donnée, se conjuguent pour faire apparaître des problèmes à résoudre, problèmes qui ne peuvent être traités par les modes de connaissance existants dans le champ scientifique.

2C’est dire que cette situation appelle des changements dans le domaine intellectuel, parmi lesquels, et au premier rang, la définition d’un domaine singulier par son objet, ses perspectives d’analyses, ses méthodes et outils. De telles innovations se réalisent par la mobilisation d’une génération d’intellectuels formés dans des disciplines connexes, celles-là mêmes qui ne sont pas en position d’intégrer les nouvelles attentes dans leur domaine de compétences. Les jeunes chercheurs issus de ces disciplines, qui arrivent sur le marché scientifique, se situent souvent à leurs marges et s’emparent des questions posées pour les transposer dans le champ scientifique et élaborer un mode de connaissance approprié à leur traitement. La mise en œuvre du raisonnement sous-jacent à ce schéma d’analyse, ici rappelé d’une manière abrupte, préside aux principales études consacrées à la naissance de la socio-logie en France et spécialement à son institutionnalisation dans le Centre d’études sociologiques (CES, créé en 1946)  [2].

3La différenciation de cette discipline en spécialités est moins connue et n’a, à notre connaissance, pas fait l’objet d’investigations aussi systématiques en France. En 1976, Darly E. Chubin proposait un schéma d’analyse permettant de rendre compte des processus de spécialisation au sein des disciplines. Un tel schéma devrait, affirmait-il, intégrer plusieurs perspectives appliquées aux propriétés intellectuelles et sociales d’une spécialité, mais aussi à son émergence, son développement et son déclin (Chubin, 1976, pp. 449-476). Ambitieux programme, jamais tenu dans sa totalité, dont on retiendra, ici, seulement deux dimensions : les conditions institutionnelles de la naissance de la sociologie du travail et les modalités intellectuelles sous lesquelles elle s’est faite. Ce faisant, on reviendra sur l’idée jusqu’ici admise selon laquelle cette sociologie serait née au CES, idée récemment reprise et confortée par l’historien Frank Georgi : « L’après-guerre et les années cinquante voient l’émergence et l’institutionnalisation d’une sociologie du travail en France, dans le sillage du CES-CNRS créé par Georges Gurvitch en 1946, autour des figures de Georges Friedmann et Pierre Naville, puis d’Alain Touraine, venu du CES, et devenu en 1960 directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE). La création d’une revue éponyme, Sociologie du travail, en 1959, suivie deux ans plus tard du Traité de sociologie du travail, dirigé par Friedmann et Naville, confirment la place conquise par cette sous-discipline dans le champ scientifique. Pour les sociologues du travail, la question des mutations qui affectent le monde du travail est évidemment centrale. » (Georgi, 2005, p. 228). La concision de l’énoncé, les références canoniques réduites à un petit nombre d’auteurs et de publications constituent les ingrédients d’une proposition qui aurait été validée et sur laquelle il ne serait nul besoin de revenir.

4Nous nous proposons d’examiner cette histoire à l’épreuve de faits méconnus ou restés dans l’oubli. Parmi eux, la place d’une institution, l’Institut des sciences sociales du travail (ISST), créée à l’initiative du ministère du Travail, rattachée à l’université de Paris et placée sous cette double autorité  [3]. Le retour sur cette institution, son statut, ses chercheurs et sa production intellectuelle nous a été suggéré par Jean-Daniel Reynaud, qui y a joué un rôle central depuis sa création en 1954 jusqu’à la fin des années 1960, qui précèdent la disparition de celle-ci. Ce que nous faisons aujourd’hui, en restant naturellement seule responsable de la thèse développée. Curieusement, les chercheurs qui ont débuté leur carrière à l’ISST, avant d’intégrer le CNRS, contribuent eux-mêmes à laisser dans l’ombre cet institut et la place qu’il a occupée dans le dispositif de recherche. Parmi eux, Marc Maurice, qui, quarante ans après la création de Sociologie du travail, soutient le même récit aseptisé de son expérience dans cette institution et des travaux qui y ont été menés (Borzeix et Maurice, 2001). Des voix se sont élevées contre une vision aussi condensée de la naissance d’une branche de la sociologie, mais elles n’ont pas été entendues. Ainsi, tout en reconnaissant l’influence incontestable de Friedmann, Jean-René Tréanton ne pense pas qu’il ait fait « école ». Il invite surtout à considérer l’ensemble beaucoup plus vaste des initiatives et des écrits des années 1950-1960, parmi lesquels l’ISST est cité mais sans autre développement (Tréanton, 1986). Seul Michael Rose (1979) consacre un chapitre à cet institut dans un ouvrage sur l’histoire de la sociologie du travail en France, de 1945 à 1975, à l’intention d’un public non francophone. Il justifie ainsi le point de vue adopté et l’économie générale de son étude : présenter la constitution de cette sociologie à partir des théories et auteurs les plus reconnus dans leur pays et à l’étranger durant ces trois décennies. Bien que préconisant un autre angle d’approche, nous emprunterons et discuterons certains faits et interprétations avancés par cet auteur.

5Tout s’est passé comme si les travaux réalisés à l’ISST n’avaient pas contribué à édifier la sociologie du travail en branche forte de la sociologie française durant les années 1950-1960. Ce silence résulte-t-il de l’intériorisation de la hiérarchie existant entre le CES, perçu comme plus prestigieux parce que rassemblant des personnalités qui offraient des théories générales sur le monde du travail, et l’ISST, qui était publiquement présenté comme une institution de sociologie appliquée exigeant de grandes enquêtes empiriques et un travail d’équipe ?

6L’ignorance dans laquelle l’ISST a été tenu n’est sans doute pas, non plus, sans liens avec les pratiques consacrées dans l’enseignement de cette discipline qui privilégie une histoire des auteurs et des théories générales dont la validité n’est que rarement mise à l’épreuve des changements qui se sont produits entre le moment de leur élaboration et celui de leur transmission aux jeunes générations  [4]. C’est ainsi que le Traité de sociologie du travail (Friedmann et Naville, 1962) est invariablement cité comme l’expression d’un état de cette nouvelle discipline scientifique en marche, sans dire qu’il est, simultanément, une sorte de manifeste visant à consacrer la maturité acquise par celle-ci (après un peu plus d’une décennie d’activité) et à la faire reconnaître dans le champ scientifique encore embryonnaire et, plus largement, auprès des décideurs politiques et économiques.

7Dans le même temps, historiens et sociologues de la science s’appliquent, on l’a dit, à corriger une représentation idéelle de la science en déplaçant leur mode d’analyse des textes et de leurs auteurs vers celui de la production des théories et de la recherche en acte. À une histoire linéaire faite d’énoncés généraux et universels, ils opposent ainsi une histoire discontinue et contextualisée relativisant les théories et leurs généalogies antérieurement considérées comme irréfutables. Sans entrer ici dans la controverse menée sur les processus de production de la science, nous garderons en arrière-plan certains aspects de celle-ci qui seront développés ultérieurement (Latour, 2005 ; Pestre, 2006 ; Shinn et Ragouet, 2005).

8La réflexion que nous avons entamée sur les commencements de la socio-logie du travail d’après-guerre s’inscrit sur cette toile de fond. Elle poursuit la voie empruntée par Jean-Michel Chapoulie dans ses travaux sur la seconde fondation de la sociologie française (1991) et sur la tradition sociologique de Chicago (2001). Elle entend, en premier lieu, rappeler les conditions sociales et politiques dans lesquelles le travail a été défini comme un domaine propre de la sociologie, distinct de ceux reconnus avant la Seconde Guerre mondiale, et de surcroît posé comme « la matrice des faits sociaux ». Pour cela, il nous faut examiner l’état des travaux regroupés sous le nom de sociologie du travail dans les années 1950, les styles de recherche inventés, les lieux où ils se réalisent, les chercheurs qui s’en revendiquent et les moyens qu’ils mobilisent à cet effet. Le tableau ainsi brossé, essentiellement à partir d’archives, fait ressortir la création de l’ISST comme une véritable innovation qui a offert de nouvelles perspectives au développement d’une sociologie du travail en France.

9Nous commencerons par établir les cadres sociaux et politiques dans lesquels l’ISST est créé, et soulignerons comment la politique de productivité, promue avec la coopération économique des États-Unis (connue sous le nom de Plan Marshall), a ouvert un espace d’action au ministère du Travail, et notamment à celui de la Direction des relations du travail, pour impulser des recherches appliquées aux problèmes du travail, susceptibles de contribuer à leur résolution. Nous interrogerons la place occupée par l’enseignement et la recherche en sciences sociales du travail programmés à l’ISST dans le train des réformes sociales impulsées par ce ministère en direction du monde du travail. Nous nous attacherons, en particulier, à montrer comment ce projet a rencontré les attentes de jeunes chercheurs récemment recrutés au CES, où ils font leurs premiers pas dans le métier, sous l’autorité de Friedmann, alors membre du comité directeur du CES et du conseil d’administration de l’ISST.

10Nous allons donc tenter de montrer que la fondation de cette nouvelle branche de la sociologie résulte d’une confluence d’actions émanant de milieux universitaires et politiques. Pour cela, nous retracerons les conditions dans lesquelles s’est faite la création d’un Institut des sciences sociales du travail et les missions qui lui ont été attribuées. Nous décrirons ensuite les modalités utilisées par les premiers sociologues du CNRS pour construire une discipline appliquée au travail. Puis, nous décrypterons les premières recherches réalisées dans l’ISST pour caractériser leur style et le modèle d’activité scientifique ainsi défini. Nous conclurons sur la fécondité de cette rencontre d’actions. La mise en évidence du rôle de cet institut dans la construction de la sociologie du travail corrige et élargit la vision conventionnelle circonscrite à cette institution centrale qu’était le CES. Elle permet également d’analyser concrètement comment se tissent des interrelations entre l’État, l’action publique et les sciences sociales qui peuvent donner lieu, dans une conjoncture singulière, à l’affirmation d’un style de recherche.

11L’inflexion de point de vue que nous entendons produire trouve son argumentation dans des archives du ministère du Travail, jamais consultées jusqu’à ce jour, et des archives rectorales consacrées à cette institution. Les données ainsi collectées sont mises en regard de celles extraites des archives du CNRS, et avec des entretiens menés auprès des acteurs scientifiques de l’époque.

Sources documentaires

La première source explorée concerne les dossiers constitués par Mademoiselle Raffalovich, directeur adjoint de la Direction générale du travail et de l’emploi jusqu’en 1971, conservés au Centre des archives contemporaines (CAC) sous la cote 76 0131 et dont nous avons consulté les articles 1 à 38.
Les dossiers versés par Jean Gouin, inspecteur du travail qui représentait le ministère du Travail au Conseil national de productivité (CNP), constituent la deuxième source, tout aussi importante pour rendre compte du contexte dans lequel l’ISST est créé. Ils sont conservés au CAC sous la cote 76 0121 et nous avons consulté les articles 43-46,63-79,94,112-114,117,118,124-136. À ces sources s’ajoutent les archives versées par le rectorat de Paris au CAC sous les cotes 200 10 498, articles 194 et 195 qui éclairent d’autres aspects de cette institution. Les dossiers administratifs d’un certain nombre d’administrateurs civils du ministère du Travail, impliqués à divers titres dans l’institution étudiée, ont également fourni des informations utilisées dans l’analyse qui suit, soit ceux de : Delamotte (secrétaire général, puis directeur de l’ISST), Doublet (directeur de la Sécurité sociale), Gouin (présenté plus haut), Laurent (directeur de la Direction générale du travail), Piguet (chef du bureau des relations professionnelles, puis directrice adjointe de la Direction des relations du travail), et Raffalovich.

La fondation de l’ISST : une conjonction d’actions émanant de milieux universitaires et politiques

12Lorsque le ministère du Travail prend l’initiative de créer une institution d’enseignement et de recherche en sciences sociales du travail en 1951, ces sciences existent déjà. La psychologie du travail (Martin et Vannier, 2002) est enseignée et donne lieu à des recherches ou études à caractère appliqué dans des organismes comme le Centre d’études et de recherches psychotechniques (CERP, dirigé par J.-M. Faverge), placé lui aussi sous la tutelle du ministère du Travail et l’Institut national d’études du travail et d’orientation professionnelle (INETOP, dirigé par Henri Piéron) relevant de la tutelle du CNAM. Ces centres sont dotés de revues ou bulletins, du même nom, soit respectivement le Bulletin du CERP et le Bulletin de l’INETOP, auxquels il faut ajouter la revue Travail humain, publiée par le laboratoire de psychologie appliquée de l’EPHE, dirigé par le docteur Bonnardel. La sociologie du travail, quant à elle, apparaît au CES au cours des toutes premières années qui suivent la création de ce centre, et autour de Friedmann. Avant de décrire les diverses modalités d’action adoptées par ces acteurs pour fonder cette spécialité, nous évoquerons celles mises en œuvre par le ministère dans les mêmes années. Loin de se dérouler en parallèle à des fins spécifiques, ces actions s’entrecroisent et se réalisent au terme de coopérations entre universitaires, administration étatique et politiques.

13L’ISST naît, officiellement, à partir d’une initiative conjuguée du ministère et de l’université de Paris en 1951  [5]. L’idée d’un Institut des sciences sociales, consacré à la recherche sur les sociétés contemporaines, est avancée dès les années 1920-1930. Célestin Bouglé, une des personnalités qui œuvrent pour faire exister un tel projet, se réfère au modèle de l’Institut Solvay de Bruxelles  [6], qui est encore, trente ans plus tard, l’un des exemples qui guident l’initiative prise par le ministère du Travail (Mazon, 1985, p. 314). La double paternité inscrite dans l’acte d’état-civil de l’ISST se traduit par une direction collégiale. La parité de composition des instances de décision (comité de direction et conseil d’administration) entre universitaires et représentants du ministère a été posée comme préalable à son fondement et constamment réaffirmée par celui-ci. Cet institut porte l’empreinte de ses instigateurs : des hauts fonctionnaires marqués par la Résistance, épris de changements, dotés de capacités d’entreprendre dans une conjoncture économique et politique favorable et disposant de la durée pour réaliser leurs projets. Au premier rang, un ministre réformateur, Paul Bacon, militant chrétien, jociste, syndicaliste CFTC, ancien directeur de l’Institut de culture ouvrière (ICO)  [7], qui occupe cette fonction ministérielle (avec de courts intervalles d’interruption) de 1950 à 1962. Homme politique d’État marquant, il a la modestie de rapporter l’œuvre sociale du ministère du Travail à cette donnée historique majeure, la Résistance : « Il fallait refaire un gouvernement, la République était à reconstruire autour de Gaulle et du programme du CNR et notamment de son programme social. Tout se résume par l’unanimité de la Libération, qui n’est qu’éphémère mais qui explique tout. Au départ, on tenait tous à la même chose, les lois sont prêtes depuis plusieurs mois, ce sont les circonstances politiques qui ont permis de faire voter telle loi par Croizat, telle autre par Mayer […] Les républicains populaires [sa famille politique] ne sont pas les premiers au ministère à entrer en action. » (Béthouart, 1999, pp. 85-87). En 1963, il participe à la mise en place du Centre d’études des revenus et des coûts (CERC) et en est le président de 1963 à 1966. Il est, durant la même période, directeur du Centre international de perfectionnement professionnel et technique de l’Organisation internationale du travail, à Turin. Pour faire bref, on dira que la politique sociale de Paul Bacon s’articule principalement autour de deux grands dossiers : la Sécurité sociale et la participation (Chauvière, 1996).

14Son engagement dans la recherche en sciences sociales apparaît comme un aspect de son action réformatrice et, singulièrement, de celle appliquée au changement des relations de travail qui sont alors, comme le dit Sellier, des relations de confrontation (Sellier, 1984). Il entend leur substituer des relations de coopération entre directions d’entreprises et organisations syndicales. Pour ce faire, il inscrit sa politique dans celle de la modernisation de la France, dessinée, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, avec l’aide économique américaine. Des crédits sont accordés par le Plan Marshall pour réaliser un programme de changements rassemblés autour de la recherche d’un accroissement de la productivité représenté comme le facteur central d’une économie modernisée, mais aussi de transformations politiques et sociales à faire advenir. Parmi elles, la reconnaissance des syndicats comme interlocuteurs et acteurs au sein des entreprises et des instances de concertation politique. Les institutions de productivité mises en place dans ce contexte, le Commissariat général à la productivité (CGP), le Comité national de productivité (CNP) et l’Association française pour l’accroissement de la productivité (AFAP) ouvrent un espace dans lequel le ministère du Travail peut déployer les instruments de sa politique de coopération et de participation. Parmi eux, l’envoi de missions aux États-Unis à l’intention de représentants d’organisations syndicales dites « libres », qui se sont déclarées indépendantes ou hostiles au Parti communiste, afin de connaître la place, le fonctionnement et les doctrines défendues par les syndicats américains. La création de bureaux d’études syndicales comme le Centre intersyndical d’études et de recherches de productivité (CIERP) en 1951, au retour d’une mission interprofessionnelle aux États-Unis (Boulat, 2006, pp. 448-458), le Bureau intersyndical d’études de l’industrie cotonnière (BIEC) devenu ensuite Bureau intersyndical d’études de l’industrie textile (BIEIT) et le Comité d’action pour le développement de l’intéressement du personnel à la productivité des entreprises (CADIPPE), est un autre aspect de l’action de ce ministère envers les syndicats, qui vise à les associer à la modernisation des entreprises en faisant d’eux des interlocuteurs capables d’argumenter leurs points de vue dans les instances de négociation. L’intérêt porté par Bacon à l’éducation ouvrière, elle aussi objet de missions aux États-Unis, s’ajoute aux faits précédents. Tous expriment l’orientation d’une politique sociale qui s’est réalisée dans des institutions pérennes  [8].

15Simultanément, le ministère, et plus spécialement la Direction des relations du travail (DRT), s’implique, non moins activement, dans le domaine de la recherche, utilisant là aussi les possibilités offertes par la politique de productivité : des financements et des envois de mission aux États-Unis notamment. La section « Recherche » de l’ISST est ouverte, en 1954, au lendemain d’une mission consacrée à « L’enseignement des sciences sociales du travail aux États-Unis » (23 octobre-23 novembre 1953) mais qui n’a, en fait, concerné qu’une branche de celles-ci, les relations industrielles. Le ministère du Travail argumente son choix par l’intérêt qu’il porte aux centres d’enseignement et de recherche du même nom existants auprès des universités américaines, pour les services qu’ils rendent aux entreprises et aux travailleurs  [9]. Il annonce et énonce, à ses partenaires, son programme : changer les relations de travail dans les entreprises, les enseigner dans les universités et ouvrir celles-ci à la formation des cadres d’entreprises et des syndicats :

16

« Le développement des recherches et de l’enseignement relatifs aux sciences sociales du travail répond en France à une nécessité impérieuse, tant sur le plan des études théoriques que de l’aménagement des relations humaines dans le travail. Il s’agit d’un domaine encore très neuf et qui se trouve placé au carrefour des diverses disciplines qui régissent le travail de l’homme.
Il importe donc tout d’abord de coordonner les enseignements existants, de les compléter par un enseignement portant sur les aspects actuels de la sociologie et de la psychologie du travail, et d’établir une interpénétration étroite entre le théorique et le concret, en éclairant constamment l’exposé des doctrines par une confrontation des problèmes nés de la pratique.
Il importe en second lieu d’intéresser et d’associer les milieux professionnels et les milieux du travail aux recherches et études entreprises, de les tenir au courant des travaux poursuivis tant en France qu’à l’étranger, des résultats obtenus et des solutions apportées aux divers problèmes concernant le travail humain. […] tel est l’objectif que s’est assigné l’Institut des sciences sociales du travail, créé sous l’égide du ministère du Travail et de l’université de Paris.
Les recherches et l’enseignement en matière de sciences du travail et de relations sociales ayant atteint un haut degré de développement aux États-Unis, il a paru souhaitable de procéder à une lecture attentive des méthodes utilisées et des résultats déjà acquis, en vue d’orienter l’action de l’Institut dans les voies nouvelles ouvertes par les expériences effectuées. »  [10].

17Comme toute innovation, celle-ci est justifiée par ses auteurs sur le mode de la nécessité sociale. En France, ce domaine de recherche se réduit, est-il dit, à quelques initiatives dispersées : au CES, à l’EPHE, à l’Institut de psychologie, à l’Institut des sciences politiques. Des écoles techniques, qui s’adressent aux futurs cadres techniques, commerciaux et administratifs, sont ajoutées à ce tableau : le Centre de préparation à l’administration des affaires créé par la Chambre de commerce de Paris, les cours organisés par la Commission générale de l’organisation scientifique du travail (CEGOS), l’École d’organisation scientifique du travail (EOST) fondée par le Comité national de l’organisation française (CNOF), ainsi que les Centres d’éducation ouvrière. D’emblée, le ministère décide d’accorder à l’ISST une subvention annuelle, à laquelle s’est ajouté, de 1955 à 1962, un financement très élevé du CGP. Adossé au dispositif d’« actions sociales » du CGP, l’ISST a, très vite, pu offrir aux jeunes chercheurs du CNRS en manque d’espace et de reconnaissance des conditions de travail, des terrains et des interlocuteurs demandeurs de connaissances. De fait, on va le voir, cet institut abrite de prime abord des chercheurs du CES qui tentent de faire exister un nouveau domaine d’investigation à la sociologie : le travail. Ainsi rapidement évoqué, l’intérêt des autorités américaines pour soutenir financièrement un centre de recherche empirique en sciences sociales n’est pas sans rappeler les circonstances et la manière dont la fondation Rockfeller a participé à l’avènement de centres spécialisés dans des recherches empiriques et quantitatives sur la vie économique et sociale contemporaine, loin des études théoriques menées dans les facultés : centres qui préfigurent la Ve section de l’EPHE (Mazon, 1985).

Des hauts fonctionnaires engagés dans l’action réformatrice

18Le ministère du Travail n’est pas une entité, et le ministre, aussi entreprenant et influent soit-il, n’agit pas seul. La politique de recherche qu’il impulse, dans les années 1950, résulte d’une conjonction entre des ressources, fournies par les fonds américains, et la réunion de hauts fonctionnaires, dotés d’une autorité incontestée auprès de leurs chefs et sous-chefs de bureau, eux-mêmes fortement engagés dans l’action réformatrice. Les attributions de la DRT et leur répartition entre différents bureaux dirigés par des personnalités associées, à un titre ou un autre, à la direction et au fonctionnement de l’ISST sont autant d’illustrations de l’engagement de ce ministère dans un programme de changement de relations professionnelles qui intègre l’enseignement et la recherche en sciences sociales.

19Olga Raffalovich représente et exerce l’autorité du ministère sur l’ISST depuis sa création jusqu’à sa disparition. Sa participation à la Résistance, son entrée dans l’administration du ministère aux côtés d’Alexandre Parodi (père des grilles de classification professionnelle), et les qualités acquises durant ces expériences lui ont conféré considération et confiance qui lui ont permis, bien que directeur adjoint (le masculin est alors de rigueur, même lorsque le poste est occupé par une femme), d’assumer le pouvoir de décision durant un quart de siècle  [11].

20Yves Delamotte joue lui aussi, et directement, un rôle central dans la mise en place de l’ISST et son fonctionnement quotidien durant près de quinze ans. Né en 1922, diplômé de l’ENA, contrôleur général de la Sécurité sociale, détaché en qualité d’administrateur civil de 1955 à 1968, années durant lesquelles il est secrétaire général, puis ensuite directeur de l’institut. Il finit sa carrière comme professeur de droit du travail et de la Sécurité sociale au CNAM, emploi précédemment occupé par Doublet qui fut directeur général de la Sécurité sociale. Sa carrière atypique se déroule à l’intersection de celle d’un haut fonctionnaire et d’un entrepreneur universitaire, faite de séquences alternant entre le ministère du Travail et les institutions d’études ou de recherches. Cette double appartenance, l’intérêt qu’il portait aux États-Unis (où il a séjourné en 1951-1952 avec sa femme, qui était américaine) ont favorisé son implication dans une politique ouverte sur ce pays et sur des perspectives de recherche qui y étaient développées. Selon lui, « l’idée de créer un centre de recherche sur les problèmes du travail venait d’Olga Raffalovich, qui a vu très tôt, dans les fonds Blair Moody, l’occasion de réaliser cette idée »  [12]. Sa participation en tant que secrétaire, en 1953, à la mission « Enseignement des sciences sociales aux États-Unis » affermit ses liens avec les universitaires ainsi que sa position dans le département des Relations du travail. Homme du ministère, Delamotte obtient la confiance et la coopération de Friedmann et de Stoetzel, avec qui il administre l’ISST, en tant que secrétaire général, jusqu’en 1968. Parmi ses publications, on citera Le recours ouvrier dans une entreprise américaine. Un aspect de l’action syndicale aux États-Unis : la défense des réclamations individuelles, étude menée dans une grande entreprise de Californie (1966), qui illustre bien ses centres d’intérêt. Friedmann est l’autre figure cardinale de l’ISST, où il exerce, parallèlement à toutes ses autres fonctions (que nous verrons plus loin), une influence décisive dans le CA dont il est membre et, plus généralement, dans la définition et la mise en œuvre du programme de recherche de cet institut. La réunion de ces individualités occupant des positions d’autorité au sein de milieux différents, dans une conjoncture économique et politique favorable aux innovations, a permis le développement d’un réseau de relations étendu et stable qui a ancré durablement ces innovations dans la réalité.

Instituer des relations entre recherche et entreprises

21À côté des aspects les plus visibles de l’action du ministère du Travail en faveur de l’établissement d’une sociologie du travail en France (création d’une institution offrant des financements, des locaux, des terrains et des emplois), d’autres sont, on l’a dit, restés méconnus : l’orientation des recherches et la constitution de réseaux de relations avec des grandes entreprises. Tout comme les chercheurs en exercice au CNRS, le ministère se tourne vers les États-Unis, où les conditions nécessaires à l’affirmation d’une sociologie du travail sont déjà réunies. C’est ainsi qu’à côté des missions spécifiquement destinées aux syndicats, il organise des missions de recherche où sont réunis des chercheurs, des syndicalistes, des patrons ou des directeurs du personnel de grandes entreprises, afin de favoriser leur interconnaissance et leur adhésion à son projet de rapprochement entre universités et entreprises  [13]. À cette date, l’expérience américaine apparaît comme une source d’inspiration incontournable et un guide d’action en matière de types de formations à mettre en place, de programmes à concevoir, de publics auxquels s’adresser et de relations à tisser entre universités et entreprises. De toute évidence, Friedmann a, directement ou non, et d’une manière durable, collaboré au choix des universités et des centres de recherches retenus dans la majorité de ces missions. Son rôle de passeur est parfois explicitement mentionné, lors des journées d’études préparant les missionnaires, signe d’une légitimation académique revendiquée par le ministère  [14].

22Ce programme a laissé ses empreintes dans les modalités de fonctionnement de l’ISST et des recherches qui y ont été menées. Les cinq missions de recherche envoyées par le ministère du Travail aux États-Unis, entre 1953 et 1958, portent toutes sur les relations industrielles examinées sous leurs différents aspects : l’organisation et le fonctionnement des centres spécialisés dans leur enseignement et la recherche, les acteurs qui les définissent (organisations syndicales et management des entreprises). À l’origine, elle inclut, on l’a dit, les principales catégories de publics concernés par la création de l’institut, conformément aux engagements du ministre auprès du CGP et des autorités américaines. Cette composition est plus ou moins respectée dans les trois premières missions, mais les deux dernières ne comportent plus que des chercheurs. La présence de syndicalistes a été exigée par les autorités américaines, qui ont d’emblée érigé en principe l’association des syndicats de salariés à la modernisation de la France et assorti ce principe d’un budget propre (Cristofalo, 2008)  [15].

23Ce type de missions paraît alors propice à l’établissement de liens d’interconnaissance entre des individus occupant des positions d’autorité et œuvrant dans des lieux séparés. Les âges, statuts, fonctions assumées et thématiques explorées par les chercheurs membres de ces missions sont autant d’attributs qui caractérisent une génération de diplômés formés dans diverses disciplines universitaires qui vont « faire de la sociologie », ou plutôt de la psychologiesociologie, dans des instituts spécialisés ou des bureaux d’études d’entreprises ou de syndicats. Ces missions ont contribué à faire connaître auprès d’un public élargi les spécialistes des relations industrielles et leurs publications. Un corpus d’auteurs et de travaux est ainsi diffusé, entre autres par les publications de l’Agence française pour l’accroissement de la productivité (AFAP), parmi lesquels : Harbison, professeur à l’université de Chicago (invité par le ministère du Travail pour préparer le canevas des missions), le professeur Floyd Mann, le docteur Lickert de l’université d’État du Michigan (Ann Arbor), les professeurs Bales, Brunner, Bennis et Shepard de la Harvard Business School, les professeurs Myers et Bavelas du MIT, les professeurs Bakke et Argyris de l’université de Yale et le Docteur Alex Bavelas de la Bell Telephone Company. Les missions ont également participé à diffuser les expériences d’organisations phares en matière de relations humaines, comme la General Electric, la Bell Telephone Company où le docteur Alex Bavelas dirige un service de recherche, la Detroit Edison Company où se trouve le professeur Floyd Mann et d’autres, moins renommées mais tout aussi exemplaires au regard des liens organiques développés avec des institutions de recherche, de l’instauration d’un service d’études en leur sein et de relations contractuelles établies avec les organisations syndicales. L’approche « relations industrielles », qui s’est définie à partir des problèmes que les entreprises ont rencontrés dans la mise en œuvre de leur politique d’accroissement de la productivité et de changement d’organisation du travail, a fait de celles-ci le lieu naturel d’observation et d’action sur les problèmes du travail. Le primat ainsi accordé à l’entreprise a pu progressivement s’imposer dans l’analyse sociologique où elle est devenue une unité d’analyse centrale.

24Si les rapports publiés et diffusés par l’AFAP sont le plus souvent de type apologétiques, les comptes rendus rédigés par les missionnaires se présentent plutôt comme des récits descriptifs où une liberté d’expression se manifeste sur un fond d’accord concernant les objectifs et le bien-fondé de ces missions. L’une des découvertes les plus partagées par les groupes de mission concerne le caractère nécessairement pluridisciplinaire des relations industrielles. L’étude des relations entre patrons, cadres, ouvriers et syndicats exige, est-il dit, de combiner différentes disciplines, la psychologie, la sociologie, l’économie politique et le droit, sciences qui ont chacune leurs méthodes. Une liaison, non moins impérative, entre l’enseignement et la recherche est le deuxième caractère souligné dans ces rapports. L’intégration dans un même lieu de programmes d’enseignement distincts destinés à des étudiants, des cadres d’entreprises et des syndicalistes est une autre caractéristique commune à ces centres. Autant d’éléments qui ont inspiré le tracé des instituts que le ministère entreprend d’édifier : des instituts rattachés à des universités, pluridisciplinaires et intégrant l’enseignement et la recherche. L’élargissement de leur public, à l’origine circonscrit aux conseillers du travail, aux étudiants et aux syndicalistes, s’est progressivement effectué dans la seconde moitié des années 1950.

25L’examen des missions de recherche nous montre un aspect de la fabrication d’une politique du ministère dans ce domaine. Elle induit une hiérarchie des thématiques relativement à des critères de recevabilité politique et financière. Pour autant, elle n’implique pas, nous allons le voir, une formulation convenue, préformatée des questions à investiguer. Les chercheurs y ont trouvé les conditions pour apprendre et exercer leur métier et, ce faisant, réaliser leur ambition : établir une sociologie empirique.

Former une communauté pour construire une discipline

26Dans le même temps, une poignée de chercheurs du CNRS, intéressés par les problèmes du travail, se rassemblent autour de ce projet : faire advenir une sociologie spécialisée sur le travail, dans et autour du CES. Cette entreprise mobilise deux générations : d’abord, des quadragénaires comme Friedmann et Naville, qui rejoignent le CNRS au terme de parcours très éloignés et avec des visions très différentes de la nouvelle discipline à créer. Mais tous les deux partagent une même croyance : le travail représente, à ce moment de l’histoire, le domaine à explorer pour rendre compte des structures sociales dans leur globalité et leur évolution. Ils prolongent ainsi, en le déplaçant, le raisonnement de Durkheim, qui posait au début du XXe siècle la religion comme « matrice des faits sociaux »  [16]. Ces deux quadragénaires s’entourent de trentenaires provenant, les uns (en petit nombre), de la prestigieuse École normale supérieure, les autres, en majorité, des universités, où ils ont suivi des socialisations intellectuelles diverses allant de la philosophie au droit en passant par l’histoire et la psychologie, voire d’individualités dont l’expérience sociale supplée aux diplômes, et les font travailler sous leur tutelle.

27Dans cette aventure scientifique, Friedmann a pris de l’avance sur Naville, tout d’abord par sa formation aux côtés de Célestin Bouglé dans le Centre de documentation sociale (Mazon, 1985), mais aussi en prenant connaissance, lors de deux séjours aux États-Unis, de la sociologie américaine déjà parvenue, par ses institutions d’enseignement et de recherche, ses associations et ses revues, à une certaine maturité. En focalisant l’attention sur les textes écrits (ouvrages, articles), la fondation de la sociologie du travail en France a pu être présentée comme une entreprise intellectuelle cohérente, planifiée, obéissant à un programme dont le maître d’œuvre était Friedmann. À l’examen des faits, elle s’avère beaucoup plus pragmatique, faite d’actions, diversement orientées, menées par des individus réunis par une même volonté de créer un territoire d’investigation et par un même intérêt pour le monde du travail, vu comme sujet de l’histoire.

Faire reconnaître un besoin de connaissances et conquérir des débouchés

28Lors du deuxième congrès de l’Association internationale de sociologie (AIS), tenu à Liège en 1953, Friedmann et Tréanton dressent un inventaire des institutions et des productions en sciences sociales en France. Ils déplorent que l’université ne forme pas de sociologues, mais seulement des « psychologues », des « géographes », des « historiens » et des « philosophes », licenciés ou agrégés. Ils désignent la démographie et son organisme de recherche, l’Institut national d’études démographiques (INED), qui occupe alors une cinquantaine de chercheurs, comme un exemple de réussite par l’équilibre établi entre recherches « pures » et « appliquées ». Le CES, lui, laisse à sa quarantaine de chercheurs la possibilité de travailler sans aucune préoccupation pratique, immédiate ou lointaine, mais il n’ouvre pas de véritable carrière professionnelle dans la recherche ni l’enseignement. Seuls quelques instituts de recherche spécialisés en sociologie économique (comme l’Institut des sciences économiques appliquées, dirigé par Perroux), urbaine ou rurale (les premières études urbaines sont menées à l’initiative de l’administration de l’Urbanisme, de la Reconstruction et de l’Aménagement du territoire) offrent quelques débouchés (Friedmann et Tréanton, 1954). Les deux auteurs interprètent cette situation en termes de « retard » relativement à d’autres pays qui ont su, plus tôt, « utiliser les sciences sociales pour les appliquer à leurs problèmes nationaux ». La responsabilité en revient « aux pouvoirs publics et aux milieux d’affaires, parce qu’il existe en France, plus qu’ailleurs (et particulièrement plus que dans les pays anglo-américains), une frontière psychologique entre les hommes d’action et les hommes de science, entre les praticiens et les chercheurs ». Quelques années plus tôt, Friedmann (1948, p. 162) s’en prenait déjà à l’État français, qui n’avait pas compris, ce qui était manifeste ailleurs, aux États-Unis spécialement, que « science pays », « la science paie ».

29Les premiers chercheurs du CES se présentent ainsi sur la scène scientifique internationale comme des porte-parole du développement nécessaire des sciences sociales, et notamment de la sociologie, pour résoudre les problèmes sociaux. C’est en professionnels d’une science utile qu’ils préconisent de remédier à ce « retard » en programmant un enseignement de sociologie au lycée, dans les grandes écoles (d’ingénieurs et de l’administration) où se forment les dirigeants et, bien évidemment, dans les universités. Ce plaidoyer pour une science délibérément associée à l’action, en rupture avec celle enseignée aux marges de l’université, révèle l’état d’esprit des premiers chercheurs qui vont rapidement devenir des acteurs de la politique de recherche du ministère du Travail.

30C’est également sous l’angle du « retard » à rattraper que François Bourricaud (1983) évoque le contexte dans lequel les premiers sociologues se mobilisent pour faire advenir les conditions matérielles et intellectuelles aptes à faire reconnaître la nécessité de leur activité et de son développement, et il rappelle que, pour la plupart des chercheurs des années 1950, « les sciences sociales ont une patrie : les États-Unis. L’apprentissage des techniques et des méthodes d’enquête, et par là même du métier de sociologue et de psycho-logue, passe par un séjour aux États-Unis rendu possible grâce aux bourses accordées par les Fondations Ford, Rockefeller et Fulbrigt ». Touraine qualifie la situation dans laquelle il commence sa carrière par cette formule lapidaire : « C’était le Far West, tout était à faire, la sociologie c’était l’Amérique. »  [17].

31Que les États-Unis aient fourni une source d’inspiration à la psychologie d’abord, puis à la renaissance de la sociologie après-guerre est maintenant chose connue  [18]. D’autres ont montré les formes et modalités d’emprunts que les principaux auteurs ont utilisées durant leurs carrières (Gurvitch, Stoetzel), y compris les sociologues du travail (Martin et Vannier, 2002). On dispose ainsi d’un panorama des relations entre auteurs américains et français et des théories que ces derniers ont élaborées en résonance ou en opposition avec les premiers. Nous voudrions ici restituer les conditions sociales et politiques dans lesquelles cette connaissance de la sociologie américaine s’est réalisée ainsi que les fins poursuivies par les différents acteurs de ce « commerce des idées ». Plus spécifiquement, il nous paraît essentiel de faire ressortir l’apport du ministère du Travail dans cet échange scientifique parallèlement à, ou conjointement avec, la communauté des chercheurs du CNRS.

Délimiter et occuper un territoire pour faire science

32Si les États-Unis sont alors le seul pays où la sociologie du travail existe, sous la forme englobante de la sociologie industrielle, et dispose d’un corpus de recherche qui se diffuse en Europe, cette diffusion exige des agents et des moyens. Friedmann a, dès l’entre-deux guerres (1948, pp. 150-166), pris connaissance de ce monde scientifique et en a rapporté des résultats d’enquête, des méthodes, une carte des réseaux d’institutions et de chercheurs qui sous-tendent la perspective développée dans les deux ouvrages, Problèmes humains du machinisme industriel et Où va le travail humain ?, qui ont été de « véritables révélations » pour la génération qu’il recrute et encadre  [19]. Les premiers travaux qu’il entreprend puisent leur inspiration dans cet ensemble de connaissances institutionnelles et intellectuelles.

33L’un des premiers actes, pour faire exister une nouvelle discipline, consiste à lui définir un territoire et à réunir les matériaux et les outils adaptés (Besnard, 1998). L’ouverture par Friedmann, à la fin des années 1940, d’une section « Sociologie du travail » dans L’Année sociologique, à l’époque la plus prestigieuse revue académique de par sa filiation et son ambition à couvrir tout le champ sociologique, témoigne de cette volonté d’édifier un domaine de recherche autonome  [20]. Elle représente, d’une certaine manière, l’acte de naissance de cette branche de la sociologie.

34La formule adoptée, deux mémoires originaux et de nombreux comptes rendus de revues ou d’ouvrages français ou étrangers, exprime à elle seule l’esprit de l’entreprise : construire un domaine de recherche  [21]. Ces comptes rendus, appelés « Analyses », occupent la plus grande place, environ les quatre cinquièmes des volumes. Tous les chercheurs du CES d’abord, et de l’ISST à partir de 1953-1954, participent à cette entreprise en réalisant des dizaines de recensions d’ouvrages, dont plus de la moitié sont d’origine américaine. Isambert-Jamati (alors stagiaire de recherche au CNRS) évoque sa participation à la première livraison de cette nouvelle section de L’Année sociologique (comptes rendus de seize ouvrages et de vingt articles de revues, soit un peu plus de quarante pages de texte) : « Il y avait là une sorte d’obligation non formulée, payant “le privilège” d’être chercheur au CNRS. » (1998, p. 247).

35Le découpage en rubriques, dont les intitulés varient quelque peu d’un volume à l’autre, laisse voir que la délimitation du nouvel espace à explorer et sa structuration en problèmes à traiter se réalisent en « braconnant » aux frontières de la psychologie, de la démographie et de l’économie. L’objectif premier, rappelle Friedmann, est de montrer l’effort international déployé par la sociologie du travail afin de comprendre et expliquer les problèmes humains de l’industrie. C’est pourquoi il néglige volontairement les périodiques spécialisés tels que l’Industrial and labor relations review ou Le travail humain, au profit des traductions de travaux étrangers, ou des contributions originales françaises et étrangères dispersées dans certaines publications d’intérêt général, parmi lesquelles il cite la revue Hommes et techniques (publiée par la CEGOS). Lorsqu’il prend la responsabilité de cette section dans le volume daté 1953-1954, Naville réaffirme le même point de vue : constituer un public intéressé par les résultats de recherche et identifier les revues susceptibles de les diffuser comme Technique, art et science, Revue française du travail (revue du ministère du Travail), Revue internationale du travail (publiée par le BIT), Esprit, Les temps modernes, etc.

Le noyau actif de la sociologie du travail au milieu des années 1950

36Si l’on retient le volume daté 1953-1954 comme repère, parce que correspondant à la création de l’institution qui nous intéresse, on constate que les soixante pages d’analyses publiées dans la section « Sociologie du travail » ont été rédigées par treize chercheurs : M. Crozier (docteur en droit, chargé de recherche CNRS), Y. Delamotte (secrétaire général de l’ISST), G. Friedmann (comité directeur du CES), J. Gauthier (attachée de recherche, CNRS), V. Isambert-Jamati (attachée de recherche, CNRS), F. Jodelet (chercheur, ISST), G. Lajoinie (organisateur-conseil), B. Mottez (chercheur, ISST), P. Naville (maître de recherche au CNRS), J.-D. Reynaud (agrégé de l’université, attaché de recherche, CNRS), A. Touraine (agrégé de l’université, chargé de recherche, CNRS), J.-R. Tréanton (docteur en droit, chargé de recherche, CNRS), B. Sternberg-Sarel (CNRS) ; soit une liste de noms qui désigne la communauté des chercheurs œuvrant sur les questions du travail. Parmi eux, trois sont attachés à l’ISST (Delamotte, Jodelet, Mottez), quatre autres lui sont liés à des titres divers (Friedmann [membre du CA], Crozier, Reynaud et Tréanton y réalisent leurs recherches). La quasi-totalité y enseigne. Autant d’indices qui attestent des liens existant entre cette institution et la communauté des chercheurs spécialisés dans ce domaine, alors qu’elle vient d’être créée, et signe qu’elle puise ses ressources dans le personnel CNRS.

37À côté des chercheurs se trouvent des hommes, alors appelés organisateurs, amis de Friedmann, qui ont parfois la responsabilité de sous-rubriques comme J. Lobstein, secrétaire général du CNOF, G. Lutfalla, administrateur général de l’École nationale d’organisation économique et sociale, et Guy Lajoinie, d’abord intervenant à la CEGOS puis dans diverses organisations, dont le CUCES. Pour édifier son domaine d’activité, Friedmann collabore donc avec des praticiens soucieux d’une réflexion sur leur action afin, dit-il, de réunir toutes les tentatives de compréhension des transformations en cours qui font apparaître le travail comme la question sociale cardinale des sociétés industrielles.

38Davy, professeur de sociologie à la Sorbonne, directeur de l’ISST, responsable de la première et capitale section « Sociologie générale et morphologie sociale » de L’Année sociologique, rendant compte de Sociology of work, de Caplow, formule cette conviction dans les termes suivants : « Faire une analyse de l’homme au travail, c’est-à-dire dans sa fonction essentielle […] c’est non seulement son rôle dans la société qui se trouve par là déterminé, mais aussi la structure et la fonction de la société elle-même. […] ce qu’il faut d’abord étudier c’est le travail lui-même sans se laisser entraîner dans des domaines cependant connexes comme celui de la sociologie industrielle. » (dans L’Année sociologique, 1953-1954, p. 153). Pour cette génération, le travail est donc perçu, on l’a dit, comme la matrice des faits sociaux.

La sociologie américaine : source d’inspiration et de différenciation

39Ces entrepreneurs entendent également inscrire leur action dans un espace mondial et constituer un système de références intellectuelles pour ceux qui entrent dans la profession. Une forte proportion des ouvrages répertoriés et analysés sont, en effet, d’origine étrangère et principalement angloaméricaine. Parmi eux, on retiendra la présentation faite par Friedmann de la recherche menée sur les problèmes d’industrialisation par le « Four University research project on the labor problem in economic developpment », auquel participent les universités de Californie (Berkeley), Chicago, Harvard et le Massachusetts Institute of Technology, représentés respectivement par Kerr, Harbison, Dunlop et Myers  [22]. Représentants les plus en vue des « relations industrielles », ces auteurs et universités ou centres de recherche dans lesquels ils travaillent figureront invariablement dans les divers comptes rendus des missions de recherche envoyées par le ministère du Travail aux États-Unis.

40Plus généralement, on soulignera la diffusion donnée aux études menées sur les relations de travail à l’intérieur de quelques grandes entreprises américaines mais aussi dans les restaurants, ou encore celles portant sur les conflits et les syndicats, par Friedmann lui-même dans ses ouvrages et dans les articles qu’il publie sur les mêmes sujets : dans les Annales, d’une manière argumentée, ou dans la Revue française du travail ou d’autres supports, d’une manière plus vulgarisée. Les comptes rendus faits par les jeunes chercheurs qui l’entourent révèlent combien les recherches importées et analysées par Friedmann ont façonné les points de vue de la génération arrivée à la socio-logie à la fin des années 1940 ou dans les années 1950. De la lecture qu’ils font de Problèmes humains du machinisme industriel[23], ils tirent un double enseignement : les études regroupées sous l’étiquette relations industrielles fournissent des bases méthodologiques précieuses mais, par leur tendance à tout réduire à l’interpsychologie, elles ne permettent pas d’évaluer l’influence globale des facteurs sociaux généraux sur le travail. Deux ans plus tard, exécutant le même exercice à propos d’« Où va le travail humain ? »[24], Touraine développe, dans des termes similaires, une critique des laboratoires de « sciences sociales » d’Harvard et de Chicago et de leurs relations avec les « personnel departments » des grandes entreprises américaines.

41Ces chercheurs s’intéressent pourtant aux expériences des organismes de conseil et d’organisation français et, notamment, au plus important et au plus influent d’entre eux, la CEGOS  [25]. L’attention portée aux psychosociologues d’entreprise témoigne des conditions dans lesquelles les chercheurs du CNRS s’emploient à définir les cadres de leur activité relativement à ceux qui s’établissent aux États-Unis : les sociologues américains appliquent leurs études aux entreprises dont ils doivent résoudre certains problèmes, alors qu’il importe, selon eux, de comprendre, reformuler et expliquer ces mêmes problèmes, sans visée thérapeutique, à l’échelle d’une société et non plus d’une entreprise.

42Cette revue de littérature fait apparaître le travail réflexif et collectif, pour-rait-on dire, qui participe à édifier une norme de production scientifique. Ce travail se réalise à partir de l’examen des grands courants de la sociologie industrielle aux États-Unis, objet de débats le plus souvent exprimés en termes d’oppositions binaires : à propos des objets (relations dans l’entreprise ou structures sociales la dépassant) et des fonctions de la recherche (intelligibilité, théorie critique ou appliquée, remédiation aux problèmes sociaux). Bourricaud, comme d’autres, souligne que le regard porté sur la sociologie américaine et les emprunts qui en sont faits donnent lieu à des débats controversés. En somme, si la sociologie américaine a été source d’inspiration et d’apprentissage, elle a également fourni aux sociologues français les outils pour penser avec et contre elle. Les nombreux comptes rendus d’ouvrages publiés dans L’Année sociologique d’abord, dans les premiers numéros de Sociologie du travail ensuite, en témoignent. La création par Gurvitch, en 1956, de l’Association internationale des sociologues de langue française s’effectue dans cette lutte contre l’emprise américaine dans les sciences sociales  [26].

43Les jeunes chercheurs du CNRS travaillant aux côtés de Friedmann distinguent donc les méthodes élaborées par les chercheurs américains des perspectives sur le monde social qu’ils adoptent. On comprend alors que ces jeunes chercheurs admiratifs des moyens dont disposent leurs collègues américains et des conditions d’accès aux entreprises aient pu voir dans la création de l’ISST des possibilités de déployer leur activité à une plus grande échelle. Cette adhésion a pu se faire en connaissance ou méconnaissance des objectifs visés par le ministère : une recherche appliquée qui puisse contribuer au dialogue entre directions d’entreprises et syndicats.

La prééminence d’une figure tutélaire

44La notoriété acquise par Friedmann ne se définit pas par ses seules œuvres intellectuelles. Elle tient tout autant à sa qualité de « découvreur » comme le dit Touraine. De par les positions qu’il occupe alors, Friedmann, membre du comité directeur du CES, titulaire d’une chaire d’études à l’EPHE (à partir de 1949) où il anime un séminaire rassemblant tous les chercheurs spécialisés dans le domaine du travail, enseignant à l’Institut d’études politiques, a pu non seulement rassembler autour de lui toutes les « forces vives » concernées, mais aussi leur ouvrir des espaces de mobilités et d’interconnexion. Chef d’orchestre de la communauté des sociologues français du travail, président de l’AIS en 1956, il apparaît aussi comme un penseur qui a fourni des outils pour comprendre des mouvements de la civilisation moderne. Les deux ouvrages présentés précédemment sont souvent invoqués par les hommes politiques et, en l’occurrence, par le ministre du Travail et les hauts fonctionnaires de ce ministère pour argumenter les orientations qu’ils donnent aux actions menées dans le cadre de la politique de productivité. Ce professeur d’histoire du travail au CNAM, où il rencontre dirigeants et salariés des entreprises, a su développer un cadre d’analyse qui fournissait une formulation extensive et synthétique des problèmes sociaux du moment, en résonance avec les attentes de divers milieux. Ceux-ci y ont trouvé une source de légitimation de leurs propres points de vue, et ont pu ainsi mieux les défendre dans des instances situées au carrefour des milieux particulièrement impliqués dans une politique de modernisation qui entendait avoir un caractère global. Les articles publiés dans la Revue française du travail, et dans bien d’autres publications, journaux, organes de presse de milieux très divers, sont autant d’expressions de son rayonnement intellectuel et de son audience dans les institutions étatiques et auprès des élites économiques soucieuses de résoudre les principaux conflits industriels. Il étend son périmètre d’action et d’influence lorsqu’il est appelé par le ministère du Travail à représenter le milieu de la recherche au CA de l’ISST, dès sa mise en place en 1952, et conseille Delamotte dans l’organisation des missions de productivité envoyées aux États-Unis. Il a ainsi contribué à faire reconnaître un besoin en connaissances sociologiques auprès des milieux administratifs et professionnels et, ce faisant, à créer un public dont il déplorait l’inexistence au Troisième congrès mondial de sociologie.

45De fait, il anime avec Reynaud, qui en était le secrétaire, un groupe de sociologie industrielle qui rassemble, une fois par mois, les premiers chercheurs du CNRS préoccupés par les questions du travail et les responsables du personnel des grandes entreprises de la région parisienne. Ces derniers ont appris, au contact des premiers, à questionner l’organisation du travail, les conditions d’exercice de celui-ci, sa rémunération, à montrer et argumenter la nécessité de changer l’ordre existant pour des raisons d’efficacité et d’évitement des conflits et à instaurer des procédures de dialogue avec les syndicats. On comprend ainsi que des directeurs du personnel aient pu citer la revue Sociologie du travail parmi les lieux et moyens de formation dont ils disposaient avant la création des institutions spécialisées dans cette tâche (Tanguy, 2001). Guy Lajoinie est l’une de ces figures qui ont appris auprès de Friedmann et Reynaud les postures intellectuelles préalables à une recherche appliquée et à une intervention dans l’entreprise. Il évoque cet apprentissage « un cours du soir, le séminaire de sociologie industrielle, inventé en dehors de toute orthodoxie universitaire par le directeur du CES […] Sans distinction d’origine, le philosophe, l’historien et le juriste s’asseyaient autour de la table, entre l’ingénieur, l’organisateur et le chef du personnel. L’enseignement mutuel était la règle et chacun découvrait naïvement ses ignorances. C’était le règne de la bonne volonté, du questionnement inlassable, de l’étonnement et, vraiment, de la recherche. » (Lajoinie, 1973, p. 197).

46À ce stade de notre investigation, on peut dire que la notoriété intellectuelle de Friedmann tient largement autant à son rôle d’entrepreneur universitaire qu’aux modes d’analyses développés dans ses recherches d’après-guerre, qui n’offraient pas l’équipement théorique et technique permettant de les répliquer. Ainsi considéré dans son activité institutionnelle, Friedmann apparaît sous une face très différente de celle du théoricien « du travail à la chaîne » (Rot et Vatin, 2004) : le directeur intellectuel de toute une génération qui plaide l’intérêt pour les chercheurs d’entrer en dialogue « avec les chefs d’entreprise, directeurs de personnel, membres de l’administration », lors d’une journée d’études organisée par l’ISST en 1957 sur « La recherche sociale dans l’industrie » réunissant des chefs d’entreprises, des syndicalistes, des chercheurs, des professeurs d’université et des chercheurs étrangers  [27]. Il voit dans cet institut les conditions requises pour étendre un domaine de recherche et le désigne comme « l’institut français le plus apte à prendre place dans la recherche internationale ».

De la commande d’études à l’affirmation d’un style de recherche

47Construire une sociologie empirique est, on l’a dit, l’ambition principale des jeunes chercheurs des années 1950. Une telle entreprise implique de rompre avec le mode d’existence de la sociologie : une discipline générale, encore imprégnée de philosophie, pensée et transmise dans cinq universités jusqu’au moment où la création de la licence de sociologie, en 1958, va changer radicalement la configuration institutionnelle et intellectuelle de l’enseignement et de la recherche (Chenu, 2002). Bâtir une sociologie empirique suppose aussi de réunir un certain nombre de conditions : le traitement de questions sociales posées sur la scène publique ; l’accès à des terrains et le financement des études qui y sont menées ; mais aussi la définition et la mise en œuvre de méthodes, gages de leur caractère scientifique. L’ISST offre ces conditions que le CES ne pouvait réunir à cette date. Mais une description empirique, aussi rigoureusement vérifiable soit-elle, ne suffit pas à rendre intelligible le monde social, en l’occurrence le monde du travail. Elle doit s’inscrire dans un cadre conceptuel qui lui donne sens. Cette inscription ne s’est pas opérée instantanément, comme le donnent à croire les reconstitutions faites a posteriori à partir de quelques ouvrages illustrant l’accomplissement de cette relation entre théorie et méthode  [28]. Partant d’un autre point de vue, nous nous attacherons à montrer comment se fait la recherche en acte, en décrivant les principales opérations au terme desquelles analyses et interprétations sont énoncées en propositions générales. En procédant de cette manière, nous apercevons moins la fascination pour le marxisme qui est souvent attribuée aux premiers sociologues du travail (Heilbron, 1991) que leur volonté de concilier un intérêt certain pour la condition ouvrière, et une détermination à l’étudier concrètement sur le terrain.

48Les recherches réalisées à l’ISST, dans les années 1950, répondent toutes à des commandes ou résultent d’initiatives négociées entre les commanditaires et la direction de cet institut. Les premières s’appliquent à des questions soulevées par les attitudes des ouvriers à l’égard des changements techniques et des changements d’organisation du travail qui en résultent d’une part, et aux modes de rémunération d’autre part. Menées à grande échelle (dans six pays européens)  [29], ces enquêtes sur le travail industriel représentent une étape décisive dans l’affirmation de la sociologie du travail. La série de travaux réalisés, dans le même temps, sous la responsabilité de Michel Crozier, sur la manufacture des tabacs et le travail de bureau dans une compagnie d’assurance jettent les prémices d’une sociologie des organisations qui se détache progressivement des perspectives partagées par la majorité des chercheurs rassemblés autour des problèmes du travail industriel. S’y ajoutent celles menées sur les cadres, sur les relations de travail chez Merlin-Gérin, une grande entreprise faisant alors face à des conflits répétés, et celles portant sur la Sécurité sociale  [30]. À l’exception de cette dernière, les recherches citées sont lancées à l’initiative d’organismes de productivité et financées par eux, soit en l’occurrence par le CGP et l’AEP.

49Les questions posées, le sujet de la recherche et le choix des entreprises relèvent de l’autorité de la direction de l’ISST  [31]. L’enquête est laissée aux chercheurs, ils la négocient avec la direction de l’établissement où elle se mène et avec les différentes parties concernées : les cadres, les contremaîtres et les syndicats. Elle commence invariablement par des observations plus ou moins longues sur les lieux de travail, dans les ateliers (ou les bureaux), et des entretiens non directifs qui donnent ensuite lieu à des questionnaires administrés sur de grands nombres. Enquêtes et observations se font sur la longue durée : les deux enquêtes sur la sidérurgie durent près de deux années, celle sur Merlin-Gérin deux ans, celle sur l’automatisation des bureaux dix-huit mois. Les chercheurs disposent d’un bureau sur les lieux observés qui leur assure une présence quotidienne permettant de nouer des relations de familiarité et de lever progressivement la défiance des ouvriers et des employés à l’égard de ces observateurs, dont le rapport aux chefs leur paraît éminemment ambigu. L’ISST inclut dans son contrat avec les entreprises le devoir de restitution des résultats d’enquête aux différentes parties concernées, suivant en cela une pratique, le feed-back, qui est expérimentée aux États-Unis, et notamment dans l’université du Michigan, connue de plusieurs chercheurs français. Lors de la journée d’études sur la recherche sociale dans l’industrie organisée par l’ISST, Crozier s’adresse aux représentants d’entreprises pour souligner cet engagement : « nous présentons les résultats une dizaine de fois à des groupes différents et nous en discutons chaque fois »  [32].

50Deux recherches nous paraissent quasi emblématiques des processus d’édification de la sociologie du travail en France par les thématiques sur lesquelles elles portent, le nombre de chercheurs qu’elles mobilisent, leur diffusion en milieu industriel et scientifique, ainsi que par leur caractère international jusqu’alors inédit. « Les ouvriers et le progrès technique » et « Modes de rémunération et niveau de mécanisation » portent sur des questions vives du moment, liées au changement technique considéré comme une condition de la croissance économique et de l’élévation générale du niveau de vie  [33]. L’une et l’autre s’appliquent à la sidérurgie, choisie dès le premier plan de modernisation et d’équipement, en 1947, comme l’un des secteurs de base sur lequel l’innovation doit porter.

Les ouvriers et le progrès technique

51La première étude, consacrée aux attitudes des ouvriers de trois ateliers dans une usine sidérurgique de l’Est de la France, à l’égard de leur travail, de leurs supérieurs, de leurs salaires et de leurs conditions de travail, donne lieu à deux rapports de style sociographique qui rassemblent une somme d’informations concrètes présentées comme des faits objectifs parce que mesurées au moyen de techniques qui ont déjà fait leurs preuves en psychologie sociale. Au nom de l’objectivité recherchée, les chercheurs s’effacent parfois devant des faits d’opinions traduits dans des tableaux chiffrés pour respecter l’engagement pris à l’égard des enquêtés (« laisser parler les interlocuteurs, sans jugement ») comme si l’interprétation risquait de glisser vers ce que les destinataires de ces rapports pourraient considérer relever d’un jugement.

52L’analyse de cette enquête, qui restait « au plus près des faits » dans les rapports, est développée dans un ouvrage collectif écrit à quatre mains, et publié près de dix ans plus tard, en 1966  [34]. L’idée directrice, étudier un changement technique, ses effets sur la division du travail et la signification de ce changement après en avoir fait l’expérience, est discutée par Reynaud. La description et l’analyse de cet ensemble de changements dans les conditions de travail, les qualifications, les salaires sont menées par Durand et Dofny. La conclusion revient à Touraine, qui interroge la recherche, ses présupposés, les catégories dans lesquelles elle a été posée, pour finalement déplacer l’analyse des résultats dans une perspective socio-historique et macrosociologique, loin des faits concrètement observés. Ainsi pour lui et contrairement à ce que d’autres auteurs écrivent, « le changement n’est pas à observer comme un événement mais comme une expérience sociale [… ] notre intention n’a pas été de décrire des situations objectives, mais d’étudier une expérience sociale [… ] avant le changement, l’entreprise est le lieu où se manifeste la contradiction fondamentale du travail et de l’argent ; après, elle est conçue comme un champ d’action où les travailleurs trouvent de nouveaux moyens de défendre leur revendication. Avec la modernisation, on passe de la rupture au conflit » (Touraine dans Dofny et al., 1966, pp. 241-253). La question principale, selon lui, est désormais : « En quoi et comment le changement technique accroît-il la conscience ouvrière de l’interdépendance qui existe entre la vie économique et l’organisation sociale ? » Les divergences de point de vue, non perceptibles dans l’enquête, s’affirment dès lors que les conditions d’une réception publique sont réunies.

53Au-delà des différences de style entre cette publication et les comptes rendus de recherche, différences qui tiennent aux publics auxquels chacun d’eux s’adressent, la méthode apparaît toujours centrale. La méthode statistique est revendiquée comme la plus appropriée au raisonnement emprunté aux sciences expérimentales : l’observation des attitudes avant le changement, puis, dans une seconde phase (dix-huit mois plus tard), après ce changement, à savoir l’automation du laminoir.

54Du retour sur cette recherche, il ressort qu’elle a représenté un moment déterminant dans la naissance d’une sociologie empirique du travail. Elle a bénéficié des moyens nécessaires en chercheurs (cinq, auxquels s’ajoutent des aides techniques), de la possibilité d’observer et d’analyser sur le vif un phénomène de portée générale qui paraissait alors contenir en lui les tendances générales d’évolution de la réalité sociale. C’est bien ce que Touraine (1965) affirme dans l’introduction à un ouvrage publié sous sa direction, et quasiment sous le même titre, en réponse à une commande de l’OCDE  [35] : « Le thème auquel est consacré ce rapport est un de ceux qui définissent le mieux l’orientation dominante de la sociologie industrielle au cours des années récentes […] Les ensembles de recherche les plus connus ont si clairement porté sur les attitudes des travailleurs à l’égard des changements qui affectent leur travail qu’on serait tenté de dire que la socio-logie, ou au moins la psychologie sociologie industrielle, se définit comme l’étude de ces attitudes et des comportements qui leur sont liés. » Il conclut cette revue de littérature européenne et américaine par des recommandations sur les problèmes à résoudre qui sont, dit-il, en dernier lieu, ceux d’une démocratie industrielle. Les préoccupations sociales des commanditaires ont, on le voit, fourni aux chercheurs une occasion d’exercer un style de raisonnement qui incarne leur ambition de « faire science ».

Les modes de rémunération

55La question des modes de rémunération est aussi une de celles qui forment l’épicentre de la sociologie et, plus largement, des sciences sociales du travail, dans les années 1950 et la première moitié des années 1960. Elle a été introduite en France, et dans les cinq autres pays européens cités préalablement, par une commande de la CECA afin de résoudre, dans un contexte d’accroissement de la productivité, le problème que l’évolution des techniques de production soulève en matière de modes de rémunération, dont, en particulier, le salaire au rendement. Avec l’avènement de l’automation, dont les experts prévoient la généralisation à tout le secteur industriel, la justification du salaire au rendement, alors très répandu, semble perdre de sa légitimité. Les instances dirigeantes de la CECA, qui associent des représentants de milieux industriels, d’organisations professionnelles patronales et de syndicats de salariés à l’élaboration des politiques, entendent intervenir sur les changements en cours à partir d’informations concrètes et extensives. L’enquête commandée à cet effet est menée simultanément dans les six pays auprès de vingt entreprises de la sidérurgie. Elle est administrée par des centres de recherche dont les statuts (universitaires ou non) varient selon les pays  [36]. Les rapports de recherche, de style sociographique eux aussi, sont suivis d’un rapport de synthèse, rédigé par Burkart Lutz et Alfred Willener (1959), qui tente de mettre en perspective les observations faites, ainsi que les similitudes et les différences les plus marquantes entre les pays. Ce rapport suscite un débat qualifié de « frénésie iconoclaste » parce qu’il initie « un vaste mouvement de démystification de la rémunération au rendement » dans les milieux sociaux intéressés, mais aussi dans le milieu scientifique, dont la revue nouvellement créée, Sociologie du travail, se fait l’expression  [37]. À partir des mêmes données, chacun développe une lecture de ce qui lui paraît principal. Le thème fourni par la commande, rapporté à la littérature scientifique européenne et américaine existante, devient ainsi un objet sociologique dont la compréhension et l’explication sont âprement discutées. En 1964, cette revue consacre un numéro spécial à la controverse entamée depuis 1959 sur ce sujet devenu central (Sociologie du travail, 1964, 6, 2 ; Durand, 1958, 1959,1964 ; Mottez, 1960,1962)  [38]. Dans la synthèse qu’il fait de la socio-logie industrielle (qui a, selon lui, engendré la sociologie du travail en France), Mottez (1971, ch. V, pp. 101-123) retient la rémunération parce que ce thème permet de « dresser une sorte de bilan de l’apport de chacun des courants présentés sur un problème pratique précis » et de mettre en relation les analyses du freinage avec celles du fonctionnement du salaire au rendement : les premières étant centrées sur les travailleurs alors que les secondes le sont, en dernier ressort, sur les dirigeants  [39].

56À travers cet exemple, on voit comment la commande d’études oriente nécessairement le regard des premiers chercheurs sur le monde du travail. Le problème posé ne reçoit pas de réponse immédiatement utile aux experts et décideurs qui l’ont formulé, mais donne lieu d’abord à des rapports, sorte d’inventaires très informés sur les divers aspects de la réalité désignée, puis ensuite à des analyses qui, en s’inscrivant dans des perspectives déjà construites, se différencient ou s’opposent, comme l’illustrent les diverses contributions du numéro spécial de Sociologie du travail. Mais toutes critiquent l’idée commune d’une liaison directe et quasi mécanique entre la situation matérielle du travail et les conduites sociales. Les premiers sociologues manifestent ainsi leur capacité de penser avec et contre la sociologie américaine  [40]. Leurs analyses constituent, à la fin des années 1960, un corpus de connaissances qui sera oublié quelques années plus tard lorsque le problème de la rémunération sera posé en des termes nouveaux avec la généralisation de la mensualisation : les questions de promotion et de qualifications passent alors au premier plan, avec celles de l’organisation du travail.

57Au cours de ces investigations, les chercheurs ont appris leur métier sur le terrain et sont en mesure de prouver la validité des propositions énoncées, par les méthodes et les techniques mises en œuvre à cet effet. Friedmann souligne ainsi cet accès à une sociologie empirique qui s’élève du bricolage à la science : « On pourrait mesurer le développement de la sociologie industrielle en Europe occidentale en comparant les premiers travaux qui furent entrepris peu après la fin de la guerre et ceux dont le rapport qui suit offre la synthèse. [il évoque l’étude sur les laminoirs ardennais faite par Verry, 1955] […] un travail pionnier, exécuté avec les moyens du bord, ce qui veut dire “observation participante”, excellente méthode d’inventaire d’un problème et de pénétration d’un milieu. En regard d’une telle démarche d’approche, l’étude systématique et coordonnée d’un même problème, dans vingt entreprises, situées dans six pays différents, montre bien quelle évolution s’est produite en dix ans » (Friedmann dans Lutz et Willener, 1960). La méthode comparative, déjà considérée par Durkheim comme l’instrument par excellence de la recherche en sociologie, s’avère ici particulièrement féconde puisqu’elle « applique une méthodologie commune et l’utilisation de techniques différentes. La méthode comparative utilisée dans cette étude permettait de combiner un échantillonnage rigoureux et de reproduire plusieurs fois un même modèle d’expérimentation » (op. cit.). A posteriori, Durand insiste lui aussi sur l’acquisition du label scientifique, obtenu au moyen des techniques utilisées dans ces deux recherches : « La statistique peut se justifier à plusieurs niveaux : comme test de fidélité de la question, comme validation de l’interprétation, comme éclaircissement des polysémies. […] La sociologie baigne trop dans l’idéologie pour qu’on méprise cette préoccupation. L’analyse statistique devait permettre de tester l’hypothèse explicative proposée. S’ils sont correctement interprétés les tableaux statistiques des réponses doivent m’assurer que ce que j’affirme sur les classes sociales [41] n’est pas une opinion personnelle mais s’appuie sur une analyse de l’expérience des différentes catégories sociales interviewées. […] certaines méthodes statistiques peuvent permettre de progresser dans l’élucidation de la polysémie des questions » (Durand, 2005, pp. 9-17).

58La sociologie acquiert également, par cette recherche internationale et celle citée plus haut, la reconnaissance sociale dont Friedmann et Tréanton déploraient le manque. Elle apporte la preuve de son utilité pour maîtriser les changements : « C’est la première fois qu’une question d’ordre aussi pratique avait été posée à des sociologues […] on ne lui demandait pas la solution d’un problème mais d’en préciser les données sociologiques et de mettre en lumière des hypothèses. » Les chercheurs ne peuvent dans ces conditions que souhaiter la diffusion des résultats obtenus « à ceux dont la tâche quotidienne est de transformer cette réalité par l’action » (Friedmann dans Lutz et Willener, 1960). Pour cet ensemble de raisons, cette recherche a été considérée par ses auteurs et les milieux sociaux intéressés comme exemplaire.

59Pour ces premiers sociologues du travail, l’impératif scientifique se trouvait du côté de la méthode. La propension, relevée par Passeron, selon laquelle les sociologues oscilleraient entre deux pôles, le « méthodologisme » et le « théorétisme », trouve ici une illustration. Bien que pionnières d’un style qui prévaudra durant les deux décennies suivantes, ces recherches ont été oubliées après avoir été soumises à une critique radicale leur reprochant de postuler implicitement un déterminisme sociotechnique. On prend ainsi une mesure de la distance qui sépare la sociologie enseignée dans les manuels, comme « une science normale » (au sens de Kuhn), alors qu’« elle pratique encore une agronomie sur brûlis, ne ré-ensemençant jamais un champ une fois défriché » (Passeron, 1990, p. 12).

Dispute et concurrence entre maîtres pour orienter un domaine de recherches

60L’attention portée sur les études menées à l’ISST ne saurait signifier que cette institution détenait le monopole en sociologie du travail. Des recherches sont simultanément conduites au CES sous la direction de Friedmann, on le sait, mais aussi de Naville, qui réunit dans ces mêmes années une équipe de collaborateurs. Il entreprend, lui aussi, une enquête à grande échelle sur l’automation et ses effets dans plusieurs branches d’activités (Naville, 1961, 1963). Si Naville a toujours manifesté une volonté de « faire science », comme l’ont souligné plusieurs auteurs qui ont emprunté les voies de son mode de raisonnement dans leurs domaines d’études respectifs (l’automation, le salariat, la qualification ou l’orientation scolaire et professionnelle) (Blum, 2007), il semble aujourd’hui tombé dans le camp des vaincus  [42]. Les raisons de cet effacement derrière Friedmann doivent, selon nous, être cherchées du côté des positions et itinéraires de ces deux grandes figures d’intellectuels, mais aussi de leurs styles de pensée. L’un est, on l’a vu, ancré dans un réseau de relations qui réunit les principales institutions d’enseignement et de recherche et certains milieux dirigeants, tandis que l’autre se situe au carrefour de plusieurs cercles, littéraires, philosophiques, politiques et scientifiques, qui se croisent mais ne se recouvrent guère s’ils ne s’ignorent pas totalement. Le sociologue ne peut, chez Naville, être isolé du penseur qui a voulu trouvé l’intelligibilité du mouvement de la réalité sociale à partir de principes théoriques empruntés à Marx, mais aussi au rationalisme matérialiste de la tradition française et à la logique. Pour lui, ce qui distingue le marxisme de la « sociologie officielle » est précisément l’idée de transformation sociale, inséparable d’une conception d’ensemble de la société. Sa vision et sa pratique de la sociologie se sont, en partie, définies dans les affrontements idéologiques qui divisaient les adeptes du matérialisme historique (voir Blum, 2007,2e et 3e parties). Sa trajectoire et ses convictions ainsi acquises l’éloignaient de la voie professionnelle empruntée par ses collègues. Le style de ses travaux, oscillant entre l’analyse concrète et l’épistémologie, nourris de références savantes, rendait ceux-ci difficilement reproductibles.

61Autant d’obstacles à la diffusion de sa pensée qu’il tente pourtant d’assurer par la publication de revues dont les orientations suivent les déplacements de ses centres d’intérêt : Les cahiers d’études de l’automation et des sociétés industrielles d’abord  [43], Épistémologie sociologique ensuite (1964-1973). La courte durée de vie des Cahiers d’études, due au retrait de la subvention du CNRS, s’oppose à la pérennité de Sociologie du Travail lancée en 1959 et minutieusement préparée depuis deux ans au sein du conseil d’administration de l’ISST  [44]. En définitive, la revue paraît sous le patronage d’une Association pour le développement de la sociologie du travail dont Friedmann est le président, Stoetzel le vice-président et dont les membres du comité de rédaction sont directement (Crozier et Reynaud) ou indirectement (Touraine et Tréanton) liés à l’ISST. Le changement de formule éditoriale se présente comme un compromis entre les prétentions du ministère du Travail et la volonté des chercheurs de contrôler cet outil de diffusion de leurs travaux. Mais le public visé reste le même : chefs d’entreprise, syndicalistes, organisateurs et universitaires, conformément à l’esprit de l’institut et à celui des recherches qui s’y mènent. L’ISST lui apporte son soutien financier, la collaboration de ses chercheurs ainsi qu’une forte proportion des 800 abonnements souscrits dès la première année (par son réseau d’entreprises, administrations et autres organisations)  [45].

62La revue est, en effet, dans ses premières années, quasi entièrement portée par les chercheurs de l’ISST (ou associés). Les nombreux comptes rendus d’ouvrages publiés, au début des années 1960, sont signés par Claude Durand, Jacques Dofny, Bernard Mottez, Nicole Leplâtre, qui ont appris leur métier à l’ISST, ainsi que par Jean-Daniel Reynaud, Alain Touraine et Jean-René Tréanton. Les non moins nombreuses notes critiques, qui portent fréquemment sur la littérature étrangère, proviennent des mêmes auteurs ou d’autres proches de cette institution, comme François Sellier par exemple  [46]. Enfin, une recension rapide des auteurs d’articles fait apparaître que le plus grand nombre émane du même cercle, qui représentait la plus grande part de la communauté des sociologues du travail durant la décennie 1955-1965.

Science et profession

63Friedmann et Naville, qui avaient le sentiment d’appartenir à des mondes incompatibles, œuvraient dans un climat de suspicion mutuelle. Ils coopérè-rent cependant le temps de faire le Traité de sociologie du travail, moment fondateur dans l’édification de ce champ scientifique. Loin de présenter une vision unifiée de cette jeune discipline, pourtant centrale dans la sociologie française des années 1960, ce traité apparaît plutôt comme un manifeste qui rassemble tous les auteurs engagés dans une connaissance pratique et concrète d’un ensemble de changements historiques, comme le dit Touraine dans une note critique consacrée à sa parution : « Il n’est pas impossible de considérer l’ensemble du Traité comme un symposium au cours duquel les participants sont amenés à apporter, implicitement plus qu’explicitement, pratiquement plus que théoriquement, leur réponse aux problèmes des sociétés industrielles. […] La sociologie du travail n’est ni un ensemble théorique autonome, ni un champ d’application de plusieurs modes d’analyses complètement indépendants. […] Elle est donc moins une méthode d’analyse propre qu’un ensemble de problèmes. » (Touraine, 1962, p. 283). Cette réflexion faite sur le vif par l’un des auteurs de cet ouvrage n’empêchera pas la postérité d’en faire un acte légendaire. L’attachement des chercheurs à une vision mythique de l’origine, transmise aux générations suivantes, a fait du « travail un principe d’analyse sociologique ». Une expression de cette légende fabriquée au cours du temps se trouve clairement énoncée en 1966 dans le « Liminaire » annonçant la prise en charge de la revue Sociologie du travail par une nouvelle équipe : « Si la revue suit de très près les problèmes de l’industrie, dès l’origine, la notion de travail par laquelle elle fondait sa spécificité était entendue au sens fort : l’activité par laquelle les hommes maîtrisent et créent leur société […] Sociologie du travail défend une orientation sociohistorique : étudier la société comme œuvre des hommes, concevoir ses transformations comme le produit du travail collectif. […] Le travail devient principe explicatif de l’évolution sociale. » (Durand, 1985, p. 6). Moins de vingt ans plus tard, cette thèse est radicalement réfutée par des chercheurs de la génération suivante en ces termes : « La sociologie du travail est-elle une science ou une profession, ou les deux à la fois et s’il en est ainsi comment faut-il l’entendre ? » (Desmarez et Tripier, 1985, p. 93). Reprenant le débat opposant, au début des années 1950, notamment Parsons à Hughes, qui proposait pour y voir plus clair une distinction entre science, profession et politique d’une part et une lecture des grands textes fondateurs, le Traité dirigé par Friedmann et Naville et les chapitres de « Problèmes de sociologie industrielle » du Traité de sociologie dirigé par Gurvitch (1958) d’autre part (Monjardet, 1985), ces auteurs soutiennent qu’il ne s’agissait pas tant, ici et là, de constituer une discipline que de fonder une profession. Laissant ouvert ce débat, nous dirons qu’à l’examen des faits observés l’édification d’une sociologie du travail, dont l’objet n’a jamais reçu de définition théorique, s’oppose à la sociologie défendue par des professeurs d’université (celle du Traité de sociologie de Gurvitch), qui visait une connaissance gratuite, théorique, générale, fondée sur une méthode réflexive. Celle promue par Friedmann et son entourage mobilise des chercheurs, se veut empirique, concrète, de terrain, et utile. L’appui de l’administration du ministère du Travail, et des grandes organisations professionnelles et politiques qui lui étaient liées, a largement favorisé la réussite de ce projet. Dans ce contexte de modernisation de la France, Naville, attaché à une conception moins institutionnelle et plus réflexive de sciences sociales liées au mouvement révolutionnaire, ne pouvait qu’être perdant dans l’affrontement idéologique qui a marqué l’évolution des sciences sociales sur la scène internationale. Le livre de Daniel Bell, The end of ideology, qui impulsait une thèse préconisant de rompre avec l’approche totalisante de la société et avec le couple totalité/révolution afin de prendre en compte la diversité de la société civile, définie par la pluralité de ses acteurs et de ses intérêts, devenu « un livre étendard »  [47], fut largement diffusé en France et discuté au séminaire de Friedmann (en 1957). La sociologie pratiquée à l’ISST s’inscrit dans ce mouvement d’affranchissement des sciences sociales, et singulièrement de la sociologie, de toute attache à une idéologie, entendue comme un système d’idées visant à fonder scientifiquement l’ordre social, mais plus précisément à l’idéologie marxiste, la plus répandue dans les années 1950-1960.

Conclure sur des développements à venir

64Ainsi considérée dans un système de relations, qui vont de l’action du ministère du Travail dans le cadre de la modernisation de la France, définie par la politique de productivité, jusqu’à la production de rapports de recherche visant à rendre compte des changements sociaux dans le monde du travail durant les années 1950, l’histoire de la sociologie du travail s’éloigne fortement de celle consacrée dans les manuels pour laisser apparaître des traits caractéristiques de la recherche dans ce domaine, contrainte de répondre à une double injonction : faire science sur des objets induits par les questions sociales débattues sur la scène publique, et apporter des réponses à ces questions.

65Sans examiner la diversité des raisons pour lesquelles le rôle du ministère du Travail, dans la naissance de la sociologie du travail, est resté méconnu, on mentionnera un trait du contexte dans lequel cet événement s’est produit : l’affrontement politique qui sévissait en France dans ces années d’aprèsguerre, y compris en milieu intellectuel. Les clivages politiques divisent alors les chercheurs et nombre d’entre eux ne peuvent obtenir les visas d’entrée aux États-Unis à cause de leurs activités militantes présentes ou passées, ou simplement de leurs sympathies pour des organisations se réclamant du marxisme  [48]. Des traces de l’affrontement politique au sein du champ intellectuel se trouvent dans La nouvelle critique, où la politique de productivité est violemment vilipendée, singulièrement dans son application à la sphère culturelle. La croisade menée par « le bataillon de la productivité » fut interprétée par les intellectuels communistes comme une véritable guerre idéologique. Cette revue y consacre plusieurs articles aussi virulents les uns que les autres comme en témoignent les titres : « Un “mein Kampf” américain »  [49], « L’idéologie de la productivité et la sociologie bourgeoise contemporaine »  [50], dont Jean Fourastié et Georges Friedmann sont considérés, avec Mumford, comme les apôtres. La violence des écrits s’exprime dans un vocabulaire guerrier qui assimile le Plan Marshall à une « occupation idéologique »  [51]. Méconnaissance, oubli peuvent tout autant avoir été engendrés par les modalités d’action du ministère elles-mêmes et l’éloignement dans lequel se trouvaient les différents milieux qu’il entendait rapprocher. Comme toute innovation, la création de l’ISST et sa mise en fonctionnement se sont accomplies au terme d’opérations combinant volonté politique et empirisme circonstancié.

66Comparant l’ISST au Tavistock Institute en Grande-Bretagne, Rose (1979, chap. 4, « Miscarriage of technocratic sociology : the Institut des sciences sociales du travail », pp. 45-59) remarque que ce dernier a pu réunir en son sein une double fonction de conseil et de recherches à caractère scientifique, mais que le projet d’une « sociologie technocratique » à l’ISST a avorté. À l’examen des faits, cet institut apparaît plutôt comme un segment du dispositif de recherche en sciences sociales. Certes, il n’a jamais acquis sa pleine autonomie, puisque les premières recherches menées en son sein l’ont été par des chercheurs du CES et que, parmi ceux recrutés entre 1956 et 1965, onze ont intégré un laboratoire du CNRS (CES, LSI, CSO), lorsque la manne que représentaient les crédits américains s’est asséchée  [52]. Mais bien qu’ayant une courte durée d’existence, un peu plus de dix ans, cet institut a laissé un héritage sur lequel il convient de revenir pour corriger l’histoire établie de la sociologie du travail. Il a, en effet, contribué à faire exister un style de recherche devenu une norme (au moins jusqu’aux années 1980) : une socio-logie empirique qui repose sur de grandes enquêtes visant une objectivation des phénomènes sociaux  [53]. Plus qu’au CES, les enquêtes faites à l’ISST portent sur les problèmes sociaux du moment, se réclament de la rigueur statistique, relèvent de la formule « survey research » avec ses problèmes de définition de « variables », d’échantillon, de vérification d’hypothèses, de tests statistiques. La sociologie du travail devance ainsi d’autres spécialisations comme la sociologie des religions, où les recherches empiriques sur les pratiques religieuses menées autour de Le Bras leur étaient pourtant antérieures (Chapoulie, 1991).

67L’ISST a infléchi notablement l’orientation des recherches en cours au CES, réalisant ainsi l’objectif qu’il se fixait de « ne pas restreindre la socio-logie industrielle à la seule sociologie ouvrière et amener les chercheurs à prendre conscience du rôle que doivent jouer les sciences sociales dans la société industrielle »  [54]. C’est en son sein que Crozier jette les bases d’une sociologie des organisations et que s’affirme une sociologie des relations professionnelles fortement inspirée de la tradition américaine des industrial relations. Tous les indices concourent à considérer l’ISST comme le creuset où les recherches de ce type ont été développées : les missions de recherche aux États-Unis, toutes orientées vers la connaissance de cette approche et la place occupée par Reynaud, devenu la figure emblématique de ce courant. Les travaux anglo-saxons, relevant de cette perspective, font l’objet de nombreux comptes rendus et notes critiques dans les premiers numéros de Sociologie du travail, qui montrent que ce courant rencontrait une forte opposition parmi les sociologues du travail. Controversé, ce courant de recherche pluridisciplinaire a résisté aux approches concurrentes et s’est progressivement institutionnalisé. Il est enseigné, donne lieu à des manuels et se péren-nise par l’existence de nombreuses associations nationales et internationales très actives qui organisent colloques et congrès. Il prend corps autour d’une théorie dont la formulation initiale revient à Dunlop et qui est constamment reprise, corrigée et enrichie à la lumière de nouvelles données (Reynaud et al., 1990)  [55].

68L’ISST se revendique de recherches pluridisciplinaires accordant une place privilégiée à la sociologie considérée comme pluraliste et surtout plus en prise avec les problèmes sociaux à résoudre. Il a ainsi participé à définir un modèle professionnel du sociologue qui a pour impératif de produire des connaissances en toute indépendance, mais des connaissances orientées vers l’action. La sociologie du travail se développe entre les deux pôles artificiellement distingués : la recherche appliquée et la recherche « pure » qui se confond avec la question de l’autonomie du chercheur toujours revendiquée, et le plus souvent respectée dans cet institut. Cette autonomie s’est accommodée, on l’a vu, d’une dépendance de la recherche à l’égard de commandes qui visaient des fins pratiques que les chercheurs n’ont pas nécessairement perçues.

69Selon l’éclairage donné ici, la naissance de la sociologie du travail résulte d’une rencontre féconde entre l’action d’un ministre et d’un groupe de hauts fonctionnaires engagés dans des réformes sociales d’une part, et de jeunes chercheurs en quête de ressources pour réaliser leur passion, étudier le travail et surtout les travailleurs, et leur ambition, faire exister une sociologie empirique d’autre part. Loin de corroborer une thèse largement partagée par les sociologues sur l’autonomie de leur science, que l’ouvrage d’Amiot Contre l’État, les sociologues (1986) a diffusée, les faits analysés ici montrent que les relations entre ces deux entités sont éminemment ambivalentes. L’État comme la science se conjuguent au pluriel et leurs interrelations varient dans le temps. Dans les années 1950, c’est le ministère du Travail qui a influencé d’une manière durable la sociologie du travail en France, lui permettant d’acquérir une place centrale dans l’institutionnalisation du champ des sciences sociales. Son action précède la politique contractuelle qui est installée par la mise en place de dispositifs intermédiaires tels que la DGRST, le CORDES, etc. (Bezes et al., 2005).

70Cette étude permet d’éclairer la polémique, toujours renouvelée, sur les rapports entre science et politique, menée le plus souvent en termes binaires : autonomie et soumission, instrumentalisation/légitimation et critique sociale. Le débat ressurgit avec plus d’acuité dans les périodes de changement, sous des formes et avec des enjeux inédits selon les conjonctures historiques et sociales. À maints égards la création de l’ISST représente un cas particulièrement intéressant pour observer sur le vif les interrelations entre l’État, l’action publique et les sciences sociales (Zimmermann, 2004).

71Si l’institution a disparu, la mission qui lui était impartie a été incorporée, d’une manière diffuse, dans la sociologie du travail « normale » qui s’est définie comme une science étroitement liée à l’action cherchant à unir intelligibilité, explication et prédiction. A posteriori, il semble que loin de s’opposer les recherches menées au CES et à l’ISST se sont conjuguées pour donner naissance à un style de recherche qui s’inscrit dans un espace délimité par deux pôles : l’expertise et la critique sociale.

72Cette reconstitution de la sociologie du travail s’arrête au début des années 1960, moment où la configuration institutionnelle et intellectuelle se transforme sensiblement : l’élargissement du corps des chercheurs au CNRS, provenant entre autres de l’ISST, la création d’équipes autonomes au sein et en dehors du CES, la constitution d’un corpus conséquent de recherches en France et à l’étranger qui font l’objet de synthèses systématiques (Reynaud et Tréanton, 1964), la parution de la Revue française de sociologie, à côté de Sociologie du travail. Autant de changements qui autorisent la dispute sur les orientations de recherche, l’affirmation de perspectives différentes au sein de cette spécialité qui reste la branche forte de la sociologie mais doit, dès la fin des années 1960, partager sa place avec la sociologie de l’éducation puis avec la sociologie urbaine.

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Date de mise en ligne : 30/01/2009

https://doi.org/10.3917/rfs.494.0723