« Antinomies du concept de perversion et épigenèse de l’appétit d’excitation : notre duplicité d’être inachevé », de Ilse Barande et Robert Barande
Non seulement il n’y a pas de perversion, mais nous sommes tous pervers ou de la mère-version
- Extraits du rapport choisis et commentés par Julia Kristeva
Pages 1423 à 1438
Citer cet article
- Extraits du rapport choisis et commentés par KRISTEVA, Julia,
- Extraits du rapport choisis et commentés par Kristeva, Julia.
- Extraits du rapport choisis et commentés par Kristeva, J.
https://doi.org/10.3917/rfp.845.1423
Citer cet article
- Extraits du rapport choisis et commentés par Kristeva, J.
- Extraits du rapport choisis et commentés par Kristeva, Julia.
- Extraits du rapport choisis et commentés par KRISTEVA, Julia,
https://doi.org/10.3917/rfp.845.1423
Notes
-
[1]
Rapport présenté au 42e CPLF en 1982, publié dans Rev Fr Psychanal 47(1) : 143-282, 1983.
-
[2]
Les références données entre parenthèses sans autre référence renvoient au rapport de I. et R. Barande, Rev Fr Psychanal 47(1) : 143-282, 1983. Sauf indication contraire, je souligne (italique dans les citations).
-
[3]
« […] la poussée est emportée, elle est traumatisme premier, et “l’instinct de vie” chargé de donner la réplique [à “l’instinct de mort”] n’en est que le détour » (I. Barande, 2009, p. 106).
-
[4]
Voir aussi R. Barande « Régression et situations analytiques », Rev Fr Psychanal 30(4) : 473-489, 1966.
-
[5]
« Les diverses voies par lesquelles cheminent la libido se comportent les unes envers les autres dès le début comme des tuyaux communiquant, et on doit prendre en compte le phénomène du courant collatéral » (Freud, 1905d/2006, ibid., p. 84, note 2).
-
[6]
Voir « La chair des mots », Colloque de la SPP « L’interprétation », 19 novembre 2011, Palais Brongniard, Paris, et voir http://www.kristeva.fr/
-
[7]
Le cri femelle ne serait plus une poussée hormonale du cycle ovarien, mais le signe de l’investissement psychique en cours du partenaire sexuel. Cf. Julia Kristeva, Prélude à une éthique du féminin, 51e Congrès de l’IPA, Londres, voir site Julia Kristeva.
-
[8]
Voir en particulier A. Prochiantz et J.S. Gould, eux aussi adhérant aux vues de Bolk (I. Barande, 2009, p. 198).
-
[9]
De nombreux travaux sur le féminin et le maternel se poursuivent aujourd’hui, parmi lesquels mon investigation sur « la reliance ou de l’érotisme maternel », dans Pulsions du temps, Fayard, 2013, p. 197-214, présenté au 71e CPLF, « Le maternel », 2-5 juin 2011, et Rev Fr Psychanal 75(5) : 1559-1570, 2011.
-
[10]
Les auteurs eux-mêmes introduisent le « rejet » dans leur récriture de la première phrase des Trois essais, voir ici la p. 203, et le reconnaissent implicitement en évoquant les aléas des exorcisations symbolisantes (210) ou l’agressivité anale au service de l’aise de la civilisation (200).
-
[11]
Voir Robert Barande, « Pourrions-nous ne pas être pervers ? », La sexualité perverse, Payot, 1972 ; et La naissance exorcisée, Denoël, 1975
-
[12]
Ilse Barande appréhende à la fois comme une traduction symbolique, turbulence ininterrompue de l’épigénèse et de la disharmonie humaine ; et comme un impérialisme de la langue, facteur principal de l’auto-démystification qui consiste à intérioriser les contraintes externes. Voir I. Barande, 2009, p. 195-199.
-
[13]
« Il serait vain de négliger les règles de la rigueur, qui procède avec méthode et lentement, mais comment résoudre l’énigme, comment nous conduire à la mesure de l’univers, si nous nous bornons au sommeil des connaissances convenues… ? Ce n’est pas la nécessité mais son contraire, le luxe, qui pose à la matière vivante et à l’homme leurs problèmes fondamentaux » (G. Bataille, La Part maudite, Éditions de Minuit, 1967).
-
[14]
Voir H. Arendt, Le système totalitaire (1951), et Eichmann à Jérusalem (1964).
-
[15]
En écho à S. Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938.
-
[16]
G. Scholem, Les grands courants de la mystique juive, Paris, Payot, 1960, et T.D. Meek, The song of songs (1956), cité dans J. Kristeva, Histoires d’amour, Denoël, 1983, p. 110-111.
-
[17]
Voir I. Barande, Le maternel singulier, Aubier, 1977 et Le maternel au masculin, L’Harmattan, 2011.
Présentation du rapport de Ilse Barande
1[…]
2Freud est un modèle – heureusement pas un modèle de cohérence. […] Il sut préférer les vérités de la vie à ses axiomatiques successives. Ainsi à peine a-t‑il élaboré dans Au-delà du principe de plaisir la seconde dualité instinctuelle qu’il rebrousse chemin pour poser cette interrogation de caractère inaugural : « Peut-on discerner une intention primordiale dans le travail de notre appareil psychique ? »… « Nous donnerions tout au monde pour connaître les conditions de la production du plaisir et du déplaisir ! »… « Il s’agit du destin de quantités d’excitation psychique… Le point de vue économique s’impose. »
3[…]
4À cet en deçà fait d’excitabilité, d’excitation, de traumatophilie, à cette démesure de l’appétit d’excitation (Reizhunger de Freud) qui confère leur relief aux thèmes de l’armoire à provisions individuelle, nous avons voulu consacrer notre étude pour poser quelques réponses provisoires. Nous avons interrogé d’autres disciplines susceptibles de mettre en échec nos œillères favorites. Plutôt que de quadriller, définir, enfermer notre duplicité toujours et partout agissante, nous avons tenté de repérer de diverses manières ses étio-pathogénies et son champ d’expression en une excursion non point abusive, selon nous, mais nécessaire. Nous le savons bien, le monde intérieur ne nous appartient pas davantage que celui dit extérieur, propre à nous en révéler des pans ignorés de nous, des caricatures, des reflets-échos nôtres. D’y être nés n’exclut ni notre participation, ni nos complicités déterminées ou méconnues de nous.
5« Je suis un homme méchant », profère le Dostoïevski du Sous-Sol. Michaël Balint décrivant l’objet « imprévisible et perfide » désigne sa redondance sur notre contradiction intime et Aragon de soupirer « La vie est un étrange et douloureux divorce, il n’y a pas d’amour heureux ».
6Taxer telle ou telle personne comme plus hystérique, obsessionnelle, psychotique, c’est attribuer à sa configuration psychique un dosage prévalent en mécanismes de défense et d’aménagements communs à tous. Ces considérations diagnostiques sont modulées selon l’expression symptomatique et sa fixation caractérielle. Le qualificatif pervers est moins neutre. Il fleure l’exclusion. Son emploi tient de l’humeur, il n’est pas innocent. Cette humeur contre-transférentielle, la sollicitation transférentielle qui l’origine, c’est là notre sujet si nous voulons le traiter à partir de l’intra-analytique qui – de l’avis de tous les auteurs – en serait parcimonieux ?
7La précision s’impose-t‑elle de distinguer le pervers versant perversion, du pervers-perversité ? F. Alvim ne le pense pas. F. Pasche, J. Mynard et d’une autre manière J. Bergeret songent à radicaliser cette distinction et nous sollicitent diversement de ne pas entretenir une confusion.
8Cependant une telle discrimination ne serait-elle pas abstraite, hors d’état de coïncider avec la réalité psychique de quiconque ? Elle nous semble en effet s’épuiser avec le constat du jeune enfant auto-érotique et pervers polymorphe. Freud eut le courage de l’envisager et décrire pour avoir su soustraire de ces considérations fondamentales la dimension de perversité attribuable à des conduites similaires chez un adulte, chez lui-même. Écrire les Trois essais supposa chez leur auteur de déposer la honte du voyeurisme et de consentir aux identifications qui nous découvrent le versant voluptueux des émois préœdipiens et œdipiens. L’acculturation précoce veut que ce temps préambivalent-préobjectal, sans perversité, soit bref et échappe à la réminiscence disponible. Le défi de la perversité est indexé aux valeurs de civilisation, incarnées par l’entourage qui les véhicule et anime à sa manière ! De quelque nom que nous l’affublions au cours des étapes du développement, le tiers interdicteur est porté par le désaveu des contradictions internes. Il les soulage et fournit cette possibilité perverse. […]
9C’est dire que selon nous la discrimination perversion-perversité tient de la chimère conceptuelle. Il en est d’autres : la notion « d’objet partiel » appliquée aux débuts de la vie est adultomorphe. Au moi-plaisir purifié d’avant le moi, l’objet dit partiel fait – moi-monde. Ainsi en est-il aussi du « fantasme inconscient » pétri de paradoxes dans l’espace et le temps. Cette désignation suppose deux personnes, celle qui élabore le fantasme et l’autre qui n’en dispose pas, inconsciente qu’elle en est. Cette énonciation n’a de sens que dans l’après-coup : c’était un fantasme inconscient. Freud songea bien à critiquer sa condensation « sentiment inconscient de culpabilité » !… Et d’ailleurs la langue veut les substantifs et qualificatifs communs : pervers.
10Nous avons choisi de ne pas être les nosographes de la pornographie psychanalytique, quitte à choir dans cette position du pervers défini de façon audacieuse et provocante par Stoller écrivant :
11« Le pervers empêche le bon fonctionnement de la société perverse. »
12[…]
13L’hypothèse bolkienne de la néoténie date de 1926. Elle nous parut injustement négligée. L’étude comparée des espèces discerne chez l’humain les signes d’une juvénilité conservée, d’une immaturité durable – tant au point de vue de l’anatomie et de la physiologie qu’en ce qui concerne les rythmes hormonaux d’un développement retardé, accommodé à son inachèvement. Ô surprise nous en trouvons l’écho dans le Freud du « Moïse » (34-38). Surprise car, non content de souscrire à la récapitulation phylogénétique de Hæckel, Freud y soutient du retour du refoulé la version collective d’une culpabilité franchissant siècles et générations. Il appréhende l’espoir renaissant de la venue du Messie comme la dénégation du crime réel de l’assassinat du Moïse égyptien (sa lecture du prophète Osée et de l’historien Sellin). Ainsi Freud s’inscrit du côté « nurture », culture et même inconscient collectif, en rupture avec l’auteur des Trois essais ?
14Et pourtant… ces latences, cette mémoire lui inspirent aussi une autre version qui rencontre Bolk : « Que l’homme serait le descendant d’une espèce animale sexuellement mûre à l’âge de 5 ans conduit à postuler que le différé et le diphasisme de la vie sexuelle sont en relation intime avec l’humanisation. L’homme (poursuit Freud) semble être le seul animal présentant cette latence et ce retard sexuel. Des investigations concernant les primates, à ma connaissance inexistantes – sont indispensables pour éprouver cette théorie. Psychologiquement, il ne peut être indifférent que la période de l’amnésie infantile coïncide avec ce temps précoce de la sexualité. Peut-être s’agit-il de la condition de possibilité de la névrose qui en un sens est bien un privilège humain. Vue dans cette perspective, elle apparaît comme une survivance du temps primitif tout comme certains aspects de l’anatomie de notre corps. »
15À l’originalité humaine du temps prépubertaire répond pour Bolk, notre longévité postgonadique, également caractéristique de notre espèce (soit une dysharmonie à 4 dimensions : germen, soma, endocrinon, psychisme).
16Avec sa mise en mots, la découverte transférentielle de l’inconscient et de la sexualité infantile, nous livra de façon incomparable des secrets de nos agissements, évitements et répétitions. Son facteur le langage, la langue – qui nous double et porte les représentations – doit sans doute de se constituer à son rôle expressif et non moins défensif des tensions liées à cet inachèvement, à ces dysharmonies. Nous songeons au stockage des tâches inachevées selon Zeigarnik. Elles font le lit de la disposition au transfert des conflits infantiles non résolus, ressort de leur actualisation ecmnésique comme le disait si bien D. Lagache.
17[…]
18La latitude épigénétique génétiquement déterminée culmine dans notre espèce en interjeux avec l’environnement, en performances phénotypiques. L’éthologie nous apprend que la décharge de type stimulus-réponse s’avère trop schématique dès le vertébré inférieur, que même une épinoche est insérée dans des successions subtiles de déterminations intéro- et extéroceptives.
19Il nous arrive de parler de certain mal-être en termes « d’intolérable stagnation de la libido narcissique » (Freud). Cette intuition entre en résonance avec l’aptitude attribuée au système nerveux d’une génération spontanée d’excitation : les animaux manifestent un comportement appétitif pour les situations excitatrices, susceptibles de dépasser ce qu’il est convenu de nommer les besoins élémentaires. […] C’est l’occasion de souligner le pouvoir accomplissant des postures, le rôle des modifications du tonus, des gesticulations motrices et vocales, de ce monde – non seulement préverbal – mais aussi antérieur aux spectacles oniriques et fantasmés. […]
20« Au cours de la vie individuelle se produit une transformation permanente de la contrainte externe en contrainte interne », notait Freud. Ainsi notre errance n’a cessé de créer des ancrages que l’on peut désigner topiquement en qualifiant de l’instance moi, les aspects de surmoi, moi idéal, idéal du moi ou en repérant les localités religieuse, artistique, scientifique chargées de combler le vide laissé par le reflux de la nature la plus contraignante.
21Poser les axes conceptuels d’une « structure perverse » en constitue une bonne illustration. Par effet de retour ces axes caractérisent une axiomatique soucieuse d’ériger en écran la seule angoisse de castration. C’est là une antinomie méthodologique avant que d’être une normalisation métapsychologique.
22Les autres espèces sont pourvues en régulation automatique de leur excitabilité, pour nous l’indétermination est certes relative, mais telle que nous devons construire une seconde nature, domestiquer notre défaillance pour naviguer entre les structures fixes que nous partageons avec le monde animal et ce bien le plus précieux, cette liberté que nous chantons à la mesure de notre inaptitude à la vivre. […] Les codages en signes, l’ingéniosité par où nous surpassons et prolongeons notre être se retournent contre nous. En un contresens d’obédience idéologique, ils restituent les terreurs que les inventions de la civilisation et de la culture avaient apprivoisées. « Comme si le meurtre était la continuation de la sexualité par d’autres moyens », écrit G. Grass parodiant Clausewitz. Et l’éthologue Gehler constate que nous sommes « l’être du risque… celui qui a une chance constitutionnelle d’échouer ».
23Freud s’avisa de notre perception interne d’une tension, témoin d’un niveau d’investissement permanent à distinguer des fugitives acrobaties plaisir-déplaisir qui font les modifications momentanées, hectiques de l’intensité. Les lignes mélodiques de la musique, en le parcourant de frissons, nous découvrent ce niveau de base qui fait le temps, l’éprouvé sourd de la continuité de la vie.
24Avec la verdeur néoténique, avec le processus endogène générateur d’excitation, nous croyons enrichir le point de vue économique et contribuer à la compréhension de ce stockage particulier, les contenus inconscients, stigmates des inachèvements qui font mémoire.
25[…]
26Nous savons gré [à] S. Freud d’une sincérité qui le désidéalise lorsque le vieil homme répond ainsi à quatre siècles d’intervalle, au jeune La Boétie du Discours sur la servitude volontaire sur ce malencontre qui a porté l’homme à renoncer à sa liberté. « Étrange synthèse, impensable conjonction, innommable réalité, la dénaturation fait que la volonté change de sens, se tend vers un but contraire, dirige sa volonté vers la servitude » (La Boétie).
27[…]
28Le thème de ce congrès exige […] que nous envisagions le correspondant interne d’événements aussi banaux et effroyables qu’une levée d’armes, une entreprise d’extermination infligée ou subie, l’instauration d’un totalitarisme. Il exige la tentative de déterminer ce vice incantatoire susceptible d’épuiser, avec son sens, le fait même de notre vie.
29[…]
30Au Freud de 1915 et 1932, la guerre apparaît comme biologiquement fondée, conforme à la nature. La monopolisation par l’État de l’agressivité « tout comme du sel et du tabac » crée une retenue qui déferle le long des exutoires de l’inquisition, de la persécution des minorités, des guerres…
31La mobilisation supposée par la guerre s’éclaire de cette « Loi du mouvement » que H. Arendt voit se substituer de façon cette fois radicale aux autres lois dans l’établissement des régimes totalitaires. […] [Elle] évoque cette « camisole de la logique avec laquelle l’homme peut se contraindre aussi violemment qu’il est contraint par une force extérieure à lui », qui émancipe la pensée de l’expérience de la réalité. Un tel défi accomplit la participation à un mouvement illimité comme la certitude dont il se réclame. L’individu errant peut y puiser son identité par délégation d’instance sur le groupe et le système totalitaire, enfin débarrassé de lui-même et des oscillations de son économie pulsionnelle.
32De ce correspondant interne, Freud a cerné l’énigme en débusquant la traumatophilie qui fait l’enchevêtrement des éléments de l’alternative traumatisme-fantasme et ainsi l’ère du soupçon. Entre le souvenir-souhait « Mon père bat l’enfant que je déteste » et le scénario anonyme pourvoyeur d’excitation sexuelle « On bat un enfant », Freud a subtilement discerné le fantasme qui articule la relation génitale désavouée et sa réalisation régressive à expression masochique « Mon père me bat ». Il a saisi ses attraits, son rôle majeur dans la constitution de la ou des perversions, de la paranoïa, de la quérulence. Sans doute tenons-nous là le levain érogène objectalisé qui œuvre dans les sollicitations et les réponses collectives. Il éclaire la face cachée de la dialectique tyran-tyranneaux dont La Boétie interrogea avec détermination les tenants et les contradictions apparents.
33C’est que… les couches superposées de tyranneaux satisfont de chacun le double goût de la tyrannie exercée et subie. Opprimé-oppresseur, enchaîné-déchaîné, chacun peut avec ses divers partenaires vivre simultanément toutes les distributions de rôle dans l’espace social.
34[…]
Présentation du rapport de Robert Barande
35[…]
36Dans un premier temps notre démarche ouvre […] le constat des antinomies qu’implique le concept… en deçà de ses usages. Son absence de fondement théorique nous a amenés à découvrir la fonction métapsychologique exercée par cette notion, aussi bien dans les moments de sa théorisation que dans ses utilisations dans la pratique des psychanalystes. Cette fonction nous est apparue comme fétichique et contra-phobique, tant dans l’acte « théorisant » le concept, que dans ses recours cliniques.
37[…]
38Dans un deuxième temps […] [nous avons] retrouvé dans sa nudité l’appétit d’excitation de l’être humain. La progression de notre développement a alors pu être définie et mise en forme comme jeu contraphobique de la bobine perverse que nous avons appelé jeu du dévoilement de la fonction fétiche du concept de Perversion. Il comprend quatre « cacher-montrer » (ou « montrer-cacher », selon les occurrences) successifs et progressifs dans l’ordre de déroulement suivant :
391. « Non seulement il n’y a pas de perversion
40Mais encore nous sommes tous pervers »
412. « Non seulement nous ne saurions être pervers
42Mais encore notre appétit d’excitation »
433. « Non seulement les attraits nés de notre excitabilité
44Mais encore l’inachèvement et le froid de la mort »
454. « Non seulement l’inachèvement et la mort
46Mais encore les accomplissements dans le plaisir,
47Et toujours la course à l’excitation. »
48Ensuite nous nous sommes efforcés […] de mettre à jour les origines de l’appétit d’excitation à partir d’approches complémentaires éthologiques, ethnologiques, anthropologiques et… psychanalytiques. Autant d’éclairages convergents qui avèrent les inscrire dans la condition néoténique de l’homo sapiens. Celle-ci s’impose selon nous comme organisatrice d’une position phobique fondamentale qui nous voue inexorablement pour les besoins de notre survie, en deçà de nos désirs, aux déviations quant aux buts, aux moyens et aux objets. En effet, sauf à s’abandonner à la mort… – s’il devait rester fidèle aux exigences de rectitude des buts, moyens et objets telles que les ont décrétées les mensonges conditionnés par le tabou de l’inceste – l’être humain n’a pas d’autre issue que la relance sans fin d’une succession d’aménagements fétichiques contraphobiques, et donc « pervers » au dire de ces mensonges. Aménagements au demeurant imposés par les impérieuses nécessités de son appétit d’excitation. Donc, une condition phobo- « perverse » et serve de nature (s’il faut encore maintenir la référence à la notion de « perversion »). Dès lors, à trouver enfin un fondement dans la théorie psychanalytique, cette reconstruction du concept, dénué de valeur discriminative, n’a plus rien à voir avec celui communément reçu, si ce n’est de lui donner un sens hors-sens, soit d’en confirmer le non-sens.
49Ainsi la discontinuité inscrite dans la biologie de l’espèce par la fœtalisation, selon l’hypothèse de la néoténie évolutive, nous a paru plus heuristique pour la théorie et la pratique, que les discontinuités arbitraires et discriminatoires, introduites dans la psychogenèse par le concept de structure.
50Rappelons que, selon l’hypothèse bolkienne, si le néotène est un adolescent qui a remplacé l’adulte, le progrès évolutif n’est plus la conséquence d’un perfectionnement continu des formes adultes. Une nouvelle espèce peut naître d’une enfance conservée et, pour part, substituée à la maturité. Cette orientation est bien à l’opposé du « concept de perversion » devenu classique et dont l’application nous semble supposer un point de vue adulto-gérontomorphe.
51Nous considérons donc, selon la définition même de la « Perversion » donnée par Freud dans les Trois Essais :
- – « déviation se rapportant à l’objet…
- – déviation se rapportant au but »
53(définition qui constitue aujourd’hui encore le seul fondement théorique du concept), que cette Perversion, si le concept doit demeurer, ne peut être que coessentielle, coexistentielle et coextensive au désir humain.
54Cette acception s’appuie, au demeurant, aussi bien sur maintes concordances que nous avons développées ailleurs, entre la théorie freudienne et la conception de L. Bolk, que sur l’hypothèse de Freud concernant la préexistence et l’indépendance de la pulsion sexuelle par rapport à l’objet sexuel.
55De fait Laplanche et Pontalis notent bien que « lorsque Freud cherche à déterminer le moment d’émergence de la pulsion sexuelle, celle-ci apparaît presque comme une perversion de l’instinct où sont perdus l’objet spécifique et la finalité organique ».
56De même Freud, constatant que pour un nombre surprenant d’individus, le genre et la valeur de l’objet sexuel jouent un rôle secondaire, considérait-il que ce n’est pas l’objet qui constitue l’élément essentiel de la pulsion sexuelle.
57N’en est-il pas de même, au-delà du champ d’expression sexuel, pour chaque déploiement pulsionnel à l’égard de ses objets apparents ? Jusque dans l’exercice de toute opération de pensée qui ne peut échapper à dévier de son projet, en substituant en règle générale les productions occurrentes de l’« instrument » psychique (par exemple mécanismes dualistes de la pensée) à la finalité de son propos (ainsi les moyens pris pour le but, ou « l’échafaudage pour l’édifice ») ?
58Cette « déviation » liée au mode opératoire de notre psyché manifeste l’inéluctabilité de la « perversion » de tout investissement objectal, au sens même de la définition freudienne. Aussi bien s’avère-t‑elle inscrite comme destin de notre condition néoténique. Soit la quête sans fin de l’objet perdu, un et total, ouverte par notre entrée dans le temps, du fait de l’avènement du sujet dans et par la perte d’une moitié de lui-même. À être infinie dans la poursuite de l’illusion de satisfaire une exigence absolue de retrouvaille authentique, la quête n’en est pas moins à fins multipliées, relatives dans le transitoire et l’éphémère. Elle se pourvoit régulièrement en chaque investissement objectal offert, en chaque champ pulsionnel disponible, pas un objet, faux par essence et par nature, n’échappe à y pallier. En chaque leurre d’objet donc, l’espace et le temps d’un plaisir, se suspend la quête et s’y trompe sa faim, comme sa fin. Ainsi au néotène irréversiblement séparé de son unité objectale et à jamais immature, il ne peut être que détours, déviations quant aux objets aussi bien que concernant les buts et les moyens. Car c’est à travers l’obstacle et grâce à lui, qui comme l’objet originel perdu, se love dans la pulsion, que s’assouvit toute satisfaction. Autant dire que notre condition d’être et de survie est inexorablement « perverse », s’il faut qu’il y en ait (de la « perversion ») !
59Les conditions singulières de l’immaturité qui pérennisent la prématuration déterminent la claudication des parcours pulsionnels vitaux – marqués par l’impossibilité de réparer la séparation originaire et fondatrice… Les compensations illusoires, indispensables viatiques, sont nécessairement… « perverties » puisque objets et buts ne peuvent y être que substitués à l’objet de dilection qu’a prédéterminé notre prématuration, c’est-à-dire l’objet et le but incestueux, la mère, qui s’avère ainsi seul objet… non pervers ! C’est la fabuleuse Mère-Version du néotène. Le manque irréparable de son objet de complétude pour l’être humain, séparé de naître et demeurant inachevé, voue tous ses investissements libidinaux de survie à ce que les objets en lesquels s’anime la figure du « retrouvé » ne puissent être que mensonges de l’objet premier. Inauthentiques en tant qu’ersatz, ils n’en deviennent pas moins en chaque rencontre d’irremplaçables leurres que le plaisir transfigure en illusions de l’objet perdu.
60Ainsi n’est-il de survie pour le néotène que dans et par… « la perversion ». Du plus futile au plus sérieux de ses « investissements », la réussite dans le plaisir s’y avère inéluctablement tributaire de « déviations ».
61Ainsi dans tous les registres des actes du psychisme, la pensée en étant le plus manifeste, les cercles des mensonges pour soi avant même ceux pour autrui assurent la fonction de négocier les scénarios parodiques d’une complétude, d’un accomplissement à l’intersection des coordonnées métapsychologiques. Aussi bien si « structure » il y a, elle ne peut être elle-même que de mensonge… « perverse ».
62[…]
63Notre réflexion a été stimulée par le point de vue ethnologique de P. Clastres et des présentateurs du Discours de La Boétie. Cependant ces auteurs récusent une explication de type psychogénétique, et nous n’avons pu les suivre dans leur conviction posant le désir de soumission et de servitude comme fait, précisément « de culture », et ne relevant pas de la « nature ». Nous avons été au contraire conduits à penser ce problème du côté de la « perversion » inscrite au cœur de l’économie libidinale et notamment dans l’accumination de tout plaisir.
64Aussi bien avons-nous rappelé à quel point les équivalents d’autohétérocastration, « aphanisis » contrôlés et maîtrisés, peuvent être, comme toutes menaces de castration, les meilleurs aphrodisiaques : tant le mordançage de l’excitation, dans ou par son objet, semble indispensable au déploiement du plaisir.
65[…]
66Mais la plus caractéristique de ces exorcisations, puisque destinée à réaménager le destin du néotène par l’ouverture au temps retrouvé de l’inceste, est assurément celle qu’offre le processus analytique. C’est dans le paradoxe de son éventuelle impasse dans l’interminable, où peut culminer ledit « masochisme de la cure » et se perdre la « passion-perversion » psychanalytique, que nous avons tenté de la ressaisir.
Julia Kristeva : Non seulement il n’y a pas de perversion, mais nous sommes tous pervers ou de la mère-version
67En plein cœur du confinement, j’ai reçu les « Antinomies du concept de perversion et paradoxes de son usage dans la théorie et la pratique psychanalytique » (Barande I. et R., RPF, 1983-1). Vous avez dit Perversion ? Un couple de psy lance un pavé dans la mare du psychanalytisme… lui-même pervers ! Ils assument la gageure. Elle avec une concentration qui frôle la pudeur poétique. Lui, pédagogique, pour mieux décharger les foudres de la transgression. Ils s’insurgent contre ces approches qui instituent un modèle adultomorphe [de la Perversion], si ce n’est gérontomorphe parce que normatif et péjorant sinon excluant la singularité de l’infantile permanent en chaque adulte (201) [2]. Et expliquent pourquoi il leur est impossible de présenter une clinique de la Perversion […] n’ayant jamais observé de Pervers en analyse ni même de comportement « pervers » chez [leurs] névrosés, et nécessairement, s’en fut-il trouvé, [ils n’auraient] pu les identifier comme tels ! (200).
68La « société de consommation » a pactisé avec « la société du spectacle ». De la première Fête de la musique (1981) à l’abrogation du délit d’homosexualité (1982) instauré par Vichy. La percée des LGBT depuis les années 1990, puis le mariage pour tous (2013) marquent une accélération anthropologique à laquelle participe le débat psychanalytique lui-même. Une nouvelle espèce peut naitre d’une nouvelle enfance conservée et substituée à la maturité (202) prophétisent les rapporteurs.
69Ils constatent que le concept de Perversion, emprunté par Freud à la clinique psychiatrique et médico-légale du xixe siècle, est appliqué en clinique psychanalytique dans la confusion théorique (170), et proposent de l’éclairer en cheminant de la fonction fétiche du concept de Perversion à la condition phobo-perverse (270) et serve (235) de la libido. Ambitieuse traversée qui sonde l’héritage freudien dont Ilse et Robert Barande saluent le caractère… tâtonnant, incertain (170). Pour ce faire, ils empruntent à l’éthologie, à l’ethnologie et à l’anthropologie, mais aussi à la philosophie, la littérature et la théorie politique. Ils passent au crible maintes positions de la psychanalyse moderne. Engagé, leur Rapport brasse des savoirs et des expériences cliniques complexes, laissant entendre la voix de chaque auteur et leur complicité.
70D’emblée, le caractère « pervers » de notre psyché est assumé nolens-volens comme co-existentiel à l’humain né inachevé qui le demeure par les grâces de la néoténie : une dé-naturation dont la culture (la sublimation) est l’expression avant d’en devenir le promoteur (170). Le Rapport garde le terme de Perversion (avec majuscule ou guillemets), et par-delà la distinction « perversité »/« Perversion », ou pour tenter de « cerner » les contradictions méthodologiques (du psychanalyste), métapsychologiques (les relations dynamique, topiques, économiques) et ontopsychogénitiques (qui conditionnent et portent les précédentes). Dans cette perspective l’insignifiance psychopathologique du concept de Perversion sert de garde-fou aménagé au service du normatif, mais aussi de sauvegarde de l’individu lui-même (171).
71Le cadrage théorique donné par les Trois essais (1905d/2006), où la névrose est analysée comme le « négatif de la Perversion », s’impose à eux jusqu’à la position princeps accordée au fétichisme (1927). En revanche, le Rapport considère que ce glissement s’est fétichisé (170) au détriment du fondement métapsychologique du concept de Perversion dans sa globalité (170). La « pulsion de mort comme non-transgression » (R. Barande, 1968) et la redécouverte du clivage (Spaltung) en 1938 auraient mené Freud à une négation de lui-même [3].
72Les rapporteurs privilégient le point de vue économique, pour s’en tenir à un Freud plus captivé par les vérités de la vie que par les axiomatiques successives, et pour découvrir, dans la « Conférence (XXII) pour l’introduction à la vie psychique » (1920) cette apologie du moi-plaisir purifié qui serait inaugurale en deçà du principe de plaisir (172), et plus énigmatique que l’« au-delà » et la mort.
73Ilse et Robert Barande empruntent dès lors à l’école hongroise, et tout particulièrement à Ferenczi et Balint, pour privilégier une « pulsion fondamentale » (Talassale) et un fantasme primordial (amphictique) qui prédétermineraient toutes les manifestations pulsionnelles. Et discutent de nombreux travaux qui viennent illustrer le génie pervers de la sexualité humaine (184).
74Leur recherche les conduit à l’hypothèse néoténique de Louis Bolk (1926) [4], dont ils revendiquent les convergences avec maintes formulations de Freud (201). Et à Karl Lorenz (1970), pour qui l’appétence du nourrisson dépasse son but immédiat et fonctionne comme […] un intérêt quasi théorique (218) – validant éthologiquement l’appétit d’excitation freudien (Reizhunger).
75Freud utilise le terme Reizhunger (1905d/2006, p. 84), mais en minimise la signification en 1915 [5]. Dès les « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique », et par la dialectique de l’investissement (Besetzung) et du refoulement (Verdrängung), il introduit une « révolution psychique de la matière » (1911b/1998, p. 18) qui « n’abandonne le plaisir immédiat » que « pour gagner un principe plus tardif assumé ». Les processus de pensée et le langage trouvent leurs sources dans cette psychisation : nouveaux objets de l’« appétit d’excitation » qui dès le début des êtres parlant serait donc un appétit d’investissement endopsychique et objectal, intercalant le « bridement culturel » et le « refusement initial de la jouissance sexuelle » (Freud, 1912d/1998, p. 138). J’ai nommé cet entrelacs du langage avec le réel le pulsionnel et l’endopsychique : la chair des mots [6].
76Investie dès le début dans le langage et/ou la mémoire transgénérationnelle, la sexualité ainsi dé-naturée serait-elle portée… par les femmes ? « Seul mammifère à se prêter à l’acte sexuel sans être en rut », les femmes « purent signaler leurs humeurs avec des mots », affirme Claude Lévi-Strauss (2013, p. 214-215) [7].
77De cette analyse de la subjectivation, le Rapport ne retient que la perte de « l’objet originel » suite au « refoulement de l’inceste » et à la « la faim de stimuli », pour expliquer l’inconstance dans le choix d’objet. De même, en introduisant la notion d’autodomestication – transformation permanente de la contrainte externe en contrainte interne, équivalente à la domestication de l’animal par l’homme, mais exogène, prenant le relais des schémas instinctuels (219) – le Rapport élude les processus de négativité et de tiercéité, qui reprennent les paradoxes de la Perversion chez Freud, et dans la recherche après lui.
78Ilse Barande développe la portée biopsychologique de l’appétit d’excitation et la néoténie évolutive. L’auteure précise que le « double début » (Ansatz) de la sexualité selon Freud « s’apparente aux théories bolkiennes », relayées dans L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939/1986) par la « théorie des vestiges du Moi hérités dans le Ça » (I. Barande, 2009, p. 111). Avec Freud, Ilse Barande avance que notre « condition d’immaturité définitive » serait « le mode de survivance de ce passé » : foyer de la névrose, « ce privilège humain » ; mais aussi de la juvénilité (« latitude épigénique perdurant tout au long de l’existence [8] »). Cette « potentialité fœtale » serait-elle une justification neurologique de la « révolution psychique de la matière » chère à Freud ? Les rapporteurs n’en sont pas là.
79En contrepoint, les théories psychanalytiques à déconstruire sont autant de compensations et substituts […] nécessairement… « pervertis » (204) de l’objet de dilection déterminé par notre prématuration et notre néoténie : le but incestueux, le retour à la mère qui s’avère le seul objet… non pervers ! […] Irremplaçable leurre de ce manque originel que le plaisir transfigure en objet retrouvé. Aussi la Perversion s’avère-t‑elle mensonge de notre mère-version ! (205).
80Formule provoquante qui invite à approfondir la signification métapsychologique de l’érotisme maternel dans la sexualité féminine, mais là n’est pas l’objet du Rapport [9]. En interrogeant la fonction métapsychologique de la mère-version, il dévoile le rôle contraphobique du concept de Perversion et sa fonction fétiche chez le psychanalyste lui-même, quand elle sert à désavouer la castration au fondement de l’humain néotène (209-211).
81Les Rapporteurs s’attaquent aux discours et institutions psychanalytiques, SPP comprise (195-196). Tout en estimant que la « Perversion » du discours psychanalytique est inévitable (195), leurs critiques n’épargnent pas non plus les courants cliniques qui accordent une « prime perverse » au « beau pervers polymorphe » contre le « mauvais » mais « vrai pervers » : une « évangélisation » qui cherche à dépasser la constitution psychique plutôt qu’à en rendre compte (176-178).
82Après cette référence aux kleiniens, les foudres se concentrent sur le ghetto structuraliste (211) et fashion (187) […] pour récuser […] l’application de la démarche structurale à la théorie psychanalytique (201). Spéculatifs, les faits cliniques sont faibles, les critères structuraux […] s’érigent comme un tiers entre l’analyste et l’autre […], le désir ne concerne que la parole et jamais le corps, surtout pas celui de la mère ! » (189).
83Si toute connaissance de la vie psychique, procédant par objectivation et abstraction, participe de la Perversion elle-même (177), le structuralisme psychanalytique et la notion de structure perverse en seraient l’extrême illustration. Car ces pratiques dérogent à la spécificité analytique qui vise à s’interroger sur ce qui peut nous faire dire dans un mouvement d’humeur qu’il y aurait là quelques perversions. Et les auteurs de conclure : Cette humeur contre-transférentielle, la sollicitation transférentielle qui l’origine, voilà notre sujet (177).
84On ne saurait mieux justifier la contestation du structuralisme en psychanalyse, associée à l’inflation psychanalytique ambiante. Ma recherche sur l’ab-jection échappe-t‑elle à cette charge anti-structuraliste car, contrairement à ce qu’affirment les rapporteurs, ce n’est pas une structure que je pose ? J’essaie plutôt de sonder une constituante psychosomatique de la subjectivation (Kristeva, 1980) : ni sujet, ni objet, l’ab-ject désigne l’entre-deux de l’enfant et de la mère, de l’infantile et du maternel chez l’adulte, écho à la transgression de dévoiler le sexe de la mère à l’origine de l’être humain (190-191) que propose la notion de mère-version. L’ab-jection (ni sujet, ni objet) sur laquelle j’insiste dans cette pulsionnalité pré-objectale fait allusion à l’Être-jeté (Die Geworfenheit) de Heidegger et au Fort-da (rejet-là) du jeu que Freud met en scène dans Au-delà du principe de plaisir [10].
85Freud aborde doublement cette violence de la jouissance contra-phobique dans la Négation (1925) : rejet pulsionnel (Ausstossung) et énoncé linguistique (Verwerfung et Verneinug), qui inscrit le nouage psychosomatique de l’être parlant dans une dimension tierce. Elle se soutient – ou pas – de la fonction paternelle. Absente du rapport, la tiercéité demeure indispensable à la symbolisation.
86Cette Perversion sans père ne manque pas de langage. Reconnaissant la fonction législative de la langue, les auteurs rappellent que le psychanalyste est celui qui entend et fait entendre, même par son silence, la volubilité ou le mutisme séducteur et/ou submissif de l’analysant [11]. Le souci de rendre l’authenticité du corpus théorique menacé par la Perversion nécrophile (195), et le désir de l’actualiser par notre parole, arrachent aux rapporteurs une apologie du dire analytique qui ne trouve son adéquation que dans l’entendement secret aux seuls moments féconds du processus analytique (196).
87Le seul exemple clinique qu’ils rapportent révèle sa « duplicité » [12] : une patiente qui affirme ne s’être jamais masturbée : « Lorsque je le faisais, je ne savais pas que cela s’appelait ainsi, et lorsque je l’ai su, je ne l’ai plus fait ! » (200).
88Même chez l’infans, le langage dit : jouis ! Dès le début, la parole ne rejette l’excitation que pour l’investir dans la mobilité d’une jouissance coessentielle à la néoréalité mèreverse/perverse des humains. Ainsi la petite fille devenue analysante vient-elle déposer l’acte masturbatoire dans une parole adressée à l’analyste et l’accomplit dans une séduction autorisée.
89Ilse Barande avait développé en 1974 cette « duplicité » langagière en privilégiant l’aspect kinésique et quantitatif, en contrepoint de « la soumission à la normalité » dans « l’impérialisme du langage » (2009, p. 199-205). Telle la réceptivité de l’analyste qui parvient à « muer l’analyste en mélomane de la prose parlée » (« Le contre-transfert est informé par la vocalisation » [1976/2009, p. 31]). Ou encore, cette fulgurante percée dans la matérialité sous-jacente à la « coalescence signifiant-signifié » (« L’impérialisme du langage », [2003/2009, p. 201]) qui repère, chez un patient dont l’analyse n’a pas lieu dans sa langue maternelle, que « cette pratique de la cure dans une langue mal acquise par lui peut trouver une stimulation hors-série pour s’en approprier toutes les nuances » (ibid., p. 204).
90En rappelant que depuis Pourquoi la guerre (lettre de Freud à Einstein, 1933), l’analyse de la Perversion individuelle éclaire la Perversion collective, et puisque le Rapport s’en tient au seul point de vue économique, Ilse et Robert Barande cèdent la parole aux créateurs de langage et de pensée.
91À Georges Bataille en exergue, car il a célébré le luxe dans l’appétence d’excitation comme une « part-maudite » que le corps social abjecte pour la sacraliser [13]. Et à Hannah Arendt pour dénoncer la Perversion totalitaire du lien social [14] qui, par une idéologie instaurant « la banalité du mal, émancipe la pensée de l’expérience de la réalité » et « ne connaît ni la naissance ni la mort » (249).
92Tous les fils de ce Rapport sur la Perversion/mère-version semblent renoués dans la lecture polyphonique de L’homme Moïse et la religion monothéiste que propose Ilse Barande (De l’assassinat de Moïse comme immolation de l’instinct de mort [1984/2009, p. 97-120]).
93La psychanalyste restitue la duplicité œdipienne de Freud avec Moïse en père assassiné et immortalisé, par-delà le désaveu de l’origine juive (que pose son Moïse égyptien). « La densité du thème féminin-maternelle est comme perdue » (2009, p. 103), avertit l’auteure. À côté du Freud captivé, en 1914, par le Moïse de Michel-Ange serrant les tables de la Loi, un deuxième Freud apparaît en 1938. Entre « contenus nativement reçus » et « acquis », il a un pied dans « l’histoire consignée », l’autre dans la « déformée », entre « réalité » et poésie du « réel non-reconnaissable » (ibid, p. 146) [15]. La pulsion de mort ainsi vaincue, il nous transmet que la mémoire de l’anature (Prochiantz) (2009, p. 199) ou nurture (146) humaine ne se construit que dans la réconciliation (Vezsöhnung) avec les origines. Entendons : par l’affiliation. L’auteure croit apercevoir ce Freud insolite comme… un personnage de La Création de l’Homme peint par le même Michel-Ange au plafond de la Chapelle Sixtine (2009, p. 120). Que vois-je ? Un Adam « excentré » regarde avec « nostalgie » (Sehnsucht) (2009, p. 106) et « en avers du remord du désir meurtrier », il tend son index droit vers l’index gauche du Père Créateur en position lascive.
94Karl Abraham avait attribué l’interdit de la déesse dans le monothéisme paternel à l’absence du féminin dans l’hébreu ancien (2009, p. 205). En serait-il de même dans l’oubli de la mère-version ? Quant au Créateur vers lequel tend Adam/Freud selon Ilse Barande, il semble posséder les deux sexes : comme les lui attribue un certain courant de la mystique juive [16]. Perversion etmère-version ? De l’artiste ? De Freud ? De l’analyste ?
95En croisant Freud avec Vinci [17], Ilse Barande découvre un Freud matrophore (« porteur de mère ») qui, « sous le voile de Léonard », « s’adjuge le maternel » et « se joue de la différence des sexes et des générations ». Ultime confirmation de la mère-version.
Références bibliographiques
- Barande I. (2009). L’appétit d’excitation. Paris, Puf, « Le fil rouge ».
- Barande R. (1968). La pulsion de mort comme non-transgression. Rev Fr Psychanal 32(3) : 464-502.
- Bolk L. (1926/1961). Le problème de la genèse humaine. Rev Fr Psychanal 25(2).
- Freud S. (1905d/2006). Trois essais sur la théorie sexuelle. OCF.P, VI : 59-181. Paris, Puf.
- Freud S. (1911b/1998). Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique. OCF.P, XI : 13-21. Paris, Puf.
- Freud S. (1912d/1998). Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse : contributions à la psychologie de la vie amoureuse II. OCF.P, XI : 129-141. Paris, Puf.
- Freud S. (1939a). L’Homme Moïse et la religion monothéiste. OCF.P, XX, 2010.
- Kristeva J. (1980). Pouvoirs de l’horreur. Paris, Seuil.
- Lévi-Strauss C. (2013). Nous sommes tous des cannibales. Paris, Seuil.
- Lorenz K. (1970). Trois essais sur le comportement animal et humain. Paris, Seuil.
Mots-clés éditeurs : appétit d’excitation, autodomestication, néotène, perversion, structure
Date de mise en ligne : 18/11/2020
https://doi.org/10.3917/rfp.845.1423