Article de revue

Sensorialité des langues et émergence du souvenir. La traduction de la honte

Pages 1316 à 1320

Citer cet article


  • Rosso, C.
(2018). Sensorialité des langues et émergence du souvenir. La traduction de la honte. Revue française de psychanalyse, . 82(5), 1316-1320. https://doi.org/10.3917/rfp.825.1316.

  • Rosso, Chiara.
« Sensorialité des langues et émergence du souvenir. La traduction de la honte ». Revue française de psychanalyse, 2018/5 Vol. 82, 2018. p.1316-1320. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2018-5-page-1316?lang=fr.

  • ROSSO, Chiara,
2018. Sensorialité des langues et émergence du souvenir. La traduction de la honte. Revue française de psychanalyse, 2018/5 Vol. 82, p.1316-1320. DOI : 10.3917/rfp.825.1316. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2018-5-page-1316?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.825.1316


1À partir de 1920, les cliniques du traumatique bouleversent la conceptualisation freudienne et mettent en relief les transformations psychiques qui échappent au travail de la déformation, le concept princeps sur lequel Sabina Lambertucci-Mann se penche dans son rapport. Les mailles du traumatique entravent le processus transformatif et Lambertucci-Mann s’interroge particulièrement sur les transformations concernant les langues et leur changement en séance. Par ailleurs, la clinique présentée par l’auteur nous fait aussi réfléchir sur la sensorialité de la langue, la tonalité et l’évolution de l’accent au fil du temps, au passage d’une langue à l’autre, à la présence et au poids d’autres langues qui restent en latence et qui sont en lien avec les dynamiques transférentielles et contre-transférentielles. Il s’agit d’éléments importants qui peuvent provoquer l’émergence de souvenirs pourvu que l’analyste sache les « entendre » tout en s’offrant comme support de la processualité du patient.

2Pour Rosa, le récit de rêves répétitifs exprime le ratage du rêver et donc le ratage de la déformation, ce qui met à nu le dysfonctionnement du mouvement psychique liaison-déliaison-reliaison. Rosa est la « meurtrière » (sans culpabilité) de sa vie psychique : d’une part, elle tue ses souvenirs pour garder sa mère vivante mais, d’autre part, la répétition du rêve traumatique exprime aussi une première tentative de construction. La disparition du rêve ne peut qu’inquiéter Rosa qui perd ainsi un début de figuration sans pouvoir pour autant développer une vraie remémoration. Lambertucci-Mann nous rappelle que pour cette patiente : « l’absence de souvenirs de sa mère est une entrave à tout ressenti d’affect » (2018, p. 70). Il sera alors nécessaire de créer, à l’intérieur de l’espace analytique, les conditions pour que les souvenirs puissent se reconstruire. Rosa est prise dans un mouvement de représentations d’action (Michèle Perron-Borrelli, 2006), son passé est fait d’images et de sensations. On est frappé par la sonorité d’une phrase prononcée par la nourrice lors du premier jour d’école et, qui tout à coup, lui revient à l’esprit : « Elle a perdu sa mère pauvre petite ! » Cette phrase l’entraîne dans le gouffre d’une triste destinée blanchie de souvenirs. Mais alors, à partir de l’image-photo de Rosa dans les bras de sa mère, vient se tisser un nouveau souvenir dans la mesure où Lambertucci-Mann avec ses interprétations donne un sens aux échanges du couple analytique véhiculé par la sensorialité de la langue italienne ; l’analyste saisit tout d’abord une qualité auditive (la phrase de la nourrice) pour souligner ensuite l’aspect presque tactile du souvenir de Rosa (le tissu rose de la robe maternelle). Du ratage du rêver, on assiste donc à un déplacement sur l’image du tissu rose qui représente en quelque sorte la représentation de l’objet maternel absent. La découverte du « tissu rose » de l’image-photo de la mère est le fruit d’une co-construction en analyse qui s’étaye sur le perceptif subjectif de Rosa et sur une néo-création annonciatrice d’une figurabilité à venir. Telles conditions déclenchent le dégel des émotions ; la patiente pleure et s’engage dans un processus de deuil acceptant de revenir sur sa mère qu’elle décrivait à jamais disparue. Elle peut prendre alors de la distance par rapport à la dimension traumatique de perte qui avait figé son fonctionnement psychique et accéder à un travail de mentalisation en séance.

3Les émotions qui s’étayent sur le perceptif, telles la tristesse, la nostalgie et la joie représentent un point de départ pour le redémarrage d’un travail de deuil qui avait été suspendu. Mais quelques fois certains affects, tel que la haine, précèdent et préparent l’émergence des émotions. Ceci en accord avec Bernard Chervet (2018) quand il soutient que la haine aurait la fonction de dissimuler un manque à élaborer le deuil ; elle serait une entrave à l’accomplissement du travail de deuil. L’intervention d’un tiers ou d’une fonction surmoïque seraient donc nécessaire pour favoriser la transformation et la prise de conscience. Je vais évoquer brièvement une de mes patientes à propos de laquelle j’avance l’hypothèse que l’affect de honte peut avoir un rôle semblable à celui de haine, c’est-à-dire qu’il est un substitut du manque à élaborer le deuil. Dans le cas de ma patiente la honte affleure lors de la traduction d’un passage linguistique et serait aussi en lien avec une insuffisante idéalisation/désexualisation de l’objet maternel. Lors d’une migration, la sensorialité de la langue maternelle à la place de la langue d’emprunt, le rôle de la traduction ou de son échec peuvent trahir la présence de deuils figés et être en rapport avec une reprise de leur l’élaboration. Chez ma patiente pour qui les origines orientales se mélangent à une occidentalisation successive, l’affect de honte acquiert aussi un relief culturel.

4Avec S., la langue analytique est celle du pays d’adoption, qu’elle parle parfaitement, tandis que nos langues maternelles diffèrent. S. me décrit pendant longtemps un rêve répétitif centré sur les toilettes et son impossibilité d’uriner : les toilettes ne sont pas disponibles ou bien absentes dans son rêve, ou encore elles sont occupées ou au contraire elles sont sans paroi et ouvertes. C’est avec soulagement qu’elle me décrit un jour une modification de son rêve : les toilettes possèdent une porte qu’elle peut enfin fermer. Peu de temps après et suite à une longue période où elle me transmettait une certaine anesthésie émotionnelle, S. me raconte : « Hier, mon copain m’a demandé : comment traduirais-tu cette phrase dans ta langue maternelle ? » Cette question la plonge dans une honte paralysante, elle n’arrive pas à répondre et change rapidement de sujet. Au début de son analyse, S. m’avait parlé d’un évènement qui l’avait affectée dans sa pré-adolescence : une catastrophe d’ordre climatique avait contraint sa famille à partager un lieu exigu de cohabitation avec d’autres familles, durant un long laps de temps. En conséquence, l’espace personnel de chacun avait été effacé et en quelque sorte son « droit à la pudeur » avait subi une atteinte. Quel est le lien entre la modification de son rêve, la pudeur et la question de la honte qui surgit lorsqu’une demande de traduction la renvoie à sa langue maternelle ? Le rêve des toilettes avec la porte qui ferme se situe à un moment évolutif de son parcours analytique ; c’est le début d’élaboration d’une fonction contenante qui protège sa pudeur et dessine un espace d’intimité où sa subjectivité peut se développer. Il lui est possible par ailleurs, d’aborder aussi l’affect de honte, une honte qui semble être en partie héritée. La honte et la pudeur sont parfois confondues mais il nous faut distinguer ces « deux bornes de l’intime » à l’interface entre le sujet et l’autre comme le souligne Monique Selz (2006). La pudeur a pour fonction de voiler et semble être plutôt du côté du pare-excitation, tandis que la honte révèle une blessure narcissique. À ce propos, Jean Cournut (2003) souligne la possibilité de transmission des sentiments de honte et de culpabilité inconsciente de la part de la génération précédente sur le mode de l’emprunt identificatoire par rapport aux deuils pas faits ou mal faits et cela peut se révéler dans le transfert. Quelques années après cet évènement de sa préadolescence, ma patiente avait vécu un scandale dans sa famille qui avait été vite étouffé et par la suite dénié. Cette raison, parmi d’autres, l’avait poussée à émigrer en Europe pour s’installer, encore jeune, en Italie. Dès le début, elle avait adoré ce pays s’y adaptant volontiers et apprenant parfaitement la langue italienne. L’épisode de la honte en lien avec la demande de traduction de la part de son amie revient à plusieurs reprises jusqu’à ce que, lors d’une séance, elle associe avec un souvenir pénible où elle avait en un gros conflit avec sa mère venue lui rendre visite en Italie, pour une question banale d’ordre linguistique. Elle trouvait que sa mére avait eu une réaction très violente et disproportionnée par rapport à l’objet de leur discussion. Ce fut une séance très importante pour ma patiente qui avait pu ramener la réaction maternelle à un vécu de honte insoutenable, une honte qu’elle-même avait éprouvée à l’occasion du refus de traduire la phrase à son amie. Ne pourrait-on alors envisager que le ratage de la traduction et donc de la déformation soit en lien avec un traumatisme trans-générationnel où la honte, telle la pointe d’un iceberg, représenterait un fil conducteur ?

5Le récit de cet épisode avait permis à S. d’établir un premier lien entre ses affects de honte et ceux de sa mère qui se mêlaient aux siens. Je fais l’hypothèse que l’acte de la traduction – comme un passage d’une honte paralysante à une culpabilité soutenable – aurait signifié sa capacité de sortir de la communauté de déni qu’elle partageait avec sa mère. L’adoption de la langue italienne avait contribué à déguiser cet affect en se structurant comme une sorte de deuxième enveloppe soudainement déchirée par la demande de traduction dans sa langue maternelle qui avait eu, dans ce contexte, une qualité d’effraction. Je comprenais mieux alors l’hyper adaptation à l’italien comme une fuite dans une autre langue, une langue-enveloppe qui cachait la crypte psychique d’où suintaient honte et culpabilité. Ces affects révélaient l’amalgame non élaboré de deuils personnels et hérités. Le souvenir auditif du mot mal prononcé et l’achoppement de la traduction étaient le fil conducteur sonore du traitement de cette patiente. Il me fut nécessaire de suivre ce fil d’Ariane pour démêler un écheveau embrouillé et aider S. à se désengager du trans-générationnel pour sortir d’une modalité d’emprunt identificatoire et redémarrer son processus de subjectivation.

Références bibliographiques

  • Chervet B., L’accomplissement et la capacité d’aimer, Bulletin de la SPP, n° 2, 2018, Paris, Puf, p. 47-55.
  • Cornut J., Transmission de la honte et de la culpabilité, Revue française de psychanalyse, t. VIVII, n° 5, 2003.
  • Lambertucci-Mann S., Vicissitudes des transformations psychiques. Le travail de déformation, Bulletin de la SPP, n° 1, 2018, p. 33-113.
  • Perron-Borrelli M., Les représentations d’actions, Revue française de psychanalyse, t. LXX, n° 1, 2006.
  • Selz M., Clinique de la honte. Honte et pudeur : les deux bornes de l’intime, Le Coq-héron, 184, n° 1, 2006.

Mots-clés éditeurs : Honte, Perceptif, Sensorialité, Souvenir, Traduction

Date de mise en ligne : 07/01/2019

https://doi.org/10.3917/rfp.825.1316