Article de revue

L’enfant handicapé et les peintres

Pages 173 à 180

Citer cet article


  • Korff-Sausse, S.
(2019). L’enfant handicapé et les peintres. Revue française de psychanalyse, . 83(1), 173-180. https://doi.org/10.3917/rfp.831.0173.

  • Korff-Sausse, Simone.
« L’enfant handicapé et les peintres ». Revue française de psychanalyse, 2019/1 Vol. 83, 2019. p.173-180. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2019-1-page-173?lang=fr.

  • KORFF-SAUSSE, Simone,
2019. L’enfant handicapé et les peintres. Revue française de psychanalyse, 2019/1 Vol. 83, p.173-180. DOI : 10.3917/rfp.831.0173. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2019-1-page-173?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.831.0173


Notes

  • [1]
    Cette observation provient d’un groupe de formation.
  • [2]
    Pour tous les tableaux évoqués dans ce texte, le lecteur peut aisément en retrouver la reproduction sur Internet.
  • [3]
    Lucie, la mère de Lucian, (on ne peut que remarquer la similitude des prénoms), la femme de Ernst Freud, était une personnalité cultivée et active, mais qui connut des épisodes dépressifs, avec des tentatives de suicide entraînant plusieurs séjours en hôpital psychiatrique.
  • [4]
    1650, Musée du Louvre. On demandait à Poussin d’accepter qu’on fasse un portrait de lui. Comme il n’était pas portraitiste ni autoportraitiste, il a décidé de le réaliser lui-même, « n’ayant trouvé personne à Rome d’assez talentueux pour faire mon portrait ». Picasso s’est inspiré de ce tableau pour un autoportrait réalisé à 19 ans, « Io Picasso ». Poussin a fait deux autoportraits, le deuxième se trouve à Berlin.

Préambule

1Elle scrute le ciel. À chaque séance, cette patiente, jeune femme accomplie, la trentaine active, commente le temps qu’il fait. « Comme il fait gris aujourd’hui ; ça me rend triste. » Ou alors : « Ce soleil ! il me met du baume au cœur ! » A l’approche de l’été, elle se réjouit du rallongement des jours et de leur réchauffement. « Ah ! les beaux jours reviennent, je me sens mieux ». Scruter le ciel, tantôt bienfaisant, tantôt menaçant, n’est‑ce pas scruter le visage de la mère ? Cette patiente a effectivement eu à subir au moment de sa naissance les conséquences de la maladie de sa mère, qui rendait celle‑ci très peu disponible pour son bébé. Angoisse, incompréhension, inquiétude ; dans ces cas, les bébés cherchent, tels des scientifiques, à observer les éléments d’une situation dont le sens leur échappe et tentent, tels des thérapeutes, à réanimer et guérir leur mère.

2Deux phrases de Winnicott évoquent ces situations avec beaucoup de poésie :

3

Il est surprenant de voir à quel point même les petits enfants apprennent à jauger l’humeur des parents. Ils le font au début de chaque journée, et parfois ils apprennent à rester attentifs à l’expression de la mère ou du père presque tout le temps. Je pense que plus tard ils regardent le ciel ou écoutent les prévisions météorologiques à la radio. (Winnicott, 1961, p. 395).

4Dix ans plus tard, toujours à propos du regard défaillant de la mère, il réitère cette observation :

5

Certains bébés ne renoncent pas à tout espoir ; ils étudient l’objet et font tout leur possible pour y déceler une signification qui devrait s’y trouver, si seulement elle pouvait être ressentie. D’autres bébés, torturés par ce type de défaillance maternelle relative, étudient les variations du visage maternel pour tenter de prévoir l’humeur de leur mère, tout comme nous scrutons le ciel pour deviner le temps qu’il va faire. (Winnicott, 1971, p. 156).

6Difficile de penser qu’il n’y aurait pas dans ces mots si sensibles, des résonances autobiographiques.

7Scruter le ciel, afin d’y déceler les indices susceptibles, peut-être, de donner une signification à une situation qui leur est douloureusement incompréhensible. En l’absence d’un miroir qui permettrait de construire une image de soi, à la place du visage maternel dont la tristesse ou l’inexpressivité les renvoie à eux-mêmes, c’est le ciel tout entier qui devient une vaste surface réfléchissante. Le regard est suspendu à l’azur, à la fois enveloppe spéculaire et fenêtre sur le spectacle du monde.

8Cette patiente, comme bien d’autres, est profondément marquée par cette défaillance du regard, de l’absence de l’accordage réciproque, dialogue mimétique et réflexif, inaugurant la possibilité d’un échange dans le miroir. Les prunelles maternelles, premier miroir, représentent les zones de pénétration, de communication et de réflexivité de l’espace de cet autre primordial, sans lequel aucune subjectivation n’est possible, et que l’enfant, tout comme l’artiste, ne cesse d’interroger, d’explorer, de figurer et de raconter.

9Je me propose de décliner les différents aspects et les conséquences de cette défaillance du regard dans certaines configurations cliniques (en particulier la clinique des enfants handicapés et leur famille, ainsi que des patients adultes ayant vécu une expérience traumatique du regard) et chez certains artistes (Toulouse-Lautrec, Goya, Lucian Freud), en suivant le postulat de Bion, disant qu’il y a une analogie entre le processus de création et le processus psychothérapeutique, avec la métaphore des Coquelicots de Monet, ouvrant son livre princeps, intitulé Transformations.

Le regard sur le bébé handicapé

10Dès mes premières recherches avec des enfants atteints de handicaps divers, j’ai été frappée par l’importance du regard. En effet, l’enfant malade, abîmé, handicapé, psychotique nous renvoie une image déformée, dans laquelle nous n’avons pas envie de nous reconnaître, comme dans un miroir brisé (Korff-Sausse, 1996). Toujours attracteur de regard, la personne handicapée risque de devenir un miroir pour les autres. Le regard sur une personne porteuse d’une anomalie n’est jamais juste : trop ou pas assez ; il suscite horreur et fascination. L’anomalie blesse le regard de celui qui regarde, et dès lors ce regard blessé se veut blessant. Si on détourne le regard de celui qui est atteint d’une difformité, c’est pour ne pas s’exposer à son regard qui nous fait violence. Ne pas le regarder pour ne pas être regardé par lui, car son regard m’interroge et m’accuse.

11Différent des autres, l’enfant atteint d’une anomalie cherche, désespérément, tel Narcisse, un miroir qui puisse lui refléter une image de lui-même. Mais cette recherche d’un miroir est mise à mal par le handicap. La blessure du handicap, sans cesse, lui est renvoyée par le regard des autres. Blessé dans son intégrité somato-psychique, blessé dans la relation narcissique à ses parents, l’enfant est surtout blessé dans son image dans le miroir.

12« Dans le développement émotionnel de l’individu, le précurseur du miroir, c’est le visage de la mère », cette phrase inaugurale de l’étude de Winnicott (1971) sur le regard constitue le fondement pour la clinique de l’enfant handicapé. Comment l’enfant « pas comme les autres » pourra‑t‑il rencontrer le regard de la mère, qui selon Winnicott (p. 153), a une fonction réflexive. C’est à partir de ce que lui reflète le regard maternel que l’enfant va fonder la connaissance qu’il a de lui-même. « Que voit le bébé quand il tourne son regard vers le visage de la mère. Généralement, ce qu’il voit c’est lui-même. En d’autres termes, la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit » (1971, p. 155). Et le bébé handicapé, que voit‑il dans le regard de sa mère, lui qui est si différent de l’enfant qu’elle avait souhaité ? Un regard bouleversé, déprimé, fuyant ? L’enfant lit dans le regard de sa mère la blessure qu’il lui a infligée.

13Ainsi, dès ses premiers contacts avec le monde, l’enfant handicapé rencontre un regard qui lui signifie son étrangeté. La première image de lui-même qu’il perçoit est doublement révélatrice : non seulement de sa propre anormalité, mais encore de la dépression que cette anormalité provoque chez ses parents. Que faire de ce regard stigmatisant qui inaugure sa première rencontre avec le monde et qu’il ne cessera de rencontrer, partout et toujours, tout au long de sa vie ? L’enfant handicapé devra intégrer dans sa personnalité cette étrangeté dont il porte la marque et construire son identité malgré, ou avec, ce handicap.

14Winnicott dit que lorsque la perception prend la place de l’aperception, le visage de la mère n’est plus un miroir : le bébé ne se voit pas, il voit le visage de la mère. « Si le visage de la mère ne répond pas, le miroir devient alors une chose qu’on peut regarder, mais dans laquelle on n’a pas à se regarder » (1971, p. 156). Delphine ne semble exister, et encore de manière très pathologique, que lors des moments où elle est regardée ; mais elle ne peut rien construire à partir de ce regard. Il n’y a pas d’introjection possible. Il n’y a donc pas accès au stade du miroir, dont Lacan (1949) dit qu’il faut le comprendre « comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet quand il assume une image » (p. 90).

15Dans certains cas, le miroir peut devenir maléfique. Mal reflété, le bébé au lieu de se sentir beau et bon, commence à se sentir méchant et vilain. La mère lui renvoie sans cesse une image négative, tel un miroir anal, qui transformerait les éléments bêta non pas en éléments alpha désintoxiqués et assimilables, mais en matière fécale. « L’instauration au-dedans d’un objet-rejetant-l’identification projective signifie qu’au lieu d’un objet compréhensif, le petit enfant possède un objet volontairement incompréhensif auquel il s’identifie » (Bion, 1967, p. 132). L’enfant va intérioriser un miroir meurtrier, qui continuera de le harceler tout au long de son existence. Combien d’adultes vivent ainsi avec des projections négatives anciennes, malgré les réactions positives de leur entourage actuel. Le regard d’autrefois les poursuit. Sans cesse, il leur renvoie une image dévalorisante. Et il faut un long processus psychothérapeutique pour s’en dégager. Cette expérience traumatique du regard requiert une position particulière de l’analyste, qui va leur offrir l’occasion de vivre, dans la relation transféro-contretransférentielle, la réflexivité qu’il n’a pas pu recevoir de l’objet de son enfance. S’écartant du principe psychanalytique énonçant qu’il ne saurait y avoir que la réalité psychique, l’analyste ici introduira des éléments de la réalité existentielle et historique du patient, comme cela se passe aussi dans la clinique du traumatisme.

Pour W. R. Bion, les yeux expulsent autant qu’ils reçoivent

16Tania [1], treize ans, atteinte d’un handicap visuel d’origine génétique, est en permanence « entre deux ». Elle a un trouble visuel particulier, qui fait qu’elle voit de manière fluctuante. Ce qu’elle voit apparaît puis disparaît. Les objets ou les personnes surgissent, comme projetés sur l’écran de ses yeux, puis s’effacent. Comment établir de bons objets internes quand tout vacille en permanence ? Ni voyante, ni aveugle. D’autre part, elle est métisse, de père blanc et de mère noire, ni blanche ni noire, toujours entre deux.

17Lors des entretiens en présence de ses parents, on remarque que ceux‑ci ne la regardent pas, et qu’elle-même ne les regarde jamais, le moindre regard suscitant chez la jeune fille des crises d’angoisse et une grande agressivité.

18C’est comme si l’expérience perceptive de cette jeune fille réalisait l’expérience psychotique telle que la décrit Bion, avec ces mouvements d’identification projective où le patient projette des fragments, qui sont aussitôt attaqués et reviennent sous la forme d’objets bizarres. Avec l’attaque contre la liaison (Bion, 1967), ce ne sont pas seulement les perceptions qui sont attaquées, mais l’organe perceptif lui-même. Les yeux ne sont pas seulement un organe de réception des perceptions extérieures, mais un instrument de projection des éléments venant de l’intérieur. Le regard de ses parents est pour Tania une arme qui l’attaque et dont elle doit se défendre. C’est en fait le retour de son regard à elle, porteur de ses propres tendances destructrices sadiques-anales et sadiques-orales. « Il y a des regards qui tuent », énonce le dicton populaire.

19Bion, dans les divers chapitres de Réflexion faite, rapporte des séquences cliniques étonnantes où il est question du regard avec des patients psychotiques. « Au moment où il me jetait un coup d’œil, le patient prenait une partie de moi en lui. Celle‑ci était prise dans ses yeux, ainsi que j’interprétai plus tard sa pensée, comme si ses yeux avaient la propriété d’aspirer quelque chose de ma personne. Quelque chose m’avait été retiré, avant que je ne m’assoie, puis expulsé, toujours par les yeux, de manière à être déposé dans le coin droit de la pièce où il pouvait continuer de le surveiller, en étant étendu sur le divan » (Bion, p. 78). D’où l’idée de Bion que les organes des sens expulsent autant qu’ils reçoivent.

20Le patient de Bion a projeté une partie de lui dans l’hallucination et « avait l’impression qu’une partie de lui-même avait été avalée goulûment par mes yeux, qui avaient pris en eux non seulement l’homme qu’il voyait, mais un petit morceau de lui aussi » (Bion, p. 81). Ceci explique remarquablement pourquoi le regard est vécu par le psychotique comme persécuteur, pourquoi Tania a une crise d’angoisse quand on la regarde et qu’elle évite le regard.

Le regard de la mère dans la peinture

21Le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, qui était, comme on sait, atteint de divers handicaps nous offre une très belle illustration de cette problématique du regard. Il a toujours manifesté une tendance à afficher sa difformité et à en jouer, sur le mode de la dérision. Néanmoins cette défense maniaque camoufle une dépression sous-jacente, que l’on peut repérer dans les portraits de sa mère et un autoportrait.

22Dans un autoportrait de 1883, à 19 ans, son regard est obscurci. Lui qui se montre jusqu’aux limites de l’exhibition dans ses silhouettes caricaturées semble ici dissimuler ce qui condense l’essentiel de son être et de sa souffrance : son regard. On sait qu’il nous regarde, mais on ne voit pas son regard. Le regardons-nous ou nous regarde-t‑il ? Ou se regarde-t‑il à travers notre regard ? Tel est l’enjeu de tout autoportrait (Korff-Sausse, 2003). Le peintre de l’autoportrait, identifié à la mère, premier miroir, porte sur celui qu’il peint, c’est‑à-dire lui-même, le regard de la mère le regardant. Ou encore son regard sur le regard de sa mère le regardant.

23Derrière le regard que le peintre porte sur lui-même, il y a le regard de la mère, mais aussi le regard sur la mère. Peut‑on le repérer dans les portraits que les peintres ont réalisés de leur mère ? Toulouse-Lautrec a fait de sa mère cinq portraits, montrant une femme au regard baissé, absente, inaccessible. La Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec[2] la représente, une simple tasse, blanche, posée devant elle sur la table où reposent désœuvrées, relâchées, ses mains. Ce que nous voyons est une femme profondément dépressive, ce que la mère du peintre n’était pas dans la réalité. Toulouse-Lautrec y exprime les éprouvés inconscients que suscite un bébé difforme chez sa mère, au‑delà des attitudes bienveillantes conscientes.

24Si pour certains peintres, c’est le manque de regard qui semble être à l’origine de leur vocation, pour d’autres c’est l’excès du regard maternel qui a été traumatique, et qui a suscité cet hyperinvestissement du visuel et du regard qui est, pour tous, la source de leur pulsion créatrice de peintre. C’est le cas de Lucian Freud, petit-fils de Freud, qui offre un exemple de ce phénomène. Lucian Freud a fait une série très impressionnante de portraits de sa mère [3] qui avait souffert d’une sévère dépression après la mort de son mari, Ernst Freud, en 1970. Le peintre nous montre sans pitié, mais non sans compassion, une femme malade, dépressive, vieillissante, jusqu’à sa mort, et même au‑delà, puisqu’il a réalisé un dernier portrait de sa mère morte. Lucian Freud dit qu’il avait toujours tenté d’éviter le regard de sa mère, dont il était le fils préféré, car ce regard était trop admiratif et trop présent. « Depuis tout petit, elle me traitait comme un enfant unique. Je lui en voulais de cet intérêt excessif » (Feaver, 2002). Il a commencé à la peindre parce que, dit‑il, après la mort de son mari, « elle a perdu son intérêt pour moi ; je n’aurais jamais pu si elle avait été intéressée ». C’est à partir du moment où la mère ne le regarde plus, que Lucian Freud peut la peindre.

La toile vide en quête d’un peintre

25Plutôt que d’évoquer Bacon, Les Ménines de Velázquez, ou la Venus au miroir, œuvres incontournables sur la question du regard, je préfère parler d’une œuvre moins connue, La famille de l’infant Don Luis, peint par Goya en 1783. Ce tableau représente les membres de la famille de l’infant Don Luis, exilé à Arenas de San Pedro. Que de regards dans ce tableau ! Sur les quatorze personnages du tableau (y compris le peintre), sept nous regardent.

26Mais ce qui frappe le plus, c’est la position du peintre, Goya, dans une zone d’ombre, alors que la scène familiale est puissamment éclairée. Au lieu de faire face à ses personnages, le peintre leur tourne le dos, alors qu’en toute logique, il devrait leur faire face. Ce qui résulte de cette disposition atypique et peu commode, c’est que les personnages se trouvent face à la toile qui est prête à être peinte… comme un miroir.

27Le spectateur scrute la toile, apparemment vide, posée devant le peintre. Peut-être qu’il n’y a rien à voir… Ce tableau non-peint sollicite le regard sur cet espace originaire, où rien n’est encore inscrit, mais où tout serait à inscrire, lieu du surgissement de l’œuvre. Objet déjà-là de Bion, la préconception, en attente d’une réalisation, en quête d’une figuration, qui évoque les « pensées sans penseur » (Bion, 1997), « pensée sauvage », qui est à la recherche d’un penseur, c’est‑à-dire un appareil psychique pour « penser les pensées déjà-là ». De la même manière, la toile vide est à la recherche d’un peintre.

28Ce « non-tableau » de Goya évoque aussi l’hallucination négative décrite par André Green (1983 ; 1993), non seulement comme une négativation des représentations visuelles de la présence maternelle, mais aussi comme la transformation des données non visuelles, tactiles et kinesthésiques. « La mère est prise dans le cadre vide de l’hallucination négative, et devient structure encadrante pour le sujet lui-même » (Green, 1983, p. 126). C’est ce « non-perçu de façon matérielle figurable » que le peintre donne à voir dans un espace vide, ni regardé, ni regardant.

29On pourrait ré-interpréter l’autoportrait du Louvre de Nicolas Poussin [4] à la lumière de cette hypothèse. Il représente le peintre tenant un carton à dessins, devant une enfilade de trois toiles. La première porte une inscription-signature. La deuxième représente un portrait de femme de profil. Mais ce qui nous intéresse est la troisième toile, retournée, se présentant comme un châssis en bois, qui offre donc une surface sans représentation. L’artiste a‑t‑il voulu nous dire que l’espace du vu peut être vide, et que ce vide peut être source de créativité ? Une surface non-peinte offre un lieu à ce qui pourra advenir. De même, dans la clinique, l’enfant a besoin d’un regard qui ne l’enferme pas dans une image, mais c’est ce qui se produit souvent lorsque l’enfant handicapé rencontre un regard qui le réduit à son handicap.

30En conclusion, je dirai que le croisement entre deux champs de connaissance apparemment très différents, la clinique du handicap et l’étude des processus créateurs chez les peintres, s’avère très fécond et nous permet d’approfondir la question du regard, bienfaisant ou destructeur, défaillant ou en excès. Partant d’une psychopathologie liée à l’expérience traumatique du regard, la relation thérapeutique vise à faire advenir un regard qui fait exister l’autre, sans l’aliéner, en libérant ses potentialités créatrices.

Références bibliographiques

  • Bion W.R., Réflexion faite, Paris, Puf, 1983 [1967].
  • Bion W.R., Pensée sauvage, pensée apprivoisée, Larmor Plage, Éd. du Hublot, 1997.
  • Feaver W., Lucian Freud, Londres, Tate Publishing, 2002.
  • Green A., Le narcissisme primaire : structure ou état, in Narcissisme de vie et Narcissisme de mort, Éd. de Minuit, 1983.
  • Green A., Le Travail du négatif, Paris, Éditions de Minuit, 1993.
  • Korff-Sausse S., Le Miroir brisé. L’enfant handicapé, sa famille et le psychanalyste, Paris, Calmann-Lévy, 1996 ; Réédité en 2009, Pluriel, Hachette Littératures.
  • Korff-Sausse S., Le visage du monde. L’autoportrait et le regard de la mère, Revue française de psychanalyse, t. LXVII, no 2, 2003, p. 627-646.
  • Lacan J., Le stade du miroir comme formateur du Je, Écrits T. 1, Paris, Seuil, 1966, p. 89-97 [1949].
  • Winnicott D.W., Le rôle de miroir de la mère et de la famille. Jeu et Réalité, Paris, Gallimard, 1978, p. 153-163 [1971].
  • Winnicott D.W., L’effet des parents psychotiques sur le développement affectif de leur enfant, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1971, p. 385-397 [1961].

Mots-clés éditeurs : Goya, Handicap, Lucian Freud, Miroir, Regard, Toulouse-Lautrec

Date de mise en ligne : 29/03/2019

https://doi.org/10.3917/rfp.831.0173